‹ Le rio Louis XIII à vingt ansChapitre 217 sur 349 · Bentivoglio, Leltere, 1867, t. 111, p · texte numérisé non relu

Bentivoglio, Leltere, 1867, t. 111, p

5. Apologie pour Monseigneur de Luynes, 1619, p. 13. « Luynes est bon de sa nature -, avoue encore Richelieu (dans un mémoire de 1621. avenel, Lettres, t. Vil. p. 514). Cf. aussi R. de Romany, le Tourment de l'envie courtisane, 1619, in-12. p. 12.

lettres étaient pleines de formules de tendresse '. Au fond, il était timide, par là il plaisait encore à Louis XIII, timide aussi, comme il lui plaisait surtout par ses sentiments religieux, car Luynes était très pieux; le roi et lui avaient le même confesseur, le P. Arnoux.

Les apologistes de Luynes cherchant dans les polémiques du temps à justifier la faveur de leur héros, expliquaient qu'après tout, le roi, isolé dans sa majesté, avait besoin de quelque « confident serviteur afin de goûter par l'intervalle d'une heure prise à la dérobée l'agréable liberté d'une vie privée » 2. Louis XIII, causant plus tard avec l'ambassadeur vénitien Pesaro, le lendemain de la mort de Luynes, lui avouait de son favori : « Je l'ai aimé parce qu'il m'aimait » 3, et il disait à sa mère : « Je ne puis me voir aimé que je n'aime encore davantage4. » Pour Bassompierre, la faveur de M. de Luynes était « cousue d'inclination » 3. L'inclination du roi pour M. de Luynes a été telle qu'il serait difficile d'en trouver une pareille sous aucun des anciens rois Bourbons.

Au lieu d'attendre les visites de son ami, Louis XIII montait dans la chambre de M. de Luynes, située au Louvre, au-dessus de la sienne. Il dînait et soupait

1. Dépèche de l'ambassadeur vénitien Contarini du 22 août 1620 (Bibl. nat., ms. ital. 1774, p. 208); lettres de Luynes à M. de Montbazon (Bibl. nat., ms. Dupuy 92, fol. 197 r°, 201 r°), à M. de Villette (sans date, Arch. du château de Dampierre).

2. Seconde partie et réponse à la « Chronique des favoris », 1622, in-12, p. 3 et 4.

3. Dépèche de Pesaro du 24 décembre 1621, Bibl. nat., ms. ital. 1777, p. 193.

4. Lettre de Louis XIII à Marie de Médicis de 1619 (Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 98, p. 150).

5. Bassompierre, Journal de ma vie, éd. Chantérac, t. II, p. 220.

fréquemment chez lui, y passant des après-midi entières l. Le protocole royal voulait que le roi se rendît tous les jours chez la reine sa femme, dans son appartement, une fois le matin et une fois le soir. A lire le journal d'Héroard, les visites à M. de Luynes sont aussi inéluctables et plus fréquentes que les visites à Anne d'Autriche. Si le prince part en voyage, il laissera sa femme, mais il emmènera M. de Luynes2. Le terme : « Va chez M. de Luynes », se répétant deux et trois fois par jour, dans le journal d'Héroard, pendant des semaines, des mois, des années, — jusqu'à la mort du connétable, — finit par devenir d'une fatalité étrange. De retour de campagne, Louis XIII rentrera au Louvre, retrouvant la reine mère et Anne d'Autriche qu'il n'a pas vues depuis longtemps; il les quittera brusquement pour aller déjeuner dans l'appartement de M. de Luynes, seul avec lui3. A Poitiers, en septembre 1620, Marie de Médicis vient voir son fils, fait une entrée solennelle ; Louis XIII la reçoit, demeure quelques instants avec elle, puis s'empresse d'aller retrouver Luynes, qui est souffrant. Le public est un peu surpris4.

Cette passion a été inimaginable. L'ambassadeur

i. D'après le Journal d'Héroard. Luynes donne quelquefois de grands diners au roi (Héroard, Bibl. nat., ms. fr. 4020, fol. 12 v", 4 février 1018), ou de simples « collations » (Ibid., fol. 4 v°). Le roi dîne chez son favori le dimanche pendant des séries (Ibid., fol. 24 v°, 29 r°, 38 v", 43 v°, V>1 r°, etc.).

2. Louis XIII va souvent à Lésigny chez Luynes (Ibid., fol. 29Q r°; Arnauld d'Andilly, Journal, de 1020, éd. Halphen, 1898, p. 9); en 1017 il y passe une partie de la lin de l'été (Mercure françois, 1017, t. II, p. 97).

3. Dépêche de l'ambassadeur vénitien Contarini du 10 novembre 1020 (Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 90;.

4. Dépêche du même, du 11 septembre 1620 (/6ù/., 1774, p. 248). Marie de Médicis en est réduite à venir voir son fils lorsque celui-ci est couché (Héroard, Bibl. nat., ms. fr. 4020, fol. 342 r°).

vénitien la traitait de « grand amour à l'égard d'un favori adoré ». Il répétait : « C'est une affection extrême », un « amour extraordinaire ». Luynes est « les délices de l'âme du roi », qui l'aime par-dessus tout; qui trouve tout parfait en lui : « Il n'y a rien de bien fait que ce qu'il fait1 », et ce qu'il fait est grand. « M. Servin », écrira Louis XIII au procureur général du Parlement le 22 août 1619, pour faire vérifier les lettres patentes d'érection en duché-pairie de Luynes de la terre de Maillé, « puisque les services que le sieur de Luynes m'a rendus sont d'une éternelle mémoire, je veux aussi que les récompenses soient durables à la postérité 2 » ; et au premier président de Verdun il dira : « Les grands et signalés services très importants à cet État que le sieur de Luynes m'a rendus sont si fort considérables que je les ai voulu recognoistre par quelque titre d'honneur afin que par là la postérité connoisse le mérite de ses services3. » Cette passion est si ardente qu'on finira dans l'entourage et dans le public par s'en irriter : on la reprochera à Louis XIII; on écrira avec impertinence à Luynes : « Si Sa Majesté, tant elle est charmée de vos discours, pouvoit vous faire son frère, elle le feroit4. » Après avoir commencé par traiter cette affection de « passion de jeu-

1. Dépèche de l'ambassadeur Pesaro du 5 décembre 1621 (Bibl. nat., ms. ital. 1777, p. 162; 1771, p. 617); S. Contarini, Dispacci, dans Relazioni degli Stati Europei, Venise, 1859, série II, Francia, t. II, p. 101 ; dépêche de Priuli du 20 janvier 1621 (Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 189, 237; 1772, p. 268); Fontenay-Mareuil, Mém., éd. Michaud, p. 83.

2. Lettre de Louis XIII à M. Servin, Bibl. nat., ms. fr. 3722, fol. 116 r°.

3. Ibid., fol. 101 v°. Voir aussi la lettre au garde des sceaux du Vair dans le même sens, fol. 100 v°.

4. Advis à Monsieur de Luynes sur les libelles diffamatoires qui courent, 1620, in-12, p. 4.

nesse », due à l'extrême bonté du prince, Marie de Médicis, agacée, fera écrire que « ce démon qui obsède le roi le rend sourd, aveugle et muet »; puis elle dira exaspérée -: Se il re ha gusto di lui che se lo tenghi, « si le roi a du goût pour lui, qu'il le garde '! » Au fond des provinces on répétera que Luynes est « le mignon du roi », « une idole- », et des pamphlets allégoriques parleront de « tlambeaux de Cupidon », « d'amours » et « d'hyménée * ».

Cette affection vive d'un jeune homme souverain absolu, auquel personne n'osait apprendre les limites que le tact devait mettre à des démonstrations de ce genre, ne se manifesta pas moins par des libéralités substantielles. Luynes fut fait successivement : gouverneur d'Amboise, capitaine des Tuileries, conseiller d'Etat, le premier et commandant les gentilshommes ordinaires, toutes charges à prébendes4. Après la disparition de Concini, les titres affluèrent : premier gentilhomme de la chambre, capitaine de la Bastille, capitaine de cent hommes d'armes. Les biens meubles et immeubles du maréchal d'Ancre lui furent octroyés5, entre autres le marquisat d'Ancre, dont le nom fut changé en celui

1. L'expression est plus forte en italien : dépêche de l'ambassadeur

vénitien Contaiïni du 1er juillet 1619 (Bibl. nat., ms. ital. 1773, p. 189); Harangue faite au roi par la reine mère, 1022, in-12, p. S et 15; « Oraisons jaculatoires » du P. Arnoux, manuscrit composé à Blois, Arch. des AfT. étr.. France 772, fol. 48 r°.

2. Jean Pussot, Journalier ou Mémoires, Reims, 185S, in-X", p. 209; lettre de Malherbe à Bassompierre, de 1022. dans 'HCuvres, éd. Lalanne, t. IV. p. 87.

3. Factura sur la mort de Monsieur le connétable, 1622, in-12.

4. Bibl. nat.. Cabinet des titres, Doss. bleus 8; le P. Anselme, t. VI, p. 230.

5. Arch. nat., E 59 », fol. 205 r°. Cf. la dépêche de l'ambassadeur Monteleone au roi d'Espagne du 29 août 1617 (Arch. nat., K 1473, n" 93).

d'Albert1, et le château de Lésigny-en-Brie, que Luynes aimera beaucoup2. Louis XIII eût voulu marier son favori avec une de ses sœurs naturelles, mademoiselle de Vendôme; celle-ci refusa, sous prétexte de mésalliance3. Luynes jeta son dévolu sur la fille de M. de Montbazon, la future duchesse de Chevreuse. Le mariage fut célébré le 13 septembre 1617 <Jans l'appartement d'Anne d'Autriche, devant la famille royale4. Au premier fils qui naîtra, en décembre 1620, Louis XIII, se trouvant à Calais, fera tirer le canon du château ; pour le baptême, il donnera 80 000 francs, afin qu'il y ait banquet, comédie, ballet; il sera parrain, Marie de Médicis marraine et les cérémomies seront les mêmes que s'il s'agissait d'un dauphin de France5.

Luynes accepta tout. Il trouvait Louis XIII « homme d'esprit et très fidèle » ; il lui baisait les mains G et, expliquant à Bassompierre, soupçonné de vouloir lui

i. Par lettres patentes datées d'août 1617 et 7 septembre 1620 (Arch. nat., X'a 8649, fol. 277 r°).

2. Lettres patentes également d'août 1617 (Bibl. nat., Cabinet des titres, Pièces orig. 21, fol. 87 r°). Le garde des sceaux du Vair refusa quelque temps de sceller le don des biens de Concini (S. Dupleix, Histoire de Louis le Juste, 1643, in-fol., p. 108); le Parlement fit aussi opposition (Bibl, nat., ms. ital. 1771, p. 343).

3. Bentivoglio, Lettere, 1863, t. I, p. 220, 244, 259, 346; dépèche de l'ambassadeur vénitien du 30 mai 1617 (Bibl. nat., ms. ital. 1771, p. 155- 156); lettre de l'envoyé florentin du 6 mai 1617 (dans Zeller, le Connétable de Luynes, p. 43); Mémoires de Fontenay-Mareuil, éd. Michaud, p. 125.

4. Héroard (Bibl. nat., ms. fr. 4025, fol. 440 r° et v°); dépêches de l'ambassadeur vénitien du 12 septembre 1617 (Bibl. nat., ms. ital, 1771, p. 415); de l'ambassadeur d'Espagne du 19 septembre 1617 (Arch. nat., K 1473, n°121). Cf. sur madame de Chevreuse le livre de Victor Cousin, Madame de Chevreuse, Paris, Didier, 1862, in-18.

5. Dépêche de Priuli des 3 janvier et 16 février 1621 (Bibl. nat., ms. itâl. 1775, p. 226 et 267).

6. Lettres de Luynes à Bichelieu de 1620 et 1621 (Arch. des Affaires étrangères, France 773, fol. 240 r°; 775, fol. 1 r°).

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prendre sa place, qu'il ne pouvait accepter qu'on cherchât à le supplanter, il osait lui dire avec plus d'apparence de vérité que de goût « qu'il estoit comme un homme qui craignoit d'être cocu, lequel n'aimoit pas voir un honnête homme courtiser sa femme ' ». Malheureusement, M. de Luynes ne manquait pas seulement que de goût. Qu'était-il et que valait-il? Sa personnalité a été de son temps très attaquée; de nos jours on l'a représenté comme un politique de valeur, voire même de « génie », ayant préparé le ministère de Richelieu; tout au moins comme un politicien adroit. Il convient de préciser ce qui en a été.

Sous ses apparences charmantes, Luynes, disaient ses ennemis, cachait six défauts : il était incapable, fort ambitieux, très près regardant, pour ne pas dire avare, ne songeait qu'à ses intérêts personnels, manquait de gratitude, n'avait ni foi, ni parole, ni courage 2. Il y avait de tout cela en lui et hien autre chose. En réalité, M. de Luynes, nature instable, changeante et troublée, en même temps craintif et médiocre, était aussi peu propre aux grandes pensées que de taille à soutenir un rôle voulu de personnage au caractère entier. Ce sont les éléments confus de sa personnalité contradictoire qui ont permis les pires anathèmes des contemporains et les essais d'éloges de nos jours.

Ce qui a frappé le plus ceux qui l'ont approché, c'est son insuffisance. Après Bentivoglio, qui, en 1617, le

1. Bassompierre, Journal de ma vie, éd. Chantérac, i. II. p. 22.'}.

2. Seconde partie et réponse à la •• Chronique des favoris •>, 1022, in-12; le Comtadin provençal, 1020, in-12, p. 6.

jugeait inapte aux affaires gouvernementales1, le nonce Corsini, en 1621, l'estimait incapable de connaître les choses d'Etat, n'ayant aucune prudence, étant superficiel, inconsistant, occupé seulement de sa propre fortune2. L'ambassadeur vénitien le jugeait peu intelligent 3. L'ambassadeur d'Angleterre, Herbert de Cherbury, était frappé de son ignorance*. Tous voyaient bien qu'il n'était pas homme à soutenir le poids de la direction des affaires5. Dans la mesure où le style de l'homme est l'homme même, les lettres de M. de Luynes, désordonnées, dépourvues de syntaxe, avec des phrases sans suite, des termes impropres, un laisser aller de la pensée et des expressions, révèlent cette nature brouillée et ordinaire qu'il était : « Vous avez le fond de mon sac », écrivait-il un jour à Richelieu, « et que le diable emporte ceux ou celui qui ne fera ses efforts à cette affaire ! 6 » Il n'y avait de compliqué chez M. de Luynes que les contradictions spontanées dues à son instabilité mentale. Cette instabilité, cette mobilité étaient extrêmes : « Il est fort facile à préoccuper et détourner de ses premières pensées » disait Richelieu; « il embrasse mille choses à la fois et il n'en étreint aucune », déclarait le prince de Condé; « d'un jour à l'autre », appuyait le nonce, « il

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