I.A DUCHESSE
Henri, vous m’avez nommée votre mère ; le cœur d'une mère
ne change pas, mon enfant, et, quoiqu’il vous arrive, pensez à moi dans le bonheur; si le malheur vous frappe, venez à moi.
MADELEINE, lui prenant la main pour la porter à ses lèvres.
Oh! merci, merci pour lui, Madame!..
LA DUCHESSE, après avoir embrassé Madeleine au front.
Au revoir, Henri.
HENRI, lui serrant la main.
Adieu! adieu!.. (La duchesse s’éloigne. Les invités semblent se préparer au départ. Henri et Madeleine sont toujours seuls à l’avaut-scène, Madeleine essuie ses larmes, Henri a les yeux fixés devant lui.) Ainsi, tout CC
que j'ai aimé... tout ce que j’ai respecté... tout m’abandonne à la lois!., oh! c’est trop!., et tout cela... parce j’ai donné un nom à mon enfant!.. Un enfant, c’est sacré pourtant! Ce sang de mon sang... cette chair de ma chair n’ont-ils pas droit à la
Î iremière place à mon foyer?.. Et c’est au nom de l’honneur que e monde m’en prescrirait l’abandon?.. Ah! c’est odieux! c’est bouffon !..
MADELEINE, se serrant contre lui.
Henri...
HENRI
Madeleine!.. Madeleine!., j'ai vieilli de dix ans depuis une heure!., ma jeunesse s’éteint, mes yeux se dessillent, je vois le monde tel qu’il est; et, je te le dis : ce n’eÉ pas un beau spectacle.
MADELEINE
Mon Dieu! mon Dieu!..
HENRI
Sais-tu ce qu’ils sont ces gens qui passent là-bas en se retirant de nous comme une nichée d’oiseaux effrayés qui rencontrent l’ombre d’un mancenilier?.. Écoute : cet homme à l’œil épanoui, à la lèvre sensuelle, qui sourit des bons mots qu’il se raconte tout bas, c’est Ribeaupierre, don Juan édenté, tardif libertin, qui, pour émanciper ses vices, jette sa fille à la tète du premier venu!.. Celui-ci, oh! celui-ci tu le connais, c’est Olivier Séchard, digne gendre d’un tel beau-père.. .Tu frémis! pourquoi?..
MADELEINE
Henri...
HENRI
Ne rougis pas, enfant. N’as-lu pas fait l’aumône, tout à l’heure en passant, à un malheureux qui était né sans bras?.. Eh bien, celui-ci est né sans cœur, voilà toute la différence. Ah! lâchetés mesquines, stupidités étroites, sottises serviles et basses, je vous avais bien entrevues dans le cours de ma vie, et j’avais dédaigné de vous flageller... je vous croyais seulement bêtes, mais vous êtes méchantes!.. Oh !.. prenez garde, préparez-vous à la lutte, car je descends dans l’arène... l’athlète va se huiler pour le combat. (il remonte vers Séchard.)
OLIVIER
Monsieur le marquis...