‹ Le rio Louis XIII à vingt ansChapitre 5 sur 349 · Le Limosin, (s. I. n. d'.), in-12, p · texte numérisé non relu

Le Limosin, (s. I. n. d'.), in-12, p

Bizarre fortune, en effet, que celle de Concini! » Droit, mince, bien proportionné, tête anguleuse au front large et haut, nez busqué, grands yeux au regard aigu, sourcils arqués, bouche fine, ombragée de légères moustaches élégamment retroussées, Concini eut passé pour assez bel homme si les traits de son visage n'eussent été perpétuellement altérés par une inquiétude permanente et une irritation continuelle. C'était un nerveux, ardent, susceptible. Capable de manières charmantes, soucieux de se faire des obligés par une affabilité affectueuse, il montrait, lorsque les choses n'allaient pas à son gré, une violence et un emportement sans mesure. Arrogant, orgueilleux, lâche, tour à tour gai et bon, abattu, furieux ou pleurant, il offrait un type accusé de méridional excessif2. Son intelligence vive qui lui permettait, malgré son ignorance, de tout comprendre, jointe à ce caractère brutal qui lui faisait tyranniser tout le monde, explique, en même temps qu'une série de circonstances particulièrement favo-

1. Voir sur Concini : F. Haye m, Le Maréchal d'Ancre et Léonora Galigaï, Paris, 1910, in-8°; F. Pouy, Concini, maréchal d'Ancre, son gouvernement en Picardie (1611-1617), Amiens, 1885, in-8°; Pigallet, Étude sur Concini, dans Positions des thèses de VÉcole des chartes, année 1903, Màcon, in-8°; R. de Crèvecœur, Un document nouveau sur la succession de Concini, Paris, 1891, in-8°; une « Histoire du maréchal et de la maréchale d'Ancre lue chez M. Le Nain en 172.5 » (Arch. des Aff. étr., France 768).

2. Voir entre autres : Le Songe, 1616, in-8°, dans E. Fournier, Variétés hist. et litt., t. IV, p. 23 et suiv. ; la Voix du peuple au roi, Paris, 1617, in-12, p. 4; Dialogue du berger picard avec la nymphe champenoise sur la fortune et gouvernement du marquis d'Ancre en Picardie, Paris, 1617, in-12, p. 10; la déposition du secrétaire de Concini, Ludovisi Vincente, au procès de Léonora Galigaï (Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 221, fol. 197 r°); Richelieu, Mém., éd. Michaud, t. I, p. 150. Afin de ne pas compliquer les références, nous citerons uniformément l'édition Michaud et Poujoulat des Mémoires de Richelieu, dont le texte ne présente pas de différences appréciables avec celui de la nouvelle édition qui est publiée pour la Société de l'histoire de France.

rables, un succès qu'il poussa jusqu'à l'extrémité d'une catastrophe inévitable.

Henri IV fut l'auteur de sa fortune. Pauvre gentilhomme ruiné, arrivé en France dans les bagages de Marie de Médicis, après une jeunesse débauchée, pleine de friponneries et de misères morales, Concini avait eu le talent de se faire aimer durant le voyage de Florence à Paris par l'amie d'enfance et « cameriera » de la jeune souveraine, Léonora Galigaï; il lavait épousée1; à la suite d'intrigues diverses dans lesquelles lui et la jeune femme avaient manqué plus d'une fois être renvoyés en Italie, il s'était imposé et il avait fait servir l'influence de Léonora auprès de Marie de Médicis à calmer les irritations de la souveraine à l'égard des amours adultères du roi. Henri IV, après avoir eu le personnage en horreur, s'était accommodé de ses services et avait accepté de le récompenser2. L'autre, empressé, obséquieux, avait sollicité. Il avait été nommé. maître d'hôtel de la reine, avait eu des missions en Italie, avait été admis à monter dans les carrosses royaux, s'était fait attribuer la charge de premier écuyer de la souveraine. Enchanté de son adresse, Henri IV parla même de lui donner un gouvernement, mais la crainte des protestations de la cour l'arrêta3. Tout le monde crut que le

i. Voir notre livre : la Vie intime d'une reine de France au XVI T siècle (Paris, Calmann-Lévy, 1906, in-8°, chap. vi).

2. Richelieu a rédigé une note concernant ces faits, note (Arch. des Au", étr., France 771, fol. 97 r") écrite pour servir de matériaux aux Mémoires du cardinal et qui a été résumée dans ceux-ci en trois lignes (t. 1. p. 168). Cf. Fontenay-Mareuil, Mém., éd. Michaud, p. 33.

3. Bibl. nat.. nouv. acq. fr. 9175, fol. 416 v°, 417 v°; Cinq Cents Colbert 86, fol. 61 bis r : 87, fol. 12 r", 32 r°; Canestrini et Desjardins, Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, Paris, 1859-1875, in-4°, t. V, p. 565, 566. 577.

le coup d'état du 24 avril 1617. 5

mari de Léonora était le favori de la reine. On ignorait quels services Henri IV payait de cet avancement rapide. Le roi mort, la foule des courtisans se tourna vers Concini comme vers l'influence occulte. Les ministres s'inquiétèrent. Adroitement, -quelques semaines après la mort d'Henri IV, Léonora obtenait pour son compte, de la reine, un don d'argent de 330000 livres avec lequel elle achetait le marquisat d'Ancre, en Picardie; les Concini devenaient des seigneurs terriens! Concini acquit les gouvernements de Péronne, Montdidier, Roye, même la lieutenance du roi en Picardie. Les ministres ayant voulu s'y opposer, Léonora s'obstina et finit par emporter l'acceptation de Marie de Médicis. Alors s'établit « l'opinion que tout le monde avoit du pouvoir et du crédit que Concini et sa femme possédoient auprès de la reine » \ L'opposition faiblit. L'audace de Concini crût à proportion. Il imposa avec violence ses volontés à sa femme qui dut faire accepter de la régente, insouciante et distraite, tout ce qu'il voulut. Il se fit nommer premier gentilhomme de la chambre, superintendant de la maison de la reine, maréchal de France2; il se fût fait créer duc et pair s'il ne s'était heurté à une difficulté juridique 3. Il rêvait

i.Mém. du maréchal d'Estrées, éd. Michaud, p. 379. « Contrat d'acquisition du marquisat d'Ancre pour la somme de 330 000 livres du 16 septembre 1010 ■> (Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 221, fol. 27 r°). Voir ce que dit Léonora à son procès (Ibid., fol. 327 r°). Cf. Chef du procès fait à la mémoire de Conchino Conchini, naguères maréchal de France, (s. 1. n. d.), in-12, p. 1, et B. Legrain, Décade commençant Vhist. du roi Louis XIII, Paris, 1619, in-fol., p. 414; Richelieu, Mém., t. I, p. 43.

2. Bibl. nat., ms. fr. 7854, fol. 276 v»; Cinq Cents Colbert 91, fol. 44 v°; 89, fol. 212 r°. Cf. Mercure françois, 1614, p. 312, et Fontenay-Mareuil, Mém., éd. Michaud, p. 72.

3. J.-B. Matthieu, la Conjuration de Conchine, Paris, 1618, in-12, p. 6; Arnauld d'Andilly, Journal, éd. Halphen, 1857, p. 223; B. Zeller, Louis XIII, Marie de Médicis, Richelieu ministre, Paris, 1899, in-8°, p. 36.

même de prendre l'épée de connétable; l'hostilité générale du public l'en empêcha1. Il avait une fille; il songea à la marier à quelque personnage portant un des plus grands noms de France'! Mais surtout, par des moyens licites ou illicites, il amassa une fortune considérable pour le temps : Richelieu l'évaluait à six millions de livres, Bassompierre à sept millions; des calculs récents vont à 8 420 000 livres3.

Or, ce crédit dont il usait pour monter si haut et si vite, ce n'était pas lui qui l'avait, mais Léonora Galigaï. Interrogé à son procès, le secrétaire de Léonora déclarait « que la maréchale faisoit les affaires sans prendre le conseil de son mari et sans lui en donner avis et qu'elle ne lui écrivoit que lorsque les affaires étoient faites » \ Elle niera fortement elle-même « qu'elle ne résolvàt rien que par l'avis de son mari ». L'influence, c'était elle qui l'avait; « personne n'avoit tant de pouvoir sur la reine qu'elle »; la puissance du maréchal ne provenait que de ce qu'il « se servoit du pouvoir que sa femme s'étoit dès longtemps acquis sur l'esprit de la reine », et c'était « par l'organe de sa femme » qu'il agissait5. S'il avait

1. Dép. de l'ambassadeur vénitien du 17 déc. 1616 (Bibl. nat., ms. italien, 1770, p. 184); Bentivoglio, Lettere, 1863, t. I, p. 101; Matthieu, op. et loc. cit.

2. Jean Sirmond. Simple consolation ù M. le maréchal d'Ancre sur la mort de sa fille, 1017, in-12, p. 2; Bentivoglio, Lettere, t. I, p. 30.

:i. Richelieu, Mém., t. I, p. 99; Bassompierre, Journal de ma vie, éd. Chanterae, t. II, p. 100; R. de Crévecœur, Un document nouveau sur la ion de Concini, p. 20.

4. Déposition d'André de Lizza, abbé de Livry (Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 221. fol, 110 r°).

•"). /'</*/.. fol. 22U \ . :iso v°. Les Particularités de la mort tragique du maréchal <l'Anrre. 1617. in-12, p. 7, et Propos dures sur l'autorité tyrannique de Concino, 1017, in-12, p. 31. C(.,Mém. du duc de la Force, éd. La Gmange, t. II, p. 314. Les courtisans discutaient qui avait la faveur, - les uns

LE COUP d'état DU 24 AVRIL 1 6 1 7 . 7

le sceptre du royaume, c'est que Léonora avait dans sa main la volonté de la régente1. Concini le savait bien! Son secrétaire, Ludovisi Vincente, remarquait que lorsque le maréchal était brouillé avec sa femme, les affaires n'allaient plus 2. Un autre secrétaire, Antoine Montaubert, répétait « avoir ouï-dire souvent audit maréchal que les grandeurs et bienfaits qu'il avoit reçus du roi et de la reine ne venoient que de la faveur de sa femme; il disoit aussi, en se plaignant de la sujétion qu'il estoit contraint de rendre à sa femme, qu'elle lui faisoit bien payer les grandeurs et bienfaits qu'il avoit reçus3! » A tout instant, il devait écrire à Léonora afin de la supplier d'obtenir de la reine ce qu'il désirait, dépendance humiliante, contrainte odieuse et impatientante!

Il se vengeait par des brutalités. C'était un enfer que le ménage des deux aventuriers! Ils n'habitaient pas ensemble; Léonora était au Louvre, dans l'appartement que lui conféraient ses fonctions de dame d'atour, et Concini dans une petite maison qu'il s'était fait donner au coin du Louvre et du quai. Ils ne se voyaient qu'en passant, ne mangeaient jamais ensemble. Leurs rencontres étaient des scènes; lui, violent, grossier; elle, sèche et insolente1; Concini traitait sa femme de « carogne » ; Léonora répondait qu'il était « inepte », un presomptuos un

vouloient que ce fût la femme, les autres le mari » (Arch. des Aff. étr., France 771. fol. 97 v°).

1. Bentivoglio, Lettere, 1863, t. I, p. 43; Richelieu, Mém., éd. Michaud, t. I, p. 169.

2. Déposition de Ludovisi Vincente au procès de Léonora (Bibl. nat., Cinq Cents Golbert 221, fol. 194 v»).

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