CHAPITRE V
Foi religieuse de Louis XIII. — Les pratiques qu'impose au roi le cérémonial traditionnel; Louis XIII, au dehors, froid et contenu; ses sentiments intimes, sa vive piété; il veut imiter saint Louis; il protège les ordres religieux, surtout les Jésuites. — Mais, comme saint Louis, il entend, dans les aiïaires politiques, conserver son indépendance. — Témoignage de cette préoccupation : son altitude vis à vis des protestants : il a adopté à leur égard le principe de la liberté de conscience; il réprime leurs rébellions, mais les laisse libres de croire ce qu'ils veulent. Il les protège même, subventionne leurs pasteurs et leurs écoles. — Puis, préoccupé de concilier cette politique avec ces propres devoirs religieux, il tente secrètement une entreprise de conversion des réformés au moyen de promesses de titres et d'argent. — Organisation de cette entreprise; région où elle est essayée : Cévennes, Vivarais, Dauphiné; les agents. — On cherche surtout les conversions des pasteurs ou de la noblesse. — Pourquoi la noblesse a suivi. — Importance relative des conversions obtenues : elles ne paraissent pas avoir été durables.
Interrogé par le gouverneur de Louis XIII, M. de Souvré, sur ce qu'il convenait d'apprendre au prince en matière religieuse, Héroard répondait : « il faut lui enseigner que la première sagesse de l'homme c'est de cognoistre, aimer et craindre Dieu, pour le servir, après, selon sa volonté; et il faut de bonne heure imprimer cette doctrine en l'esprit de ce prince comme la seule qui produise les vertus, règle nos mœurs et nos
actions et engendre la paix et la tranquillité de l'âme ; » mais il ajoutait : « ayant à prendre soigneuse garde de ne point faire un superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment religieux ' ». Elevé pour être le roi « très chrétien », au milieu d'une société par elle-même croyante2, Louis XIII ne pouvait être qu'un prince religieux. Il fut un roi pieux, mais, par certains côtés, d'esprit indépendant.
Publiquement, il n'en faisait pas plus que ce que le cérémonial imposait au roi de France, la messe basse tous les matins, même en voyage, même pendant les campagnes et les sièges; la grand'messe chantée tous les dimanches, la confession une fois par mois, la communion à quatre ou cinq grandes fêtes de l'année, et des processions du Saint Sacrement à suivre à pied, tête nue3. Il remplissait ces devoirs ponctuellement, avec dignité. Dans l'intimité, et pour ceux qui l'approchaient, comme ses aumôniers et confesseurs, il était un objet d'édification. « Je puis en parler avec vérité, écrivait son aumônier servant, Guillaume du Peyrat, étant entré en quartier auprès de Sa Majesté dès le lendemain du déplorable décès du roi son père par le commandement de feu Monseigneur le cardinal du Perron : le
1. Jean Héroard, De l'Institution du prince, Paris, 1609, in-8°, p. 31 et 88; Héroard insiste sur ce qu'il entend par superstition : « Elle transforme l'homme, dit-il, en une beste brute, pleine de félonie, de cruauté, de lâcheté ».
2. Voir le livre de F. Strowski, Histoire du sentiment religieux en France au XVW siècle: Pascal et son temps; 1™ partie, de Montaigne à Pascal, Paris, 1907, in-8°.
3. Cf. la lettre du P. Cotton au duc de Bavière, Bibl. nat., ras. Moreau 1278, fol. 140 v°. Héroard fournit dans son Journal d'amples renseignements sur les pratiques religieuses du roi. Pour la description d'une procession de la Fête-Dieu à laquelle assiste le roi, voir Chaulnes, Relation exacte, éd. Michaud, p. 479.
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matin, au sortir de lit, Sa Majesté prioit Dieu en son oratoire avec une telle dévotion qu'il ravissoit ceux qui le voyoient, prenant toujours de l'eau bénite à l'entrée el à la fin de ses prières; le soir, étant dans son lit, avant que de s'abandonner au sommeil, il appeloit son aumônier servant, lequel, étant à genoux près du lit de Sa Majesté, le voyoit incontinent prier Dieu avec une dévotion incroyable, et, les prières finies, prendre un goupillon d'argent du bénitier, s'en arroser luimême et le lit, quant et quant, en divers endroits1 ». Le confesseur, le père Àrnoux, avouait au nonce avec quel esprit pénétré Louis XIII s'approchait des sacrements, comment il pleurait même de componction'. Tout le monde trouvera le prince « soumis à la volonté de Dieu3 ». Plus tard Mesdames de la La Fayette et de Hautefort faisant allusion à la délicatesse d'âme du roi, diront à Madame de Motteville qu'elles « l'ont cru fort scrupuleux4 ».
Il ne se contentait pas d'assister à la messe tous les matins ; il disait des heures canoniales, ce que Héroard appelait « son bréviaire, » un bréviaire fait pour lui,
1. Guillaume du Peyrat, Histoire ecclésiastique de la cour, Paris, H. Sara, 1645, in-f'ol., p. 478. Voir aussi : J. Danés, Toutes les actions du rétine de Louis XIII, p. 298; la Lettre de Cléophon à Polémandre, 1018, p. 9, et le P. Cotton (op. et toc. cit.) qui confirment les déclarations de l'aumônier,
2. Lettres du nonce du 13 septembre 1617 : Lettere, t. I, p. 492; I. II. p. <i">.
3. Louis XIII écrivant à ceux de sa cour qui venaient de perdra un des leurs leur disait : « Les événements étant à la disposition de Dieu, il les faut prendre comme il lui plaît les envoyer » (lettre au comte de Soissons de janvier 1624, Bibl. nat., ms. fr. 3722, fol. ~:i v"). On lui ,-ivait fait écrire cette pensée dans ses exercices scolaires (( ni:rdmu ex leclionibus christianissimi /rançonna régis Ludovici XI II ex gallicis latinafacta, Lutetkc, 1012, in-12, p. 13).
4. Madame de Motteville, éd. Bfichaud, p. 43. Cf. Héroard, Journal, Bild. nal., m>. fr. 4020, fol. 52 v°.
nommé « les petites heures du roi », avec des oraisons composées par le P. Cotton, et les fériés consacrées à des dévotions préférées par le prince : le Saint Esprit, saint Louis, le Saint Sacrement, la sainte Croix. Il disait les heures avec son aumônier ou son confesseur. Le P. Cotton relevait son exactitude, la connaissance exacte qu'il avait des rubriques l.
Autour de lui, dans sa cour le jeune roi tenait à ce que les pratiques religieuses fussent observées. Si un courtisan riait pendant l'office, il l'envoyait prier de se taire2. Faisant ses pàques, il désirait que tous les chevaliers du Saint-Esprit, à ce moment près de lui, l'imitassent. En campagne, au moment d'une affaire, il communiait et « presque toute la noblesse et les seigneurs de la suite communioient en la même église » 3. En 1622, à Toulouse, il recommandera aux officiers de son armée de mettre ordre à leur conscience en prévision des combats prochains : 600 d'entre eux communieront en un seul jour, s'affilieront à la confrérie des pénitents bleus de saint Jérôme et iront processionner à l'Église du Taur*. Au siège de Saint-Jean-d'Angély il prescrivait « qu'en toutes les tranchées on fit des oraisons publiques à l'entrée en garde3 ».
1. Ibid., fol. 230 v°; lettre du P. Cotton au duc de Bavière (Bibl. nat., Moreau 1278, fol. 141 v°); Archon, Histoire ecclésiastique de la chapelle des rois de France, in-4°, t. II, p. 706. Ces heures de Louis XIII furent plus tard imprimées sous le titre de : Parva christianx pietatis officia, per christianissimum regem Ludovicum XIII ordinata, Paris, S. Chappelet, 1640, 1 vol. in-16.