TRE
pates.
nous arrivons à le connaître. Est-ce à dire que le poète ait éprouvé ce qu'il décrit, qu'il ait passé par les situations de ses personnages et vécu toute leur vie intérieure ? [ci encore la biographic des poètes nous donnerait un démenti. Comment supposer d'ailleurs que le même homme ait été Macbeth, Othello, Hamlet, le roi Lear, et tant d’autres encore ? Mais peut-être faudrait-il distinguer ici entre la personnalité qu'on a et toutes celles qu'on aurait pu avoir. Notre caractère est l'effet d’un choix qui se renouvelle sans cesse. Il y a des points de bifurcation (au moins apparents) tout le long de notre roule, et nous apercevons bien des directions possibles, quoique nous n’en puissions suivre qu'une seule. Revenir sur ses pas, suivre jusqu’au bout les directions entrevues, en cela me paraît consister précisément l'imagination poétique. Je veux bien que Shakespeare n'ait été ni Macbeth, ni Hamlet, ni Othello ; mais il eût élé ces personnages divers si les circonstances, d’une part, le consentement de sa volonté, de l’autre, avaient amené à l’état d’éruption violente ce qui ne fut
chez lui que poussée intérieure. C'est se méprendre
123 LE IURE
étrangement sur le rôle de l'imagination poétique que de croire qu'elle compose ses héros avec des morceaux empruntés à droite ct à gauche autour d'elle, comme pour coudre un habit d’Arlequin. Rien de vivant ne sortirait de là. La vie ne se recompose pas. Elle se laisse regarder simplement. L'imagination poétique ne peut être qu'une vision plus complète de la réalité. Si les personnages que crée le poète nous donnent l'impression de la vie, c'est qu'ils sont le poète lui-même, le poète multiphié, le poète s'approfondissant lui-même dans un effort d'observation intérieure si puissant qu'il saisit le virtuel dans le réel et reprend, pour en faire une œuvre complète, ce que la nature laissa en lui à l’état d'ébauche ou de simple projet.
Tout autre est le genre d'observation d'où naît la comédie. C’est une observation extérieure. Si curieux que le poète comique puisse être des ridi- .cules de la nature humaine, il n'ira pas, je pense, jusqu’à chercher les siens propres. D'ailleurs il ne les trouverait pas : nous ne sommes jamais risibles que par le côté de notre personne qui se dérobe à
notre conscience. C’est donc sur les autres hommes
que cette observation s’exercera. Mais, par là même, l'observation prendra un caractère de généralité qu'elle ne peut pas avoir quand on la fait porter sur soi. Car s’installant à la surface, elle n’atteindra plus que l'enveloppe des personnes, ce par où plusieurs d’entre elles se touchent et deviennent capables de se ressembler. Elle n'ira pas plus loin. Et lors même qu'elle le pourrait, elle ne le voudrait pas, parce qu'elle n'aurait rien à yÿ gagner. Pénétrer trop avant dans la personnalité, rattacher l'effet extérieur à des causes trop intimes, serait compromettre et finalement sacrifier tout ceque l'effetavait de risible. Il faut, pour que nous soyons tentés d'en rire, que nous en localisions la cause dans une région moyenne de l’âme. Il faut, par conséquent, que l'effet zous a \paraisse out au plus comme moyen, comme exprimant une moyenne d'hnmanité. Et, comme toutes les moyennes, celle-ci s’obtient par des rapprochements de données éparses, par une comparaison entre des cas analogues dont on exprime la quinlessence, enfin par un travail d'abstraction ct de généralisalion semblable à celui
que le physicien opère sur les faits pour en dégager
des lois. Bref, la méthode et l’objet sont de même
nature ici que dans les sciences d’induction, en ce sens que l'observation est toujours extérieure et le résultat toujours généralisable.
Nous revenons ainsi, par un long détour, à la | double conclusion qui s’est dégagée au cours de notre étude. D'un côté une personne n'est jamais ridicule que par une disposition qui ressemble à une distraction, par quelque chose qui vit sur elle sans s'organiser avec elle, à la manière d’un parasite : voilà pourquoi cette disposition s’observe du dehors et peut aussi se corriger. Mais, d'autre part, l'objet du rire étant cette correction même, il est utile que la correction atteigne du même coup le plus grand nombre possible de personnes. Voilà pourquoi l'observation comique va d'instinct au général. Elle choisit, parmi les singularités, celles qui sont susceptibles de se reproduire et qui, par conséquent, ne sont pas indissolublement hées à l'individualité de la personne, des singularités communes, pourrait-on dire. En les transportant sur la scène, elle crée des œuvres qui appartiendront
sans doute à l’art en ce qu’elles na viscront cons-
LE COMIQUE DE CARACTÈRE x70
ciemment qu'à plaire, mais qui trancheront sur toutes les autres œuvres d'art par leur caractère de généralité, comme aussi par l'arrière-pensée inconsciente de corriger et d'instruire. Nous avions donc bien le droit de dire que la comédie est mitoyenne entre l’art et la vie. Elle n’est pas désintéressée comme l’art pur. En organisant le rire, elle accepte la vie sociale comme un milieu naturel; elle suit même une des impulsions de la vie sociale. Et sur ce point elle tourne le dos à l’art, qui est
une rupture avec la société et un retour à la simple
nature.
Voyons maintenant, d’après tout ce qui précède, comment on devra s y prendre pour créer une disposition de caractère idéalement comique, comique en elle-même, comique dans ses origines, comique dans toutes ses manifestations. Il la faudra profonde, pour fournir à la comédie un aliment durable, superficielle cependant, pour rester dans le
ton de la comédie, invisible à celui qui la possède
puisque le comique est toujours de l'inconscient, visible à tout le reste du monde pour qu'elle provoque un rire universel, pleine d’indulgence pour elle-même afin qu'elle s’étale sans scrupule, génante pour les autres afin qu'ils la répriment sans pitié, corrigible immédiatement, pour qu'il n’ait pas élé inutile d’en rire, sûre de renaître sous de nouveaux aspects, pour que Île rire trouve à travailler toujours, inséparable de la vie sociale quoique insupportable à la société, capable enfin, pour prendre ia plus grande variété de formes imaginable, de s’additionner à tous les vices et même à quelques vertus. Voilà bien des éléments à fondre ensemble. Le chimiste de l'âme auquel on aurait confié cette préparation délicate serait un peu désappointé, il est vrai, quand viendrait le moment de vider sa cornue. Il trouverait qu'il s’est donné beaucoup de mal pour recomposer un mélange qu'on se procure tout fait et sans frais, aussi répandu dans l'humanité que l'air dans la nature.
Ce mélange est la vanité. Je ne crois pas qu'il ÿ ait de défaut plus superficiel ni plus profond.
Les blessures qu'on lui fait ne sont jamais bien
LE COMIQUE DE CARACTÈRE Nr
graves, et cependant celles ne guérissent guère. Les services qu'on lui rend sont les plus fictifs de tous les services; pourtant ce sont ceux-là qui laissent derrière eux une reconnaissance durable. Elle-même est à peine un vice, et néanmoins tous les vices gravitent autour d'elle et tendent, en se raffinant, à n'être plus que des moyens de la satislaire. Issue de la vie sociale, puisque c’est une admiration de soi fondée sur l'admiration qu'on croit inspirer aux autres, elle est plus naturelle encore, plus universellement innée que l'égoïsme, car de l'égoïsme la nature triomphe souvent, tandis que c’est par la réflexion seulement que nous venons à bout de la vanité. Je ne crois pas, en effet, que nous naissions jamais modestes, à moins qu'on ne veuille appeler encore modestie une certaine timidité toute physique, qui est d'ailleurs plus près de l'orgueil qu'on ne pense. La modestie /raie ne peut être qu'une méditation sur la vanité. Elle naît du spectacle des illusions d'autrui et de le crainte de s’égarer soi-même. Elle est comme une eirconspechion scientifique à l'égard de ce qu'on dira et de ce’qu'on pensera de soi. Elle est faite
ae corrections ct de retouches. Enfin c’est toujours une verlu acquise.
Il est difficile de dire à quel moment précis le souci de devenir modeste se sépare de la crainte de devenir ridicule. Mais cette crainte et ce souci se confondent sûrement à l’origine. Une étude complète des illusions de la vanité, et du ridicule qui s’y attache, éclairerait d’un jour singulier la théorie du rire. On y verrait le rire accomplir avec une régularité mathématique une de ses fonctions principales, qui est de rappeler à la pleine conscience d'eux-mêmes les amours-propres distraits et d'obtenir ainsi la plus grande sociabilité possible des caractères. On verrait comment la vanité, qui est un produit naturel de la vie sociale, gêne cependant la société, de même que certains poisons légers sécrétés continuellement par notre organisme l'intoxiqueraient à la longue si d’autres sécrétions n’en neutralisaient l'effet. Le rire accomplit sans cesse un travail de ce genre. En ce sens, on pourrait dire que le remède spécifique de la vanité est le rire, et que le défaut essentiellement risible est
la vanilé,
Quand nous avons traité du comique des formes et du mouvement, nous avons montré comment telle ou telle image simple, risible par elle-même, peut s'insinuer dans d’autres images plus complexes et leur infuser quelque chose de sa vertu comique : ainsi les formes les plus hautes du comique s'expliquent parfois par les plus basses. Mais l'opération inverse se produit peut-être plus souvent encore, et il y a des effets comiques très grossiers qui sont dus à la descente d'un comique très sublil. Ainsi la vanité, cette forme supérieure du comique, est un élément que nous sommes portés à rechercher minutieusement, quoique inconsciemment, dans toutes les manifestations de l'activité humaine. Nous la recherchons, ne fût-ce que pour en rire. Et notre imagination la met souvent là où clle n'a que faire. Je pense qu'il faudrait rapporter à cette origine le comique tout à fait grossier de certains ellets que les psychologues ont très insuflisamment expliqués par le contraste : un petit homme qui se baisse pour passer sous une grande ports; deux personnes,
l'une très haute, l’autre minuscule, aui marchent
gravement cn se donnant le bras, etc. En regar: dant de près cette dernière image, vous trouverez, je crois, que la plus petite des deux personnes vous paraît faire effort pour se hausser vers la plus grande, comme la grenouille qui ver se faire aussi
grosse que le bœuf,
TI
Il ne saurait être question d'énumérer ici toutes les paricularités de caractère qui s'allient à la vanilé, ou qui lui font concurrence, pour s’imposer à l'attention du poète comique. Nous avons montré que tous les défauts peuvent devenir risibles, et même, à la rigueur, certaines qualités. Lors même que la liste pourrait être dressée des ridicules connus, la comédie se chargerait de l'allor ger, non pas sans doute en créant des ridicuiss de pure fantaisie, mais en démêlant des drections comiques qui avaient passé jusque-là inaperçues . c'est ainsi que l'imagination peut isoler dans le
dessin compliqué ‘un seul et même lapis des
figures toujours nouvelles. La condition essentielle, nous le savons, est que la particularité observée apparaisse tout de suite comme une espèce de cadre, où beaucoup de personnes pourront s’insérer.
Mais il y a des cadres tout faits, constitués par la société elle-même, nécessaires à la société puisqu'elle est fondée sur une division du travail. Je veux parler des métiers, fonctions et professions. Toute profession spéciale donne à ceux qui s’y enferment certaines habitudes d'esprit et certaines particularités de caractère par où il se ressemblent entre eux, et par où aussi ils se distinguent des autres. De petites sociétés se constituent ainsi au sein de la grande. Sans doutc elles résultent de l'organisation même de la société en général. Et pourtant elles risqueraient, si elles s’isolaient trop, de nuire à la sociabilité. Or le rire a justement pour fonction de réprimer toute tendance séparaliste. Son rôle est de corriger la raidcur en souplesse, de réadapter chacun à tous, enfin d’arrondir partout les angles. Nous aurons donc ici une
espèce de comique dont les varjélés pourraient
Bsiecsonx. 11
être déterminées à l’avance. Nous l’appellerons, si vous voulez, le comique professionnel.
Nous n'’entrerons pas dans le détail de ces variétés. Nous aimons mieux insister sur ce qu’elles ont de commun. En première ligne figure la vanité professionnelle. Chacun des maîtres de M. Jourdain met son art au-dessus de tous les autres: Il y a un personnage de Labiche qui ne comprend pas qu'on puisse être autre chose que marchand de bois. C'est, naturellement, un marchand de bois. La vanilé inclinera d’ailleurs ici à devenir solennilé à mesure que la profession exercée renfermera une plus haute dose de charlatanisme. Car c'est un fait remarquable que plus un art est contestable, plus ceux quis”y livrent tendent à se croire investis d'un sacerdoce et à exiger qu'on s'incline devant ses mystères. Les professions utiles sont manifestement faites pour le public ; mais celles d'une utilté plus douteuse ne peuvent justifier leur existence qu'en supposant que le public est fait pour elles : or, c’est cette illusion qui est au fond de la solennité. Presque tout le comique des médecins
de Molière vient de là. Ils traitent le malade
comme s'il avait été crée pour le médecin, et la nature elle-même comme une dépendance de la médecine.
Une autre forme de cette raideur comique est ce que J appellerai l’endurcissement professionnel. Le personnage comique s'insérera si étroitement dans le cadre rigide de sa fonction qu'il n’aura plus de place pour se mouvoir, et surtout pour s'émouvoir, comme les autres hommes. Rappelons-nous le mot du juge Perrin Dandin à Isabelle qui lui demande comment on peut voir torturer des mal-
heureux :
Bah ! cela fait toujours passer une heure ou aeux.
N'est-ce pas une espèce d’endurcissement professionnel que celui de Tartuffe, s'exprimant, il
est vrai, par la bouche d'Orgon :
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela |
Mais le moyen le plus usité de pousser une profession au comique est de la cantonner, pour ainsi dire, à l'intérieur du langage qui lui est propre.
On fera que le juge, le médecin, le soldat appli-
quent aux choses usuelles la langue du droit, de la stratégie ou de la médecine, comme s'ils étaient devenus incapables de parler comme tout le monde. D'ordinaire, ce genre de comique est assez grossier. Mais il devient plus délicat, comme nous le disions, quand il décèle une particularité de caractère en même temps qu'une habitude professionnelle. Je ne citerai que le joueur de Régnard, s'exprimant avec tant d'originalité en termes de jeu, faisant prendre à son valet le nom d'Hector,
en attendant qu'il appelle sa fiancée
Pallas, du nom connu de la Dame de Pique,
ou encore les Femmes savantes, dont le comique me parait consister, pour une bonne part, en ce qu'elles transposent des idées d'ordre scientifique en termes de sensibilité féminine : « Épicure me plail.… y», « J'aime les tourbillons », etc. Qu'on relise le troisième acte ; on verra qu'Armande, Philaminte et Bélise s'expriment presque invariablement dans ce style.
En appuyant plus loin dans la même direction,
on lrouverait qu’il y a aussi une logique profes-
sionnelle, je veux dire certaines manières de raisonner dont on fait l'apprentissage dans certains milieux, et qui sont vraies pour ce milieu, fausses pour tout le reste du monde. Mais le contraste entre ces deux logiques, l’une particulière et l’autre universelle, engendre certains effets comiques d'une nature spéciale, sur lesquels il ne sera pas inutile de s'appesanür plus longuement. Nous touchons jeï à un point important de la théorie du rire. Nous allons d’ailleurs élargir la question
et l'envisager dans toute sa généralité.
Très préoccupés en effet de dégager la cause profonde du comique, nous avons dû négliger jusqu'ici une de ses manifestations les plus remarquées. Je veux parler de la logique propre au personnage comique et au groupe comique, logique étrange, qui peut, dans certains cas, faire une large place à l’absurdité.
Théonhile Gautier a dit du comique extravagant
186 LE RIRL
que c’est la logique de l'absurde. Plusieurs philosophies du rire gravitent autour d’une idéc analegue. Tout effet comique impliquerait contradictioipar quelque côté. Ce qui nous fait rire, ec serait l’absurde réalisé sous une forric concrète, un « absurdité visible », — ou encorc une apparence d’absurdité, admise d’abord, corrigée tout de suite après, — ou mieux encore cc qui est absurde par un côté, naturellement explicable par un autre, etc. Toutes ces théories renferment sans doute une part de vérité; mais d'abord elles ne s’appliquent qu'à certains eflets comiques assez gros, et, même dans les cas où elles s'appliquent, elles négligent, ce me semble, l'élément caractéristique du risible, je veux dire le genre tout particulier d'absurdité que le cémique contient quand il contient de l'absurde. Veut-on s’en convaincre tout de suite ? On n'a qu'à choisir une de ces définitions ‘et à composer des effets selon la formule : deux fois sur trois, l'effet obtenu n’aura rien de risible. L’absurdité, quand on la rencontre dans le comique, n'est donc pas une absurdité quelconque. C'est
une absurdité bien déterminée. Elle ne crée pas le
comique, elle en dériverait plutôt. Elle n’est pas cause, mais eflet, — effet très spécial, où se reflète ä nature spéciale de la cause qui le produit. Nous connaissons celte cause. Nous n’aurons donc pas de peine, maintenant, à comprendre l'effet.
Je suppose qu'un jour, vous promenant à la campagne, vous aperceviez au sommet d'une col. line quelque chose qui ressemble vaguement à un grand corps immobile avec des bras qui tournent. Vous ne savez pas encore ce que c'est, mais vous. cherchez parmi vos idées, c'est-à-dire ici parmi les souvenirs dont votre mémoire dispose, le souvenir qui s’encadrera le mieux dans ce que vous apercevez. Presque aussitôt, l'image d'un moulin à vent vous revient à l'esprit: c'est un moulin à vent que vous avez devant vous. Peu importe que vous ayez lu tout à l'heure, avant de sortir, des contes de fées avec des histoires de géants aux interminables bras. Le bon sens consiste à savoir se souvenir, Je le veux bien, mais encore et surtout à savoir oublier. Le bon sens est l’effort d’un esprit qui s'adapte et se réadapte sans cesse, changeant
d'idée quand il change d'objet. C'est une mobilité
de l'intelligenr, qui se règle exactement sur la mobhiuté des choses. C'est la continuité mouvant: de notre attention à la vie.
Voici maintenant Don Quichotte qui part en guerre. Il a lu dans ses romans que le chevalier rencontre des géants ennemis sur son chemin.
Donc, il lui faut un géant. L'idée de géant est un souvenir privilégié qui s’est installé dans son esprit, qui y reste à l'affût, qui guette, immobile, l'occasion de se précipiter dehors et de s’incarner dans une chose. Ce souvenir veut se matérialiser, et dès lors le premier objet venu, n'eût-il avec la forme d'un géant qu'une ressemblance très lointaine, recevra de lui la forme d'un géant. Don Quichotte verra donc des géants là où nous voyons des moulins à vent. Cela est comique, et cela est übsurde. Mais est-ce une absurdité quelconque ?
C'est une inversion toute spéciale du sens commun. Elle consiste à prétendre modeler les choses sur une idée qu'on a, et non pas ses idées sur les choses. Elle consiste à voir devant soi ce à quoi l’on pense, au lieu de penser à ce qu'on voit. Le
bon sens veut qu'on laisse tous ses souvenirs dans
le rang; le souvenir approprié répondra alors chaque fois à l'appel de la situation présente et ne servira qu à l'interpréter. Chez Don Quichotte, au contraire, 1l y a un groupe de souvenirs qui commande à tous les autres ct qui domine le personnage lui-même : c'est donc la réalité qui devra fléchir cette fois devant l'imagination et ne plus servir qu à lui donner un corps. Une fois l'illusion formée, Don Quichotte la développe d'ailleurs raisonnablement dans toutes ses conséquences ; il sy meut avec la sûreté et la précision du somnambule qui joue son rêve. Telle est l’origine de l’erreur, et telle est la logique spéciale qui préside ici à l’absurdité.. Maintenant, cette logique est-elle particulière à Don Quichotte?
Nous avons montré que le personnage comique pèche toujours par obstination d'esprit ou de caractère, par distraction, par automatisme. Il y a au fond du comique une raideur d'un certain genre, qui fait qu'on va droit son chemin, et qu'on n'écoute pas, et qu'on ne veut rien entendre. Combien de scènes comiques, dans le théâtre de
Molière, se ramènent à ce type très simple : un
personnage qui suil son idée, qui y revient toujours, tandis qu’on l'interrompt sans cesse! Le passage se ferait d’ailleurs insensiblement de celui qui ne veut rien entendre à celui qui ne veut rien voir, et enfin à celui qui ne voit plus que ce qu'il veut. L'esprit qui s’obstine finira par plier les choses à son idée, au lieu de régler sa pensée sur les choses. Tout personnage comique est donc sur la voie de l'illusion que nous venons de décrire, et Don Quichotte nous fournit le type général de l'absurdité comique.
Cette inversion du sens commun porte-t-elle un nom? On la rencontre, sans doute, aiguë ou chronique, dans certaines formes de la folie. Elle ressemble par bien des côtés à l'idée fixe. Mais ni la folie en général ni l'idée fixe ne nous feront jamais rire, car ce sont des maladies. Elles excitent notre pié. Le rire, nous le savons, est incompatible avec l'émotion. S'il y a une folie risible, ce ne peut être qu'une folie conciliable avec la santé générale de l'esprit, une folie normale, pourrait-on dire. Or, il y a un état normal de l'esprit qui
imite de tout point la folie, où l’on retrouve les
Lé COMIQUE DE CARACTÈRE 101
mêmes associations d'idées que dans l'aliénation, la même logique singulière que dans l’idée fixe. C'est l’état de rêve. Ou bien donc notre analyse est inexacte, ou elle doit pouvoir se formuler dans le théorème suivant: L'absurdilé comique est de méme nalure que celle des réves.
D'abord, la marche de l'intelligence dans le rêve est bien celle que nous décrivions tout à l'heure. L'esprit, amoureux de lui-même, ne cherche plus alors däns le monde extérieur qu’un prétexte à matérialiser ses imaginalions. Des sons arrivent encore confusément à l’oreille, des couleurs circulent encore dans le champ de la vision: bref, les sens ne sont pas complètement fermés. Mais le rêveur, au lieu de faire appel à tous ses souvenirs pour interpréter ce que ses sens perçoivent, se sert au contraire de ce qu'il perçoit pour donner un corps au souvenir préféré : le même bruit de vent soufflant dans la cheminée deviendra alors, selon l’état d'âme du rêveur, selon ?'idée qui ocsupe son imagination, hurlement de bête fauve ou chant mélodieux. Tel est le mécanisme ordinaire
de l'illusion du rêve,
Mais si l'illusion comique est une illusion de rêve, si la logique du comique est la logique des songes, on peut s'attendre à retrouver dans la logique du risible toutes les particularités. de la logique du rêve. Ici encore va se vérifier la loi que nous connaissons bien : une forme du risible étant flonnée, d’autres formes, qui ne contiennent pas le même fond comique, deviennent risibles par leur ressemblance extérieure avec la première. Il est aisé de voir, en eflet, que tout jeu d'idées pourra nous amuser, pourvu qu'il nous rappelle, de près ou de loin, les jeux du rêve.
Je signalcrai en premier lieu un certain relächement général des règles du raisonnement. Les raisonnements dont nous rions sont ceux que nous savons faux, mais que nous pourrions tenir pour vrais si nous les entendions en rêve. Ils contrefont le raisonnement vrai tout juste assez pour tromper un esprit qui s'endort. C’est de la logique encore, si l'on veut, mais une logique qui manque de ton et qui nous repose, par là même, du travail intellectuel. Beaucoup de «traits d'esprit »
gont des raisonnements de ce genre, raisonne-
ments très abrégés, dont on ne nous donne que le point de départ et la conclusion. Ces jeux d’esprit évoluent d’ailleurs vers le jeu de mots à mesure que les relations établies entre les idées deviennent plus superficielles : peu à peu nous arrivons à ne plus tenir compte du sens des mots entendus, mais seulement du son. Je me demande s'il ne faudrait pas rapprocher ainsi du rêve certaines scènes très comiques où un personnage répète systématiquement à contre-sens les phrases qu'un autre lui souffle à l'oreille. Si vous vous endormez au milieu de gens qui causent, vous trouverez parfois que leurs paroles se vident peu à peu de leur sens, que Îles sons se déforment et se soudent ensemble au hasard pour prendre dans votre esprit des significations bizarres, et que vous reproduisez ainsi, vis-à-vis de la personne qui parle, la scène de Petit-Jean et du Souflleur.
Il y a encore des obsessions comiques, qui se rapprochent beaucoup, ce me semble, des obsessions de rêve. À qui n'est-il pas arrivé de voir la même image reparaître dans plusieurs rêves suc
cessifs et prendre dans chacun d'eux une sigmili-
193 LE RIRB
cation plausible, alors que ces rêves n'avaient pas d'autre point commun? Les effets de répétition présentent quelquefois cette forme spéciale au théâtre et dans le roman : certains d’entre eux ont des résonances de rêve. Et peut-être en est-il de même du refrain de bien des chansons : il s’obsüne, il revient, toujours le même, à la fin de tous les couplets, chaque fois avec un sens différent. Il n’est pas rare qu'on observe dans le rêve un crescendo tout particulier, une bizarrerie qui s’'accentue à mesure qu on avance. Une première concession arrachée à la raison en entraîne une seconde, celle-ci une autre plus grave, et ainsi de suite jusqu'à l’absurdité finale. Mais cette marche à l'absurde donne au rêveur une sensation bien singulière. C'est, je pense, celle que le buveur éprouve quand il se sent glisser agréablement vers . un état où rien ne comptera plus pour lui, ni logique, ni convenances. Voyez maintenant Si cerlaines comédies de Molière ne donneraient pas la même sensation: par exemple Monsieur de Pourceaugnac, qui commence presque raisonnablement
et se continue par des cxcentricités de toule sorte.
par exemple encore le Bourgeois gentilhomme, où les personnages, à mesure qu'on avance, ont l’air de se laisser entraîner duns un tourbillon de folie. « Si l'on en peut voir un plus fou, je l'irai dire à Rome » : ce mot, qui nous avertit que la pièce est terminée, nous fait sortir du rêve de plus en plus … extravagant où nous nous enfoncions avec M. Jourdain.
Maisil y a surtout une démence qui est propre au rêve. Il y a certaines contradictions spéciales, si naturelles à l'imagination du rêveur, si choquantes pour la raison de l'homme éveil'é, qu'il scrait impossible d'en donner une idée exacte et complète à celui quin'en aurait pas fait l'expérience. Je fais allusion ici à l'étrange fusion que le rêve opère souvent entre deux personnes qui n’en font plus qu’une et qui restent pourtant distinctes. D'ordinaire, l’un des personnages est le dormeur luimême. Il sent qu'il n’a pas cessé d'être ce qu'il est ; il n’en est pas moins devenu un autre. C'est lui et ce n’est pas lui. Il s'entend parler, il se voit agir, mais 1l sent qu’un autre lui a emprunté son
corps et lui a pris sa voix. Ou bien encore il aura
conscience de parler et d’agir comme à l'ordinaire ; seulement il parlera de lui comme d'un étranger avec lequel il n'a plus rien de commun; il se sera détaché de lui-même. Ne retrouverait-on pas cette confusion étrange dans beaucoup de scènes comiques? Je ne parle pas d'Amplhilryon, où la confusion est sans doute suggérée à l'esprit du spectateur, mais où le gros de l'effet comique vient plutôt de ce que nous avonsappelé plus hautune (interférence de deux séries ». Je parle des raisonnements extravagants et comiques où cette confusion se rencontre véritablement à l’état pur, encore qu'il faille un effort de réflexion pour la dégager. Écoutez par exemple ces réponses de Mark Twain au reporter qui vient l'interviewer : « Avez-vous un frère? — Oui; nous l'appelions Bill. Pauvre Bill! — Îl est donc mort? — C'est ce quenousn'avons jamais pu savoir. Un grand mystère plane sur cette affaire. Nous étions, le défunt et moi, deux jumeaux, et nous fûmes, à l’âge de quinze jours, baignés dans le même baquet. L'un de nous deux sy noya, mais
on n'a jamais su lequel. Les uns pensent que c'é- |
tait Bill, d'autres que c'était moi. — Étrange. À
Mais vous, qu’en pensez-vous ? — Écoutez, je vais vous confier un secret que je n'ai encore révélé à ; me qui vive. L’un de nous deux portait un signe particulier, un énorme grain de beauté au revers de la main gauche, et celui-là, c'était moi. Or, c’est cet enfant-là qui s'est noyé..., etc., etc. » En y regardant de près, on verra que l’absurdité de ce dialogue n'est pas du tout une absurdité quelconque. Elle disparaîtrait si le personnage qui parle n'était pas précisément l’un des jumeaux dont il parle. Elle tient tout entière à ce que Mark Twain déclare être un de ces jumeaux, tout en s'exprimant comme s 1l était un tiers quiraconterait leur histoire. Nous ne procédons pas autrement dans beaucoup de
nos rêves.
An
Envisagé de ce dernier point de vue, le comique nous apparaîtrait sous une forme un peu différente de celle que nous lui prêtions. Jusqu'ici, nous avions vu dans le rire un moyen de correction sur-
tout. Prenez la continuité des effets comiques,
isolez, de loin en loin, lestypes dominateurs : vous trouverez que tous les effets intermédiaires empruntent leur vertu comique à leur ressemblance \ves ces types, et que les types eux-mêmes sont autant de modèles d'impertinence vis-à-vis de ls société. À ces impertinences la société réplique par le rire, qui est une impertinence plus forte encore. Le rire n'aurait donc rien de très bienveillant. Il rendrait plutôt le mal pour le mal.
Ce n'est pourtant pas là ce qui frappe d'abord dans l'impression du risible. Le personnage comique est souvent un personnage avec lequel nous commençons par sympathiser matériellement. Je veux dire que nous nous mettons pour un très court instant à sa place, que nous adoptons ses gesles, ses paroles, ses actes, et que si nous nous amusons de ce qu'il y a en lui de risible, nous le: convions, en imagination, à s'en amuser avec nous : sous le traitons d’abord en camarade. IL y a donc chez le rieur une apparence au moins de bonhomie, de jovialité aimable, dont nous aurions tort de ne pas tenir compte. Il y a surtout dans le rire
an mouvement de délente, souvent remarqué, dont
nous devons chercher la raison. Nulle part cette impression n'était plus sensible que dans nos dermers exemples. C'est là aussi, d'ailleurs, que nous en trouverons l'explication.
Quand le personnage comique suit son idée au-
tomaliquement, 1l finit par penser, parler, agir,
comme sl rêvait. Or le rêve est une détente. Rester en contact avec les choses et avec les hommes, ne voir que ce qui est et ne penser que ce qui se tient, cela exige un effort ininterrorapu de tension intellectuelle. Le bon sens est cet effort même.
C’est du travail. Mais se détacher des choses et
pourtant apercevoir encore des images, rompre avec la logique et pourtant assembler encore des
idées, voilà qui est simplement du jeu ou, si l’on
aime mieux, de la paresse. L’absurdité comique nous donne donc tout d’abord l'impression d’un jeu d'idées. Notre premier mouvement est de nous associer à ce jeu. Cela repose de la fatigue de penser.
Mais on en dirait autant des autres formes du risible. Il y a toujours au fond du comique, di-
sions-nous, la tendance à se laisser glisser le long
d'une pente facile, qui est le plus souvent la pente de l'habitude. On ne cherche plus À s’adapter et
à se réadapler sans cesse à la société dont on est
membre. On se relâche de l'attention qu'on devrait:
à la vie. On ressemble toujours, plus ou moins,
à un distrait. Distraction de la volonté, Je l’accorde, autant et plus que de l'intelligence. Distraction enc& », ccpendant, et par conséquent paresse. On rompt avec-les convenances comme on rompait tout à l'heure avec la logique. Enfin on se donne l'air de quelqu'un qui joue. Ici encore notre premier mouvement est d'accepter l'invitation à la paresse. Pendant un instant au moins, nous nous méêlons au jeu. Cela repose de la fatigue de vivre. Mais nous ne nous reposons qu'un instant. La sympathie qui peut entrer dans l'impression du comique est une sympathie bien fuyante. Elle vient, elle aussi, d’une distraction. C’est ainsi qu'un père sévère va s'associer quelquefois, par oubli, à une espiègleric de son enfant, et s'arrête tout aussitôt pour la corriger.
Le rire est, avant tout, une correction. Fait
pour bumilier, il doit donner à la personne qui
LE COMIQUE DE CARACTÈRE 201 en est l’objet une impression pénible. La société se venge par lui des libertés qu'on a prises avec elle. Il n'atteindrait pas son but s'il portait la marque de la sympathie et de la bonté.
Dira-t-on que l'intention au moins peut être bonne, que souvent on châtic parce qu'on aime, et que le rire, en réprimant les manifestations extérieures de certains défauts, nous invite ainsi, pour notre plus grand bien, à corriger ces défauts euxmêmes et à nous améliorer intérieurement ?
Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. En
général et en gros, le rire exerce sans doute une
4 * fonction utile. Toutes nos analyses tendaient d’ail-
leurs à le démontrer. Mais il ne suit pas de là que le rire frappe toujours juste, ni qu'il s'inspire d'une pensée de bienveillance ou même d'équité.
Pour frapper toujours juste, il faudrait qu'il procédät d'un acte de réflexion. Or le rire est simplement l'effet d'un mécanisme monté en nou par la nature ou, ce qui revient à peu près au même, par une très longue habitude de la vie sociale. Il part tout scul, véritable riposte du tac
au tac. Il n'a pas le loisir de regarder chaque fois
où il touche. Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès, frappant des innocents, épargnant des coupables, visant à un résultat général et ne pouvant faire à É chaque cas individuel l'honneur de l’examiner séparément. Il en est ainsi de tout ce qui s'’accomplit par voies naturelles au lieu de se faire par réflexion consciente. Une moyenne de justice pourra apparaître dans le résultat d'ensemble, mais non pas dans le détail des cas particuhiers.
En ce sens, le rire ne peut pas être absolument juste. Je répète qu'il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d'intimider en humiliant. Il n'y réussirait pas si la nature n'avait laissé à cet cffet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un pet fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peut-être vaudra-t-1l mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n'y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d'expansion n'est qu'un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s'affirme plus ou moins
orgueilleusement lui-même, et tendrait à consi-
dérer la personne d'autrui comme une marionnette dont il üent les ficelles. Dans cette présomption nous démélerions d’ailleurs bien vite un peu d'’égoïsme, et derrière l’égoïsme lui-même quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s'affirme de plus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.
Îci, comme ailleurs, la nature a utilisé le mal en vue du bien. C’est le bien surtout qui nous à préoccupés dans toute cette étude. Il nous a paru que la société, à mesure qu'elle se perfectionnait, oblenaif de ses membres une souplesse d'adaptation de plus en plus grande, qu'elle tendait à s’équilibrer de mieux en micux au fond, qu'elle chassait de plus en plus à sa surface les perturbations inséparables d'une si grande masse, et que le rire accomplissait une fonction utile en soul: gnant la forme de ces ondulations.
C'est ainsi que des vagues luttent sans trêve a
la surface de la mer, tandis que les couches infé-
rieures observent une paix profonde. Les vagues
s’entre-choquent, se contrarient, cherchent \cur
équilibre. Une écume blanche, légère et gaie, en suit les contours changeants. Parfois le flot qui fuit abandonne un peu de cette écume sur le sable de la grève. L'enfant qui joue près de là vient en ramasser une poignée, et s'étonne, l'instant d'après, de n’avoir plus dans le creux de la main que quelques gouttes d’eau, mais d’une eau bien plus salée, bien pius amère encore que celle de la vague qui l’apporta. Le rire naît ainsi que cette écuime, 11 signale, à l'extérieur de la vie sociale, les révolies superficielles. 11 dessine instantanément la forme mobile de ces ébranlements. Il est, lui aussi, une mousse à base de sel, Comme la mousse, il pétille. C’est de la gaîté. Le philosophe qui en ramasse pour en goûter y trouvera d’ailleurs quelquefois, pour une petite quantité de
matière, une cerlaine dose d’amertume,