Rohan, Mém., éd. de 1756, t. I, p
2. La duchesse de Rohan mandait à Duplessis-Mornay : « Je prie Dieu de tout mon cœur de n'en voir jamais faire autant à aucun de ceux qui sont sortis de moi. •• (Actes et correspondance du connétable de Lesdiguières, t. III, p. 430).
3. Voir les raisons que donne G. Dufayard pour expliquer cet acte (Le Connétable de Lesdiguières, p. 517). Rohan juge sévèrement le connétable (Rohan, Mém., éd. de 1756, t. II, p. 2).
mésintelligences perpétuelles, divisions, jalousies, violences, doctrines disparates mettant constamment aux prises les uns et les autres, défaut de discipline, chacun voulant croire ce qu'il voulait et commander : le parti protestant offrait un spectacle permanent de désordre et d'anarchie1. Rohan le connaissait bien, lorsqu'après une série de défaites infligées aux siens, il écrivait douloureusement : « quand nous serons plus gens de bien, Dieu nous assistera plus puissamment! »2 Surtout, il y avait opposition presque irréductible entre cette noblesse un peu hautaine, habituée à des idées de caste, et le monde bourgeois des ministres protestants inspirés de sentiments démocratiques de plus en plus avancés. Les gentilshommes ne comprenaient pas que les assemblées et synodes, composés de roturiers, eussent la prétention de leur faire la loi; ils s'indignaient de se voir tenus pour rien, humiliés à des rôles secondaires. 3 Les meilleurs n'étaient-ils pas ceux qui avaient le plus cruellement à souffrir de cet état d'esprit soupçonneux? Le duc de Rohan, malaxé sa fidélité, son dévouement, son abné-
1. Lettre de Cléophon à Polémandrc, 1618, p. 24 et suiv. ; Bentivoglio, Relations, 1(142, in-4", p. 308. Lcsdiguières écrivant à M. de la Force se félicitait de ne pas aller aux assemblées pour se trouver « parmi les divisions qui s'y rencontrent à notre honte » (E. Charavay, Collection de lettres autographes du règne de Louis XIII, 1873, p. 7).
2. Rohan, Mém., éd. du 1756. t. 1, p. 267. Ilohan est en général sévère sur ses coreligionnaires (Cf. ses Mém., éd. Michaud, p. 564, 606).
3. Voir : G. Schybergson, le Duc de Rohan et la bourgeoisie protestant </<■ 1022 à 1625, dans Rullct. de la Soc. de Vhist. du prot. français, t. XXIX, p. 97-115; Chauiïour-Kestner, De l'esprit démocratique du protestantisme français, dans Libre recherche, décembre 1859. A Montauban, dit <'.. Bernard (Hist. de Louis XIII, t. 1, p. 271), « la noblesse, comme en un étal populaire ri de république, u'étoit pas en grande considération. » A la Rochelle la noblesse •• faisoit pitié à tous ceux qui la regardoient, estant
mandée par la défiance » (Mercure françois, 1622, p. 777). Voir aussi D. Manceau, Journal, dans Arch. hist. de la Saintonge, 1874, p. 241.
gation et ses services, n'était-il pas constamment blessé de la défiance que les assemblées lui témoignaient, de l'hostilité qu'on lui montrait, des calomnies qu'on répandait sur son compte ? Cependant il se battait quand même, dans des guerres civiles dont il avait désapprouvé l'idée, ne voulant pas se séparer des églises qu'il blâmait, quitte ensuite, à être accusé c< de vouloir perpétuer la guerre pour demeurer en autorité ! 1 » Et chacun racontait les disputes violentes qui se produisaient dans les assemblées entre le duc et les ministres; comme cette scène qui se passa à Nimes en 1621, lorsque, devant une conférence de vingt-cinq pasteurs, Rohan plaidait pour qu'on fît la paix avec la Cour, les ministres ne voulant pas, sous prétexte que la foule ne comprendrait pas, et disant que, quant à eux, ils ne se chargeaient pas de la convaincre de la nécessité de cette paix : « Ne sais-je pas, reprenait Rohan irrité, que votre pouvoir sur la multitude est si absolu qu'il n'y arien que vous ne puissiez lui persuader? » — « Aucun de nous, répliquait avec hauteur M. Faucher, n'est assez bon marchand pour le débit de telles mauvaises denrées » ! Et le duc éclatant s'écriait : « Vous tranchez du souverain ; vous n'êtes que des républicains et vos peuples sont des séditieux ! Pour moi, j'aimerais mieux conduire un troupeau de
1. Rohan se plaint avec une douleur très digne : Mém., éd. Michaud, p. 539, 542, 604, 608; lettre de lui à Lesdiguières du 7 juin 1622 (Arch. des Aff. étrang., France 776, fol. 147 v°, 163 r°; Bibl. de l'Institut, Collect. Godefroy, t. 269, n° 42). Sur la situation difficile de Rohan dans son parti, cf. Balzac, le Prince, dans Œuvres, 1854, t. I. p. 24; H. de la Garde, le Duc de Rohan et les protestants sous Louis $111, Paris, 1884, in-S', p. 31, 57. Voir sur Rohan les ouvrages de A. Fauvelet du Toc, Hist. de Henry duc de Rohan, Paris, 1666, in-12 ; G. Schybergson, le Duc de Rohan et la chute du parti protestant en France, Paris 1880, in-8° ; A. Laugel, Henry de Rohan, son rôle politique et militaire sous Louis XIII, Paris, 1889, in-8°.
loups, qu'une tourbe de ministres! » Et il s'en allait1. Des républicains ! Voilà ce qui eboquait ces gentilshommes aux sentiments aristocratiques et royalistes. Et pour comble, cette démocratie protestante n'olTVaitelle pas les fluctuations ordinaires aux foules prises, entre Us partis de réaction et les violences démagogiques? Partout, c'étaient des conflits : dans les villes, ces bourgeois et ministres qui, aux assemblées, tranchaient de haut avec les nobles, étaient attaqués par la plèbe plus avancée. I ne fois où, en chaire, àMontauban, le pasteur Cameron dénonçait avec véhémence les partis extrêmes, des protestations bruyantes s'élevaient : « Ne me troublez pas, méchants, s'exclamait-il. car si vous continuez, je grossis ma voix comme un tonnerre! - » A Anduze, à Castres, comme à Montauban. la foule passionnée imposait ses volontés à la bourgeoisie plus pacifique et. pour achever, on voyait des nobles, comme les Montbrun à Nîmes, faire alliance avec la plèbe démage
1. Narration d'Anne Rulman, citée pai Anquez: Un nouveau chapitre de r histoire politique des réformés </<■ France, p. 11. Partout la noblesse était débordée. M. de Lacger, il»- Toulouse, écriyail a ses amis de Castres le 1 S juin 1021 : C'est uu malheur que vous n'ayez pu retenir la mutinerie du peuple et en être les maîtres » (dan- Mém. . des sciences dt
. 1883, p. li-j'. M. Ch. Weiss explique comment celte situation humiliante a entraîné les nobles a se convertir (Bullct. de In Sur, ,{,■ ru«i. du [jrnt. français, t. I. p. 46-50, 231-234 .
2. // protestante, \>. 175-185, citée par Anquez, op., cit., p. 113. Ce Cameron était un écossais de Glasgow, il a écrit un Traité
..4 examinés les préjugés dt l'Église romaine r<,nirc /</
religion réformée, La Rochelle, 1618, in-8 . Il eut une affaire devant le Parlement de Bordeaux et fut condamné {Mercure français, 1616, [i. 132: 1017. y. 54). Avec lui était un autre ministre écossais nommé Primerose. H- furent ensemble l'objet de poursuites (arrêts du conseil de 1617-1619 : Arch. oat., H. 55*, fol. 292 r°; E. 61», fol. 103 r . Ce ..•ni pas les seuls pasteurs étrangers qu'il y eut en France. Louis Xlll était très hostile a leur présence dans le royaume et n'en voulait plus LOlt, Hist. de L'Édil de 1\
gique afin de venir à bout des partis moyens qu'ils détestaient. '
Les meilleurs noms de la noblesse des Gévennes, du Dauphiné, du Bas-Languedoc, se retrouvent dans les dossiers de conversion de M. Tronson. Tous écoutèrent les propositions qui leur furent faites, beaucoup vinrent au devant; même les plus fougueux, ceux qui passaient pour les pires adversaires des catholiques, discutèrent le prix de leur abjuration et figurent dans les états envoyés à Paris des « seigneurs avec lesquels on a traité pour changer de religion ». Ils appelaient ce qu'il faisaient : « suivre les commandements de Sa Majesté! »2
Le plus considérable a été le marquis de Montbrun, descendant d'une illustre famille, devenu lui-même, après Rohan, le personnage protestant le plus en vue du midi. Son autorité sur la province, rivale de celle de Lesdiguières, était prépondérante. La noblesse entière lui obéissait. Les assemblées réformées l'avaient nommé lieutenant-général des églises en Dauphiné; il avait été le chef du soulèvement de 1621 : c'était un soldat vigoureux , meneur de bandes redouté, qui avait manqué enlever Grenoble d'un coup de main et avait guerroyé jusqu'à Montauban 3. La discussion fut très difficile avec lui en rai-
i. Rohan, Mém., éd. de 1756, t. I, p. 261; J.-P. Hugues, Hist.de l'église réformée d'Anduze, 1864, in-8°, p. 405. Les protestants se divisaient en « zélés, pacifiques, moyens >■ (C. Agrippa d'Aubigné, Libre discours sur l'état présent des églises réformées, 1619, in-12, p. 261).
2. Nous avons plusieurs listes avec les détails des gratifications, l'une de 23 gentilshommes (Maz. 2127, fol. 84 r°), l'autre de 35 (fol. 30 r°), une troisième d'une soixantaine (fol. 103 r°). Cf. « Rùle des apostats et déposés protestants », Bibl. nat., ms. fr. 15822, fol. 112 r°.
3. Il avait été élevé avec Henri IV lequel avait voulu faire élever un fils de Montbrun avec le futur Louis XIII (Lettre d'Henri IV à Montbrun publiée par la Marquise de Monspey, Lettres royales inédites extraites des archives de la maison de Monspey, dans Bullel. de la Soc. des sciences et arts
son Je l'exagération de ses demandes. Il promettait « de recevoir instruction, de quitter son parti et de servir fidèlement le roi » aux multiples conditions suivantes : lui continuer son titre de capitaine de cinquante hommes d'armes ainsi que les pensions qu'il avait eues autrefois et qu'on lui avait supprimées à cause de ses révoltes; lui payer même les arrérages de ces pensions non réglées s'élevant à un total de 6i000 livres; accorder à chacun de ses trois enfants du premier lit 36000 livres de gratification, et pour lui, le cordon du Saint-Esprit ainsi que le brevet de maréchal de France! Quelles « grandes prétentions! » disait Visconti effrayé, et Tronson ajoutait : « les demandes du sieur de Montbrun sont bien grandes ! » On essaya, pour l'amadouer, de faire agir auprès de lui sa femme. Madame de Montbrun y était toute disposée : elle aussi était intéressée. Tronson disait à Louis XIII : « Visconti fait savoir qu'il seroit très utile de faire quelque présent à la dite dame de Montbrun à cause du pouvoir qu'elle a sur son mari, sur ses enfants et ses gendres » : il insinuait : qu'il plaise au roi
du Beaujolais, 1907, p. 25 du tirage à part). Pour la nomination de Montbrun comme lieutenant général 'les protestants en Provence, voir: Bibl. nat., ms. Clairambaull 377, fol. 825 r°; nouv. acq. fr. 7798, fol. 298 r°; Merfrançois, 1621, p. 330. Sur sa campagne de 1621, consulter : la lettre de M. de Saint-Ghamond à Pontchartrain du 29 août 1621, lîibl. nat., ms. Glairambault 378, fol! 33 r°; Entreprise faite sur la ville de Grenoble, Paris, 1621, in-12 ; le Récit véritable de la seconde trahison et sanglante intelligence faite sur la ville de Grenoble, Paris, 1621, in-S"; la Lettre de Monseigneur le duc d'Esdiguières au sieur de Montbrun lui enjoignant expressément <le lu part du roi d'avoir à désarmer, Paris. 1021, in-8°; la Fuite donnée au régiment du sieur de Montbrun, Pari-, 1621, in-!2: puis, C. Révillput, Une page de l'histoire des guerres de religion sous Louis \m, dans Meut., lus à iu Sorbonne (buts les séances du comité îles travaux historiques, histoire, 1866, p. 177. Pour les affaires de 1022, moins importantes, voir Richelieu, Wém., t. 1. p. 203: la Défaite du sieur de Montbrun, ilerie et infanterie, Pari.-. 1022, in-8°; la Réduction des villes du Pousin et Bay, Pari-, 1622, in-12.
que les 1 000 livres demandées par madame de Montbrun pour son jeune fils lui soient accordées ». Louis XIII acquiesçait à tout1. Il écrivit même de sa main à M. de Montbrun une lettre pressante dans laquelle lui parlant « des ouvertures que Visconti et autres qui affectionnent votre bien m'ont faites et qui regardent votre salut et mon service, auquel vous vous portez de la sorte qu'on m'a dit », il lui promettait « des témoignages particuliers de sa bienveillance » tels « que vous aurez tout sujet de croire que je fais état de votre personne » -. La négociation aboutit. M. de Montbrun traita avec M. de Valençay : les signatures furent échangées assez tard, le 1 mars 1625 3. Mais évidemment les Montbrun, « frais catholiques et de bien légère teinture, » n'ont pas persisté longtemps, car on les voit dans la suite redevenir chefs de leurs coreligionnaires : les historiens protestants paraissent même ignorer ce moment de faiblesse du grand chef dauphinois.
Le marquis de la Charce, riche, influent, bien apparenté, possédant une clientèle nombreuse, était presque un aussi grand personnage dans la région des Gévennes. Le prieur de Paix s'occupa de sa conversion. Le marquis était surtout inquiet des représailles dont lui et les
1. Maz. 2127. fol. 8 r°, 104 r°, 151 r°, 164 v°. Madame de Montbrun était fille de Lesdiguières qui, par lettre du 16 août 1622, avait demandé à Puisieux de faire dissoudre le mariage de son gendre (Bibl. de l'Institut, collect. Godefroy, 269, n° 59).
2. Lettre de Louis XIII à Montbrun du 22 septembre 1624, Bibl. nat., ms. fr. 3722, fol. 186 r°.
3. Maz. 2127. fol. 101 r". Dès la fin de 1622, Montbrun avait pour un de ses fils un précepteur catholique: le synode de Pont en Royans lui avait écrit pour le prier de congédier ce précepteur (Bibl. de Grenoble, ms. U. 893, fol. 39; Cf. Dufavard, le Connétable de Lesdiguières, p. 506.)
310 f- 1". ROI LOUIS XIII A VINGT ANS.
siens pourraient être victimes de la part des protestants. Afin de se mettre à couvert, il demandait pour lui, le gouvernement de Montélimar et pour un de ses (ils la charge de prévôt en Languedoc, office qui lui procurerait « le droit de marcher accompagné et de faire contenir au devoir les Cévenaux ». Louis XIII se montrait disposé à consentir : « Cette conversion, lui disait-on, seroit grandement utile au roi et au public! » Malheureusement les exigences de M. de la Gharce ne s'arrêtèrent pas là. Il avait trois enfants, dont deux d'un premier lit; il réclama pour ces deux des brevets de capitaines et les compagnies afférentes, plus, un brevet de 4 000 livres à valoir sur le premier bénéfice vacant; pour le troisième fils, 1200 livres de gratification; et enfin pour l'ensemble de la famille, 60 000 écus, comme indemnité du gouvernement du Buys, qu'on avait autrefois enlevé sans compensation au grand père, M. de Gouvernet. Il écrivit à Louis XIII afin de lui faire part de ses bonnes intentions'. « J'ai été bien aise d'apprendre par votre lettre que m'a rendue le prieur de Paix, répondait le prince, comme aussi par ce qu'il m'a dit de votre part, la bonne disposition que vous avez à faire ce que j'ai souhaité plusieurs fois de vous : je vous prie de croire que ce sera une action qui n'attirera pas seulement des bénédictions sur votre maison, mais qui vous rendra assuré à la part que vous me demandez de mes bonnes grâces dont, en bref, vous recevre2 des témoignages plus particuliers par personne
1. Maz. 2127, fol. 7 r», 109 v. Sur l'importance du marquis de la Cbaree aux Cérennes, voir E. Benoît, Histoire '/*■ VÉdii de Nantes, t. Il, I». 352.
que je dépêcherai exprès. » If. de la Charce finit par
traiter en 1624.
M. de Montauban-Gouvernel fut entrepris par Visconti avec la lettre suivante d'introduction du roi : « Monsieur de Montauban, vous saurez par le sieur
Viscontî l'estime que je fais de vous: il vous en porte des preuves telles que vous ne serez point en doute de ma bonne volonté. Je m'attends aussi de les recevoir de votre affection à mon service.- » M. de Montauban réclamait le gouvernement de Montélimar, — comme M. de la Charce, — gouvernement qui lui avait autrefois appartenu et dont on l'avait chassé. Il est vrai qu'il était disposé à se désister moyennant un dédit de iÛOÛO écus. Il voulait ensuite qu'on lui payai les frais d'une garnison de trente hommes dans sa place de Mevouillon, les frais d'entretien de compagnies d'infanterie qu'il avait levées, le rétablissement, lui aussi, de pensions jadis obtenues et depuis supprimées, avec paiement des arrérages non touchés. Le total était important . Pour commencer. Louis XIII devait donner au fils de M. de Montauban une charge dans sa fauconnerie.1 Nous ignorons si les pourparlers aboutirent. De toute façon, M. de Montauban était reste ou redevenu bon protestant en 1626.
'.•.■pendant je remettrai an dit prieur de Paix à vous faire entendre le soin que je veux avoir de vous et des vôtres, m Lettre de Louis XIII au marquis de la Charce du 18 septembre 1624, Bibl. nat.. ms. fr. 3722, fol. 18