‹ Le risqueChapitre 4 sur 4 · THE NEW YORK · texte numérisé non relu

THE NEW YORK

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ASTOR, LENOX k^ TILBEN FOli:iOATIo;>i«.

Lu

'était au fumoir, après un déjeuner d'hommes, à l'hôtel de Morante. On causait.

« Il y a, dit M. de Chalabre

f. <^fc^£i:jr'^^43 I en posant sa tasse sur la cheminée, une chose à laquelle j'ai bien souvent îjpensé depuis que je me promène à traversjifls ^ ^^ Qhasards de la vie. >f .r<!l'^*/^'t^ >

— Laquelle? » demanda le maître de la maison, qui alla ouvrir la fenêtre.

Un courant d'air printanier balaya la pièce, et dans la baie s'encadra le dôme des Invalides, fermant la perspective de la place Vauban.

« Eh bien, voilà. Nous sommes ici, je crois, quelques obstinés chasseurs de femmes, qui avons débuté d'assez bonne heure, et qui continuons de notre mieux. j>

De petits rires l'approuvèrent.

« Nous avons aimé beaucoup à droite et à gauche, à gauche surtout. Plusieurs d'entre nous ont bien vingt ou vingt-cinq ans de pratique, n'est-ce pas?

— Hélas I fit quelqu'un.

— Après ce laps, avec des facultés moyennes sagement administrées, un Parisien qui n'a pas flâné doit être à la tête d'une assez jolie collection amoureuse... Mettons, pour fixer les idées, un millier de pièces au tableau. »

On se récria. Mille, c'était peu. Des chiffres moins modestes circulèrent; les vantardises masculines surenchérissaient.

d Où voulez-vous en venir, statisticien? demanda M. de Morante.

— A ceci. On a l'air de croire que toutes ces rencontres galantes ne sauraient aboutir, comme les rencontres au pistolet, qu'à des échanges de sensations sans résultat. Pourquoi, s'il vous plaît? Parmi tant de passantes bénévoles, il en est peut-être à qui, sans le savoir, vous avez laissé mieux qu'un souvenir. La maternité, en somme, est un accident toujours possible. Y avez-vous songé? Depuis que nous avons l'âge de déraison...

— Un motl

— Nous nous exposons tous joyeusement à ce risque : avoir un enfant d'une femme indigne, d'une fille, d'une prostituée.

— Ohl fit M. de Serquigny, voilà un risque qui ne me préoccupe guère, par exemple.

— Pourquoi?

— Mais, d'abord, parce qu'avec les personnes très avisées dont il s'agit, l'accident, comme vous dites, est bien improbable.

— Savoir! Je me suis laissé conter que les maisons les mieux closes n'en défendaient pas toujours ces dames.

— Soit! Mais alors on a vraiment trop de collaborateurs. Je refuse de signer l'enfant tout seul.

— Cela dépend, mon cher. La nature est taquine. Elle peut vous jouer le tour de le créer à votre image; alors c'est elle qui signera pour vous. Pas moyen de garder l'anonyme. J'ajoute que votre rejeton, ayant poussé dans un terrain un peu... spécial, ne vous fera vraisemblablement pas grand honneur. Même, il se pourrait qu'il vous déshonorât — en effigie... Morante, passez-moi donc les allumettes. Le feu de la conversation a éteint celui de mon cigare. »

M. de Morante parut se réveiller et sursauta légèrement.

Depuis un instant il était pensif. Jusqu'à son mariage il avait vécu sans maîtresse, au gré de la papillonne. Voluptueux, il s'était plu à collectionner des sensations diverses; délicat, il lui avait répugné de s'acoquiner dans une liaison vulgaire. Plus qu'aucun autre il s'était donc exposé au « risque » dénoncé par M. de Chalabre.

En écoutant son ami, il venait d'évoquer quelques disparues qui avaient côtoyé sa vie. L'idée qu'une d'elles aurait pu le rendre père lui levait le cœur.

François de Morante, bien qu'il comptât parmi les Parisiens de 1893, n'était point un

LE RISQUE f

moderne. Il gardait la fierté de son sang, le meilleur de l'Espagne, devenu français depuis deux siècles par l'émigration. Rien de son passé n'autorisait l'hypothèse; pourtant, il avait rougi à cette pensée d'un bâtard traînant dans le ruisseau la ressemblance des aïeux.

Une apparition gracieuse chassa ce malaise.

Un joli enfant d'une douzaine d'années venait d'entrer : il courut embrasser M. de Morante.

<r Tu sors, André? lui demanda celui-ci.

— Oui, père, avec monsieur l'abbé. J'ai voulu vous dire au revoir. »

Ingénument, il ajouta :

<i Mère me le recommande toujours. y>

M. de Morante sourit avec une pointe d'attendrissement. La réflexion de son fils lui remémorait quel soin prenait Geneviève d'inculquer au jeune garçon ces égards affectueux envers lui. Il saisit la tête d'André entre ses mains, le regarda un instant. L'enfant reproduisait toute la douceur du visage maternel. Les yeux, les cheveux, le teint de vierge flamande, c'était bien Geneviève, ramenée à cette charmante indécision du sexe qui précède l'adolescence. Rien du père, sec et brun comme un Andalou.

La marquise de Morante avait mis au monde, avant la naissance d'André, une fille qui ne vécut point : celle-là était marquée du sceau paternel. Par contre, elle avait donné à son fils ses propres traits. M. de Morante, n'ayant pas l'égoïsme des hommes qui veulent, avant tout, pouvoir se mirer dans leur enfant, chérissait dans le sien le reflet d'une grâce toujours adorée après une longue possession.

André sorti, la conversation tomba. Les hôtes du marquis se rappelèrent tous à la fois qu'ils avaient quelque chose à faire : les oisifs ne manquent jamais d'obligations urgentes. Après quelques poignées de mains, ils s'évanouirent à travers la fumée des cigarettes. M. de Morante resta seul. >

Il alla s'accouder à la fenêtre; un instant, il regarda le dôme des Invalides scintiller faiblement sous le ciel tendre, comme s'il eût capté un peu de l'or des soleils disparus.

Il songeait aux amis qui venaient de le quitter. Combien leur vie différait de la sienne! Chalabre, Serquigny, d'Armières étaient restés garçons; le mariage n'avait pas changé les autres. A trente-cinq ans, à quarante-cinq, leur

existence obéissait encore au même rythme et continuait à osciller de la débauche à l'ennui. La jeunesse de Morante avait été pareille à la leur, mais il n'en avait pas attendu le déclin pour se rallier à la règle : il estimait que son rôle social lui défendait de s'attarder dans la bohème de l'amour. La mort de son père lui ayant laissé le soin de la fortune et du nom, il s'était marié selon son choix.

La douceur de ce Paris printanier incKnait sa rêverie vers l'époque où il faisait sa cour à Geneviève Van Effen, délicate jeune fille que sa mère, une Lilloise d'ancienne roche, élevait sévèrement dans un hôtel vieillot du quai Bourbon.

« Pauvre amie! se dit-il, souriant à ces souvenirs. Elle avait une mélancolie et une timidité touchantes. On l'habillait d'une petite robe bien provinciale, et elle était adorable là dedans comme ces vierges de Memling vêtues d'un sac. Et si douce, si pure! Si admirablement loyale surtout! Je l'entends encore me faire ce qu'elle appelait sa confession, le soir où je demandai sa main... C'était dans le salon bouton-d'or : nous étions assis sur les sièges fanés, pas trop

près l'un de l'autre. Elle m'avoua qu'elle avait aimé M. Pierre de Tralage, le fils d'un ami de son père; sa mère n'avait pas voulu d'un officier de marine pour gendre. Ah! chère madame Van Effen, comme je vous ai bénie!... Cependant elle ajoutait — et je sentais les palpitations de son cœur dans sa voix : « Je ne vous dirai pas € que je ne pense plus à lui : je mentirais. Mais je a: vous jure de faire tout le possible afin de l'ou- (L blier, si vous me voulez encore pour votre m femme... » Alors, je lui ai baisé la main, et nous nous sommes mariés. Elle m'a rendu parfaitement heureux. J'espère qu'elle l'a été ellemême. »

Il tressaillit. Celle à laquelle il pensait était entrée sans bruit. Elle se tenait à quelques pas.

Mme de Morante avait gardé sa robe un peu puritaine du déjeuner : son goût scrupuleux réduisait toujours la mode à la simplicité dont elle se faisait une règle en tout. Sa beauté, à trentesix ans, n'avait perdu qu'un peu d'éclat; elle avait gagné ce charme personnel qui ne s'accuse qu'avec le temps. On lui devinait une âme contenue et profonde, des puissances latentes de tendresse et d'énergie. Elle était sans doute

une de ces femmes rares qui possèdent une vie intérieure.

a: Je ne vous avais pas entendue venir, lui dit son mari. Vous circulez ici comme dans la vie, si discrètement! i^

Il lui prit la main et la serra. Geneviève lui rendit sa pression.

« Je ne vous dérange pas?

— Ohl la vilaine parole I :&

Un baiser sur les cheveux termina le reproche en caresse.

<r Je vous savais seul, reprit-elle, et j'étais venue vous parler un peu d'André, de son éducation. Notre bon abbé ne pourra bientôt plus suffire à la tâche.

— Oui, je sais, il me l'a déclaré lui-même, trè$ honnêtement. Il va falloir choisir un collège. Eh bien, parlons-en, chère amie, parlons-en.

Dites-moi vos préférences : l'Université ou les pères? Condorcet? Arcueil? Stanislas? Je vous écoute.

— Ohl c'est vous qui déciderez, mon ami.

J'ai en vous une telle confiance I »

Elle était sincère et Morante le savait. Toutes ses façons d'être témoignaient d'une foi absolue

lO LE RISQUE

en son mari, même d'une subordination volontaire qui n'était guère le fait d'une épouse moderne, d'une Parisienne. Si la supposition n'eût été sacrilège appliquée à une telle femme, on aurait pu croire qu'elle rachetait, à force de soumission affectueuse, quelque tort ancien, connu d'elle seule.

A ce moment un domestique parut à la porte, un plateau à la main.

« Une lettre pour madame la marquise, dit-il.

— Donnez... Tiens, c'est de mon amie Claire, s'écria-t-elle le domestique sorti. Que me contet-elle donc? y>

Elle parcourut des yeux les premières lignes.

« Oh! mon Dieu! »

Elle avait pâli. La lettre gisait à terre.

« Qu'y a-t-il? » demanda le marquis alarmé.

La réponse de sa femme sortit lentement, mot par mot.

« M. de Tralage est mort... des fièvres... au Brésil. Claire vient de recevoir la nouvelle de la famille... On le ramène en France, yr

Un sanglot lui coupa la parole. M. de Morante la considéra un instant avec une grande pitié.

(L Vous devez quelques larmes à un ancien rêve, lui dit-il doucement. Allez, mon amie, allez dans votre chambre prier pour M. de Tralage. »

Elle sortit en baissant la tête, tâchant de ne pas pleurer devant lui, tandis qu'il la regardait avec bonté.

Le soir, elle s'asseyait à table, entre son enfant et son ami, calme, les yeux un peu rouges seulement. C'était bien d'elle, tendre, vaillante, fidèle tout ensemble au devoir présent et au souvenir.

Quelques semaines après, une voiture s'arrêtait devant la grille d'un cimetière parisien. La marquise de Morante en descendait, vêtue comme pour une course ordinaire, mais portant sur son visage une tristesse recueillie. Suivie de son fils, elle traversa la nécropole blanche où le printemps verdoyait. Devant une croix noire, qui marquait provisoirement une sépulture fraîche, elle s'arrêta. Elle fit agenouiller l'enfant à côté d'elle et pria longtemps.

Pourquoi avait-elle amené son fils?

Dix années ont passé sur le quartier des Invalides. Des arbres sont tombés qui naguère enfermaient de leur rideau le vaste carré où, quotidiennement, la jeune armée s'exerce et parade devant le tombeau des armées de jadis. Par la percée du pont Alexandre III, la lumière et le souffle du Paris moderne affluent sur l'Esplanade, irritant peut-être la majesté du caveau napoléonien. Le promeneur des Champs-Elysées s'arrête souvent, malgré lui, devant la trouée qui s'ouvre là brusquement, sur l'Histoire. Au fond, quelque chose de sublime l'attire : le passé fait signe au présent qui s'écoule.

Mais derrière les Invalides presque rien n'est changé dans la physionomie des avenues aux beaux noms militaires : Tourville, Breteuil, Villars. Saxe, Lowendal, qui aboutissent à ce cénotaphe de gloire où la légende du grand roi et celle du grand empereur s'unissent pour mieux

exalter la France. Cette solitude demeure retranchée du reste de Paris, semblable à celle des cités provinciales, dont les mails et les cours sont des remparts désaffectés. On peut, le long des voies solennelles, rêver aux batailles de terre et de mer, aux charges des lourds chevaux dans les plaines de la Flandre, aux abordages des gros navires qui ont l'air de châteaux flottants. On revoit les maréchaux de France campés sur leurs courtauds de guerre, au sommet des collines d'où ils regardent les armées ramper à travers la plaine, en colonnes serrées comme des processions de fourmis ; les marins illustres apparaissent dans les soirs de victoire, la perruque intacte et poudrée parmi la fumée et les tonnerres de la canonnade, sur le pont de V Invincible ou du Formidable. On se promène là dans un quartier peuplé d'ombres, qui dépayse l'imagination.

Au coin de la place Vauban et de l'avenue de Breteuil, l'hôtel de Morante dresse sa façade régulière, qui semble avoir toujours fait partie du décor. Pourtant, il ne s'est intercalé qu'au dernier siècle dans cet ensemble de beautés sévères^ sans en déranger l'harmonie.

Il n'y a plus maintenant, dans l'immense de-

meure, que le marquis et son fils : voilà cinq ans qu'une angine de poitrine a emporté Geneviève en quelques jours. En sortant d'un bal à l'ambassade d'Angleterre, elle dut attendre sa voiture par un temps glacé : cardiaque, le refroidissement lui fût mortel. M. de Morante la pleura longuement; malgré les années écoulées, il n'accueille aujourd'hui encore qu'une seule consolation, dont il pourrait faire l'aveu à la morte elle-même : celle qui lui vient du fils en qui elle revit. Il mêle, dans ce sentiment, les tristesses de son amour conjugal à la joie grave de son amour paternel. André l'aime aussi dans le souvenir de la morte, qui lui enseignait si soigneusement à l'aimer. Ainsi, leur affection mutuelle se redouble et emprunte quelque chose de plus religieux à leur piété commune pour la disparue.

Maintenant André est un homme, l'ami et le compagnon de son père. Ils sortent ensemble, quotidiennement. Au Bois et au théâtre, la silhouette un peu sèche de l'un s'accoste toujours de la silhouette juvénile de l'autre. Leur union si complète apparaît comme une harmonie naturelle.

La marinée de juin sollicite les promeneurs;

LE RISQUE If

la porte de l'hôtel vient de s'ouvrir pour laisser passer deux cavaliers. Leurs cobs très doublés, aux encolures rouées, les muscles rafraîchis par le repos, l'humeur en gaieté, frémissent, tassent leurs croupes et patinent un peu, éraillant avec leurs sabots le pavé de l'allée. Sitôt qu'ils sentent la chaussée, ils prennent un trot vif; une pression de jambes les met au galop. L'Esplanade est franchie à belles foulées. Leurs maîtres les devinent heureux de courir, de déployer leurs forces souples, et le même plaisir, d'une animalité saine, les gagne à leur tour. Aujourd'hui, M. de Morante se retrouve aussi jeune que son fils ; tous deux sont joyeux de la vitesse et de la fraîcheur grisante.

L'allure se ralentit sur le quai, au passage du pont Alexandre III, pour reprendre sous les ombrages du Cours la Reine. Tout est amusement dans cette chevauchée, jusqu'au cliquetis des gourmettes, au craquement des cuirs fauves, chauffés par le soleil, à l'élasticité du trot sur le sol qui semble rebondir. En montant l'avenue de l'Aima, les cavaliers retiennent un peu leurs chevaux et causent.

ce II y aura du monde aux Poteaux, ce matin,

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dit André. Nous allons probablement rencontrer M. de Valsois.

— Et M"* de Valsois, » réplique son père en le regardant avec un léger sourire.

André a rougi. M. de Morante détourne les yeux pour ne pas augmenter son embarras. Mais il est heureux secrètement. Il a deviné sans peine l'amour de son fils pour Elisabeth de Valsois : la nature du jeune homme est si transparente !

Sachant l'importance du premier choix sentimental auquel André s'arrêterait, il ne l'attendait pas sans quelque inquiétude. Discrètement, il avait fait surveiller ses premiers pas dans l'existence parisienne par son vieil ami Chalabre, qui ne lâchait toujours pas le boulevard. Celui-ci ne lui avait rien rapporté d'alarmant : de-ci de-là, quelques passades insignifiantes. Néanmoins, le marquis se sentit plus rassuré quand il constata la préférence accordée par André à M"® de Valsois sur ses autres partenaires de tennis ou de boston. Elisabeth, par sa grâce décente et cette simplicité de bonne race qui se fait maintenant si rare, était précisément celle qu'il eût choisie lui-même, entre toutes, pour porter, après la morte, le nom de Morante, et

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continuer la lignée. Et comme tous les tendres qui, n'ayant plus de femmes à aimer, aiment encore l'amour, il trouvait une jouissance d'âme à regarder le sentiment de son fils éclore parmi la douceur d'un printemps de Paris.

La traversée du rond-point de l'Étoile fut laborieuse, à cause des autos qui débouchaient de toutes les avenues, mais les cobs, parisiens comme leurs maîtres, évoluaient sans s'effrayer parmi le tohu-bohu de monstres hurlant, grinçant et trépidant pêle-mêle. Enfin, l'avenue du Bois s'ouvrit devant eux : le sol friable de la contre-allée leur donna l'envie d'un temps de galop. Leurs cavaliers rendirent la main et s'abandonnèrent au bercement de cette allure, dont le rythme est pareil à celui de la vague. Ils regardaient fuir les rangées parallèles d'arbres et de maisons, tout à l'enchantement de la course, élastique comme une onde et rapide comme un vol.

A la Porte-Dorée, il fallut cependant ralentir. André de Morante tressaillit légèrement : il venait d'apercevoir, à quelques pas devant lui, une taille flexible, des épaules tombantes, une nuque blanche sous un bouquet de cheveux châ-

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tains. L'âtnazone s'était tournée à demi sur sa selle pour parler à son compagnon, un homme assez âgé, à l'apparence militaire; le jeune Morante avait reconnu un profil un peu indécis, très doux, une bouche en fleur, des joues mates. C'était bien Elisabeth, escortée de son père, le colonel de Valsois.

MM. de Morante les eurent rejoints en quelques foulées. Les promeneurs se saluèrent et firent ensemble un bout de chemin, l'endroit n'étant guère commode pour s'arrêter, à cause de l'encombrement.

« Figurez-vous, dit la jeune fille à André, que nous allons déjeuner au Royal, en compagnie des BrézoUes. Ils ont pris les devants avec mère, en auto; comme il n'y avait pas de place pour père et pour moi, nous sommes venus à cheval.

— Tant mieux, répondit-il à mi-voix. Au moins, je vous aurai vue un instant... Serez-vous chez les Saint-Paul mercredi soir? »

Elle eut une inspiration de coquetterie soudaine :

« Je ne sais pas... Moi, j'ai peur de m'ennuyer. Mère décidera.

— Il faut venir, répliqua André sur un ton autoritaire qui la fit sourire.

— Oui, mon cher Morante, disait derrière eux la voix convaincue du colonel de Valsois, ce dernier modèle de mors, que je viens d'expérimenter, m'a donné les meilleurs résultats. Imaginez-vous que les branches...

— Allons, boni voilà encore mon père qui va faire un cours d'hippologie à ce pauvre M. de Morante, s'exclama la jeune fille. Vous savez qu'il est terrible quand il s'y met.

— Pouvez-vous écouter ces choses-là quand nous n'avons qu'une minute pour causer? » interrompit André avec reproche.

Il baissa la voix. Leurs bêtes, instinctivement, s'étaient rapprochées, complices de leur tête-àtête; le chuchotement des deux jeunes gens se perdait dans le frémissement des feuilles et le glissement des pas de leurs chevaux sur la terre molle. De temps en temps, ils prononçaient à voix haute une phrase insignifiante, en affectant de rire très fort pour ne pas avoir l'air d'être en confidence. M. de Morante et M. de Valsois n'étaient pas dupes de leur comédie; ils leur en jouaient une autre, en faisant semblant de eau-

— Elle vous a donné son nom?

— Voici sa carte. »

Il la prit et lut :

(L Madame Knight »

« Je ne connais pas, dit-il. Faites entrer tout de même. i>

Le domestique rouvrit la porte et introduisit la visiteuse.

Au lieu de la dame britannique, patronnesse d'œuvres ou bas bleu, que semblait annoncer ce nom de M""® Knight, M. de Morante vit paraître une personne mûre et replète au chignon roux, aux allures délibérées qui sentaient indéniablement la Parisienne. Malgré les petites rides qui la fripaient et l'empâtement qui gagnait les traits menus, la physionomie demeurait agréable. Les dents étaient restées très blanches, et les * mains, baguées avec indiscrétion, gardaient de l'élégance. Nullement intimidée, l'inconnue, en regardant M. de Morante, s'était mise à sourire avec une expression d'espièglerie familière, et ce sourire était comme un tutoiement.

« Vous ne me reconnaissez pas? demandât-elle, tandis que ses yeux cillaient de cette ma-

nière qui indique aussi bien l'impertinence que la myopie.

— J'avoue que non, répondit-il intrigué.

— Ariette, voyons, Ariette Duparc... C'est M™* Knight qui vous gêne? J'ai pris ce nom-là parce qu'il est plus respectable. D'ailleurs, c'est aussi le mien, vous savez. J'ai été mariée... en Australie, avec un squatter... Mariée et divorcée... Oui, mon cher. M"* Knight, hein! c'est plus sérieux qu'Ariette pour se présenter chez un marquis?... A propos, très bien, l'hôtel!... Genre sévère... Et ce beau monsieur blond que j'ai croisé dans le vestibule, c'est l'héritier?

— Oui, » fit M. de Morante, que la volubilité de l'interlocutrice dispensait, par bonheur, de répondre plus longuement.

Pendant le babillage d'Ariette, il éprouvait une impression de cauchemar. Avant son mariage, sa dernière fantaisie avait été pour cette jolie fille, qu'il était alors impossible de ne pas comparer banalement à un saxe. Il l'avait rencontrée dans un skating, au moment où elle venait de lâcher son magasin de modes. C'était une poupée, une friandise, un petit être délicieux, quelque chose de blanc, de doré et de

rose, qui semblait parfumé par tous les sucs du printemps. Pas intelligente, pour ne pas fatiguer; pas sotte non plus, pour ne pas ennuyer. Ni cerveau ni cœur, rien de ce qui alourdit la femme inutilement : des nerfs vite irrités, vite apaisés, donnant l'illusion de la vie véritable. Oui, poupée, vraiment poupée par sa frimousse et ses trémoussements menus, dès que le caprice rirait les fils.

Aujourd'hui, il n'était pas facile de reconnaître ce fin bibelot de Paris dans la rondelette personne qui se tenait là, croisant ses mains sur un embonpoint confortable. Elle gardait quelque chose de l'ancienne cocotte, mais la cinquantaine approchante l'embourgeoisait et lui donnait un peu l'apparence d'une manucure à son aise. M. de Morante se sentit humilié dans ses souvenirs, dont la réalité lui offrait la caricature. En même temps, il souffrit de la présence vulgaire dans l'hôtel familial, et surtout dans la pièce habitée par l'image de la morte.

(( Vous savez, reprit la loquace visiteuse, je ne vous ai pas oublié, moi. »

Dans une crise de tendresse soudaine, elle se prit à le tutoyer.

LE RISQUE 2f

« Tu te rappelles, hein, quand on s'est connus, mon pauvre loup? On était jeunes alors. Je débutais, je n'étais pas encore habituée à la noce : j'ai eu du mal à m'y faire. Tu comprends, on ne peut pas c se dessaler ]^ tout de suite. Toi, tu étais gentil, un peu « crâneur » à cause de ton nom, mais ça ne me déplaisait pas. Les Morante, j'en prenais ma part : il me semblait que j'en étais aussi. Je peux te le dire maintenant : j'ai eu le béguin. On s'est bien aimés, nous deux, pendant ces trois mois à Ville- d'Avray. Mais qu'est-ce que tu veux, mon chien? il faut songer à sa position. Toi, tu me l'avais dit franchement : tu étais pour te marier un jour, tu ne pouvais pas rester avec moi. Alors, à l'hôtel, j'ai rencontré un brave garçon, un Argentin qui s'est toqué de moi, qui était riche, riche, et qui m'a proposé de m'emmener dans son patelin.

Seulement, il était pressé, il voulait partir tout de suite. C'était à prendre ou à laisser. Dame, tu comprends, je suis partie. Pas, tu en aurais fait autant à ma place? y>

Elle débita cela d'une haleine, et si ingénument que Morante, tout excédé qu'il fût, ne se sentit pas le courage de l'interrompre.

<c Je ne vous ai pas revue depuis, répondit-il pour dire quelque chose.

— Je suis d'abord restée deux ans à Buenos- Aires. Mon ami était généreux, le pays me plaisait. On a la vie plus large qu'ici. Tout le temps des promenades en voiture, des fêtes, des soupers, un tas de folies. C'était trop beau pour durer, mon petit : Carlito s'est marié, lui aussi. Comme je commençais à en avoir assez de l'Argentine, je suis revenue en Europe. A Londres, j'ai rencontré un fils de famille très riche. Celuilà, je lui ai tenu la dragée haute. Je me suis fait épouser, avant de nous embarquer pour l'Australie. J'étais née pour les voyages. Du reste, c'est dans ma main. Une fois dans l'autre hémisphère, je me suis aperçue que Knight était un ivrogne. Avec cela il me battait et il me refusait des bijoux, sous prétexte que je n'en avais plus besoin puisque j'étais devenue une femme honnête. Ça n'a pas traîné, j'ai divorcé et je suis revenue sur le continent pour tout de bon. Pendant des années, j'ai fait la Russie. Je gagnais de Targent, mais ce n'est pas mon genre de faire des économies. Tout ça a fondu, je ne sais pas comment. J'ai fini par attraper l'âge où une

femme ne se refait plus facilement. Note que j'étais joueuse, et, par- dessus le marché, j'avais des béguins. Et, tu sais, plus on vieillit, plus ça coûte, ces machines-là... Ah! la fin ne vaudra pas le commencement, j'en ai peur. i>

Morante l'écoutait, écœuré et apitoyé à la fois. A travers le récit vulgaire, il démêlait bien des tristesses et des humiliations. Certes, Ariette Duparc ne lui avait pas laissé un souvenir très vif; tout de même, elle avait été sa dernière folie, la plus agréable. Malgré son dédain des amours vénales, il n'avait pas vu jadis finir l'aventure sans un certain regret, et, pour être tout à fait sincère, il devait s'avouer que la fugue d'Ariette avait un peu précipité sa résolution de mariage. Cette cause frivole avait donc contribué en quelque manière au grand bonheur de sa vie, dont il se souvenait toujours si pieusement.

La femme vieillie qui lui parlait, et dont il devinait sans effort les épreuves, n'était pas pour lui tout à fait une indifférente. Il eut vers elle un élan de sensibilité sincère.

« Ma chère Ariette, dit-il, si je puis vous servir, disposez de moi. »

Elle lui prit la main.

(( Merci, tu es bon, tu es gentil, je te retrouve. Ah! s'il ne s'agissait que de moi, va, je te laisserais bien tranquille. J'ai de quoi vivre en petite bourgeoise. Je ne suis pas malheureuse. Seulement... »

Elle parut hésiter.

« Quoi donc?

— Eh bien!... Ma foi, tant pis! il faut que ça sorte... Il y a quelqu'un, vois-tu, à qui tu te dois plus qu'à moi-même.

— Quelqu'un?

— Ton fils... Tu me regardes?... tu ne comprends donc pas? Notre fils René, ton enfant et le mien. »

\a maternité est un accident toujours possible. Nous nous exposons tous à ce risque : avoir un enfant d'une femme indigne, d'une fille, d'une prostituée. » Ces paroles, prononcées dix ans plus tôt, résonnaient dans la mémoire de Morante; il entendait Chalabre les articuler de sa voix nette ; il le revoyait debout dans l'angle de la cheminée, tenant entre deux doigts le cigare qu'il laissait s'éteindre. Cependant, il n'avait jamais repensé depuis lors à cette conversation, mais l'idée et les mots eux-mêmes s'étaient conservés dans quelque recoin de son inconscient, et à

présent ils ressuscitaient. Nos souvenirs latents sont en nous comme les grains de blé qui ont dormi des siècles dans un hypogée égyptien, et soudain se réveillent au contact de la terre, sous une ondée, sous un rayon.

Une fatalité moqueuse l'avait donc choisi exprès, lui Morante, l'homme de famille et de tradition, pour démontrer la réalité du péril que signalait Chalabre, pour prouver le risque dont on avait plaisanté chez lui, ce jour-là, entre amis, à l'heure des chartreuses et des cigarettes?

Son premier mouvement fut de révolte; le second, de suspicion légitime.

« Je suis bien bon de m' agiter ainsi. Cette brave Ariette a choisi tout simplement le meilleur moyen de m' exploiter. Mon rang social et ma fortune font de moi une proie toute désignée, pour une ancienne maîtresse qui a des velléités de chantage. C'est trop clair, parbleu. »

Il acheva tout haut sa pensée.

d Ma chère Ariette, dit-il d'un ton glacé, je regrette beaucoup que vous vous soyez crue obligée à un expédient de cette sorte pour m'intéresser à vous. J'y étais tout disposé en souvenir

de nos anciennes relations, yotre petite invention est donc au moins inutile. »

Elle ne parut ni irritée ni découragée. Elle devait s'attendre à la réponse. Elle répliqua sur un ton calme, en cessant de le tutoyer :

« Vous ne pouviez pas parler autrement. Je vous fais l'effet d'une aventurière qui cherche à vous rouler; Je le comprends très bien. Nous n'avons été que trois mois ensemble, et j'ai eu des tas d'amants après vous, sans compter mon mari. Je ne vous ai jamais parlé de cet enfant... Pourtant, il est bien de vous, mon cher, et si je ne vous en ai rien dit jusqu'à présent, c'est que je suis discrète; je ne voulais pas vous ennuyer sans y être forcée. C'est ce qui m'arrive aujourd'hui.

— Alors, vous estimez que je dois vous croire sur parole?

— Non, vous me croirez parce que vous ne pourrez pas faire autrement.

— Et pourquoi donc?

— Je vous le montrerai, votre fils, et vous serez bien forcé de le reconnaître, je vous le promets. Ce pauvre René, c'est vous quand je vous ai connu. Vous n'aurez qu'à le regarder pour

rajeunir de vingt-cinq ans. C'est encore le meilleur certificat que celui-là, allez. »

Implacable, la mémoire de Morante lui rappela encore une phrase de M. de Chalabre :

« C'est la nature qui signera l'enfant pour VOUS; pas moyen de garder l'anonyme! »

Cette ressemblance, qu'Ariette alléguait de façon si péremptoire, elle ne l'inventait certainement pas : la chose était trop facile à vérifier. Cependant, tant qu'il n'aurait pas vu, le marquis conserverait la possibilité d'un suprême doute : il la perdrait après le témoignage de ses yeux. Sa pensée hésita quelques secondes, tiraillée entre la crainte et le désir de la certitude. Le besoin d'en finir l'emporta.

« Eh bien, je le verrai, dit-il.

— A la bonne heure 1 s'écria-t-elle joyeusement. Maintenant, je suis tranquille : vous êtes un homme de cœur, vous ferez votre devoir. Il vous plaira, mon René, j'en suis sûre. Il est charmant, vous savez; toutes les femmes en raffolent. Ce qui me tourmente, c'est qu'il n'a pas de position : dame, vous comprenez, je n'ai jamais eu le temps de m'occuper beaucoup de lui, il n'a guère fait d'études. Mais avec vos re-

lations, votre appui, un peu d'argent... on lui trouvera quelque chose, pas? Allons, c'est convenu, je vous écrirai : on prendra rendez-vous?

— Oui.

— Mais, dites donc, je vous fais perdre votre temps... Nous avons assez causé pour aujourd'hui. Vous êtes gentil et je vous remercie... ohl là, de tout mon cœur! Au revoir, mon petit Morante, à bientôt.

— Au revoir. Ariette. y>

Entraînée par la joie autant que par l'habitude professionnelle, dont elle ne s'était pas défaite encore, elle allait lui sauter au cou. Mais, en voyant son visage glacé, elle se ravisa et se contenta de lui serrer la main avec de grands craquements de bagues. Puis elle sortit, en faisant onduler ses hanches trop grasses et bruire ses jupes trop parfumées. Morante resta seul.

Maintenant, il ne sentait plus cette femme l'observer, en s'amusant de l'effet produit par le coup de massue qu'elle venait de lui asséner. Il s'abandonnait à son agitation. Il regimbait contre l'injustice du destin. Comment! parce qu'à l'époque où il était exempt de toute attache il avait suivi la nature en prenant quelques se-

34 i-E RisquE

maines de plaisir avec une créature libre, elle aussi, et joyeuse d'aimer, il fallait que, vingtcinq ans après, pareille révolution éclatât dans sa vie digne, grave et respectée universellement! Cette paternité absurde, honteuse, allait lui incomber juste au moment où il était tout entier aux joies et aux devoirs de sa paternité légitime, au cher souci de préparer le bonheur d'André I Que n'avait-il été simplement un adultère comme les autres, un larron d'honneur et de baisers bien parisien, comme les Chalabre, les Serquigny, les d'ArmièresI Pareilles complications lui eussent été épargnées. Avec un sourire de pitié pour lui-même, il se rappela les scrupules qui jadis, au temps de sa jeunesse, l'avaient détourné de se choisir une maîtresse de son rang, ne voulant pas porter le trouble dans son propre monde.

Puis un courant d'idées contraires le rejeta brusquement vers l'optimisme. Il voulut nier, non pas la ressemblance qui devait bien exister, mais la conclusion qu'en tirait Ariette. De ce fait que René Duparc reproduisait quelques traits de son visage, celui de sa paternité ne se déduisait pas nécessairement. La mère, pouvait.

LE RisquE 3f

volontairement ou non, s'être trompée de dates : l'en&nt avait peut-être été conçu après leur séparation, dans une période où l'imagination d'Ariette était encore obsédée par le souvenir de l'amant quitté. La ressemblance s'expliquait alors par un phénomène de suggestion qui est d'observation courante. Ou bien encore elle résultait de l'empreinte laissée par lui dans le moule maternel. Il arrive que certains baisers sont ineffaçables et marquent, comme un sceau de propriété, les enfants créés ensuite par un autre homme. Et pourquoi cela n'arriverait-il pas en effet dans le règne humain, puisque cela se voit tous les jours dans le règne animal, soumis aux mêmes lois et aux mêmes vicissitudes?

Ainsi raisonnait Morante. Mais tout à coup une certitude contraire dissolvait ce chaos d'hypothèses vaines, comme une brise éparpille un nuage. Et ces théories, malgré leur apparence scientifique, il les jugeait misérables défenses d'un esprit qui ruse contre la vérité.

Le valet de chambre le tira de cette agitation en lui annonçant le déjeuner. M. de Morante, en entrant dans la salle à manger, trouva André qui l'attendait. D'ordinaire, il avait le matin

deux ou trois amis à sa table : ce jour-là, par exception, il allait être en tête à tête avec son fils.

En l'apercevant, il sentit comme une espèce de remords délicat. Il songea que le jeune homme était déjà lésé, sans le savoir, par le fait d'un inconnu, probablement d'un indigne. Si Ariette avait dit vrai, il devrait désormais partager sinon son affection, tout au moins sa sollicitude, entre ses deux enfants. Encore que les parts fussent inégales, et si favorisé que dût être le fils légitime, il y aurait partage, et, la rivalité des mères suivant celle des fils, Ariette la courtisane entrerait en compétition avec Geneviève la morte. Toutes ces pensées sillonnèrent l'esprit de Morante le temps qu'il traversait la salle pour prendre sa place.

Tandis qu'il dépliait sa serviette, une question d'André le fit tressaillir :

« Vous avez l'air soucieux, père. Il ne vous est pas arrivé d'ennui? j>

Morante improvisa une explication.

a: C'est Jacquemin, notre fermier de Sologne, qui ne peut pas payer. Je ne veux pas laisser aller les choses plus longtemps, et, d'autre part,

cela m'afflige d'user de rigueur contre ce pauvre diable. ]»

André n'en demanda pas^ davantage. Il était en disposirion de rêver plutôt que de questionner. Pendant le déjeuner, il se concentra, lui aussi. La rencontre de ce matin lui avait donné du bonheur pour toute la journée, et il le savourait avec le charmant égoïsme des jeunes amoureux.

Après le repas, M. de Morante sortit, fit des visites, lui qui les abhorrait. Il alla regarder, sans la voir, une exposition particulière, entendit des choses insignifiantes et y répondit, par habitude. Il cherchait à user ses nerfs et hachait de menues corvées mondaines les interminables heures. Tout en prodiguant à la ronde saluts et sourires, il se gourmandait lui-même de se laisser démonter ainsi par une malchance qui, à tout prendre, n'était point tragique.

« En somme, se dit-il, il dépend de moi de ne pas être envahi par ma nouvelle famille : on n'aura sur moi d'autre acrion que celle de ma bonne volonté. Je saurai faire en sorte de remplir mon devoir largement envers ce fils de hasard, sans nuire aux intérêts d'André, et l'on n'aura pas le droit de me demander davantage.

Pour un homme de notre monde, il y a toujours moyen de liquider proprement une situation, même la plus désagréable. ^

Malgré ces raisonnements, il rentrait le soir à l'hôtel plus énervé'qu'il n'était parti.

Un télégramme d'Ariette l'y attendait. Il lut fébrilement ces trois lignes :

Si vous ires libre demain^ trouve'^vous vers cinq heures au thé de l'avenue tMalakojff, On y est bien pour causer. 'B^néy sera avec moi. "Bons souvenirs.

Arlette.

Il ne s'attendait pas à être convoqué si tôt. a: Bahl se dit-il, après tout, cela vaut mieux. » Il s'habilla avant de dîner, et vers dix heures alla faire avec André un tour à l'Opéra. C'était un vendredi, et la salle avait un air de gala, car on jouait l'œuvre d'un compositeur mondain qui possédait des relations admirables dans la banque et l'aristocratie. Les belles spectatrices bâillaient derrière des éventails de soixante louis ; le nouveau chef-d'œuvre appartenait à un genre qui visait plus haut que le frivole agrément. La soirée néanmoins demeurait attrayante,

car le groupement des vraies élégances parisiennes est, de soi, un spectacle qui console de bien des opéras. M. de Morante se laissait distraire de sa préoccupation par le charme de ces impressions exquises, qui lui étaient dès longtemps familières et l'aidaient à se ressaisir. La conscience qu'il avait d*être au premier rang d'une telle élite sociale le mettait, momentanément, au-dessus de toute crainte, trop haut pour le scandale et l'intimidation.

Le lendemain, quelques instants avant l'heure fixée, il se trouvait au thé de l'avenue Malakoff.

Ariette ne s'était pas trompée : on devait y être à merveille pour causer, car on était sûr de n'y pas faire de rencontres inopportunes. L'établissement, à peu près inconnu des Parisiens, recevait la visite de quelques Anglaises dispersées dans les family-houses environnantes, et qui venaient s'y grouper autour des pyramides de sandwiches. Même cet élément lui manquait aujourd'hui; il était presque entièrement désert. Aux murailles vert-nil de pâles aquarelles étaient accrochées; certains détails amusaient le regard : les broderies rouges des napperons, la

petitesse des tasses, Texiguïté presque ridicule des chaises et des guéridons, qui semblaient rangés là pour une dînette de poupées. Par les vitres de la devanture, on voyait passer de rares promeneurs, et des autos filer à grande allure vers le Bois.

Une main poussa la porte : Ariette entrait, suivie de son fils. Malgré lui, Morante sursauta, tandis qu'elle lui disait avec un sourire de triomphe discret :

<K Mon ami, je vous présente René. :ù

Il eut comme un éblouissement. Aucun doute n'était plus possible; ce jeune homme était bien réellement son fils.

Il ne pouvait se défendre contre la commotion que lui donnait cette certitude, foudroyante, définitive. La paternité a beau être pénible, odieuse même : on ne voit pas sans bouleversement se dresser tout à coup, devant soi, un être manifestement sorti de soi.

La ressemblance extraordinaire, ou plutôt l'identité des deux physionomies, fit croire à Morante qu'il se trouvait, comme dans le rêve, en face de son double rajeuni. Il serra machinalement les doigts du jeune homme, et il eut la

sensation de se prendre la main à lui-même. Il resta un moment incapable de prononcer une parole.

c Monsieur, dit René impassible, je vous remercie d'avoir bien voulu m'accueillir. »

Morante entendait sa propre voix! Cela devenait intolérable. Pour réagir contre le cauchemar, il se força à prononcer une phrase vague de bienvenue, en attachant son regard sur ce visage brun et mince, si exactement, si cruellement pareil.

Il rencontra le regard de René, et il y perçut l'antithèse de leurs deux âmes.

Il y avait, dans ces yeux-là, de mauvais éclairs de convoitise et de cynisme, mal éteints par une fausse timidité qui n'était que de la sournoiserie. Les filles ont de ces oeillades, à la fois humbles et insolentes, où l'eiTronterie semble se dissimuler derrière la vitre des prunelles. Quelle différence avec la clarté tranquille et si franche qui donnait aux yeux de Morante leur attrait impérieux et caressant, disant la race, faite à commander et à séduire!

Tous trois s'étaient assis; une jeune fille.

habillée de blanc comme une nurse anglaise, s'approcha de la table pour prendre la commande.

a: Trois thés, dit Ariette. Avec des muffins pour moi. Et vous, mon ami?

— Moi aussi, répondit Morante sans savoir ce qu'on lui demandait.

— Tu préfères les toasts, toi, René!... Ah!

mademoiselle, n'oubliez pas la crème, surtout... On est très bien ici, n'est-ce pas? ajouta-t-elle. C'est tout à fait famille. »

Famille! L'expression avait peut-être été lâchée inconsidérément : l'ironie, voulue ou non, en fut atroce pour Morante. C'était vrai, pourtant, que quiconque l'aurait vu assis en face de cette femme de son âge, et de ce jeune homme qui lui ressemblait d'une façon si édifiante, aurait cru qu'il était en famille! Par une de ces associations d'idées qui naissent bizarrement du contraste le plus monstrueux, il songea alors à sa véritable famille, et le souvenir de Geneviève morte le fit rougir.

Cependant, entre les trois personnages, le silence durait péniblement : Morante ne pouvait prendre sur lui de le rompre.

A la fin, il s*y décida.

(c Monsieur... :ù dit-il au jeune homme.

Un instinct de défense suprême contre celui qu'il ne voulait ni renier ni reconnaître lui faisait employer ce mot banal et cérémonieux, par lequel il le tenait encore à distance.

« Monsieur, ma présence à cette entrevue doit vous prouver déjà suffisamment, ainsi qu'à votre mère, la sincérité des dispositions auxquelles vous avez droit de vous attendre de ma part... »

Ces paroles lui avaient coûté beaucoup à prononcer : ses lèvres s'étaient contractées, son front s'était barré d'une de ces rides profondes que creusent l'angoisse morale ou la douleur physique. Il fit un nouvel effort et continua :

« Vous pouvez compter sur moi désormais... »

Mais il ne put en dire davantage.

Car, en cet instant même, il avait conscience que ce fils lui inspirait une horrible haine, précisément à cause de la ressemblance qui lui criait sa paternité, et la lui jetait en soufflet au visage. Et il venait de surprendre, entre Ariette et René, un regard d'intelligence. Ils triomphaient de lui en même temps, ils avaient la

même expression de joie basse, à cause du bon coup qui leur réussissait : on aurait dit une fille et son complice. Morante sentit, en ce moment, un tel dégoût d'eux et de lui-même qu'il fut sur le point de se lever, de leur cracher son mépris en pleine face, pour s'en aller dehors à l'air pur, insouciant du scandale. Il ne le fit pas : sa révolte flamba et s'éteignit, la force de l'éducation lui imposa d'endurer ceci encore par respect du nom, et le cloua sur place.

La chambre à thé était tout ensoleillée. Un rayon frappait à la vitre comme un doigt de lumière, et réveillait dans la pièce la joie des couleurs, ourlait de clarté les contours des meubles, avivait le rouge des roses qui trempaient dans les vases, faisait étinceler les cristaux et luire les poteries bariolées sur l'étagère. Les cheveux de la barmaid qui allait et venait avaient l'air d'une mousse dorée, sous le petit bonnet blanc. Le décor était gai, honnête, décent, tout à fait famille.

Ariette grignotait ses mufîîns. Morante, machinalement, portait de temps à autre à ses lèvres sa tasse de thé fumant, sans pouvoir faire l'effort d'avaler.

LE RISQUE 4f

Ses yeux s'étaient tournés vers la table sur laquelle le jeune homme avait posé une main : il vit que cette main reproduisait exactement une légère difformité de la sienne. La dernière phalange du petit doigt s'incurvait un peu, en se rapprochant de l'annulaire. Cette imperfection, à peine perceptible, qui se retrouvait, dans un modelé d'ailleurs irréprochable, chez tous les deux, semblait être là pour lui confirmer inexorablement une filiation dont il ne pouvait plus douter. Telles ces précieuses fautes de dessin qui font partie, en quelque sorte, de la manière d'un maître, et sont, pour chacune de ses oeuvres, comme une seconde signature.

Ariette, grisée de voir les choses tourner si bien, s'était mise à le remercier intarissablement, l'étourdissait avec sa volubilité de vieille gamine.

c Ah! je suis contente, disait-elle, vous ne pouvez pas vous imaginer, mon cher ami, comme je suis contente 1 Parce que, voyez-vous, j'étais inquiète de voir René tout seul pour se débrouiller dans la vie. Il sait que je l'aime bien, le pauvre petit, mais ça ne suffit pas. Il faut quelqu'un pour le guider, pour l'aider à faire sa

position. Alors, vous voulez bien vous charger de lui, Morante? C'est gentil, c'est gentil... Si la bonne du tea-room ne nous regardait pas, je vous embrasserais... 1^

Il aimait encore mieux que ce fut elle qui parlât : du moins, il n'entendait pas Vautre^ et sa voix qui parodiait la sienne comme dans un cauchemar. C'était déjà bien assez de l'avoir là, devant lui, avec sa figure où s'affichait la ressemblance, en défi, avec sa bouche fine comme celle des Morante sous le pinceau si léger de la moustache, mais dont le cynisme habituel déformait les coins en un rictus qu'il oubliait de surveiller.

« Dans quelques jours, continuait Ariette, nous serons installés tout à fait... rue Clément- Marot... j'ai déniché un trésor de petit rez-dechaussée, qui était justement libre... L'ancien locataire était un Angliche qui est venu se faire décaver à Paris : il n'a pas pu payer, il a laissé les meubles... J'aurai tout ça pour pas cher... Et ça fait un effet!... Les Anglais ont le chic pour les meubles, tu sais? :»

Dans sa joie, elle s'était oubliée à le tutoyer. Elle se reprit, et passant avec sa naturelle in-

cohérence du ton de la cocotte à celui de la bourgeoise cérémonieuse :

(c Je compte, mon cher ami, sur votre bonne visite, n'est-ce pas? Nous causerons de René et de son avenir.

— Oui, répondit-il. Nous prendrons prochainement rendez-vous. Je me tiens à votre disposition. ]&

Il se trouvait de plus en plus mal à l'aise, mais il fallait rester, subir l'épreuve jusqu'au bout. Le bonheur ne faisait pas oublier à Ariette sa gourmandise. Elle savoura lentement ce qui lui restait de thé, et mangea ses muffins jusqu'à la dernière miette, faisant des grâces avec ses doigts retroussés, alourdis de bagues fâcheuses qui rappelaient trop qu'elle avait vécu au pays des rastaquouères. Enfin le goûter s'acheva ; Morante put se lever.

Il ne lui restait plus qu'à la conduire à sa voiture, qui était un coupé de cercle, car elle eût préféré cheminer pédestrement à prendre un fiacre. Elle monta; René s'assit à côté d'elle. Le père dut serrer la main de son fils. Pour ce jour-là, c'était tout.

Dans la soirée, Morante eut la visite de son

ami Chalabre, qui, souvent, avant d'aller au cercle, passait chez lui, à tout hasard. Dans ce même fumoir où, dix ans plus tôt, s'était tenue la fameuse conversation sur le risque paternel, il lui lit la confidence de l'aventure qui venait d'éclater dans sa vie et justifiait si cruellement la parole du moraliste improvisé, prophète sans le savoir.

Ne pouvant pas amener Morante à douter du fait, trop évident, de sa paternité, Chalabre prit à tâche de le réconforter en se raillant lui-même.

« Je ne sais ce qui m'a pris ce jour-là, dit-il; je me suis amusé à agiter un spectre devant les amis, pour taquiner un peu leur optimisme. Aujourd'hui, en y regardant de près et avec sangfroid, je ne vois réellement pas ce que « le risque » peut avoir de terrible pour un homme comme vous. Votre situation vous permet de remplir sans gêne appréciable vos obligations, de pure délicatesse, d'ailleurs. Vous en serez quitte pour faire une rente au petit et à la mère, en les prévenant qu'à la moindre tentative de chantage ou d'indiscrétion elle leur sera coupée. Et votre conscience n'aura plus qu'à se taire. Tout sera fini.

— Non, mon ami, répliqua Morante. Tout commencera. »

Il regarda son confident d'un air si douloureux, que celui-ci perdit aussitôt l'assurance qui lui permettait son attitude doucement railleuse envers l'ami trop affecté.

€ Depuis aujourd'hui, continua Morante, il y a dans ma vie quelque chose que je n'en pourrai jamais effacer. Personne n'y peut rien, pas plus que moi-même. J'ai un fils, un fils indigne...

— Qu'en savez-vous?

— Je l'ai regardé : cela m'a suffi. Il m'a regardé aussi, lui : ses yeux ont le cynisme qui fait briller si durement ceux des filles, et cette espèce de lueur papillotante, ambiguë, qu'on voit clignoter dans ceux des escrocs. D'ailleurs, mon ami, voyons, que voulez-vous qu'il soit? Il est le fils d'Ariette Duparc, n'est-ce pas? Elle l'a traîné dans toutes ses aventures, il a ramassé avec elle la boue de tous les pays et de tous les mondes. Il a eu son berceau près de l'alcôve; plus tard, il a flâné dans le cabinet de toilette. Vous savez aussi bien que moi comment ça se passe chez ces femmes-là, A dix ans, l'enfant

fO LE RISQ^UE

connaît tous les amants de sa mère par leurs sobriquets, il leur emprunte des pièces de cent sous; à seize^ il leur carotte des billets de banque. Ah! pouah!... Eh bien, voilà mon fils!... c'est ça, mon fils!...

— Morante, allons!...

— Il a vingt-cinq ans, je crois. Qu'est-ce qu'il a déjà fait? D'où sort-il? de quel ruisseau? Je n'en sais rien. Je n'en saurai rien jamais. La mère et le fils ont barboté ensemble dans tous les bourbiers cosmopolites. Cet être-là, c'est pourtant ma chair, c'est moi; je ne peux pas même en douter... Ah! misère!... J'ai un autre fils, que j'aime de toute mon âme, et pour lui et pour la chère disparue qui me l'a laissé en souvenir d'elle : celui-là ne me ressemble pas ! Il n'a de moi que ce que l'éducation lui a donné, ce qu'il a fini par en prendre, dans la vie en commun. L'autre, le fils de la courtisane, me reproduit, m'imite, me singe : on dirait une dérision diabolique. Tenez, des infimes détails de ma personne physique, des tares imperceptibles, des particularités si minimes qu'elles en sont atrocement significatives, je les retrouve en lui. Lui, c'est un autre moi qui respire, qui marche,

LE RISQUE fl

qui parle, qui agiti quels actes, grand Dieul En y pensant, je crois que je vais devenir fou, et je vais y penser toujours, maintenant : je ne pourrai plus faire autrement, voyez-vous. Même si je ne devais plus jamais le voir. Et je vais le voir souvent, au contraire. Il faudra bien. En famille!... ]D

Il éclata d'un rire nerveux et se mit à marcher à travers la chambre. Quand il eut à peu près évaporé sa fièvre, il revint près de Chalabre qui, du divan où il était assis, le regardait aller et venir sans lui adresser de sermon inutile.

« Voyez- vous, mon cher, j'ai peut-être eu tort, à notre époque moderne, de m'attarder à des idées superstitieuses sur le nom et sur la race. Je me suis quelquefois répété avec trop d'orgueil que j'avais l'honneur d'être un Morante, bien que cela ne serve plus à grand'chose aujourd'hui. Ah! je vous assure que je n'ai plus envie de m'en vanter à présent. Je suis jaloux du dernier bourgeois qui peut, sans honte, se regarder revivre dans les fils sortis de lui. j>

Il s'assit découragé à côté de Chalabre, passa la main sur son front et se tut, ayant épuisé ce qu'il avait à dire, calmé par la lassitude. Le si-

f2 LE RISQUE

lence de la chambre, où sa voix cessait le douloureux monologue, permettait de goûter le silence du dehors. En ce moment, nul bruit n'arrivait par la fenêtre entre-bâillée : la place Vauban s'était endormie de bonne heure, place militaire qui participe de la vie des casernes, réglée sur le cours du soleil et s'éteignant avec lui. Le dôme immortel arrondissait sur le ciel, d'un bleu presque blanc, sa masse faiblement dorée, on eût dit, avec l'or éteint des anciens crépuscules. D'habitude, l'édifice paraissait surgir tout exprès sur cette région du Paris provincial pour attester la survivance du passé et de la tradition, pour glorifier la légende toujours intacte de la vieille France qui persistait là, grâce aux avenues majestueuses et aux hôtels décorés de noms illustres. Ce soir, au contraire, il semblait mourir un peu, s'atténuer, se fondre en vapeur et prendre, dans l'incertain du firmament, l'aspect d'un palais fantôme. Le brouillard qui traîne parfois dans les nuits de printemps, au haut de l'atmosphère, jetait sur lui un suaire léger. Une mélancolie diffuse se glissait dans la chambre, par l'ouverture de la fenêtre, dont les brise -bise palpitaient doucement comme au souffle d'un

LE RISQUE f3

spectre aérien. Les deux hommes sentaient leur âme s'y noyer.

Chalabre réagît le premier, n'ayant pas, lui, de sujet pour une tristesse personnelle.

a: Voyons, mon ami, voyons, secouons cela, je vous en prie. Je reconnais que la destinée vous joue là d'un assez vilain tour. Mais aussi, que diable! vous lui faites la part trop belle. Vous vous laissez jeter à terre par cette ennuyeuse surprise : il ne faut pas. J'ai un principe : c'est que, dans les cas les plus désagréables, on doit essayer quelque chose pour tâcher d'en pâdr le moins possible. Vous avez un fils dont vous n'êtes pas fier : voilà qui est entendu. Disons, si vous y tenez, que c'est un polisson. Vous ne pouvez pas le supprimer, n'est-ce pas ? Vous ne pouvez pas non plus l'abandonner à luimême et à sa mère. D'autre part, sa vue vous est intolérable, je comprends ça. Eh bien, il me semble que votre conduite est, dès à présent, toute tracée.

— Dites. Conseîllez-moi. La tristesse et le dégoût m'empêchent d'y voir clair.

— Accordez à l'intéressant jeune homme une mensualité provisoire, afin d'éviter qu'il ne soit

dans le cas de faire quelque sottise ou de recourir à certains procédés trop parisiens pour avoir de l'argent, qui sont fort usités par les jeunes messieurs bien tournés, et (c affranchis » par leur éducation.

— Cela, j'y étais résolu d'avance.

— Bon. Dites-lui ensuite que vous vous chargez de son avenir, que vous lui ferez, par exemple, une position dans les affaires. Avec vos relations, vous pouvez prendre cet engagement. Mais mettez à votre intervention une condition essentielle, que vous imposerez d'une façon inexorable.

— Laquelle ?

— C'est que M. René Duparc... C'est bien son nom?

— Oui.

— Que M*. René Duparc quittera Paris. Cela lui évitera bien des tentations, et vous délivrera de ce supplice incessant de la ressem-

,blance, remise à chaque rencontre devant vos yeux.

— Oui, vous avez raison.

— Ne le voyant plus, vous l'oublierez. Votre autre lîls, le vrai, vous y aidera. Vous allez avoir

LE RISqUE ff

à vous occuper beaucoup de lui. Il est à peu près fiancé ?

— Mon Dieu, oui : tacitement, il l'est. M"° de Valsois a du goût pour lui ; l'assentiment de la famille n'est guère douteux.

— Je le pense bien : un parti comme lui...

Vous aurez donc à le marier, à le conseiller pour l'administration de sa fortune; il est si jeune! Après cela, les enfants viendront. Et je vous garantis que quand vous serez grand-père, vous aurez mieux à faire que de ruminer sur l'accident qui vous bouleverse aujourd'hui, sur ce monsieur incongru qui est entré sans frapper dans votre existence.

— Vous allez vite, mon ami, répondit Morante avec un demi-sourire.

— Non, ce n'est pas moi qui vais vite : c'est la vie... Il ne faudra que laisser passer quelques scandales dans le monde parlementaire ou le monde... monde, quelques premières, quelques divorces, deux ou trois hivers de Cannes, deux ou trois étés de Suisse, deux ou trois automnes de Biarritz... et ça y sera... Vous aurez exorcisé les fantômes, oublié le fameux « risque 3> et, tranquille, vous n'aurez plus qu'à vieillir. »

f6 LE RISQUÉ

Sur ce mot, il soupira.

« Car il faudra bientôt y songer, mon pauvre ami. :»

Chalabre, qui était l'aîné de Morante, parlait de la vieillesse au futur. Le comique de la phrase fit de nouveau sourire le marquis, mais cette fois c'était sans nulle mélancolie.

LE RISQUE f7

\ E colonel Bernard de Valsois habitait, avec sa femme et sa fille, un grand appartement assez inconfortable, au coin de la rue Saint-Dominique et du boulevard Saint-Germain. De là, il ne lui fallait que quelques minutes pour se rendre au ministère, où l'appelaient chaque jour ses fonctions à la direction de la cavalerie. Telle était la raison qui avait déterminé son choix quand il s'était installé dans cette maison peu commode, et qui déplaisait à M""® de Valsois, personne élégante, amoureuse de ses aises : celle-ci eût de beau-

f8 LE RisquE

coup préféré la rue François-P' ou le haut des Champs-Elysées.

Mais en cette circonstance le colonel, modèle de soumission conjugale, avait victorieusement tenu tête à sa femme. Plongé avec délices dans ses études techniques, il aimait à feuilleter chez lui, le plus longuement possible, ses traités de stratégie, ses mémoires militaires, ses manuels de science équestre. Savoir à fond la guerre et le cheval était sa seule ambition. Il lui coûtait horriblement, bien que chez lui la conscience du soldat tînt en éveil celle du fonctionnaire, d'interrompre sa chère lecture pour se rendre à son poste : du moins voulait-il pouvoir ne s'en abstraire qu'à la dernière minute.

Puis ce quartier plein de belliqueuses réminiscences flattait ses instincts. Il y évoluait avec satisfaction, se sentant chez lui. Dans les milieux trop modernes, l'oflîcier se trouve un peu dépaysé : homme de tradition par le moral comme par l'uniforme, il s'y fait à lui-même l'effet d'un attardé. L'austérité et l'archaïsme de celui-ci plaisaient à Valsois.

La colonelle, qui ne s'y était pas acclimatée, se vengeait en encombrant de meubles anglais

et de produits d'art nouveau deux beaux salons mélancoliques, qu'elle s'eflforçait à rajeunir. De tels accessoires disaient plaisamment contraste avec les magnifiques boiseries Louis XV, avec la majesté glaciale de l'escalier et de l'antichambre. L'intrusion de ce luxe violent dans un logis de ce caractère, dont il bousculait toute l'harmonie, symbolisait assez bien, pour les initiés, la mainmise de la femme sur l'existence du guerrier, qui faisait le plus pacifique des époux.

Brillante, étourdissante, on ne savait quoi de batailleur dans son élégance, elle l'avait à la fois séduit et terrorisé, comme tous ceux qui l'approchèrent, pendant la période où, de vingt à trentecinq ans, sa beauté sévit comme un fléau radieux. Marthe de Valsois fut longtemps la reine de Compiègne, la première garnison de France, et sa villa de l'avenue Thiers était devenue une espèce de temple vers lequel processionnaient les adorateurs. Personne, cependant, ne put jamais affirmer que la déesse se fût adoucie pour aucun d'eux : au bal, le marbre de ses épaules ne daignait même pas frémir sous les regards et les souffles amoureux des hommes. Cette insensibilité fut cause d'une légende : on prétendit

6o LE RISQUE

qu'elle était émaillée, et que, si elle s'interdisait de frissonner, c'était pour ne point faire craquer sa peinture.

Valsois possédait une âme candide de soldat, qui n'était guère encline aux soupçons, surtout quand il s'agissait d'une femme adorée avec tremblement; lorsqu'il demanda à quitter Compiègne, où Marthe trônait officiellement et le vouait au rôle du mari de la reine, ce ne fut point jalousie. Mais le ménage ne suffisait plus à son train : encore quelques années d'un pareil triomphe, et ce serait la ruine. Valsois, très bien coté pour sa valeur technique, obtint sans peine la place qu'il sollicita au ministère de la guerre, et Marthe se résigna avec quelque mauvaise humeur à la résidence de Paris qui, pour elle, après celle de Compiègne, représentait la province. Son obéissance ne tint d'ailleurs qu'à un cheveu — le premier qu'elle se trouva blanc.

On était au dimanche, jour où M""® de Valsois donnait à goûter à ses amies et aussi à quelques amis, pour la plupart un peu âgés déjà, car les jeunes gens modernes ne font guère de visites. C'étaient généralement d'anciens soupirants de Compiègne, autrefois lieutenants évaporés, qui

LE RisquE 6l

avaient fait beaucoup de chemin avec elle — sinon dans son cœur — en galopant dans les rallies, espérant toujours rencontrer la route du Tendre parmi celles de la forêt. Guéris de leurs illusions et confortablement engraissés, ils avaient conservé, pour leur amie, cette espèce de . culte qu'inspirent volontiers les personnes qui ont été parfaitement belles, et qui en gardent au front une auréole. Chacun, d'ailleurs, lui savait gré d'avoir désespéré le voisin. L'analogie de leurs destinées avait fini par créer entre eux, à la longue, une sorte de sympathie, et ils se retrouvaient sans déplaisir aux dimanches de l'éternelle enchanteresse. L'évocation hebdomadaire de leurs souvenirs et de leurs regrets était, pour ces chefs d'escadron ou ces lieutenants-colonels, fortement touchés par la cinquantaine, une Jouvence où leurs cœurs se retrempaient. Aussi, la belle colonelle était-elle sûre de ne jamais voir diminuer sa cour : l'admirer et la regretter infatigablement était, pour ces braves, le seul moyen qu'ils eussent de ne pas sentir qu'ils vieillissaient.

Comme il était de fort bonne heure, personne n'était arrivé. M""® de Valsois et sa fille avaient

ÈÊM^:

donné un dernier coup d'oeil au buffet, assez modeste, mais dressé dans un excellent style. Elisabeth, n'ayant plus rien à faire, avait pour quelques moments réintégré sa chambre. Depuis qu'elle était amoureuse, elle s'isolait volontiers. D'ailleurs, au rebours de sa mère, elle se plaisait médiocrement à ces besognes frivoles dont les mondaines meublent leurs heures inoccupées. Elle préférait rêver et se recueillir.

M™® de Valsois allait et venait par les salons, sans autre but que de déployer pour elle seule les grâces de sa démarche, qu'elle avait souple et majestueuse. Elle glissait sur les tapis, grandie dans sa robe de voile à incrustations, un peu trop riche pour la circonstance et un peu trop claire pour son âge. Mais ce qui lui restait de réelle beauté excusait ces hardiesses. Les glaces hautes, dans leurs cadres tourmentés selon les caprices de l'art nouveau, lui montraient d'ellemême, au passage, une image qui la flattait : un buste magnifique en parade, de grasses épaules qui transparaissaient sous l'étoffe plus mince de l'empiècement, et des bras nus, harmonieuses coulées de chair suave. Cette beauté était décorative, faite pour la pompe des salons officiels

et des galas : elle aurait du briller dans les réceptions d'un des ministères qu'une personne née au faubourg peut à la rigueur souhaiter pour son mari, ou mieux, pour elle : la guerre ou les affaires étrangères. M"* de Valsois regretta, in petto, de n'avoir que son thé de cinq heures à présider.

M. de Valsois s'agitait, errait de-ci de-là; le jour dominical, où les besognes coutumières lui faisaient défaut, lui causait un malaise. Il était malheureux dès qu'il cessait d'être encadré par des devoirs fixes, circonscrit par l'horaire du bureau, qui avait remplacé pour lui la caserne. Il se sentait aussi très seul en ce moment, où sa femme, attentive à suivre sa propre silhouette de miroir en miroir, ne songeait même pas qu'il existât un Valsois au monde.

Pour échapper à cette sensation d'isolement, il se décida à dire quelque chose, qui fut cette phrase :

c Je pense que Morante ne tardera pas à nous faire sa demande. »

Sa femme ne répondit pas tout de suite. Devant la plus grande des glaces, elle s'était arrêtée; ses doigts rectifiaient à petits coups l'arran-

gement, pourtant irréprochable, de ses cheveux blonds, en couronne sur son front, et elle se tournait pour admirer un profil long, à la Marie- Antoinette, qui devait cependant lui être familier.

M. de Valsois insista :

a: C'est votre avis, n'est-ce pas? »

Il fallut bien répondre, ce qu'elle fit sans le regarder.

« Ohl rien ne presse. Zabeth est toute jeune, André aussi. On dirait que vous avez peur de le voir échapper, ce mariage.

— Non, mais c'est que j'en suis tellement heureux I II est charmant, ce petit : il adore Elisabeth; il a été élevé par Morante et par sa mère comme on ne les élève plus à présent. Et puis, c'est un beau parti... Fortune terrienne, portefeuille admirablement composé...

— Oui, c'est vrai. J'en serai bien contente pour notre chérie. »

Négligemment, elle ajouta, sans abandonner sa contemplation :

« Vous savez, si nous n'avions pas trouvé les Morante, j'avais autre chose en vue... J'avais pensé à quelqu'un.

LE RISQUE éf

— Ah! vraiment. Et à qui donc? >

Il ne fit pas cette question sans un peu d'inquiétude. Il redoutait quelque caprice de l'impérieuse Manhe.

<r Mais au fils du baron Lagarde, répondit-elle tranquillement. C'est le présomptif d'un des rois de la Bourse, vous savez; et, à un certain moment, il tournait autour de Zabeth.

— Je ne m'en suis jamais aperçu.

— C'est que vous êtes un peu myope, mon ami. Il ne vaut pas André de Morante comme nom, évidemment...

— Certes. Les Lagarde sont du second Empire.

— Pardon, de Louis-*Philippe. Mais il est affreusement riche... Enfin, André l'est assez, n'est-ce pas?... Ah! à propos...

— Quoi donc? »

Cette fois, elle avait quitté la glace, et elle le regardait dans les yeux.

« Vous savez notre situation, à nous? Le ministère ne rapporte pas gros... Ce n'est pas un reproche. Nous avons juste de quoi suflSre à notre dépense, qui est modeste. Il faudra obtenir de Morante qu'il n'exige pas de dot.

— Comment?

— Du moins, pas le capital. Nous ne pouvons pas nous appauvrir encore... D'ailleurs, André n'y perdra rien. Zabeth a des espérances : sa grand' tante, son parrain...

— C'est que je ne sais pas si Morante comprendra... s'il acceptera...

— Puisque son fils aime Zabeth... En tout cas, c'est bien clair : nous n'avons pas d'argent... S'il refusait... Mais non. Notre fillette est de celles qui se marient sans dot. Elle est délicieuse, cette enfant. »

Délicieuse, en effet, la jeune fille qui entra sur ces mots et mit fin à la conversation. Née de parents aussi dissemblables que possible, on eût dit que, par un souci charmant de n'en désobliger aucun, elle avait pris le parti de ne ressembler nettement ni à l'un ni à l'autre. Elle était grande comme sa mère, mais plus délicate, et avec un certain alanguissement du maintien qui différait à l'extrême du port majestueux de Marthe, laquelle, même quand elle cheminait pour faire ses emplettes dans les magasins, avait toujours l'air de défiler à la cour, un soir de présenution. Ses cheveux étaient abondants

en belles ondes, comme les cheveux maternels, mais, modestes, à la couleur des épis mûrs, trop magnifique, ils avaient préféré le simple châtain clair. Elle avait les yeux bleu pâle de son père, avec un autre regard, plus doux, qui les azurait par moments. Ce qui était bien à elle seule, c'était l'adorable petite bouche aux lèvres fines, grasses pourtant, comme deux ourlets de pourpre un peu trop courts. Sans cette bouche, le visage aurait paru vraiment d'une chasteté excessive et presque sans sexe; elle avivait cette candeur par une expression imprévue de sensualité inconsciente, et, dans la vierge, promettait une amoureuse. Ainsi sa personne physique se composait d'éléments divers fournis par l'hérédité, mais refondus par sa nature propre, de façon à former quelque chose de nouveau et d'exquis.

Au moral, il en était de même. Elisabeth avait hérité les instincts d'élégance de sa mère; seulement, chez elle, ils se convertissaient en des raffinements de sensibilité, de tendresse et de «poésie. Elle lui avait pris aussi son énergie, en la tempérant par la bonté de son père, dont elle reproduisait l'exacte et scrupuleuse loyauté. Tout ce qu'elle avait reçu d'eux, elle l'avait mo-

difié, grâce au pouvoir de transformation que possèdent les natures originales. Et, de plus qu'eux, elle avait en propre son intelligence et son charme.

Telle était, à dix-neuf ans, la demi-fiancée d'André de Morante, la bru que Geneviève eût voulu se choisir. Beaucoup de vierges mondaines étaient plus brillantes, mais sa simplicité, sa pureté rafraîchissante à respirer et à voir, la faisaient unique. Entre mille, on la distinguait à la rareté de son parfum.

M"' de Valsois, qui regardait machinalement à la fenêtre, aperçut une automobile traversant la rue; elle reconnut à son admirable carrosserie la voiture de M. de Morante. Une inspiration lui vint.

« Mon ami, dit-elle à Valsois, voudriez-vous me laisser une minute? Et toi aussi, Zabeth. Je ne serais pas fâchée de causer un peu en tête à tête avec M. de Morante, et je le vois qui arrive. i>

Le père et la fille se retirèrent sans faire d'objections, dressés à l'obéissance passive. Mais ils étaient émus tous les deux. Ils devinaient qu'on allait parler mariage, et, s'ils ne s'étonnaient point qu'une autorité supérieure les évinçât, ils

ne pouvaient se défendre d'une certaine anxiété. Valsois pressentait bien que sa femme allait aborder le chapitre de la dot; il était partagé entre la satisfaction de penser que la chose délicate se traiterait sans lui et le regret de n'être point là pour accommoder l'afTaire, au cas où la proposition de Marthe serait mal reçue.

Quelques minutes après, Morante entrait dans le salon de la belle Marthe. André ne l'accompagnait pas, contre son ordinaire; cette circonstance fit supposer à la colonelle qu'il était venu pour lui parler, précisément, du sujet dont elle souhaitait l'entretenir.

Dès les premiers mots qu'il lui adressa, elle vit qu'elle ne s'était pas trompée.

« Vous m'excuserez, chère amie, lui dit-il, si j'ai devancé l'heure protocolaire. Mais je tenais à arriver avant votre cour : j'ai quelques mots à vous dire.

— Comme cela se trouve! Je viens justement de renvoyer mon mari et Zabeth, pour causer avec vous plus tranquillement. »

Morante trouva tout naturel qu'elle eût éloigné le mari, dont il connaissait le rôle d'effacement : une simple « utilité », souvent inutile.

Il y eut un court silence, durant lequel ils se sourirent.

Ils se comprenaient.

« Mon Dieu, chère amie, reprit Morante, je crois que vous m'avez deviné déjà.

— Mais, je le croirais aussi... C'est pour nos enfants, n'est-ce pas?

— Oui. Oh! je ne fais pas encore de démarche officielle. André ne sait même pas pourquoi je viens... Ou du moins je ne le lui ai pas dit. Seulement, quand j'ai refusé de l'emmener tout à l'heure, il a bien dû se douter de quelque chose.

— Moi non plus, je n'ai rien dit à Elisabeth. Mais elle est fine : elle a dû deviner.

— Alors? »

Il y eut encore un petit silence et des sourires.

« Alors, mon cher Morante, je suis, quant à moi, trop heureuse du sentiment qui a rapproché nos chers petits pour ne pas vouloir comme eux, comme vous, ce que je crois être leur bonheur.

— Merci.

— Toutefois, il me vient un scrupule, un gros scrupule.

— Lequel donc?

— Nous sommes pauvres, relativement à vous.

— Je vous en prie...

— Et nous ne pouvons faire à notre chère Elisabeth que de bien médiocres avantages... En vérité, je me sens très embarrassée pour aller jusqu'au bout, je vous assure.

— Mais encore une fois je vous en conjure, chère amie, que ces questions-là ne vous troublent pas. Si je vous laisse m'en parler, c'est pour la forme et parce qu'il n'y a pas moyen, paraît-il, de les passer sous silence dans un con* trat. André, Dieu merci, peut se marier sans y avoir égard : c'est le seul véritable avantage que donne la fortune. Continuez donc; mais, je vous en avertis, ni pour lui ni pour moi cela n'a aucune espèce d'importance.

— Eh bien I voici. »

Et désormais, sans la moindre gêne, elle lui exposa la combinaison.

M"*® de Valsois n'était nullement une mauvaise mère. Elle aimait beaucoup sa fîUe, mais elle faisait en sorte que cet amour se conciliât avec sa propre commodité. Or il lui en eût

coûté infiniment de réduire sa dépense, qui lui paraissait bourgeoise après les splendeurs de Compiègne; d'autre part, elle tenait à ce qu'Elisabeth pût mener à son tour la vie élégante hors de laquelle, à son gré, il ne valait pas la peine de vivre. Qu'elle se mariât richement, sans dot, tout s'arrangeait.

Tout à l'heure, pendant que son mari lui parlait des Morante, elle s'était dit que la passion du fils, le caractère chevaleresque du père et leur fortune à tous deux les inclineraient à un désintéressement absolu. Les Lagarde étaient plus riches encore, mais elle était moins sûre d'eux. Puis, elle avait sa bonne part d'orgueil, et l'aveu de certains embarras, facile avec un homme tel que Morante, un ancien ami, lui eût été pénible avec un baron de la finance. Il lui répugnait de se mettre, pour la première fois de sa vie, dans un état d'infériorité.

Enfin, Elisabeth aimait André de Morante et n'aimait pas le jeune Lagarde. Cette considération venait appuyer des motifs plus importants.

L'arrivée de Morante lui avait brusquement donné l'idée d'enlever l'affaire à elle seule. Son

mari, avec ses timidités et ses scrupules, Teût gênée.

Elle s'en tira à merveille. Ce fut elle qui eut l'air de faire le sacrifice, tant elle sut y mettre d'élégance et le plus noble détachement des intérêts matériels. Mais Morante ne remarqua pas même l'habileté de la maîtresse femme :

joyeux de la bonne nouvelle qu'il rapporterait tout à l'heure à son fils, il ne songeait qu'à conclure le plus vite possible.

« Et c'est pour me dire cela, fit-il en souriant, que vous vous sentiez tant de gêne?

— Alors, vous acceptez?

— J'accepte, et je vous remercie pour mon cher André. »

En ce moment-là, elle ne fut plus qu'une mère heureuse; elle s'attendrissait aussi sincèrement que lui-même. Elle lui tendit la main, qu'il baisa.

Puis, se levant :

<( Allons, dit-elle, allons délivrer ces deux malheureux que j'ai mis en pénitence dans le salon à côté. i>

Ils passèrent dans la pièce voisine : Morante s'avança en souriant vers Elisabeth.

« Ma chère enfant, dit-il, je voudrais bien vous embrasser. Vous devinez peut-être pourquoi. y>

La jeune fille rougit et tressaiUit d'une joie divine. Elle avait compris avant qu'il n'eût parlé.

Le colonel était ahuri de bonheur et d'admiration pour sa femme.

« Oui, ajouta Morante, j'étais venu timidement parler à M"® de Valsois d'un certain projet... L'entretien a été un peu vite. Et il se trouve maintenant que je lui ai demandé la main de M"° de Valsois, et qu'elle me l'a accordée... sans vous. Rien de moins correct : j'en suis tout à fait désolé... Mais il n'y a pas moyen d'y revenir, n'est-ce pas, mon cher Valsois? »

Les deux hommes s'étreignirent.

(( Par la même occasion, nous avons ébauché un projet de contrat qui aura votre approbation; je suppose : nous l'avons escomptée.

— Certainement, certainement, » fit le colonel. Il ne vit pas plus d'ironie dans cette phrase que Morante n'en avait mis. Tant mieux que tout se fût aussi bien arrangé sans lui!

Les effusions, les pleurs n'étaient pas loin.

LE RISQUE 7f

Mais on entendit un coup de sonnette. Les visites commençaient. Subitement, les quatre personnages se recomposèrent une impassibi- Uté.

Le domestique, à la porte du salon, annonça : « Madame et mademoiselle Letainturier. »

Ce nom fut lancé d'une manière spéciale. Le ton était irréprochable, car Pierre, dressé à la bonne école, ne se fût pas permis, dans l'exercice de sa charge, une inflexion railleuse ou simplement dépourvue de la solennité nécessaire. Mais il articula avec sécheresse les syllabes roturières que le devoir lui mettait à la bouche : on sentait bien qu'il n'y prenait aucun plaisir.

Deux dames entrèrent, inégalement âgées, également acides, réfrigérantes comme un courant d'air.

On aurait pu dire en toute vérité à cette mère et à cette fille qu'elles avaient l'air de deux soeurs, et la phrase n'aurait pas sonné comme un compliment. Elle aurait signifié que, malgré les années qui les séparaient, elles avaient bien en réalité le même âge, n'en ayant aucun. Elles trempaient toutes deux dans un verjus identique, dont elles étaient saturées : il vinaigrait

j6 LE RISQUE

leur âme, leur chair et leur voix. Elles étaient pareillement jaunes et sèches, mais la fille dans une note pâle, la mère avec une complication de couperose : cela seul les distinguait. La nature s'était moquée d'elles en leur donnant d'admirables cheveux blond cendré, dont les pauvres n'avaient que faire, comme si elle se fut amusée férocement à parer leur laideur pour l'aggraver.

M™* Letainturier, toute de noir vêtue depuis la mort déjà lointaine d'un mari officier d'administration, avança son profil aigu vers la colonelle, et M"® de Valsois subit un baiser froid, coupant comme le contact d'un acier bien aflîlé. Gladys, c'est-à-dire M"® Letainturier, dont l'élégance se réduisait à ce prénom rare, fit endurer, le même sort à Elisabeth.

« Je suis doublement heureuse de vous voir, ma bonne amie, » dit M"® de Valsois à la visiteuse en la gratifiant d'un tel sourire que celleci pensa immédiatement :

a: Elle doit avoir quelque chose de désagréable à m'apprendre. j>

M™® Letainturier savait fort bien que la colonelle, qui la pressait en ce moment sur sa poi-

trine, ne pouvait la porter dans son cœur. Elle avait été, pendant près de vingt ans, et sans cesser de la voir à tout le moins une fois par semaine, la plus fidèle ennemie de Marthe : elle l'avait entourée de sa malveillance avec une telle prédilection, sans un instant d'oubli ni de relâche, que cela ressemblait à de l'amour. M"" de Valsois n'avait pu s'empêcher d'en être flattée, tout en détestant « cette Tainturier >, comme elle l'appelait, qui avait fini par lui devenir nécessaire. Elle savait que la dame passait sa vie entière à penser à elle avec rage, et l'on est toujours un peu fier d'occuper à soi tout seul l'activité intellectuelle d'un être humain, si peu plaisant soit-il.

M°*® de Valsois prit un temps, et d'une voix infiniment douce — une voix céleste :

« Vous serez la première, articula-t-elle, à qui j'aurai la joie d'annoncer les fiançailles de ma chère fille Elisabeth avec M. André de Morante, le fils de notre vieil et cher ami. »

Puis elle regarda les deux visiteuses bien en face. La couperose s'éteignit en quelques secondes sur les joues de la veuve de l'officier d'administration; le jaune qui ornait le visage

implacablement virginal de Gladys mourut dans une teinte cadavérique, comme si l'on eût dirigé sur elle une projection verte. M"® Letainturier, depuis deux mois, prédisait à tout Paris que jamais le petit Morante n'épouserait cette sans-lesou. Anéantie, elle laissa o: passer un ange :^ avant de répondre.

Revenue à elle, sa bonne éducation lui suggéra le lieu commun qui s'imposait :

<t Ces mariages-là sont écrits au ciel. y>

Puis, s'étant acquittée envers la politesse et la religion, règles essentielles des âmes comme il faut, elle ajouta :

« Vous avez raison de la marier jeune, cette chère Elisabeth. Il vaut mieux qu'une jeune fille ne sache pas ce qu'elle fait. Moi, je n'oserais pas, parce que j'aurais trop peur des responsabilités, mais je crois que c'est vous qui êtes dans le vrai. »

Elle sourit en regardant Elisabeth, comme si elle avait voulu la tuer :

« Que je vous embrasse, mignonne! y>

ORANTE, à son bureau, noircissait le papier de sa grande écriture rapide :

Je me suis décidé, cher Monsieur Hutinel, à vendre mes propriétés de Sologne: Elles sont en plein rendement, ayant été très améliorées par mes soins, et contiennent des lots, de terrains merveilleux pour la chasse : Dieu sait ce que fy ai culbuté de lapins autrefois! éMais depuis quelques années je ne vais plus guère là-bas; mon fils est un fusil médiocre, le cher enfant : bref, le domaine ne nous intéresse ni Vun ni Vautre, et je suis prêt à m'en défaire contre

8o LE RISQUE

un prix raisonnable, fe pourrais vendre directement à mes voisins, qui en ont envie, mais ce sont des amis, et vous save\ ce qu'il en est en pareil cas : Vamitié gâte l'affaire ou Vajffaire gâte l'amitié. Je compte sur vous, mon cher maître, le plus parisien des notaires, pour me trouver dans votre clientèle un amateur sérieux. Du reste, je me propose de passer un de ces jours à votre étude pour vous serrer la main. J'espère que zM"^^ Hutinel est en parfaite santé...

Cette lettre achevée, M. de Morante sonna son valet de chambre et lui ordonna d'aller la jeter à la poste.

Il était exact que le domaine de Sologne avait peu à peu cessé de lui plaire, et qu'au lieu de massacrer le menu gibier sautillant dans les bruyères violettes, entre les étangs pâles aux glaçures d'or, il préférait abattre les sangliers et les loups des Cévennes, chez des amis qui l'invitaient chaque année au fond de leur Auvergne. Cela flattait mieux l'instinct de sa race : une tuerie de fauves dans un ravin comblé de neige, sous un soleil d'hiver aussi rouge que leur sang. Le délicat Parisien se ressouvenait alors de ses

LE RISQUE 8l

rudes ancêtres, les seigneurs de la Corana, marquis de Morante, toujours prêts à en découdre, dans l'Asturie, avec les ours et les louvards.

Il était vrai encore que la gestion du domaine, la surveillance à exercer sur l'intendant, le souci des fermages à faire rentrer, depuis que Jacquemin était là, devenaient des soins trop compliqués, importuns à un homme de mœurs élégantes, qui n'éprouvait nul plaisir à administrer minutieusement sa richesse, comme l'eût fait un parvenu. Le métier de grand propriétaire offre de moins en moins d'agrément.

Mais la raison véritable qui avait inspiré sa résolution était que cette vente lui mettrait en mains de nouvelles ressources, grâce auxquelles, tout en dotant magnifiquement le futur ménage d'André et d'Elisabeth, il pourrait assurer l'avenir de Vautre, de celui qu'il ne lui était pas permis d'oublier.

Selon le conseil de Chalabre, il allait s'arranger de façon à créer au jeune homme une situation hors de France. Un de ses amis lui avait parlé un jour des bénéfices que l'on peut réaliser en Tunisie ou au Tonkin, pays où l'argent fait encore prime, avec une somme même peu con-

sidérable, par les prêts hypothécaires sur les récoltes, qui ont lieu plusieurs fois par an. Le Tonkin était trop loin, mais la Tunisie lui parut une résidence fort acceptable pour un homme de l'âge de René, ayant son avenir à faire. Le climat y est exquis, et M. de Morante possédait dans la région, à Tunis même, des relations qu'il emploierait en faveur de son fils. La santé physique et morale de René n'avait qu'à gagner à l'éloignement de Paris; s'il n'était pas déjà trop tard, la vie de travail et d'initiative pourrait lui refaire une âme, un caractère, le sauver en un mot. Il avait chance de devenir un sujet comme les autres, qui prendrait sa place dans la société régulière et se marierait. Le fils du gentilhomme et de la courtisane réintégré parmi les honnêtes gens, l'horrible discordance de ses origines, qui faussait sa vie, se résoudrait dans l'harmonie finale.

Il s'agissait maintenant d'obtenir le consentement des deux intéressés, René et Ariette, et, à cet égard, il avait résolu de leur parler avec toute la fermeté nécessaire. Peut-être le jeune homme, friand de la vie parisienne et du boulevard, ferait-il quelque résistance, mais il comptait sur

l'amour maternel d* Ariette pour la réduire.

Celle-ci ne saurait méconnaître l'intérêt véritable de son fils, qui était de s'enrichir facilement et promptement dans un pays salubre, à l'abri des tentations de Paris. Elle était mère, après tout : elle comprendrait.

Tout cela pouvait se décider en peu de temps, avant le mariage d'André. M. de Morante n'était pas seulement désireux d'éloigner de lui au plus vite ce cauchemar d'une odieuse paternité; il ne craignait pas seulement non plus que le fils d'Ariette, vagabondant en liberté à travers l'existence parisienne, n'en vînt à commettre, sous l'influence d'un entraînement, quelque vilenie irréparable. Il tenait surtout à éviter qu'André et René se rencontrassent. La pensée du hasard qui pourrait les mettre face à face troublait jusqu'à l'angoisse, en lui, la pudeur du père. Il savait qu'en pareil cas André ne lui ferait pas de reproches, qu'il ne le questionnerait même pas, que le respect auquel sa mère l'avait si soigneusement formé lui interdirait de demander jamais des comptes, une explication. Mais il lui semblait qu'en infligeant au fils de Geneviève l'humiliation d'une fraternité semblable, c'était

Geneviève qu'il outragerait dans la mort. A tout prix il fallait empêcher cette chose de se produire.

Il résolut donc d'agir sans retard et il écrivit, séance tenante, un périt bleu pour informer Ariette qu'il passerait chez elle à l'heure où elle y était d'habitude, un peu avant le dîner, et qu'il désirait avoir un entretien avec elle, seul à seule.

Vers sept heures, il sonnait à la porte du rezde-chaussée, rue Clément-Marot.

Il n'y était pas venu encore; malgré ses préoccupations, il ne put s'empêcher de sourire au premier coup d'œil, tellement le logis d'Ariette annonçait avec évidence le caractère et les goûts de l'habitante. Elle ne l'eût pas choisi autre si elle avait continué d' <r exercer :». Formant pavillon au fond de la cour, à droite, ce rez-dechaussée prenait à l'écart des airs discrets de retraite galante : isolé des autres corps de bâtiment, il gardait son autonomie, et l'on aurait voulu inscrire au-dessus de la porte cette devise : Amour et tranquiUité. L'Anglais décavé, prédécesseur d'Ariette, avait eu bien raison d'installer là son aimoir.

LE RISQUE 8f

La personne qui vint ouvrir au coup de sonnette de Morante paraissait d'âge et de condition indéfinissables : femme de chambre, dame de compagnie ou tireuse de cartes, peut-être tout cela à la fois, peut-être simplement une ancienne camarade déveinarde, qu'Ariette hospitalisait et à qui elle faisait user ses robes, en échange de quelques menus soins gratuits. Entre compagnes de noce, ces petites combinaisons, où la charité et l'économie trouvent leur compte, ne sont pas rares.

La personne, quelle qu'elle fut, frappée par l'évidente aristocratie du visiteur, l'introduisit sans hésitation auprès de « M""* Ariette » , comme elle disait.

Morante trouva celle-ci en grande conversation avec une dame aux grâces déjà défleuries, et qui devait appartenir au même monde qu'elle.

Toute joyeuse, la maîtresse de maison lui serra la main, en la lui meurtrissant avec ses bagues barbares :

« Ah! cher, je vous attendais depuis longtemps, sans reproche. Comment va? »

Elle parlait haut. Autant sa voix qui était naturellement aiguë, enchantée de faire voir à

Tamie qui était là la familiarité de ses relations avec ce personnage d'une si hautaine allure.

Elle ne put résister au désir de le lui nommer et de dire son titre.

c Ma petite, fît-elle, je te présente le marquis de Morante. 3>

La dame s'eflfondra dans ses jupes, ainsi qu'il convenait; Morante répondit par un salut irréprochable et distant. Puis elle prit son face à niaîn, et quand elle eut lorgné le nouveau venu comme un objet d'art à expertiser :

« Oh! mais c'est curieux, s'écria-t-elle. Dis donc, Ariette, c'est extraordinaire!

— Quoi?

— La ressemblance de monsieur et de ton fils ! Tu ne trouves pas? c'est inimaginable!

— Tiens, fît Ariette, quelle bêtise! On se ressemble de plus loin. Le père et le fîls, mon petit.

— Ah! vraiment? i>

Elle sentit la nécessité d'une phrase spirituelle :

« Alors, monsieur, permettez-moi de vous féliciter. D'abord pour le passé, parce que mon amie Ariette, au temps où nous étions jeunes tous les trois... Enfin, vous n'avez pas dû vous

embêter... Et pour le présent aussi, parce que René est un garçon dont on peut être fier. En voilà un qui ne doit pas manquer de femmes, dis donc. Ariette! Moi, tu sais, si j'avais seulement dix ans de moins... je ne lui demanderais pas de respect, à ce gosse... Je comprends qu'on fasse des folies pour cette moustache-là. Surtout qu'il a un petit air rosse, avec ça... Ah! non, celui-là ne doit pas être malheureux en amour!... y>

Morante l'écoutait, écœuré. Mais elle jeta un regard sur sa montre agrafée à son corsage trop somptueux :

€ Je suis en retard, ma chérie, je me sauve... A la revoyure! »

Puis, avec un nouveau salut qu'elle croyait de cour :

<r Monsieur, dit-elle à Morante, encore toutes mes félicitations. »

Enfin elle partit, laissant derrière elle un sillage d'odeurs violentes.

« Non, mais crois-tu, dit Ariette, qu'elle avait l'air assez excitée, la vieille chatte, en parlant de notre petit René? y>

Elle s'attendrit :

« C'est vrai qu'il est bien, ce pauvre chéri!... Ahl ce n'est pas toi qui diras le contraire, je suppose... Il te ressemble trop! Quand il fait des béguins, c'est comme si c'était toi. Et il en fait, tu sais. Figure-toi qu'en ce moment il a une petite maîtresse, un amour de gamine... Un peu mon type quand tu m'as connue, mais en mieux... Si, si, en mieux. Seulement, elle, ce n'est pas une ancienne modiste; elle était boniche chez un vieux, qui l'a mise dans ses meubles. Crois-tu que c'est drôle!... Et si tu la voyais maintenant, mon petit, ce qu'elle est chic! y>

Sans apercevoir la gêne horrible de Morante, elle poursuivait, emballée :

« C'est une femme qui a son électrique et qui déjeune tous les jours au Bois. Et qui se tient!... En dehors de son vieux, on ne lui voyait personne. On racontait qu'elle était fidèle... des bêtises. Eh bien! mon cher, du jour où elle a rencontré l'enfant, crac!... elle a été chipée. Tu parles d'un coup de foudre! Bien sûr, n'est-ce pas, à cause de son sénateur, elle prend des précautions, mais dès qu'elle a sa liberté c'est toujours avec René qu'elle sort. Et ce qu'ils sont

gentils tous les deux! Des fois, on m*învite, parce que je suis gaie, moi, tu sais : je ne fais pas peur à la jeunesse. :^

Elle parlait, elle parlait, inconsciente, et lui, il se mordait les lèvres pour ne pas éclater.

Ah! le destin, quand il s'y mettait, soignait bien ses ironies en action, comme les virtuoses de la satire soignent l'élégance meurtrière d'une phrase, d'un mot. L'aboutissement de toute cette race des Morante, affamés d'honneur, séculaires esclaves des plus beaux scrupules, à ce greluchon vautré dans les voitures des filles et sur leurs canapés, que d'autres payaient, c'était une bien autre catastrophe que l'interruption de la lignée tombant en quelque quatre-vingt-treize, dans la fosse aux cadavres. Et qu'importait que le nom ne fut pas sali? Un nom, c'est du vent, c'est quelque chose qu'on peut abandonner, rejeter, déléguer à un autre. Un nom, ce n'est rien. Mais le sang des La Cortina de Morante, leur vieux sang héroïque, corrompu par un mélange détestable, animant un être déshonoré!

mais la série des hérédités mystérieuses se terminant à cet ignoble avatar! mais la substance, l'âme, la chair de la race, prostituées, noyées de

boue, cela en vérité existait! Hélas! des deux fils de François de Morante, celui qui avait eu incontestablement en partage le glorieux atavisme, celui-là seul qui, en sa personne physique et tangible^ continuait les ancêtres et les représentait, c'était justement celui qui était indigne.

Cependant, Ariette avait fini de vanter son fils. M. de Morante se préparait à lui dire le but de sa démarche, et ce qu'il avait décidé dans l'intérêt du dévoyé. Mais au moment d'ouvrir la bouche un découragement immense lui venait.

C'était donc cette femme-là, cette mère-là, qu'il fallait convaincre de la nécessité d'une vie honnête, d'une régénération pour son fils ! Elle qui s'attendrissait sur les aventures de René et s'enorgueillissait de ses maîtresses, comme elle l'eût fai\ jadis de ses amants à elle! Y avait-il dans ce vieux cœur, enfantin et vicieux, un coin qu'on pût toucher encore?

Morante ramassa toute sa volonté dans un effort décisif pour vaincre les résistances qu'il appréhendait. Ariette comprendrait-elle pourquoi il fallait éloigner son fils de Paris, d'ellemême? Verrait-elle cette nécessité du travail et de la dignité morale? Se prêterait-elle à ce ra-

chat de son fils au prix d'une séparation? Certes, elle aimait René, mais si mail Le pur instinct est, quoi qu'on dise, un si piètre guide dans les circonstances où il faudrait de la raison!

Mais il comptait sur sa propre autorité, sur le besoin que cette femme avait de lui et son intérêt à lui obéir, sur l'importance des avantages offerts. Il se disait que ces considérations du moins parleraient à l'âme pratique d'Ariette. Elle ne pourrait guère refuser une fortune pour son fils.

(c Ma chère amie, commença-t-il, je suis venu pour causer avec vous très sérieusement. Il s'agit de l'avenir de René.

— Eh bien?

— J'ai résolu de l'assurer complètement, avec votre approbation, et j'espère que nous allons être d'accord. La mensualité que je me suis empressé de mettre à sa disposition ne peut servir qu'à vous défi*ayer de son entretien. Je veux faire mieux : je veux qu'il ait par lui-même une situation solide, indépendante, établie une fois pour toutes. S'il m'écoute, il peut arriver à la richesse en assez peu de temps, en tout cas à une large aisance. Je vous le promets.

— Pauvre petit, j*en serais bien contente,

— Je désire qu'il travaille, qu'il s'occupe, que ce soit lui-même qui, avec mon aide et les capitaux que je lui fournirai, fasse sa fortune. Cela, j'y tiens absolument.

— C'est qu'il n'a pas eu beaucoup d'instruction, le chéri... Je l'ai élevé comme j'ai pu, et je n'avais pas autoilr de moi des gens assez sérieux pour s'occuper de lui. Les hommes, tu sais, quand ils sont avec une femme, sont tous les mêmes : ils ne songent qu'à s'amuser et à dire des bêtises. Il ne s'en est jamais trouvé un seul pour me donner un conseil. Alors, tu comprends, ce pauvre René a poussé comme il a pu. Il faudrait lui trouver un métier facile à faire, où il n'y aurait pas besoin d'apprentissage... Je ne sais pas, moi... »

Elle chercha un instant :

« Tiens, les assurances, par exemple. J'ai eu des amis dans cette partie-là. On dit que c'est très bon.

— J'ai mieux à lui proposer... Une fortune à gagner en quelques années.

— Vraiment? fit-elle toute joyeuse.

— Seulement, pour cela, il est nécessaire

qu'il consente à quitter Paris et k France pour un peu de temps.

— Ahl... »

La figure d'Ariette s'était rembrunie; sa voix avait trahi son désappointement. Ce que Morante avait prévu arrivait : il y aurait une lutte à soutenir pour faire prévaloir sa volonté, si sage et si paternelle, contre les idées de cette mère qui s'entêtait à garder son fils près d'elle, avec l'obstination d'une vieille enfant.

Il commença par exposer le plus clairement possible les avantages de la combinaison, en citant des chiffres. Les prêts hypothécaires sur les récoltes de Tunisie donneraient un rendement moyen de dix pour cent par chaque opération, renouvelable plusieurs fois dans une année : en trois ans, les capitaux pouvaient être ainsi doublés, et, comme il mettrait l'argent sans compter à la disposition du jeune homme, celui-ci, après un séjour de quelques années, serait à la tête d'une véritable fortune. Alors, il rentrerait en France et s'y marierait, vers trente ans, à moins qu'il ne préférât se fixer dans le pays.

Le raisonnement était rigoureux, les chiffres inattaquables, et Morante parlait à une personne

qui, malgré les folies où elle s'était laissé entraîner par les sens et par le jeu, n'en savait pas moins fort bien calculer. Ce qu'il lui disait devait faire impression sur elle. Cependant il lui parut qu'il n'en était rien. Les femmes ont, quand elles veulent, une si merveilleuse faculté de ne pas voir l'évidence I

a: Oui, répondit-elle enfin, je ne dis pas que tu n'as pas raison : c'est très beau, comme cela, de loin. Mais il faudra me séparer de lui : je n'irai pas là-bas, moi : je m'y ennuierais trop. J'ai tout sacrifié pour revenir à Paris et y rester... Et puis, les voyages me fatiguent, à présent. Et rien que la mer à traverser!... D'y penser, je me sens malade d'avance... Alors, je devrai renoncer à lui, mon pauvre René? Songe donc, à mon âge, je n'ai plus tant de plaisirs dans l'existence! Non, vraiment, ce sera trop cruel. 3>

Alors, avec des précautions délicates pour ne pas offenser cette sensibilité et cette vanité puériles, il tenta d'expliquer à Ariette que précisément cette séparation et cet éloignement étaient nécessaires, que l'intérêt même de leur fils les imposait, et que René, à vingt-cinq ans, n'avait plus de temps à perdre s'il voulait devenir un

LE RISQUE 9f

homme, d'enfant gâté qu'il était. Il évita les allusions trop directes à la triste influence maternelle; il ne parla que des dangers de Paris et du monde spécial où le jeune homme était amené à vivre, par suite de circonstances dont il n'était pas responsable. Il essaya de lui remontrer quels biens c'étaient que l'estime de soi, que la dignité et la fierté de la vie, et qu'une existence humaine était toujours misérable quand elle en était dépourvue. Il se mettait à sa portée, s'abstenant de mots pompeux, et trouvait une éloquence dans la sincérité de ses intentions.

Depuis qu'il était là, quelque chose venait de changer en lui. En ce moment, ce qu'il désirait de toutes ses forces, ce n'était plus sa propre tranquillité assurée, la cessarion du supplice que lui faisait endurer la cruelle ressemblance : c'était le rachat d'un être sorti de lui, la réhabilitation de son fils. Pour la première fois, René dont il plaidait la cause lui inspirait des sentiments paternels, et non plus ce dégoût affreux qui s'exaspérait malgré lui jusqu'à la haine. Depuis qu'il s'appliquait à le sauver, il ne le haïssait plus : peut-être arriverait-il à l'aimer, en raison du

bien qu'il essayait de lui faire. S'il parvenait à le transformer, il lui pardonnerait d'être son fils.

Sa parole, devenue maintenant chaleureuse, aurait dû avertir Ariette du changement qui s'opérait en lui. Mais elle n'était point capable de le comprendre. Jadis, quand elle avait aimé Morante, elle avait toujours vu en lui un bourgeois : c'est ainsi qu'on appelle dans le monde des filles ceux qui ont souci de l'honneur. Aujourd'hui, elle ne l'aimait plus, et bien qu'elle fût, à tout prendre, une des moins endurcies parmi ses pareilles, et qu'après trente ans de noce elle eût gardé encore quelque reste d'humanité, le père de son enfant, homme riche et considérable, ne lui apparaissait guère, selon le terme ignoble, que comme un m miche y>. Avec le « miche » la fille est en perpétuel état de défiance et de guerre, à tout le moins de paix armée, égoïsme en défiance et en éveil devant un autre égoïsme. Tout de lui est suspect; il est, comme le maître pour l'ouvrier, un ennemi nécessaire, mais un ennemi.

C'était dans ces dispositions qu'Ariette Duparc écoutait Morante. Sa figure avait pris une expression hostile, fermée, comme celle que la

bouderie donne aux petites filles, car chez elle les sentiments, quels qu'ils fussent, se manifestaient toujours sous une forme puérile. Sa bouche se contracta comme si elle allait pleurer, et ses joues grasses se plissèrent. Morante, ayant tout dit, la regardait et constatait qu'il avait parlé en vain. Il se sentait las et découragé au delà de tout, et, résigné maintenant, il attendait la crise de nerfs ou la crise de larmes.

Ce furent les larmes qui vinrent.

« Ohl dit-elle, je comprends, allez! Ce n'est pas la peine de m'en dire si long. Vous avez honte de votre fils ; c'est pour cela que vous voulez qu'il s'en aille. Il ne sera jamais assez loin, n'est-ce pas, le pauvre petit? Comme c'est dur, les hommes I Alors, cet enfant-là, qui est né de vous, pourtant, — car ça, voyez-vous, ça n'est pas niable, — vous ne vous sentez donc rien pour lui? Moi encore, j'admets que vous me méprisiez : c'est toujours comme ça pour nous quand nous ne pouvons plus vous amuser. Mais lui, enfin, c'est tout de même votre petit, comme le mienl...

— Oui, Ariette, essaya de répondre M. de Morante, je considère bien René comme mon

fils. Et c'est pour cela que j*ai souci d'assurer le bonheur et la dignité de sa vie.

— Des mots, tout cela, s'écria-t-elle sanglotant bruyamment. Vous ne l'aimez pas. Avezvous seulement cherché à le voir tous ces tempsci? C'est la première fois que vous venez à la maison depuis notre entrevue de l'autre jour, avenue MalakofF. Vous avez laissé passer des semaines sans vous occuper de nous, excepté pour cette rente, et encore c'est votre notaire qui l'a envoyée à René. Et aujourd'hui que vous voilà ici, enfin, c'est pour me le prendre, pour l'expédier là-bas... parce qu'il vous gêne... c'est bien ça, il vous gêne... Oh! je suis trop malheureuse! »

Elle fondait en larmes. Morante, malgré toute sa sensibilité, ne pouvait s'attendrir devant cet absurde chagrin, et n'en était qu'agacé. Le moyen de compatir à la peine de cette mère, qui se lamentait parce qu'on venait lui proposer loyalement de sauver l'avenir de son fils et d'en faire, s'il en était temps encore, un honnête homme? La désolation de cette vieille enfant gâtée ressemblait à celle d'une fillette, qui crie et qui se convulsé parce qu'on lui donne à boire une naé-

decine, ou qu'on retire de sa main le couteau frais aiguisé avec quoi elle joue.

Ariette, en pleurant à chaudes larmes, enlaidissait; ses joues se congestionnaient, sa bouche faisait une grimace douloureusement comique chez un bébé quinquagénaire. Résigné, en face d'elle, Morante laissait passer cet orage de pleurs, comme on laisse passer la pluie. Mais il était excédé indiciblement. Devant cet abîme insondable de bêtise féminine, il se sentait bien plus de découragement que de révolte.

Tout finit : les larmes d'Ariette finirent; elle se tamponna les paupières avec un mouchoir de Venise, reste de ses anciennes splendeurs, et Morante, grâce à la faculté d'observation machinale qu'on a souvent aux heures de crise, remarqua, dans un angle du carré de dentelles, une couronne de comtesse. Dans la noblesse amoureuse, on n'est jamais ni baronne ni marquise : ce titre de comtesse résume, pour ces dames, toute l'aristocratie.

Une réaction se fit dans Tâme incohérente d'Ariette : brusquement colère, elle se dressa, repoussant sa chaise derrière elle.

« Eh bien! s'écria-t-elle, la voix mauvaise, les

lOO LE RISQUE

traits changés, si René vous gêne, tant pis pour vous! Il ne s'expatriera pas pour vous faire plaisir. Ni moi non plus, d'ailleurs. Nous sommes bien à Paris, nous y resterons. Vous comprenez, on en a assez de traîner dans les paquebots et dans les trains. Pendant que les autres mangeaient leurs rentes ici, dans leurs hôtels, on a roulé le monde depuis vingt-cinq ans. Il est temps que ça finisse. Tenez, nous ne vous demandons plus rien : laissez-nous tranquilles. J'ai encore un peu d'argent, j'ai mes bijoux que je peux vendre : on vivra avec. Et quand il n'y aura plus rien je m'arrrangerai tout de même pour ne pas être à charge à René : j'ai d'autres amis que vous. Dieu merci. J'irai les trouver, et je leur demanderai de faire pour nous ce que vous n'aurez pas eu le cœur de faire pour votre fils et pour la mère de votre fils. Ils ne nous enverront peut-être pas en Tunisie, ceux-là. Ah ! non, non, non! Quand j'en devrais claquer, je ne veux pas aller là-bas. Je veux rester ici, à Paris, à Paris!... Auprès de vous! »

Elle eut un sourire mauvais.

a: Quand vous vous promènerez avec votre autre fils, qui vous ressemble à peu près comme

LE RISQUE lOI

je ressemble au pape, avec la petite dinde qui vous servira de bru, quand vous serez en famille, monsieur le marquis de Morante, moi je vous passerai sous le nez avec René à mon bras, René qui vous ressemble un peu, lui. Et j'ai idée que les gens de votre monde trouveront ça pas ordinaire. D

Cette fois, ce n'était plus la petite fille absurde qui parlait, c'était la fiUe, expectorant les ordures qui lui gonflaient le coeur.

« Vous êtes folle, répondit froidement M. de Morante, je n'ai rien à vous répondre. Je ne tiens aucun compte de ce que vous dites. A cause de moi-même et de ma conscience, je maintiens l'offre que je vous ai faite. Votre devoir est de la transmettre à René. Qu'il accepte ou non, je lui ferai toujours la pension qui suffit à le mettre hors de besoin. Mais pour le reste je m'en tiens à ce que j'ai dit. Au revoir. Vous m'écrirez lorsque vous serez plus calme. »

Elle restait là debout, toute frémissante, et ses lèvres s'agitaient pour proférer de nouvelles ignominies, qui ne venaient pas. Avant qu'elle les eût trouvées, il passa la porte. Il franchit la cour le plus vite possible, et se sentit soulagé

quand il fut dans la rue, où l'air lui sembla extraordinairement pur.

Ariette, cependant, n'était pas encore revenue à elle-même. Quand Morante fut parti, elle s'avisa de quelques injures qu'elle aurait dû lui lancer en guise d'adieu, et qu'elle mâchait maintenant entre ses dents, trop tard. Elle fît deux ou trois fois le tour de la chambre en répétant : c Le mufle I le mufle I le mufle! le mufle! ^ Ce mot violent et imprécis libérait son indignation; il résumait toutes les rancoeurs qui s'amassent, pendant vingt-'cinq ans d'existence amoureuse, dans une âme de cocotte contre l'espèce masculine, et qui, en ce moment, se tournaient à la fois contre le seul François de Morante.

Alors elle se trouva un peu calmée, et elle alla s'asseoir sur un siège vaste et profond, dont les coussins flattèrent sa personne physique en lui offrant un caressant appui. Sa personne morale, par la même occasion, en fut un peu apaisée.

Presque au même moment la porte s'ouvrit :

René entrait.

Il revenait du Bois où il s'était attardé à quelque terrasse de restaurant, à boire des cocktails en aimable compagnie. Il était vêtu selon la

mode, interprétée avec cette exagération et cette intransigeance qui semblent provoquer les gens habillés moins audacieusement. Mais ce défaut lui seyait, car il était jeune, mince, fringant comme un cheval de race. Le veston, un peu trop long et trop juponné, lui pinçait la taille : sa cravate, trop éclatante, allait bien avec le brun de sa peau et ses petites moustaches noires. Ses yeux, dont l'expression inquiétait justement Morante, étaient d'une clarté admirable, et ses mains, que par coquetterie il laissait toujours nues, avaient une beauté souple qui disait assez la qualité de ses origines. Pourtant, elles étaient alarmantes, elles aussi, ces mains-là : on les devinait non moins perfides que caressantes, adroites à toutes les besognes de volupté, de ruse et peut-être de crime. Les amants cruels, les voleurs, les fileurs de cartes ont des mains pareilles. Tout cela faisait de René Duparc un joli animal humain, en qui l'on devinait autant de sournoiserie que d'élégance. On sentait que beaucoup de femmes devaient l'adorer, rien que pour le regard faux de ses yeux si bien fendus, de ses yeux d'Orient.

Ariette, en le contemplant, oublia tout à coup

sa colère récente; elle l'admirait et lui souriait :

c Comme tu es beau, mon Renél »

Il le savait bien. A ce compliment inutile il haussa les épaules, d'un air d'indulgence supérieure, et il s'avança vers sa mère en se dandinant. Depuis qu'il était à Paris, des exemples autorisés lui avaient appris les élégances, et il savait imiter la marche chaloupante des gentilshommes de Montmartre.

« Et après? » dit-il.

Mais en s'approchant tout à fait il s'aperçut que sa mère avait pleuré.

(L Ah çàl mais tu as les yeux rouges, maman 1 Il y a donc eu du bobo pendant que je n'étais pas là? »

Il tapota les joues où les larmes avaient laissé leur sillon, parmi la poudre de riz. Son afFecrion empruntait volontier«s une forme gouailleuse et brutale qui enchantait Ariette, car avec son fils elle restait femme et même un peu courtisane : elle aimait qu'il la traitât sans respect.

Sous la caresse familière elle s'attendrissait, comme si un dieu se fût mis en peine de la consoler.

« Ton père est venu, dit-elle.

LE RISQUE lOf

— Ahl c'est le burgrave? Quoi? Il a été méchant? Vrai, ça m'étonne. Qu'est-ce qu'il y a eu? On s'est disputé?

— Oui.

— Mauvais ça, maman, très mauvais. Il a pourtant bon caractère, d'après ce que j'ai vu. Veux-tu que je te dise? ça doit être de ta faute. Tu n'auras pas su le prendre.

— Ah! tu crois? Si tu savais ce qu'il est venu me dire, ce qu'il a eu le toupet de me proposer!

— Eh bien ! quoi?

— Il veut se débarrasser de toi, il veut t'expédier en Tunisie comme un colis, pour je ne sais quelles affaires. Tu le gênes, comprends-tu? Et le plus fort c'est qu'il a osé me dire que c'était pour ton bien.

— Explique un peu. »

Elle lui résuma les offres de Morante comme elle put. A travers cet exposé baroque, René, très intelligent, saisit l'essentiel de la combinaison.

« Tiens, dit-il entre deux bouffées de cigare qu'il lui soufflait sans précaution dans la figure, ce ne serait pas si bête, après tout.

— Comment? s'écria-t-elle saisie. Tu accepterais ?

\q6 le risque

— Pas pour l'instant. Je ne suis pas encore disposé. Plus tard, la villégiature! Mes occupations me retiennent à Paris.

— La petite? y> Il cligna de l'œil.

€ Oui, la petite. Et d'autres, d Elle le regarda avec admiration.

c Ah! il y en a d'autres? »

Il plaça heureusement la locution familière

qu'un vrai Parisien se devait alors de prononcer toutes les dix minutes :

« Et comment? »

Ils se mirent à rire ensemble. Ariette suffoquait et se frappait sur les cuisses.

€ Ah ! ce que tu es chic tout de même, mon René! Vrai, tu peux sortir sans ta bonne. Et dire que l'autre a peur que je te corrompe! Ils en ont • une couche, ces bourgeois-là, hein, mon petit!

— A propos, comment ça s'est-il terminé avec celui-là?

' — Dame, il est parti en colère. Tu comprends, je lui en avais dit de vertes et de pas mures. Mais, enfin, il n'y a rien de cassé, je crois.

^ — Je l'espère bien. »

Sa physionomie était devenue sérieuse.

« Tu es jeune, maman, reprit-îl. Vois-tu, il ne faut pas aller trop loin avec la famille. Je tiens énormément à garder ce père-là.

— Pour ta soif?

— Ne fais pas d'eôprit, ce n'est pas le moment. Tu as gaffé, vois-tu, maman, ohl mais en plein. »

Confuse, Ariette baissa la tête.

« C'est bien possible, avoua-t-elle timidement.

— Moi, je te le dis. Enfin, n'importe! je vais tâcher de réparer. J'irai le trouver, moi, l'émigré, j'arrangerai les choses.

— Tu ne vas pas partir, tu ne vas pas me quitter, j'espère?

— Pas maintenant. C'est une chose qu'on verra. Seulement, en attendant, je veux garder une place dans son cœur : son portefeuille est dessus. Tu saisis?

— Tu as raison, mon René.

— Qu'est-ce que tu veux? j'ai des sentiments de famille, moi. ]>

De nouveau elle se mit à rire, toute fière qu'il se montrât si spirituel. Pour lui, il ne riait pas : au contraire, il serrait les lèvres, avec une

Io8 LE RISQUE

ironie pincée, et ses yeux luisaient davantage, éclairant toute sa figure. Jamais comme à présent il n'avait eu si bien, si complètement, l'air d'une jolie bête de proie en même temps que de luxe. Il faisait songer à ces beaux carnassiers, si élégants qu'on les dirait créés seulement pour déployer leurs grâces dans les halliers vierges, parmi les sinuosités pareilles des lianes et des arbres, mais dont la férocité est si souple et si bien armée, que chaque détente de leurs muscles sous leur peau chatoyante doit être mortelle.

Les Morante d'autrefois avaient été des conquistadors; leur descendant anonyme, fourvoyé dans les bas-fonds de l'existence moderne, ne pouvait plus être qu'un jeune bandit, moitié rastaquouère et moitié montmartrois. Les instincts rapaces étaient demeurés les mêmes, selon la logique indéfectible de l'atavisme qui le voulait ainsi : les énergies physiques et morales, diminuées sans doute par la mollesse de notre époque, meurtrière à toute activité, persistaient néanmoins et s'accusaient dans la beauté conservée du type héréditaire. Le fils de cette mère, sans valoir mieux qu'elle, était d'une autre race

qu'elle : confusément elle le sentait, et son amour maternel s'augmentait par cette conscience d'une infériorité qui la rendait tout heureuse.

« Fais comme tu voudras, mon chéri, lui ditelle. Tu es un homme, tu t'entends mieux que moi à tes affaires. Après tout, c'est de toi qu'il s'agit, n'est-ce pas? Pourvu que tu ne me quittes pas tout de su'te, qu'on ait un peu le temps d'être heureux ensemble, tous les deux... »

Elle lui mit les .nains aux épaules et le baisa sur les deux joues, passionnément. Lui, indiff'érent et bon prince, il daignait se laisser embrasser par sa mère, condescendant comme avec ses maîtresses. Il poussa même la générosité jusqu'à effleurer du bout des lèvres sa poudre de riz.

- Enivrée, elle s'était remise à le contempler.

« Et penser, s'écria-t-elle, qu'on peut renâcler à convenir qu'on est le père d'un gars comme celui-là!... Je le trouve beau, moi, l'homme du monde, avec ses manières 1 Ça se permet d'avoir honte et de faire le dégoûté à propos de nous !

— Laisse donc, va! ça n'a guère d'importance.

IIO LE RISQUE

— Il ne t'a donc pas regardé? il n'a donc pas vu la différence d'un gaillard comme toi avec cet espèce de blondin que sa femme lui a donné? Moi, j'ai été plus chic pour lui que cette pimbêche-là. Au moins, je lui ai fabriqué un enfant qui lui ressemble. Ça devrait le flatter. Tandis qu'elle... Oh! elle n'a pas dû beaucoup songer à lui en confectionnant ce petit bonhomme-là 1 »

René eut un rire de complaisance.

(n C'est égal, reprit-elle encouragée, si on voulait on pourrait lui raconter des choses qui lui feraient baisser le caquet, à l'émigré, comme tu dis. y>

Son fils leva sur elle son regard noir et brillant :

<c Quelles choses? 3>

Brusquement, elle parut se raviser, et, secouant les épaules, pour indiquer que cela ne valait pas la peine de s'y arrêter davantage :

(m Oh! rien, des bêtises! des ragots du vieux temps... C'est passé, ça n'a plus d'intérêt. ^

René n'était guère curieux des détails qui ne le touchaient pas très personnellement. Il n'insista pas.

« En effet, répondit-il avec philosophie, l'histoire ancienne, on s'en moque. On a trop à faire sans ça dans la vie. »

Puis, légèrement :

a: A propos, tu sais que je ne dîne pas avec toi ce soir?

— Ohl tu m'avais promis...

— Ben oui, mais qu'est-ce que tu veux? la petite m'a fait signe. Je ne peux pas la plaquer : je la trompe déjà, ça suffit.

— Alors, tu me plaques, moi?

— Sûrl Toi, tu es la maman. y>

Et il l'embrassa, pour de bon, cette fois. Il voulait non seulement qu'elle le laissât aller, mais encore qu'elle fût sans mauvaise humeur. Il était de ceux qui exigent que leurs victimes aient le sourire.

a: Allons, va! y> dit-elle.

Et elle tâcha de paraître gaie, car elle n'aurait pas voulu lui gâter sa joie en ayant l'air de souffrir de son absence. Elle avait tort d'ailleurs : il possédait la précieuse faculté d'oublier tout l'univers dès qu'il s'agissait de son propre agrément.

^ Tu ne vas pas dîner toute seule? fit-il avec une hypocrite sollicitude.

— Pas tout à fait. J'ai Mariette. Et après, elle me fera les cartes. »

Mariette était le nom de la personne indéfinissable qui avait ouvert à Morante.

René allait sortir. Avant de passer la porte, il s'arrêta :

« Dis donc, fit-il, l'enfant aura peut-être envie d'un bouquet. J'ai été nettoyé aux courses. Tu n'aurais pas un louis? »

Elle lui en remit deux, bien que sa bourse fût presque à sec; car ces bohèmes, comptant sur la générosité de Morante, avaient joyeusement dépensé les trois quarts de leur mois.

« Alors, lui demanda-t-elle, tu offres des fleurs aux femmes, maintenant? C'est un nouveau genre? y>

Il sourit d'une façon intraduisible.

« C'est bien le moins que je sois galant avec elles, répondit-il.

— Petite rosse! » murmura la mère attendrie.

Et comme il fermait la porte elle lui envoyait

encore des baisers.

e: Eh bien, fit Mariette qui rentrait en ce moment, il te sème encore ce soir, ton René?

Après tout ce que tu fais pour lui, ça n'est pas

LE RISqUE II]

chic. Tu as tort de te laisser traiter comme ça.

— Mon petit, répliqua Ariette très calme, René fait ce qu'il veut chez moi. Et je l'approuve. Tâche de te le rappeler. Si ça ne te convient pas... tu vois la rue? »

Elles se mirent à table.

f 'accord de deux êtres jeunes qui, de toutes leurs puissances et de toutes leurs affections, aspirent l'un vers l'autre, se désirent, se cherchent et s'espèrent, offre, à qui le contemple^ la plus adorable des harmonies naturelles, et la plus rare, hélas! Car rien n'est moins fréquent que la parfaite réciprocité de l'amour : d'ordinaire, il vit surtout de souffrance, d'isolement et d'élans inutiles. Un poète a comparé les âmes aux étoiles qui luisent séparées par des distances infinies et brûlent solitairement dans la nuit : c'est un bonheur inespéré quand elles se rapprochent et se ré-

LE RISQUE Ilf

chauffent, en rayonnant Tune vers l'autre la flamme dont elles sont également pénétrées.

Bonheur si charmant qu'on ne peut même pas l'envier, et qu'on le regarde plutôt avec une sorte d'extase, comme une divine aurore qui se lèverait en quelque Tempe fabuleuse, du fond d'un rêve.

Les dix-neuf ans d'Elisabeth de Valsois, les vingt-trois ans d'André de Morante unis dans la douceur d'aimer, cela faisait une félicité limpide où semblaient miroiter des fragments de ciel : la joie de la jeunesse est davantage une joie. Morante en était le spectateur ébloui.

Elisabeth ignorait la vie; André l'avait à peine effleurée. Ils avaient les curiosités et les aspirations de cet âge où l'on découvre l'amour, où c'est lui qu'on poursuit encore dans l'être aimé. André avait gardé à sa fiancée la virginité du cœur qui est la vraie virginité de l'homme; Elisabeth lui apportait le trésor de tendresse inoccupée qui s'était formé en elle, pendant des années de concentration et d'isolement, entre un père excellent, mais borné, et une mère affectueuse, trop souvent distraite de sa maternité par la coquetterie où elle s'attardait. La vie

1l6 LE RISQUE

sentimentale de la jeune fille avait besoin, plus que toute autre, d'être complétée par l'amour; elle s'y abandonnait avec plus de ferveur et d'enthousiasme qu'aucune, et pour ce qu'elle en attendait et pour tout ce qui lui avait manqué jusqu'alors.

Juillet commençait; on avait fixé le mariage aux derniers jours du mois. En raison des départs de plus en plus tardifs, beaucoup d'unions aristocratiques se célèbrent maintenant à cette époque de l'année. Il reste encore à Paris assez d'amis et d'intimes, tandis que la cohue des indifférents s'est dispersée au hasard des villégiatures.

Le sévère hôtel de Morante s'emplissait d'une odeur d'amour. C'était le rêve blanc des fiançailles, le va-et-vient des bouquets, des lettres quotidiennes, des menus cadeaux longuement choisis. Il émane des êtres heureux une espèce de lumière : le logis de la place Vauban en était tout éclairé. M. de Morante regardait André recommençant sous ses yeux le moment le plus divin de sa propre vie; il se revoyait lui-même courtisant Geneviève Van Effen, à travers les mille obstacles qu'élevaient entre elle et lui la

pudeur de la jeune fille et le rigorisme de la mère. André et Elisabeth étaient plus favorisés : on les . laissait davantage à leur bonheur, on ne les gênait que juste assez pour qu'il restât aux brefs tête-à-tête, aux semblants d'intimité, aux caresses légères dérobées, une saveur de contrebande. M"® de Valsois ne les surveillait guère; M. de Morante ne les surveillait pas du tout. A les contempler, il se laissait attendrir et rajeunir. Ces deux jeunesses, chastement enivrées l'une de l'autre, lui étaient douces à voir : elles purifiaient son imagination de tous ses mauvais songes.

Cette plénitude de contentement qu'il goûtait lui donnait une sorte de bienveillance envers la vie et les choses, qui lui faisait tout apprécier avec sympathie. Quand, par hasard, il pensait à l'ingratitude d'Ariette, c'était sans la moindre amertume : il la plaignait et il plaignait René de leur misère morale à tous deux, il ne les en méprisait pas. Il les eût souhaités heureux, sincèrement.

Ce fut dans ces dispositions qu'il reçut la lettre par laquelle le jeune homme lui demandait un rendez-vous.

Il8 LE RISQUE

Elle arriva un soir, au courrier de six heures. Le valet de chambre la lui remit avec d'autres au moment où, par aventure, André se trouvait à causer avec lui dans son bureau. Celui-ci, en apercevant l'enveloppe sur le plateau d'argent, eut une exclamation de surprise :

« Vous vous êtes donc écrit à vous-même, père?s'écria-t-il.

— Comment?

— Mais regardez la suscription de cette lettre ! Ne jurerait-on pas qu'elle est de votre main? y>

Morante, vivement, prit l'enveloppe, et vit qu'André avait raison. Oui, c'était là son écriture, nerveuse mais élégante, un peu moins ferme seulement, et enjolivée de quelques ornements parasites qu'il eût dédaignés. Et dès lors il fut sûr que la lettre était de lui, de son autre fils.

Son écriture I Encore cela qu'il lui avait pris. Encore cela pour achever la Ressemblance!

Sous le regard d'André, il mentit sans trop d'effort :

« Ma foi je ne devine pas du tout de qui c'est, » dit-il.

L'enveloppe déchirée, la feuille dépliée, il fit semblant de chercher la signature.

« C'est un client de M. Hutinel, dit-il, un richard qui a envie de notre domaine de Sologne.

— Tant mieux que ce soit un richard, répliqua André gaiement. Si c'était un monsieur à la côte, j'aurais peur. Il pourrait abuser de cette écriture-là pour signer des billets à votre nom. »

Il quitta la chambre. M. de Morante continua de lire.

La missive, assez courte, était d'une insignifiance toute protocolaire. René sollicitait un rendez-vous afin de donner à M. de Morante certaines explications qui pourraient dissiper un malentendu auquel il faisait discrètement allusion. Dans leur banalité ces quelques lignes étaient correctes et point sottes; il n'y était point question de la triste paternité, et celui auquel elles s'adressaient y était simplement appelé Monsieur. La finesse qui avait inspiré cette réserve était un trait de race encore : il y avait eu d'habiles diplomates parmi les ancêtres de René.

M. de Morante nota rapidement ces nuances.

Mais un fait dominait tout le reste : René se tournait vers lui, René semblait se séparer de sa mère pour se ranger à son avis et se mettre de son côté; il avait l'air, par sa démarche, de solli-

citer une direction, un conseil. Peut-être un meilleur instinct se réveillait-il maintenant dans l'âme du jeune homme. Jusqu'alors il avait été entièrement gouverné par l'influence maternelle, mais à présent, sans doute, l'hérédité paternelle allait prévaloir dans le conflit qui naissait de l'opposition de ses origines : le Morante fourvoyé reviendrait-il à sa race, à sa destinée, à lui-même? Le marquis lé désirait et l'espérait ardemment : à côté du bonheur que lui donnait l'autre fils, si conforme à la tradition et à l'idéal de la famille, le fils selon son cœur, la conversion de l'enfant prodigue, son retour à l'honneur et au bien seraient du bonheur encore.

Certes, M. de Morante accorderait à René, et sans retard, l'entrevue demandée. Il réfléchit pourtant qu'elle ne pouvait avoir lieu à l'hôtel même : la ressemblance du jeune homme avec lui était telle que le secret de cette paternité risquait d'être deviné, à première vue, par le valet de chambre qui introduirait le visiteur. Pis encore : André pouvait, lui aussi, dans une rencontre, surprendre la vérité.

Alors il songea au tea-room solitaire de l'avenue Malakoff, où René lui avait été présenté

par Ariette. Justement les Morante ne connais* salent presque personne dans ce quartier : leurs relations étaient toutes dans l'avenue du Bois et dans l'avenue Wagram. Il y avait bien un certain Marcel de Puylagarde, ancien condisciple d'André, qui demeurait assez près du tea-room, mais il était déjà parti avec sa famille pour la campagne. M. de Morante, après un instant de réflexion, décida de s'en tenir à l'établissement de l'avenue Malakoff, éloigné et discret.

Il prit une feuille de papier à lettre et commença d'écrire :

SMon cher 'B^né,..

Il ne pouvait plus l'appeler comme auparavant : monsieur, La démarche que le jeune homme venait de faire auprès de lui était un acte filial, le premier : cela valait un encouragement. Puisque René commençait à se conduire en fils, il devait, lui, commencer à se montrer père.

SMon cher %ené,

Votre lettre ma causé le plus grand plaisir. Je me plais à y voir lUndice de certaines dispositions que je navals pas eu encore l'occasion de constater

chei VOUS, et le désir d'une entente que moi-même je voudrais parfaite entre vous et moi. S'il en est ainsi, vous me trouvere\ disposé à tout faire pour seconder vos intentions.

Je serai heureux de vous rencontrer demain avenue éMalakoff, à l'oAfternoon-Tea où nous nous sommes déjà vus. 5\/ me répondei que si vous aviei un empêchement.

Si vous êtes libre, comme je l'espère, nous nous y retrouverons à cinq heures. En attendant, croye\ à mes meilleurs sentiments.

MORANTE.

Puis, de son écriture, si semblable à celle de la lettre ouverte sur sa table, il traça la suscription :

zMonsieur c4ndré Vuparc^

ji^", rue Clément'éMarot.

André Duparc... Non, c'était un Moran te qu'il allait peut-être sauver, racheter, et rendre à la famille, dont il était malgré tout, sous son faux nom déshonoré.

Et il sentit en lui une joie et un orgueil. Il lui sembla que ce serait pour la race un suprême triomphe, aussi beau que les triomphes héroïques

de jadis. Elle avait fleuri et fructifié au milieu du sang : voici maintenant qu'elle allait se laver de la boue jetée sur elle.

Le lendemain, n'ayant pas reçu contre- ordre de René, il se rendait au thé de l'avenue Malakoff. Pour ne pas mettre son chauffeur dans le secret de cette entrevue, il avait arrêté un fiacre automobile qui passait devant l'hôtel et» maintenant, il filait à belle allure vers le quartier de l'Étoile. Il se rappelait avec quel trouble et quelle répugnance il avait fait, une première fois, ce même chemin, pour rencontrer le fils dont il rougissait alors avant de le connaître ; maintenant il éprouvait un sentiment tout contraire, une impatience joyeuse de le revoir, de le retrouver, de prendre pour ainsi dire possession de lui par son autorité bienfaisante. Une âme à sauver, se fût dit un apôtre. Un Morante à racheter, se disait-il.

En entrant dans le tea-room, il aperçut René qui l'attendait et se leva pour l'accueillir. Morante arrivant à l'heure exacte, le jeune homme était donc venu en avance, ce qui signifiait des intentions déférentes, accusées d'ailleurs par une toilette plus soignée que celle de l'autre

jour, la correction du chapeau de soie et de la redingote gris fer discrètement fleurie. Ce qu'il n'avait pu changer par malheur, c'était l'expression inquiétante de ses beaux yeux orientaux.

« Monsieur, dit-il à Morante tandis qu'ils se serraient la main, je vous remercie d'avoir bien voulu vous déranger. J'avais grand besoin de causer avec vous, et surtout de vous présenter les excuses que je vous demande d'agréer, d

Morante fit un geste de la main.

« Oui, monsieur, nos excuses. Celles de ma mère et les miennes. i>

Le marquis sourit avec indulgence et bonne grâce :

« Alors, mon cher René, asseyons-nous, s'il vous plaît. 3)

Quand ils furent installés :

(( Monsieur, reprit le jeune homme, il faut beaucoup pardonner à ma mère. Les difficultés et les ennuis de l'existence ont altéré son caractère, et elle n'en est pas toujours maîtresse. L'autre jour, elle a mal pris vos offres généreuses; elle y a répondu d'une façon que je déplore, et qu'elle regrette elle-même à présent.

— Je l'ai déjà oubliée, répondit Morante avec bienveillance.

— Je tenais à vous faire cette déclaration, en son nom et au mien.

— Ne parlons plus de cela, interrompit-il de nouveau. Parlons de vous, de vos dispositions à propos de mes projets. Vous les avez bien compris, n'est-ce pas? :f>

René inclina la tête en signe d'assentiment respectueux.

« Alors que comptez-vous faire, mon cher enfant? d

C'était la première fois que Morante employait avec René ce mot qui n'était pas seulement une appellation affectueuse, mais aussi un aveu volontaire de sa paternité. Sous sa forme amicale, l'interrogation était directe et précise, et il considérait son fils bien en face en la formulant.

Il lui sembla que le regard équivoque des trop beaux yeux cherchait à se dérober encore, mais ce fut avec un accent d'apparente franchise que le jeune homme lui répondit :

« Je suis décidé à vous obéir. »

Il fallait l'en croire. C'était le moment de parler à cette âme avec toute la fermeté et toute la

bonté qui sont nécessaires pour entraîner une conscience hésitante, forcer l'accès d'un cœur où nulle parole salutaire, nulle saine influence n'avaient pénétré jamais, qu'aucune inspiration noble n'avait encore visité.

Le tea-room était silencieux et désert; sur la petite table les tasses avaient été posées; la fille de service s'était retirée : accoudée à son comptoir, elle tournait le dos aux deux hommes. Personne en ce moment ne faisait attention à eux. Même au dehors le calme était absolu : les équipages et les autos cessaient pour un moment de rouler dans l'avenue. La chaleur de juillet pesait sur toutes choses; on devinait l'énorme Paris somnolent sous une lumière de cinq heures, aussi implacable que celle de midi.

m Mon cher René, dit M. de Morante, écoutez-moi. »

Il causait, en baissant un peu la voix, moins par précaution inutile que par une sorte de pu- 1 deur, à cause des choses qu'il avait à dire.

£1 Mon cher René, je dois vous parler en toute franchise. Quand vous êtes entré dans ma vie je ne vous ai point accueilli avec des dispositions paternelles, mais avec le strict sentiment

de justice dont j'ai fait la règle de mes actes. J'ai compris seulement que j'avais des devoirs envers un être qui était né de moi à mon insu, que je n'avais pu apprendre à aimer, mais auquel ma protection était due par le seul fait de cette naissance. Ces devoirs, je n'ai pas songé un instant à les discuter : vous en avez eu la preuve.

— Oui, monsieur, et soyez certain que ma reconnaissance...

— Ce n'est pas pour vous entendre parler de reconnaissance que je vous dis tout cela. C'est pour vous bien faire comprendre mes intentions actuelles. Cette paternité du cœur qui n'existait point en moi jusqu'alors, je la sens à présent : elle est née, elle se développe, elle occupe ma pensée, elle exercera, j'en suis certain, une action sur ma vie. Il ne tiendra qu'à vous qu'elle passe au premier rang de mes affections. Je puis chérir deux fils — inégalement, je vous l'avoue. Il y a plus longtemps que l'un est mon fils. »

Par pudeur pour la mémoire de Geneviève autant que par égard pour les susceptibilités filiales du jeune homme, il s'abstint de donner la vraie raison : l'abîme qui séparait les deux mères dans son cœur.

« Je me contenterai de la seconde place, et je serais bien heureux de l'obtenir, » répliqua René avec une modestie qui ne manquait ni d'à-propos ni de grâce.

M. de Morante eut un demi-sourire de contentement, comme il arrive lorsqu'on entend une chose heureuse et juste.

a: Mon cher enfant, reprit-il tandis que sa main pressait légèrement celle de René, je crois qu'il y a dans le hasard de notre réunion un signe manifeste du destin. Car nous ne devions nous rencontrer jamais, selon les vraisemblances. Eh bien, il ne faut pas que le bénéfice de cette espèce de miracle soit perdu — perdu pour vous, surtout. Voici le moment de nous parler cœur à cœur, âme à âme, et véritablement de père à fils. Le voulez-vous, dites? »

Le regard mobile des trop beaux yeux parut enfin se fixer dans une expression adoucie. Les êtres jeunes et qui ne demandent qu'à vibrer sont capables un peu de tous les sentiments, et même des bons. D'ailleurs, la parole de Morante exerçait une espèce de séduction austère sur l'oreille de René : il n'était pas habitué, par l'éducation reçue de la pauvre Ariette, à ce qu'on

lui tînt ce langage d'une caressante autorité. « Pour que nous nous rapprochions tout à fait, pour que vous soyez réellement, complètement mon fils, il faut que vous ayez la vie digne et inattaquable qui convient à un Morante. Vous n'en portez pas le nom; je voudrais vous le donner que je ne le pourrais pas : les lois s'y opposent. Mais je reconnais en vous notre race, et je vous offre le moyen de prendre votre rang véritable dans la société. Le voulez-vous?

— Votre bonté me touche profondément, monsieur, répondit le jeune homme, sincère en cet instant.

— Il faut pour cela que vous ayez le courage de m'obéir. Il est nécessaire que vous quittiez Paris, la France et... votre mère... Ne craignez rien, mon enfant : ce n'est pas moi qui vous ferai entendre le moindre mot offensant pour votre sentiment filial. Mais vous ne sauriez trouver chez vous ni la direction ni l'appui qui vous sont nécessaires, et vous y êtes exposé, en revanche, à subir certaines influences auxquelles je voudrais vous voir échapper. Vous n'y êtes pas défendu contre certaines relations périlleuses... Je vous demande de faire appel à votre

énergie pour rompre avec tout cela. Allons, mon enfant, écoutez-moi, soyez ferme, soyez loyal, soyez honnête. Je vous jure que vous n'aurez pas à vous en repentir. »

A mesure que M. de Morante parlait, le regard insaisissable semblait s'être retiré peu à peu au fond des beaux yeux d'Orient. Il ne s'attachait plus, fasciné comme tout à l'heure, sur celui qui disait ces choses austères avec son accent de persuasion caressante. René regardait en luimême, et deux images passaient et repassaient dans un chassé-croisé, au fond de sa pensée.

Liliane d'Herbeuil, toute blonde, toute fillette, toute « gosse » sous sa grande capeline rose qui laissait entrevoir, dans un fouillis de plumes, de rubans et de fleurs, une petite figure frêle, dévorée par deux yeux immenses. Maria Galinetti, une beauté italienne déjà flétrie, visage ravagé par une quarantaine orageuse, corps de statue indestructible qui défiait le temps insolemment.

Liliane, dans sa vie, représentait, sinon l'amour, du moins le joli caprice. C'était cette ancienne soubrette que son maître, un vieux Parisien, venait de lancer. René la trompait de

temps à autre, le plus souvent par principe, car il avait appris de bonne heure que l'infidélité fait la principale force d'un amant ou d'une maîtresse, mais ces passades ne faisaient que raviver son goût pour elle.

Maria représentait l'intérêt et l'avenir. Il était la dernière passion de cette femme qui, malgré l'âge, demeurait encore belle et violente comme les implacables amoureuses de son pays. Elle occupait dans le demi-monde une place à part : intelligente, instruite, d'un orgueil infernal, elle avait l'envergure d'une aventurière, et passait pour avoir manipulé des secrets d'État. Ses amis, peu nombreux mais illustres, l'avaient faite riche. Elle n'en avait gardé qu'un seul, gouverneur d'une province voisine du Caucase. René la trouvait épousable — pour lui.

Il la rencontrait rarement. Il ne voulait pas la laisser user dans un bonheur trop régulier une passion qui, pour s'exalter autant qu'il le souhaitait, devait rester inassouvie. Il s'agissait de l'affoler jusqu'à ce qu'elle lui proposât le mariage pour l'avoir bien à elle, car, instruit par les leçons d'Ariette, il employait en amour la tactique des filles.

chose de si peu sincère à la lueur de ses prunelles noires. Cela suffisait pour convaincre celui qui se penchait anxieusement sur cette âme qu'il n'en découvrirait jamais le fond. Il y aurait toujours en elle une arrière-pensée qui refuserait de se livrer, qui reculerait toujours plus loin, dans la profondeur des yeux insondables, qui se blottirait dans les recoins obscurs de la conscience. A cette minute, le marquis se rendit compte que jamais il ne connaîtrait tout à fait son fils.

Que pouvait-il faire néanmoins? Presser René de questions pour qu'il se défendît, qu'il cherchât un refuge dans le mensonge? Mieux valait avoir l'air de le croire et le prendre pour ce qu^il se donnait : honnête et véridique. C'était encore, après tout, le meilleur moyen de le faire devenir tel.

« Soit, dit-il. J'ai votre promesse de partir aussitôt que vous aurez décidé votre mère, et de suivre en tout mes indications?

— Je m'y engage. »

Tous deux sortirent et marchèrent quelques pas sur le trottoir. Ils croisèrent un passant auquel ils ne firent pas attention et qui travcr-

LE RISQUE I^f

sait l'avenue. Arrivé de l'autre côté, il se retourna et les considéra longuement, tandis qu'ils s'éloignaient.

C'était André de Morante. Il venait de voir son ami Marcel de Puylagarde, qui se trouvait de passage à Paris, justement.

Ce n'était pas la première fois qu'il rencontrait René. Il l'avait aperçu deux mois auparavant au pesage d'Auteuil, entouré de femmes qui semblaient s'intéresser plus à lui qu'à la course. Il avait été frappé, lui aussi, par l'extraordinaire ressemblance du jeune homme avec le marquis de Morante; l'idée qu'elle suggérait à tout le monde avait traversé son esprit. Il n'avait pas voulu s'y arrêter.

Il lui en eût trop coûté de l'admettre. Le sentiment qu'il avait pour son père était presque aussi ombrageux que celui qu'il gardait à la mémoire maternelle; il se composait aussi de pudeur et de respect. Certes, il n'était point assez sot pour conserver des illusions ou des préjugés sur la vertu des mondains à Paris; en ce qui concernait Morante, il avait été pleinement édifié dès le collège parles conversations des « grands » . Ceux-ci, qui mettaient leur gloire à connaître les

divertissements des hommes, en attendant de les pouvoir partager, lui avaient rappelé souvent la légende parisienne du marquis, dont le passage dans la vie élégante avait fait sensation avant son mariage. Ils répétaient à André des détails et des noms surpris dans les propos de leurs pères, qui ne se gênaient pas assez devant eux; ils s'amusaient à le faire rougir alors comme une fille.

Mais André s'était efforcé d'oublier ce qu'il avait pu apprendre malgré lui. Il ne voulait voir Morante que tel qu'il lui était toujours apparu au foyer de famille : grave, tendre, chevaleresquement épris de sa femme tant qu'elle avait vécu, puis fidèle pieusement à son souvenir.

Tout ce qui altérait cette image, il l'éliminait de sa pensée, de sa mémoire.

Il répugnait davantage encore à admettre que le marquis avait pu donner à sa mère une rivale indigne; la supposition prenait à ses yeux l'apparence d'un sacrilège. Toutes ses pudeurs de fils se révoltaient à cette idée.

Justement, la semaine d'après, le hasard lui fit rencontrer René avec Ariette. C'était aux Champs-Elysées; il se trouvait assis à la terrasse

d'un bar américain pour boire un gobelet de pale aie. Tandis qu'il avalait à petites gorgées l'amère et brune boisson, le couple qui passait s'arrêta et vint s'asseoir auprès de lui. Ariette commanda deux « Pousse-l'amour », non sans adresser au barman, figé d'impassibilité sous sa veste de toile blanche, les plaisanteries que l'énoncé de la consommation justifiait. René dut la rappeler à l'ordre par un autoritaire : « Tiens-toi, maman, je t'en prie. » Ainsi donc, c'était la « maman » du beau jeune homme, cette grasse commère au verbe indécent, baguée et bijoutée comme une vieille proxénète, et qui riait d'un rire de la gorge en disant des obscénités. Ce serait avec elle que François de Morante aurait trompé Geneviève? André haussa les épaules et se traita de fou pour avoir cru un instant à la possibilité de cette chose monstrueuse.

D'ailleurs, le soir même il voyait Elisabeth. Un seul regard de la jeune fille sut lui faire oublier ses chimères.

Aujourd'hui, voici que le hasard avait ramené devant lui ce jeune homme, et, cette fois, il était accompagné de son père. La ressemblance inouïe de René avec le marquis de Morante était déjà

138 LE KISQUE

un fait assez troublant, mais qu'il le connût et qu'il fut connu de lui, cela prêtait une force redoutable à la supposition qui, de ce moment, devenait presque une certitude. Enfin, en les croisant, André avait cru entendre Morante appeler son compagnon : mon enfant. Simple terme d'amitié et de protection s'il eût été adressé à tout autre. Mais à celui-là, que n'importe quel passant aurait pris pour le fils de l'homme qui lui parlait!...

« C'est son fils, se dit André. C'est mon frère. »

A cette pensée, ce ne fut pas une révolte, mais une grande tristesse qui lui vint à l'âme. Il se sentit vaguement dépossédé, d'une manière irrévocable. Pour son père, il n'était plus le seul. Hélas! il ne l'avait jamais été. En une minute, toute sa vie changeait, dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Et ce fut un instant de détresse si absolue qu'il en oublia son amour. Elisabeth de Valsois cessa d'exister pour lui, pendant qu'il restait accablé, stupide, planté sur la bordure du trottoir, à regarder dans le vide sans voir, sans entendre, souffrant simplement.

La famille, cette chose sacrée et toute-puis-

Sânte qu'on l'avait habitué à mettre au-dessus de tout, venait de recevoir une irréparable atteinte. Il y avait, entre son père et lui, un secret sur lequel il n'oserait jamais l'interroger, mais qui empoisonnait de son mystère leur vie commune. Sa mère n'avait pas été la seule affection de Morante; il lui avait donné une rivale. Pour souffrir moins, André essayait de se convaincre que la liaison avec Ariette était antérieure au mariage du marquis, qu'elle appartenait à ce passé de jeune homme dont on lui parlait souvent au collège pour le taquiner. Mais il doutait l'instant d'après; de René ou de lui, quel était l'aîné ? il n'en savait rien. Le type brun de l'autre était peut-être cause qu'il paraissait de deux ou trois ans plus âgé que lui.

En tout cas, ce n'était pas lui, André, le vrai Morante, malgré le nom, malgré le titre, malgré la loi. C'était le fils de la courtisane qui avait en propre le plus bel apanage : non pas la fortune, mais l'atavisme glorieux manifesté dans son aspect, dans sa voix et son geste. Il s'écrasa dans une pensée d'affreuse humilité. Il aurait pleuré de se trouver l'inférieur de cet être qui, pour tout le reste, appelait le mépris, mais que

le privilège usurpé de la race élevait pourtant au-dessus de lui.

Puis, du profond de son cœur, une poussée de haine monta; dans le secret de sa conscience, il se sentit devenir fratricide. Ce jeune homme qui tout à l'heure n'était qu'un fiancé candidement amoureux, ce Parisien dont l'extérieur était d'élégance discrète et de bon ton, si bien en harmonie avec la douceur et la frivolité du décor, détesta le frère impossible à renier, aussi mortellement que Thyeste détestait Atrée. Il aurait voulu le rencontrer, le provoquer, se battre avec lui... le tuer. Folies! Mais la civilisation a beau faire, elle n'empêchera jamais que la jalousie — la jalousie qui, selon les âges, nous met à la main le couteau de silex ou le revolver — ne soit, de toutes nos passions, la plus essentielle à notre humanité.

i E Merry Club dressait sa façade importante dans une des avenues qui rayonnent de l'Étoile vers le quartier des Ternes. C'était une bâtisse du plus somptueux mauvais goût : quelque architecte péruvien avait dû présider à sa construction, pour le compte d'un nabab atteint de la folie de la pierre. Une décoration ambitieuse multipliait, de la base au faîte, les ventres, les bosses et les saillies de toute espèce; le moellon triomphait avec insolence, et tout l'édifice arborait une blancheur blessante pour les yeux. La grille dorée, qui eût fait merveille dans une exposition

de ferronnerie, était gardée par un portier d'une architecture aussi lourde que l'hôtel lui-même ; elle s'ouvrait sur les magnificences de l'antichambre et de l'escalier. Les étrangers auxquels on faisait visiter ce temple du baccarat pour les affriander, admiraient, du rez-de-chaussée au premier étage, la salle des fêtes, le théâtre, les bains séparés pour les deux sexes. Car le Merry Club était un cercle mixte, et cette nature hermaphrodite assurait son sucfcès, tout en compromettant sa durée, que les susceptibilités de la police rendaient fort précaire.

Quant aux heureux adeptes, dûment autorisés à se faire décaver autour du tapis vert, aux membres authentiques de l'Association Sportive, ainsi que le fastueux tripot se dénommait pudiquement, ils dédaignaient ces bagatelles de la porte et pénétraient tout droit dans le sanctuaire. Immense, à côté du salon de lecture étriqué, où l'on cherchait vainement des journaux et du papier à lettres, la salle de jeu affichait sa prépondérance; elle était à la fois l'église et l'usine. L'aspect en était curieux, à cause du public.

Non pas des joueurs, assurément. A quelque monde qu'ils appartiennent, Parisiens ou cosmo-

polîtes, bourgeois ou rastaquouères, ils se ressemblent tous. Leurs physionomies arrivent à se confondre, dans la préoccupation d'un coup de deux ou d'un faux tirage. Mais les joueuses attiraient et retenaient le regard.

Il y avait là une Espagnole, mime et ballerine, admirablement belle après quarante ans, habillée d'un simple « tailleur » et portant une fortune à ses doigts, une autre à ses oreilles; une princesse polonaise qui conservait dans Tâge de la sagesse des goûts originaux, fort grande dame, d'ailleurs ; une femme très légitime, au type juif, un peu meurtri; une ancienne gloire de Cythère devenue respectable, accompagnée d'une fille qui, disait-on, n'avait pas encore cessé de l'être; une duchesse romaine, épouse divorcée d'un des premiers écrivains de l'Italie, et enfin tout un lot de figurantes, parmi lesquelles deux actrices honoraires qui, faute d'engagement, ne jouaient qu'au Merry Club les ce utilités D du baccarat; elles y passaient leur vie, vêtues dans le genre des employées, et, de pauvre mine, risquaient bravement les louis de l'administration.

Toutes pontaient ferme, plus enragées que

les hommes. L'Espagnole en « tailleur », aux perles dignes d'une Begum, perdait coup sur coup, sans sourciller, sans que le plus léger tressaillement dérangeât l'harmonie de ses lèvres pulpeuses et de ses joues impériales. Pourtant, quand le banquier passa encore une fois, elle proféra, avec la voix qui encanaillait sa beauté, la rude parole qui affirma jadis l'héroïsme de la garde, et, de fait, cette soirée était pour elle une espèce de Waterloo. La princesse polonaise se désintéressait du jeu, absorbée dans quelque fantaisie nouvelle, distraite probablement par la duchesse romaine, qui dressait au-dessus de la table, en face d'elle, son buste de guerrière, drapé d'étoffes lamées.

Tandis que le commissaire des jeux surveillait la partie, le président, comte de Chavière, gentilhomme de casino avantagé d'une barbe à la François Porbus, se promenait les mains derrière le dos, causant avec le secrétaire, un rougeaud jovial. C'était, celui-là, un vieux renard du Palais, conseiller précieux pour le cercle à cause de son inépuisable sac à malices juridiques, et fécond en citations latines.

a: Dites donc, mon vieux, ça ne va pas. La po-

lice a fait aujourd'hui une descente au Portugais : on a l'intention de le fermer, parce qu'il est mixte, comme nous.

— Hodie mihi, cras tihL

— Ça n'a pas l'air de vous toucher beaucoup ce que je vous raconte là?

— Dame, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Si la Préfecture veut nous boucler, comme il est probable qu'elle aura consulté d'abord le ministre, nous serons vaincus d'avance. Et vous savez le proverbe :

« Una salus viens, nullam sperare salurem, »

— Très joli, votre latin! N'empêche que c'est assommant d'être toujours sur le qui-vive, de s'attendre tout le temps à voir arriver des messieurs corrects qui nous confisqueront nos enjeux et nos jetons, le sourire sur les lèvres.

— Eh bien! nous ferons comme eux, nous aurons le sourire. Si on nous chipe notre matériel, nous finirons la soirée par un bal: il y a des dames charmantes. Ou par un concert. Gustave, notre croupier, est un ancien élève du Conservatoire, et, justement, nous avons ce soir le gros Chose de l'Opéra, et la petite Machine des Variétés;

ils sont même en train de perdre ce qu'ils veulent.

— C'est le jeune Duparc qui perd, lui!...

— Le fils de cette bonne Ariette? Il a donc de l'argent, ce gamin-là?

— Mon cher, il est si joli garçon!,.. Dans un cercle de femmes... Et puis on dit que sa maman, en cherchant dans ses souvenirs, lui a retrouvé un père... Un vrai cadeau à faire à un enfant...

— Qui ça, le père?...

— Le marquis de Morante.

— Ça n'est pas du cercle, ce nom-là... Union ou Jockey.

— Oui, le vieux jeu. »

Us se rapprochèrent de la table, a: Sapristi! fit Chavières.

— Quoi donc?

— Regardez-le donc, le petit! il se vide, il se dégonfle.

— Comme il est pâle!

— Dame, quand on perd cinq cents louis...

— Mâtiche! Et il joue sur parole?

— Tout juste.

— Dites donc, est-ce que c'est solide, la parole de M. Duparc?

— Je ne vous engagerais pas à bâtir une mai- ] son de rapport dessus. Mais il y a le père... Tiens, ! il s'en va, l'enfant. Il n'en veut plus. |

— Je comprends. » Vv ' René traversa la salle. Son visage était devenu i

verdâtre sous la patine brune de son teint^ il ^ " serrait les lèvres. Il descendit l'escalier tout d'une pièce, prit au vestiaire sa canne et son ;>

chapeau, franchit la porte du club. ^ ^

Il lui restait encore de quoi payer une voiture. $

Une Victoria s'était arrêtée devant le Club, en . ^ ' attente. Il la prit. (1 '

« 1 2, rue des Belles-Feuilles, >> dit-il au cocher. ^

Affalé sur les coussins, il s'anéantissait dans un abrutissement total. 11 venait de vivre une journée atroce : tout lui avait claqué dans la main; toutes les catastrophes s'étaient donné rendez-vous pour l'assommer ensemble.

Les courses, d'abord. Il avait joué deux chevaux sur un petit hippodrome de banlieue : l'un n'avait pas couru, l'autre, après avoir mené le train dans un style digne des grands jours, avait fait panache. Énervé à en pleurer presque, il avait couru, pour se retaper, au Merry Club, escomptant un chemin de fer réparateur. Juste-

ment il y avait un banquier, et les banquiers lui portaient la guigne. Sitôt assis, il s'était mis à jouer comme un sourd, ou plutôt comme un aveugle, avec une incohérence qui lui valait les injures de ses voisins de tableau. Il ne les relevait pas, il ne les entendait pas, il jouait et il perdait : il perdait comme dans un cauchemar. Autour de lui, on haussait les épaules. Il continuait, il s'enfonçait de plus en plus; il ne voyait même plus son point : il ne distinguait que la figure glabre et grimaçante du banquier, une espèce d'Arménien laid à vous donner envie d'excuser les massacres de ses compatriotes.

Enfin, ses poches vidées, il se levait, demandait à payer le lendemain et sortait.

Qu'allait-il devenir? Sa mère ne possédait qu'une petite rente incessible et insaisissable, souvenir que lui avait laissé la générosité prudente d'un ami; elle venait d'engager ses bijoux pour payer de vieilles dettes, qui s'étaient mises à crier trop fort. Demander les dix mille francs à Morante? C'eût été de la folie.

C'est alors qu'il s'était souvenu de Liliane d'Herbeuil. Celle-là certainement ferait pour lui ce qu'elle pourrait : il la connaissait bien. Mais

que pourrait-elle? Serait-elle là seulement?

Pourvu qu'elle ne dînât pas dehors !

Il abaissa la glace de la portière, passa la tête :

« Dépêchez-vous, cocher, nom de D...! »

Voici l'Étoile, voici l'avenue Victor Hugo.

Voici enfin la rue des Belles-Feuilles, le petit hôtel. Il y a de la lumière à la fenêtre du cabinet de toilette : Liliane doit être là. Les dix mille seront donc payés. Ce qui reste d'honneur à M. René Duparc sera sauf, grâce à une combinaison où ce pauvre honneur va être un peu compromis.

Le jeune homme sonne à la grille. On vient.

« M""^ d'Herbeuil est là? demande-t-il.

— Oui, monsieur, » répond de mauvaise grâce une lourde servante, qui n'aime pas René, parce que les amants de cœur, outre leur immoralité, ne donnent jamais de gros pourboires. Mais il s'agit bien de l'humeur de Julie! Sa dernière pièce de cinq francs sacrifiée entre les mains du cocher, René bouscule la domestique marmonnante, grimpe l'escalier en trois bonds; il entre dans l'officine des élégances, où cette chère Liliane vient de se faire sa beauté du soir.

m C'est toi, chéri! s'écrie-t-elle. Veine que je

IfO LE RISQUE

ne sois pas encore sortie! On dîne ensemble? je suis seule.

— Ma pauvre Liliane, si tu savais!...

— Quoi? qu'est-ce que c'est?... Mais je n'avais pas remarqué, tu es tout pâle, tu as l'air d'un fou!... j'ai peur... Parle vite.

— Écoute. 3)

Il dit le désastre, et les dix mille francs à trouver tout de suite, et l'impossibilité de les demander à Morante ou à sa mère. Il n'eut pas la peine de lui adresser sa requête. Elle comprenait que s'il était là, c'était qu'il venait les chercher, et elle trouvait cela absolument naturel.

(( Ah! si je les avais, ces sacrés dix mille! »

Comment, elle ne les avait pas?

Elle expliqua, toute confuse :

« Tu sais bien que le Sénateur ne me donne guère d'argent. »

C'était le surnom affecté au protecteur de Liliane, personnage considérable dans le commerce des pâtes alimentaires.

m Ce que je lui demande, il me le paie, mais c'est tout. Quand il a réglé pour deux ou trois cents louis de factures, il trouve qu'il en a fait assez.

LE RISQUE Ifl

— Alors, je suis fichu, » proféra stoïquement René.

Ce beau calme fit venir des larmes aux grands yeux vides qui le regardaient ingénument :

a: Non, chéri, je ne veux pas que tu dises que tu es fichu... Écoute, j'ai une idée.

— Toi?

— Mais oui. Le Sénateur m'a donné un collier, tu sais bien, celui que j'avais à dîner, l'autre jour.

— Oui, ma mère assure qu'il vaut trente mille.

— Trente mille? Ohl que je suis contente I Nous allons le vendre.

— Non. Emprunte dessus, plutôt.

— Si tu veux. Seulement, voilà : il ne faut pas qu'il s'en doute, lui : ça pourrait me coûter ma rftuation. il y a moyen de s'arranger. Je l'ai fait copier, ce collier-là, pour ne pas le traîner quand je soupe à Montmartre ou à l'Ange Gabriel. Et c'est du bon ouvrage : pour voir que c'est du toc, il faut être un peu plus malin que le marchand de tapioca. Alors je vais garder la copie, et j'enverrai le vrai à Londres. Ici on ne me prêterait pas assez dessus. Et puis, ça ferait sûrement des histoires.

If2 LE RISQUE

— Oui, mais ce sera long tout ça. Et moi je ne peux pas attendre. Pense donc, une dette d'honneur! Ça se paie tout de suite. i>

Avec quelle conviction il prononçait ces mots : une dette d'honneur!

« Alors, comment faire? :& reprit Liliane désolée.

Elle réfléchit un instant.

« Il y a bien la dame de la rue de l'Arcade, qui me dit chaque fois qu'elle me rencontre aux courses : a Ma chère enfant, chez moi vous ga- « gnerez ce que vous voudrez, quand vous vou- « drez. » Et même elle ajoute souvent : a: Vous « savez, si jamais vous avez un embarras d'aro: gent, il faudra venir me trouver : je vous ferai « une avance. i> Je pourrais y aller demain.

— Pour qu'elle te lâche un billet de mille, répliqua René sans discuter le fond de la proposition. De quoi payer tes chapeaux du mois ! Pas pratique... Attends donc! moi, j'ai une idée aussi.

— Oh! tant mieux! tu es si intelligent, chéri!

— Je connais beaucoup le père Lippmann.

— L'usurier?

— Oui. Je lui ai fait faire deux ou trois bonnes

LE RISQUE If 3

affaires avec des camarades. Je sais qu'il me rendrait volontiers service, si je lui donnais une garantie, bien entendu... Une garantie... Oh! mais, je l'ai, et fameuse!

— Dis, chéri.

— Ce serait trop long à t'expliquer. C'est quelqu'un que tu ne connais pas... Allons, tout peut s'arranger encore. Et pour envoyer le collier là-bas, as-tu quelqu'un de confiance?

— Oui. Léo, le bijoutier, celui qui me l'a copié justement, va à Londres cette semaine. Je le lui donnerai en lui promettant cinquante louis pour la commission. Il faut qu'il en tire au moins douze mille : tes dix mille à toi, ce que tu donneras au père Lippmann et son petit cadeau à lui.

— Bravo, c'est une affaire entendue.

— Alors, ça va?

— Ça va. »

Elle lui jeta les bras autour du cou et le baisa aux lèvres, longuement.

« Oh! chéri, chéri, comme je t'aime! »

Ce ruffian et cette fille étaient beaux; le baiser qu'ils échangeaient en ce moment était sincère. A travers l'ignominie de la scène, un peu

If4 LE RISQUE

d'amour jeune et vrai rayonna, comme la lueur d'un météore à travers les miasmes d'un marécage.

Liliane jugea l'occasion favorable pour risquer une prière :

a: Si tu savais comme je serais heureuse de t'avoir à moi tout à fait! Vois-tu, des fois tu es méchant avec ta Liliane.

— Mais non, mais non, » fit-il en lui mordillant la bouche.

Elle frissonna d'un plaisir de bête, puis revenant à son idée fixe de femme jalouse :

(n Si, si, tu t'amuses à me faire de la peine. Tiens, par exemple, quand tu te montres exprès devant moi avec ce vieux tableau d'Italienne.

— La Galinetti? Ce que je m'en moque, au fond!

— On ne dirait pas, à vous voir... Sais-tu que j'ai quelquefois envie d'écrire à son Cosaque pour vous dénoncer, quand il vient à Paris? Il te tuerait, mon pauvre chéri, tu verrais... Oh! j'ai beau n'être qu'un tout petit bout de femme, je suis mauvaise, quand il faut... C'est parce que je t'aime. »

Pour René, blasé déjà sur les joies amoureuses, c'était une volupté étrange que d'en-

LE RISQUE Iff

tendre cette maîtresse, jolie et passionnée, le menacer gaiemeAt de mort avec un regard tendre, entre deux baisers lascifs. Ses nerfs venaient d'être terriblement secoués par les émotions de cette. journée. Il se déchaînait en lui une tempête de désirs, à laquelle il ne pouvait plus résister. Il étreignit Liliane.

« Tais-toi, tais-toi, moi aussi, je t'aime. Et je n'aime que toi, entends-tu? »

Les existences honnêtes ne connaîtront jamais ces instants d'amour-là...

Liliane, devant la glace, se rajustait.

€ On dîne ensemble ce soir, n'est-ce pas? Je t'invite. »

René eut un scrupule correct :

« C'est que je ne suis pas en habit.

— Ça ne fait rien. On ira dans un petit caboulot. »

Le couple descendit l'escalier sous le regard torve de Julie, la cuisinière, qui dit à la femme de chambre, Louise, presque à haute voix :

(( Il la mettra sur la paille. »

A quoi Louise, romanesque, répondit :

« Qu'est-ce que ça fait, si Madame a du bonheur avec ce garçon-là?

IÇ6 LE RISQUE

— Vous la soutenez toujours, vous.

— Oui, j'aime Madame parce qu'elle a commencé par être boniche... Ça encourage... Ça prouve que dans toutes les situations on peut arriver. »

L'électrique, commandée pour huit heures, attendait, rangée le long du trottoir, depuis un moment. Liliane et René y montèrent. La voiture fantôme s'en alla, glissant dans la nuit violemment parfumée par les odeurs des tilleuls qui arrivaient de l'avenue. Et cette senteur, magie des clairs de lune germaniques, qui s'insinue comme un effluve de sensualité dans l'âme des Gretchen adolescentes, énervait les amants avilis mais sincères qui, dans l'ombre de la voiture, rapprochaient leurs genoux. Hélas! le bonheur ne choisit guère quand par hasard, un instant, il se pose.

René ne rêvait plus que d'un amour éternel avec Liliane. Il se ralliait à la proposition de Morante : il partirait pour la Tunisie; dès qu'il aurait de l'argent et qu'il serait installé, il ferait venir son amie. Ils s'aimeraient sous ce merveilleux ciel de l'Afrique du Nord, dans des pays où les nuits sont de gaze bleue, trouées par

LE RISQUE Ify

de plus larges étoiles. Il ferait cela sitôt qu'il aurait payé sa fameuse « dette d'honneur » avec l'argent que lui avancerait Lippmann. L'usurier était un assez bon diable : il s'exécuterait galamment lorsque René lui aurait apporté la garantie souhaitée, une lettre du marquis de Morante.

Cette lettre, il la fabriquerait aisément luimême, grâce à l'identité de leurs écritures, aussi complète que celle de leurs visages. Il lui suffirait de s'appliquer un peu. Tranquillisé sur son avenir, possesseur d'une femme qui serait heureuse de le suivre et qui, décidément, lui plaisait plus que toute autre, il ne demanderait pas mieux que de devenir honnête selon le désir paternel.

Il rêvait, dans cette nuit si favorable au rêve, d'une idylle et d'un faux.

Le surlendemain matin, M. David Lippmann se faisait annoncer chez M. de Morante.

Sur l'ordre du marquis, le domestique introduisit un homme d'une cinquantaine d'années, avantagé d'une barbe incolore qui encadrait un visage débonnaire. M. David Lippmann était un

If8 LE RISQUE

Shylock dépourvu de romantisme et de férocité. Jamais il n'eût songé à extirper une livre de chair à un débiteur récalcitrant, la viande humaine n'étant guère négociable à une époque qui n'en est encore qu'aux boucheries hippophagiques. Le quatre cents pour cent lui avait toujours suffi à couvrir ses risques et à lui assurer de raisonnables bénéfices. Il pratiquait dans son commerce d'argent une sorte d'honnêteté et se piquait de donner toujours à sa clientèle de loyales espèces ou du papier véridique de la Banque; jamais de crocodiles ni de pianos.

Même il était humain et n'avait à se reprocher la mort de personne, à la différence de tant de ses confrères usurio^-s, pour lesquels on se tue encore plus souvent que pour les jolies femmes. A tout prendre, il était dans son genre spécial un brave homme.

C'était aussi un homme de famille et d'intérieur. Toujours à la différence de ses confrères, qui prennent à tâche de justifier l'admirable portrait de l'usurier dans Balzac, il n'entretenait pas le moindre petit rat et ne dilapidait point ses économies avec Malaga ou Carabine. Il semblait avoir, au lieu de coffre-fort, un bas de laine.

Chaque dimanche on l'apercevait, lui, son épouse mamelue et leurs deux mioches aux longues oreilles, dînant dans un restaurant modeste de la rue Richer, sorte de marchand de vin dont la cuisine était succulente. Puis il se rendait, toujours en famille, à l'Odéon ou à la Comédie- Française, avec des billets dont lui faisaient hommage des journalistes qui avaient été l'objet de sa philanthropie.

Tel était le personnage, sympathique en somme, qui se tenait debout devant le marquis de Morante, modeste comme il convenait et respectueux, mais nullement gêné. Le métier qui le faisait parfois honnir, bien à tort, lui permettait de se sentir partout à son aise : tout homme, si haut placé qu'il fût, lui représentait un client, donc un obligé possible. Le mondain le plus triomphant et le plus dédaigneux ne saurait dire qu'il n'aura jamais besoin d'un usurier. Louis XIV eut besoin de Samuel Bernard.

M. de Morante fit asseoir Lippmann et lui demanda le but de sa visite.

a: Monsieur le marquis, répondit-il cérémonieusement, je tiens une sorte de banque, d'agence privée : je m'occupe surtout de prêts.

l6o LE MSQUE

C'est même la nature de ma profession qui me vaut l'honneur de vous présenter aujourd'hui mes respects... }»

Il vit que Morante ébauchait un geste, et reprit avec un sourire humble, mais non sans finesse :

« Oh! soyez tranquille, monsieur le marquis, je ne viens pas vous faire des offres de services. Je ne me permettrais pas... Non, en fait de services, je voudrais plutôt vous demander de m'en rendre un, assez important, et dont je vous suis reconnaissant à l'avance. »

Ces façons mystérieuses et complimenteuses intriguaient Morante en l'agaçant.

« Veuillez me faire connaître votre affaire, monsieur, répondit-il sur un ton de sèche politesse. Je verrai s'il m'est possible de vous être agréable.

— Voici, monsieur le marquis. Hier matin, à la première heure, j'ai reçu la visite d'un jeune homme qui est un peu de mes amis, M. René Duparc...

Morante tressaillit.

« Ah! vous le connaissez beaucoup ?demandat-il la voix troublée.

LE RISQUE l6l

— Assez, répondit le marchand d'écus qui l'observait. Il m'a déjà présenté quelques personnes de ses relations, avec lesquelles j'ai fait affaire. C'est un jeune homme fort distingué, fort élégant.

— Alors, monsieur?

— Je suis heureux que vous le connaissiez aussi. Précisément, il s'est recommandé de vous pour la démarche qu'il faisait hier auprès de moi. y>

Ce disant, il regardait Morante sans perdre son attitude obséquieuse. Mais le marquis, par un effort de volonté, réussit à rendre son visage impassible.

— M. René Duparc, soit dit en passant, continua l'autre, présente même avec vous, monsieur le marquis, une ressemblance singulière. Ce fait, dû à un simple hasard évidemment, a donné naissance à certains bruits.

— Monsieur!... interrompit Morante avec violence.

— Je n'y fais allusion que parce que ceci a peut-être quelque importance relativement à ce qui va suivre. Croyez bien que, d'habitude, je suis la discrétion même... Notre profession nous

l62 LE RISQUE

oblige à savoir certaines choses, mais nous les oublions aussitôt que les affaires sont honnêtement réglées.

— Revenons à celle qui vous amène, voulezvous?

— Oui, monsieur le marquis. M. René Duparc est donc venu hier matin, l'air très pressé (on est généralement pressé quand on vient chez moi), me demander une douzaine de mille francs, et il m'a présenté en garantie une lettre de vous, où vous lui annoncez un envoi prochain de quinze mille... ï>

D'un seul trait, après tant de préambules, il avait lâché la phrase, pour surprendre le marquis sans lui laisser le temps de voir venir le coup. Mais Morante, depuis qu'il avait nommé René Duparc, était préparé aux pires surprises. Après son exclamation involontaire de tout à l'heure, il s'était ressaisi. Malgré tout, il ne fallait pas que le misérable, en qui tant de gens avaient deviné déjà un Morante, pût être convaincu d'infamie.

Tranquille, hautain, il répondit :

« Vous lui avez remis ces douze mille francs, j'espère? )>

. Ce fut un coup de théâtre qui assomma David Lippmann. Comment! la lettre était bien authentique? Ou alors le marquis François de Morante inventait spontanément, sans l'ombre d'une hésitation, un mensonge héroïque pour sauver l'honneur d'un fils qui ne portait même pas son nom? Cette dernière hypothèse lui paraissait la moins vraisemblable. Il y a des choses que les David Lippmann ne sont pas très aptes à comprendre,

a: Mais oui, monsieur le marquis, oui, bien certainement, répondit-il, bégayant, tout saisi.

— Alors, qu'est-ce qui vous embarrasse encore? Qu'est-ce que vous voulez savoir? Si je tiendrai mon engagement envers M. Duparc? »

M. Lippmann cherchait sous quel meuble il pourrait se fourrer.

« Oh! monsieur le marquis, pouvez-vous supposer, pouvez-vous croire?...

— Vous l'avez là, cette lettre?

— La voici.

— Donnez-la moi. »

Docile, l'usurier la tira d'un gros portefeuille qui aurait convenu à un paysan cossu ou à un marchand de chevaux, et la tendit à Morante.

Celui-ci examina rapidement le faux et le jugea assez bien exécuté. La lettre était courte; elle ne contenait que ces lignes :

zMon cher T^ené,

En attendant le versement principal que je vous ferai avant votre départ, je vous adresserai, vers la fin du mois, un chèque de quinze mille francs sur la Société Générale. Vous pouve\en faire état dans vos prévisions.

Très en hâte, avec mes meilleures amitiés,

François de Morante.

« Il me semble que c'est assez clair, dit-il en gardant la lettre à la main.

— Certes, monsieur le marquis. Aussi, moi, j'étais bien tranquille. C'est ma femme, ma bonne Magda : je lui raconte toujours mes affaires, parce que, pour les choses d'argent, elle vaut un homme...

— Mes félicitations, répliqua Morante, qui soulagea par cette ironie ses nerfs tendus à crier.

— Quand je lui ai appris que j'avais traité avec M. René Duparc, elle m'a dit que j'étais

LE RISQUE l6f

bien léger, bien imprudent, que la lettre n'était peut-être pas une sûre garantie.

— Comment cela?

— «Tu comprends, David, a-t-elle ajouté, tu « ne le connais pas tant que cela, ce M. Duparc. « Es-tu sûr de lui autant qu'il faudrait? Cette « lettre-là est-elle bien de M. le marquis en perce sonne? On dit que leurs figures se ressemblent; « leurs écritures se ressemblent peut-être aussi. « Qui sait? 3>

— Monsieur Lippmann!...

— Ce n'est pas moi qui parle, c'est ma femme, s'excusa-t-il.

— Oui, vous avez eu confiance, vous... Je veux que vous vous en félicitiez. Je vais avoir le plaisir de vous remettre moi-même vingt mille francs. »

Il écrivit quelques mots sur une feuille arrachée à un carnet de chèques et la tendit au prêteur éberlué.

« C'est la première affaire que nous faisons ensemble. Vous ne trouverez pas, j'espère, qu'elle a été mauvaise pour vous.

— C'est beaucoup trop, beaucoup trop.

— Mais non, je vous assure. Il faut bien que

l66 LE RISQUE ^

je vous indemnise aussi pour Témotion que je vous ai causée sans le savoir. Je gronderai M. Duparc, qui n'avait qu'à m' envoyer un mot pour éviter toutes ces complications. Quant à la lettre, vous permettrez que je la garde : je n'aime pas beaucoup à laisser traîner mon écriture. »

Il appuya sur ces deux mots : mon écriture^ avec une fermeté significative.

L'usurier s'inclinait.

ce Adieu, monsieur Lippmann. Et dépêchezvous de rassurer M™* Lippmann.

— Monsieur le marquis, encore toutes mes excuses. »

Il sortit enfin.

« C'est bien un faux, se disait-il en descendant l'escalier : autrement il ne m'aurait pas donné les vingt mille. Il a voulu lui sauver la mise, au petit. Mais ça m'est égal : voilà tout de même, avec ma commission, huit billets de mille gagnés en vingt minutes. A ce prix-là, on peut m'en passer tous les jours, des faux. »

Morante, resté seul, s'était jeté sur son fauteuil, il n'en pouvait plus. La comédie qu'il venait de jouer, au milieu de son atroce émotion,

avait épuisé ses forces. Il demeura un moment le front entre ses mains, les coudes sur la table, enfoncés parmi ses papiers, qu'il était en train de classer lorsque David Lippmann était entré chez lui.

Puis il se réveilla, comme d'un évanouissement. Sa figure se contracta à cause de la lutte qui s'engageait en lui entre sa souffrance et sa volonté.

Il prit sa plume et écrivit d'un trait ce télégramme :

Vous êtes un faussaire, Vusurier sort d'ici; il avait dès soupçons. Je V ai payé pour qu'il n'en ait plus. C'est vous dire que je ne vous dénoncerai point, T)' ailleurs, vous en étie\ sûr, n'est-ce pas? Je vous épargne, je vous méprise et je ne vous connais plus.

Murante.

Il était vraiment trop las pour être encore capable d'une émotion. Il n'éprouvait, tout au plus, qu'une vague nausée de dégoût. Il n'avait point de colère. Il ne rejetait point le fils infâme, il le laissait retomber dans la boue; il retirait sa main inutilement tendue pour l'aider à en sortir.

l68 LE RISQUE

Une sensation de soulagement naissait pourtant dans cette fatigue : il se sentait débarrassé d'un fardeau impur qu'il ne traînerait plus.

René n'oserait pas se présenter à nouveau devant lui, exécuté définitivement. Ariette viendrait, elle. Elle viendrait, selon son devoir, plaider la détestable cause de son fils. D'avance, il voyait la scène. Elle pleurerait, elle s'humilierait pour l'attendrir, jusqu'à ce que la colère et le désespoir la redressassent contre lui, sauvage, prête à mordre, car elle avait toutes les violences, comme elle avait toutes les puérilités. Tant pis! il subirait ce choc.

Si Ariette faisait un scandale, si elle dénonçait sa paternité, il dirait à André la vérité tout entière. Elle était telle, en somme, qu'il pouvait l'entendre sans perdre ni l!affection ni le respect. La naissance de René, antérieure à son mariage avec Geneviève, n'était point un outrage pour celle-ci; elle n'avait pas lésé l'enfant légitime, qui n'existait pas encore.

A propos d'André, il lui semblait maintenant, en y réfléchissant, qu'il y avait quelque chose de changé dans les façons d'être du jeune homme avec lui. Il montrait moins d'expansion ingénue,

une sorte de réserve étrange en un moment où son cœur aurait dû sentir, au contraire, le besoin de confier ses allégresses au cœur paternel. Naguère il était toujours si prompt aux confidences ! Et voici qu^à présent il s'enfermait dans une réserve presque hostile.

Aurait-il des soupçons? connaissait-il l'existence de René? l'avait-il rencontré par hasard, remarqué l'extraordinaire ressemblance sur laquelle chacun s'écriait à première vue. Ou bien en avait-il entendu parler avec ces commentaires malicieux auxquels Lippmann, tout à l'heure, venait de faire allusion?

Mais alors, il avait tort, lui Morante, de ne pas exposer la vérité entière à ce fils qui peutêtre, en ce moment même, le jugeait,, et, pis que cela, souffrait dans son âme filiale, sans oser le lui dire. Oui, dès demain il lui parlerait, dans la matinée, où tous deux étaient plus libres et le jeune homme moins absorbé que dans l'aprèsmidi par les charmantes obligations du fiancé qui fait sa cour.

ONSiEUR DE MoRANTE avait à peine fini de s'habiller qu'on lui annonça la visite d'une personne qui paraissait très pressée de le voir.

m C'est la dame qui est venue il y a quelque temps, lui dit le domestique : M™® Knight.

— Faites-la entrer au salon; je descends immédiatement. y>

Il se préparait, avec une âme presque tranquille, à subir l'assaut suprême qu'Ariette venait lui livrer. Il avait arrêté irrévocablement sa décision, et il était calme. Rien au monde ne le ferait consentir à un rapprochement. Il recevrait

Ariette avec douceur : elle était mère et malheureuse; mais elle n'obtiendrait rien de lui.

En entrant au salon, il vit la pauvre femme toute flétrie par les larmes, les yeux fripés, les joues creusées subitement par la nuit sans sommeil; elle avait vieilli tout à coup. Cet aspect lui serra le cœur d'une pitié d'autant plus douloureuse qu'inutile, car elle ne changeait rien à sa résolution. D'ailleurs le mal était sans remède : Ariette était destinée à souffrir ainsi tant que vivrait son misérable fils.

Elle se tenait debout, les yeux à terre : elle les releva à l'entrée de Morante et poussa une plainte douce :

(( Ahl mon ami! »

Il la regardait avec compassion.

« Quelle nuit j'ai passée! René parlait de se tuer. »

A ces mots il ne put s'empêcher de hausser les épaules. Les faussaires ne se tuent pas comme cela, parce qu'ils sont déshonorés, quand ils sont sûrs de rester impunis.

« Oh! oui, je sais, le pauvre enfant a été bien coupable. Il le sent, croyez-le. Qu'est-ce que vous voulez, je n'ai pas eu le temps de l'élever.

lyi LE RISQUE

moi ! Je ne lui ai donné que mes vices. S'il est joueur, c'est qu'il tient de moi. Je suis la vraie coupable, allez.

— S'il n'était que joueur! fit Morante avec amertume. Mais il est faussaire.

— Il a perdu la tête. Il n'a pas osé vous demander de l'argent pour acquitter sa dette.

— Il a eu tort. J'ai payé l'usurier, j'aurais payé le tripot.

— Il ne pouvait pas savoir. Et moi je n'avais pas le moyen de lui venir en aide. Il s'est égaré. Tout le monde peut avoir un moment de folie.

Mais il n'est pas un voleur. L'argent qu'il a emprunté à Lippmann avec cette malheureuse lettre, il était sûr de le rendre.

— Et comment cela? »

Naïvement elle lui raconta l'histoire du collier de Liliane et le dévouement de la jolie fille à son ami. Elle s'imaginait, en étalant cette ignominie, innocenter le jeune homme et prouver sa bonne foi. Morante l'écoutait sans étonnement; redevenu de sang-froid, il admirait presque l'ingénuité de la pauvre créature. Il songeait aussi combien il avait été fou lui-même de croire un instant possible le rachat moral d'un être né de

cette femme, élevé par elle. Et de plus en plus il avait pitié, pitié d'elle et de l'autre.

« Ma pauvre Adette, dit-il, voilà donc l'excuse que vous trouvez à l'acte de votre fils! Je ne vous fatiguerai pas à vous démontrer que c'était là seulement ajouter de la boue à la boue. Je vous plains infiniment tous les deux. Pas un instant je ne songe à vous reprocher les exemples que vous avez donnés à cet enfant, sans le vouloir, sans le savoir, en vivant votre vie auprès de lui. La fatalité est responsable, non pas vous. Dans notre fils (c'est la dernière fois que je l'appelle ainsi)...

— Mon ami, je vous en supplie I...

— Oui, c'est la dernière fois. Dans René, dis-je, votre maternité a été maudite; ma paternité aussi. Ohl je vous parle sans colère, et, quoi que vous pensiez, sans mépris. Ce malheureux, lui-même, je ne le hais pas. J'ai essayé de l'aimer, j'ai essayé de le sauver, d'abord avec votre aide (mais vous ne m'avez pas compris), puis tout seul. J'ai tenté de le rapprocher de moi, je lui ai indiqué sa route dans la vie; j'ai bien vu que ce triste cœur était indifférent à son salut. Pourtant je ne me décourageais pas en-

core, je fermais les yeux à Tévidence de cette misère, de ce néant moral; je ne voulais toujours pas le livrer à sa destinée. Il vient de m'enlever la dernière possibilité de croire en lui. Qu'il devienne à présent ce que bon lui semblera : je ne peux plus rien pour lui contre lui-même. C'est fini,

— Vous l'abandonnez, Morante, vrai? pour toujours?

— Il faut bien. Je vous le répète : il ne s'agit pas d'un mouvement de colère. J'obéis à un sentiment plus impérieux que je ne discute pas, celui du devoir. Votre fils est né pour le mal, je refuse de l'aider à le commettre, en couvrant de mon nom, de ma protection, sa personne, ses actes. Il vient de faire un faux à mon préjudice; demain il recommencera au préjudice du voisin. J'entends ne pas être responsable. Je refuse de patronner un faussaire. »

Il avait dit ces derniers mots avec plus d'âpreté. La figure d'Ariette changea. Elle était devenue toute blanche. Elle jeta, d'une voix sourde :

« En tout cas, faussaire ou non, il est bien votre enfant au moins, celui-là. Ce n'est pas comme l'autre. }>

LE RISQUE lyy

Morante marcha sur elle.

(( Qu'est-ce que vous dîtes?

— Oh ! vous ne me faites pas peur, allez. »

Ils étaient l'un contre l'autre, à présent.

« Je vous dis que votre André n'est pas de vous. Votre femme vous a trompé. Je le sais bien, parbleu, nous avions le même amant, celui qui a manqué l'épouser avant vous, M. Pierre de Tralage.

— Vous mentez. Je ne l'ai jamais quittée.

— Si, vous l'avez laissée seule pendant trois semaines, dans la troisième année de votre mariage. Vous étiez en Sologne, dans vos terres, à chasser. Il est revenu, elle l'aimait encore, il l'a prise. Voilà. »

Morante se taisait, la figure convulsée par une atroce lutte intérieure. Au même moment, il voulait tuer cette femme, tuer aussi le mensonge, et il souhaitait qu'elle lui jetât d'un seul coup à la face ce qui était, peut-être, l'horrible vérité.

Telle est la misère de l'amour humain. Un mot, une pensée, une seconde, et, comme dans la fulguration soudaine d'un coin de l'enfer, ce qu'il adore le plus éperdument lui apparaît flétri

pour toujours, sans qu'il ait eu seulement le temps d'une réflexion, d'un doute. Plus la vision est monstrueuse, hélas ! et plus elle s'impose à lui.

En même temps que l'apparition infâme, un fait se présenta en pleine lumière à l'esprit de Morante. Il se rappela un détail de la naissance d'André : un mois environ avait manqué aux délais ordinaires de la maternité. Oui, si l'enfant avait été conçu après le retour de Morante. Mais si c'était avant, ils auraient eu leur durée normale. Tandis que l'accouchement au huitième mois constituait d'après la science un cas exceptionnel, presque invraisemblable.

Et puis il y avait cette chose accablante :

l'absence d'un trait quelconque, si faible fût-il, qui marquât de ressemblance la physionomie de François de Morante et celle de son fils.

Ces pensées tourbillonnaient sous le crâne du malheureux, pris de vertige.

a: Attendez, reprit Ariette implacable, il faut que je vous donne des détails. Je vous ai dit que Tralage était mon amant ; je l'avais rencontré pendant une croisière là-bas, en Amérique. Il m'avait ramenée en Europe quand il y était re-

venu en congé. Nous nous étions fixés à Londres pour quelque temps. Je l'aimais, il me laissait l'aimer. Mais je voyais bien qu'il était distrait de moi par quelque chose, un souvenir probablement. Il m'avait parlé d'un grand chagrin d'amour qu'il avait eu. Un jour, il prétexta une affaire qui l'appelait en France; il prit le paquebot. Je lui écrivis à Paris, à l'adresse qu'il m'avait donnée; il cessa presque tout de suite de me répondre. Son absence se prolongeait. J'eus des soupçons. Je n'en étais pas à une traversée de plus ou de moins : je pris le bateau, moi aussi... Je l'aimais... d

Elle parut un instant avoir oublié Morante qui n'avait pas la force de l'interrompre.

Elle reprit :

<L J'arrivai devant sa maison, rue Chateaubriand. J'interrogeai la concierge ; elle me dit qu'il sortait tous les soirs, en habit, pour dîner. Je pris un fiacre, je me cachai et j'attendis le moment. Ohl tout ce qui s'est passé ce jour-là, je le vois encore.

<r Pierre est sorti en effet. Je l'ai suivi. Au bout de la rue, il a regardé un instant autour de lui, comme quand on arrive le premier à un rendez-

I"S LE EISQUE

Tcios. Une femme qui aTÛt une Toilette blanche — par tn^ épaisse pour ne pas donner de soupyons, sans doute — s'est avancée à sa rencontre.

— C'était une fille comme vous, ce n'était p js la marquise, s'écria Morante avec violence.

— C'était la marquise. Ils ont pris à leur tour UEie voiture. Je leur ai emboîté le pas. Ils sont allés dans un restaurant auprès de Notre-Dame, oii il n'y a que des provinciaux ou de vieux habitués maniaques. Ils ont choisi un cabinet pirriculier; je me suis fidt donner celui d'à-côté, eu payant le triple. Vous savez qu*on entend tout à travers les cloisons... Je continue à vous donner des détails, n'est-ce pas? »

Il ne s'arrêta pas à l'insolence.

€ Bien vite j'ai compris qu'il la pressait, qu'elle résistait. Elle a parlé de vous, en vous nommant, en vous appelant son mari. C'est ainsi que j'ai su qui elle était. Sur le moment cela m'a paru drôle que mon amant me trompât avec votre femme, à vous qui aviez été mon premier caprice sérieux. J'en oubliais presque ma colère. Cependant, je me rendais compte que la femme faiblissait. A un moment, pour attendrir Pierre,

elle lui a parlé de sa fillette qui était morte depuis peu, de son Hélène dont elle portait le deuil... C'était bien le nom, n'est-ce pas ?

— Malheureuse! » gémit Morant-e. Et ce n'était pas à Ariette que le mot s'adressait.

« Alors, lui, il a employé la même ruse pour la décider. Il lui a dit qu'il était désespéré, qu'il souffrait l'enfer depuis son mariage, qu'il pouvait bien ne plus jamais la revoir, que son métier l'exposait à la mort tous les jours, et que, du reste, c'était la mort qu'il voulait, qu'il cherchait sur la mer, dans les pays de fièvre. Alors j'ai entendu qu'elle pleurait, puis j'ai entendu des baisers... des baisers... J'aurais enfoncé la cloison. Puis je n'ai plus rien entendu. Ça me suflSsait. Ça doit vous suffire aussi à vous, je suppose? »

Il ne répondit pas.

a: Oui, je comprends, il n'y a pas de quoi être fier. Bahl qu'est-ce que vous voulez? marquises ou pas marquises, toutes les femmes se valent. Seulement, quand vous vous sentirez de la tendresse paternelle pour quelqu'un... vous saurez maintenant où la placer. Au revoir, mon cher. Sans rancune. j>

l8o LE RISQUE

Elle sortit ; il ne remarqua même pas qu'elle n'était plus là. Deux mots lui bourdonnaient aux oreilles, toujours les mêmes : « Pardonnemoi. »

C'étaient les mots que Geneviève avait répétés pendant sa courte agonie, avec l'insistance anxieuse des moribonds qui ne peuvent plus se faire comprendre. Les mots qui lui avaient paru inexplicables!

Tout le passé, sinistrement, s'éclairait comme, sous la foudre, une maison qui brûle. Il comprenait pourquoi la marquise avait changé sa façon d'être envers lui depuis la naissance d'André : elle était devenue d'une soumission plus entière et d'un dévouement plus ingénieux. Sans, doute cette âme, demeurée noble malgré la faute, cherchait à réparer ses torts secrets envers l'époux. La même raison expliquait le soin qu'elle prenait sans cesse d'inculquer à l'enfant la piété filiale la plus absolue pour M. de Morante : elle voulait qu'à force de tendresse et de respect il rachetât le crime involontaire de sa naissance, et qu'il devînt digne de la place qu'il avait usurpée, sans le savoir, au foyer de famille. Enfin, la simplicité de la marquise, telle qu'elle

LE RISQUE l8l

n'aurait pu la pousser plus loin sans déchoir de son rang, n'avait-elle pas sa cause dans les remords d'une épouse chrétienne qui faisait pénitence, .et, pour soulever vers le ciel le plateau des balances divines alourdi par son péché, plaçait dans l'autre le contrepoids de ses renoncements à toutes les vanités de la femme?

Car la coupable était restée, malgré tout, dans sa sphère d'origine, et l'erreur fugitive, indéfiniment expiée, avait été dans sa vie comme le tribut payé par une sainte à la faiblesse mortelle, un jour où la tentation l'avait assiégée avec plus de violence. Morante, même en ce moment, ne pouvait pas la mépriser, et cela était pire, et il en souffrait bien plus affreusement. C'eût été un malheur naturel et banal que d'avoir été trahi par une créature d'âme inconsistante et de sens pervers, comme il en est des milliers par le monde : il s'agissait de bien autre chose. Celle qui se révélait maintenant à travers la mort comme une infidèle, il l'avait adorée au delà de tous les amours, et sans son unique faute elle en eût été digne. Il y avait une tristesse infinie à se dire que la destinée lui avait fait rencontrer une des plus nobles créatures de ce

l82 LE RISQUE

monde, et que la seule fois qu'elle eût péché, c'avait été contre lui. Quelles fatalités portait-il donc en lui-même, quelle malédiction pesait sur sa vie, pour qu'à son contact une telle nature se fut altérée jusqu'à en devenir méconnaissable et à se démentir?

Le point d'appui sur lequel son existence s'étayait lui manquait tout à coup, le principe de sa force et de sa confiance. Celle qui était tout à l'heure encore sa seule tendresse ne l'avait jamais aimé, aimé d'amour; elle lui avait préféré un autre, elle n'était revenue à lui que dans une crise de conscience, poussée par l'ordre de sa religion. Il'entendait crier en lui son affection et son orgueil blessés à mort.

Et c'était un écroulement encore plus lamentable, celui de sa paternité après celui de sa piété conjugale. Car ces ruines-là bouchaient sa route désormais et muraient son avenir.

Tandis que Geneviève mourait en lui une seconde fois, il perdait André, son enfant. Un autre arrachement s'opérait dans son cœur, de fibres frémissantes. L'être pour lequel il vivait lui était ravi plus brutalement que si quelque catastrophe l'eût tué. Alors, du moins, il aurait

pu pleurer sur quelque chose qui lui eût vraiment appartenu, sur son sang et sur sa chair, et il y aurait eu pour lui quelque douceur à s'épancher en justes larmes. Mais ce qui lui arrivait était bien pire : il souffrait d'une déception, d'un mensonge, dont la révélation lui desséchait le cœur pour toujours : l'instinct paternel l'avait dupé, comme l'instinct de l'amant; il avait chéri l'enfant d'un autre et la maîtresse d'un autre. Époux et père, deux fois victime, deux fois la vie s'était moquée de lui.

Elle l'accablait sous une suprême ironie, encore plus féroce. Après lui avoir repris le fils qui eût été digne de lui et qui n'avait servi qu'à leurrer son cœur, elle lui rendait par dérision . l'autre, bien authentique celui-là, le ruffian et le faussaire amené par sa mère la courtisane. A présent, c'était Ariette et René sa vraie famille. L'amour honnête l'avait frustré des joies de la paternité; l'amour honteux, vainement quitté depuis si longtemps, surgissait pour lui en infliger le supplice.

C^en était trop, il s'avouait vaincu et il courbait la tête. La lumière excessive de juillet envahissait le salon, implacable au désastre de

cette âme, comme sont les grands soleils des batailles et des pestes.

André tout à coup entra.

Il avait vu Ariette sortir, le visage encore enflammé de colère : un pressentiment lui avait griffé le cœur. Pourquoi cette femme venait-elle relancer Morante jusqu'ici? Elle ne respectait donc même plus l'asile de la vie familiale?

Quelle catastrophe allait-elle y déchaîner? Il se rendait compte que quelque chose de terrible avait dû se passer derrière ces portes refermées, et, attiré parla fascination du mystère qu'il soupçonnait, il était entré. Non, certes, pour interroger son père, mais pour le voir, pour s'assurer si l'angoisse qui l'oppressait à cause de lui était vaine.

Il avança jusqu'au milieu de la chambre.

Morante ne fit pas plus d'attention à son arrivée qu'au départ d'Ariette. Il restait immobile sur un fauteuil et il pleurait doucement, sans secousses, comme s'il avait dû pleurer toujours.

« Mon père! y> dit André.

Le malheureux ne bougea pas : il n'entendait pas sans doute. Le jeune homme s'approcha davantage et d'un geste respectueux, timide.

LE RISQUE l8f

comme il eût effleuré une chose sainte, il lui toucha l'épaule.

« Vous êtes souffrant? Qu'est-ce que vous avez? »

Morante ne répondit pas encore.

André répéta :

« Qu'avez- vous, père? »

Lentement, alors, la figure douloureuse se leva vers lui, le buste se haussa, les mains se crispèrent, égratignant les bras du siège. Morante le regarda fixement, avec une attention intense, puis détourna la tête. Sa droite ébaucha dans l'air un geste comme pour l'écarter, et sa voix coupée d'un hoquet d'agonie murmura :

a: André I... va-t'en... Je... ne suis pas... ton père.

— Qu'est-ce que vous dites? d

La voix répéta plus ferme, mais sans violence ni colère, triste infiniment :

« Je ne suis pas ton père, André! »

C'était à la fois un arrêt et un adieu, irrévocables. Morante congédiait d'auprès de lui celui qui avait été son fils; il le bannissait, hélas! de sa vie comme il avait dû bannir l'autre. C'était une désolation de plus.

l86 LE RISQUE

Mais André demeurait. Il ne comprenait donc pas? Alors la colère aveugla Morante : d'un bond il se dressa. Il avait devant lui le fils de Tralage, prenant la place du sien qui venait de mourir dans son cœur. La vision de l'outrage, troublée un instant par la montée des larmes, lui apparut avec une netteté impitoyable. Il cria dans la figure d'André.

« Tu ne m'entends pas? je te dis de me laisser. Tu ne m'es plus rien. Tu n'es pas mon fils : on vient de me le prouver. Ta mère m'a trahi. Va-t'en. »

André fît un mouvement pour se jeter sur lui. Il se retint.

« C'est... cette femme?... prononça-t-il.

— Oui, c'est elle.

— Cela suffit. Vous ne me reverrez jamais, monsieur, soyez tranquille. »

Il quitta la chambre.

[ans la désolation de mon âme, je vous écris, chère Elisabeth, ce que je n'aurais jamais la force de vous dire. Il me faut renoncer à vous.

Il vient de se passer, entre mon pire et moi, une chose irréparable. J'ai rompu avec lui d'une façon complète et définitive. La raison de ceci, je ne pourrais pas même vous la laisser deviner sans crime : c'est un secret dont Je ne suis pas mattre. . Je dois garder le silence, fut-ce au péril de ma vie. Hélas I c'est bien pire : je dois, plutôt que de parler, vous laisser croire tout ce que vous êtes en droit de supposer en lisant cette lettre : que je suis

l88 LE RISQUE

un misérable et un traître, à moins que je ne sois un fou. Jamais devoir au monde ne fut plus atroce, mais aussi plus impérieux ni plus strict que ne l'est pour moi ce devoir terrible et sacré de me taire, *D'un mot que Je ne puis pas dire dépendent ma justification, votre pardon et votre pitié I

Vous aviei agréé comme fiancé et comme époux (André de éMorante, Depuis un instant, il ny a plus d'Q4ndré de éMorante. Je dois garder, dans les actes extérieurs de la vie, ce nom que la loi m'impose, mais j'en ai fait abandon dans ma conscience et je le dépose devant vous, De même, je suis contraint de répudier tous les avantages matériels attachés à ce nom : je ne retiendrai qu'une médiocre fortune qui me vient de ma mère.

Vous comprene\ maintenant que je ne dois plus vous épouser. Je n'en ai plus le droit, puisque je ne suis plus celui que j'étais quand nous avons échangé nos paroles.

De plus, mon malheur ne se bornera probablement pas à cette déchéance ni a cette ruine. Le secret quHl m'est interdit de dévoiler sous peine d'infamie. Use peut quon le découvre. (Alors, ce seront des scandales et des humiliations, dont je veux être seul à souffrir : c'est à moi seul qu'il appartient de subir

ma destinée, route ma destinée. Je ne veux pas vous y associer.

Je vais être très malheureux, Elisabeth; je le serais encore davantage si je devais penser que votre existence fut détruite parce que la mienne est perdue. Je vous supplie, avec un atroce déchirement de cœur, mais avec la conscience d^obéir à un suprême élan de tendresse pour vous, je vous supplie de disposer de vous-même, librement et sans remords. Vous le pouvei, je vous l'affirme, et ce sera pour moi une triste consolation quand j'apprendrai que vous l'aveifait. U^est-ce pas moi qui m'écarte volontairement de vous, parce que c'est, hélas I mon devoir ? Vous voye\ bien que vous êtes libre.

tMoi, je resterai seul, et je vous chérirai éternellement. (Adieu, Elisabeth I

Cette lettre achevée après de longs efforts, André en commença une autre.

Sfonsieur,

Comme je vous l'ai promis, vous ne me verre\ plus. Je quitte votre maison à l'instant même. Je n'ai pas besoin de vous dire que, tout lien matériel étant

IÇO LE RISQUA

rompu entre nous de même que tout lien moral, je ne prétends absolument rien sur votre fortune, ni dans le présent ni dans l'avenir. Celle qui me vient de ma mère est la seule sur laquelle je compte désormais. Je suppose que, pour des raisons diverses, vous désire\ comme moi tenir les étrangers dans V ignorance de ce qui s'est passé aujourd'hui : nous n'aurons donc pas besoin en ceci des gens d'araires, et je vous prie de régler ces détails avec l'ami que j'accréditerai près de vous.

oddieu, monsieur : cette qualité de père qu'il vous platt de répudier, je vous la conserve malgré vous dans mon âme, car un sentiment plus fort que votre égarement et vos calomnies insensées m'attestera toujours la loyauté de celle que vous ave^ insultée, morte, devant son fils. éUfais soyei tranquille, je ne vous rappellerai jamais plus votre paternité. Quoi que vous pensiei plus tard de votre crime d' aujourd'hui, je ne vous le pardonnerai pas. Il ne m'appartient pas de vous le pardonner.

Il sonna le domestique.

« Remettez cette lettre à M. de Morante (il ne put dire : à mon père). Puis vous ferez ma valise et vous la mettrez chez le portier : je re- *

viendrai la prendre. Je vais voyager pendant quelques jours. »

Le valet de chambre, stupéfait, obéit. André descendit en hâte, , sortit et marcha fiévreusement dans la rue, avant d'appeler un fiacre. Dès qu'il se sentit plus calme, il en arrêta un et jeta au cocher l'adresse de son ami Marcel de Puylagarde, avenue MalakofT. Il avait résolu de s'installer chez lui provisoirement.

C^était le seul qu'il fut sûr de rencontrer à Paris en cette saison, parmi les anciens camarades de collège avec lesquels il avait conservé quelque intimité. D'ailleurs, Marcel était de caractère loyal et simple, dévoué à ses amis, et, comme beaucoup d'êtres peu compliqués cérébralement, d'une grande délicatesse de cœur.

Celui-là ne l'accablerait pas de questions ni de conseils; il se contenterait de ce qu'on lui dirait pour justifier cette demande d'hospitalité momentanée; il ne verrait qu'un service à rendre — à quoi il était toujours prêt.

En effet, quand le jeune homme lui eut annoncé sa rupture définitive avec son père, quand, au nom de leur amitié, il l'eut supplié de ne pas l'interroger là-dessus, Marcel se montra parfait

de réserve et tel qu'il l'attendait. Il se contenta de lui meurtrir affectueusement les doigts dans ses deux mains solides.

<r Mon cher, lui répondit-il sans autres phrases, tu es ici chez toi. Si tu as besoin de mon amitié, tu sais qu'elle est là; je n'ai pas à te faire de protestations. Sinon, considère-moi comme absent, va, viens, agis à ta guise : je ne te gênerai pas. »

André le remercia.

« J'aurai bientôt à user de toi, dit-il.

— Bon. Déjeunons en attendant. 1^

Et Marcel de Puylagarde, qui était une espèce de géant blond, abattit sa main sur l'épaule du jeune homme et le poussa vers la salle à manger.

Pendant le repas, au lieu d'affecter un air de gravité et de componction qui eût souligné la mélancolie des circonstances, le brave garçon s'efforça de distraire son ami par d'inoffensifs papotages. Il lui confia la raison de sa présence à Paris, tandis que sa famille goûtait sans lui les délices de la grasse Normandie. Ce n'était nullement pour surveiller des affaires d'intérêt, ainsi qu'il le donnait à croire : il était venu simplement retrouver une petite chanteuse de music-hall, dont il était l'amant sans illusions.

André s'efforça de sourire à ces histoires de coulisses, et le déjeuner s'acheva dans une atmosphère de fausse gaieté.

A peine le café avalé, Marcel se leva de table.

(( Tu permets? dit-il. Il faut que j'aille rejoindre l'enfant. Par hasard, elle ne répète pas aujourd'hui. Car on les fait répéter, en plein mois de juillet, les malheureuses! Tout ça pour les Lapons et les nègres qui vont bientôt orner la capitale! j>

Il avait deviné qu'André avait besoin d'être seul.

Le jeune homme descendit avec lui et prit une voiture pour se faire conduire à l'hôtel de Morante, où il devait retirer sa valise. Il éprouva, en y arrivant, la sensation cruelle d'être pour toujours un étranger dans cette maison où il était né, où il avait grandi, où il devait vivre, où le nid de son bonheur était préparé déjà. Il n'eût pas osé aller plus loin que la loge du portier.

Il demanda à cet homme si le marquis n'avait pas laissé un mot pour lui.

« Non, monsieur, répondit le serviteur. Monsieur le marquis vient justement de sortir; il ne m'a rien laissé et il ne m'a rien dit. »

ÏW

Malgré sa résolution de ne jamais le revoir, André ne put se défendre contre une impression douloureuse, à constater que son père acceptait si facilement la séparation.

C'est que si, pour Morante, le lien qui les avait attachés l'un à l'autre était à jamais détruit, pour lui il subsistait toujours. Pas un instant il n'avait cru à la calomnie; son père était toujours son père. Mais un père indigne et haïssable, puisqu'il avait osé flétrir une mère devant son fils, puisqu'il avait oublié en quelques instants, et sur la parole d'une courtisane, plus de vingt années d'amour, d'abnégation et de sainteté conjugale, qui auraient dû rendre le souvenir de Geneviève de Morante à jamais sacré pour son époux. Qu'un homme fut capable d'une erreur aussi atroce, et que cet homme fût précisément celui que la morte lui avait appris à vénérer pardessus tout au monde, cela, en vérité, stupéfiait sa raison et affolait sa conscience. Il en concevait plus d'étonnement et d'affliction que de révolte. Par moments, ce n'était plus sur luilui-même qu'il s'apitoyait, c'était sur ce père subitement frappé de démence.

Sa colère prit un autre cours; elle se porta

toute contre ceux qui avaieijt empoisonné de leurs mensonges Tâme de François de Morante, contre Ariette et son fils, son fils surtout.

La haine fraternelle se soulevait en lui. De toutes les puissances de son être, il le haïssait; c'était sûrement à cause de lui que la mémoire de sa mère avait été blasphémée. Il devinait bien que, seul, l'amour de ce misérable fils, rival, ennemi-né du descendant légitime, avait mis l'infamie à la bouche d'Ariette. Sans cela, quel intérêt aurait-elle eu à calomnier la morte? René était donc le vrai responsable sur lequel devait retomber sa colère. Il éprouvait, en pensant à lui, une sorte de rage physique et instinctive, pour ainsi dire animale. Depuis le commencement du monde, une loi, la même qui pousse les aiglons à se jeter en bas du nid les uns les autres, rend plus atroces les inimitiés déchaînées entre frères.

L'unique soulagement qui pût apaiser l'âme du jeune homme, c'était de se trouver face à face avec l'autre et de le souffleter, puis de se ruer sur lui, l'épée à la main. Mais où le rencontrer? Paris est grand. Consulter un annuaire pour avoir son adresse? Il ne connaissait que son

prénom, pour l'avoir entendu prononcer par Ariette au bar des Champs-Elysées.

Il eut alors l'idée de rôder aux alentours de rétablissement, vers l'heure où les filles, les jockeys, les entraîneurs, toutes les élégances parfumées au patchouli ou au crottin, s'y donnaient rendez-vous, autour des tables chargées d'absinthes et de champagne-cocktails.

Le soir était un brasier au-dessus de l'Arc-de- Triomphe; les autos et les équipages descendaient l'avenue en files parallèles, et cela faisait comme deux fleuves de richesse et de bruit. La vie parisienne célébrait son triomphe quotidien.

Mais André de Morante n'avait pas d'yeux pour ce spectacle, qu'il avait toujours contemplé avec un plaisir que n'émoussait pas l'habitude. Dans ce flot bigarré, qui coulait intarissablement entre les deux digues des trottoirs, il cherchait, de toute son attention surexcitée, la silhouette d'un seul homme, de son ennemi.

Il finit pas s'asseoir à la terrasse du bar, entre deux étrangers rébarbatifs dont la parole semblait rouler des cailloux, et commanda une consommation au hasard; puis il attendit.

Il vint de rares Parisiens et de nombreux exotiques, deux Chiliens passés au brou de noix, une jeune Anglaise, vraie Fleur-de-Mai, au teint d'aurore, et son père, aux joues de roastbeef cru. Une grue, dont le chapeau était une forêt vierge, où ne manquaient même pas les oiseaux d'Amérique, s'installa près de lui, le regarda d'un œil rond et vitreux, pour lui offrir son corps et lui demander de régler son soda. Il n'en eut mêrile pas de dégoût. Il ne voyait rien, en ce moment, de ce qui se passait autour des guéridons de faux laque et des caisses de palmiers nains. Fiévreusement, il fouillait l'avenue.

Tout à coup il se leva, jeta le prix de sa citronnade sur la table et fit vivement quelques pas en remontant vers l'Étoile.

René arrivait, flanqué de Liliane d'Herbeuil.

Sans se soucier de la cocotte, il marcha droit sur lui, et le regardant bien en face :

a Un mot, je vous prie, monsieur. 3>

L'autre le considérait, étonné.

« Mais, monsieur, je ne vous connais pas. Et je ne puis pas laisser Madame.

— Ça m'est égal.

— Monsieur!...

— Monsieur, je n*ai pas de temps à perdre.

Je vous répète que je n'ai qu'un mot à vous dire, et je vous le dirai devant Madame, puique vous m'y forcez. Je me nomme André de Morante.

Et vous?

— René Duparc, répondit-il, obéissant malgré lui à l'accent brutal de celui qui lui parlait. Mais vous avez de singulières façons d'aborder lés gens, monsieur.

— Certaines façons bonnes pour certaines gens.

— Que voulez- vous dire?

— Monsieur René Duparc, vous êtes un drôle.

— Et vous, monsieur, vous êtes un fou.

— Non, monsieur. Si vous ne me comprenez pas, votre mère pourra vous donner des explications. Du reste, vous n'avez pas besoin de comprendre. Tenez, voici qui est assez clair. »

Et, à la volée, il le gifla.

René bondit sur lui. Un gros homme à mine de cocher, qui passait, les sépara. Liliane s'était mise à glapir. Dans l'avenue, les autos trépidaient, trompettaient et ronronnaient; un embarras de voitures motivait des tempêtes de

clameurs et d'injures : les agents étaient trop occupés à vociférer contre les conducteurs pour faire attention à la scène.

« Vous êtes un goujat, fit René, blanchissant de colère. Mais je vous corrigerai ailleurs. Votre carte? d

Et il tendait la sienne.

Celle d'André ne portait naturellement pas sa nouvelle adresse. Il dut l'ajouter au crayon. Cela lui prit quelques secondes, pendant lesquelles, la détente nerveuse opérée, il envisagea les conséquences de son acte. Le geste brutal et nécessaire, pour ainsi dire automatique, l'avait soulagé, mais il perdait tout.

Le scandale débutait, il était en marche, il ne s'arrêterait plus. René raconterait la chose à Ariette qui s'empresserait de la colporter dans le demi-monde, d'où elle passerait dans le monde aussitôt, car, entre les deux, à Paris, il n'y a qu'une séparation à la craie. Tous ces gens-là, ceux qu'il méprisait, ceux qu'il ignorait, et ceux aussi qui étaient ses égaux, ses pairs, ses amis, sauraient la vérité entière sur la cause de sa colère et de sa douleur. Leur attitude et leurs ricanements, il les prévoyait d'après l'air goguenard

du gros homme qui les avait séparés, et qui ne s'en allait pas, tenant les adversaires en respect, fier de ses muscles lourds, amusé de la querelle entre deux jeunes gens « de la haute y>. Car il ne distinguait pas entre le gentilhomme et le rastaquouère.

Ceux-ci échangèrent un regard de haine et s*éloignèrent, René descendant avec Liliane du côté de la rue Clément-Marot, André remontant vers l'Étoile.

Le jeune homme prit le plus long pour rentrer chez Puylagarde, afin de se donner le temps de réfléchir. Son premier témoin était tout trouvé: restait l'autre. Bah! il prierait Marcel de le chercher parmi ses relations. La plupart de ses amis à lui étaient à la campagne en ce moment; pour ceux qui restaient, il n'était pas disposé à s'adresser à eux : ils lui poseraient des questions, ils voudraient connaître les raisons du duel. Tandis qu'un indifférent se contenterait de l'explication, en somme plausible : une querelle au bar, à propos de quelque discussion sportive. Quant à Marcel de Puylagarde, il avait expérimenté déjà la discrétion et la réserve de l'excellent garçon.

LE RISqUE 20I

Les choses ainsi arrangées, il ne lui resterait plus qu'à attendre les témoins de René Duparc. Les résultats du duel lui importaient peu :

il ne se demandait pas s'il serait vainqueur ou vaincu. Il savait qu'il se battrait, c'était le principal. Dans cette lutte à outrance, il pourrait user ses colères, étourdir ses souffrances et surtout ses inquiétudes. Car il songeait, le cœur étreint d'angoisse, à ce qu'allait être désormais la vie d'Elisabeth.

L'intérieur des Valsois, ce matin même tout parfumé encore d'un bonheur innocent, était bouleversé.

La lettre d'André de Morante était arrivée rue Saint-Dominique vers quatre heures, tandis que le colonel était encore à son bureau. La femme de chambre l'avait remise à M"® de Valsois, qui attendait, d'un instant à l'autre, la visite de son fiancé, et seule chez elle s'occupait à un ouvrage de jeune fille. Sa mère était dans la pièce voisine, et, selon sa manie, dès qu'elle se trouvait de loisir elle se recoiffait.

Elisabeth ouvrit l'enveloppe avec une certaine appréhension : si André lui écrivait, c'était donc

qu'il ne pouvait venir ce soir. Pourvu qu'il ne lui fut rien arrivé! La pensée qu'elle allait être privée de sa visite quotidienne lui causait d'avance une tristesse de cœur : le bonheur auquel elle s'habituait lui était devenu néces- \y saire.

Elle lut les premières lignes sans les comprendre :

Vans la désolation de mon âme, je vous écris, chère Elisabeth, ce que je n'aurais jamais la force de vous dire,,.

Il me faut renoncer à vous,,.

Elle les relut, et, cette fois seulement, elle leur trouva un sens. Alors elle crut qu'elle devenait folle. Comment! André renonçait à elle? Ils allaient être séparés? C'était bien cela qu'il avait voulu dire?

Elle continua sa lecture. Les phrases se succédaient, chacune confirmait la catastrophe, mais, pour le reste, elles lui demeuraient inintelligibles. Elle n'arrivait pas à concevoir le malheur qui l'étourdissait : elle sentait un grand choc à la tête, un autre au cœur; le vertige faisait danser les objets devant elle; les oreilles lui tin-

talent. Elle sentait en elle comme une poussée de folie.

•' Était-ce elle-même qui devenait folle en lisant cette lettre? Était-ce André qui était devenu fou en l'écrivant? Ni l'un ni l'autre. Il y avait une logique dans ce qu'elle pouvait comprendre de la mystérieuse missive : André avait rompu avec son père, il avait perdu sa fortune, il croyait ne plus pouvoir l'épouser à cause de cela. Mais quelle était la raison de la rupture, cette raison qu'il ne pouvait dire? Mille hypothèses incohérentes se présentaient à la fois à l'esprit de la jeune fille. Elle n'avait pas la force de les examiner; sa raison désorientée n'était plus capable d'aucun effort. Elle sentit seulement que son bonheur était en train de sombrer; elle eut le cœur noyé par une vague de détresse, et, suffoquant, elle appela comme quelqu'un qui va mourir :

« Mère, mère! y>

Le son de sa voix était tel qu'il fit tressaillir M"® de Valsois en extase devant sa glace : épouvantée, elle accourut.

« Eh bien! voyons, Elisabeth, qu'est-ce qu'il y a? Tu m'as fait une peuri

— Tenez, lisez. Voilà ce qu'André vient de m'écrire. >

M"* de Valsois s'arma de son face à main. Aux premiers mots, elle eut la même idée que sa fille : c Ah çàl mais il est fou ce garçon-là I

— Non, mère. Continuez, d

Elle alla jusqu'au bout de la lettre. Quand elle eut fini :

« Ma pauvre chérie! » s'écria-t-elle.

Elle jeta ses bras au cou de sa fille, et la baisa passionnément sur ses joues en larmes.

Mais, presque aussitôt, la femme autoritaire reprit le dessus.

« Ah! mais je le trouve étonnant, ce monsieur, avec ses énigmes. Il dit qu'il est désolé, qu'il aimerait mieux être mort. C'est à merveille. En attendant, ton mariage rompu, comment veut-il que tu trouves un autre parti pour le remplacer, quand vos fiançailles ont duré des mois, quand tout craque au dernier moment, quand le monde est en droit de supposer je ne sais quoi pour expliquer la chose? S'il s'imagine que cette histoire-là va t'attirer des prétendants!...

— Ah! je n'en cherche guère, s'écria la malheureuse Elisabeth.

LE RISQUE 20f

— Ne dis donc pas de bêtises... Enfin, en pareil cas, on avoue au moins toute la vérités On n'a pas le droit de garder des secrets avec quelqu'un à qui on brise son avenir de cette façon-là. C'est envers toi, il me semble, qu'il devrait d'abord montrer de la déKcatesse. Que sais-je moi, si ces scrupules-là ne cachent pas une défaite?

— Ohlmère!...

— Admettons qu'ils soient sincères. Cela nous sufilit, à nous. Mais le monde?... Non, la conduite de ce garçon-là n'est pas honnête.

— Mère, je vous en priel il doit être si malheureux!

— Ça, par exemple, mon enfant, je m'en moque... Ce que je vois là dedans, c'est ton avenir perdu, ta vie gâchée... la mienne aussi d'ailleurs. »

M"^ de Valsois ne pouvait s'oublier longtemps.

« Si tu crois que je vais être heureuse, moi, à présent! Et ton père! Quand on lui racontera l'affaire tout à l'heure, nous verrons comment il la prendra et s'il n'en demandera pas un peu plus long à M. André de Morante. 3)

Le comique, dont s'accompagnent presque

toujours les circonstances douloureuses de la vie, reprenait ses droits : M"** de Valsois avait l'air de transformer en épouvantail l'époux docile, si bien domestiqué par elle.

Mais Elisabeth s'alarma.

a: Mère, je vous en supplie, soyez prudente : n'excitez pas mon père contre André. Je n'ai pas besoin de nouvelles angoisses : je souffre assez sans cela, je vous assure.

— Pauvre chérie! »

Et elle l'embrassa encore, émue au fond de l'âme. Elle redevenait mère, sincèrement.

Quand le colonel de Valsois rentra, quelques instants plus tard, il trouva les deux femmes en pleurs.

« Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il saisi.

— Voyez, répondit Marthe en lui tendant la lettre d'André de Morante. Lisez. »

Pendant qu'il parcourait des yeux ce papier, s'interrompant parfois d'étonnement, elles continuaient à mêler leurs larmes et se tenaient enlacées. L'extrême peine ramenait Elisabeth à sa petite enfance, Marthe aux premiers temps de sa maternité : comme alors, elles se blottissaient l'une contre l'autre.

« Eh bien? interrogea M"* de Valsois quand il eut fini.

— Que voulez-vous que je vous dise? Je suis anéanti.

— Vraiment? répliqua-t-elle subitement agressive. C'est tout ce que vous trouvez? Vous me stupéfiez, mon ami.

— Je ne vous comprends pas.

— J'espérais que votre premier mouvement, à vous soldat, à vous père d'Elisabeth, serait d'aller voir M. André de Morante et de lui demander une explication plus catégorique que ses élégies. On ne rompt pas ainsi la parole engagée à une jeune fille de notre monde, à la veille du mariage. Nous avons droit de savoir toute la vérité.

— C'est également mon avis, répondit M. de Valsois. Seulement ce n'est pas au fils que je la demanderai, c'est au père.

— Et pourquoi?

— Ce jeune homme doit souffrir assez sans que j'aille lui causer de nouvelles tortures. Demain j'irai voir Morante. Je vais lui écrire à l'instant pour lui donner rendez-vous chez lui.

— Oui, c'est cela, père, s'écria Elisabeth à

2o8 LE RISQUE

travers ses larmes. Cela me fait du bien de vous entendre parler ainsi. Je vous remercie de croire à la loyauté d'André. S'il m'en fallait douter, voyez-vous... je serais trop malheureuse. y>

M. de Valsois lui répondit par un long regard. Ce pauvre homme adorait sa fille : il la sentait plus près de lui que cette impérieuse Marthe, qu'il admirait avec une espèce de tremblement. L'idée qu'elle souffrait lui était une torture, et le désir de la soulager lui eût inspiré tous les héroïsmes, même celui d'entrer en lutte avec sa femme s'il l'eût fallu.

M°* de Valsois haussa les épaules. Elle les jugeait bien absurdes tous les deux.

Le lendemain, vers deux heures, le colonel sonnait chez M. de Morante et était immédiatement introduit.

Le marquis vint à lui, la main tendue. La nuit d'insomnie qu'il avait passée lui avait du moins servi à reprendre possession de lui-même et à se rendre compte de sa situation. Tout d'abord, il se reprochait d'avoir déplorablement manqué de courage. Il aurait dû, à tout prix, garder le silence devant André après les révélations d'Ar-

lette, s'imposer envers lui un mensonge d'attitude qui aurait duré au moins jusqu'au mariage, demeurer en apparence affectueux et paternel pour le fils qui n'était plus qu'un étranger. Après, si la vue d'André lui était intolérable, il se fût écarté peu à peu du jeune ménage, qui ne l'eût guère remarqué, pris par son bonheur. Il aurait voyagé, quitté la France pour des mois s'il l'eût fallu. Ainsi, il n'en fut pas arrivé à cette folie de proclamer le déshonneur de sa femme et le sien. xMieux eût valu voir le nom des Morante usurpé par un intrus que sali par sa propre faute, à lui le chef de la race. Mais il était trop tard.

Maintenant qu'allait-il arriver? Certes, André ne laisserait jamais deviner à personne la raison de leur rupture : il rendait justice à la noblesse de son âme et à sa piété pour sa mère disparue. Mais Ariette et René parleraient sans aucun -doute : ils avaient à lui faire expier la façon dont ils avaient été chassés.

Eh bien! ils parleraient donc, mais lui, du moins, mettrait toute son énergie à les démentir; il s'efforcerait de ramener le voile sur le passé dont ils voudraient divulguer la honte. A plus forte raison saurait-il se taire. La vérité que M. de

2lf> LE RISQUE

Valsoîs venait lui demander, il ne l'apprendrait pas de sa bouche.

Il accueillit le visiteur avec un air presque tranquille, malgré sa tristesse.

Aussitôt que le domestique eut refermé la porte :

<^ Morante, dit le colonel, je viens à vous comme un honnête homme à un autre honnête homme, et je fais appel à votre honneur en vous demandant de me répondre en toute sincérité. »

Le marquis était préparé à cette attaque directe. Il répondit simplement :

c( J'attends que vous m'interrogiez.

— Votre fils a écrit à ma fille. Il déclare qu'il ne peut plus l'épouser parce qu'il est déchu de son rang et de sa fortune. La cause de cette catastrophe est, dit-il, quelque chose d'irréparable qui s'est passé entre vous et lui. Est-ce vrai?

— C'est vrai. André est maintenant un étranger pour moL

— Définitivement?

— Définitivement. »

Il y eut un silence. Le colonel scrutait avec une attention intense la physionomie de M. de Morante, et il était profondément surpris de

n'y découvrir aucun indice d'irritation ni de douleur. On eût dit simplement que le marquis constatait un fait patent, irrévocable, qui ne le touchait pas : ce fils, qu'il venait de retrancher aussi impitoyablement de son existence et de ses affections, qu'il supprimait en tant que fils, il ne semblait ni le regretter ni le maudire. Pas plus que le calculateur ne se passionne en biffant un chiffre erroné, le dessinateur en effaçant un trait incorrect de son esquisse.

(L Est-ce qu'André aurait commis une de ces fautes qui ne trouvent pas grâce devant un arbitre aussi rigide de l'honneur que vous l'êtes? Je ne puis croire qu'il en soit capable... Il faudrait supposer un coup de folie. Je fais cette hypothèse uniquement parce que c'est la seule, dans son absurdité, qui pourrait à la rigueur expliquer ce que vous venez de me dire. »

M. de Morante le regarda dans les yeux, et, haussant la voix :

« Je vous donne ma parole qu'André est un caractère parfaitement loyal, parfaitement digne de toute l'estime que vous avez pour lui, de toute l'affection que votre fille lui avait consacrée.

— Et cependant vous vous séparez de lui le cœur sec. On dirait qu'il n'a jamais existé. C'est pis que s'il était mort... S'il n'est ni déshonoré ni criminel, vous aurait-il causé quelque grave peine involontairement? Mais non, vous ne le traiteriez pas avec cette froide intransigeance... Enfin, que lui reprochez- vous?

— A lui? Rien.

— Alors, la raison pour laquelle vous vous quittez ne lui est pas personnelle?

— Vous m'en demandez trop.

— Non, Morante, non. Je suis père, je vous parle au nom de ma fille et de son bonheur. J'ai droit d'interroger et vous devez répondre.

— Je vous ai répondu. André, je vous le répète, est encore digne d'être aimé par M"® de Valsois, comme il l'était quand je vous ai demandé pour lui la main de votre fille. Je ne vous ai donc pas abusé sur sa valeur morale, et ce qui s'est passé entre nous n'y change rien. S'il n'a plus la fortune qu'il devait tenir de moi, c'est que, dès hier même, sans attendre ma décision, après la scène qui a eu lieu, il a cru devoir y renoncer spontanément. Que voulez-vous savoir encore? Je vous ai dit tout ce qui vous impor-

tait : le reste ne doit être connu que d'André et de moi. Il en juge ainsi d'ailleurs, puisqu'il ne l'a pas même confié à sa fiancée, et que vous voilà maintenant obligé de me demander, à moi, l'explication qu'il n'a pas cru pouvoir vous donner. Je vous en ai dit assez, je vous le répète.

— Assez? Croyez-vous qu'Elisabeth trouvera que c'est assez? Avez-vous réfléchi qu'il s'agit de toute sa vie, car des cœurs comme le sien ne se donnent pas deux fois. Oh! je ne m'en irai pas avant de savoir, je vous le jure. J'ignore au nom de quel intérêt André s'est tu et vous voulez encore vous taire. Mais il ne peut pas être plus sacré que celui qui me presse. Morante, je saurai la vérité, entendez-vous? je la saurai.

— Par moi? Jamais.

— Eh bien! je la devinerai. Ce ne peut être une chose en dehors des conditions humaines, et il n'y a pas tant de raisons qui puissent faire qu'un homme en vienne à renier son fils. Car vous le reniez, n'est-ce pas?

— Je ne vous ai pas dit cela.

— Mais cela revient au même. Ou ce fils est indigne... ce n'est pas le cas... ou bien...

— Valsois, prenez garde!... »

Ils se regardaient, visage contre visage, ou plutôt Morante employait toutes ses forces à soutenir sans baisser les yeux le regard de l'autre.

« Ou bien, alors, reprit lentement Valsois, c'est que ce père... doute de sa paternité. J'ai deviné, Morante! »

L'autre ne céda pas.

« Vous vous trompez! » dit-il dans un effort terrible.

Et, aussitôt après, un découragement le saisit à l'idée qu'une telle résistance était inutile, du moins qu'elle allait l'être. Ce soir, demain, les deux misérables auraient parlé.

« Je ne me trompe pas, i> répliqua Valsois impitoyable.

Morante baissa la tête. Pendant deux ou trois secondes il se tut. Le temps d'une défaite morale où s'abîmaient ses dernières fiertés.

Valsois comprit ce silence.

« Pardon, mon ami, pardon!

— Vous voilà satisfait, répondit tristement Morante, je me suis trahi. Depuis hier je souffre l'enfer par le doute... Un doute qui devient parfois une certitude. Quelqu'un que je ne nom-

LE RISQUE 2If

merâi pâs, mais qui bientôt sans doute ne se fera que trop connaître, m'a jeté à la face des preuves... Aucune, isolée, ne me convaincrait; réunies, elles m'accablent. André s'est présenté au moment où je venais de recevoir le coup : sa vue m'a inspiré une espèce de folie; je n'ai pas pu me maîtriser; je l'ai repoussé, je l'ai renié. Quelques instants après il quittait la maison. Voilà. »

Valsois, silencieusement, lui pressa la main. Il comprenait la détresse de ce cœur privé à la fois, dans le passé et dans le présent, de ses deux plus saintes affections.

« Depuis qu'il n'est plus là, continua Morante,la tristesse que j'éprouve du vide où il me laisse m'entraîne, parfois, à croire que j'ai eu tort de rejeter cet enfant loin de moi. Je m'imagine qu'il est bien mon fils. Mais je sens au même instant que, s'il revenait, je ne pourrais voir en lui que l'enfant de l'autre. Ma folie d'hier me reprendrait. Pour la chasser, il faudrait qu'on m'apportât une preuve qui mettrait à néant ce redoutable faisceau de demi-certitudes. Où la trouver après vingt-cinq ans, et lorsqu'il s'agit d'une morte? Hélas I je douterai toujours, et

2l6 LE RISQUE

André, s'il revenait, verrait bien que je doute. Mais il ne reviendra pas; j'ai offensé en lui deux sentiments qui ne désarment point : la piété filiale et l'orgueil. Pour lui, pour moi, vous voyez bien que tout est fini. >

Que répondre à une telle logique? Le colonel de Valsois se leva pour partir.

« Je vous laisse, mon ami. Pardonnez-moi ce que je vous ai fait endurer. Et soyez tranquille : si votre secret est connu, ce ne sera point ma faute.

— Merci, répliqua Morante tristement. Mais, hélas I vous n'en êtes pas seul dépositaire. Mon honneur, la pudeur de ma souffrance la plus intime, sont entre les mains de deux misérables : qu'en feront-ils? Ce qu'ils voudront : tout m'est indifférent désormais. y>

De nouveau M. de Valsois lui serra la main.

Puis il le laissa seul.

Quand il revint rue Saint-Dominique, Marthe l'accueillit avec une figure bouleversée.

« Vous n'avez pas besoin de me raconter votre visite, lui dit-elle. J'en sais plus que vous, probablement.

— Comment cela?

— La Tainturier sort d'ici.

— Eh bien?

— Son neveu Clairval, cette espèce de petit fêtard idiot, vous savez? sert de témoin à un M. Duparc, qu'il a dû rencontrer dans les tripots ou chez les filles, et qui se bat demain avec André de Morante.

— Ils se battent? Pourquoi?

— La mère de ce Duparc, une ancienne cocotte, passe pour avoir été la maîtresse de Morante, dont elle aurait eu ce fils, qui est le portrait du marquis. Elle a sans doute voulu faire du chantage, et, comme Morante la mettait à la porte, elle s'est vengée en lançant contre la marquise une accusation, calomnie ou vérité...

— Je la connais, et je sais le reste.

— Alors Clairval, fier d'avoir un rôle dans cette affaire-là, qui promet d'être le scandale de la saison, l'a racontée à sa tante, laquelle s'est empressée de mettre son chapeau pour venir me la rapporter.

— Elisabeth était là?

— Oui. J'ai eu beau multiplier les signes à la Tainturier, cette horrible femme a fait sem-

2l8 LE RiSQUE

blant de ne rien voir. Notre pauvre Zabeth sait tout.

— Où est-elle?

— Dans sa chambre. Elle pleure.

— Elle dpit bien souffrir.

— Évidemment. Mais le pire, c'est que maintenant son avenir est perdu. Demain ou après, tout Paris saura... Conmient se mariera-t-elle, à présent?

— Elle n'y doit guère songer. Elle l'aimait, ce jeune homme.

— Mais nous devons y songer, nous. Ah!

pourquoi ne lui avons-nous pas fait épouser Lagarde?

— Elle ne l'aimait pas.

— Elle aurait été .heureuse tout de même avec lui. Si j'étais sûre qu'il ne l'a pas oubliée!... Mais, après ce qui s'est passé, il ne voudra plus... Elle l'a découragé, d'abord, elle lui a préféré André... Et maintenant la voilà mêlée à cette affaire... Non, je suis folle de penser à cela. Nous sommes bien malheureux!

— Et elle?

— Elle, c'est une enfant. »

Un gémissement vint de la chambre à côté.

C'était a: Tenfant » qui pleurait sa peine de vierge et de veuve.

En ce moment, un jeune télégraphiste sonnait à la porte de l'hôtel de Morante : il apportait au marquis un a: pneumatique » de Chalabre, lui annonçant qu'André allait se battre avec le fils d'Ariette Duparc, et faisant allusion aux bruits qui déjà circulaient sur la cause du duel. L'indiscrétion de Clairval avait fait la tache d'huile; elle s'était répandue en quelques heures, étalant largement la souillure infligée au nom des Morante. N'ayant pu voir son ami le soir même, Chalabre le tenait au courant par ce mot.

Le fils méprisé, auquel une paternité trop certaine rattachait malgré lui François de Morante; le fils préféré, dont l'origine lui était maintenant suspecte, et dont l'image suscitait en lui les tortures de la jalousie; celui que salissaient toutes les hontes du vice et celui qu'entachait l'ombre du déshonneur, allaient en venir aux mains. Pour lequel des deux prendrait-il parti? De quel côté seraient ses vœux et ses craintes? Pouvait-il choisir entre les combattants, si celui qui aurait seul mérité d'être son fils, hélas I ne l'était pas?

Pendant qu'il hésitait ainsi, le sort se décidait.

A Boulogne, dans l'immense vélodrome du Parc des Princes, les deux ennemis fraternels s'étaient alignés et fonçaient l'un sur l'autre. La première reprise n'était signalée, pour chacun, que par les égradgnures ordinaires au poignet et aux doigts. A la seconde, René, rompu par son professeur, un Argentin, à toutes les souplesses de l'école italienne, se coulait par-dessous l'épée de son adversaire, dont la parade arrivait trop tard. André tombait. Oh le ramenait à l'avenue Malakoff, demi-mort.

ES rideaux de la fenêtre avaient été tirés, les persiennes closes, de façon à maintenir dans la chambre une demi-obscurité, traversée de clartés jaune pâle qui rôdaient, tressaillantes comme de petites âmes. L'avenue MalakofF était absolument silencieuse, privée de mouvement et de vie. C'était le Paris des fins de juillet. Les façades, refermant leurs baies comme des yeux, semblent alors s'aveugler exprès pour s'endormir du sommeil des choses. Elles prennent une apparence de mortes : les palais qui bordent le Grand Canal de Venise n'ont pas l'air plus défunts que les maisons parisiennes en cette saison.

Encore à Venise, dans l'eau qui moisit entre les édifices, il stagne de Thistoire, il flotte des souvenirs et du rêve. Mais les grandes avenues, chez nous, pendant l'été, sont du vide et pas autre chose : de toute l'agitation qui les a remplies quelques semaines auparavant, de toutes les visions du luxe et de la grâce modernes, plus rien n'y demeure, sinon la poussière qui, parfois, s'élève aux subites halenées d'une brise errante. Elle semble dire le néant de la civilisation, qui n'aboutit qu'à ce résidu de cendre, juste de quoi ternir un moment le vernis des feuillages, entamés par une rouille prématurée.

Le même silence qui occupe l'avenue règne dans l'appartement. Des passages muets de serviteurs le traversent, glissant sur les tapis : à peine des chuchotements sortent, comme des souffles, du corridor. On dirait qu'il y a un mort dans la maison. Il n'y a qu'un blessé. Après une nuit de fièvre et une agitation qui a duré toute la matinée, André de Morante repose enfin; il dort paisiblement dans le vaste lit de milieu que lui abandonne son ami Marcel. Sa figure, d'un rose foncé tout à l'heure, est devenue toute blanche sur l'oreiller. Peu à peu, les gémisse-

ments qui entrecoupaient son sommeil ont cessé de se faire entendre : il a maintenant l'haleine régulière d'un petit enfant qui met toute sa force à dormir en fermant les poings, et sourit de se sentir flotter dans un rêve couleur de paradis.

Dans l'angle de la porte, deux personnes le regardent, attentives et apitoyées : l'une est Marcel, l'autre Elisabeth de Valsois.

Le jour même de la rencontre, la jeune fille courut chez M"*® Letainturier, pour la prier de lui en faire connaître le résultat dès qu'elle l'aurait appris elle-même de son neveu Clairval. M"® de Valsois, sans élever précisément sa fille à l'américaine, lui laissait une certaine liberté d'allures et l'avait habituée de bonne heure à sortir seule, en se donnant comme prétexte que l'éducation moderne ne comporte plus les précautions tatillonnes dont on s'embarrassait autrefois, et qu'une jeune personne de bonne race et de famille militaire doit apprendre le plus tôt possible à se garder et à se faire respecter elle-même. En réalité, il l'ennuyait de chaperonner perpétuellement Elisabeth, et, d'autre part, elle avait presque toujours besoin de la femme de chambre pour son service personnel. Grâce à cet heureux

égoïsme, M"* de Valsoîs se trouva donc libre d'aller aux nouvelles chez l'intime ennemie de sa mère.

M""® Letainturier, avertie par le sûr instinct de sa malveillance, se douta qu'elle désobligerait M*"® de Valsois en se prêtant à ce que lui demandait la jeune fiUe. Marthe devait désirer que, son mariage rompu, Elisabeth cessât entièrement de songer à André de Morante : femme de ressources et d'énergie, elle avait sans doute déjà en vue quelque combinaison pour rattraper un autre parti. Les Lagarde peut-être... Ce serait un bon tour à lui jouer que d'encourager Elisabeth dans sa fidélité à son premier sentiment.

Elle accueillit donc l'infortunée de la façon la plus maternelle que lui permirent l'acidité de son extérieur et son anguleuse physionomie. Elle la plaignit et l'embrassa beaucoup, puis lui donna, pour la vérité du rôle, des conseils qu'elle savait ne point devoir être suivis :

« Il faut être raisonnable, mignonne, et songer à votre avenir. Vous ne pouvez pas vous immoler à une affection qui est très belle, sans doute, mais qui est à présent sans espoir. Songez à votre mère, songez à vous-même.

LE RISQUE 22f

— Je vous en prie, madame, répliqua Elisabeth avec une douloureuse impatience. Ne me pariez pas de mon intérêt et de mon avenir : on m'en parlera assez à la maison. Voulez-vous me rendre un service dont je vous serai éternellement reconnaissante? Pensez que je ne vais pas vivre jusqu'à ce que je sache l'issue de ce malheureux duel. Écrivez à votre neveu pour qu'il vous avise immédiatement... Si André est blessé... s'ill'est... gravement, que j'en sois informée tout de suite. Faites plus : ayez son adresse, pour que j'aille prendre de ses nouvelles. Je vous en conjure, madame, je vous en supplie à genoux.

— Pauvre petite I Si vous saviez comme vous me faites de la peine! Mais c'est bien grave ce que vous me demandez-là. J'ai peur de déplaire à votre mère en favorisant... Si elle savait... C'est une si vieille amie... Voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons... En vérité, j'ai trop de scrupules.

— Madame, au nom du ciel!...

— Eh bien!... eh bien! oui, ma chère enfant, là, je vous le promets. Je manquerai à l'amitié, je ferai cela pour vous. J'ai tellement

pitié de vous, ma pauvre Zabethl... Âhl je le disais tout à l'heure à Gladys, tenez : vous n'avez pas de chance. Car enfin vous aviez tout : vous êtes jolie, vous êtes élégante... un fiancé charmant que vous aimiez, qui vous aimait. Et il a fallu ces complications, et que tout s'écroulât I Qu'est-ce que vous allez devenir maintenant? je me le demande. C'est au point que je trouve ma pauvre Gladys presque heureuse à côté de vous. Si elle ne se marie pas, elle n'aura pas eu de déceptions, au moins. Et les déceptions, voyez-vous, c'est peut-être la seule chose dont on ne se console jamais.

— Soyez sûre, madame, que je ne me consolerai pas, }^ répondit Elisabeth.

Intérieurement, la Tainturier exultait. Après s'être vengée de la mère en rendant service à la fille, elle se vengeait de la fille en lui faisant expier ce service à l'avance. A l'instant même, pour témoigner de sa bonne volonté, elle écrivait à Clairval un petit bleu, le priant de passer chez elle dans la soirée.

Il n'y manqua pas; joyeux d'étaler sa science des armes et des choses de l'honneur, il fit à sa tante un copieux récit, dont la conclusion était

que René avait porté à son adversaire, dans la ligne basse, un coup ramené par la parade dans la ligne haute. A cette circonstance, André devait d'avoir eu la poitrine transpercée et non le ventre ouvert, ce qui eût été pire, affirmait avec autorité le narrateur.

Informée sans retard. M""* de Valsois montra l'héroïsme d'une vraie tendresse. Elle sortit, assez calme d'apparence pour ne pas donner de soupçons chez elle, ayant allégué à sa mère un prétexte plausible. Mais quand elle arriva chez Marcel de Puylagarde elle était presque morte.

L'ami d'André ne la connaissait pas de vue.

Elle se nomma :

<c Je suis M"* de Valsois, la fiancée de M. de Morante, » dit-elle d'une voix blanche, nette cependant, tandis qu'elle s'accrochait à un meuble pour ne pas tomber.

Puylagarde s'inclina très bas. Ce garçon simple comprenait toutes les beautés et toutes les délicatesses du cœur; il se sentit en présence d'une douleur et d'un amour aussi nobles que courageux.

Il ne s'étonna point qu'elle fut là, il ne lui fit pas l'aumône d'une plainte inutile :

« André est bien mal, piademoiselle, » répondit-il sur un ton de tristesse sincère, comme s'il eût parlé d'un frère en danger.

De même qu'il l'avait comprise, elle le comprit. Instinctivement elle lui prit la main.

« C'est vous, monsieur, qui le soignez?

— Oui, mademoiselle. André est mon meilleur ami. »

Il serra un peu trop fort les doigts frêles. La rude étreinte fit du bien à Elisabeth.

« Est-ce que je puis le voir?

— Oui. Il a le délire. Il ne vous reconnaîtra pas. Il n'y a pas d'émotion à craindre pour lui. y>

Et elle avait franchi le seuil de la chambre, et elle avait respiré avec un serrement de cœur cette odeur phéniquée si particulière, si terriblement significative, des pansements et des remèdes, à laquelle on associe l'atroce idée de l'agonie et de la mort. Elle avait vu André sur son lit.

Comme on le lui avait dit, il délirait. Il était très rouge et parlait d'un ton rauque, avec cette voix sans inflexions et sans timbre qui est si effrayante à entendre, parce qu'elle a déjà une sonorité d'outre-tombe. Elisabeth se sentait épouvantée et attirée à la fois : au même mo-

ment, elle aurait voulu s'enfuir hors de la chambre et courir au chevet d'André, s'incliner pieusement sur cette face embrasée de fièvre, baigner d'eau pure ce front ardent.

Le médecin, debout près du lit de milieu, se tourna quand il vit entrer la Jeune fille, et lança un regard de reproche à Puylagarde :

« Je vous avais dit que je ne voulais personne ici, » gronda-t-il.

Marcel échangea avec lui quelques paroles à voix basse; il lui expliqua sans doute qui était M"® de Valsois et quel droit elle pouvait avoir d'être là, car il s'inclina, d'un bref salut, vers la jeune fille. Puis il reprit l'examen du blessé, et, quand il eut fini, il s'assit à une petite table et griffonna une ordonnance.

Après quoi il se disposait à partir.

a: Eh bien, monsieur? » interrogea Elisabeth quand il passa devant elle.

Il la regarda avec cette expression indéfinissable des médecins au chevet des malades, laquelle n'est ni apitoyée ni insensible, mais impersonnelle, comme celle qu'on prête aux allégories du Destin.

a: Mademoiselle, je ne puis pas me prononcer.

La blessure est grave; elle n'est pas mortelle. Je ne réponds de rien si la fièvre persiste; si elle tombe il est permis d'espérer. ][>

Elle dut se contenter de cette réponse. Elle revint le lendemain, elle revint tous les jours. La fièvre ne tombait pas.La jeune fille rentrait désespérée. M"* de Valsois, à cent lieues de soupçonner le but de ses sorties quotidiennes, haussait les épaules à la voir ainsi se consumer de regrets pour une chimère. Bien qu'elle aimât Elisabeth à sa façon, elle ne pouvait compatir à son chagrin; il l'irritait plutôt, et elle rudoyait cette douleur opiniâtre, assez courageuse pour se taire, pas assez pour se cacher.

Aujourd'hui, pour la première fois, Elisabeth sentait dans sa peine et ses angoisses une rémission. La fièvre d'André diminuait peu à peu.

Elle se rappelait, avec une joie encore bien timide, la parole du médecin : allait-il être permis d'espérer?

Pendant qu'elle était là, la voix d'André se fit entendre, mais non plus sur le ton rauque de la fièvre : elle était au contraire très douce et semblait venir du fond d'un rêve heureux. Elle articula très nettement son nom :

« Elisabeth! ]S)

Non pas une seule fois, mais à plusieurs reprises, avec des inflexions de tendresse presque enfantine, et de béatitude. On eût dit que le malade répétait ce cher nom pour s'en caresser Tâme.

Elisabeth pleurait silencieusement afin de ne pas interrompre le rêve d'André. Il l'appelait du fond des limbes de l'inconscience; elle lui répondait sans paroles. Elle eut alors la conviction qu'il sentait, qu'il voyait sa présence à travers ses paupières closes, et qu'ils communiaient tous deux dans cet au-delà où baignent, sans le savoir, nos corps et nos âmes.

En effet, la voix reprit, de plus en plus douce :

« Vous êtes là, mon amie? Merci! y>

Surprise par cette divination inexplicable, elle fit un mouvement de recul, comme pour fuir. Non par terreur superstitieuse, mais parce qu'elle craignait qu'il ne l'eût aperçue ou devinée, et que de la retrouver là, près de lui, quand il rouvrirait les yeux, il n'éprouvât une émotion capable de le tuer.

Néanmoins un conseil intérieur lui persuada de rester, et elle demeura encore quelques ins-

tants dans la chambre, jusqu'à ce que le malade eût glissé vers des régions plus profondes du sommeil. Elle se retira plus rassurée; il lui semblait qu'à partir de ce moment sa tendresse efficace opérait sur André, comme un charme qui le faisait peu à peu remonter du fond de la mort vers la vie.

Ce fut justement alors que M°*® de Valsois se sentit prise d'un impatient amour pour la campagne et témoigna le désir d'aller oublier le plus vite possible, dans sa châtellenie assez triste de l'Angoumois, les déboires de ces derniers temps. Elisabeth eut à lutter sérieusement contre cette lubie, afin de rester à Paris une huitaine, jusqu'à ce qu'elle fût tout à fait rassurée sur la santé d'André de Morante. Alors cette fille, dont la timidité était capable de tous les héroïsmes, eut encore celui-ci, qui ne fut pas le moindre.

Elle affecta tout à coup une humeur mondaine et des goûts de sport imprévus, supplia sa mère de la laisser prendre part, jusqu'à la fin, aux réunions de l'île de Puteaux, où les derniers Parisiens et Parisiennes notables s'acharnaient à de suprêmes tennis. M"® de Valsois céda, et

même d'assez bonne grâce, car elle était enchantée de voir sa fille se reprendre à la vie extérieure, ce qui signifiait, à son avis, qu'elle allait oublier André. D'ailleurs, après le fâcheux accident du mariage manqué, la réapparition de l'héroïne dans les endroits de gaîté et de fête attestait une crânerie faite pour lui plaire. Cela imposerait silence aux gens qui n'abordaient plus M""® de Valsois qu'avec des condoléances et des airs d'élégie.

L'admirable Elisabeth accepta donc, chaque soir, la société de ces joueurs de tennis qu'un humoriste anglais a définis irrévérencieusement (( des imbéciles en complets de flanelle blanche js>. Le matin, elle pouvait, à ce prix, aller prendre des nouvelles d'André, dont le médecin annonçait maintenant la convalescence.

Ce fut alors que, pour la première fois de sa vie, Marcel faillit à la discrétion dont il se faisait -une inviolable règle. Sans demander de permission à Elisabeth, il raconta à André les visites quotidiennes que la jeune fille lui avait faites à son insu, pendant les premiers jours, lorsqu'il était en danger.

« Tu comprends, ajouta-t-il en riant, elle

n'ose plus maintenant entrer dans ta chambre. C'était bon quand tu étais un mourant, mais, à présent que tu es ressuscité, ce ne serait pas convenable. »

Il plaisantait pour combattre un excès d'émotion chez son ami encore faible. André le regarda profondément.

« Ce que tu me dis là ne m'étonne pas, répondit-il. Plus d'une fois, dans ma fièvre et dans mon sommeil, j'ai cru sentir une présence... sa présence. Il me semblait que quelque chose de très doux, de voilé, entrait dans la chambre, tout à coup. Les yeux fermés, je voyais de la blancheur; les oreilles insensibles aux bruits extérieurs, je percevais une espèce de voix, un chuchotement de tendresse. Mon cauchemar finissait en un rêve lumineux; je sentais une fraîcheur, le vent léger qu'aurait fait une main allant et venant sur mon front. C'était elle... Elisabeth!... »

II contempla un instant la vision intérieure.

ii Dis, continua-t-il, le docteur a promis que je me lèverais demain, n'est-ce pas?

— Oui, mais si tout va bien seulement.

— Tout ira bien. Demain je me lèverai, Mar-

LE RISQUE 23f

cel. Et tu la feras entrer quand elle viendra.

— C'est encore trop tôt. Tu auras la fièvre.

— J'aurai la fièvre si tu me résistes. Tu la feras entrer, c'est promis ?

— Eh bien! nous verrons. »

Le lendemain, lorsque Elisabeth arriva, Puylagarde lui dit, la mine joyeuse :

« Mademoiselle, André va beaucoup mieux.

Il est levé. »

Il ajouta, avec un peu d'embarras :

« Il voudrait vous voir. »

Le visage d'Elisabeth s'éclaira de joie pure. Mais soudain, se ravisant :

« Croyez-vous que cela ne l'agitera pas trop, que cela ne lui fera pas de mal?

— Vous ne pouvez pas lui faire de mal, » répondit simplement le bon Marcel.

Doucement il la poussa dans la chambre.

André était assis sur son fauteuil. Il essaya de se lever à sa vue. Mais, impérieuse et tendre, elle l'en empêcha. Dans la promptitude de son geste, elle avait posé les mains sur ses épaules et s'inclinait vers lui. Alors, de ses deux bras encore débiles, il entoura le buste qui fléchissait, et le visage mat, le visage frais aux traits

un peu indécis, vint toucher le sien tout pâle. Et ce fut le baiser divin entre tous les baisers, celui qui s'apitoie et qui console. Le baiser à saveur de larmes, infini comme la misère humaine qui l'inventa. •

« Je sais, dit André, vous êtes venue tous les jours, Elisabeth...

— Oui, mon ami.

— Vous m'aimez donc encore, après... ce que je vous ai écrit?...

— Après comme avant, je vous aime. Je vous aime davantage, depuis... »

Elle hésita et baissa la voix.

« Depuis, que je sais par d'autres ce que vous n'avez pas voulu me dire dans votre lettre... Votre secret... Oh! nous n'en parlerons jamais plus, jamais!... André, mon fiancé, mon seul ami, écoutez-moi.

— Dites, Elisabeth.

— Je ne veux pas que vous soyez malheureux. »

Toute la pitié céleste qui fait les grands amours des femmes était dans ces mots.

« Je veux que vous m'épousiez, André.

— ; Comment, moi? Maintenant? Moi, qui

n'ai plus à vous offrir qu'un nom contesté, une fortune aux trois quarts détruite?... C'est impossible.

— Votre nom sera toujours pour moi le plus cher de tous les noms. Votre fortune a suffi à votre mère. Elle me suffira... André, par vos souffrances, parles miennes 1... Tenez, au nom de votre mère que je vénérerai toujours avec vous, pour l'amour de vous!... Ne me refusez pas.

— Elisabeth! :i>

Lorsqu'elle revint rue Saint-Dominique, la jeune fiUe trouva M"® de Valsois tout épanouie.

« Embrasse-moi donc, Zabeth; j'ai de bonnes nouvelles à t'annoncer, ma chérie. »

Un pressentiment traversa le cœur de l'amoureuse. Elle eut peur.

« Devine un peu. Non, au fait, c'est trop beau, trop inespéré : tu ne devinerais jamais. Eh bien! cette bonne M"® de Lagarde sort d'ici. »

Elle ne vit pas que sa fille pâlissait, et continua, d'une traite :

« Elle a été absolument charmante, affectueuse... Tu ne t'imagines pas... Si tu avais en-

tendu en quels termes elle m'a parlé de toi, mademoiselle! Elle a fait une allusion à nos ennuis récents, c'était inévitable, n'est-ce pas? Oh! mais si discrètement, avec un tact!... Au lieu de triompher comme elle l'aurait pu!... Car enfin nous l'avions bel et bien éconduit, son Gérard, et une autre, à sa place, aurait trouvé que c'était pain bénit ce qui nous arrivait. Point du tout, elle n'a parlé de son fils que pour dire combien elle souhaitait de le voir marié, que c'était un garçon charmant, un peu faible, mais qui n'avait ni mauvais cœur ni mauvais caractère, et qui pourrait rendre une femme heureuse. « Celle qui saura le prendre, a-t-elle ajouté, et « qui le conduira avec une petite main douce et « ferme, en fera ce qu'elle voudra, j) Puis elle a recommencé ton éloge. Enfin, elle ne s'est pas jetée à ma tête, mais dans la conversation j'ai pu voir, clair comme le jour, qu'elle n'a pas du tout renoncé à son idée. C'est à nous, maintenant, de savoir rattraper la chose. On verra cet été. Justement, elle a eu soin de me dire qu'ils allaient tous passer la saison à Tréboul, et elle m'a demandé si nous n'irions pas de ce côté par hasard. On s'est quitté les meilleures amies du

monde. Eh bien! qu'en dis-tu? Te voilà contente, j'espère? »

Paisiblement Elisabeth répondit à ce flux de paroles cette simple phrase :

m Mère, je ne veux pas épouser M. de Lagarde.

— Quoi? comment?

— Je suis fiancée à André de Morante.

— Es-tu folle? Vous avez rompu.

— Non, mère.

-= Il t'a rendu ta parole.

— J'ai refusé de la reprendre.

— Vous vous êtes donc écrit, en cachette?

— Je sors de chez lui.

— Comment, malheureuse?

— Ohl mère, si vous le voyiez!... vous ne songeriez pas à me soupçonner... Pauvre garçon!... Il s'est levé aujourd'hui pour la première fois. Il était si faible que je craignais, en me montrant tout à coup, de lui causer une émotion capable de le tuer... Néanmoins, je l'ai vu : nous avons causé... Il persistait à refuser ma main par scrupule. C'est moi qui ai, pour ainsi dire, forcé son consentement.

— Et tu es allée plusieurs fois chez lui?

— Tous les jours, depuis ce duel. Mais au-

jourd'hui c'a été notre premier entretien. Au commencement, quand je venais, il avait le délire ou il dormait : je le regardais un instant et je m'en allais. Dès qu'il a été mieux je ne suis plus entrée dans sa chambre : il m'aurait reconnue, cela lui aurait fait du mal. Je me bornais à prendre de ses nouvelles. »

M°*® de Valsois respira.

Un instant elle réfléchit.

« Qui rencontrais-tu dans tes visites? »

— Deux personnes seulement, toujours les mêmes : son ami Marcel de Puylagarde et le médecin.

— C'est bien tout?

— Oui, mère.

— Allons, tant mieux 1 Ton imprudence n'aura peut-être pas les conséquences que je craignais. Qu'est-ce que c'est, au point de vue du caractère, que ce M. Marcel de Puylagarde?

— Le dévouement, la discrétion et la délicatesse mêmes.

— Bon. Et le médecin est lié par le secret professionnel, je l'espère. Rien n'est perdu. Tu as de la chance, ma fille. Tu pourras tout de même épouser Gérard de Lagarde.

— Jamais, mère.

— Tu ne veux pas?

— Non. Si vous m'y contraignez, je me verrai dans la nécessité de tout dire à Gérard, et mes visites quotidiennes à l'avenue MalakofF, et l'engagement de fiançailles que nous avons renouvelé l'un envers l'autre, André et moi, ce matin même. Si après cela il veut encore m'épouser, c'est qu'il aura du courage. »

C'était la première fois que quelqu'un, dans la maison, tenait tête de cette manière à M"® de Valsois, et il se trouvait que c'était la timide Elisabeth.

Elle n'en croyait pas ses oreilles.

ce Est-ce toi que j'entends, ma fille? Si tu t'imagines que je te laisserai faire cette folie! Aller choisir un homme ruiné et qui n'a plus que la moitié d'un nom, tandis qu'on t'offre la fortune, la considération, le bonheur véritable de la vie! Ah! non, par exemple!... Je suis toujours ta mère, tu sais? »

On entendit marcher dans la pièce à côté.

M. de Valsois venait de rentrer.

« Bernard! i> appela-t-elle.

Le colonel arriva à contre-cœur. Il avait en-

tendu sa femme élever la voix et respirait une atmosphère d'orage.

ce Écoutez un peu, reprit Marthe, dont l'irritation redoubla en le voyant. Écoutez ce que votre fille a fait, ce qu'elle avoue tranquillement, ce dont elle se vante. Figurez-vous que le hasard, une chance inespérée, me ramène M"® de Lagarde; que, contre toute attente, cette excellente femme, qui vient de me quitter, m'a témoigné ouvertement qu'elle était disposée à reprendre ses anciens projets. Je fais part de la chose à celle-ci, et, au lieu de me sauter au cou, savezvous ce qu'elle me répond? Qu'elle ne veut entendre parler de rien. Elle me déclare qu'elle se considère toujours comme la fiancée de M. André de Morante, malgré lui-même au besoin. Attendez, ce n'est pas tout, ce n'est rien encore. Elle ajoute qu'elle sort de chez ce jeune homme, qu'elle est allée chez lui tous les jours depuis qu'il a été blessé. Elle trouve cela charmant et tout naturel de la part d'une jeune fille de son monde : elle me raconte qu'elle s'est compromise sans plus d'émotion que si elle me disait qu'elle vient de goûter chez des amies. Eh bieni qu'est-ce que vous en dites?

— Oh! Elisabeth!»

C'était un reproche si douloureux que la jeune fille en fut touchée au cœur.

« Père, qu'allez-vous croire? Si vous saviez!.,. André était mourant... Vous-même, ma mère, vous les avez jugées innocentes, ces visites à un blessé, presque à un moribond. Ne m'avezvous pas dit, à l'instant, que je pourrais encore épouser M. de Lagarde?

— Évidemment, répliqua M"® de Valsois, dépitée de se trouver en contradiction avec ellemême, mais sentant qu'il serait trop monstrueux de paraître soupçonner sa fille en de telles circonstances. Evidemment, tu es incapable... Il ne manquerait plus que cela. »

Elle tourna son irritation contre le pauvre M. de Valsois, qui n'y pouvait rien :

« Bernard, voyons, vous êtes là, vous ne dites rien : c'est ridicule. Faites-lui donc comprendre qu'elle est folle de s'entêter dans cette idée absurde.

— Père, intervint de son côté la jeune fille, jusqu'ici, tant que j'ai vécu avec vous, sous votre règle, je me suis toujours montrée soumise avec mère comme avec vous. Maintenant il ne

s'agit plus de ma conduite à la maison, oii je n'étais que votre fille obéissante; il s'agit de mon avenir, de l'existence nouvelle où je vais entrer. Je vous en supplie, laissez-moi les organiser selon mon cœur. Chacun n'a que sa vie, et pour chacun il n'y a qu'un bonheur icibas. i>

A travers son émotion, elle vit bien qu'il faiblissait et qu'au fond il ne demandait qu'à se rallier à sa cause.

« Certainement, répondit-il, André a mes préférences. Il est loyal, il est digne et fier: toute sa conduite le prouve. Tout de même, mon enfant, c'est une chose grave de renoncer aux avantages qui te sont offerts, pour courir la chance d'une union romanesque, où tu ne rencontreras peutêtre pas le bonheur que tu escomptes.

— Si je ne l'y rencontre pas, mon père, c'est qu'il ne doit point y en avoir pour moi en ce monde. Et j'aime mieux m'exposer à une désillusion en suivant l'ordre de mon cœur qu'à un regret éternel en lui résistant.

— Vous voyez bien qu'elle est folle, s'écria M"® de Valsois. Et les nécessités, les convenances de la vie, les as-tu considérées? Le positif, le

LE RISqUE 24f

pratique, qu'en fais-tu? tu sais que tu ne peux pas compter sur nous, ou si peu !

— Je le sais. André m'a parlé, lui aussi, du côté positif et pratique. Je lui ai répondu ce que je vous réponds : nous trouverons bien moyen de vivre avec les ressources dont sa mère s'est contentée avant qu'elle n'épousât le marquis de Morante. D'abord nous nous aimerons et nous aurons ainsi toujours assez de luxe. Puis nous pourrons regarder le monde avec quelque fierté. Si j'avais épousé André de Morante riche, on m'aurait enviée ; quand j e l'aurai pris sans fortune, on me critiquera peut-être, mais on m'estimera, c'est sûr...

— Tu as raison, ma fille, » dit Valsois.

Sa femme haussait les épaules, mais au fond elle était sensible à l'argument dont Elisabeth venait de s'aviser, avec une ingéniosité toute féminine, se doutant bien qu'il la toucherait. La belle Marthe était encore assez grande dame pour sacrifier l'intérêt à l'orgueil. Sa fierté l'avait jadis préservée contre les dangers des flirts où elle passait sa vie : elle ne voulait pas faire comme les autres. Mieux, si c'était possible; mais en tout cas autrement.

« Allons, soit, dit-elle. J'ai bien idée que ce sera absurde. Au moins, ce qu'il y a de certain? c'est que ce ne sera pas bourgeois. »

Marthe avait cause gagnée : le mot était lâché. M"° de Valsois consentait par amour de la solution élégante et aristocratique. Elle était bien née, après tout, et dans sa frivolité il y avait de la vraie race.

[ans le parc de Saînt-Cloud, la forme de la Galînetti, passant avec lenteur sur les gazons, semblait une statue détachée des balustres qui surplombent la ville et ses jardins. Elle traversa la pelouse centrale et s'arrêta un instant en face du bassin aux figures allégoriques, comme pour confronter la majesté de sa taille à la leur, et l'on eût dit qu'elle venait reprendre sa place dans le groupe des marbres pour une apothéose. Mais elle continua son chemin; elle avait l'allure involontairement solennelle des filles de Rome, auxquelles rien ne peut faire désapprendre une majesté hé-

rëditaire; sa robe parisienne la drapait comme un péplum. Il est des corps sur lesquels tout vêtement prend une apparence classique et noble. Arrivée à la grande percée qui s'ouvre sur la droite, elle s'arrêta encore et se tint immobile de toute sa hauteur dans le soleil couchant. Une main en avant pour garantir ses yeux des rayons obliques, elle regardait. Avec la draperie violacée qui flottait sur ses hanches, on l'eût prise, dans ce paysage beau comme une mythologie du Poussin, pour quelque prêtresse d'Apollon, en tunique d'hyacinthe, saluant la mort glorieuse de l'astre-roi.

Maria Galinetti attendait tout simplement son amoureux. René venait de quitter Liliane pour elle.

Le jeune homme avait bien compris que sa brouille avec M. de Morante était définitive. Le marquis ne lui avait pas supprimé sa pension; il considérait peut-être que ces mensualités, suffisantes pour épargner la gêne au fils d'Ariette Duparc, constituaient en quelque sorte une prime d'assurances contre le scandale, le chantage et autres formes perfectionnées du vol. Mais il ne ferait jamais rien de plus, après la découverte

^SK^

du faux, surtout après les dénonciations infâmes d'Ariette, qui avaient détruit sa vie pour toujours. Tout rapprochement était désormais impossible.

Alors le jeune homme était revenu à sa première idée : se faire épouser par la Galinetti, dont la fortune personnelle, indépendamment des libéralités du Russe, était assez belle pour le tenter. Mais il avait eu affaire à forte partie : l'Italienne, très intelligente, avait lu tout d'abord dans son jeu. Elle se savait aimée par intérêt : la chose pouvait-elle échapper à une femme éprise mortellement de lui et qui connaissait trop par elle-même ce qu'était l'amour véritable? Elle ne le lui dit point; elle n'en voulait pas convenir devant lui : c'eût été avilir par trop leurs baisers et leurs étreintes. Mais elle exigea des sûretés, et, avant tout, qu'il rompît nettement avec Liliane.

Celle-ci, qu'il délaissait forcément depuis quelque temps, sentait venir le coup ; elle le reçut sans broncher. Il s'attendait à un orage de nerfs, à des morsures, à ce qu'elle lui plantât les griffes dans la peau; il se promettait de la brutaliser suffisamment pour qu'elle gardât de lui un sou-

îfO LE RISQUE

venir attendri et craintif. C'est, dans un certain monde, le moyen qu'on emploie pour enseigner la résignation aux Calypsos abandonnées.

Au lieu de cela elle lui répondit simplement :

« Tu es libre. »

Et il s'en alla assez inquiet; il aurait mieux aîmé qu'elle lui fît une scène. Il se rappelait certaine menace qu'elle lui avait adressée en riant, entre deux baisers, le soir où elle avait racheté rhonneur de l'amant au prix de son collier.

La chose se passait à Trouville, où René s'attardait après la grande semaine, menant une vie de prince, bien que (dans le sens où cela s'entend parmi la société élégante) il fût sans le sou. Mais combien de jeunes gens parisiens, même de gentlemen beaucoup plus âgés et mûris par toutes sortes d'expériences, nous ont habitués à pareil miracle! D'ailleurs, à divers avantages que lui procuraient son physique et son éducation spéciale, René en joignait un autre ; il avait à la sympathie des femmes un titre tout particulier : il était le fils d'Ariette, leur collègue et leur aînée. Une espèce de franc-maçonnerie l'accréditait auprès d'elles : toutes elles avaient à cœur de lui être serviables et agréables.

LE RISQUE 2fl

De Trouville il venait faire de fréquentes visites à l'Italienne dans sa villa de Saint-Cloud, où elle passait l'été, trop nonchalante pour entreprendre un voyage de plaisir, et d'ailleurs mieux cachée contre la curiosité jalouse dans cette banlieue, presque déserte au mois d'août, qu'elle ne l'eût été sur une plage à la mode.

Elle l'attendait ce soir; il s'était annoncé par une dépêche qu'elle avait mise dans son corsage, entre ses seins, heureuse de sentir parfois le papier érafler leur peau dorée, quand ils se soulevaient d'aise au soufHe alangui de l'été.

René allait venir. Dans quelques instants il serait là. Elle escomptait la joie du premier baiser. L'attente, le désir, l'espoir, lui gonflaient la poitrine. Ce qu'elle éprouvait était une grande joie amère. Car elle savait tous les calculs de son jeune amant, sa bassesse, sa félonie, et elle n'avait pas le courage de rejeter cet amour qui allait être le dernier. Au contraire, elle l'acceptait tel qu'il était; elle savourait même, avec une ivresse mauvaise, l'arrière-goût empoisonné de la coupe voluptueuse. Elle arrivait à s'en exalter. Il y avait, dans cet amour-là, un renversement bizarre des sexes et des rôles. On eût dit

2f2 LE RISQUE

que René était la prostituée et qu'elle était, elle, comme ces hommes désabusés qui ont fait la terrible expérience de la femme, qui en savent toutes les ruses, tous les mensonges et toute l'infamie nécessaire : ils l'aiment néanmoins et ils s'en repaissent avec plus de fureur peut-être.

Au bas du senrier qui descend la pente boisée, le jeune homme parut.

La Galinetti jeta autour d'elle un rapide regard. Il n'y avait personne.

Alors de sa belle main, un peu grande, la main de la Junon latine, elle ramassa les plis de sa robe autour de ses jambes, qui accusèrent leurs lignes robustes, et elle se mit à courir vers lui, à travers la pelouse, comme une Atalante.

Lui, il venait sans hâte.

En quelques bonds elle fut près du jeune homme, elle se serra contre sa poitrine et l'embrassa, collée à lui, l'étouffant, le meurtrissant. On eût dit qu'elle voulait, par cette étreinte, fondre son corps dans le sien. Ah I la belle maîtresse, impérieuse et sauvage, ardente comme une louve des bois I Et cependant la Romaine n'avait pas prononcé une parole. Toute parole aurait menti ou bien aurait été insuffisante, ridi-

LE RISQUE 2f3

culement. Elle n'aurait pu traduire le double cri de sa chair qui réclamait le plaisir, et de son âme qui s'enfiévrait d'une passion mauvaise où le mépris fermentait, pareille à ces vins dans lesquels on a jeté des drogues pour empirer l'ivresse.

Elle le lâcha et le regarda longuement.

« Qu'est-ce que tu as? » lui demanda-t-elle.

René, en effet, ne montrait pas, comme à son habitude, l'air de nonchalance heureuse qui sied aux hommes trop aimés et résignés une fois pour toutes à l'adoration d'une maîtresse. Il paraissait même préoccupé, lui qui avait, de la fille de joie, avec tant d'autres caractères, l'insouciance obligatoire. René — symptôme inquiétant — pensait à quelque chose qui n'était sûrement pas une des fantaisies dont s'occupait à l'ordinaire son imagination : un cheval dont il eût envie, un costume nouveau ou une épingle de cravate. Non, il s'agissait d'un souci plus grave.

Il restait silencieux. Elle dut renouveler sa question.

« Oh! ce n'est rien, finit-il par répondre.

Imagine-toi qu'à la gare de Trouville j'ai cru reconnaître la femme de chambre de Liliane, qui montait dans un compartiment tout près du

2f4 ^^ RISQUE

mien. Et il me semble l'avoir encore aperçue, ici, en descendant du train, tout à l'heure.

— Alors elle t'aurait suivie? Liliane te ferait donc espionner?

— Peut-être. j>

Ils se turent un instant, n'osant s'avouer leurs craintes. Chacun avait peur de paraître pusillanime à l'autre. Us songeaient en même temps à la menace de Liliane.

René, le premier, reprit la parole.

« Tu as des nouvelles de SolowiefF?

— Il est à Paris, à l'hôtel Spitz. Oh! il n'y a pas de danger qu'il nous surprenne! Il prévient toujours quand il doit venir. Je lui ai fait prendre l'habitude.

— C'est prudent.

— Oui. Je lui ai dit, dès le commencement, que j'avais beau être sa maîtresse, que je n'étais pas pour cela à sa disposition. Il est dressé, va.

— C'est égal, Trouville est bien près de Paris par les rapides. Solowieff doit y aller quelquefois. Au fait, puisque je ne l'ai jamais vu, dis-moi un peu comment il est.

— Un colosse, un géant, qui a un teint blanc comme une femme, des yeux gris clair et une

barbe blonde, taillée en ovale. Il parle le français avec un peu de difficulté, ce qui est rare chez ses compatriotes.

— J'ai dû le rencontrer avant-hier au Casino.

— Tu crois?

— J'en suis sûr. Il n'y a pas beaucoup d'hommes de cette carrure-là. Il jouait, il riait avec des femmes... Liliane était du nombre.

— Elle est donc à Trou ville aussi?

— Non. EUe loge à quelques lieues dans les terres, chez son ami. Mais elle vient presque tous les jours au Casino. »

Ils échangèrent un regard d'inquiétude. Même à distance, Solowieff terrorisait l'orgueilleuse Italienne. Qu'il la quittât, cela lui était indifférent, en somme ; sa situation indépendante lui permettait de sacrifier ses intérêts à son amour. Mais elle avait peur de lui ; elle souhaitait gagner du temps jusqu'à son mariage, en le leurrant par quelques semblants de tendresse. A cet égard, René, point jaloux, lui donnait carte blanche, et, malgré qu'elle répugnât au partage, elle s'y soumettait en se disant, comme ses pareilles, que les baisers payés ne comptent pas et ne rendent point une femme infidèle. Elle pen-

2^6 LE RlSqUE

sait épouser son amant en cachette, partir avec lui pour le paradis le plus lointain possible. Solowieflf, mis en face du fait accompli, userait sa colère dans le vide.

Si, au lieu de cela, elle en devait subir le premier choc, la chose pourrait tourner fort mal. Quant à René, bien qu'il fut insouciant et brave, la perspective d'une lutte avec le colosse ne lui agréait guère : ce serait probablem.ent un combat inégal et sans gloire, où il n'y avait à recevoir que des horions assez humiliants.

Mais la pensée qu'il jouait la partie décisive de son existence et qu'il allait risquer son vatout lui rendit son courage naturel : celui des casse-cou et des aventuriers. Son endiablée jeunesse fusa comme du Champagne quand le bouchon saute :

« Ohl et puis, zut! Vive la vie, vive l'amour! j>

Alors la Galinetti eut remords et honte de sa prudence : elle le baisa frénétiquement, redevenue une simple bacchante, dans le soir rouge comme la luxure et comme le sang.

Puis elle l'entraîna sous les arbres. Ils causaient à voix basse, bien qu'ils fussent seuls. C'était presque toujours la Galinetti qui parlait.

Elle disait à son amant des mots d'une tendresse farouche, si hardis qu'elle les chuchotait, par pudeur. Pour blasé qu'il fût et préoccupé de son égoïsme,ilne pouvait s'empêcher d'être troublé par cette femme. Il lui semblait qu'il ne l'avait jamais connue et qu'il découvrait ce soir seulement son âme et sa beauté, toutes deux meurtries, mais souveraines. C'était un ensorcellement. Ils allaient en rêve à travers le paysage dont elle avait l'air d'être la nymphe, comme lui indécise entre l'été et l'automne. Le jour, qui enflammait encore le ciel, n'avertissait point de la fuite de l'heure.

Maria s'en avisa la première, tout alanguie qu'elle fût au bras de son ami :

« Il est grand temps d'aller dîner, » dit-elle.

Ils sortirent lentement du parc. Tant qu'ils furent sous le couvert des arbres, ils continuèrent à marcher ainsi enlacés et la Galinetti à parler de sa voix grave, que nul accent exotique n'altérait, mais qui gardait de ses origines une sonorité de métal. Cette parole était une magie sensuelle et pourtant douloureuse, comme un aiguillon de volupté qui pénétrerait à travers la chair jusqu'au cœur.

2f8 LE RISQUE

Au débouché du parc, ils trouvèrent l'hôtel où ils allaient prendre leur repas. La prudence défendait à la Galinetti de recevoir son amant chez elle, dans sa villa de l'avenue de Montretout. Ils dînèrent aux violons, car il y avait naturellement de3 tziganes. Leur énervement s'exaspérait à ces musiques irritantes : l'archet semblait pincer et mordre les fibres de leur cœur, les ondes argentines ou cuivrées du cymbalum montaient et redescendaient comme des vagues de désir. Les parfums épars s'exaltaient autour d'eux, dans la tiédeur de la nuit...

Maria accompagna le jeune homme quand il remonta dans sa chambre. Un instant encore ils restèrent à la croisée, pour respirer et écouter les odeurs et les chants de l'ombre.

Puis la fenêtre se referma...

Une heure après, la maîtresse et l'amant redescendaient, traversaient comme des fantômes la cour vide et les rues maintenant silencieuses. Leurs ombres amoureuses glissèrent le long des maisons, escaladèrent et dévalèrent successivement ces petites voies inégales de Saint-Cloud qui ressemblent à des sentiers de montagne. Ils arrivèrent à une villa plus blanche que les autres

LE RISQUE 2f9

SOUS la lune; ils s'arrêtèrent devant une porte grillée, dont les pilastres supportaient deux grands vases de marbre débordant de roses rouges comme du feu, et qui avaient l'air de deux brasiers brûlant sur des cippes de marbre. Maria introduisit sa clef dans la serrure. Avant d'entrer, elle se retourna vers son amant, lui but le souffle sur les lèvres.

Ils allaient se séparer. Elle poussa un cri aigu, comme si un assassin, du fond de l'ombre, lui eût sauté à la gorge.

« Qu'est-ce que c'est? s'écria à son tour le jeune homme terrifié.

— Rien, rien, s'empressa-t-elle de répondre.

C'est une chauve-souris qui ma effleuré la joue.

— Et c'est ce qui t'a fait crier comme cela?

— Qu'est-ce que tu veux? J'ai l'horreur de ces bêtes-là. Rien que d'y penser, ma peau se hérisse. Et puis, on dit que ça porte malheur.

— Folle! A demain.

— A demain. i>

Elle referma la grille sur elle. Sa forme de statue tourna les massifs, puis disparut.

26o LE RISQUE

Le lendemain, quand ils se retrouvèrent dans le parc, René eut un caprice.

« Je veux dîner et coucher chez toi, dit-il avec une impérieuse câlinerie.

— Chez moi? fît-elle effrayée.

— Oui, chez toi, à la villa. C'est bien clair.

Ca te contrarie?

— Me contrarier, moi? qu'est-ce que tu vas chercher là, mon pauvre petit? Bien sûr, ça ne me contrarie pas. Je serais si heureuse! Seulement, je n'ose pas; j'ai peur.

— Tu as peur? tu ne m'aimes donc pas?

— Tu sais bien que c'est pour toi que j'ai peur. Si SolowiefF venait ici, s'il nous surprenait, c'est toi qu'il tuerait, mon René, ce ne serait pas moi.

— Alors, tu me refuses? Tu préfères que je m'en aille? J'en ai assez de l'hôtel. Et puis j'ai trop l'air du monsieur qui amuse un moment, mais qu'on n'avoue pas... Chez toi, je te dis! Je veux aller chez toi!

— René, comme tu es méchant!

— Oui ou non?... Tu ne veux pas?

— Si... si, je veux! »

Il avait en ce moment une expression presque

féroce, celle du ruffian à moitié bandit, auquel une femme se permet de résister. Il ne l'effraya pas, mais elle l'admira comme un dieu, de ce qu'il était si terrible.

« A la bonne heure! » fit-il radouci.

Elle obéissait, c'était bien. Il était satisfait; il allait manger dans la vaisselle aux armes de Solowieff, il coucherait ostensiblement dans son lit blasonné, dont elle lui avait parlé maintes fois pour exciter sa jalousie. Ce serait la valetaille de Solowieff qui le servirait.

A quoi bon se gêner? Dans trois semaines, comme c'était convenu, on filerait dans un rapide luxueux, à travers les paysages de Suisse, dont les visions violentes et grandioses se bousculent aux portières, vers les lacs italiens. On se marierait dans quelque casale, défendu contre l'été par les grandes roches opalines qui ceinturent les eaux. A moins qu'on ne préférât, nid de feuillages abondant en murmures, le paradis des îles Borromées. Car la Galinetti voulait aller vivre son suprême bonheur dans cette Italie d'où elle était venue à Paris, trente ans plus tôt, fillette pendue aux jupes trouées de sa mère qui chantait aux terrasses du quartier latin.

En dînant, le soir, sous la tente de coutil à bandes vives qu'on avait dressée dans le jardin, ils prenaient un avant-goût de ces joies si prochaines. Un grand gaillard moscovite les servait s^Lis un mot, somptueux comme un heiduque, raide comme un soldat et grave comme un moine. De temps en temps, la plainte d'un violon invisible s'élevait derrière les massifs. La Galinetti avait embauché pour cette soirée le chef des tziganes.

t( Tu joues comme un ange, mais tu es laid |

comme un singe, lui avait-elle dit. Cache-toi. y> !

11 avait ri à larges dents blanches sous sa grosse moustache, et s'était mis à jouer... divinement. Une âme de volupté palpitait, frémissait, j s'éplorait maintenant dans le jardin, et l'on eût dit que se réalisât, sous les premières étoiles germées là-haut, un de ces rêves où les fleurs chantent. Dans les tulipes rouges et roses de deux lampes électriques aux minces colonnettes, une flamme en spirale brillait. La Galinetti, son coude nu enfoncé dans une jonchée de fleurs sur la table, regardait son amant.

René respirait le luxe qui l'entourait plus amoureusement que la beauté de sa maîtresse et

de la nuit. Pauvre être frivole et gâté, que ne savait-il les comprendre?

La chair de Maria, son visage extasié d'amour et miraculeusement rajeuni par le prestige de cette heure, son corps qui se révélait splendide sous sa robe de gaze blanche, rayonnaient pourtant des effluves qui auraient dû l'étourdir. Cette femme était un vivant bouquet de délices, qui bientôt allaient se faner sans doute, mais qui dégageaient, dans leur suprême épanouissement, un incomparable vertige. Tout elle aspirait vers le bonheur qu'elle allait saisir, et qu'elle savait devoir être éphémère. Il y avait, dans le frémissement de toutes ses fibres charnelles, tendues comme celles d'une grande lyre, dans la lueur qui sortait de ses yeux élargis, une magnifique volonté d'être heureuse et aimée. Ohl cet amour qui sait sa propre fin, qui d'avance se regrette lui-même, et qui s'en exalte dans la révolte et dans la fièvre I Quel poème d'humanité, de beauté, de souffrance! Et quel infini le sépare des tendresses puériles ou des frissons ingénus du premier amour!

Peu à peu, sa magie opérait même sur l'être tristement corrompu qui était la misérable cause

d'une passion qu'il ne pouvait comprendre.

René se rendait enfin compte qu'il était aimé, en ce moment, comme il ne le serait jamais plus. Fasciné, il se pencha vers l'amoureuse ainsi qu'on se penche sur un abîme, avec la terreur et le désir de rouler jusqu'au fond. Et, follement j il baisa l'épaule nue qui sortait, ambrée, d'un fouillis neigeux.

Quand il releva la tête, il eut un sursaut en arrière, et sa main, brusquement abattue sur la table, fit sonner la vaisselle d'argent.

Une silhouette gigantesque se dressait, sortie de Tombre, à deux pas de la table. Il aperçut, dans la nappe de lumière électrique, des épaules herculéennes, un visage blanc, une barbe blonde.

SolowiefF avait surpris les amants.

Le violon continuait à pleurer une cantilène derrière les massifs.

René, dans un éclair, devina tout.

La femme de chambre de Liliane — car c'était bien elle qui l'avait filé depuis Trouville — avait prévenu sa maîtresse, qui les avait dénoncés au comte, SolowiefF était accouru de là-bas, et, en approchant de la villa, il avait vu de la lumière

LE RISQUE 26f

et entendu de la musique. Il avait dû entrer par la petite porte du jardin.

Le jeune homme se leva automatiquement. Il étendit un bras devant Maria pour la protéger, car un ruffian peut fort bien être brave quelquefois.

Le Russe haussa les épaules.

« Voilà un geste inutile, monsieur. Je vais vous faire l'honneur et la grâce de me battre avec vous. J'ai apporté des armes. j>

Du haut, il jeta sur la table, parmi les fleurs, deux revolvers du modèle d'ordonnance. Ils étaient tout apprêtés.

a: Prenez-en un. 3>

René obéit.

« Éloignez- vous de vingt pas. »

Le jeune homme mesura la distance, puis s'arrêta.

La Galinetti était debout, toute blanche, comme paralysée. Par-dessus le mur, on entendait le chant d'une femme qui passait dans la rue, et des rires arrivaient de la villa voisine, où l'on dînait joyeusement. Le violon, ayant fini la chanson napolitaine, commençait une czarda enragée.

« Nous allons marcher en tirant à volonté.

Le duel aura lieu sans témoins. Ce ne sera pas régulier, mais ce sera loyal tout de même. y>

Ils marchèrent l'un sur l'autre, fouettés par les notes frénétiques de la czarda. René tira le premier. Au bruit du coup de feu, le violon se tut, les rires cessèrent, des voix s'élevèrent de l'autre côté du mur.

Le Russe avait été atteint. Du sang coulait de son bras gauche. Il continua d'avancer.

€ Allons, monsieur, dépêchons-nous. On va venir. :»

Le dernier mot à peine prononcé, il tirait à son tour. René tomba.

La Galinetti se précipita vers lui. SolowiefF jeta son arme à terre.

Un brouhaha s'éleva de la rue; la sonnette d'entrée tinta furieusement; on entendit les barreaux de la grille résonner sous les mains qui les secouaient à les arracher. Des voix de femmes criaient : a: A l'assassin I » Imperturbable, le comte donna un ordre en russe au serviteur à tournure d'heiduque. Celui-ci alla ouvrir la porte, que les assiégeants ébranlaient toujours de plus en plus fort. Ils se ruèrent dans le jardin comme par une brèche.

C'étaient des voisins, des rentiers paisibles, transformés tout à coup en énergumènes, des paysans qui passaient, des filles en maraude, échappées de quelque débauche, qui hurlaient plus haut que les autres et crispaient, tendus vers « l'assassin », leurs poings armés de grosses bagues.

Froid, sans bravade, le comte restait debout, insensible aux menaces.

ce Messieurs, dit-il, il n'y a eu ici ni assassinat ni meurtre. Il y a eu duel. »

On voyait du sang couler de son épaule; on fut forcé de le croire.

Cependant René gisait à terre, respirant encore.

« Si vous voulez faire quelque chose d'utile, allez chercher un médecin pour ce malheureux. Quant à moi, ne craignez pas que je me sauve. J'attends la justice. y>

Les plus raisonnables l'écoutèrent; l'attrait du sang retint les autres, surtout les femmes, dont les nerfs s'exaltaient aux hurlements de la Galinetti. Enlacée au corps de René, elle le mordait comme une bête, pour le ranimer.

I A jolie ville de Saint-Cloud est bouleversée. Un grondement de rumeurs où il y a de la curiosité, de la passion, de la colère, court le long des belles avenues bordées de terrasses fleuries et des rues montueuses pareilles à des senriers alpestres, déborde des jardins qui bourdonnent, comme des ruches de conversations animées, remplit les petites places où les commères s'arrêtent pour s'indigner, s'apitoyer, gesticuler. On cause sur le pas des portes avec des mimiques véhémentes, et des discussions à n'en plus finir s'engagent sous les tentes de coutil, autour des tables

OÙ sont fichés les immenses parasols, à l'heure du café ou des boissons glacées. Le flirt, la politique et même le bridge sont unanimement délaissés.

a: Eh bien! ma chère, vous qui trouviez qu'on s'ennuyait à Saint-Cloud, qu'est-ce que vous en dites? Il me semble que voilà un petit fait-divers assez parisien pour Seine-et-Oise.

— En effet! La demoiselle galante, le trop beau jeune homme, le grand seigneur russe, rien n'y manque.

— Pas intéressant, le gigolo, vous savez.

— Ça dépend! Au point de vue des femmes...

— Est-ce que vous allez être amoureuse de lui? Trop tard, chère amie!...

— Vous êtes bête... Non, d'abord je préfère le boyard. Il a beaucoup d'allure.

— Ça, c'est vrai. Il ne manque pas de chic, ce sauvage-là.

— Oui, il aurait pu tuer ce monsieur René, en somme. Il lui a accordé le duel.

— Un beau duel! La nuit, aux bougies, dans un jardin, et en musique!

— A propos, vous savez, le tzigane?...

— Eh bien?

— C'est lui qui a eu le plus de peur. On Fa ramené évanoui derrière un massif.

— Ce n'est pas une espèce très brave. Mais vous ne trouvez pas? ce duel sans témoins, parfaitement correct à part cela, il me rappelle tout à fait le fameux duel Pouchkhine-D'Heckeren, dont les journaux ont reparlé il y a quelque temps.

— D'Heckeren a été acquitté par le jury.

Solowieff va l'être. Vous verrez cela.

— J'espère bien le voir. On dit que l'instruction est commencée.

— Oui. Ces messieurs du parquet n'ont fait que téléphoner à Paris depuis hier soir pour avoir des ordres. Pensez s'ils sont embarrassés! Solowieff est un monsieur très considérable.

Haut fonctionnaire d'un pay^ ami et allié. Situation politique, relations, tout, quoi! Le procureur était dans ses petits souliers.

— Il a interrogé le comte, les voisins, le tzigane, qui n'avait rien vu d'ailleurs.

— La Galinetti aussi?

— Aussi. Même il a fallu la faire garder à vue. Elle voulait se jeter sur Solowieff. Finalement, il a laissé le boyard en liberté sous eau-

LE KISQUE 271

tîon, en lui disant de se tenir à la disposition du

juge.

— Oh! pour celui-là, je suis bien tranquille. Jamais on n'osera le condamner. Il a déjà retourné l'opinion publique en sa faveur par son attitude...

— Ce que c'est que d'avoir de la branche!

— Moi, je prends Solowieff acquitté à dix contre un.

— Vous ne risquez rien. Les jurés n'aiment pas les gigolos.

— Parce qu'ils n'ont jamais pu l'être. Ce sont des bourgeois. ï>

Pendant ce temps, celui qui excitait la verve de tous les beaux esprits en villégiature se tenait enfermé dans sa chambre, abandonnant le rezde-chaussée à ce mort qui était son hôte. On avait fait du grand salon une chapelle ardente. René était étendu sur un canapé transformé en lit funèbre. La Galinetti le veillait, assise sur un fauteuil, le buste en avant, la joue appuyée sur sa main, inquiète et farouche, semblable à une chienne grondante qui sent rôder dans l'ombre des ennemis de son maître. On avait clos les volets : des cierges étDilaient la nuit factice, que

l'odeur de la cire et des bouquets moissonnés à la hâte rendaient étouffante.

Dans l'après-midi, Ariette, prévenue par une dépêche de l'Italienne, arriva de Trou ville,, les yeux hors de la tête, la figure cuite par les larmes. Les deux femmes s'embrassèrent. Leur douleur était presque pareille. Il y avait eu de la maternité dans l'amour de Maria pour son jeune amant. Il y avait eu de l'amour inconscient dans la maternité d'Ariette, en adoration devant son fils. EUes s'apitoyèrent l'une sur l'autre avec les mêmes mots, et leurs infortunes se firent écho sans se jalouser, car leurs âmes étaient conformes. Elles-mêmes n'auraient su dire qui d'elles deux était la veuve, et qui la mère.

Il y avait environ deux heures qu'elles pleuraient ensemble quand la porte s'ouvrit : un homme entra, vêtu de noir.

C'était Morante.

De Chantilly, où il s'était logé pour quelques semaines chez son ami Chalabre, il accourait à son tour, avisé seulement de la catastrophe par les journaux. Devant la mort, sa colère était tombée; la paternité qu'il avait abdiquée dans

un écœurement légitime, il la reprenait maintenant, fardeau sacré.

Les feuilles qui racontaient le a: Drame de Saint-Cloud ]^ avec le pittoresque habituel des faits-divers donnaient l'adresse de la villa où le (n duel fatal » avait eu lieu. Il lui avait été facile de s'y rendre. Il ne connaissait pas SolowiefF; il demanda à le voir. Son extérieur et son air ayant convaincu les domestiques qu'ils n'avaient point affaire à un journaliste en quête de renseignements, on l'introduisit près du comte.

m Je suis le père de celui que vous avez tué, » dit-il, en s'arrêtant au seuil de la chambre, sans entrer.

Le Russe s'inclina; il reconnaissait un homme de son monde, et devinait quelque mystère qu'il fallait respecter.

€ Cyrille va vous conduire auprès de votre fils, » répondit-il simplement.

Morante redescendit et pénétra, guidé par le serviteur, dans le vaste salon mortuaire.

A sa vue, Ariette s'était levée tout d'une pièce : elle allait l'insulter, se jeter sur lui, peutêtre, car elle l'accusait d'avoir causé la mort de René par sa rigueur. C'était sa faute si, aban-

donné, découragé, il s'était lancé comme un fou dans cette aventure funeste : si Morante avait été pour lui plus pitoyable, il n'aurait pas été obligé de chercher son salut dans les bras de la Galinetd.

Mais le marquis, sans même voir les femmes, avait traversé la pièce; il s'était agenouillé devant le lit funèbre. Une émotion plus forte que sa fureur bouleversa le cœur d'Ariette quand elle vit le père de René incliner son front sur le drap.

François de Morante recueillit dans une méditation austère toutes les puissances de son être.

Son fils — le seul auquel il pût donner un tel titre avec certitude — n'était plus désormais. Le dernier Morante, en qui finissait la race authentique, c'est-à-dire quelque chose d'infiniment plus sacré que le nom, gisait là, avec tout le passé tant de fois séculaire de la famille, avec tous les espoirs détruits de son avenir. C'était Tan Nantissement irrévocable d'une chose qui avait été grande longtemps.

L'âme qui avait habité ces membres immobiles avait failli sans doute au devoir et à l'hon-

LE RISQUE 27f

neur de la maison. Les ancêtres, dans leur rude justice, eussent refusé d'admettre parmi eux ce mort convaincu de forlignage. Mais en nos temps de doute et d'indulgence, où d'être plus faible on se sent obligé d'être plus clément, cette intransigeance n'est plus permise : l'héroïsme a disparu qui la faisait comprendre et presque admirer. Était-ce bien la faute de ce jeune homme s'il avait vécu de sa triste vie? Était-ce lui qui avait choisi sa destinée, ou le hasard qui, en le gratifiant par dérision d'aïeux illustres, dont il ne gardait qu'une ressemblance sans titre et sans nom, lui avait imposé une Ariette comme mère?

Et pour lui-même, Morante, quelle était sa part de responsabilité dan$ le désastre d'une telle existence et d'une telle mort? Avait-il fait pour le rachat de ce malheureux tout ce qu'humainement il aurait pu faire? Ne s'était-il pas lassé trop tôt dans la lutte contre les instincts mauvais de René? N'avait-il pas cédé à une colère aveugle lorsqu'il avait cru obéir seulement à la justice, en retranchant de son existence pour toujours ce fils qui lui paraissait voué irrémissiblement au mal?

2j6 LE RISQUE

Sa conscience l'assurait de sa bonne foi, mais il se reprochait d'avoir manqué quand même de prudence et de sagesse.

Puis il y avait une chose qui emportait tout : René était son fils. Presque sûrement, hélas ! il était son seul fils.

Il ramassa toute l'énergie de sa pensée et de son vouloir; il s'efforça de percer Tinconnu de la mort, d'atteindre l'âme du Jeune homme dans la région nouvelle où désormais elle était réfugiée, au delà du monde, de la vie et de leurs misères. Il envoya à René, par-dessus la barrière qui sépare le visible de l'invisible, et lui demanda, pour lui-même, un silencieux pardon.

En ce moment son cœur, sans foi précise, redevenait humblement chrétien, à la façon des ancêtres. L'émotion de cette heure le remettait, malgré les siècles interposéis, malgré le scepticisme et la philosophie, dans la même attitude qu'eux devant le néant humain et le mystère de l'outre-tombe.

Pauvres pécheurs! Ces deux mots-là, sous leur forme mystique, disent peut-être le tout de l'homme et l'indulgence que se doivent réciproquement tous les hommes, qui ont failli ou

qui failliront. Les uns par faiblesse et entraînement, incapables de résister au torrent de leurs propres passions et des exemples d'autrui; les autres par orgueil et dureté, esclaves d'un idéal trop rigide et tyrans à leur tour. S'ils sont dans l'une ou l'autre de ces catégories, ce n'est à eux le plus souvent ni mérite ni faute, bien que les premiers soient réputés plus vils. C'est le hasard de la naissance ou la fatalité de la vie qui les a répartis. Que serait-il devenu, lui, François de Morante, s'il avait eu une mère pareille à celle de son fils, s'il avait passé son enfance et sa jeunesse dans un air empesté de cynisme et de galanterie? Quel homme aurait pu être René s'il eût bénéficié des avantages assurés à un Morante légitime : l'éducation ferme et tendre, l'exemple sûr, les hauts conseils?

Il réussit, à force de considérer la vérité dans un esprit de Justice, à faire naître en lui une pensée d'amour pour le disparu, la première qui fût absolument d'une âme paternelle. Il l'adressa au Pouvoir suprême que notre esprit évoque, aux heures de crise, sans essayer de le définir, et mentalement il demanda, presque avec les paroles rituelles, pour la victime des erreurs et des

joies mauvaises, un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix.

Il pria.

Puis il se releva, considéra un instant le visage mort. C'était plus qu'un homme, c'était une race qui dormait là, sous les yeux de son chef, condamné lui-même à disparaître bientôt. Il ne pouvait laisser le dernier Morante s'en aller sans un baiser d'adieu dans l'éternité.

Il se pencha, et religieusement ses lèvres s'appuyèrent sur le front que glaçait le froid épouvantable.

î 'avocat de la défense déclara qu'il avait une question à poser.

a: M. le marquis de Morante vient d'apprécier la moralité de René Duparc en des termes qui ne seraient certainement pas ratifiés par le consentement unanime de ceux qui l'ont connu. Il me permettra une observation à propos de cette indulgence, trop légitime puisqu'il s'agit d'un mort, d'un fils, si j'ose dire tout haut ce que chacun sait...

— Osez-le donc, monsieur, interrompit François de Morante avec une dignité triste. Je ne désavoue point ma paternité ! »

28o LE RISQUE

C'était un public d'assises, presque un pubKc de première, bien que l'audience eût lieu à Versailles; il souligna d'un murmure sympathique cette déclaration, comme il aurait approuvé de ses bravos une réplique heureuse.

L'avocat du comte Solowieff était, lui aussi, trop homme de théâtre pour ne pas tenir compte des impressions de la salle.

« Je m'associe, dit-il, à l'estime que l'assistance témoigne pour la noblesse de ces sentiments.

— L'assistance n'a rien à témoigner, maître, prononça le président, sévère.

— Je disais donc, reprit le défenseur légèrement dépité, que le jugement actuel de M. le marquis de Morante ne s'accorde pas précisément avec celui qu'il semble avoir porté autrefois sur le malheureux Duparc. Je demande pardon à messieurs les jurés, je lui demande pardon à lui-même de prolonger les débats en insistant sur un sujet pénible. Mais le ministère public et la partie civile, afin d'appeler sur nous toute votre rigueur, messieurs du jury, ont fait d'éloquents efforts pour vous attendrir sur celui qu'ils appellent notre victime et qui fut, en réalité,

notre adversaire, rien de plus. C'était leur droit. Le mien est de combattre l'impression que cette éloquence a pu vous causer, en vous montrant Duparc sous son vrai jour. M. le marquis de Morante vient de parler de lui en termes élogieux, et avec une émotion que je trouve, encore une fois, extrêmement compréhensible. Me permettra-t-il néanmoins de m'étonner que, peu de temps avant la catastrophe, ainsi qu'il appert de l'instruction elle-même, il ait cessé brusquement de s'intéresser à lui? Pourquoi? Je me le demande.

a: Ou plutôt non, je ne me le demande pas. Car je trouve au dossier une lettre qui nous éclairera entièrement à ce sujet. Elle est d'un honorable agent d'affaires, qu'on peut appeler aussi un personnage très parisien, M. David Lippmann, qui n'a pu venir à l'audience à cause d'un violent accès de goutte. Elle énonce, cette lettre, un soupçon très grave à l'égard de Duparc. Celuici, qui désirait obtenir de M. Lippmann un prêt d'une douzaine de mille francs, lui avait montré un billet de M. de Morante, lui annonçant, à lui Duparc, un prochain envoi d'argent. Lippmann, messieurs les jurés, considère ce billet comme un

faux. Et il prétend que ce serait la découverte de ce faux qui aurait amené le marquis de Morante, justement indigné, à rompre définitivement avec René Duparc. Ces allégations sont-elles fondées? C'est à M. de Morante seul qu'il appartient de nous fixer là-dessus. y>

Un nouveau murmure, défavorable cette foisj courut dans les rangs de l'auditoire, qui trouvait que l'avocat mettait inutilement à la torture un homme assez à plaindre d'être mêlé à pareille affaire. Mais le marquis de Morante répondait d'une voix claire :

« J'ignore ce que pense M. Lippmann et je n'ai pas à m'en occuper. Seul, je sais la vérité sur cette lettre. Je déclare, sur mon honneur, qu'elle est bien de moi. »

Il sauvait encore une fois le fils indigne. Ce fut un coup de théâtre. Une tempête d'applaudissements crépita sous les voûtes.

€ Je vais faire évacuer la salle, » grinça le président, avec cette voix de bois qui n'appartient qu'à la haute magistrature. L'assistance se calma, mais il y eut, pendant un long moment encore, des frémissements d'enthousiasme dans l'air.

« C'est le plus admirable mensonge que j'aie

jamais entendu aux assises, :^ murmura un vieux maître à l'oreille d'une jolie voisine.

Et il ajouta :

« C'est heureux que SolowiefFait son acquittement en poche, car une pareille gaffe de la part d'un avocat suffit à perdre une cause. Ah! ces jeunes gensl Trop de zèle, trop de zèle! »

Ceux qui avaient battu des mains le plus fort à la réplique de Morante étaient naturellement ceux qui savaient le mieux à quoi s'en tenir sur l'affaire. Cette histoire du faux avait beaucoup circulé.

Le reste de la séance, plaidoirie et réquisitoire, n'offrit pas grand intérêt, la cause étant jugée pour tous. C'est à peine si la partie féminine de l'auditoire jetait de temps à autre des regards admiratifs sur la magnifique stature du comte Solowieff. Quelques-unes censurèrent la mise de la Galinetti qui figurait comme témoin : son deuil de veuve fut jugé théâtral et indiscret.

Quand le verdict d'acquittement fiit prononcé au milieu de l'indifférence générale, l'Italienne eut un bond de lionne vers l'accusé qui échappait à la vindicte des lois. Deux gendarmes eurent peine à la maintenir.

Morante, à la sortie, fut entouré de sympathies bruyantes et envahissantes. Comme il franchissait la porte, une femme, fendant la foule, réussit à s'approcher de lui. Sous ses longs voiles il reconnut difficilement Ariette : c'était maintenant une véritable vieille femme, toute blanche.

Elle lui prit la main :

« Merci, :& dit-elle.

Morante la regarda un instant.

« C'était notre fils, » répondit-il.

Il ne se souvenait plus que les atroces révélations de cette femme avaient détruit sa vie. Ce fut elle qui le lui rappela.

« Je désirerais bien vous demander pardon, »

murmura-t-elle humblement.

Il la regarda encore — cette fois avec plus de tristesse. Puis il lui dit, avant de continuer son chemin.

a: Hélas! pauvre Ariette, ce n'est pas à vous que je voudrais pouvoir pardonner. i>

Il se rendit directement à la gare. Un train allait partir; il put le prendre. Une heure après il rentrait à l'hôtel de Morante.

Enfin il se terminait donc, ce drame atroce

LE Risque 28f

de la paternité! La dernière scène était jouée. Depuis des jours, des semaines, des mois, toutes les curiosités et toutes les importunités s'étaient abattues sur lui. C'avait été d'abord le juge d'instruction, qui ayant par malheur le dilettantisme de sa profession, amateur de psychologie et point fâché d'être en rapports avec un personnage aristocratique, pour se changer des escarpes de la banlieue l'avait mandé cent fois inutilement à son cabinet. La presse, elle aussi, s'était montrée implacable. Il avait trouvé des reporters et des photographes embusqués devant la villa de Chalabre et jusque dans la forêt de Chantilly. Une fois rentré à Paris, bien qu'il se cloîtrât le plus possible dans son quartier des Invalides, il n'avait pu écarter tout à fait de sa retraite les malignités, les indiscrétions, et les sympathies, plus redoutables encore. Combien de fois il avait eu à maudire la fidélité de ses amis qui s'acharnaient à le consoler! Quelquesuns, délicats, observaient, avec des pudeurs d'expression pires que des outrages, combien il était à plaindre d'être deux fois l'objet des cruautés de la destinée, faisant allusion à sa brouille avec André, de façon à ne point le laisser douter

qu'ils ne fussent renseignés le mieux du monde sur ses souffrances les plus intimes. Les journaux avaient offert avec empressement à leurs lecteurs les plus précieux détails sur l'origine aristocratique de René Duparc, ce qui ajoutait au € drame de Saint-Cloud » l'intérêt d'un romanfeuilleton. Les gens du monde et les autres s'en étaient également délectés, ceux-là parce qu'il s'agissait d'un des leurs, ceux-ci par la raison contraire, curieux, envieux et haineux tout ensemble. Le malheureux François de Morante avait eu les honneurs infamants de la première page dans les journaux illustrés, et il s'était vu par là investi d'une popularité égale à celle des bandits de l'Ambigu et des comiques de caféconcert. Enfin, l'affaire était venue aux assises, er depuis qu'elle avait commencé il subissait quotidiennement les regards des mondaines, des amis, des journalistes massés dans la salle, la malveillance des uns, la compassion des autres, la cruauté de tous. Sans parler de l'éloquence des avocats et du ministère public.

Mais cette fois c'était fini, bien fini. Il était temps! Le malheureux se sentait à bout de forces. Il entra dans son cabinet de travail comme

dans un refuge où abriter sa lassitude et sa défaillance, avec un infini désir d'être seul, de ne plus voir de visages ironiques ou empreints d'une gravité de commande, de ne plus entendre de condoléances, d'interrogations, d'objurgations. La paixl il en avait un besoin indicible. Certes, il était résigné à souffrir : sa vie ne pouvait plus être qu'amertume. Mais qu'on le laissât du moins subir sa destinée à l'écart, sinon avec tranquillité, du moins avec stoïcisme! Il avait droit au silence et au recueillement que l'on accorde aux condamnés à mort, dont la cellule, du moins, est inviolable. Il n'avait plus rien à aimer, pas même des souvenirs, puisque sa femme, infidèle, n'existait plus pour lui, même comme fantôme; -puisqu'il ne pouvait songer sans une crispation de dégoût qu'il avait autrefois aimé plus que lui-même cet André de Morante qui était l'enfant d'un autre. N'était-il pas semblable de tous points aux misérables que l'on va justicier, ayant fait comme eux abandon de tout?

Oui, tout ce que la vie avait tenté d'inscrire sur son âme, sur son cerveau, sur son cœur, il lui avait fallu l'effacer. Il avait fait table rase de

toutes les affections humaines. Quel vide, quelle détresse, quel dénuement étaient les siens ! L'hôtel semblait se faire plus vaste et plus solennel autour de sa solitude, pour l'accroître; il sentait avec une angoisse d'enfant les corridors et les salons déserts ; il avait l'air, à ses propres yeux, d'être le dernier vivant dans une nécropole. Il aurait voulu s'enfuir. Mais où aller? Qu'aurait-il trouvé au dehors sinon ce qu'il redoutait, la curiosité, l'ironie, la compassion dont ici, du moins, il se sauvait.

L'habitude l'avait fait s'échouer dans le large fauteuil Louis XIV, devant sa table, bien qu'il ne fut guère en état de travailler. Il leva les yeux, machinalement, vers la place où était naguère le portrait de Geneviève; il ne se souvenait pas qu'on l'avait porté, sur son ordre, dans le salon du rez-de-chaussée, qui ne s'ouvrait jamais plus. Et il se passa alors ceci, qui était plus qu'une simple erreur de sa vue ou qu'une suggestion de ses nerfs malades et surmenés : ce portrait, il l'aperçut, distinct, où il aurait dû être, et il en descendit un regard très doux vers lui, comme autrefois.

Et cette image était parlante, comme le dit

l'expression populaire. Geneviève semblait murmurer, de par delà, une prière ou un conseil. Il parut à l'époux qu'elle lui disait :

« Ne me condamne pas tout à faire encore.

Ne te hâte pas de te proclamer à jamais seul et désespéré. Ne retranche pas définitivement André de ton cœur. Pourquoi es-tu si certain de ce qui ne te fut pas prouvé de façon à ne plus laisser place au doute? Attends. Cherche. Espère. »

Mais la vision s'effaça. Réelle ou imaginaire, la voix se tut. Et François de Morante se retrouva seul, perdu dans l'appartement qu'envahissait la nuit.

[oici trois ans que Morante vit seul dans l'immense hôtel de l'avenue de Breteuil, où de temps à autre il reçoit la visite du fidèle Chalabre. Tous deux viennent de sortir pour faire les cent pas sur r Esplanade, aux rayons invitants d'un clair après-midi où, pour la dernière fois peut-être, se manifeste la douceur d'une fin d'automne.

Novembre a défeuillé entièrement les platanes et les ormes; le ciel, qui se fige peu à peu, fond ses bleus hésitants en un rose froid d'aquarelle japonaise. Mais des paillettes de soleil se jouent encore dans l'atmosphère. Le paysage parisien se

recueille; tous les bruits se veloutent en même temps que s'estompent les contours. La cité puissante, qui ressent et traduit avec tant de délicatesse les changements des saisons, qui reflète en sa physionomie toutes les nuances du temps et de l'heure, a deviné déjà que l'hiver est jea marche : elle se fait à l'avance frileuse et discrète; elle se replie sur elle-même, pour le long sommeil qui va commencer. L'air est presque aussi clément qu'à l'époque de l'équinoxe printanier, mais comme cette tiédeur cause une impression différente! Elle était alors l'annonce d'une vie chaleureuse qui naissait; elle est maintenant l'atténuation progressive d'une vie qui s'éteint, et la suavité que sa caresse procure au corps et à l'âme est mélancolique comme un muet adieu des choses.

Un bruit de voix et de rires rpmpt cette harmonie des langueurs automnales : des soldats font la pause derrière les faisceaux alignés en rangées noires sur la grisaille de l'esplanade. Le silence, un instant, s'en effare, puis se reforme plus absolu.

Morante et son compagnon viennent de s'arrêter : Chalabre pose la main sur l'épaule de son ami et le regarde affectueusement.

Le marquis a vieilli de dix années, ou plutôt, demeuré longtemps jeune de visage et de taille grâce à l'élégance arabe de ses traits, aux lignes sèches de son corps, il a pris brusquement son âge. Comme le dit si bien ce mot emprunté au langage des joueurs, il ne se défend plus.

« C'est encore à eux que vous pensez, n'est-ce pas? interroge Chalabre sur un ton d'amicale gronderie.

— Oui, c'est à eux, » réplique Morante sourdement.

Ils se sont tout de suite compris : eux, ce ne peut-être qu'André de Morante, sa femme Elisabeth et leur enfant qu'il n'a jamais vu, dont il ne sait que le prénom : Louis.

Marcel de Puylagarde et Chalabre, autorisés par Morante et André, ont réglé la situation matérielle de celui-ci, lors de son mariage : le père et le fils n'ont eu qu'à mettre leur signature au bas des actes préparés par eux. L'union a été consacrée dans l'intimité, loin de Paris, au fond d'une campagne de l'Angoumois, où la famille de la fiancée possédait une propriété moitié ferme, moitié château. Morante n'y assistait point; il n'avait fait qu'envoyer son consente-

ment, exigé par la loi. Un an après, il avait appris, par une lettre de faire part, la naissance de Louis, que cette même loi lui attribuait pour petit-fils. Et c'était tout.

Quelquefois seulement, Chalabre, qui avait conservé des relations avec le jeune ménage, lui en donnait des nouvelles. Il avait appris de cette façon qu'André et Elisabeth occupaient, rue Cambacérès, un appartement vieillot mais agréable; que le jeune homme avait trouvé, par les relations de la famille, une assez bonne situation à la Banque de France, où il n'était point dépaysé parmi des collègues dont plusieurs étaient à peu près de son monde, et qu'enfin les époux vivaient à l'aise, sans souci de l'avenir ni des charges qu'il pourrait leur imposer. La fortune médiocre d'André, son gain encore modeste, mais qui devait sûrement s'accroître, enfin la petite rente que les Valsois servaient à leur fille, constituaient, réunis, des ressources très suflSsantes pour le couple.

« Mon pauvre ami, reprit Chalabre revenant à son idée, vous ne serez doflc jamais raisonnable?

— Je ne peux pas. »

L'autre allait répliquer. Un cri lancé par une voix joyeuse interrompit l'entretien :

« Bonjour, Morante! Bonjour, Chalabre! »

Ils marchaient sur la bordure de la rue de Constantine. Us se retournèrent : du haut d'un phaéton, le conducteur, Philippe d'Armières, flanqué de Serquigny, son inséparable, les salua du fouet gaiement : ces deux fringants quinquagénaires, aux boutonnières fleuries, avaient une mine de conquête. Ils se défendaient, eux; à l'occasion même ils étaient d'attaque. Nul doute qu'ils ne fussent en expédition, partis pour quelque maraude, qui commencerait dans un entresol du quartier de l'Étoile pour se terminer dans quelque cabinet particulier de la rue Royale ou du boulevard.

« Ils sont dans le vrai, ces deux-là, » fit Chalabre quand ils furent passés.

Morante haussa les épaules.

a: Mais vous, mon cher, je ne vous comprends pas. Vous ne vivez plus. Il faudrait pourtant, une bonne fois, en finir. Ou bien ne songez plus à euXj considérez que vous n'avez plus de famille, que vous n'en avez jamais eu, et arrangez votre existence pour vous seul, sans vous préoc-

LE RISQUE 29f

cuper de qui que ce soit; tâchez, s'il vous reste encore un peu de feu sacré — ou profane — de profiter au moins de la dernière flambée. Ou bien, si décidément vous êtes un homme d'intérieur malgré tout, un incurable de la paternité, ce qui me paraît bien possible, satisfaites-le, ce vice-là, tout comme un autre. Réconciliezvous avec André, Je sais qu'il ne demande que cela, au fond.

— Comment?

— Mais c'est évident, mon cher, cela ne peut pas faire de doute. Pour lui, quelque attitude que vous ayez prise, sous l'influence de... vous savez, qui, vous n'avez pas cessé d'être son père. Il a conservé envers sa mère, heureusement, une foi et un respect absolus, et la dénonciation qui a cauçé votre rupture n'a pas pu ébranler sa confiance en la morte. Certes, vous avez outragé chez lui le sentiment le plus profond qui vive dans un cœur d'homme, et cela semble, au premier abord, irrémédiable. Pourtant, réfléchissez. Ce sentiment-là lui ordonne précisément de vous recevoir comme un père, s'il vous convient de reprendre cette qualité. Car votre réconciliation avec André, ce serait le désaveu le plus complet

et le plus formel de vos soupçons, ce serait la réhabilitation de Geneviève, ce serait l'amende honorable à sa mémoire. Et dans ces conditionslà il lui est commandé de vous accueillir, et même d'aller au-devant de vous.

— Je ne peux pas, répéta Morante.

— Mais pourquoi donc? Supposons, — c'est une concession excessive que je fais là au pessimisme, — supposons que cette malheureuse Ariette n'ait rien inventé ni même rien exagéré dans son récit, que vous m'avez répété sous le coup d'un premier désespoir. Y a-t-il là, je vous le demande, une raison suffisante de renier votre paternité? Même l'infidélité accidentelle admise, il m'est impossible, en mon âme et conscience, de trouver dans les faits allégués une preuve positive...

— Eh! non, mon ami, je le sais bien, qu'il n'y a pas de preuve positive. Et c'est là, justement, ce qui m'empêche, ce qui m'empêchera toujours de revenir à mon fils, à celui qui est peut-être mon fils. Si, une fois, j'étais certain qu'il ne l'est que par mon nom, par l'éducation que je lui ai donnée, par le vœu même de sa mère qui a tout fait, je le reconnais, dans ses leçons et ses

exemples, pour le rapprocher de moi, alors il me semble qu'il me serait possible de l'aimer encore, autrement. Je me dirais : ce n'est pas mon enfant, mais c'est mon ami le plus familier et le plus cher; ce titre filial auquel il n'aurait pas droit, c'est moi qui, librement, le lui donne. Ainsi, je verrais clair dans mes sentiments et dans ma vie. Je n'aurais plus peur d'être dupe. Au lieu de cela, je sens en moi la même attraction passionnée qu'autrefois pour cet enfant qui n'est peut-être pas de moi. Et alors je me dis : Prends garde! c'est un piège de la vie, encore. Tu as eu confiance dans la mère : c'était l'amour qui te décevait. Aujourd'hui c'est l'instinct paternel qui t'égare. Une fois de plus te voilà trompé, mystifié, ridicule!

— Mon pauvre ami, calmez-vous.

— Ah! l'orgueil, Chalabre, ce misérable orgueil! Pourquoi le sang, la tradition, la race, en ont-ils fait le premier mobile de nos actes et le tyran de nos âmes! Il y à des moments de lâcheté où je souhaite de ne pas être un Morante, afin de pouvoir aller trouver cette famille qui est mienne, après tout, devant la loi, et qui me doit une place; ce jeune homme qui

n'est peut'itre pas mon fils, maïs que je ne puis pas m'empêcher d'aimer plus que bien des fils...

t Et encore, à quoi cela me servirait-il d'être

un obscur ou un pauvre? Cette torture de la

jalousie pour une morte, ces angoisses de la

paternité incertaine, des gens du peuple les ont

éprouvées : on en cite quelques-uns qu'elles ont

* rendus fous et criminels... Tenez, cet ouvrier qui

, passe, je crois qu'à ma place il souffrirait comme

\* moi. Ce n'est pas parce que je suis un Morante

que je suis si malheureux: c'est parce que je suis

un homme, tout simplement, un pauvre homme 1

désemparé. ï>

Un long silence suivit, que Chalabre n'osa pas rompre. Les deux amis étaient arrivés en marchant lentement, mais sans s'arrêter, jusqu'au quai d'Orsay, 011 commençait pour ainsi dire une région nouvelle. Ils avaient devant eux les pilastres du pont Alexandre III, surmontés de leurs chevaux dorés qui se cabraient dans un essor chimérique : au delà, le Paris moderne s'ouvrait; on croyait entendre le bruissement tumultueux de cette onde de vie qui se déverse sans interruption dans l'avenue des Champs-

Élysées. Le changement de site brisa le douloureux charme qui liait l'esprit de ces deux hommes, et Chalabre reprit la force d'adresser la parole à son compagnon, pour insinuer dans cette âme abattue quelque encouragement, quelque conseil.

« Écoutez, Morante, lui dit-il enfin : il est vraiment trop pénible pour mon amitié de vous voir absorbé ainsi, votre vie arrêtée, votre intelligence annihilée par cette idée fixe qui, comme vous le disiez tout à l'heure, confine à la folie. Il faut, à tout prix, que vous échappiez à cette obsession. Il y a peut-être un moyen de vous en délivrer. Cette vérité que vous poursuivez sans cesse et qui vous échappe, quelqu'un la possède peut-être. Quelqu'un doit avoir le secret de la disparue... s'il y a eu, réellement, un secret dans la vie de M"® de Morante... Je ne crois pas qu'une femme au monde ait pu avoir assez de courage pour ne jamais se confier à personne d'une chose comme celle-là, et garder pour elle seule un tel mystère jusqu'à la mort. La marquise, à votre connaissance, avait-elle une parente ou une amie à qui elle aurait pu, dans une crise de conscience, faire un pareil aveu pour

s'alléger Tâme? Si cette personne existe, allez la trouver, quelle qu'elle soit : je suis sûr qu'elle ne refusera ni de vous entendre ni de vous répondre. Cherchez bien dans votre souvenir.

Voyez-vous quelqu'un?

— Je ne vois qu'une amie d'enfance de la marquise, celle qu'elle appelait familièrement Claire. Elle s'était mariée dans le pays de ce malheureux Tralage, dans le Rochelois ; c'est par elle que Geneviève avait été informée de sa mort. Elle est veuve maintenant. Je crois avoir gardé son adresse.

— Allez la trouver, Morante, où qu'elle soit. Adjurez-la de vous parler franchement, si elle sait quelque chose, quand ce devrait être pour vous enlever votre dernière illusion. N'importe quelle certitude est préférable au doute où votre raison se débat jusqu'au moment où elle se noiera.

— C'est vrai.

— Alors, vous allez lui écrire?

— Dès que nous serons rentrés.

— Bien. Et maintenant, mon ami, soyez homme. Faites-vous un cœur préparé pour toute destinée : c4 hean for every fate. N'est-ce pas

vous-même qui me citiez ce beau mot l'autre jour? Allons, Morante, çcTUrage! »

Celui auquel il parlait sembla un peu réconforté : c'est déjà un grand point pour l'homme lorsqu'il sait ce qu'il doit faire et qu'il l'a résolu.

Aussitôt seul chez lui, Morante, qui ne songeait plus qu'à précipiter les événements, traça à la hâte quelques lignes, qu'il mit sous enveloppe à l'adresse de M""* de Chandeilles, à Oloron. Il se rappelait au souvenir de celle-ci, s'excusait brièvement sur de pénibles circonstances qui lui avaient fait négliger, depuis longtemps, ses devoirs de courtoisie envers elle, et la priait de vouloir bien le recevoir, un jour qui lui conviendrait, pour l'entretenir d'une affaire très grave.

Par retour du courrier il recevait la réponse. M°® de Chandeilles l'avisait qu'il n'aurait pas à se déranger, et qu'elle serait elle-même à Paris à partir du i®" décembre, dans un hôtel de la rue de Rivoli où elle attendrait sa visite sitôt qu'il l'aurait avisée par un mot de la date et de l'heure. Rien ne faisait deviner dans cette brève missive, polie mais réservée comme il convenait après une longue interruption de

toutes relations, même épistolaires, entre les deux correspondants, que M™* de Chandeilles se doutât le moins du monde de Taffaire à laquelle M. de Morante faisait allusion.

On n'était plus séparé du i®*" décembre que par quelques jours. Le marquis vit arriver cette daie avec impatience, et, dès qu'il le put sans trop d'indiscrétion, il envoya à la voyageuse, à

♦ peine débarquée, le billet qui sollicitait un ren- ' dcz'vous pour le lendemain, après le déjeuner,

si cette heure était agréée. C'était la plus corn- I m<itde pour une personne qui, durant son court

( séjour, devait être chargée de toutes sortes d'af-

faires et d'obligations.

f Effectivement, M"® de Chandeilles, par un

• télégramme, fit réponse qu'elle attendrait le marquis à partir d'une heure.

L*idée qu'il allait peut-être enfin savoir tint Morante éveillé toute la nuit. Il se leva sans attendre le jour tardif de décembre, et, sitôt habilléj passa dans son cabinet de travail qu'il se mit à arpenter fiévreusement. Il faisait un temps atroce : après les belles journées roses et bleues qui avaient été comme la dernière coquetterie de l'automne pour se faire regretter, la pluie

était venue^ hivernale, glacée : on recevait au visage des paquets d'épingles humides. Le sol se liquéfiait, et les façades vernies par l'eau semblaient devoir fondre à leur tour. Paris réalisait assez bien cet enfer de boue que Dante place au troisième cercle du sien. Cependant Morante avait un tel besoin de mouvement qu'il sortit quand même sous l'averse. Il le regretta, car la pluie immonde qui pourrissait la ville dissolvait en même temps sa pensée et sa volonté. Il sentit en lui-même un immense découragement sanfe cause, et il eut l'idée que sa démarche auprès de M"® de Chandeilles allait être inutile, et qu'il ne saurait rien.

Alors, bien vite, il rentra et changea ses vêtements qui étaient trempés. L'heure du déjeuner arrivait ; il mangea en hâte, comme on s'acquitte d'une corvée, puis il commanda l'auto. Quelques instants après, il roulait dans la voiture, qui faisait gicler au loin, sous ses pneumatiques, l'horrible boue liquide en jets gluants. Le trajet de l'avenue de Breteuil à la rue de Rivoli ne prit pas cinq minutes. L'auto cessa de sillonner Tocéan bourbeux, et stoppa devant l'hôtel comme elle eût jeté l'ancre. Morante en descendit, pénétra

SOUS la voûte. Un groom l'installa dans la cage de l'ascenseur qui s'arrêta au troisième étage. M"*® de Chandeilles y occupait un petit appartement de deux pièces, dont la principale avait vue sur ces mélancoliques Tuileries de qui la tristesse et l'abandon s'empiraient encore sous le ciel gris d'étain, dont crevaient les cataractes.

Morante, en entrant dans le salon, salua une temme d'une cinquantaine d'années, au visage doux et fatigué, qui se souleva du fauteuil où elle était assise. S'étant approché d'elle, il baisa une main pâle, très belle, sans un bijou. Les compliments de rigueur s'échangèrent; M°*® de Chandeilles apprit au visiteur qu'elle était à Paris pour la quinzaine, qu'elle y venait faire les quelques emplettes obligatoires pour une provinciale qui a dès longtemps renoncé à plaire, et qui cependant ne voudrait pas être à faire peur. Mais ce qui l'attirait le plus, c'étaient les amis qu'elle y venait retrouver passagèrement. « Vous êtes du nombre, i> dit-elle au marquis, lui fournissant ainsi le moyen d'aborder sans plus de délais le sujet qui avait motivé sa visite. Ce qu'il fit.

<t C'est précisément, chère madame, à l'ami-

tîé que j'ose faire appel aujourd'hui, mais à une amitié sincère, absolument sincère, telle que j'ose l'espérer de vous, telle que vous la témoigniez à la marquise de Morante, à Geneviève.

— Ah! monsieur, quel nom avez- vous prononcé là? Je m'y attendais si peu... de votre part, je l'avoue...

— Après ce qui s'est passé il y a trois ans, n'est-ce pas? Vous savez tout?

— Tout, oui, monsieur. L'affection que j'avais, si franche, si entière, pour Geneviève, je l'ai reportée, comme certainement elle l'eût ellemême désiré, sur son fils et sur la compagne de son fils. Je les vois à chacun de mes passages à Paris; ils m'ont tout dit en m'expliquant le mystère de ce mariage, presque secret, où je m'étonnais de n'avoir pas été conviée, croyant que l'on m'avait oubliée au fond de ma province... Alors, c'est donc à propos de... la marquise de Morante que vous êtes venu me voir?

— Oui, madame.

— Je croyais que votre opinion était faite... d'après les dires de., d'une personne. Est-ce que je puis y changer quelque chose?

— Madame, vous avez devant vous un malheureux qui endure, depuis trois ans, ce supplice dos supplices qu'on appelle le doute : c'est de vous seule que j'attends la vérité.

— De moi, pourquoi?

— Vous avez été la meilleure amie de la marquise, et même, je crois bien, la seule. Vous avez connu aussi quelqu'un... que je ne voudrais pas nommer. Geneviève a dû se confier à vous de ses tristesses, de ses regrets cachés, de... ses fautes.

— De ses fautes, monsieur, qu'osez-vous dire?

— Que vous savez seule la vérité, madame, et que vous devez me la faire connaître.

— Moi? jamais, monsieur, jamais!

— Jamais? Ah! vous voyez bien, vous vous ères trahie. Ce que vous me refusez par cette réponse, c'est donc un aveu? Cela me suffit!... Geneviève m'a trompé. Sur ce point-là, du moins, je n'ai pas besoin que vous en disiez davantage. »

L'accablement le tint une minute effondré et silencieux. Le récit d'Ariette ne lui avait guère laissé de doutes, mais la confirmation involon-

taire que M"® de Chandeilles venait de lui en donner, c'était le coup de grâce. Elle se taisait aussi : quelles paroles auraient pu racheter l'imprudence du cri qui lui était échappé?

« Écoutez, madame, reprit Morante dès qu'il se fut ressaisi, je ne vous presserai pas davantage de questions à ce sujet. Ce serait nous faire souffrir inutilement, moi le mari outragé, vous Tamie attristée. On m'a dit les circonstances de la faute : inutile de me les répéter. Je sais à présent qu'on ne m'a pas menti. C'est tout ce qu'il faut.

— Non, monsieur, non, interrompit M™* de Chandeilles impétueusement, il y a quelque chose encore qu'il faut que vous sachiez : c'est tout ce qui atténue la responsabilité de Geneviève, c'est tout ce qui rachète ce que je dois, hélas! appeler comme vous, sa faute, bien que ce n'ait été qu'une faiblesse. Geneviève, en vous épousant, était encore éprise de... de l'autre, plus profondément qu'elle ne le croyait. Le mieux aurait été de refuser votre alliance, si honorable, si flatteuse qu'elle fut, mais elle n'a pas voulu contrister sa mère, et c'est pour avoir cherché à faire bien plus que son devoir que.

dans la suite, elle a manqué à ce devoir. La naissance de votre petite Hélène était venue heureusement remplacer, dans son cœur, la passion inconsciente de l'amoureuse par la passion maternelle. L'enfant n'a pas vécu. A un moment vous vous êtes éloigné, vous l'avez laissée à sa solitude. Elle ne songeait guère à en abuser, mais la tentation, impossible à prévoir, est venue l'assiéger dans sa retraite. Il a reparu, quand elle ne l'attendait plus, comme par miracle. Il venait d'être malade; la fièvre avait failli le tuer. Elle a eu infiniment pitié de lui, de leur destinée à tous deux; elle n'avait jamais cessé de l'aimer, sans s'en apercevoir. Il l'a vu, lui, et il en a profité comme l'auraient fait tous les hommes. Et comme il affolait sa tendresse, toujours vivace, en lui parlant de leur séparation qui serait définitive, de la mort qui l'avait marqué déjà et qui saurait bien le ressaisir, elle a fait... ce qu'auraient fait, je crois bien, toutes les femmes... Nous pouvons avouer cela quand nous avons des cheveux gris. Elle a eu un vertige de tristesse, de compassion, d'affection désespérée : elle a fermé les yeux et elle lui a cédé. Voilà, monsieur, comment elle a péché, ma pauvre

Geneviève, voilà ce qu'il faut que vous sachiez, voilà ce que je devais au moins vous dire, puisque je n'ai pas su mentir comme je le devais, pour l'amour d'elle 1 »

Il l'écoutait avec douleur, mais sans colère : cette faute ancienne, il pouvait la comprendre, l'excuser, elle s'entourait de tant de souffrance, de pudeur, de mystère! elle avait été à peine consentie, et elle reculait au fond d'un passé déjà si lointain!

Qu'était-ce à côté de ce qui faisait son angoisse de tous les instants : l'incertitude de sa paternité?

a: Comment elle a expié cette erreur, reprit M""® de Chandeilles, je n'ai pas besoin de vous le dire. Vous n'avez qu'à vous rappeler toute sa vie pour convenir que jamais créature humaine n'a donné un pareil exemple de renoncement à soi-même, d'immolation constante de soi à autrui. Elle n'a plus existé que pour vous servir de toute son abnégation, de tout son dévouement, et jamais plus elle n'a pensé à autre chose. N'avez-vous pas songé quelquefois que, de la part d'une femme qui n'était ni une recluse ni une mystique, pareil effacement, pareil désintéresse-

ment de toute vanité et de tout plaisir n'étaient pas naturels?

— Si, bien souvent. J'ai admiré tout cela comme l'effet d'une surhumaine vertu; je n'y vois plus, hélas! que le remords d'une faute trop humaine.

— Encore, même au prix de tous ces sacrifices renouvelés chaque jour, sa conscience n'était-elle pas soulagée. Elle me l'a déclaré souvent, elle a été mille fois au point de tout vous dire : l'aveu expiatoire lui brûlait les lèvres. EUe s'est tue, cependant. Elle s'est tue, à cause de son fils.

^ Son fils! répéta Morante après elle. Son fils ! Était-il aussi le mien? »

M""® de Chandeilles ne répondit pas.

^i Eh bien! madame, j'attends. Vous avez compris, n'est-ce pas? que voilà ce qui m'intéresse aujourd'hui, ce qui me point le cœur d'une anxiété auprès de laquelle toutes les agitations de la jalousie sont bien peu de chose. La marquise est morte; si elle a besoin démon pardon, il lui est acquis. Le passé n'est plus. Mais il y a, actuellement, un homme qui a chassé son fils de chez lui, parce qu'il doutait de sa paternité

et qu'il en doute encore, et qu'il en doutera jusqu'à ce qu'il ait su la vérité par vous, qui seule maintenant pouvez la lui dire. Allons, madame, parlez! Dois-je aller à ce fils que j'ai renié, et lui redemander pour mes derniers jours son affection, son appui? Dois-je le laisser où il est, m'habituer, comme j'essaie de le faire, à cet autre veuvage plus cruel que le premier, retrancher de moi-même le sentiment paternel, comme on ampute un arbre d'une branche morte? Il y a trois ans que je doute et que j'étouffe, et que je me demande si je ne vais pas devenir fou.

Dites-moi la vérité, madame.

— Non, monsieur de Morante, je ne vous la ^ dirai pas. Je ne vous la dirai pas, parce que je . l'ignore, comme Geneviève l'a ignorée toute sa

vie.

— Comment?

— Oui, monsieur. Il y a trois ans que vous doutez, dites-vous, que vous souffrez et que vous croyez à chaque instant que votre raison vous échappe. Eh bien! Geneviève, elle a enduré ce martyre depuis la naissance d'André jusqu'au moment où la more l'en a enfin libérée. Pas plus pour elle, la mère, que pour vous,

hélas! il n'y avait de preuve certaine, irrécusable. André lui ressemblait à elle seule, exclusivement; elle a interrogé chaque jour, pendant des années, sa figure enfantine; elle y a fiévreusement épié le moindre indice qui aurait pu l'éclairer dans sa recherche affolante; elle n'a rien découvert. Vers l'âge de l'adolescence, où la physionomie se fi^rme définitivement, certains traits complémentaires se montrent parfois; ils sont apparus, et ils n'ont fait qu'identifier davantage les deux figures, celle du fils et celle de la mère. Rien d'autre.

« Combien de fois elle a réfléchi aussi anxieusement aux circonstances de la naissance d'An7 drél

« Là, rien encore qui pût fixer son incertitude.

« Les émotions, les souffrances intimes qu'elle avait endurées pouvaient avoir avancé de quelques semaines l'époque de sa délivrance; il n'était donc pas nécessaire d'attribuer la paternité à un autre que l'époux légitime. Mais les dates permettaient plus facilement encore la supposition contraire. Voilà dans quels doutes torturants pour sa conscience elle a vécu dix-

sept ans. « En dix-sept ans il n'y a pas eu, m'a- « t-elle déclaré, une seule journée où je ne me sois « pas dit que peut-être j'avais installé au foyer « de M. de Morante un intrus, et qu'à nous deux, « moi l'adultère et lui l'illégitime, nous lui voce lions sa fortune, sa confiance, son cœur. » Trouvez-vous qu'elle a souffert? Trouvezvous qu'elle a expié? Et alors sa pauvre âme désespérée a inventé cette forme sublime de repentir, cet adoucissement suprême aux brûlures du remords : faire en sorte, par ses enseignements, qu'André fût digne d'être votre fils s'il ne l'était pas, et qu'il vous aimât mieux qu'aucun autre fils en ce monde. Trouvez-vous qu'elle a racheté? »

Elle vit que François de Morante cachait ses yeux de sa main, ayant la pudeur d'être en larmes quand il aurait dû, comme l'ordonnait l'orgueil viril, rester insensible.

« Et maintenant, monsieur de Morante, conclut-elle, je n'ai plus rien à vous dire. Vous en savez autant que moi, autant que la morte. Pas plus que tout à l'heure, je n'ai pu mentir. Je suis sûre cependant qu'elle me l'a pardonné, elle qui a tant souffert à la pensée que sa vie

auprès de vous était — peut-^tre — un mensonge en action, un mensonge dont elle n'a jamais pu se délivrer, car son devoir maternel Jif, lui prescrivait d'y demeurer quand même, jus-

qu'à sa mort.

— Je vous remercie de m' avoir parlé sincèrement. Adieu, madame. ]>

Il sortit et redescendit l'escalier. Dehors, la limousine l'attendait. La pluie avait cessé pour un instant; le vent soufflait de l'ouest et charriait des effluves humides et lourds. Dans le paysage parisien, tout ce qui n'était pas sombre était blafard, les nuages s'accrochaient aux toits comme des loques sales, et la chaussée se diluait en viscosités.

TVlorante prit place dans l'auto, qui mit encore moins de temps au retour qu'à l'aller. Arrivé à rhôtel, il vit le portier venir à lui.

(X. M. de Chalabre attend M. le marquis, ^ lui dit cet homme.

Morante n'en fut pas surprit; il avait prévenu son ami de la démarche qu'il devait faire; il était naturel que celui-ci vînt lui en demander le résultat.

Chalabre, qui parcourait des journaux dans

LE RISQUE ^If

son cabinet, assis à sa table, se leva avec empressement quand il le vit entrer.

« Eh bien? » interrogea-t-il.

Le marquis secoua la tête.

« Rien. M""® de Chandeilles m'a dit ce qu'elle savait, mais elle ne savait rien de plus que moi. Je suis dans la même incertitude qu'avant, et dans la même angoisse. i>

Brièvement il lui raconta l'entretien.

« Alors? lui demanda Chalabre.

— Alors je vais continuer à user ce qui me reste encore de raison et d'énergie à me débattre contre le doute qui ne me laisse plus le moyen de penser ni de vivre. Voilà.

— Non, Morante, non, cela n'est pas possible I il ne faut pas.

— Que voulez-vous que je fasse? Le voile s'est épaissi encore. Je ne saurai jamais, jamais. Je ne puis pas en prendre mon parti. Je ne puis oublier celui que j'appelle mon fils; je ne puis aller à lui, quand bien même il serait disposé à m'accueillir, comme vous le dites, à pardonner l'outrage que j'ai fait à la mémoire de sa mère. Car je suis bien sûr qu'au bout de quelques jours, de quelques heures même, le terrible doute

3l6 LE RISQUE

me ressaisirait. En ce moment, si je m'écoutais j'irais retrouver André, lui demander de reprendre sa place dans ma maison; c'est que je vieillis, et qu'avec l'âge nous vient le désir d'un foyer qui ne soit pas lamentablement vide comme le mien, mais peuplé de présences amies. Seulement, je n'aurai pas sitôt cédé à ce mouvement lâche, que l'orgueil se réveillera en moi à son tour, l'orgueil ombrageux, avec son éternel refrain : « Tu es dupé. > Alors je souffrirai et je ferai souffrir des innocents. Ce serait le pire.

— Vous resterez ici, alors?

— Je ne crois pas. Je vais essayer quelque chose.

— Quoi donc?

— Je voyagerai; je tâcherai de dépayser ma douleur, d'étourdir ma sensibilité par une succession ininterrompue d'images nouvelles. On prétend que cela réussit quelquefois. Nous le verrons bien. »

ORANTE voyagea. Vers le quinze décembre il était à Venise, d'où les touristes s'étaient heureusement enfuis ; il n'y restait plus que des fervents qui savaient tout ce qu'ajoutent de charme languissant à la ville muette les grisailles de l'hiver italien, et même la pluie, ignoble ailleurs, à Paris surtout. Il vit la Piazzetta battue par les averses, et son môle miroitant à un rayon de soleil aventuré entre deux ondées; la place Saint-Marc envahie par des paquets d'eau, presque comme cette année où les Vénitiens la traversèrent en gondole, où des vagues pénétrèrent dans la crypte de l'église

3l8 LE RisquE

mal défendue, et faillirent emporter la châsse du saint. Il passa des heures à regarder, de la fenêtre du palais Dario, à l'entrée du Canal Grande, les gouttes implacables trouer sans fin la nappe de plomb et de vert-de-gris, qui tressaillait à peine dans son indolence. Le ciel décoloré se mêlait à la lagune; on eût dit que les maisons elles-mêmes allaient rentrer dans cette eau morte d'où le miracle de l'énergie vénitienne les avait fait sortir : tout s'embrumait, se diluait, s'effaçait. L'apparence des choses devenait chimérique, en sorte que l'on n'avait plus, dans de la buée, que le fantôme de la ville de rêve.

Et pourtant cette tristesse universelle n'était point faite pour qu'une tristesse particulière, comme celle de Morante, s'exaspérât à son contact; bien au contraire, en se mêlant à elle, toute peine semblait s'y dissoudre et se transfigurait : la plus belle cité de la terre fait de la beauté avec tout ce qu'on lui apporte. On y participe de la sérénité magnifique avec laquelle les grands palais résignés se regardent mourir, au long du Canal.

Morante oubliait presque, lorsqu'il errait sous les arcades des Procuraties, où l'on croit, malgré les boutiques de <îc souvenirs 3>, les cafés et les

librairies, que l'on va rencontrer les sénateurs en toge noire se rendant au hroglio pour intriguer, ou les capitaines de justice en manteau rouge, suivis de leurs ^aj^* menaçants et grondants comme des dogues de combat. Aux heures d'agitation, il allait respirer dans l'île des morts, au cimetière qui avoisine l'Arsenal, le calme de l'éternité, à moins qu'il ne préférât chercher, au Lido, la fureur verte et blanche de l'Adriatique, dont la voix faisait taire celle de ses pauvres douleurs d'homme.

De là, il se rendit à Rome, puis à Florence et dans toute la région qui l'environne. Un jour qu'il visitait une de ces petites villes de la Toscane qui sont les capitales du grand art, il lut par hasard un journal français qui s'était fourvoyé là; ses regards tombèrent sur le compte-rendu d'un procès correctionnel. Le chroniqueur judiciaire y racontait, avec des délicatesses un peu lourdes qui empiraient son indiscrétion, l'aventure d'un jeune homme poursuivi pour une affaire de mœurs tristement spéciale, et qui était, comme le rédacteur le laissait assez entendre, le fils naturel d'un musicien très connu. Une mala-

* Zaffi, sbires yénitiens.

320 Lf RISQUE

die providentielle avait seule évité au père le supplice de figurer parmi les témoins cités à l'audience.

Ce rappel des épreuves qu'il avait subies naguère fut pour Morante presque un soulagement. Pendant quelques jours, il cessa à peu près de penser à Geneviève et à André, pour se remémorer les humiliations et les angoisses que le fils indigne lui avait coûtées. Il se jugea presque heureux en songeant à l'artiste vieilli, illustre, dont le nom et la vie intime se trouvaient mêlés aux immondices d'un scandale impossible à raconter. Au moins la cour d'assises ne s'était occupée de René Duparc que comme d'une victime. Il ne put s'empêcher de penser que le coup de pistolet du Russe avait peutêtre arrêté une horrible Fatalité en marche.

\Puis l'impression s'effaça de son cerveau, laissant le champ libre à l'idée dominante, qui revint plus tyrannique que jamais.

Les voyages ne sont pas un remède bien eflfîcace contre nos peines, ou du moins l'action en est assez vite usée. Pendant les premiers temps, la multiplicité des images nouvelles nous procure un espèce d'étourdissement salutaire, nos

souvenirs s'atténuent, et la personnalité de notre existence se fond, pour ainsi parler, dans les milieux changeants où nous nous trouvons tour à tour. Mais cette vie nomade finit par nous devenir assez promptement familière, autant que la vie immuable à laquelle nous nous étions accoutumés; elle ne nous distrait plus de ce qui a puissance de nous faire souffrir. Nous n'éprouvons plus à nous dépayser aucun plaisir sensible : au contraire, nous n'avons désormais, la curiosité et l'excitation disparues, que le malaise d'être hors de chez nous, et comme un redoublement de notre détresse dans une plus grande solitude. C'est encore dans sa maison que l'on est le mieux pour souffrir : on y souffre du moins tranquillement, selon son habitude et à sa manière.

Morante parcourut donc l'Italie sans y trouver le calme; il le chercha vainement dans cette Egypte dont le ciel est pourtant, à ce qu'on assure, une consolation et un charme irrésistibles. Nulle part décidément il ne pouvait se fuir. Il revint à Paris plus meurtri et plus las qu'il n'en était parti, et il avait vieilli encore.

On était au printemps de 1907. Des chaleurs

précoces, qui ne devaient pas durer, enfiévraient un peu l'atmosphère. Morante se sentit plus vieux dans ce renouveau. C'est au soleil de mai que l'on voit le mieux ses rides.

Chalabre, qui vint lui faire visite, s'aperçut vite que le remède n'avait pas opéré. Là-dessus du reste il n'eut pas la peine d'interroger son ami : Morante ne demandait qu'à parler.

Quand il eut achevé la confession de son âme, de moins en moins consolable, il demanda à Chakbre timidement :

H Avez-vous de leurs nouvelles, à eux?

— J'en ai d'excellentes. Ils sont à la eampagae. André a obtenu un congé d'une quinzaine, qu'on lui a donné très facilement. On est enchanté de lui à la Banque.

— Où sont-ils?

— Mon cher, dans un endroit charmant, près de la forêt de Sénart, à Morfontaine. Ils ont eu là, pour un morceau de pain, une maisonnette avec un jardinet : c'est tout à fait exquis. Leur enfant pousse à merveille là dedans. Vous auriez plaisir à le voir.

— Je ne crois pas.

— Et moi je crois que si, y> fit Chalabre en

appuyant avec une insistance un peu singulière, qui éveilla l'attention de son interlocuteur.

Morante le regarda.

« Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda-

t-ii.

— Mais, mon cher, répondit Chalabre, c'est qu'il n'y a pas de plus délicieux enfant. Vous seriez certainement de mon avis si vous le connaissiez. D

La réponse était toute naturelle; l'air et le ton indiquaient des sous-entendus. Sur le moment Morante n'y prit pas garde.

Mais quand Chalabre fut parti, il ne put faire autrement que de repenser à André, à Elisabeth, à leur petite maison de Morfontaine, et surtout à leur enfant, ce délicieux et mystérieux enfant qu'il aurait, lui disait-on, tant de plaisir à voir.

A partir de ce moment, un désir s'installa en lui, une hantise, une obsession, qui peu à peu chassa même son chagrin. Il ne pensa plus qu'à une chose, et cela d'autant plus fiévreusement qu'il faisait plus d'efforts pour n'y pas penser :

Aller à Morfontaine.

Ce fut d'abord en se disant qu'il n'irait pas. Qu'y ferait-il? Jamais il n'avait eu la curiosité

de passer seulement dans la rue Cambacërès, en plein cœur de Paris et au milieu d'un quartier où constamment il avait affaire. D'où lui venait cet absurde, ce maniaque désir? Que lui importaient la vie d'André et d'Elisabeth, et la façon dont ils l'ordonnaient sans lui? Serait-ce déjà une lubie de vieillard qui le tracassait? Certes, s'il faisait cette folie d'aller rôder autour de leur nid familial d'où il s'était exclu lui-même, et s'il se laissait voir regardant à la grille, comme à la porte d'un paradis perdu, ils auraient tout à fait raison de se moquer de lui. Rien que d'envisager cette idée d'être ainsi surpris par eux, le rouge lui montait au front. Il était donc bien affaibli, bien déprimé, pour qu'il sentît la tentation de se rapprocher d'eux et de leur foyer étranger pour jamais? Encore un peu, il irait y mendier une place, n'est-ce pas? Il prierait le fils illégitime, qu'il avait chassé avec dédain, d'écarter les chaises autour de la table, afin qu'il pût humblement s'y asseoir.

Alors il fit appel à son orgueil, qui ne sommeillait jamais qu'à demi. Un flot de pensées hautaines lui monta au cerveau. Il était le dernier Morante véritable; c'était un rôle magni-

LE RISQUE '}2f

iîque que l'on remplissait mieux dans la solitude. La grandeur est plus grande au milieu du vide, et, quand une belle race finit, il vaut mieux que ce soit dans l'attitude des dieux de marbre, seuls et debout au désert. Pendant quelques instants, il s'enivra à son aise d'amertume, de superbe et de mélancolie; puis sa raison s'assagit, redevint simplement humaine pour juger les choses humaines, et ce qui lui avait paru de l'orgueil grandiose ne fut plus à ses yeux que de la vanité, au sens où le mot est synonyme de néant. Il se convainquit du malheur qu'on a d'être seul.

Surtout quand on vit avec la pensée constante de ceux qui ne le sont pas.

11 évoquait, dans le sahara de sa propre vie, l'oasis de Morfontaine, la maison blanche, le jardinet bien ratissé et cultivé soigneusement sans doute parce que ceux qui s'aiment mettent de l'amour aux moindres choses qui leur sont communes. Morfontaine I Champrosay! Sénart!

Ces noms charmants faisaient surgir de grands horizons, plus limpides qu'en tout le reste de rUe-de-France, des campagnes aux plans adoucis, largement arrosées par une belle rivière

3i6 LE RISQUE

lente, paresseuse, et comme alanguie au charme de son cours, parmi des paysages qu'elle ne voulait plus quitter. Et, là-bas, les premières ondulations d'une foret qui moutonnait en vagues molles de verdure, le mystère pressenti des taillis qui virent les chasses galantes de Louis XV, la poursuite de M"* d'Étiolés par le monarque fou de sa résistance, et toute la légende d'or, de dentelles et de soie qui fut la vie réelle du siècle adorable. Tout cela créait, autour de la maison des champs, un paradis qui la défendait de sa magie. Comme ils y devaient être heureux, ces êtres jeunes qui s'aimaient, et comme il aurait été doux de se mêler à leur joie qui serait devenue la sienne! C'eût été une sorte de calme apothéose, pour le déclin d'une existence qui aurait trouvé là l'illusion d'un rajeunissement idéal.

« Je n'irai pas, y> se disait Morante.

Mais une douleur, point encore ressentie, lui

crispait le cœur dans la poitrine. Mais il fuyait,

ivre de tristesse, l'hôtel qui ne lui avait jamais

paru d'une aussi lugubre immensité. Et quand le

* */ soir il rentrait, forcé de regagner le cabinet de

' travail pompéien sans un seul bibelot, où le por-

trait enlevé de la marquise Geneviève avait laissé un tel vide; quand il ouvrait, toutes grandes, ses fenêtres sur le ciel fourmillant d'étoiles, sur la place Vauban silencieuse comme la tombe, et le dôme, spectral, éternel; quand il respirait dans la brise les odeurs émanées des feuillages de l'avenue, — il pleurait.

Et tout en sanglotant, maintenant qu'il était seul, il répétait, non plus comme un encouragement pour sa volonté aux abois, mais comme une plainte machinale qui n'avait plus aucun sens :

« Je n'irai pas. »

Un matin, il se dirigea vers la gare de Lyon. Il allait à Morfontaine parce que l'heure était venue ce jour-là de céder à la fascination de son désir : voilà tout. En se levant, il était résolu à passer cette matinée à Paris comme toutes les autres. Mais le bleu du ciel était si tendre, un rayon, qui avait trouvé passage entre les lames des persiennes, vint le caresser avec une telle douceur, que ses dernières résistances furent vaincues. Il s'habilla et sortit, poussé par une force souveraine qui le prenait aux épaules. Il

ne s'était pas décidé, il n'avait pas pris une résolution; il était comme le nageur qui obéit au courant du fleuve.

Le chemin de fer ne dessert pas Morfontaine.

Morante descendit de wagon à la gare la plus proche sans se tromper, mû par la même puissance conductrice. Aussitôt dans la campagne, il se retrouva, bien qu'il ne fut pas venu au pays depuis de longues années.

« J'irai jusqu'à leur maison, se disait-il en route. Mais je n'entrerai pas et ils ne me verront pas. >

Il allait à travers les champs d'idylle; une paysanne le salua avec un sourire. Un troupeau traversa le chemin. Des angélus sonnèrent. Tout était douceur.

Il arriva à un bouquet d'arbres et de maisons : c'était Morfontaine.

A un vieillard, assis sur sa porte au grand soleil, il demanda où demeuraient M. et M"® de Morante.

<r Voilà leur maison là-bas, au bout du village. C'est la dernière à droite. Vous ne pouvez pas vous tromper, monsieur. »

Et Morante, malgré lui, pressa le pas. Déjà il

voyait le pavillon, l'enclos, et il les trouvait conformes à son rêve. Le pavillon reluisait de ses briques rouges et de sa façade de neige, les pelouses et les arbres étaient d'un vert charmant, comme puéril.

Morante arrivait à présent devant la grille, et peureusement il regardait s'il n'y avait personne pour le voir. Le marquis François de Morante, à la porte de ce cottage, avait l'air d'un vagabond qui contemple, en passant sur la route, la villa des riches et des heureux, et qui tâche qu'on ne fasse pas trop attention à lui, parce qu'il se sait suspect.

Il n'y avait personne, par bonheur.

Si, un enfant, qui traversait l'allée, Louis de Morante, sans doute.

Alors, passionnément, il regarda.

Et tout ce qu'une âme humaine peut contenir de joie, de cette joie soudaine et magnifique, qui fait pleurer comme la douleur, qui bouleverse l'être comme l'épouvante, déborda en larmes de ses yeux, rayonna dans l'extase de sa face, frémit dans le tremblement de ses lèvres, de ses mains, de tout son corps. Le bonheur tombait sur lui en coup de foudre.

Louis lui ressemblait.

Il avait les traits fins, la bouche mince des Morante, leurs cheveux noirs, et, dernier détail qui signait le menu chef-d'œuvre vivant, qui donnait à l'enÊint ses lettres de noblesse et son brevet de bonne race, leur menton qui s'avançait, volontaire, leur menton pareil à celui de Philippe«IV, mille et mille fois reproduit parles peintres qui les avaient représentés au cours des siècles.

Louis avait donc hérité l'atavisme glorieux de son père, qui le lui avait transmis sans s'en être imprégné lui-même. Il fallait donc qu'André fut un vrai Morante, lui aussi, de source pure et d'origine sincère.

Cette certitude qui avait échappé toujours au marquis, et que la mère malheureuse n'avait pu jamais atteindre, elle éclatait donc, enfin!

François de Morante ouvrit la pone et entra dans le jardin, chancelant comme un homme ivre. Il s'avança les bras tendus vers le foyer reconquis, en appelant à travers des larmes :

« André! André! mon fils! »

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