‹ Le rio Louis XIII à vingt ansChapitre 314 sur 349 · Arch. nat., O' 3871, p. 351 et suiv · texte numérisé non relu

Arch. nat., O' 3871, p. 351 et suiv

A ce moment, Louis XIII, à l'imitation de Martial de Loménie et de M. de Gondi, fut pris du désir d'étendre son domaine. Il avait été contraint d'acquérir la propriété entière de M. Jean Martin. Ses présences continuelles à Versailles avec une suite tumultueuse de chiens et de chevaux, les dégâts que causaient ses chasses, champs foulés, récoltes saccagées, ne laissaient pas que d'incommoder les voisins. Il y avait du vrai dans les réclamations que présentait Jean Martin au sujet de la « non-jouissance » de son patrimoine. Parmi les gens qui réclamaient le plus étaient ceux auxquels M. de Gondi, l'archevêque de Paris, avait loué ses terres et seigneurie de Versailles. Depuis longtemps M. de Gondi ne faisait plus valoir son domaine; il l'avait affermé à Denis Mercier1, puis, en 1627, à Etienne et Claude Martin2, qui étaient si bien empêchés de cultiver tranquillement leurs terres, qu'ils devaient plus tard faire dresser un procès-verbal à M. Michel Ferrand. conseiller du roi, bailli, juge royal, civil et criminel de Versailles, le 14 mars 1634, « des nonjouissances souffertes par lesdits Martin pendant le temps dudit bail (depuis 1627) et de l'estimation d'icelles :i ». Louis XIII décida d'acheter simplement à M. de Gondi tous ses biens. M. de Gondi accepta. Il ne s'intéressait pas à Versailles où il ne venait jamais ; il avait abandonné le logis seigneurial, lequel tombait un peu en ruine. L'acte de vente fut signé le 8 avril 1632, à Paris, en l'hôtel du garde des sceaux, rue de Grenelle, paroisse Saint-Eustache, en présence du garde des sceaux, M. de Laubespine, et du surintendant des finances, le marquis d'Effiat, au prix de 66 000 livresque payait comptant le trésorier de l'Epargne, M. de Guénégaud '*.

1. Le 9 juillet 1605 pour six ans. Le bail avait été renouvelé le 26 avril 1617, Arch. nat.. O' 3872, p. 241, 242 et 249 (déjà cité par Maquet, op. cit., p. 142, note).

2. Par bail daté du 7 août 1627, passé par devant Pierre Leclerc, tabellion de Noisy et Bailly, Arch. nat., O1 3871, p. 295.

3. Ibid., p. 295. Le procès verbal était accompagné d'un « Mémoire des dits non jouissances, présente par le dit Claude Martin au dit Ferrand. » (p. 296).

4. Cet ado est très connu. On en trouve le texte aux Arch. nat.,

Louis XIII commençait la constitution de ce vaste domaine que Louis XIV devait si considérablement agrandir.

Louis XIII voulutquecedomainequ'ilavaitcrééappartînt, non à la couronne, mais à lui personnellement : c'était un essai de constitution de patrimoine du prince; au moins, au point de vue juridique, trouva-t-on une formule spéciale pour désigner l'état particulier dans lequel le roi entendit que se trouvât placée la maison de Versailles. Par lettres patentes données à Saint-Germain le 26 avril 1638, « Sa Majesté déclaroit et ordonnoit qu'elle vouloit jouir des terres de Versailles et des domaines, fruits et revenus qui en dépeudoient, qu'elle affectoit particulièrement à ses plaisirs... » Le Parlement enregistrait le 6 mai suivant sans mot dire1. Et de fait dans tous les actes royaux du règne où seront énumérés les châteaux de la couronne, on citera les mêmes résidences et dans le même ordre : le Louvre, les Tuileries, Saint-Germain, Fontainebleau, Villers-Cotterets; jamais Versailles ne sera nommé. Il faudra attendre Louis XIV pour voir, par acte officiel, le château mis au rang des bâtiments royaux et on sait à quelle place.

Il nous est possible de nous figurer ce qu'était l'intérieur du Versailles de Louis XIII grâce à un inventaire détaillé du mobilier dressé en 1630 2.

O1 1759 A, aux Arch. des Aff. étrang., France 1590, fol. 136 r° et suiv. Il a été imprimé par Blondel, Architecture françoise, t. IV, p. 93. Tous les historiens de Versailles le mentionnent.

1. Avec Versailles Louis XIII mettait dans la même situation « les terres de Dampmartin et Chantilly. » Les lettres patentes sont contresignées de Loménie, Arch. nat., Ô1 3871, p. 315. Louis XIV dira dans un édit de décembre 1693 : « La terre de Versailles et le fief de la Grange-l'Essart ayant été acquis par le feu roi notre très honoré père et seigneur... il déclara par les lettres patentes données à Saint-Germain en-Laye au mois d'avril 1638, registrées au Parlement, qu'il affectoit particulièrement la dite terre de Versailles à ses plaisirs... Nous avons continué de jouir de cette terre séparément de nostre domaine... séparément du domaine de nostre couronne. » (cité par G. Porquet, Glatigny et ses seigneurs, Versailles, L. Bernard, 1909, in-8°, p. 9-10.)

2. « Description des meubles du roy qui sont au chasteau de Versailles », 1630, publié par E. Couard, VIntérieur et le mobilier du château royal de Versailles, Versailles, 1906, in-8°. Nous allons suivre cette description qui nous fournit la suite des pièces et leur mobilier.

L'appartement du roi était au premier étage du côté du jardin. Entré dans la cour et gravissant à droite l'escalier, de proportions modestes, on accédait à la snlle du roi, pièce servant d'antichambre1. Cette pièce était éclairée des deux côtés sur la cour et sur la campagne. Les murs étaient tendus de tapisseries. Au milieu de la salle se trouvait un grand billard, caché par une couverture, muni de ses douze billes et de six queues2; puis, à côté, deux tables aux pieds en forme de colonnes; dans la vaste cheminée au lourd manteau deux chenets à pommes de cuivre; rien de plus. Le cabinet du roi suivait. Les murs étaient recouverts de cinq pièces de tapisserie de haute lice représentant des déesses antiques; à l'un des panneaux de la muraille se trouvait un grand tableau; le parquet était recouvert d'un tapis de Turquie au milieu duquel était une table, la table de travail de Sa Majesté, qui portait des chandeliers d'argent doré « à mettre grosse bougie » et « un escritoire de maroquin du levant rouge » ; le long des murs, trois coffres ou bahuts, l'un couvert de cuir, contenant des costumes de rechange pour le roi : une robe de chambre de velours vert doublée de petit gris, garnie de passementerie d'or et d'argent, une robe de damas vert, une paire de mules de velours vert : le vert domine, c'est la couleur préférée de Louis XIII. Dans un autre cotTre étaient des jeux pour les soirées d'hiver ou les jours de pluie : jeux de trictrac, de trou-madame, d'échecs, de tourniquet, de l'oie, du renard, jeu de moine, jeu de jonchets; ça et là des sièges.

Puis la chambre à coucher. Les murs se trouvaient magnifiquement tendus d'une belle tapisserie flamande représentant l'histoire de .Marc-Antoine, cadeau que Marie de Médicis avait fait à son fils, exprès pour sa chambre à coucher de

1. Félibien (Description sommaire du château de Versailles, p. 17) dit que c'est par l'escalier de droite qu'on accède à l'appartement du roi. Cette disposition a subsisté.

2. Il existe au musée de Rennes un dessin attribué a Abraham Bosse représentant >■ le ooble jeu de liillard » du temps. (A. Valalm - ne, Abraham Bosse, Paris, Librairie de l'art, jrr. in-8". p. 1 I2i

Versailles et qu'elle lui avait envoyé au milieu de décembre li'*2\ eu même temps qu'un lot do linge de table (( ouvré et façonné de petite Venise », douze douzaines de serviettes et dix-buit nappes blanches1. Un tapis d'Orient couvrait le parquet delà pièce. Au fond était le lit, grand lit garni d'un couvre-pied de damas vert, confortablement muni, selon l'usage, de trois matelas de « bourre laine », d'un traversin de duvet, d'un oreiller de velours vert et d'une couverture de toile de Hollande piquée; au-dessus s'étendait un dais garni de ses « pantes à crépines et franges » avec, à la tête du lit, sur le mur, une brocatelle à fond blanc; après quoi, dans la pièce, une table recouverte d'un tapis de damas vert avec franges de soie et d'or, huit sièges recouverts de même; dans un coin, une chaise percée munie d'un bassin d'étain et garnie aussi de damas vert à frange de soie et d'or; dans la cheminée, « deux chenets, des tenailles et une pelle à feu ».

La garde-robe de Sa Majesté était auprès, pièce qui servait de dégagement, où l'on tenait les costumes du prince, les objets dont il se servait et où attendait le valet de chambre; deux tables, des petits bancs, un grand bahut, trois chandeliers de cuivre avec leurs mouchettes ; sur le mur un tapis vert doublé de toile verte où l'on suspendait les armes de chasse de Louis XIII.

Le reste du château offrait seize chambres également meublées à la mode du temps : tapisseries de Bergame sur les murs, lits avec ciels et garnitures de damas, de taffetas ou de serge, tantôt gris, tantôt blanc et vert, tantôt rouge; tables à colonnes, tapis d'Orient, bahuts, sièges de toutes

1. « Inventaire de ce qui a été envoyé à Versailles par la roine mère du roi le seizième décembre 1624. » Le document se termine ainsi : « je soussigné, François Mongé, dit Saint-Germain, concierge de Versailles, confesse avoir reçu le contenu ci-dessus par les mains de Antoine de Mesnillers, garde meuble de la reine mère du roi. Fait à Versailles, le XVIe décembre 1624 », Arch. des Aff. étrang., France, 778, fol. 216 r°. One partie de ce document a déjà été signalée par |J. Roman dans les Nouvelles archives de Vart français, 3e série, t. I, 1885, p. 33. La tapisserie indiquée se trouve mentionnée dans le texte publié par E. Couard (p. 21).

sortes. Louis XIII avait des habitudes si régulières et c'étaient si bien les mêmes personnes qui l'accompagnaient à Versailles, que les chambres avaient fini par prendre le nom de l'occupant : chambres de M. de Souvré, de M. de Béringhen, de M. de Saint-Simon, de M. de Montbazon, de de M. de Mortemar, de M. Lucas; plusieurs de ces habitués avaient meublé leurs pièces eux-mêmes, avec des meubles leur appartenant, sans luxe, sobrement.

Tel a été le Versailles de Louis XIII. La dépense fut de celles qu'un riche particulier pouvait se permettre. Si un guide du voyageur osait déjà dire, en 1639 : « on fera bien pendant le séjour de Paris de visiter Versailles ' )), semblant ainsi attacher de l'importance à ce qu'on appelait « les bâtiments, parterre, et parc de Versailles », le public ne partageait pas cet engouement et trouvait, avec Bassompierre, que vraiment « les finances de la France n'avoient pas été épuisées par les somptueux édifices du roi2. » Louis XIV conservera le cadre de « la petite maison » de son père, l'enveloppant dans la masse croissante de ses constructions. Est-ce par goût pour le petit édifice de 1624 qu'il l'a gardé? Est-ce par tendresse filiale à l'égard d'un père qu'il n'avait guère connu et dont il ne parlait jamais? Il a plus simplement suivi une mode, les grands seigneurs du temps — les Lesdiguières à Lesdiguières, Richelieu à Richelieu — se faisant un scrupule de conserver intactes, au milieu des édifices qu'ils élevaient, les demeures anciennes ou simplement les chambres de leurs ascendants disparus3.

1. Le P. de Varennes, le Voyage de France, Paris, 1639, in-8", p. 195.

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