IV PREFACE
devoting himself cspecially to Sanscrit and PMlosopliy. Upon Lis return to his native city, he was in hope of getting a position as professor at the Academy. But after having waited for this in vain for a long time, lie became impatient, and set out upon a journey to the Orient. He returned by way of Greece, whicb country deligbted him above ail otliers. He there got the idea of his first book, published in 1860 by his uncle Joël, bearing the title : A Propos d'un Cheval, Causeries Athéniennes. The later éditions of the same book hâve the title : Le Cheval de Phidias, It was very successful. The great critic Sainte Beuve hailed the new star ; George Sand, the famous novelist, also applauded; and Buloz, who was then the editor of the " Revue des Deux Mondes, ^^ suggested to Cherbuliez to come to Paris.
He did not go at once, but sent a number of books, chiefly novels, ail of which were published in the " Revue des Deux Mondes ^^ before appearing in book form. The first of thèse was Le comte Kostia, which was the most successfuU of ail our author's works. Some of his other popular works are ; Paul Méré, L'Idée de
Jean Téierol, La Ferme du Choquart, Olivier Maugant, Une Gageure, Le Secret du Précepteur.
Two of his books hâve been dramatized :
Samuel Bohl & Ço, and L^ Aventure de Ladislas BolsM, But they met with only little success on the stage.
Cberbnliez^s novels bear the trace of hîs philosopliical studies. This, however, does not mean that he f ails to make use of ail legitimate means of interesting bis reader ; ail bis romantic novels use sucb, and plentif ully . Le comte Kostia, Le Boman d'une Honnête Femme, Bevànche de Joseph Noirél, Aventure de Ladislas BolsTci, Miss Bovél, etc., are a proof of it. Besides, he bas a particular liking for complicated situations. He is fond of mixingup tbings, in order to bave tbe pleasure of undoing tbem again. But in bis books tbe entanglements are not a resuit of exterior causes, as witb sensational novelists like Alexandre Dumas, for example; tbey arise from tbe complicated cbaracters of tbe actors. He is a psycbologist ; and, since wornen bave tbe most complicated cbaracters, be takes spécial deligbt in investigating and putting before tbe reader tbeir secret motives
VÎ tftÊfAÔfi
and hîdden reasons for acting as tliey do.
Hîs Le Roi Apépiy which first appeared in the " Revue des Deux Mondes *' in 1879, September Ist and 15tli, îs an excellent illustration of tliis. Cherbuliez is first of ail a novelist. Except in three or four of his mînor works (such as Hommes et Choses cPAUemagne, Le Grand- (EvA)re treating of the origin and transformation of the Earth, Art et Natv/re), he is fond of presenting even treatises on philosophy and history in the garb of fiction. Examples of this are : Le Cheval de Phidias, a treatise of archaeology and sesthetics, in the shape of a novel ;
and Le Prince Vital which is a story, and at
the same time an explanation of the insanity of Tasso.
Besides his no vels Cherbuliez has published numerous articles in " Le Temps/^ The " Revue des Deux Mondes '' brought out hîs remarkable Chronique Politiques, which he signed with the pseudonym Valbert,
In 1880 he was a candidate for the Académie Française, but being Swiss by birth, he was inéligible. He theref ore wished to be naturalized and attainad his purpose, by availing himself
I^REFACB
VU
of an edict promulgated in 1790, during the Révolution, which says tliat ail descendants of Protestants who fled to other countries after the Revocation of the Edict of Nantes (1685), hâve a right to become naturalized French citizens. In 1881 Cherbnliez became a member of the Académie Française.
At the âge of nearly 70 years, Cherbnliez had the misf ortnne to lose his wif e. Hardly had he recovered from this blow, when his son, Dr. Cberbuliez, died. He did not long outlive the latter, and passed away snddenly, early in Jnly, 1899.
Albbrt Schinz.
Bryn Ifawr, Pennsylvania.
soir, en sortant de son cercle, où il
avait dîné, le marquis de Miraval trouva
chez Inî une lettre de sa nièce, Mme de
PennevîUe, qui lui écrivait de Vichy :
« Mon cher oncle, les eaux m'ont fait du
bien; j'avais tout lieu jusqu'aujourd'hui d'être
satisfaite de ma cure; mais le bon effet que j'en
attendais sera compromis, je le crains, pai une
fâcheuse nouvelle que je reçois à l'instant et qui
me cause plus de trouble, plus de tracas que je
ne puis vous le dire. Les médecins déclarent
que le premier devoir des personnes qui souffrent
d'une hépatite chronique est de ne point se faire
â Lfi ROI APÉPI
de soucis ; je ne m'en fais pas, mais on m*en donne. Je me ronge l'esprit en pensant à une certaine Mme Cornenil, c'est bien ainsi qu'on la nomme. Je n'avais jamais entendu parler de cette femme, et je la déteste sans la connaître. Vous avez toujours été fort curieux et fort répandu. Mon cher oncle, je suis sûre que vous êtes au fait; apprenez-moi bien vite qui est Mme Comeuil. Cela m'importe beaucoup; je vous expliquerai pourquoi. »
Le marquis de Miraval était un ancien diplomate, qui avait commencé sa carrière sous le règne de Louis-Philippe et qui sous l'Empire avait rempli avec honneur plusieurs postes secondaires, dont s'était contentée son ambition. Quand la révolution du 4 septembre Teut mis à la retraite, il prit son parti en philosophe. Il ne souffrait pas comme sa nièce d'une hépatite chronique ; son foie et sa bile ne l'incommodaient point II avait de la santé, un estomac de fer, bon pied, bon œil, et deux cent mille livres de rente, ce qui n'a jamais rien gâté. Comme il voyait le bon côté de toute chose, il se félicitait d'être parvenu à l'âge de soixante-cinq ans en
tt 6oI Apipi â
conservant tons ses cheyenx, qni à la vérité étaient blancs comme neige ; mais il ne s'avisait point de les teindre. Ayant l'esprit et le caractère bien faits, il estimait que la nature a le génie de rà-propos, qu'elle sait mieux que nous ce qui nous convient, qu'elle est après tout un bon maître et en tous cas un maître tout-puissant| qu'il est inutile de vouloir la contrarier et ridicule de disputer contre elle, qu'au surplus tous les âges ont leurs plaisirs, qu'après avoir vécu tant bien que mal il n'est pas désagréable d'employer quelque dix années h, regarder vivre les autres, en riant sous cape de leur sottises et en se disant : « Je n'en fais plus, mais je les comprends toutes. » S'il n'en voulait pas à la vieillesse d'avoir blanchi ses abondants cheveux couleur noisette, dont jadis il avait tiré quelque vanité, le marquis pardonnait facilement aux révolutions d'avoir interrompu avant le temps sa carrière. On a toujours vingt-quatre heures pour maudire ses juges ; après avoir soulagé son dépit par quelques épigrammes bien décochées, M. de Miraval s'était bientôt consolé d'un événement qui le condamnait ^ n*êtrn pins Hf»n dans l'Etat, maïs qui en revanche
4 lE ËOI APÉPI
lui avait rendu son indépendance. La liberté avait toujours été pour lui le plus précieux des biens ; il jugeait que l'homme heureux est celui qui s'appartient et gouverne sa vie à sa façon. C'est pour cela qu'après avoir été marié pendant deux ans il avait résolu de rester veu£ En vain le pressait-on de convoler, il avait répondu comme un peintre célèbre: a Est-il donc si agréable, en rentrant chez soi, d'y trouver une étrangère ?» H aimait mieux aller chercher les étrangères chez elles, . et souvent il en avait été bien accueilli ; mais il n'avait jamais pris les femmes au grand sérieux ; il était un peu sceptique à leur endroit Le marquis de Miraval était un sage, d'autre diront que c'était un égoïste ; c'eslt une distinction qui n*est pas toujours facile à faire.
Qu'il fut un égoïste ou un sage, le marquis de Miraval avait pour sa nièce, la comtesse de Penneville, une sincère affection, et il se fit on devoir de répondre à sa lettre presque courrier par courrier ; il ne faut pas faire attendre les hépatiques. Sa réponse était ainsi conçue :
K Ma chère Mathilde, je regrette infiniment
LE ËOÏ ÂPËPt 6
qu'on te dérange dans ta cnre en te donnant des désagréments et des soncîs : c'est la pire des maladies, quoiqu'on n'en meure pas. Mai de quoi donc s'agit-il et de quoi se mêle Mme Corneuil ? que peut-il y avoir entre cette femme que tu ne connais pas et la comtesse de Penneville ? Je demande un prompt éclaircissement En attendant, puisque tu le désires, je vais t'ezpliquer de mon mieux qui est Mme Corneuil, qu'au demeurant je n'ai jamais vue ; mais je connais à la rigueur des gens qui la connaissent
a Se peut-il bien, ma clière Mathilde, que jusqu'à ce jour tu n'aies pas entendu parler de Mme Corneuil ? J'en suis fâclié ; cela prouve que tu es une femme sans littérature, une femme qui ne lit rien, pas même la Oazetfe des Trtbtmatix. Ne va pas t'imaginer là-dessus que Mme Corneuil Boit une receleuse ou une empoisonneuse, ni qu'elle ait jamais comparu en cour d'assises; znais, il y a de cela sept ou huit ans, elle s'est séparée de M. Corneuil. Cette affaire fit quelque bruit ; voici l'histoire, autant qu'il m'en souvient :
a M. Corneuil était jadis consul général de ï^rance à Alexandrie. Il passait pour un bon
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agenty à qui Ton reprochait senlement d'avoîj? riiumeur un peu brusque. C'est un péché véniel. Dans le pays du œurhache, il faut savoir dans Toccasion brusquer les hommes et les choses.
Quand un Oriental n'est pas de votre avis et qu'il vous demande trop cher pour en changer, le seul moyen de le convaincre est de l'étrangler ; mais ceci n'est pas de mon sujet. Un hasard heureux pour les uns, malheureux pour les autres, fit débarquer sur les quais d'Alexandrie un certain M. Yéretz, petit agent d'affaires, qui en avait fait de mauvaises à Paris et qui, échappant à ses créanciers, arrivait à toutes jambes pour tenter la fortune sur la terre des PharaonSi homme de peu, paraît-il, d'une moralité douteuse, d'une réputation plus qu'équivoque. M. Véretz avait une fille de dix-huit ans, jolie à croquer. Oïl et comment M. Corneuil fit sa connaissance, la chronique n'en dit rien ; elle nous apprend seulement que ce bourru avait le cœur prenable et ne savait rien refuser à son imagination. Dès sa première rencontre avec cette belle enfant, il en devint éperdument amoureux. S'il n'avait tenu qu'à M. Véretz, on
serait bien vite tombé d'accord. Heurensement pour Mlle Hortence Yéretz, elle avait une mère qui était une femme habile^ ce qui est une grande bénédiction pour une fille. Après quelques semaines^ M. Comeuil se résolut enfin à franchir le pas. Ce consul général, qui avait des fonds, prit son parti d'épouser pour ses beaux yeux une fille qui n'avait rien et dont le père était un homme taré; encore Fépousa-t-il sans contrat, en communauté de biens. Cela fit esclandre; on lui reprocha son beau-père, on clabauda contre lui. II en fut réduit à donner sa démission, et il quitta l'Egypte pour retourner à Périgueux, sa ville natale, à quoi sa jeune et jolie femme renconragea, car il lui tardait de s^éloigner à jamais d'un père compromettant et d'aller jouir en France de sa nouvelle fortune. Je me souviens que j'appris cette histoire au ministère des Affaires étrangères, ou l'on s'en occupa pendant huit jours, et puis on parla d'autre chose. Mais Tex-consul n'était pas au bout de ses peines. Quatre ans plus tard, Mme Comeuil plaidait en séparation. Sa mère l'avait accompagnée à Périgueux ; quand on a le bonheur d'avoir une mère habile, il ne fant
ô LIS ROI APÉPt
jamais la quitter : on ne saurait mieux faire que de se gouverner toujours par ses conseils.
(( Pourquoi Mme Comeuil s'est-elle séparée de son mari? Il faut entendre là-dessus les avocats. Us furent admirables l'un et l'autre» déployèrent toutes les ressources de leur faconde. Ces deux plaidoyers , ou Tépigramme alternait avec l'apostrophe et l'apostrophe avec l'invective, furent des morceaux de haut goût, dont se reput la malignité publique. Le détail m'échappe, et je n'ai pas sous la main la Gazette des Tribunaux; mais il n'importe, je suis sûr de mon fait Maître Papin, avocat de la demanderesse, l'un des princes du barreau, venu de Paris à cet effet, déclara que
M; Corneuil était un vilain homme, un franc butor, que Mme Comeuil était une nature exquise, un caractère angélique. Il attesta le ciel que ce monstre, après avoir aimé cet ange, s'était dégoûté de son bonheur, dont il était indigne, qu'il avait usé des procédés les plus révoltants, qu'il s'était livré à des emportements odieux, compliqués de voies de fait, de véritables sévices. A cela maître Yirion répliqua que, si son client avait eu l'imprudence de s'abandonner par-devant témoins à de regret*
LÉ bol APÉPI d
tables yiyacitéSy ce n'était point un monstre, et que, si la demanderesse était une créature angélique, il y avait dans son cœur onctueux et éthéré beaucoup de vinaigre et surtout beaucoup de calcul. Il s'efforça de démontrer à la cour que M. Comeuil n'avait eu que des torts fort excusables, mais que sa femme lui faisait un crime de s'obstiner à vivre à Périgueux, où elle ne pouvait se souflfrir, que n'ayant point réussi à le persuader de transporter le domicile conjugal à Paris, seul séjour pensait-elle, qui fût digne de ses grâces et de son génie, elle avait formé le projet de reconquérir son indépendance, qu'à cet effet elle s'était appliquée avec un art machiavélique à le mettre dans ses torts, qu'elle lui avait rendu son intérieur insupportable par la sécheresse de son humeur, par toutes sortes de petites persécutions, par ces mille coups d'épingle dont les anges ont le secret et qui poussent à bout les hommes qui ne sont pas des monstres. Je le répète, les deux avocats firent merveille. La difficulté est de savoir qui mentait ; pour mon compte, je les aurais renvoyés dos à dos. Ce qui est certain, c'est que
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la cour donna raison à maître Papin. La séparation fut prononcée et la moitié de la fortune adjugée à Mme Corneuil. Cependant maître Virion n'avait pas menti de tout point, puisque, six mois après le jugement, Mme Corneuil partait pour Paris en compagnie de sa mère.
(( Tu me demanderas, je le prévois, ma chère Matliilde, ce qu'a bien pu devenir à Paris la belle Mme Corneuil. J'ai fait trois courses ce matin à l'unique fin de pouvoir te renseigner; ne me remercie pas trop : j'aime à courir. Mme Corneuil n'a pas encore assouvi toutes ses secrètes ambitions ; elle ne peut pas dire : Je suis arrivée, m'y voilà I Mais elle est en bon chemin. Le papillon n'a pas dépouillé entièrement sa chrysalide ; il est patient ; quelque jour il déploiera ses ailes et sortira triomphant de son étui. Cependant Mme Corneuil reçoit ; elle donne à dîner ; elle a un salon. Une jolie femme, qui a une mère habile et un bon chef n'a pas à craindre qu'on la laisse 'sécher dans la solitude. On trouvait autrefois chez elle beaucoup de gens de lettres, surtout de ceux qui appartiennent à la nouvelle école, à ce qu'on appelle le parti des jeunes. Grand bien
tÊ ftol Apipi 11
leur fasse ! Il en est dans ce nombre qui ont du talent et de Tayeuîr ; il en est d'antres dont on assnre que leurs nouveautés ne sont pas neuves et que leur jeunesse sent un peu le rance; mais ce ne sont pas mes affaires. Cela ne les empêche point d'avoir de bonnes dents, et on mange très bien ebe^ Mme Corneuil. Elle ne se contentait pas de nourrir la littérature, elle en faisait elle-même, et elle employait les jeunes gens qui fréquentaient chez elle à écrire à sa louange de petits articles dans les petits journaux. Les eslomacs reconnaissants sont d'excellentes trompettes, et au surplus elle est assez riche pour payer sa gloire.
(( Dix-huit mois après son installation à Paris, elle publia un roman, qui, par le plus grand des hasards, me tomba sous la main. Je te confesse que je ne l'ai pas lu jusqu'au bout ; on ne peut demander à un homme d'avoir tous les genreis de courage. Cela commençait par la" description d'un brouillard. Au bout de dix pages, le ciel soit loué! le brouillard se levait, et on apercevait une femme dans une calèche. Je me souviens que cette calèche sortait de chez Binder, et je me souviens aussi que cette femme, dont le cœur était
là tfi ftoï Apépi
un abîme, gantait le six un quart, qu'elle avait trois taches de rousseur à la tempe droite, ni plus ni moins, c( des narines palpitantes, des ronds de bras inimitables et des silences anhélants. » Je ne sais si tu es comme comme moi, le charabia et les descriptions me font peur, et je me sauve. J'ai d'ailleurs l'esprit si mal fait que cette femme, dont le portrait a coûté tant de mal à l'auteur, je ne la vois pas ; le bon Homère, qui n'était pas un jeune, s'est contenté de m'apprendre qu'Achille était blond, et je le vois. Enfin, que veux-tu? C'est la mode du jour ; cela s'appelle étudier... comment disent-ils ? les documents humains, et il paraît que personne ne s'en était avisé jusqu'aujourd'hui, pas même mon vieil ami Fielding, que je relis tous les ans. Documentez à votre aise, mes enfants, et allez dîner chez Mme Corneuil, qui ne reçoit que les gens qui documentent. Je n'aime pas beaucoup les pédants sérieux, mais j'ai la sainte horreur de la pédanterie appliquée à la babiole ; n'étant plus jeune, je suis de l'avis de Voltaire, qui n'aimait pas qu'on discutât pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement.
LB BOI APÉPI là
a Le roman de Mme Corneuil, j'ai regret à le dire, tomba tout à plat; encore prétend-on qu'il y avait un teinturier. Elle tâcha de se rattraper sur les vers et publia un volume de sonnets ; il n'était pas question là dedans de M. Corneuil ; c'étaient des vers écrits au courant de la plume, mais d'une plume taillée par un ange, et pleins des sentiments les plus exquis, les plus suaves, les plus sérapliiques. Bègle générale, quand les femmes séparées font des sonnets, ces sonnets sont toujours sublimes. Malheureusement le sublime ne se vend guère ; ce fut dit-on, un cruel chagrin pour Mme Corneuil, qui du coup se brouilla avec la muse et congédia son teinturier.
a Tous les grands artistes, Mozart comme M. de Tallejrand, Baphaël comme M. de Bismarck, ont eu plusieurs manières. Mme Corneuil jugea à propos de changer la sienne. Elle réforma son train de maison, sa cuisine, son mobilier et ses toilettes. Son humeur tourna au grave ; elle se prit d'un goût subit pour les tons neutres, pour les conversations sévères, pour la métaphysique et pour les rubans feuille-morte. Cette belle blonde s'aperçut qu'elle ne valait tout son prix
lé LE BOI APEPI
qu'en se détachant en demi-teinte dans nn salon meublé de gens sérieux. Elle s'imposa la tâche d'épurer le sien; elle mit tout doucement à la porte la plupart de ses petits messieurs^ les plus bruyants du moins. Elle s'était dégoûtée du tapage ; elle avait découvert que la considération vaut mieux, fût-elle achetée par un peu d'ennui. Elle s'efforça d'attirer chez elle des hommes posés, des personnages, et surtout des femmes irréprochables. C'était difficile ; mais, avec un peu de travail et beaucoup de persévérance, une ambitieuse qui ne craint pas l'ennui arrive à tout. Elle ne faisait plus de sonnets ni de romans ; elle se jeta à corps perdu dans les œuvres de charité. (( La charité, ma chère Mathilde, est à la fois et selon les cas la plus belle des vertus ou la plus utile des industries. Tu as tes pauvres, et Dieu seul pourrait nous dire comme tu les aimes, comme tu les soignes, comme tu les choies ; mais ce que fait ta main droite, ta main gauche n'en saura jamais rien. J'ignore si Mme Comeuil a souvent vu des piauvres ou des pauvresses ; en revanche, elle va, elle vient, elle se remue, elle intrigue, elle pérore, elle est de six comités, de
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donze sous-commissions ; c'est une quêteuse iucomparable^ une caissière très experte , une trésorière fort entendue, une vice-présidente accomplie. Oui, ma chère, on assure que personne ne préside comme elle. Voilà de fameux placements et le meilleur moyen de se pousser dans le monde. J'ajoute que, si elle ne fait plus de vers, elle n'a pas renoncé à la prose. Elle a composé un éloquent traité sur Y Apostolat de la femme^ qui se vend au profit d'un nouvel hospice et qui en est à sa cinquième édition. Ses sonnets étaient sublimes: son traité est plus que sublime. C'est un amalgame des tendresses de saint François de Sales et des spiritualités de sainte Thérèse ; jamais on n'a tenu la dragée si haute à notre pauvre espèce humaine; ce n'est plus de l'air respirable, c'est du pur éther. Je serais curieux de savoir ce qu'ont pensé M. Corneuil et Périgueux.
t a Yoilà mes renseignements, ma chère Mathilde; dis-moi ce que tu en comptes faire. Là-dessus ton vieil oncle t'embrasse tendrement, non sans regretter un peu que cela ne tire pas à conséquence.
16 LE BOl APÉPI
a P, S. — Je rouvre ma lettre. Je sortais pour la jeter à la boîte en allant dîner, qnand par une grâce du ciel je rencontrai au coin de la rue de Choiseul maître Papin, dont l'éloquence fit donner jadis gain de cause à l'aimable femme que tu a prises en grippe, on ne sait pourquoi. J'avais eu l'occasion de le consulter touchant une affaire qui m'était recommandée, nous sommes restes bons amis, et, comme je savais qu'il avait gardé les meilleures relations avec sa blonde cliente, je l'accostai pour lui en demander des nouvelles. Mme Corneuil a encore changé de manière, et je commence à croire qu'elle en change trop souvent. Je crains qu'elle n'ait pas cet esprit de suite, cette persévérance, que demandent les grandes entreprises ; les impatients, qui procèdent par à-coups, me font douter de leur avenir. Aux premiers mots que je lui dis, maître Papin se rengorgea, fit le gros dos, ce gros dos qui est particulier aux avocats, le dos d'un homme qui porte l'univers sur ses robustes épaules et qui s'arc-boute pour ne pas le laisser tomber. Du même ton qu'il apostrophe le ministère public: — Monsieur le marquis, s'écrîa-t-il, cette femme est tout sîmple-
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ment nn prodige de vertu chrétienne. Elle apprit il y a dix-hnit mois que son mari était gravement attaqué de la poitrine. Qu'a-t-elle fait? Oubliant ses griefsy ses légitimes ressentiments, elle a couru le retrouver à Périgueux, elle s'est récon-^ ciliée avec lui. On a conseillé à M. Comeuil de partir pour l'Egypte : elle a tout quitté pour l'accompagner et pour se faire la garde-malade d'un brutal dont les violences avaient mis ses jours en danger. Oui ou non, avais-je raison d'affirmer à la cour que Mme Corneuil est un ange ? — Tudieù ! lui dis-Je, ne vous échauffez pas. J'admire autant que vous ce beau trait ; mais, mon cher maître, ne pourrait-il pas se faire qu'après avoir obtenu, grâce à vous, la moitié de la fortune, cet ange se proposât d'avoir le reste par voie d'héritage ? — Il fit un geste d'indignation; son dos grossit encore. — Ah ! monsieur le marquis, répliqua-t-il, vous n'avez jamais cru aux femmes, vous êtes un affreux sceptique. Je le regardai, il me regarda ; je riais, il se mit à rire ; je crois que nous devions ressembler aux aruspices de Cicéron.
« Ce qu'il y a de bon, ma chère Mathilde, c'est
que tu n'as plus besoin de rien m'expliquer.
Écoute-moi bien ; voici exactement ce qui s'est passé. Ton fils Horace, cet égyptologue de grande espérance, qui me fait l'honneur d'être mon petit* neveu, est en Egypte depuis deux ans. Il y a rencontré une belle blonde, et pour la première fois son cœur a parlé ; il n'a pu se tenir de t'en écrire, ses lettres sont pleines de Mme Oorneuil, et ta sollicitude maternelle s'est éveillée. N'estce que cela ? Fi donc! tu es ingrate envers la Providence. Ta avais mille fois reproché à ton fils d'être un garçon trop sage, trop sérieux, trop plongé dans ses chères études, un farouche Hippolyte de l'érudition, méprisant le monde, les plaisirs, les femmes, les affaires, et ne caressant d'autre rêve que celui de composer quelque jour un gros livre qui révélera à l'univers étonné des secrets vieux de quatre mille ans. Tu t'étais flattée de le mettre à la Chambre, ou au Conseil d'Etat, ou dans la diplomatie ; il t'a désolée par ses refus. Dès sa plus tendre enfance, il pleurait pour qu'on le menât au musée égyptien du Louvre. Il aurait pu dire, les yeux fermés, ce que contenaient l'armoire K et la vitrine Q de la
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salle des monuments religieux. Ce n'est pas mu faute ; ce n*est pas moi qui l'ai fait.
(( Ce jeune homme vraiment extraordinaire n'a jamais été amoureux que de la déesse Ibis, femme et sœur d'Osiris ; c'est la seule intrigue compromettante qu'il ait à sa charge. Il ne s*est jamais intéressé qu'aux événements qui ont bien pu se passer sous le règne de Sésostris le Grand ; les discussions les plus passionnées de nos députés et jasqu%aux gros mots qu'ils peuvent se dire lui ont toujours paru fades auprès de l'histoire intime des Pharaons. A tous les divertissements que tu lui as jamais proposés, il préférait un papyrus monté sur toile ou sur carton, un masque de momie, l'épervier, symbole des âmes, ou un joli scarabée doré, emblème de l'immortalité. J'en parle en connaissance de cause ; il m'honorait de ses confidences. La dernière fois que je le vis, il m'en souviendra longtemps, je le trouvai enfermé avec un texte hiéroglyphique, disposé en colonnes rétrogrades et orné de figures au trait. Il témoigna quelque humeur d'être troublé dans son voluptueux tête-à-tête. En haut du manuscrit, on voyait un homme au visage jaune, aux cheveux
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peints en bleu, an front orné d*an bouton de lotus et d'un grand cône blanc Je posai le doigt sur une des colonnes rétrogrades, et je dis à ce cher enfant : a Grand déchiffreur, que peut bien signifier ce grimoire ? » Il me répondit sans se fâcher : « Mon cher oncle, ce grimoire, qui, ne vous en déplaise, est fort limpide et de la plus haute importance, signifie que l'intendant des troupeaux d'Ammon, grammate principal, Amen- Heb le véridique, et sa femme qui l'aime, la dame qui fait toutes ses délices, Amen-Apt la véridique, présentent leurs hommages à Osiris, habitant la région occidentale, seigneur des temps, à Ptah- Sokari, seigneur du tombeau, et au grand Tum, qui a fait le ciel et créé les essences qui sortent de la terre... » Je l'écoutais avec tant d'intérêt que le lendemain il pensa m'obliger en m*envoyaiit toute l'histoire d'Amen-Heb couchée par écrîi Je la relis une fois chaque année à la Saint- Horace, M'accusera-t-on de négliger mes devoirs de grand-oncle ?
a Ne le nie pas, ma chère, cette fureur faisait ton désespoir. De quoi te plains-tu donc ? Voilà un garçon à demi sauvé. C'est le Ciel qui Ta
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adresse K Mme Oomenil; elle lui apprendra beaucoup de choses qu'il ignore et lui en fera désapprendre beaucoup d'autres ; il boira dans ses beaux yeux l'oubli d'Aménophis m, de la dixhuitième dynastie, d'Amen-Apt la véridique et de l'homme au grand cône blanc. Ne lui envie pas ses tardifs plaisirs, sans compter qu'il est bon d'être charitable envers une pauvre garde-malade. Lui en feras-tu un crime, à cette sainte femme, de se délasser de ses fatigues dans la société d'un beau jeune homme, qui lui dit des douceurs en l'aidant à préparer ses tisanes ? Tout est pour le mieux, ma chère Mathilde. Dieu bénisse Mme Comeuil 1 La déesse Isis a trouvé à qui parler. Écris-moi incontinent que j'ai rencontré juste et que, toute réflexion faite, tu es aussi contente que moL y>
Le surlendemain, le marquis de Miraval reçut de sa nièce la coure réponse que voici :
(( Mon cher oncle, votre lettre et les renseignements que vous avez eu l'obligeance de me procurer ont redoublé mon inquiétude. C'est à une intrigante que nous avons affaire. Pourquoi faut-il qu'Horace se soit laissé prendre dans ses
ââ tÊ fiof kvipt
filets ? Depuis que j'ai eu le malheur de perdre mon mari, vous avez été dans tous les cas importants mon seul conseil et mon suprême recours. Jamais je n'ai eu plus besoin de votre assistance. Je sais qu'il est cruel de vous arracher à votre cher Paris ; mais je connais vos bons sentiments à mon égardy votre sollicitude pour les intérêts de notre famille, votre amitié presque paternelle pour ce pauvre et absurde Horace. Je vous en supplie, venez me trouver à Vichy ; nous aviserons ensemble. Je vous appelle et je vous attends. »
Mme de Penneville avait raison de croire qu'il en coûtait à son oncle de quitter Paris ; depuis qu'il n'était plus diplomate, il ne pouvait se souffrir ailleurs. Dans les mois brûlants de l'été, alors que tout le monde s'en va, il n'avait garde de s'en aller. Il préférait aux plus belles sapinières les vernis du Japon et les ormeaux à petites feuilles qu'il apercevait de la terrasse de son cercle, ou il passait la meilleure partie de ses journées et même de ses nuits. Cependant cet égoïste ou ce sage avait toujours pris à cœur les intérêts de son neveu, à qui il destinait son héritage, et au surplus il était curieux et ne s'en
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cacliait pas. H ordonna en soupirant à son valet de chambre de préparer ses malles, et le soir même il partait pour Vichy.
Prévenne par une dépêche, Mme de Penneville l'attendait à la gare. Du plus loin qu'elle l'aperçut, elle courut à sa rencontre et lui dit :
— Figurez-vous que cette femme est veuve et qu'il s'est mis en tête de Tépouser I
— Ah ! pauvre mère 1 s'écria le marquis. Cette fois, j'en conviens, le cas est grave.
DE MniAYAL ne s'était pas trompé !^ dans ses conjectures; les choses î?Rf s'étaient passées à peu près comme
il l'avait pensé. Le comte Horace de Penneville avait fait au Caire la connaissance d'une belle blonde, et pour la première fois de sa vie son cœur s'était pris. On s'était rencontré au New- Eotd; dès les premiers jours, Mme Comeuil s'était mise en frais pour attirer sur elle les regards et les pensées du jeune homme. M. Corneuil ayant pu se ranimer et pouvant se passer de sa garde-malade, on avait profité de ce mieux trompeur pour visiter ensemble le musée de Boulaq, les souterrains du Serapeum, les pyramides de Gizeh et de Saqqarah. Horace avait pris au sérieux son métier de cicérone ; il s'était fait une affaire et un plaisir d'expliquer l'Egypte à Mme Oomenil, et Mme Corneuil avait écouté toutes ses
explications dans nn profond recueillement, avôc une attention émue, à laquelle se mêlaient par intervalles d'aimables transports. Elle était comme saisie et toute palpitante ; au fond de ses jeux s'allumait une flamme sombre; elle possédait mieux que personne l'art d'écouter avec les yeux. Elle n'avait fait aucune difficulté d'admettre que Moïse a vécu sous Bamsès II ; elle avait paru charmée d'apprendre que la deuxième dynastie régna trois cent deux ans, que Menés était originaire de Thinis, et que la grande pyramide à degrés fut bâtie par Kékéou, le Céchoiis de Manéthon, par qui fut établi le culte du bœuf Apis, manifestation vivante du dieu Ptah. Elle éprouvait un enthousiasme de néophyte en se faisant initier aux sacrés mystères de la chronologie égyptienne ; elle déclara que c'était la plus belle des sciences et le plus doux des passe- temps; elle jura d'apprendre à déchiffrer les hiéroglyphes.
Ce fut dans une visite au tombeau de Ti, à la clarté rougeâtre des torches, que l'événement se décida. Ils examinaient dans une sorte d'extase tous les tableaux gravés sur la paroi de chacune
f<Ë 60î Apipi ât
des chambres funéraires. Il en est un qui représente un chasseur assis dans une barque, au milieu d'un marais où nagent des hippopotames et des crocodiles. Comme ils se penchaient sur ces crocodiles, Mme Corneuil, absorbée dans sa contemplation, fit un faux mouvement, et sa joue frôla celle du jeune homme ; il sentit un frémissement qu'il n'avait jamais éprouvé. Elle sortit la première du tombeau ; en la rejoignant il fut comme ébloui ; il découvrit tout à coup qu'elle avait un port de reine, des yeux bruns mêlés de fauve, les plus admirables cheveux du monde, qu'elle était belle comme un songe et qu'il l'aimait comme un fou.
Quelques semaines après, M. Corneuil avait rendu son âme à Dieu, en laissant toute sa fortune à sa femme, qui l'avait soigné, il faut le dire, avec une héroïque patience. La veille du jour où elle devait s'embarquer pour emmener à Périgueux un cercueil plombé, Horace lui demanda la faveur d'un instant d'entretien, et le soir, sur la terrasse du Neiv-Hotd, sous le ciel étoile d'Egypte, dans un air délicieux où flottaient les grandes ombres vagues des Pharaons, il lui fit l'aveu de sa passion
28 LE fiOt ÂFÊFI
et tenta de lui arracher la promesse qu'avant nn an elle serait à lui pour la vie. Ce fut alors qu'il put connaître toute la délicatesse de ce cœur d'élite. Elle lui reprocha, les yeux baissés, l'excès de son amour, lui représenta que le mort n'était pas encore enterré, qu'il lui répugnait de marier les roses aux cyprès et les pensées amoureuses aux longs voiles de crêpe. Mais elle lui permit d'écrire et s'engagea elle-même à lui donner réponse dans six mois ; en le quittant, elle avait aux lèvres un demi-sourire infiniment pudique, mais, fort encourageani II avait remonté le Nil ; il avait gagné la Haute Egypte, heureux de passer ses mois d'attente dans la solitude d'une Thébaîde, où les journées ont plus de vingt-quatre heures ; on n'en a jamais trop pour déchiffrer des hiéroglyphes en pensant à Mme Corneuil. Les crocodiles devaient jouer un grand rôle dans cette histoire. Horace était à Eéri ou Crocodilopolis quand il reçut un billet parfumé et vraiment exquis, destiné à lui apprendre que la femme adorée passait Tété avec sa mère sur les bords du lac Léman, dans une pension située à quelques pas de Lausanne, et que, si le comte de Penneville s'y présentait, il
13 SOI APto SS
n'anrait pas besoin de frapper deux fois à la porte pour qu'elle s'ouvrît. Il était parti comme une flèchei il était accouru d'une seule traite à Lausanne. H avait écrit de là à Mme de Penneville une lettre de douze pages> où il lui racontait son heureuse aventure avec des effusions de tendresse et de joie bien propres à la désespérer.
L'oncle et la nièce employèrent toute leur soirée à causer, à délibérer, à discuter. C!omme il arrive d'ordinaire en pareil cas, on répétait jusqu'à vingt fois les mêmes choses ; cela n'avance à rien, mais cela soulage. M. de Miraval, qui prenait rarement les choses au tragique, s'appliquait à consoler la comtesse ; elle était inconsolable.
I — En bonne foi, disait-elle, pouvez-vous espérer que j'envisage de sang-froid la perspective d'avoir pour bru une créature sortie on ne sait d'où, la fille d'un homme taré, une demoiselle de rien, <jui a épousé un homme de peu et qui s'en est séparée pour aller courir la bague à Paris, une femme dont le nom a traîné dans la Gazette des Tribunaux, une femme qui décrit des brouillardsi ^ui compose des sonnets ? I
âd LÉ 60l Apépt
— Il est certain, répondait le marquis, qu'on a dit longtemps avant nous que les êtres les plus dangereux de cet univers sont les serpents à sonnettes et les femmes à sonnets. H y a dix à parier contre un que celle-ci est une intrigante el que voilà une affaire bien désagréable.
— Horace, désolant Horace, s'écriait la comtesse, quel chagrin tu me causes I Ce cher garçon a le cœur le plus noble, le plus généreux ; par malheur, il n'a jamais eu le sens commun ; mais pouvais-je m'attendre?...
— Hélas ! oui, il fallait s'y attendre, interrompait le marquis. On ne saurait trop se défier des sagesses précoces ; elles finissent souvent par des catastrophes. Je t'ai dit cent fois, ma chère Mathilde, que ton fils m'inquiétait, qu'il nous ménageait quelque fâcheuse surprise. Nous naissons tous avec un certain fonds de folie à dépenser ; heureux qui le dépense en détail dans sa jeunesse ! Horace a tout gardé jusqu'à vingthuit ans, capital et intérêts, et voilà le beau fruit de ses économies. Les petites folies multipliées sauvent des grandes ; quand on n'en fait qu'une, elle est presque toujours énorme et le plus sou-
vent irréparable. J'ai su me servir de ma jeanesseï moi qni vous parle ; j'aurais cru manquer à mes devoirs les plus sacrés si je l'avais laissée en friche.
Mme de Penneville présenta au marquis une tasse de thé, qu'elle avait sucré de sa blanche main, et elle lui dit d'une voix caressante :
— Mon cher oncle, vous seul pouvez nous sauver.
— Et le moyen? demanda-t-il.
— Horace a pour vous tant de respect, tant de déférence ! Vous avez toujours exercé une grande autorité sur lui.
— Bah I nous ne vivons plus sous le régime autoritaire.
— Aussi bien, vous lui avez toujours permis de se considérer comme votre héritier ; cela vous crée des droits, ce me semble.
— Allons donc! les garçons qui comme ton fils voyagent dans les espaces renoncent facilement à un héritage. Qu'est-ce que cent mille livres de rente au prix d'un joli scarabée, emblème de l'immortalité?
— Mon oncle, mon cher oncle, je suis persuadée
dâ te fiôi j^iît
que, si vous consentiez à partir pour Lan*»
sanne...
Le marquis fit un bond.
— Seigneur Dieu ! dit-il, Lausanne est bien loin.
Et il poussa un soupir en pensant à la terrasse de son cercle.
— Bésignez-Tous à cette corvée, et je vous en serai à jamais reconnaissante. Vous ferez entendre raison à ce cher enfant
— Ma chère Mathilde, je relis quelquefois mes poètes latins. J'en connais un qui a dit que le propre de l'amour est de déraisonner, et que prêcher la raison à un amoureux, autant vaut lui demander d'extrayaguer avec sagesse, ttt cum ratione insaniat.
— Horace a du cœur. Yous lui représenterez que ce mariage me réduirait au désespoir.
— n s'en doute, ma chère, puisqu'il n'a pas osé Tenir t'embrasser en arrivant d'Egypte, et sois sûre qu'il ne viendra pas avant que tu lui aies donné ton consentemeni On a beau aimer et respecter sa mère, quand un homme est vraiment allumé... Et il l'est bien, juste ciel ! Sa
lettre en fait foi ; c'est une prose qui sent la fièyre et qni brûle le papier.
Mme de Penneville s'approcha du marqnîs, caressa doncement ses cheyenx blancs, et lui passant ses bras antour dn cou :
— Yons êtes si habile ! Tons avez l'esprit si délié! On nons assnre que yons avez rempli autrefois des missions infiniment délicates, dont vous vous êtes acquitté à votre gloire.
— Câline, négocier avec un gouvernement est chose plus aisée que de traiter avec un amoureux conduit par une intrigante.
— Yous ne me ferez jamais croire que rien vous soit impossible.
— Tu as juré de me piquer au jeu, lui dit-il. Eh bien! soit, l'entreprise mérite d'être tentée. Mais, à propos, as-tu déjà répondu à la formidable épître que tu viens de me lire ?
— Je n'ai rien voulu faire sans m'être concertée avec vous.
— Tant mieux, rien n'est compromis, l'affaire est entière. Allons, je te dirai demain si je me décide à partir pour Lausanne.
La comtesse remercia chaudement M. de
U ta âot jj?ht
Miraval. Elle le remercia pins chaudement encore le lendemain, quand il lui annonça qu'il avait pris son parti et qu'il la priait de le faire conduire à la gare. Elle l'accompagna pour s'assurer qu'il ne se ravisait pas, et elle lui dit en chemin :
— Voilà un voyage que toutes les mères de famille glorifieront; mais, s'il vous plait, quand vous serez là-bas, donnez-moi souvent de vos nouvelles.
— Oui, je t'en donnerai, répondit-il, mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que tu ne croiras pas un mot de ce que je t'écrirai.
— Que voulez-vous dire ?
— J'exige aussi, continua-t-il, que tu me répondes comme si tu me croyais et que tu envoies mes lettres à Horace, en lui recommandant le secret
— Je vous comprends de m^^ins en moins.
Qu'est-ce donc qu'une femme qui ne comprend pas ? Les lettres ostensibles, c'est le fond de la diplomatie. Après tout, il n'est pas
tfî toi xpht ûd
nécessaire que tu me comprennes ; l'essentiel est que tu te conformes scrupuleusement à mes instructions... Adieu, ma chère I je m'en vais où m'envoient le ciel et tes chatteries... Si je ne réussis pas, cela prouvera que nos amis les républicains ont eu raison de me mettre à la retraite.
Cela dit, il embrassa sa nièce et monta en wagon. Vingt-quatre heures plus tard, il arrivait à Lausanne, où son premier soin fut, après avoir retenu une chambre à l'hôtel Gibbon, de se procurer tout un attirail de pêche. Là-dessus, fatigué du voyage, il dormit six heures durant. Dès qu'il se fut réveillé, il dîna, et, dès qu'il eut dîné, il se fit conduire en voiture à la pension Yallaud, située à vingt minutes de Lausanne, sur le penchant de l'un des plus beaux coteaux du monde. Cette charmante villa, convertie depuis peu en hôtellerie, se composait d'une maison commune, où le comte de Penneville occupait un appartement, et d'un joli chalet isolé qu'habitaient Mme Corneuil et sa mère. Le chalet et la maison étaient séparés ou, si l'on aime mieux, réunis par un grand parc bien ombragé, qu*Ho-
8d LÉ Eût Âpépt
race traversait plusieurs fois par jour en se disant: a Quand donc yiyrons-nous sons le même toit? » Mais il faut savoir attendre son bonheur.
En ce moment, Horace, la plume à la main, travaillait à sa grande Histoire des Eycsos ou des Pasteurs ou des Impurs^ c'est-à-dire de ces terribles nomades chananéens qui, deux mille ans avant l'ère chrétienne, dérangés dans leurs campements par les invasions élamites des rois Ohodomakhounta et Ohodormabog, envahirent à leur tour la vallée du Nil, la mirent à feu et à sang et occupèrent pendant plus de cinq siècles le centre et le nord de l'Egypte. Fort de son érudition, riche de documents nouveaux péniblement recueillis par lui, il avait entrepris de démontrer par des témoignages irréfragables que le Pharaon qui fit de Joseph son premier ministre était bien Apophis ou Apépi, roi des Hycsos, et il se flattait de le prouver si bien que désormais il serait impossible aux esprits les plus prévenus de contester ce point capital. Quelques mois auparavant, il avait envoyé, du Caire à Paris, les premiers chapitres de son histoire, dont lecture
fut faite à Tlnstîtat; sa thèse avait scandalisé quelques égyptolognes ; d'autres y trouvaient du bon^ et l'un d'eux lui avait écrit à ce propos ; (i Yoilà un début qui promet JUacte animo, generoae puer, »
Yèta d'une sorte de burnous en laine blanche, le cou libre, les cheveux en désordre, il était accoudé sur une table ronde, en face d'une écritoire dont le couvercle était surmonté d'un sphinx, et sa figure exprimait le contentement du cœur uni à la parfaite sérénité de la conscience. Au milieu de la table s'épanouissait une belle rose pourpre, presque noire, qu'il avait mise tremper dans un verre et dans laquelle une statuette en faïence bleue, qui représentait une déesse égyptienne au visage de chatte, plongeait indiscrètement, sans se dérider, son museau rébarbatif. Horace contemplait par instants ce museau, qui lui était cher, et cette rose, que Mme Corneuil avait cueillie pour lui il n'y avait pas une heure ; par instants aussi, tournant ses yeux vers sa fenêtre toute grande ouverte, il s'apercevait que la lune, alors dans son plein, projetait dans les eaux frissonnantes du lac une longue traînée
Sd LE BOI APÉPI
de paillettes d'or. Mais, par une grâce d*état, il ne laissait pas d'être tout entier à son travail, il n'avait ancune distraction, il appartenait aux HycsoB. La lune, la rose, Mme Corneuil, la déesse à la tète de chatte, le sphinx qui surmontait récritoire, les Impurs et le roi Apépi, tout cela se mariait, se confondait intimement dans sa pensée. Les bienheureux du paradis voient tout en Dieu et peuvent penser à tout sans se distraire un seul moment de leur idée, qui est étemelle. Le comte Horace était tout à la fois à Lausanne, dans le voisinage d'une femme dont Timage^ne le quittait pas, et en Egypte, deux mille ans avant Jésus- Ohrist, et son bonheur était parfait comme son application.
Il venait d'écrire cette phrase : « Considérez les sculptures de l'époque des Pasteurs, examinez avec soin et sans parti pris ces figures anguleuses, aux pommettes très saillantes, et, si vous êtes de bonne foi, vous conviendrez que la race des Hycsos n'était pas purement sémitique, mais qu'elle était fortement mélangée d'éléments touraniens. »
Satisfait de sa conclusion, il interrompit une
seconde son trayaîl, posa la plume, et, attirant à lui la rose pourpre, il la pressa sur ses lèvres ; mais il entendit frapper à sa porte. Il remit précipitamment la rose dans son verre, et d'un ton d'humeur il cria : Entrez I La porte s'ouvrit M. de Miraval entra. La figure d'Horace se rembrunit ; cette apparition inattendue le consterna : il se sentit comme subitement expulsé de son paradis. Hélas ! la vie la plus heureuse n'est qu'un paradis intermittent.
Le marquis, immobile sur le seuil, salua gravement son neveu, en lui disant :
— Eh quoi I je te dérange ? Tu n'as jamais su dissimuler tes impressions.
— Ah ! mon oncle, répondit-il, comment pouvez- vous croire ?... Je vous avoue que je ne m'attendais pas... Mais je vous prie, par quel hasard ?. ..
— Je fais un voyage en Suisse. Pouvais-je passer à Lausanne sans venir te voir ?
— Convenez, mon oncle, que vous ne passez pas, reprit Horace ; convenez que vous êtes beaucoup plus qu'un passant, que vous arrivez ici tout exprès.
40 LE BOI AFÉPI
— Tout exprès, tn Tas dit, mon garçon, repartît M. de Miraval.
— O'est donc à un ambassadeur que j'ai l'honneur d'ayoir affaire?
— Oui, à un ambassadeur, très ferré sur l'étiquette et qui demande qu'on le reçoive avec tous les égards qui lui sont dus et selon toutes les règles du droit des gens.
Horace s'était remis de son trouble ; il s'arma de philosophie, fit bonne mine à mauvais jeu. Avançant un siège au marquis :
Asseyez-Tous là. monsieur l'ambassadenr, lui dit-il, dans le meilleur de mes fauteuils. Mais, au préalable, embrassons-nous, mon cher oncle. Si je ne me trompe, il y a deux ans bien comptés que nous n'avons eu le plaisir de nous voir. Que pourrais-je vous offrir, pour vous être agréable ? Je crois me souvenir que vous avez quelque goût pour le Champagne frappé, que c'est votre boisson favorite. Oh ! n'allez pas vous imaginer que nous soyons ici dans un pays de sauvages ; on y trouve tout ce qu'on vent ; vous serez satisfait à l'instant
Il tira à ces mots un cordon de sonnette : un domestique parut ; il lui donna ses ordres, qui
{ment promptement exécutés, quoiqu'on accuse les Taudois d'être un peu lents.
Cependant M. de Miraval contemplait son neveu avec une satisfaction mêlée d'un sourd dépii n lui sembla que ce beau garçon bien découplé avait encore embelli. Sa barbe courte était du plus beau noir; ses traits, jadis un peu mous, avaient pris de la fermeté, de l'accent ; ses yeux, d'un gris bleuâtre, s'étaient allongés ; son teint s'était halé, bronzé, et cette patine brune lui allait à merveille. Son sourire, plein de douceur et de mystère, était charmant ; on eût dit ce sourire indéfinissable que les sculpteurs égyptiens, dont la Grèce a eu de la peine à surpasser le génie, imprimaient souvent aux lèvres de leurs statues. Tel sphinx du musée du Louvre aurait reconnu Horace à son air de famille et l'eût avoué pour son parent. Il est tout naturel que l'on prenne le teint des pays que l'on habite et quelquefois aussi le visage des choses qu'on aime.
a Maître sot ! pensait le marquis tout fâché, tu as la plus fière tournure, la plus belle tête du monde, et voilà tout ce que tu en sais faire. Ah ! si à ton âge j'avais eu les yeux, le sourire que
a LE BOI APÊPI
voici, quel parti j'en aurais tirél Non, aucune femme n'aurait pu me résister... Mais toi, que répondras-tu à la Providence quand elle te demandera compte de tous les dons qu'elle t'a faits? Tu
lui diras : Je m'en suis servi pour épouser Mme
Oorneuil... » ^
Horace était à mille lieues de deviner les
secrètes réflexions de M. de MiravaL Après
l'émotion désagréable du premier moment, il était
rentré dans son naturel, et son naturel était
d'avoir du plaisir à revoir son oncle, car il l'aimait
beaucoup. A vrai dire, l'ambassadeur lui plaisait
peu, et il était résolu à ne point le ménager ; mais,
quand on est sûr de sa volonté, on ne craint pas
les objections, et comme l'ennemi buvait du
Champagne et ne se pressait pas de commencer
l'attaque, il marcha au-devant de lui - -i
— Et d'abord, mon cher oncle, lui dit-il, donnez-moi bien vite des nouvelles de ma mère.
— Je voudrais t'en donner de bonnes, répondit le marquis. Mais tu sais que sa santé nous inquiète, et tu conviendras que la lettre qu'elle a reçue de toi..
— Ma lettre l'a chagrinée I
us BOI APÉPI 43
— Là, ta le demandes ?
— J'aime tendrement ma mère, répliqua Horace d'im ton yif ; mais je l'ai toujours connue la plus raisonnable des femmes. Apparemment, je m'y serai mal pris, je me fais fort de la réconcilier avec mon bonheur.
— Si tu m*en crois, tu n'écriras plus ; on ne guérit pas le mal par le mal. Assurément, ta mère désire ton bonheur; mais le projet extravagant dont tu lui as fait confidence... Extravagant te blesse? Je retire extravagant... Je voulais dire que le projet un peu bizarre... Allons, je retire aussi bizarre. C'est ainsi qu'on en use à la Ohambre, et il ne faut pas être plus qu'un député. Bref, ce projet, qui n'est ni extravagant ni bizarre, inspire à ta mère les plus vives inquiétudes, et tu ne triompheras pas de ses objections.
— Elle vous a chargé de me les faire connaître ?
— Dois- je te présenter mes lettres de créance?
— C'est inutile, mon oncle. Parlez, dites-moi à cœur ouvert tout ce qu'il vous plaira, ou plutôt, si vous êtes bien inspiré, ne dites rien, car, je vous en avertis, vous dépenserez votre éloquence
4i LE BOI APÉPI
en pare perte, et je sais que tous n'avez jamais aimé à perdre vos paroles.
— Il faudra pourtant que tu te résignes à m'entendre. Tu ne prétends pas, je pense, que j'aie fait pour rien cent grandes lieues tout courant. Mon discours est prêt, tu le subiras.
— Jusqu'au matin s'il le faut, repartit Horace. Ma nuit t'appartient.
— Merci... Et maintenant, commençons par le commencement Ce qui yient de se passer ne m'a pas seulement affligé, mais cruellement humilié. Je me flattais de connaître les hommes et j'étais fier de ma science. Or, je dois avouer, à ma confusion, que je me suis absolument mépris sur ton compte. Comment ! c'est toi, mon fils, toi que je croyais le garçon le plus sensé, le plus réfléchi, le plus tranquille de la terre, c'est toi qui tout à coup t'avises de jeter J'épouvante dans le sein de ta famille par une décision I...
— Extravagante et bizarre, interrompit Horace.
— Puisque je t'ai dit que j'avais retiré ces deux mots ! Mais oui ou non, ce projet de mariage ne ressemble-t-il pas à un coup de tète ?
îM tôt apm m
*^ Dois-je Yons répondre article par article ? s'éeria-t-il, ou préférez-yons me réciter votre discours tout entier d'une seule haleine ?
— Non, ce serait trop fatiguant Béponds tout de suite.
— Eh bien I mon cher oncle, sachez que tous B6 tous êtes jamais mépris sur mon compte, et que ce prétendu coup de tête est précisément l'acte le plus sensé, le plus réfléchi que m'ait jamais inspiré mon bon génie, un acte ou j'ai mis à la fois tout mon cœur et toute ma raison.
— Quoi donc ! tu me défendras de m'étonner <|ue l'héritier d'un beau nom et d'une belle fortune, qu'un comte de Penneville, qui pouvait choisir dans son inonde parmi cinquante jeunes filles vraiment dignes de lui, refuse tous les partis que sa mère lui proposait et qu'il se ravise subitement pour épouser... qui? une madame... J0 t'en prie, Horace, comment s'appelle-t-elle ? Je ne peux jamais retenir ce diable de nom.
— Elle s'appelle Mme Corneuil, pour vous sefrvir, répliqua Horace d'un ton pincé. Je suis désolé que son nom vous déplaise, mais ne vous donnez . pas la peine de l'incraster dans votre
4â tÉ fiof à^i^î
mémoire. Dans denz mois d*ici, yons Tappellere^ tout simplement la comtesse Hortense de Penneville.
— Peste ! comme ta y Tas ! Oe n*est pas encore fait
— Nons ayons échangé nos paroles, mon oncle. Tenez la chose pour faitCi car je tous défie bien de la défaire.
M. de Mirayal remplit et yida de nouveau son yerre ; puis il reprit :
— Ne t'échauffe pas, ne t'emporte pas. Je ne voudrais pour rien au monde te désobliger ; mais je suis si étonné, si surpris... Dis-moi, qu'est-ce donc que cette statuette en faïence bleue coiffée d'un grand nimbe, à la taille fine, au museau de chatte, qui tient dans sa main droite je ne sais quelle façon de guitare ?
— Oe n'est pas une guitare, mon oncle, c'est un sistre symbole de l'harmonie du monde. Eh quoi I vous ne reconnaissez pas dans cette statuette la déesse Sekhet, la Bubastis des auteurs grecs, qu'on avait surnommée la grande amante de Ptah, divinité tour à tour bienfaisante et vengeresse, qui selon toute apparence, repré-
ut Ëof AP^r 47
Bentaii la radiation solaire dans sa double fonction?
— Mille excuses, je crois me la remettre. Et cette rose qu'elle semble flairer d'an air mal- Teillant.. Ab I cette rose je n'ai plus besoin de demander d'où elle vient.
— Eh I oui ! elle m'a été donnée par cette femme dont il est impossible de se rappeler le nomr ^
— Mais permets, je le sais très bien, ce nom... Mme Oomeuil... N'est-ce pas, Oomeuil ? Eh bien I mon doux ami, ne te semble-t-il pas que la déesse Sekhet ou Bubastis, qui représente la radiation solaire, attache des yeux courroucés, flamboyants d'indignation sur la rose pourpre, et qu'elle maudit la rivale que tu as eu l'insolence de lui préférer ? Frends-y garde, les roses se fanent ; les roses et celles qui les donnent ne vivent qu'un jour ; les déesses sont immortelles et leurs ran« cunes aussi.
— Bassurez-vous, mon oncle, répliqua Horace en souriant. La déesse Sekhet regarde cette fleur d'un œil fort doux. Si vous l'interrogiez, elle vous dirait : Les cinquante héritières que vous aveis
tô tfl ËOf IJ^ht *!
proposées aa comte de FenneTille sont toutes oit la plupart de sottes créatnreSy à l'esprit court et futile, uniquement occupées de chiffons et de misères; aussi je l'approuve fort d'avoir dédaigné ees poupées et de vouloir épouser une femmar comme il y en a peu, une femme dont l'intelligence est aussi distinguée que son cœur est aimant, une femme qui adore l'Egypte et à laquelle il tarde d'y retourner, une femme qui ne sera pas seulement pour votre neveu la plus douce des sociétés, mais qui s'intéressera passionnément à ses travaux, qui l'aidera de ses conseils, qui sera la eoa« fldente de toutes ses pensées...
— Et qui méritera d'être un jour de l'Institui comme lui, interrompit M. de MiravaL Oe sera charmant de vous y voir entrer bras dessus brae dessous. Horace, je renonce à te réciter la fin de mon discours. Permets-moi seulement de t'adreeser une ou deux questions. Voyons, ou eel inconcevable accident s'est-il produit? Où done ce fier Hippolyte ?... Oh ! mais, je le sais ; ta. mère m'a raconté que c'était à Memphis, au fond d'une cave.
•— Ma mère n'a pas été discrète,, répondit
Horace ; mais soit I c'était au fond d'nne cave. Nous appelons cela un liypc^ée.
— Va pour rhypogée. Mes idées se débrouillent ; je me rappelle à présent que c'était dans le tombeau du roi Ti.
— Ti n'était pas un roi, mon oncle, répliquat-il sur un ton d'indulgente mansuétude. Ti était un des grands feudataires, un des barons de quelque souverain de la quatrième dynastie, laquelle i^pia deux cent quatre-yingt-ans, ou peut-être de la cinquième, qui, yraisemblement, fut aussi memphite.
— Dieu me préserve de soutenir le contraire 1 Tous Yoilk donc dans ce tombeau. Illuminée par yamour, Mme Oomeuil déchiffra couramment une inscription hiéroglyphique, et, touché de ce beau; miracle, tu tombas à ses pieds.
— Ces miracles ne se font pas, mon oncle.
Mme Gomeuil ne lit pas encore les hiéroglyphes, mais un jour elle les lira.
— ^ Et c'est pour cela que tu l'aimes malheureux ?
— * Je l'aime, s'écria Horace avec feu, parce cGu'eUe est admirablement belle, parce qu'elle e$t
56 LÉ ROl ApipI
charmante, parce qu'elle est adorable, parôô qu'elle a tontes les grâces, et qn'anprès d'elle tonte femme me paraît laide. Oni, je l'aime, je Ini ai donné pour jamais mon cœur et ma vie ; tant pis pour qui ne me comprend pas.
— Peste ! voilà parler, repartit M. de Miraval, et Yoilà de l'amonr. Mais, mon cher enfant, je ne te reproche pas d'aimer cette femme ; libre à toL Ce qui me fâche, c'est que tn yeux l'épouser. Eh 1 grand Dieu I où en serions-nous si l'on était tenu d'épouser toutes les femmes qu'on aime?... Ta mère parsdt-il, a pris des informations, et les mauvaises langues prétendent • • •
— Assez, dit Horace en haussant la voix. Si tout autre que vous me parlait sur ce ton d'une femme pour qui mon estime égale ma tendresse, d'une femme qui est digne de tous les respects, il aurait ma vie ou j'aurais la sienne.
— Tu comprends bien que je n'ai aucune envie de me battre avec toi, ô mon unique héritier 1 Dame 1 que deviendrait l'héritage ? Puisque ta me le dis, je demeure convaincu que Mme Oomeuil est une personne absolument irréprochable ; mais çHk diable ta mère a-t-elle pris ses renseignements 7
£ë bûi apépi 61
Mie assure qne c'est tout simplement nne ambitieuse, Yoire une intrigante, et que son rêve... Là, esi-tu bien sûr que cette femme ne soit pas de la race des habiles? Es-tu bien sûr qu'elle s'intéresse sincèrement, passionnément aux exploits des Pharaons et au dieu Ânubis, conducteur des âmes? Es-tu bien sûr que les petits moyens ne produisent quelquefois de grands effets et qu'elle n'ait pas joué là-bas, dans le caveau de Ti, qui n'était pas roi, mais baron, une petite comédie dont un égyptologue de ma connaissance a été la dupe ? J'imagine, quant à moi, que le beau garçon que Toici, eût-il le nez de travers, les yeux ternes et le regard louche, Mme Comeuil l'aimerait encore, par l'excellente raison que Mme Corneuil a mis dans son bonnet de s'appeler un jour comtesse de Penneville.
— Vraiment, vous me faites pitié, mon oncle, et je suis bien bon de vous répondre» Prêter de misérables calculs d'intérêt et de vanité à une pareille femme, à l'âme la pi as fière, la plus noble, la plus pure ! Tenez, vous devriez rougir de vous abuser à ce point. Elle m'a raconté toute sa vie, jour par jour, heure par heure. Dieu sait qu'elle
n'a rien à cacher 1 Panvre sainte créature, mariée' tonte jeune et malgré elle, par la tyrannie de son père, à un homme qui n'était pas digne de ton<dier du doigt le bas de sa robet Et pourtant elle lui a tout pardonné. Si vous saviez avec quelle tendre sollicitude elle l'a soigné dans ses demiersT' moments !
— Mais il me semble, mon bel ami, qu'elle aéié récompensée de ses peines, puisqu'il lui a laissé sa fortune.
— Et à qui donc l'auralt-il laissée ? N'avait-il pas beaucoup à réparer? Non, jamais femme n'a> tant soujffert et ne fut plus digne d'être heureuse.^ Une seule chose l'aidait à supporter ses chagrins.^ Elle était intimement persuadée qu'un jour elle rencontrerait un homme capable de la comprendre et dont l'âme serait à la mesure de la siennev — Oui, me disait-elle l'autre soir, je croyais en lui, j'étais sûr qu'il existait, et la première fois que je vous ai vu, il m'a semblé que je vous reconnaissais, et je me suis dit : Ne serait-ce pas lui?... Mon oncle, lui et moi, nous sommes le même homme, et ce sera la gloire de ma* yie* Elle m'aime, vous dis-je, elle m'aime, vous
iÈ ttot Apin là
n'y changerez rien, et brisons là» a*il Tontf plait
Le marquis passa deux fois ses mains dans se» ckeveox blancs et s'écria :
— Je te déclare, Horace, que ta es le pin»
candide des ingénns et le pins naïf des amon* lenz.
— Je vons affirme, mon oncle, que voma êtes le plus obstiné et le plus incurable des scepti-' qoes.
— Horace, j'atteste le sphinx qu;e voiei et le» museau de la déesse Sekhet que la poésie est kl maladie des gens qui n'ont pas vécu.
— Et moi, mon oncle, je prends à témoin ki kme que voilà et cette rose pourpre» qui: tous 18^garde en se moquant de vous, que le sceptieisme> est le châtiment de ceux qui ont peutrétre abusé de la vie.
— Et moi, je te jure par ce qu'il j a de pkui sacré, par le grand Sésostris lui-même*..
— ^ Oh I mon oncle, comme vous tomber mail:
Je sais bien qu'on ne peut pas tous en vouloiiv vous n'avez guère étudié l'histoire d'Egypte, ee* A*est pas votre affaire ; mais apprenez qoe^ s'il y Ét^
jamais en dans ce monde nne répntation snrfaîto et même nsnrpée, ce fut celle de l'homme qne Tons appelez le grand Sésostris et qnî an démentant s'appelait Bamsès IL Jnrez, si vons le TonleZy par le roi Chéops, vainqnenr des Bédonins ; jnrez par Menés qni bâtit Memphis ; jnrez par Aménophis m, dit Memnon, on, si vons l'aimez miens, par Snéfron, avant-dernier roi de la troisième dynastie, qni sonmit les tribns nomades de l'Arabie Pétrée ; mais apprenez qne votre grand Sésostris était en somme nn homme fort médiocre, d'nn mérite très mince, qni a ponssé la vanité jnsqn'à faire effacer snr les monnments le nom des souverains ses prédécesseurs, ponr y substituer le sien, ce qni a fait prendre le change aux esprits légers, à Diodore de Sicile tout particulièrement, et introduit dans l'histoire les plus déplorables erreurs. Votre Sésostris, bon Dieu 1 il n'a jamais vécu que sur nn exploit de ses jeunes années. Soit adresse, soit bonheur, il était parvenu à sortir d'une embuscade vie et bagnes sauves. Yoilà la belle prouesse qu'il a fait retracer cent et cent fois sur les parois de tons les édifices construits sous son règne ; ce fut là son
étemel Valmy, son sempiternel Jemmapes. Je vous le demande, quelles conquêtes a-t-il faites? n opéra des razzias de nègres, parce qu'il avait besoin de maçons ; il fit la chasse à l'homme dans le Soudan, et son seul titre de gloire est d'avoir en cent soixante-dix enfants, dont soixante-neuf ffls. '4
— Diable t c'est bien quelque chose que cela... Mais enfin, qu'en veux-tu conclure ?
— J'en conclus, répondit Horace, à qui l'incident avait fait perdre de vue le principal, j'en conclus que Sésostris... Non, reprit-il, j'en conclus que j'adore Mme Oomeuil et qu'avant trois mois elle sera ma femme.
Le marquis se leva brusquement en s'écriant :
— Horace, mon héritier et mon petit-neveu, viens dans mes bras I
Et comme Horace,^imm6l^ile, le regardait d'un air interdit :
— Faut-il le répéter ? Viens dans mes bras, continua-t-il, je suis content de toL Yrai, ta passion me rajeunii J'aime la jeunesse, l'amour et la candeur. Je croyais que tu n'avais pour cette femme qu'une fantaisie, un caprice de tête,
je toi» %ii6' toft eœcis est pnsr ei oa ne peut mkiir ftfire que d'éeoHtet la yoiz de son emnr. Pafdoniu9-moi mes soties questions ei Baes objeetions impertineiitetf. Oe qne jfeft ai diiy c'était poor l'tfGquit de ma eonscienee. Ta mare m'avait fidt mi^ leçoHi^ je Tai répétée eomaia un perro^goet. n ne fant pas leur en Tonloir à ces pauvres mèrefiÇ len» sen^HàiIei^ sont; tonjetos respeetaliiles, La tienne...
—- Okl Ton» tottcheS' V^ it l'endcoit sensible ei donleweiix, interrcxttipîi la jfsnme bomme.. Mais je satftal bien^ la ramenev^îd. toi éedrai dèa
— Encore nn coup, n'écris pa» ; la: prose n'a peb» k èolik de lai plaire. Mak» elle a beaneomjr de confioBcec en. moir Ma pissole amra' du poids.* Mon fils, me Toilà tout prêt à passer k^ l'enaeHËi; si l'aimàbkr feaune qui demeure iei près est yraiment ce que tu dis, je serai ton avocat aupf as de ta màre^ et BOU& Itd ferons entendra raisonL Yeux-tu me ptésenteï h Mme Cosneuil? Je lui tâierati le poulfi^ et j.e te psom^itSk^
— Êtes-Yous bien sincère, moiL oncle? lui demanda Horace^ en le regardant d'un air de dé«
ta fiûf iPÉPt Èf
tance et de dëfi. Puis-je compter sur votre parfaite loyante ? Vous ne chercherez pas ?•••
— Foi d'oncle et de gentilhomme 1 interrompit à son tour le marquis.
— En ce cas, embrassons-nons, et cette fois sera la bonne, répondit Horace, en prena&t la main qu'il lui tendait
L'oncle et le neveu restèrent quelque temps mcore à causer comme de bons amis. H éisaàt près de minuit, quant M. de Miraval se souvinfc que sa yoitui^e l'attendait sur le chemin pour le ramener à son hôteL H se leva et dit à Horace : < — n est donc convenu que tu me présenteras demain ?
— Oui, mon oncle, à deux heures précises.
— C'est ton heure, l'heure ou tu la vois ?
— G'est une de mes heures. Je ne tra^vaille jamais entre le déjeuner et le dîner.
— Et tout cela est réglé comme du papier de musique. Tu as raison, il faut mettre de ki méthode en toute chose, même dans Tamour, et fout faire avec poids, nombre et mesure. J'ai eonii» tm philosophe qui disait que la mesure est la^ plus belle définition de Dieu... Mais, à propos, j'aâ
89 LE Bûi Âsépt
fait ma sieste cette apràs-midi, et je n*ai plus sommeil. Prête-moi un livre qui me tiendra compagnie dans mon lit. Tu possèdes sans doute les œuvres de Mme Oorneuil?
— En doutez-vous ?
— Ne me donne pas son roman, je l'ai déjà lu.
— C'est un chef d'œuvre, dit Horace.
— Four mon goût,, il y a un peu trop de brouillard là-dedans. Mais le bruit court qu'elle a publié des sonnets.
— Ce sont de vrais bijoux, s'écrîa-t-il.
— Et un Traité sur V apostolat de la femme.
— O l'admirable livre s'écria-t-il encore.
— Prête-moi le Traité et les sonnets. Je les lirai cette nuit, pour me préparer à l'entrevue de demain.
Horace se mit aussitôt en quête des deux volumes, qu'il eut beaucoup de peine à retrouver. A force de s'agiter, il les découvrit enfin sous un gros tas d'in-quarto qui les écrasaient de leur ter* rible poids. Il dit à son oncle en les lui présentant :
— Soignez-les comme la prunelle de vos jeux.
C'est elle qui me les a donnés.
IS ËÔf Apépf éd
— Sois sans inquiétude, je sens le prix de oe trésor, lui répondit le marquis.
Et du même ocnip il s'avisa que le Traité n'était coupé qu'à moitié et que le volume de sonnets ne l'était pas du tout, ce qui fit naître dans son esprit plusieurs réflexions qu'il garda soigneusement pour lui
;E monde est plein d'incidents mystérieux, et Hamlet avait raison de dire qu'il se ^ passe dans le ciel et sur la terre beaucoup de choses que n'explique pas la philosophie d'Horatio.
On a remarqué que dans les temps de guerres oh des peuples Tenus de tous les coins d'un vaste empire, se trouvent subitement réunis en corps d'armée pour faire campagne ensemble, on voit se développer parmi eux des contagions étranges, des pestes meurtrières, et un grand spéculatif n'a pas craint d'en attribuer la cause au rapprochement forcé d'hommes très différents d'humeur, de langage, d'esprit, qui, n'étant point faits pour vivre en société, sont mis en contact par un méchant caprice de la destinée. On a remarqué aussi que^ quand l'équipage du bâtiment qui chaque année
apporte aux pauvres habitants des îles Shetland
ex
63 LE BOI APén
les denrées nécessaires à leur subsistance vient à débarquer &vtr leurs côtes, ils sont pris d*une toux convulsive, et qu'ils ne cessent pas de tousser avant que le navire ait remis à la voile. On raconte également qu'à l'approche d'un navire étranger les naturels des îles Féroë sont attaqués d'une fièvre catarrhale, dont ils ont beaucoup de peine à se débarasser. On a constaté enfin qu'il suffit parfois de l'arrivée d'un missionnaire dans quelque île de la mer du Sud pour y enfanter des ' épidémies pernicieuses, qui déciment les malheureux sauvages.
Ceci doit servir à expliquer pourquoi, dans la nuit du 13 août 1878, la belle Mme Corneuil eut un sommeil très agité, et pourquoi, en se réveillant le matin sous ses blancs rideaux de mousseline, elle se sentit comme brisée dans tout son corps.
Ce n'était pas la peste, ce n'était pas le choléra, oe n'était pas une fièvre catarrhale, ni une toux convulsive, mais elle éprouvait une tension de tête, un malaise, une irritation nerveuse toute particulière, et elle eut le pressentiment qu'il y avait dans son voisinage un danger- ou un ennemi tout fraîchement débarqué. Pourtant elle ne
LE BOI APÉPI ôâ
connaissait point le marquis de Miravali elle n'en avait jamais ' entendu parler, elle ne savait pas qu'il était plus dangereux que tous les missionnaires qui ont pu aborder dans les îles de l'océan pacifique.
Quand sa mère, qui était toujours la première à entrer dans sa chambre pour lui prodiguer des soins qu'elle savait lui rendre agréables, s'approcha de son lit sur la pointe des pieds et lui souhaita le bonjour, Mme Corneuil, mal disposée, lui fit un accueil un peu sec, et Mme Yéretz put s'apercevoir que son ange adoré s'était réveillé d'assez mauvaise humeur. A la vérité, cette tendre mère était accoutumée aux incartades; on la traitait de haut, comme une impératrice sa dame du palais. Elle y était faite et ne s'en affectait guère. Sa fille était sa reine, sa divinité, son tout; elle s'était consacrée tout entière à son bonheur, à sa gloire ; elle lui rendait un culte, de véritables adorations. Elle appartenait à la race des mères servantes et martyres ; mais sa servitude lui plaisait, son martyre lui paraissait délicieux, et cette petite femme maigre, au regard vif, aux allures serpentines, qui avait, comme Caton le Censeur,
64 LE BOI APÊPI
aaqael du reste elle ne ressemblait gnère, Tœil vert et les obeveuz rouges, faisait toujours bon visage aux duretés qu'elle essuyait. Elle avait de quoi se oonsoler ; on avait beau la rudoyer^ la gourmander, la renvoyer bien loin, on finissait toujours par l'écouter, attendu qu'on s'en était toujours bien trouvé. C'était par son conseil qu'au moment propice on s'était brouillé, puis réconcillié avec M. Corneuil, c'était grâce à ses précieuses directions qu'on avait pu tenir un salon à Paris et y devenir quelque chose. Mme Corneuil régnait, en définitive c'était Mme Yéretz qui gouvernait, et, il faut le dire, elle n'avait jamais en vue que le bien de sa chère idole. Nous avons tous des pensées confuses, que nous avons peine à débrouiller, et des désirs cachés, que nous n'osons pas nous avouer. Mme Yéretz avait le don de deviner sa fille, de lire dans tous les replis de son cœur ; elle se chargeait de débrouiller ses pensées confuses et de lui révéler ses désirs ina^ vonables en les prenant à son compte. C'était le . secret de son iuflaeuce, qui était considérable. Quand rimagination de Mme Corneuil voyageait, cette mère incomparable partait la première eii
us Boi Ap£pi 66
courrier ; en arrivant à l'étape, la belle voyageuse 7 trouvait des chevaux de relais tout préparés et elle savait. gré à Mme Yéretz de lui ménager d'agréables surprises. Aussi se serait-elle gardée de s'embarquer dans aucune aventure sans son oourriery à qui elle avait l'obligation de n'être jamais restée en chemin.
Après avoir renvoyé sa mère et passé une demi-heure avec sa femme de chambre, Mme Gomeuil prit une tasse de thé, puis elle s'assit à son secrétaire. Elle employait ses matinées à écrire un livre qui devait faire suite au Traité sur VapostdUxt et qui était intitulé : Du rôle de la femme dans la Société moderne. A vrai dire, c'était tirer deux moutures du même sac. Son but était de démontrer que dans une société démocratique, vouée au compte brutal du nombre, le seul correctif à la grossièreté des mœurs, des pensées et des intérêts, est la souveraineté de la femme, a Les rois s'en vont, avait-elle écrit la veille dans un moment d'inspiration, laissons-les partir ; mais ne souffrons pas qu'ils emportent avec eux la royauté, dont les bienfaits sont nécessaires aux républiques elles-mêmes. Sur le trône qu'ils
laissent vide, faisons asseoir la femme ; avec elle régneront la vertu, le génie, les aspirations sublimes, les délicatesses du cœur, les sentiments désintéressés, les nobles dévouements et les nobles mépris. » Peut-être ai-je gâté sa phrase, mais je crois en avoir rendu le sens. Je crois aussi que, dans le portrait qu'elle en faisait, la femme supérieure qu'elle proposait à l'adoration du genre humain ressemblait étonnamment à Mme Corneuil et qu'elle ne pouvait se la repré» senter sans de superbes cheveux d'un blond chaud, enroulés autour de son front comme un diadème.
Quand on a mal dormi, on n'est pas en train d'écrire. Ce jour-là Mme Corneuil n'était pas en verve, la plume pesait à sa jolie main aux doigts effilés; les idées et l'expression lui manquaient. En vain elle entortillait autour de son index une boucle voltigeante de ses cheveux, en vain elle interrogeait du regard ses ongles roses rien ne venait ; elle se prenait à croire qu'entre elle et son papier il y avait quelque chose qui ressemblait à un malheur. Dieu sait pourtant qu'on s'appliquait en pareil cas à ménager ses
ner&, à ne lui causer aucune distraction ; c'était une consigne. Pendant les heures où on la savait retirée dans son sanctuaire, le silence le plus profond régnait partout ; Mme Yéretz y mettait bon ordre. Tout le monde parlait bas, marchait à pas de loup, et quand Jacquot, qui faisait les courses et les commissions, traversait la cour pavée, il avait grand soin d'ôter ses sabots pour qu'on ne l'entendit pas. Cette précaution était le fruit d'une douloureuse expérience. Jacquot cultivait la trompette à ses moments perdus. Un matin qu'il s'était permis d'en sonner, Mme Yéretz, survenant à l'improviste, lui avait appliqué un vigoureux soufflet en lui disant : a Tais-toi donc, petit imbécile ; ne sais-tu pas qu'elle médite ? » Jacquot s'était frotté la joue et se le tint pour dit; tout le monde en faisait autant. Aussi, de huit heures à midi, Jacquot disait tout bas à la cuisinière, la cuisinière disait au cocher, le cocher disait aux volailles de la basse-cour, qui le redisaient au pierrots, qui le répétaient au merles et à tous les vents du ciel :
a Frères, taisons-nous, elle médite I »
Au coup de midi, la porte du lieu très saint se
rouvrit doucemenfc, et, comme la première fois, Mme Yéretz s'avança sur la pointe des pieds, disant :
— Ma chère belle, est-il permis d'entrer ?
Mme Corneuil fronça ses beaux sourcils et,
d'un air boudeur, renferma ses papiers dans le plus élégant des buvards et son buvard dans les profondeurs de son secrétaire en bois de rose, dont elle eut soin, crainte des voleurs, de retirer la clef.
— On s'est donné le mot, dit-elle, pour ne pas me laisser un moment de repos.
— J'ai dû faire une course ce matin, répondit Mme Yéretz. Est-ce que par hasard Jacquot aurait profité de mon absence ?...
— Jacquot ou un autre, je ne sais, mais on a fait du bruit, remué des meubles. Cette course était donc bien nécessaire ?
— Indispensable. Tu t'es plainte hier à dîner que le poisson n'était pas frais, que Julie ne savait pas acheter. Désormais je fais moimême mon marché.
— Et pendant ce temps on mènera ici un vrai sabbat.
tM toi ÀPlbf 6d
— Que venx tu? entre deux maux...
— Non, interrompit Mme Oorneuil, je ne veux pas que vous alliez en personne marchander votre poisson; que n'enseignez-vous à Julie à le choisir? Vous ne savez pas commander, il en résulte que vous devez tout faire vous-même.
— J'apprendrai, je me formerai, ma mignonne, répondit Mme Yéretz en la baisant tendrement sur le front
Elle n'ajouta pas qu'aller au marché lui plaisait, ce qui était vrai. Parmi les gens qui ont eu de petits commencements, les uns répudient leur passé et tâchent de l'oublier, les autres prennent un extrême plaisir à se le rappeler.
— Qu'est-ce encore que cela? s'écria Mme Corneuil, qui s'apercevait en ce moment que sa mère tenait à la main un papier.
— Ceci, ma chère, est un billet par lequel M. de Penneville me charge de t'annoncer que son grand-oncle, le marquis de Miraval, arrivé hier de Paris, lui a témoigné le désir de t'être présenté, et qu'il l'amènera a deux heures précises. Tu sais qu'il est sujet au coup de cloche.
— Qui l'empêchait de venir nous l'annoncer ?
76 tfi ftof ÂPÈPt
— Apparemment il a craint de te déranger et peut-être aussi de se déranger lui-même. Dans les existences bien ordonnées, la première règle est de travailler jusqu'à midi.
Mme Oorneuil fit un geste d*impatience.
— Qui est donc ce grand-oncle ? • Jamais Horace ne m'en avait parlé.
— Je le crois sans peine. Il ne te parle jamais que de toi, ou bien de lui... ou bien de de l'Egypte, ajouta-t-elle.
— Et s'il me plaît qu'il m'en parle ! répliqua Mme Corneuil avec hauteur. Est-ce encore une épigramme ?
— Me juges-tu*capable de faire des épîgrammes contre ce cher et beau garçon ? reprit vivement Mme Yéretz. Je l'aime déjà comme un fils.
Mme Corneuil était devenue pensive.
— J'ai fait cette nuit de mauvais rêves, ditelle. Vous vous moquez de mes rêves, car vous aimez à vous moquer de moi. Voyez pourtant!... En venant de Paris, M. de Miraval a sûrement passé par Vichy. Ce marquis est un danger.
— Un danger I s'écria Mme Véretz. Quel danger peux-tu craindre ?
iâ toi AÎM 11
— Vous verrez que c'est Mme PenneTille qui l'envoie ici.
— Et tu t'imagines qu'Horace?... Eh! ma patiTre folle, n'es-tu pas sûre de son cœur ?
— Est-on jamais sûre du cœur d'un homme?
répondit-elle en feignant une inquiétude qu'elle était loin d'éprouver.
— D'un homme, peut-être, dit en souriant Mme Yéretz; mais le cœur d'un égyptologue est autre et ne varie jamais. En fait de sentimenti l'égyptologue est le beau fixe.
— Je vous dis que j'ai fait de méchants rêveSi que ce marquis est un danger.
— Voilà ma réponse, lui repartit sa mère en lui présentant un miroir et en l'obligeant à s'y regarder.
' — n me semble que je suis afireuse ce matin, dit Mme Comeua, qui n'en pensait rien.
— Vous êtes belle comme le jour, ma chère comtesse, et je défie tous les marquis du monde...
— Non, je ne recevrai pas ce grand-oncle, reprit Hortense en écartant le miroir ; vous le recevrez pour moi. Prétendez- vous me condamner à essuyer des impertinences?
7â tË &of APépf
— Te Yoilà bien, tu mets les choses au pis, tu
t*ezalteSy ta te montes, tu pars de la main-.
t — Je TOUS répète que je suis malade.
— Ma chère adorée, il ne faut jamais être malade qu'à propos, et dans ce cas-ci... Prends-y garde, il s'imaginera qu'il te fait peur.
Mme Comeuil jugea sans doute à la réflexion que sa mère avait raison, car elle lui dit :
— Puisque vous voulez absolument que je m'impose cette corvée, soit I ordonnez qu'on me monte mon déjeuner, et envoyez-moi ma femme de chambre.
— C'est on ne peut mieux, répondit Mme Yéretz. Ah I ma chère, ce n'est pas une corvée que je t'impose, c'est une victoire que je te prépare.
Et à ces mots elle se retira, non sans l'avoir embrassée une seconde fois.
A deux heures précises, Mme Yéretz, sous les armes, installée dans un ajoupa qui faisait face h la véranda du chalet, attendait le comte de Penneville et M. de Miraval ; à deux heures
ES &ûl Apàpt 1Û
pteclses^ le marqnîs et le comte parurent à l'horizon. La présentation se fit dans tontes les formes, et bientôt l'entretien s'engagea. Mme Yéretz était une femme experte dans tous les cas difficiles : l'imprévu ne la déconcertait point: elle savait faire fête aux visiteurs fâcheux comme aux événements desagréables.
M. de Miraval ne lui fournit point l'occasion d'exercer sa vertu. Il fut parfaitement courtois ci gracieux ; il déploya en cette occurrence son amabilité, son brillant des grands jours ; il se mit en frais autant qu'il le faisait jadis pour les puissants de la terre qui lui donnaient audience. A qnoi servirait-il d'avoir été diplomate, si l'on ne possédait l'art utile de parler beaucoup sans rien dire? H avait la parole à son commandement et, quand il le fallait, une éloquence fluente, le talent
défaire couler, comme dit le proverbe russe, du
miel sur l'huile. Tout chemina fort bien. Horace, qui avait beaucoup redouté cette entrevue et qui avait d'abord eu l'air contraint et gêné, fut bientôt hors de peine ; il sentit se dissiper son embarras. H était dans son caractère de se rassurer très vite. ^on seulement il était né optimiste, mais il avait
trop approfondi la théologie égyptienne potii* nô pas savoir que dans le monde des hommes comme dans celai des divinités la latte entre deux principes finit par la victoire da bien, qae Typhon finit par se laisser désarmer et qn'Horns, dieu bienfaisant, prend en main le gouvernement de l'univers. La figure du comte de Penneville exprimait une foi profonde dans le triomphe définitif d'Horus, dieu bienfaisant.
La glace était tout à fait rompue lorsque Mme Corneuil fit son apparition. Gomme on peut croire, elle avait soigné pour la circonstance sa toilette et sa coiffure ; son demi-deuil était des plus coquets. Il faut en prendre son parti, il y a des reines qui ressemblent beaucoup à des bourgeoises, il y a des bourgeoises qui ressemblent à des reines, moins la couronne et le roi. Oe jour-là, Mme Corneuil était non seulement reîne^ mais déesse des pieds à la tête ; on eut dit Junon sortant de son nuage. Elle ne manqua pas son entrée. En la voyant venir, le marquis ne put réprimer un tressaillement, et, quand il s'approcha d'elle pour la saluer tête basse, il perdit contenance, ce qui ne lui arrivait guère, il de**
mônra confus, commença plasienrs phrases sans ponvoir les achever, et Ton assure que c'était la première fois de sa yie qu'il avait essuyé pareille mésaventure. Son trouble était si visible que le bon Horace, qui ne remarquait rien, ne laissa pas de le remarquer. -^^
M. de Miraval fit un effort sur lui-même, il ne tarda pas à recouvrer son assurance et toute l'aisance de ses manières. Après quelques propos oiseux, il se mit à conter avec agrément plusieurs anecdoctes de sa carrière de diplomate, qu'il assaisonna de belle humeur et de sel attique.
Tout en contant, il devisait avec lui-même et se disait : a II n'y a pas à dire elle est fort belle ; c'est une maîtresse femme, un morceau de roi. Quels yeux, quels cheveux et quelles épaules I Est-il possible qu'elle soit la fille do sa mère et que ces cheveux rouges aient produit ces cheveux blonds? Après tout, elles se complètent. C'est une frégate accompagnée de sa mouche. Il n'y a pas à dire, sa beauté m'irrite, m'exaspère. En conscience, elle est superbe ! N'y trouverai- je rien à redire ? Oui, elle a dans le regard une inquiétude qui ne me plait pas. Les lèvres sont un peu
76 LE BOI APÉPt
minces ; bah I c'est nn détail. Grâce à Dieu, elle n'a pas de tache d'encre an bout des doigts ; mais ils sont trop effilés, trop nerveux, et dénotent des mains prenantes. Les paupières sont trop longues; elles doivent lui servir à cacher beaucoup de choses. La voix est bien timbrée, mais elle sonne sec. C'est égal, si j'avais quarante ans de moins... »
Le marquis ne laissait pas de conter ses anecdotes. Mme Yéretz était tout oreilles et souriait de la meilleure grâce du monde. Quant à Mme Oorneuil, elle ne se départait pas de sa gravité un peu dédaigneuse. Elle était arrivée avec un parti pris ; elle s'était mis dans la tête qu'elle allait comparaître devant un juge malveillant, venu tout exprès pour prendre sa mesure et la faire asseoir sur la sellette. Aussi s'était-elle armée d'une majesté olympienne, de cette insolence de beauté qui fait renter sous terre les impertinents, qui foudroie les orgueilleux et transforme en cerf les Actéons. Bien que le marquis fût d'une politesse irréprochable et empressée, bien qu'il sollicitât presque humblement sa bienveillance et ses regards^ elle tenait
ferme, elle ne désarmait pas. Pour Horace, il écoutait tout d'nn air satisfait ; il trouvait que son oncle était charmant, et il mourait d'envie de l'embrasser; il trouvait aussi que jamais Mme Comeuil n'avait été si belle, que le soleil avait des clartés inaccoutumées, qu'il pleuvait de la lumière sur son bonheur, que l'air embaumait et que toutes les choses de ce monde allaient à merveille. H avait cependant un scrupule qui l'embarrassait et par instants faisait passer un nuage sur ses sourcils. En relisant le matin un des fragments de Manéthon, il s'était achoppé à un passage qui semblait contrarier sa thèse favorite, à laquelle il tenait comme à sa vie. Par intervalles, il se prenait à douter si ce fut vraiment sous le règne d'Apépi que Joseph, fils de Jacob, vint en Egypte ; puis il se reprochait son doute, qui lui revenait l'instant d'après. Cette contradiction le chagrinait, car il respectait beaucoup Manéthon. Mais quand il regardait Mme Oomeuil, son âme rentrait dans le repos, et il croyait lire dans ses beaux yeux la preuve manifeste que le Pharaon qui ne connaissait pas Joseph était bien Séthos r% auquel cas le Pha*
7Ô tÊ fiÔf ÀPEPf
raon qui Tavait connn était bien Apépi. Être tendrement aimé d'une belle femme, cela fait tout croire, tout devient possible, tout s'arrange, Manéthon, Joseph, le roi Apépi et le reste. '
Que se passait-il dans le cœur du marquis ?
De quel charme vainqueur était-il la proie ? Le fait est qu'il ne se ressemblait guère à lui-même. n avait bien débuté, et Mme Yéretz prenait plaisirs à ses histoires. Peu à peu, sa verve s'alanguit. Cet homme si maître de ses idées ne parvenait plus à les gouverner: cet homme si maître de sa parole cherchait péniblement ses mots. Il lutta quelque temps contre l'étrange fascination qui le privait de ses facultés, mais ce fut en vain. Il ne prit plus part à la conversation que par quelques phrases décousues qui manquaient absolument d'à-propos, et bientôt il tomba dans une profonde rêverie, dans le plus morne silence.
(( Ma mère avait raison, se dit Mme OorneuiL Je lui impose, c'est moi qui lui ai fait peur. »
Et, s'applaudissant d'avoir fait taire les batteries de l'assiégeant et éteint son feu, un sourire de fierté satisfaite effleura ses lèvres. L'instant
t tôt ipipt 7d
d'après, elle se leva ponr faire nn tonr de jardin, et Horace s'empressa de la suivre.
Le marquis demeura seul avec Mme Yéretz.
n suivit quelque temps du regard le couple amoureux, qui s'éloignait à pas lents et qui disparut enfin derrière un buisson. Il sembla alors que le charme fût rompu. M. de Miraval recouvra la voix, et il se prit à murmurer :
Amants, heureux amants... i
Soyez-vous Tun à l'autre, un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau.
Puis, se tournant vers Mme Yéretz, il s'écria d'un ton lyrique :
— Non, on n'a rien inventé jusqu'aujourd'hui de plus beau que la jeunesse, de plus divin que l'amour. Mon neveu est un heureux coquin; je le félicite tout haut, et je l'envie tout bas. 1
Mme Yéretz le récompensa de cette exclamation par un gracieux sourire, qui signifiait :
— Bon vieillard nous t'avions mal jugé.
Pourrais-tu par hasard nous servir à quelque
6Ù . lE ËOI AP^
— Plus je les vois ensemble; monsieur le marquis, dit-elle, pins je me persuade qu'ils ont été faits l'un pour l'autre. Jamais caractères ne furent mieux assortis ; ils ont les mêmes goûts et les mêmes dégoûts, la même élévation d'esprit, le même dédain pour les sentiments médiocres et pour les petits calculs, la même insouciance des vulgaires intérêts. Ils vivent l'ua et l'autre dans l'azur. Ah I monsieur le marquis, c'est par une dispensation providentielle qu'ils se sont rencontrés.
— Très providentielle, dit le marquis.
Et il ajouta in petto :
— La vraie providence est l'habileté des mères.
Puis il reprit :
— De quoi s'agit-il après tout ? D'être heureux. Mon neveu a mille fois bien fait de ne consulter que son cœur. H aura l'azur, comme vous dites, chère madame, et tout le reste par dessus le marché ; car Mme Oomeuil... Ne parlons pas de sa beauté, qui est incomparable, mais il est impossible de la voir, de l'entendre sans reponnaitre en elle une femme supérieure, la plu9
ta fiof Afipi âl
propre du monde à bien conseiller un homme, à le conduire, à le ponsser.
— Certes vous la jngez bien, répondit Mme Yéretz. C'est une étrange créature que ma fille ; elle a tous les nobles enthousiasmes, qu'elle pousse jusqu'à l'exaltation, et cependant elle est infiniment raisonnable, très intelligente des choses de la vie, et à la fois de glace pour ses intérêts, de feu pour ceux des autres.
— Une seule chose m'afflige, lui dit le marquis. Le fabuliste recommande aux heureux amants de ne voyager qu'aux rives prochaines, et les nôtres iront enfouir leur félicité à Memphis ou à Thèbes. Enlever Mme Comeuil à Paris, c'est un crime.
— Ohl rassurez-vous, dit-elle, Paris les reverra.
— Yous ne connaissez pas mon neveu : il a horreur de cette ville perverse et frivole. H m'a fait hier ses confidences, il entend finir ses jours en Egypte, et il m'a soutenu que Mme Oorneuil était aussi amoureuse que lui de la solitude et du silence des Thébaïdes. Il a l'air fort doux, personne n'est plus tenace dans ses volontés.
8à £fi SOI iLPi^t '
— A la garde de Dieu ! fit Mme Véretz, en regardant le marquis d'un air qui voulait dire : — Mon bel ami, il n'y a pas de volonté qui tienne contre la nôtre, et Paris ne peut pas plus se passer de nous que nous de Paris.
— Ils ont choisi la bonne part, poursuivit M. de Miraval en poussant un profond soupir. Je me suis souvent moqué de mon petit-neveu, à qui je reprochais de ne pas savoir jouir de la vie; c'est à son tour de se moquer de moi, puisque j'en suis réduit à envier son bonheur. Cueillir des roses, c'est charmant, et j'en ai beaucoup cueilli : mais il arrive un âge où l'on regrette amèrement de n'avoir pas su se créer un intérieur... Vous devez être étonnée de mes confidences, chère madame.
— J'en suis flattée beaucoup plus qu'étonnée, répondit-elle.
— L'ennui me ronge, je dois en convenir.
J'avais juré de passer le reste de mes jours dans la retraite, dans le repos. L'ennui me fera sortir de ma tanière. Je vais me replonger dans la politique active. On me presse de me laisser porter à la députation dans l'arrondissement où est mon château, on me propose aussi le sénat.
LÉ Èor Àphî ôâ
3e vais me livrer de noavean an monstre. Passe encore si j'étais marié à nne femme de sens, très intelligente des choses de la vie, qnoiqne nn pen exaltée. On ne réussit dans la politique que par les femmes, et à mon âge on ne peut plus se flatter de réussir par les femmes des autres. Que n'en ai- je une à moi ! Gomme dit le poète : ce Ai-je passé le temps d^aimer?^. Ahl si mon cœur... » Je ne me rappelle pas la suite, mais qu'importe I Heureux Horace I trois fois heureux I Yivre en Egypte avec une femme aimée ou se trémousser à Paris, sans femme aimée, au milieu des tripotage» de la politique, quelle différence !
Mme Yeretz trouvait en effet que la différence était grande, mais toute au profit du trémoussement et du tripot. Elle ne put s'empêcher de se dire : « Si mon futur gendre avait l'humeur et les goûts de son grand-oncle, ce serait parfait, et nous n'aurions plus rien à désirer. » De ce moment, le marquis de Miraval lui parut un homme intéressant. Elle essaya de le réconcilier avec son sort, et, comme elle avait l'esprit des affaires et l'amour des détails, elle lui adressa force questions sur son arrondissement électoral;
6i is fiof Apépf
sur les chances de son élection. Le marquis, nn peu embarrassé, y répondit de son mienx. Il ne put se tirer d'affaire qu'en détournant le propos et en faisant à cette curieuse une ample description de son château, qui sans contredit en valait la peine, mais où il n'allait guère. Les renseigne* ments minutieux, qu'il lui fournit touchant ses terres et leurs revenus n'étaient pas de nature à refroidir l'intérêt qu'elle commençait à lui porter. Pendant ce temps, Mme Oorneuil arpentait une allée du jardin avec Horace, qui ne s'aperce*vait pas qu'elle avait les nerfs fort excités et un peu orageux. H y avait un certain nombre de choses dont le comte de Penneville ne s'apercevait presque jamais.
— Dieu I quel beau temps I lui disait-iL Le beau ciel I le beau soleil ! Oe n'est pourtant pas le soleil de là-bas. Quand le reverrons-nous? Oh I là-bas, là-bas, comme dit Mignon. Vous me chanterez ce soir cette chanson ; personne ne la chante comme vous. Ce parc ne m'a jamais paru si vert II faut convenir que la verdure a du bon, quoique je m'en passe à merveille. J'ai connu un voyageur qui trouvait la Grèce affreuse, parce
qu'elle manque d'arbres. Il y a des gens comme cela qui ont la manie des arbres. Tous rappelezvous notre première excursion à Giseh, cette grande plaine nue, ces collines onduleuses, ce sable couleur jaune d'ocre? a On en maugerait I » disiez-YOus. Nous rencontrâmes une longue file de chameaux, je les Toix encore. A l'horizon pointaient les pyramides, qui nous semblaient toutes blanches et qui dégageaient des étincelles. Gomme elles s'enlevaient sur le ciel I Elles étaient vibrantes. L'air ne vibre jamais par ici. Oh, le bon déjeuner que nous fîmes dans cette chapelle, assis sur des burnous I Vous étiez coiffée d'un tarbouch, qui vous allait comme un charme.
Quand donc vous reverrai-je en tarbouch ? Ah ! par exemple, la dinde était un peu maigre, et puis je commis ce jour-là une fière maladresse. Je laissai choir la gargoulette qui contenait notre eau du Nil. Nous en fûmes quittes pour rire et pour boire notre vin pur. Après quoi, nous descendîmes dans un caveau, et là, pour la première fois, je vous traduisis des hiéroglyphes. Je n'oublierai jamais quel fut votre ravissement quand je vous appris qu'un luth signifiait le
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bonhenr, attendu que le signe du bonheur est rharmonie de Tâme. Dans l'écriture chinoise, le bonheur est représenté par une main pleine de riz. Et après cela, qui contestera l'immense supériorité d'âme et de génie des Égyptiens sur les habitants du Céleste Empire ?
Il finit pourtant par s'apercevoir que Mme Comeuil ne lui répondait pas; il en chercha l'explication^ et il la trouva.
— Quelle impression vous a faite le marquis de Miraval? lui'demanda-t-il d'une voix anxieuse.
Cette fois elle répondit.
— C'est un homme fort distingué, dit-elle.
Il commence admirablement les histoires, mais il les finit mal... Dois-je être sincère ?
— Absolument sincère.
— Il me plaît fort peu.
— Aurait-il dit quelque chose qui vous ait offensée? s'écria Horace, saisi d'un remords subit et de la crainte que son oncle n'eût profité perfidement des distractions que lui causaient Manéthon et le roi Apépi, pour hasarder quelque méchant propos.
— C'est un homme d'esprit, réplîqua-t-elle ;
mais il faut avoir de l'âme, et je le soupçonne de n'en pas avoir.
En disant ces mots, elle attacha snr le visage du jeune homme ses grands yeux bruns ou l'on voyait une âme, et peut-être deux.
— A votre tour, soyez franc, reprit-elle. Vous n'avez pas le talent de mentir, c'est un peu pour cela que je vous aime. Vous m'aviez annoncé que vous écririez à madame de Penneville... Le marquis est sa réponse.
— J'en conviens, dit-il ; maïs, quand l'univers entier se mettrait entre vous et moi, il y perdrait ses peines. Vous savez si je vous aime, si je vous adore.
— Votre cœur est à moi, bien à moi ? demanda-t-elle en lui jptant un regard ensorcelant.
— Pour toujours, pour jamais I répondit-il d'une voix étouffée.
Us approchaient d'une charmille, dont l'entrée était étroite. Mme Gorneuil passa la première, et quand Horace l'eut rejointe, se retournant, elle demeura immobile devant lui et le contempla avec un sourire mélancolique.
jJusqu'à ce jour, elle l'avait tenu à distance, sans
ÔÔ LE BOI AFÉPI
rien lui accorder, sans lui rien permettre. Par une inspiration soudaine, elle dépouilla sa farouche Ter tu et avança doucement vers lui son front et ses lèvres, qui semblaient réclamer un baiser. H comprit, mais il eut peur d'avoir mal compris. Il hésitait, enfin il osa, et, la serrant dans ses bras, il appuya ses lèvres sur les siennes. Ce baiser le mit hors de lui, le grisa : il fut sur le point de se trouver mal. Une seule fois jusqu'alors il avait éprouvé une ivresse d'émotion comparable à celle-ci: c'était près de Thèbes, un jour que, faisant une fouille, il avait vu de ses yeux apparaître au fond de la tranchée un grand sarcophage de granit rose. Ce jour-là aussi, il lui avait pris une défaillance.
Mme Oomeuil s'assit sur un banc ; il se laissa tomber à ses pieds, et posant ses coudes sur des genoux adorés, les mains dans les mains, il resta quelque temps à la manger des yeux. Il n'y avait que la largeur d'une route entre la charmille et le lac ; ils entendaient la vague qui causait tout bas avec la grève ; elle balbutiait des mots .d'amour, elle racontait des joies et des mystères qu'aucune langue humaine ne peut dire.
LE BOI APÉH 89
Âpres nn long silence :
— Les grands bonheurs sont toujours inquiets, toujours sur le qui- vive, reprit Mme Corneuîl ; tout les effarouche, ils ont peur de tout. Je vous en supplie, debarrassez>nous de ce diplomate. Je n'ai jamais aimé les diplomates ; des préjugés, des intérêts, des calculs, des vanités, ils ne voient que cela dans le monde.
— Vos volontés me sont sacrées, lui dit-il, et, dussé-je me brouiller à jamais avec lui, je ferai tout ce qu'il vous plaira, quoique je lui aie toujours rendu l'amitié qu^il me porte.
— Oui, renvoyez-le dans sa famille, qui nous en voudrait de l'accaparer. Qu'il retourne bien vite lui raconter ses histoires !
— Permettez, sa famille, c'est moi; il est garçon ou plutôt veuf depuis trente ans et sans Sis ni fille. Mais que m'importe son héritage !
A ces mots, Mme Oorneuil sortit de son extase, et dressant l'oreille comme un chien qui flaire une piste inattendue :
— Son héritage ! Vous êtes son héritier 1 Vous ne m'en avez jamais rien dit.
— Et à quel propos vous l'aurais- je dit?
L'argent, qu'est-ce que l'argent?... Mon trésor, le voicî, ajouta-t-il en essayant de prendre un second baiser, qu'elle lui refusa sagement, car il ne faut abuser de rien. ^'
— Oe sont de lâches misères que les questions d'argent, dit-elle... Est-il très riche, le marquis ?
— Ma mère assure qu'il a deux cent mille livres de rente. Qu'il en fasse ce qu'il voudra. Puisqu'il a eu le malheur de vous déplaire, je lui déclarerai tout net que je renonce à la succession.
— Encore y faut-il mettre des formes, répondit avec quelque vivacité Mme Corneuil. Vous avez de l'affection pour lui ; je serais désolée de vous brouiller avec un parent que vous aimez.
— Vous, vous, rien que vous! s'éoria^t41« C'est si peu de chose que le reste I
Il demeura quelques instants encore h Bea genoux ; mais, à son vif chagrin, elle l'obligea dQ se relever, en lui disant : t
— M. de Miraval finira par remarquer que nous sommes longtemps absents. Soyons polis.
Deux minutes après, elle rentrait dans l'ajoupa, où la suivit Horace, et elle aborda le marquis avec une nuance d'affabilité qu'elle ne lui
avait pas encore montrée ; mais, quoiqu'elle eût changé de visage et de procédé, le charme ne laissa pas d'opérer, on plntôt l'effet n'en fat que plus sensible. M. de Miraval, qui avait recouvré toute la liberté de son esprit en conversant familièrement avec Mme Yéretz et en lui faisant toute espèce de confidences, se troubla de nouveau quand il revit sa belle ennemie. H répondit à ses avances par des phrases incohérentes, par des propos sans queue ni tête, qui semblaient tomber de la lune. Eientôt, comme pris de colère contre lui-même et contre son indigne faiblesse, il se leva brusquement, et se tournant vers Mme Véretz :
c( On n'oublie pas longtemps son La Fontaine, lui dit-il ; je retrouve à l'instant la fin du vers que je cherchais et que voici :
Ah? Bi mon cœur osait encore se renflammer?
Il prit aussitôt congé d'elle, la salua profondément ; puis, s'avançant vers Mme Oomeuil, il la regarda dans les yeux et lui dit avec une sorte d'âpreté dans la voix :
— Madame, je suis venu, j'ai vu et j'ai été vaincu.
Et là-dessus il s'éloigna comme un homme qui se sauve, en défendant à son neveu de le reconduire. On croira sans peine qu'après son départ il fut beaucoup parlé de lui Tout le monde s'accorda à dire que sa conduite était étrange; mais Mme Yéretz déclara qu'il lui paraissait plus charmant encore que singulier. Mme Corneuil le trouvait plus singulier que charmant. Quant à Horace, il expliqua ce qu'il y avait eu d'un peu bizarre dans son attitude par des inégalités de sainte ou par un caprice d'humeur que son âge rendait excusable. Il avoua du reste qu'il ne l'avait jamais vu ainsi, qu'il l'avait toujours connu bon vivant, alerte, sûr de sa mémoire, dégourdi et se faisant tout à tous.
— Il y a là un mystère que vous aurez soin d'éclaircir, lui dit Mme Corneuil.
Et comme, ayant regardé sa montre, il se disposait à se retirer :
— A propos, grand paresseux, lui dit-elle, quand donc me lirez-vous ce fameux quatrième
tl tôt ÀJ^ipi dâ
cliapître de votre Histoire des Hycsos? N'allez pas oublier que nous devons le lire un soir et faire à minuit un souper fin en son honneur. Nous le commanderons à Paris, ce souper. Ne sera-ce pas délicieux? »
A l'idée de cette petite fête intime en Thonneur d'Apépi, le cœur d'Horace tressaillit d'aise, et sa prunelle s'alluma.
— Je ne veux rien vouh lire qui ne soit digne de vous. Accordez-moi dix jours encore.
— Dix jours, c'est un siècle 1 fit-elle. Mais au moins soyez de parole, ou je me brouille avec vous.
Il s'éloignait, elle ajouta :
— Quand vous reverrez M. de Miraval, soyez défiant, mais soyez adroit.
— Lui, adroit ! s'écria Mme Véretz, lorsqu'elle fut seule avec sa fille. Ordonne-lui plutôt de traverser le grand lac à la nage.
— Est-ce encore une épigramme? dit Mme Corneuil avec humeur.
— Puisque je Tadore tel qu'il est, lui répondit sa mère, peut-on m'en demander davantage? Quant à M. de Miraval, tu as tort de
Là fiof kvM
t'en inquiéter. M'est idée qu'il nous est tout acquis.
— Ce n'est pas la mienne, répliqua-t-elle.
— En tous cas, ma chère, il faut le traiter ayec beaucoup de ménagement, car je sais de source certaine...
— Vous allez m'apprendre, interrompit d'un ton dédaigneux Mme Comeuil, qu'il a deux cent mille livres de rente et qu'Horace est son héritier. Ces misérables bagatelles sont pour vous des affaires d'État.
Et aussitôt après, elle lui dît :
— Demandez donc à Horace d'inviter le marquis à venir déjeuner avec nous.
lendemain, dans l'après-midi, le comte de Penneville se rendit à l'hôtel Gibbon, o^ôi dans l'espérance d'y voir son oncle ; et il ne le trouva pas. Il lai laissa sa carte avec nn mot pour lui témoigner son regret d'avoir fait une course inutile et lui annnoncer que Mme Yéretz et sa fille invitaient le marquis de Miraval à venir déjeuner avec elles le jour suivant. Le marquis lui fit porter sa réponse dans la soirée ; il s'y plaignait d'être indisposé, priait son neveu de l'excuser auprès de ces dames, dont l'attention le touchait infiniment. Inquiet de la santé de son oncle, Horace sortit dans la matinée, contrai* rement à toutes ses habitudes, pour aller prendre de ses nouvelles. Cette fois encore le nid était vide, et le comte eut tout ensemble lô chagrin d'avoir perdu ses pas et le plaisir d'en conclure Que le malade se portait bien.
9Ô tË ËOI Apépi
Pressé par Mme Comeuil, il lui écrivît pour lui transmettre une nouvelle invitation à déjeuner. Le marquis lui fit répondre par un exprès qu'il venait de se décider à repartir à l'instant pour Paris, qu'il était fort chagriné de n'avoir pas même le temps de lui faire ses adieux.
Cette résolution subite et ce départ inattendu émurent beaucoup la pension Yallaud. On en parla durant une heure d'horloge, et les jours suivants on en reparla. M. de Penneville fut le premier à se remettre de sa surprise.
« Arrive que pourra, se dit-il ; je serai comme un roc »
Et il eut bientôt fait de penser à autre chose. La mère et la fille furent moins philosophes, Mme Yéretz éprouvait un étonnement péniblei une vive contrariété de s'être trompée à ce points car elle se piquait de ne jamais se tromper. Mme Comeuil lui disait d'un ton de triomphe :
— Je vous félicite de votre perspicacité. M- de Miraval nous était, disiez-vous, tout acquis. Jl se trouve que sa bienveillance ne va pas même jusqu'à la politesse la plus élémentaire. Il était venu en éclaîreur, il est retourné bien vite faire
LE fiôl ApéPi d7
son rapport à Mme de PenneTille. Nous aurons ayant peu de ses nouTelles, qui ne seront pas agréables. Je suis sûrô que vous n'avez pas su TOUS tenir avec lui, que vous lui avez dit des choses compromettantes.
— Ai-je l'habitude d'en dire, ma chère ?
répondit Mme Véretz. J'avoue qu'une telle conduite me surprend. Elle est contraire à toutes mes notions du droit des gens. Avant de faire la guerre, un galant homme la déclare. Le monstre a bien caché son jeu.
— Vous avez toujours été d'une confiance aveugle.
— Et pourtant les mauvaises langues prétendent que je suis une mère habile. Ne m'accable pas, ma mignonne. Ce qui m'afflige, c'est qu'un héritage de deux cent mille livres de rente ne 86 trouve pas dans le pas d'un clieval.
— Vous n'avez que cet héritage on tête.
n est bien question de celai II s'agit d'un noir complot, dont nous verrons bientôt les effets.
— Attendons, attendons, répondit Mme Véretz. Il faut du gros canon pour prendre les
dd ÎM ROI Al^iPf
forteresses. Ta as beau dire, nous potivo&d dormir tranquilles sur nos deux oreiller
Trois jours plus tard, Mme Veretz, qui, en cachette de sa fille, était sortie de très bonne heure pour aller faire elle même son marché, s'introduisit à pas de loup dans l'appartement du comte de Penneville, entr'ouvrit la porte de son cabinet de travail, et, la main sur le loquet, elle lui cria :
— Voulez-vous savoir une chose, bel oiseau bleu ? On vous en a donné à garder, et M. de Miraval n'a pas quitté Lausanne. Je viens de le rencontrer qui traversait la place Saint-François.
— Impossible ! répondit-il en laissant tomber sa plume.
-— Impossible peut-être, mais encore plus vrai qu'impossible, dit-elle en se sauvant.
Horace se rendit incontinent à l'hôtel Gibbon et ne fut pas plus heureux que les autres fois. Il y retourna dans la soirée, et sa persévérance fut enfin récompensée. Il eut la joie d'apercevoir
iâ ÏIOI APÉPI
M. de Mîraval, qui faisait sa digestion en famant un cigare sur la terrasse de Thôtel.
— Eh bien, mon onole, lui dit-il, ce départ?...
— L'esprit est prompt, la chair est faible, s'écria le marquis. Lausanne est une ville si charmante, qne je n'ai pas eu le courage de m'en arracher. ,
— Daignerez-vous au moins m'instruire?...
— Montons dans ma chambre, interrompit-il ; nous y serons mieux pour causer.
Dès qu'ils y furent entrés, le marquis se laissa
tomber sur un sofa en murmurant ;
— Ouf ! que je suis las I ' Puis il offrit du geste un fauteuil à son neveu,
qui lui dit :
— Une fois pour toutes, expliquons-nous.
Ami ou ennemi ?
— Becourons au distinguo. Ami du cher garçon que voici, mais ennemi résolu, ennemi juré, ennemi mortel de son mariage.
— • Ainsi Mme Corneuil n'a pas eu le bonheur de vous plaire ? repartit Horace sur un ton d'amère ironie.
lÔO LE nol APÉPl
— O'est tout le contraire, dît le marquis en s' échauffant tout à coup. Tu ne m'avais pas dit assez de bien de cette femme. H n'y a qu'un mot qui serve : elle est adorable.
— Eh bien I mon oncle, cela étant..
— Adorable, te dis-je ; mais elle n'est pas du tout ton fait. Et d'abord, tu crois l'aimer, tu ne l'aimes pas.
— Seriez-vous assez bon pour m'en fournir la preuve ?
— Non, tu ne l'aimes pas. Tu la vois à travers vos communs souvenirs de voyage, à travers le plaisir que tu as eu à lui expliquer le tombeau de Ti ; tu la vois à travers l'Egypte, à travers les Pharaons. Du haut des pyramides, quarante siècles ont contemplé vos fiançailles, et c'est pourquoi ton amour t'est cher. Pur mirage du désert que cet amour 1 Supprime l'Egypte, supprime Ti, et souffle sur le reste, il ne reste rien.
— Si c'est là votre seule objection...
— J'en ai une autre. Tu n'es pas de son âge.
— Elle a dix-sept mois deux semaines et trois jours de plus que moi. Est-ce la peine d'en parler? __
lË Ëoi Aphi loi
— Je veux croire que ton compte est juste ; y. connais ta rigoureuse exactitude en toute ef.pèce de calculs. Mais cette femme a l'esprit mûr, et tu n'es et ne seras toute ta vie qu'un enfant C'est bien de toi qu'on pourra dire comme de l'évêque d'AvrancIies. « Quand donc monseigneur aura-t-il fini ses études? » Si tu étais dans les affaires, dans la diplomatie, dans la politique, je te dirais : «Épouse ce phénix, tu es sûr de ton avenir. » Mais ce perpétuel étudiant épouser une Mme Çomeuil, là I c'est absurde. Tu te flattes de lui communiquer tes goûts et tes foreurs, qui ne lui inspirent qu'une indulgente pitié. Quand tu lui parles de Manéthon, tu l'assommes ; mais comme elle a tous les talents» elle a celui de dormir sans qu'on s'en aperçoive.
— Est-ce tout, mon cher oncle ?
— Mon doux ami, je te fais grâce du reste.
— Et vous n'attendez pas que je prenne la peine de vous répondre, ?
— Je t'en dispense ; ma conviction est faite.
— Avez-vous écrit à ma mère ?
— Pas encore, je ne sais que lui écrire. Mon ^mburas est extrême*
102 LÉ èôi APÉPi
— S'il vous en souvient, vous m'avez donne votre parole d'oncle et de gentilhomme que vous ne feriez rien à mon insu.
— Parole d'oncle et de gentilhomme, tu verras mes lettres. Eeviens dans deux jours, à la même heure, car je ne rentre qu'au moment du dîner. Je te montrerai mon brouillon.
— Voilà qui est entendu, répondit Horace ; c'est la guerre, mais une guerre loyale.
Et il prit congé de son oncle sans lui donner la main, tant il avait sur le cœur les impertinents propos que M. de Miraval lui avait tenus ; mais en chemin il ne tarda pas à les trouver plus plaisants qu'impertinents. Il finit par se les répéter en riant, et ce fut aussi en riant qu'il les rapporta à Mme Corneuil et qu'il lui fit un récit fidèle, minutieusement exact de sa visite à l'hôtel Gibbon. Il fut récompensé de sa sincérité par un sourire enchanteur, par des témoignages de tendresse pleins de saveur et de délices. Comme dans la charmille, il vit un front radieux se pencher vers lui pour venir chercher ses lèvres. On a tort de dire qu'il n'y a rien de tel que le jpremier baiser : le second plongea Horace dans
LE ËÛI Âl'épI lÔâ
Une si douce ivresse qn'il lai fat impossible de ttayailler sans distraction le reste da jour. Il était occape à se souvenir.
Il n'était pas au bout de ses étonnements. En arrivant le surlendemain au rendez-vous que lui avait donné son oncle, il apprit que la veille M. de Miraval était partie, et cette fois tout de bon. Pour où, c'est ce qu'on ne put lui dire. H avait soldé sa note, quitté l'hôtel sans autre explication. Le marquis se doutait-il que les inconséquences, que le décousu de sa conduite portaient le trouble dans le cœur d'une femme adorable et attentaient même au repos de ses uuits ? Mme Comeuil se trouva replongée dans ses perplexités, qui prirent sur son humeur.
Mme Yéretz eut beaucoup de peine à se défendre, quoique à vrai dire elle n'eût rien à se reprocher.
a Bah 1 leur disait Horace, nous nous affectons trop de tout cela. A quoi bon nous tourmenter, nous mettre martel en tète ? Ne soupçonnons pas de noirs mystères où il n'y en a point. Je n'avais pas vu mon oncle depuis deux ans. Peut-être, si vert qu'il paraisse, l'âge lui fait-il sentir ses atteintes; peut-être n'a-t-il plus toute sa tête#
KM UB fiol Apépi
Autrefois, il sayait à merveille ce qu'il vonlait, il ne le sait plus. J'en suis désolé, car je l'aime beaucoup, et, si son esprit s'est affaibli, je lui pardonne de grand cœur toutes les énormités qu'il a pu me dire. »
B ne sut plus que penser quand, au bout d'une semaine, un matin qu'il pleuvait à verse, il vit entrer dans son cabinet de travail M. de Miraval, Tair mélancolique et sombre, le front nuageux, l'œil éteini
— D'où sortez-vous, mon oncle, ? lui cria-t-iL
— Et d'où sortirais-je, si ce n'est de mon hôtel? répondit le marquis. i
— Mais vous l'avez quitté depuis huit jours.
— Je parle de l'hôtel de Beau-Bivage, situé au bord du lac, à Ouchy, port de Lausanne, ou je me suis installé depuis que j'ai pris l'hôtel Gibbon en déplaisance.
Je sais très bien, dit Horace, que l'hôtel
de Beau-Eivage est à Ouchy, et je n'ignore pas non plus qu'Ouchy, est le port de Lausanne. Ce que je ne sais pas, par exemple, c'est pourquoi vous avez changé de domicile sans daigner m'en avertir.
— Mille excuses, mon garçon. Je suis si occupé 1
— A quoi donc ?
— C'est mon secret.
— J'en suis fâché, mon oncle, mais votre secret ne vous rend pas heureux. Qu'est devenue votre brillante gaieté ? Vous me semblez sombre aujourd'hui comme un verrou de prison. Ne seriez-vous pas tourmenté par quelque remords ?
— Où prends-tu que j'aie des remords ? C'est cette maudite pluie qui m'agace. Begarde le lac, U est trouble et hideux. Pleut-il toujours d^is ce pays ? As-tu un baromètre ?
— En voici un, derrière vous, et tout à votre service. Mais, je vous prie, racontez-vous vos secrets à ma mère ? Ce brouillon de lettre que vous deviez me montrer, l'avez-vous dans votre poche ?
Le marquis ne répondit ni oui ni non. Il allait et venait dans la chambre, en maugréant contre la pluie qui rendait tout impossible, et de temps en temps il retournait au baromètre, qu'il tapotait avec insistance dans l'espoir de le décider à marquer beau fixe. Puis, au milieu d'une jéré^
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mîade, il prit son chapeau et sortit aussi brus" quement qu'il était entré, malgré les efforts que fit son neveu pour le retenir à déjeuner.
Le lendemain, qui était un dimanche, il ne plut pas, grâce à Dieu ; mais en revanche il venta grand frais. Le lac, fouetté par la bise, ne se possédait plus ; il avait des attitudes et des colères d'océan. Le marquis revint à la même heure, l'air aussi maussade; aussi déconfit que la veille, pestant contre la bise aussi énergiquement qu'il avait pesté contre la pluie. Il ne put parler d'autre chose, et il tapota de nouveau le baromètre, mais cette fois pour le faire descendre.
— L'imbécile a trop monté, murmura-t-il.
— Il n'aura pas compris ce que vous lui demandiez, fit Horace.
— Maître gouailleur, je ne suis pas d'humeur à plaisanter, répliqua-t-il, et je me sauve.
Horace tenta vainement de le faire rester, il gagna la porte et l'escalier ; mais son neveu le suivit et, s'emparant de son bras, se déclara résolu à le reconduire jusqu'à son hôtel. Il espérait le faire parler en chemin d'autre chose que de la bise. Us n*avaient pas fait cinquante pas lors-
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(Ju4ls virent arriver une voiture qni allait bon train, comme pour échapper à l'ouragan, et dans laquelle se trouvaient Mme Yéretz et sa fille. Ces dames revenaient d'entendre la messe à Lausanne, où l'on peut l'entendre depuis qu'U y a une église catholique sur la Biponne.
Au moment où l'on allait se croiser, Mme Téretz, qui n'avait jamais les yeux au talon, donna un ordre à son cocher, et la voiture s'arrêta net. Horace n'eut garde de lâcher le bras de son oncle, qu'il obligea à faire halte. Apparemment le charme opérait de nouveau, car, en s'approchant de la portière, le marquis rencontra le regard de Mme Oorneuil et perdit aussitôt contenance. Il s'inclina gauchement, rougit, marmotta quelques mots qui n'avaient ni sens ni l'air d'en avoir un. Puis, se dégageant de l'étreinte de son neveu, il fit un second salut, tourna le dos et gagna pays.
— Il devient de plus en plus inexplicable, dit Mme Véretz. Je commence à croire qu'il a mauvaise conscience.
— C'est un conspirateur qui a des scrupules intermittents, dit Mme Oorneuil.
lùd tR ËÔI Âphî
— Il m'a confesse hier qu'il avait nn secret, dit Horace.
— Je le devineraîi son secret, reprit Mme Véretz.
— Et moi, pour en avoir le cœur net, j'écrirai dès ce soir à ma mère, répondit-il.
Le soir mêmCi comme il arrive quelquefois, la bise tomba brusquement ; il en résulta que le lendemain on ne revit pas le marquis. Mme Yéretz alla aux informations ; peut-être avait-elle ses mouches, elle en mit une en campagne.
Quelques heures après, elle eut la satisfaction d'apprendre à sa fille et à M. de Penneville que chaque matin, sauf les cas de pluie ou de vent furieux, M. de Miraval s'embarquait sur le bateau qui traverse le lac d'Ouchj à Évian, qu'il passait la journée en Savoie et venait entre chien et loup dîner à son hôtel Qu'allait-il faire en Savoie ? On se perdit en conjectures. La plus vraisemblable, à laquelle on s'arrêta, fut que Mme de Penneville avait quitté Yichy pour Évian, que chaque jour son émissaire, son suppôt, allait l'y rejoindre et conférer avec elle, qu'avant peu la bombe éclaterait. Mme Yéretz émit sérieuse-
LE BOI APÉFI 10^
ment, quoique sous fonne de plaisanterie, le désir
que Ton Jilât le marquis et que M. de Penneville se transportât dès le lendemain à Évian pour s'assurer de ce qui se passait Sa fille et Horace goûtèrent peu son idée et déclinèrent sa proposition, l'un par dignité, Tautre par prudence. Toujours craintive depuis cette nuit où elle avait fait de si mauvais rêves, Mme Comeuil se disait : Loin des yeux, loin du cœur. Elle ne se souciait pas qu'une journée durant, Horace mît le lac entre elle et lui; elle avait peur que, dans les hasards de son expédition, il ne tombât dans les mains desJPhilistins et qu'on ne le lui volât.
On fut bientôt hors de peine. Il avait écrit à sa mère ; il en reçut la réponse suivante :
(( Mon cher enfant, M. de Miraval s'était chargé de te faire connaître toute ma pensée sur le mariage que tu médites. Que parles-tu de complots ? Ton oncle m'a écrit ; pour te prouver à quel point je suis de bonne foi dans cette affaire qui me donne tant de soucis, je prends le parti de t'envoyer sa lettre, en te suppliant de ne lui en rien dire, car sûrement il aurait peine à me pardonner mon indiscrétion. Tu verras par cette
lettre combien il est peu prévenu contre la femme que tu aimes, et partant combien les objections qu'il fait à ton projet méritent d'être prises par toi en sérieuse considération. Ta mère, qui ne souhaite que ton bonheur. »
La lettre du marquis était ainsi conçue :
a Ma chère Mathilde, j'ai tardé à prendre la plume, et je t'en fais mes excuses. Le cas est tout autre que je ne le pensais et demande beaucoup de réflexions. Je n'ai que peu d'espoir de réussir à détacher Horace de celle que j'appelais « sa couleuvre du Nil. » Je t'avais promis d'exercer en cette rencontre tous mes talents diplomatiques. J'avais tort de me faire blanc de mon épée ; que peut la diplomatie contre une pareille femme ? Tu n'ignores pas que je suis arrivé ici armé de préventions jusqu'aux dents ; tu n'ignores pas non plus que je me connais en hommes et en femmes, que je ne manque pas d'une certaine vivacité de coup d'œil. J'ai vu et j'ai été vaincu ; je n'ai pu m'empêcher de le dire à Mme Corneuil elle-même. Je ne te parle pas de sa miraculeuse beauté, des grâces de son talent littéraire, qui est de premier ordre, de la
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noblesse de ses sentiments. Un mot suffira. Tu sais qnelle était mon horreur pour le mariage; j'ai fait campagne et j'ai gardé du service un déplaisant souvenir. Eh bien, pour la première fois... tu crois rêver, ma chère, et pourtant cela n'est que trop vrai. Oui, si Horace n'existait pas, si Mme Corneuil avait le cœur libre, si mes soixante-cinq ans ne lui faisaient pas peur, oui, je franchirais le pas sans hésiter, et je croirais assurer le bonheur des quelques années que j'ai encore à vivre. Tu te moques de moi, tu as mille fois raison. Heureusement, Horace existe ; au surplus, rassure-toi, je n'aurais aucune chance d'être agréé. Laissons là ma petite utopie et parlons de ton fils. — Cela étant, diras-tu, qu'il épouse ! — Non, ma chère Mathilde, je ne crois pas que cette union fût heureuse. Il y a entre ces deux êtres un désaccord absolu d'humeurs, de goûts, de caractères; il m'est impossible d'admettre qu'ils soient faits l'un pour l'autre. Je m'en suis expliqué franchement avec Horace ; mais parlez dojic raison à un amoureux. Autant vaut jouer un air de flûte à un poisson. Amoureux et poissons, j'en ai fait la fâcheuse expérience,
112 LE BOI AFÉPI
sont les gens du monde les plus difficiles à persuader. Je répéterai pourtant mes tentatives; je reviendrai à la charge dans un moment propicoi et tu auras a\ànt peu de mes nouvelles. Mais, soit dit sans reproche, je regrette amèrement d'être venu à Lausanne ; tu ne te doutes pas du triste service que tu m'as rendu en m'y envoyant, des journées orageuses et des lîuits agitées qu'y passe ton vieil oncle, qui t'embrasse. »
Oinq minutes après avoir lu cette lettre, c'est-à-dire à dix heures du matin, Horace, transgressant tous les lois du pays, accourait au chalet, où Mme Yéretz le reçut H était hors de lui, et la première chose qu'il fit fut de partir d'un grand éclat ce rire.
— Chut ! lui dit-elle vivement, en lui pinçant le bras. Oubliez-vous qu'on ne rit jamais ici le matin.
HoracQ jeta un baiser passionné dans la direction du sanctuaire, et il dit à Mme Yéretz :
— Chère madame, allons-nous-en bien vite dans le fond du jardin, car il faut absolument que je rie.
Pès qu'ils furent installés dans la charmille:
— Oh! décidément, reprit-il, cette aventure est par trop plaisante!
— Qaelle aventure? de quoi s'agit-il?
— Ali ! mon oncle, mon pauvre oncle !
Et il se mit à rire de plus belle.
— De grâce, expliquez-vous, lui dit Mme Véretz.
— Eh I oui... (( Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris !... » Je sais mon La FoDtame aussi bien que lui.
— Qui est la poule ? demanda-t-elle.
— Imaginez-vous qu'il est éperdument, follement amoureux d'Hortense.
Mme Véretz bondit.
— Vous me faites un conte à dormir debout !
s'écria-t-elle.
— Écoutez plutôt, écoutez s'il vous plait.
Et là-dessus il lut à haute voix les deux
lettres, en s'interrompaut par intervalles pour donner un libre cours à sa gaieté.
Le premier mouvement de Mme Véretz fut de rire aussi, le second d'écouter avec une religieuse attention, le troisième de prendre des mains d'Horace les lettres qu'il venait de lire et d'en
vérifier les passages les plus intéressants. Il est bon de n'en croire que ses yeux. J
— Oh! mon pauvre oncle, s'écriaît-il, voilà donc son fameux secret I II a dû refaire dix fois son épître avant de l'envoyer; il craignait que ma mère ne se moquât de lui. Et regardez un peu la peine qu'il se donne pour plaisanter et comme malgré lui le sérieux de sa passion se trahit Ah ! oui, il a a des journées orageuses et des nuits agitées. » Je le iîonçois. Voyez, je vous prie, comme tout s'explique, les incohérences de sa conduite-, ses rougeurs, son trouble, ses accès bizarres de sauvagerie, les impolitesses qu'il vous a faites, lui si poli, si esclave des bienfeéances! Il a juré de ne plus remettre les pieds ici, comme le papillon se jure do ne plus retourner à la flamme de la bougie.
Chaque matin il se dit : « Quittons Lausanne, partons. » Et il n'a pas le courage de partir. Et ' pourtant il ne peut tenir en place, il promène ses amoureux soucis sur le lac. Nous nous demandions ce qu'il allait faire en Savoie. Eh ! parbleu ! il va à Meillerie, pour y contempler le rocher de Saint-Preux, pour y raconter ses
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doaleurs à cette grande ombre. Pais il se dit de nouvean : Partons ! Il ne part pas, et chaque joar il recommence à décrire sa lointaine et monotone orbite autour du chaleti où son cœur est resté.
— Eh oui ! . c'est bien cela, dit Mme Yéretz. Il faut croire que les planètes aiment le soleil et que pourtant il leur fait peur. O'est pour cela qu'elles tournent en cercle autour de luL
— A yrai dire, répondit-il en reprenant son sérieux, ce n'est pas tout à fait ainsi que les astronomes expliquent la chose.
— Dieu les bénisse ! dit Mme Yéretz.
Et, à ces mots, elle coula doucement dans sa poche la lettre du marquis, qu'Horace ne songea pas à lui redemander.
— En yérité, reprit-il, j'aime et je respecte mon oncle, et je me fais une conscience de me moquer de lui. Mais, là, il m'est impossible de le plaindre. Il s'était chargé d'une vilaine mission, et notez qu il se flatte encore de gagner la partie ; il caresse je ne sais quel vague espoir... Dieu ! qu'il me tarde de conter cette histoire à Hortense ! Va-t-elle s*en divertir 1
— Si vous m'en croyez, mon cher Oomte^
TOUS ue lai en ioachercz pas un mot, un seul mot, répliqua gravement Mme Véretz. Kîons entre nous comme deux écoliers, mais vous savez qu'Hortense n'aime pas à rire. C'est une vraie sensitive, et ce qui nous amuse pourrait bien la blesser ou la chagriner.
— Dieu me garde en ce cas!... Toutefois votre défense m'a£9ige. Elle est si bonne, cette histoire ! Convenez qu'on en pourrait faire une jolie comédie. Il faudrait l'intituler :
Le renard ou le diplomate pris au piège,
— Le titre serait peut-être un peu long, ditelle. Bah ! quand nous composerons notre affiche, nous aviserons.
Là-dessus il la quitta ; mais il se dit en rentrant chez lui :
(( C'est égal, je trouverai tôt on tard on moment pour en parler à Hortense. »
L était près de dix heures du soir. La mère et la fille étaient dans leur salon.
0-0 1 Mme Véretz brodait au tambour. Mme Corneuil rêvait, enfoncée dans une causeuse ; comme elle ne méditait pas, il était permis de parler.
— C'est donc demain le grand jour, lui dit sa mère, en levant le nez de dessus son ouvrage.
— Que voulez-vous dire ?
— C'est que demain nous avalerons Tenfant.
M. de Penneville m'a certifié que son manuscrit se composait de soixante-treize feuillets, ni plus ni moins ; tu sais qu'ils sont de conséquence, ses feuillets. Deux heures d'horloge, nous ne nous en tirerons pas à moins. Ce diable d*homme a la voix si claire, si retentissante, qu'on entend sans écouter; bon gré, mal gré, les oreilles s'îra-
118 LE feOÏ APBPf
prègneni. Ta es une heureuse femme, ma chère; M. de Miraval l'a dit, tu as le talent de dormir sans en avoir l'air.
— Yoilà une plaisanterie d'un goût douteux, riposta Mme Comeuil avec hauteur.
— Je ne t'en fais pas un crime, on se défend comme on peut contre Apépi : chacun s'arrange à sa manière pour ne pas recevoir la pluie... Mon Dieu ! ce cher garçon peut avoir des travers, cela n'empêche pas qu'il ait un cœur excellent et le reste ; cela ne l'empêche pas non plus d'être adore.
— Eh ! oui, je l'adore, répliqua Mme Comeuil d'une voix aigre, ou du moins M. de Penneville m'est infiniment cher, et je vous prie de n'en pas douter.
Mme Véretz se remit à broder, et après quelques instants de silence :
— Bon Dieu ! quel dommage !
— Qu'est-ce encore ?
— Quel dommage que l'oncle ne soit pas le neveu ou que le neveu ne soit pas l'oncle !
— De quel oncle parlez- vous ?
— Du marquis de Miraval.
lË Ëoï Apépi 119
— De ce conspirateur? de cet affreux vieillard ?
— Tu ne l'as pas bien regardé, il n'est pas afiEreux du tout Le regard est charmant, la voix est jeune, la main potelée et coquette, une vraie main de diplomate ou de prélat. Il te déplaît donc beaucoup ?
— Infiniment.
— Tu eà injuste, très injuste, il a plusieurs genres de mérite. D'abord il est marquis, l'autre n'est que comte, et les comtes courent les rues. Ensuite il n'a pas soixante mille livres de rente, il en a plus du triple. y
— Deux cent mille, dît Mme Corneuil. A quoi vous arrêtez- vous là ? ,
— Autre avantage : s'il lui plaisait de convoler, il n'aurait pas besoin de faire agréer son mariage à sa mère. Nous aurons beau faire, Mme de Penneville ne nous agréera jamais. Tu verras qu'elle se brouillera avec son fils, et ce sera une mauvaise note pour toi. Le monde en pareil cas prend toujours le parti des mères. Et puis M. de Miraval n'est pas un antiquaire, c'est un homme du monde et, qui plus est, un grand ambitieux.
lâO LE BÛI APÉPÏ
n a formé le projet de rentrer dans la vie politique ; avant peu de mois, il sera député on sénateur, à son choix.
— Qui vous Ta dit ?
— Lui-même, et il ajoutait que son seul chagrin est de n'être pas marié, parce qu*il aura besoin d'avoir un salon, et sans femme, point de salon. L'autre n'a de goût que pour les caveaux, et il ne soupire qu'après son cher Memphis, ou il t'emmènera.
— Vous savez bien, répondit-elle vivement, qu'Horace fera ce qui me plaira.
— Ne t'y fie pas. M. de Miraval le définit on doux entêté. Bon Dieu ! qu'irons-nous faire en Egypte, nous qui considérons la vie comme une mission, comme un apostolat ?..• Le moyen d'exercer sa mission au fond d'un hypogée !
— Sur quelle herbe avez-vous marché oe soir ? dit Mme Oorneuil, en secouant sa belle tête de muse ennuyée et en plissant ses lèvres de Junon, d'une Junon qui n'a pas encore rencontré son Jupiter.
Mme Véretz tirait l'aiguille et fredonnait tout
tiË BOI ÂPÉPI 121
h&a nne ariette. Oe fat Mme Comeuil qui renoua l'entretien.
— Non, je ne sais ce qui vous prend. On dirait que vous tous appliquez à me dégoûter de mon bonlieur. Ce mariage, qui l'a touIu, ou du moins qui l'a conseille ?
— L'amour tient lieu de tout, ma fille. Ne regrette donc rien, puisque tu l'^mes.
— Mon Dieu ! vous savez bien que je n'ai pas rencontré l'homme de mes rêves. Mais j'aime Horace ; je veux dire qu'il m'a plu, qu'il me plaît... Enfin vous ne m'expliquez pas pourquoi ce soir...
— Bon, pensa Mme Yéretz, nous n'en sommes
plus à l'adoration.
Et elle reprit:
— Ma toute belle, M. de Penneville est un superbe parti, je n'en disconviens pas, et je te l'ai recommandé parce que je n'en avais pas un plus beau encore à te proposer.
— Tandis que ce soir?.
— Eh ! ce soir, j'en sais un autre.
Mme Yéretz se leva de son fauteuil, et, après avoir fouillé dans sa poche, elle s'approcha de sa fille et lui dit'
lââ LS fiOl AI>épî
— Lis ces deux lettres ; je ne te les donne pas je te les prête, car M. de Penneville s'est aperçu que je les avais gardées, et je les lui renverrai demain matin.
Mme Corneuil passa dédaigneusement les yeux sur la première de ces lettres ; mais, quand elle eut commencé à lire la seconde, elle changea d'attitude, elle secoua sa langueur, son teint mat se colora, et il se passa au fond de ses yenx je ne sais quoi que ses longues paupières ne prirent pas la peine de cacher.
Cependant, quand elle fut au bout de sa lecture, elle se leva, prit une enveloppe dans un tiroir, y enferma les deux lettres, pria sa mère d'y mettre l'adresse, sonna Jacquot et lui dit :
— Qu'à l'instant on porte ce pli à M. le comte de Penneville I
Après quoi elle se rassit dans sa causeuse.
— Ces pattes de mouche te brûlaient les doigts ? lui dit en souriant Mme Yéretz.
— Vous auriez pu vous dispenser de me faire lire ces billevesées, répondit-elle.
— Des billevesées, ma chère ? Que dirait le marquis s'il t'endendait? H est terriblement
Lte KÔI APÉPI ' 123
allnmé, ce pauvre homme. C'est sa faute ; pourquoi s'est il approché de deux beaux yeux, qui sont accoutumés à faire des miracles?
— Ah ! plus un mot ! lui repartit sa fille.
Vous savez que je ne puis souffrir certain genre de badinages.
Mme Yéretz retourna à son tambour. Mme Corneuil se leva, se promena quelques instants dans la chambre d'un pas inquiet et fiévreux. Puis elle s'assit au piano et soupira d'une voix émue, passionnée, cette chanson de Mignon qu'Horace aimait tant Elle s'arrêta au milieu du dernier couplet, et se retournant vers sa mère :
— Non, je ne vous comprends pas. Pouvezvous bien me proposer sérieusement de renoncer à un homme qui a toutes sortes de bonnes qualités, à un homme digne de mon estime, bien fait de sa personne ?
— L'autre matin qu'il riait tant, il avait l'air d'un superbe mouton qui a appris le copte, interrompit Mme Véretz.
— A un homme, reprît-elle, qui a ma parole.
Vous craignez les mauvais propos; c'est bien alors qu'on trouverait à gloser.
— II n'est que de prendre ses précantiolUL Nous ne le quitterons pas, il nous quittera.
— Et à qui le sacrifierais-je ? A un septuagénaire. ' - .
— Ah I permets, le marquis n'a que soixantecinq ans, et il ne les paraît pas. C'est un homme d'un beau passe et d'un aimable avenir. Je lai prédis les plus beaux succès de tribune, ce genre de succès qui fait qu'on pense à vous pour un portefeuille. La France est si pauvre en hommes I Et puis, ma chère adorée, dis-toi bien qu'il n'y a que les vieillards qui sachent aimer. Us vous savent tant de gré de ce qu'on leur fait la grâce de les supporter ! J'ajoute que M. de Miraval a le goût fin, il apprécie notre littérature. C'est écrit, il la trouve « de premier ordre. » i
Là-dessus, Mme Yéretz quitta de nouveau sa broderie, courut à sa fille, et la serrant dans ses bras : - ♦
— Tu te fâches ? dit-elle. Eh bien, n*en parlons plus. La partie n'est pas égale entre M. de Penneville et son oncle. L'un te plaib..
— Vous n'avez jamais le mot juste... H ne me déplaît pas.
— Et l'antre te déplaît
— Mon Dien I il me déplaisaîb
— Bien I les voilà de nivean et de plain-pied, logés à la même enseigne. Les paris sont ouverts.
— Vous avez raison, je finirai par me fâoher sérieusement, répliqua Mme Corneuil qui alluma une bougie pour se retirer dans sa chambre.
Elle allait sortir, elle s'approcha d'une fenêtre, contempla un instant la voûte étoilée, comme pour y chercher une inspiration. Puis elle dit à sa mère d'un ton résolu et solennel :
— Soyez certaine que je ne consulterai que mon cœur. Si vous vous méprenez sur mes sentiments, je me réserve le droit de vous désavouer.
MmQ Yéretz l'embrassa de nouveau, en lui disant:
— Tu es un vrai roi de Prusse, toi ; tu parles de ton cœur, de ta conscience ; tu laisses faire en te réservant de désavouer. Allons, je serai ton Bismarck.
Et, à ces mots, elle reconduisit son ange adoré jusqu'à la porte du lieu très saini
l2é tÈ Rot AP&Î
Le lendemaÎD, il tomba dans les premières heures de la matinée une petite pluie fine, qui mouillait; cependant le marquis ne rendit pas visite à son neveu, ce qui affligea fort Mme Véretz ; peut-être s'était-elle promis de l'arrêter, de s^emparer de lui au passage.
Dans l'après-midi, le temps s'éleva, et elle proposa à sa fille de sortir avec elle en calèche. Horace ne les accompagna pas ; il tenait à revoir une fois encore son manuscrit, pour que le soir il n'j eût pas d'accroc dans sa lecture ; il estimait que la mariée ne serait jamais assez belle.
Comme ces dames revenaient de leur promenade en longeant la belle esplanade de Montbenon, qui commande une vu'^ admirable sur le lac et les Alpes, Mme Véretz, dont les yeux de furet voyaient tout, aperçut par la portière le marquis mélancoliquement assis sur un banc solitaire. Elle descendit lestement de voiture et pria sa fille de retourner au logis toute seule. Quelques minutes après, sans faire semblant de rien, elle passait à dix pas devant le marquis et poussait un petit cri de joyeuse surprise. M. de Miraval s'aperçut qu'entre les Alpes et lui il y avait xm
tfi ËOÎ APépi lâ7
chignon du pins beau ronge ; il aimait mieux les cheveux blonds, mais il prit galamment son parti.
— Bénie soit sa Majesté le Hasard! s'écria Mme Véretz. Vous êtes» mon prisonnier, monsieur le marquis ; rendez-vous à discrétion.
Il lui offrit son bras en lui disant :
—•Mon geôlier me plait beaucoup, chère madame.
— Je vous dispense d'être galant, réponditelle. Je vous demande seulement de me parler à cœur ouvert, si toutefois c'est une chose à demander à un diplomate. Voyons, voulez- vous être sincère ? ** •'^^1
— Je le serai autant qu'Amen-Heb, surnommé le Yéridique, lui dit-il, intendant des troupeaux d'Ammon et grammate principal |
— Convenez d'abord que j'ai le droit de vous questionner. Votre conduite à notre égard n'attelle pas été singulière ? Depuis le jour oh M. de Penneville vous a présenté à nous,.vous avez pris à tâche de nous éviter, de nous fuir.
— Oh! croyez, madame M. ^
i— En vérité, qu'avons-nous bien pu vous
1^8 tR BOI APiPI
faire ? Yoiis avez sûrement deconvôrt qne je suis ane aotte. ' '
— Chère madame^ dès la première minate où j*ai en rhonnenr de tous voir, je vous ai tenue pour une femme de beaucoup d'esprit, et je ne m'en dédis pas. *
— En ce cas, est-ce ma fille qui a eu le mal- Leur de vous déplaire ? ^
— Yotre fille ! s'écria le marquis. Serais-je assez maudit de Dieu et des hommes ! Mais elle est adorable votre fille.
— C'est le mot de la lettre, pensa Mme Yéretz; il a raison de s'y tenir.
Puis elle reprit :
— Monsieur le marquis, quel est donc ce mystère?
— Eh ! madame, lui dit-il en la regardant de travers, tous êtes une femme très fine, et tous vivez avec des gens qui déchiffirent des hiéroglyphe& Je cndns bien que vous ne m'ayez deviné.
— Yous vous faites une idée exagérée de ma clairvoyance ; je n'ai rien deviné du toui Yoyons, serait-il vrai, comme le prétend M. de Penneville que vous ayez un secret? ^ :«
— Est-ce que par hasard mon neveu Taurait pénétré, ce secret? Vous m'épouvantez ; il est le dernier homme à qui j'oserais faire mes confessions I
— Je le crois sans peine, pensa-t-elle. Nous tenons le lièvre par les oreilles.
— Elle pressa doucement le bras du marquis et lui dit :
— Décidément je ne vous comprends pas, et j'ai la passion de comprendre. Vous ne voulez me le révéler ce terrible secret ?
— Jamais, madame, jamais. Je n'ai pas encore perdu le respect de mes cheveux blancs, ils me font peur; voulez-vous que JQ les couvre d'un ineffaçable ridicule ?
— Vous êtes seul à vous apercevoir qu'ils sont blancs, dit-elle en lui jetant une œillade des plus encourageantes.
— Et puis, reprit-il, vous me trahiriez auprès d'Horace. C'est la première fois qu'un oncle a tremblé devant son neveu.
« Il y faut renoncer, se dit Mme Véretz avec quelque dépit ; ses cheveux blancs et son neveu le gênent. Il ne parlera pas avant que l'autre ait quitté la place. »
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Après une panse :
— Monsieur le marquis, si tous aviez été moins avare de vos visites, vous nous auriez fait à la fois honneur et plaisir, car il me tardait de vous voir pour vous entretenir d'une inquiétude qui me travaille. J'ai mon secret, moi aussi, et je désirais vous le confier. Oui, depuis quelques jours j'ai l'esprit fort troublé. M. de Penneville, qui a la fâcheuse habitude de tout dire...
— Très fâcheuse en effet, madame, je la lui ai souvent reprochée.
— Sans le corriger, poursuivit-elle, puisqu'il nous a rapporté une conversation qu'il avait eue avec vous, sans nous taire aucun des scrupules qui vous sont venus au sujet de son mariage.
— Je le reconnais bien là, le malheureux, fit le marquis.
— Cela m'a donné beaucoup à penser, et je suis obligée de rendre hommage à votre haute raison. Je dois passer condamnation, je m'étais cruellement abusée. Il n'y a pas entre ces jeunes gens cette harmonie des caractères et des goûts qui est la première condition du bonheur.
— Que j'ai de plaisir à vous entendre I s'écria»
L£ fiOI APÉPI lâl
t-il. L'harmonie des goûts, c'est là le point; encore n'est-ce pas assez. Dans les yaes de la Providence et dans les miennes, le mariage doit être une société d'admiration mntaelle. Or il est Tenu à ma connaissance... Oui, clière madame, je connais une femme du plus rare mérite. Elle a publié d'admirables sonnets, que lui envierait Pétrarque, s'il était encore de ce monde, et un traité sur les devoirs et les vertus de la femme que Fénelon consentirait à signer, si Bossuet ne lui en disputait l'honnneur... M'écoutez-vous?... "Elle a fait don de ces précieux volumes à un homme qui prétend l'aimer ; l'infortuné n'a pu les lire jusqu'au bout. Que dis-je ? je les ai vus, ces deux volumes ; l'un n'est coupé qu'à moitié, l'autre est encore vierge, absolument vierge... Le plus beau de l'affaire est que le pauvre garçon s'imagine qu'il les a lus, et il est prêt à jurer qu'il les admire... Mais n'allez pas conter mon historiette à Mme Corneuil.
— Quand Mme Corneuil, ce qui ne peut manquer d'arriver un jour ou l'autre, répondit-elle en souriant, publiera un livre sur les devoirs des mères, soyez sûre qu'elle comptera l'indiscrétion
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au nombre de lears vertus. Hélas I oui, les mères sont quelquefois tenues d'être indiscrètes, et l'historiette que vous m'avez contée est bien propre à éclairer ma fille sur ses sentiments et sur ceux qu'on affecte d'avoir pour elle. Au surplus, je dois vous confesser qu'elle-même...
— Parlez, madame, parlez. Vous devez, ditesvous, me confesser qu'elle-même...
— Oh! ma fille est une âme profonde qui renferme ses sentiments. Mais, depuis quelque temps, je la vois pensive, soucieuse, presque triste, et je me demande si elle n'a pas fait^ elle aussi, ses réflexions.
Le marquis lâcha le bras de Mme Yérelz pour s^essuyer le front avec son mouchoir. Il y a dans ce monde des sueurs de joie.
a Ah 1 tu jubiles, mon bonhomme, se disait intérieurement Mme Yéretz, et tu me penses plus à tes cheveux blancs... Voyons si tu vas parler. »
Le marquis ne parla, pas. On eut dit que son allégresse lui faisait oublier oii il était et avec qui. Il finit pourtant par s'en souvenir. Il s'empara de la main de Mme Véretz et la porta presque amoureusement à ses lèvres, si bien qu'elle crut à
une méprise, i'ais, après quelques instauts de méditation :
— Madame, lui dit-il, ce qu'il y a de plus difficile au monde, c'est de perdre son chien.
Elle se mit à rire et lui répondit :
— Je vous avais prévenu que je vous demanderais un conseil.
— Chère madame, répliqua-t-il, dans tous les hommes qui se mêlent d'écrire, il y a une passion plus forte et qui a la vie plus dure que l'amour : c'est l'amour-propre, et, pour taer l'amoureux, il suffit quelquefois d'égratigner l'auteur avec la pointe d'une épingle.
— Nous sommes faits pour causer ensemble, lui dit-elle ; nous nous comprenons à demi-mot Mais, je vous prie, monsieur le marquis, si l'épingle produit cet effet miraculeux, me direz-vous votre secret ?
— Non, madame, mais je vous l'écrirai.
— Voilà qui est bien entendu, répondit-elle en lui tendant ses deux mains, qu'il serra dans les siennes avec une reconnaissance convulsive.
Après quoi elle reprit le chemin de la pension Yallaud en se disant ;
d Cet homme est le gendre idéal, celai de mes rêves. »
Vï
EPUIS vingt minutes bien comptées, il lisait. On Técoutait ou l'on paraissait "^^ l'écouter. Le joli salon du chalet était situé au rez-de-chaussée, et, la soirée étant tiède, on avait laissé la fenêtre ouverte. S'il y avait eu des passants, le bruit de leurs pas aurait pu le déranger ; mais, grâce à Dieu, il ne passait personne. Jacquot et sa trompette s'étaient retirés dans leur mansarde où ils dormaient paisiblement dans les bras l'un de l'autre. Les oiseaux du parc étaient convenus de se taire pour pouvoir mieux l'entendre, sans perdre un mot ; il est vrai qu'on était dans la saison où ils ne chantent pas.
Du sein des demeures éthérées, les étoiles, ces habitantes de l'éternel silence, lui jetaient un regard ami. Il lisait avec dignité, avec feu, avec conviction, mais avec modestie. De temps à autre, il s'arrêtait pour dire :
— Trouvez- VOUS que j'aille trop vite ? Dans mon enfance, on me reprochait de bredouiller. Avez- vous de la peine à me suivre ? Voulez- vous que je recommence ? Tous allez me demander mes preuves ; attendez, je les fournis plus loin. Si vous avez quelque observation à me faire, ne vous gênez pas, je vous en serai fort obligé.
Mais on avait garde de lui adresser aucune observation et personne ne le conjura de recommencer.
Nous avons dit qu'il avait la précieuse faculté de combiner ses sensations, ce qui lui permettait de se procurer plusieurs plaisirs à la fois, et tous ces plaisirs divers n'en faisaient qu'un. Par la croisée entre-bâillée pénétrait dans le salon une exquise senteur de troène fleuri II respirait avec volupté ce parfum, et, bien qu'il fût très appliqué à sa lecture, il contemplait par instants les étoiles, et il pensait à deux beaux yeux brans, mêlés de fauve, plus doux à regarder que tous les astres du ciel. Ces yeux si doux, il ne les voyait pas; Mme Corneuil s'était assise à l'écart sur un divan moelleux, et l'importune clarté de la lampe n'arrivait pas jusqu'à elle. A demi couchée etmuette.
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elle était tout oreilles ; Tombre est favora. lo liu recneillement. Je ne voudrais point jurer cependant qu'elle n'eût pas quelques distractions ; peut-être pensait-elle par intervalles à deux volumes qui n'avaient pas été coupés, Mme Yéretz était assise à son tambour, en face du lecteur, à qui, tout en brodant, elle adressait de petits signes de tête approbatifs. Son sourire et le pétillement de ses yeux verts exprimaient assez le vif intérêt qu'elle portait aux Hjcsos, à moins que ce sourire ne voulût dire simplement :
a Dieu soit loué, mon cher monsieur, l'habitude rend tout supportable. »
Il lisait, tournant les feuillets à regret, car il se sentait si heureux quil souhaitait que son bonheur et sa lecture ne prissent jamais fin. Avant qu'il commençât, une main délicate, qu'il aurait voulu toujours garder dans la sienne, avait placé devant lui un grand verre d'eau sucrée. Il y trempa ses lèvres, toussa pour s'édaircir la voix, puis reprit en ces termes.
a Nous avons démontré que l'histoire de Joseph, fils de Jacob, telle qu'elle est contenue dans les chapitres xxxix et suivants de hi Genèse^
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présente un caractère manifeste d'authenticité. Les noms propres, si importants en de pareilles matières, en font foi. Gomme chacun sait, l'officier de Pharaon, chef de ses gardes ou de ses eunuques, qui avait acheté Joseph aux Ismaélites, et avec la femme duquel il eut cette déplorable aventure d'où il ne réussit à se tirer qu'en lui laissant son manteau, s'appelait Potiphar, et Potiphar n'est pas autre chose que Pet-Phra, qui signifie consacré à Eâ ou au dieu solaîi-e. Joseph reçut du Pharaon le titre de Zphanatpaneach, qu'il faut traduire par Zpent-Pouch ; or Zpent-Pouch veut dire créateur de la vie, ce qui prouve assez la gratitude que les Égyptiens gardaient à Joseph pour avoir pourvu à leur sub* sis tance pendant la famine. On lui donna eu mariage la fille d'un prêtre de Ou ou Annu,.. d
Ici, il se tourna vers Mme Véreta pour lui dire :
— Est-il besoin de vous expliquer que On ou Annu est la ville du soleil, ou Héliopolis ?
— Me feriez-vous ce cruel aflEront ? lui répondit-elle.
« On lui donna donc en mariage, reprit-il, la
fille d'an prêtre de On ou Anna, laquelle s'appelait Asnathj mot qui s'explique par As-Neith et qui témoigne qu'elle était consacrée à la mère du soleil. Après cela, il ne nous reste plus qu'une cliose à démontrer, à savoir que le Pharaon sous le règne duquel Joseph arriva en Egypte était bien le roi des Hycsos, Apépi. »
— Nous y voilà donc enfin, s'écria joyeusement Mme Yéretz. J'ai toujours aimé cet Apépi sans le connaître.
— Oh ! je ne prétends pas le surfaire, répondit-il, et je n'oserais pas affirmer qu'il fût précisément aimable ; mais c'était un homme de mérite, et vous verrez qu'il est digne en quelque mesure de la considération que vous voulez bien lui témoigner. Je ne vous dirai pas non plus qu'il fût beau, mais sa figure avait du caractère. Vous me demanderez comment je le sais. U y a, madame, au musée du Louvre, dans l'armoire A de la salle historique, une figurine un peu fruste en basalte vert où l'on avait cru reconnaître le meilleur style saïte. Malheureusement, les cartouches ont disparu. Madame, j'ai les plus sérieuses raisons de penser que cette précieuse
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statuette n*est pas du tout saite, que c'est le portrait d'un roi pasteur, et que ce roi pasteur était Apépi. Ainsi vous voyez...
Il porta de nouveau le verre à ses lèvres, avala une seconde gorgée avec méthode, comme il faisait tout ; puis, poursuivant sa lecture :
« A cet effet, nous sommes obligés de reprendre les choses de plus haut. Ce fut vers l'année 1830 avant l'ère chrétienne que les souverains de la dvnastie thébaine commencèrent à se soulever contre les Hycsos. Après une longue et pénible lutte, où ils connurent toutes les vicissitudes de la fortune, ils refoulèrent les Pasteurs dans la basse Egypte. Plus d'un siècle après, le roi Baskenen était assis sur le trene de Thèbes, et il est fait mention de lui dans un papyrus du Musée biitannique, dont l'importance ne peut échapper à personne. — Il arriva, est-il écrit dans ce papyrus, que la terre d'Egypte devint la propriété des méchants, et il n'y avait pas alors un roi doué de la vie, du salut et de la force. Mais voici, le roi Babkenen apparut, doué de la force, du salut et de la vie, et il régnait sur le pays du midi Les méchants étaient dans la forteresse du soleil, et
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tout le pays était soumis à des corvées et à des ixibuts. Le roi des méchants s'appelait Apépi, et il choisit pour son seigneur, — c'est toujours le papyrus qui parle, — le dieu Sutech, c'est-à-dire le dieu Set, qui n'est autre que le dieu Typhon, génie du mal.
— Il est certain, interrompit Mme Véretz, que Sutech, Set, Typhon.,. Quand on y regarde de près, cela se ressemble fort.
— Oh! de grâce, chère madame, lui dit-il, nous touchons au point capital.
Et il reprit :
« Il lui bâtit un temple en solide maçonnerie, et il ne servit aucun des autres dieux qui étaient en Egypte. Voilà ce que nous apprend le papyrus, et cet important document prouve:
1® que les rois pasteurs avaient établi leur résidence dans le Delta ; 2"^ qu'ils tenaient sous leur domination toute la basse Egypte ; 3® qu'Apépi... »
En ce moment, il s'avisa qu'il n'avait pas entendu depuis longtemps cette voix adorée, qui chantait si bien la chauson de Mignon, et s'étant tourné du côté du divau, il dit:
— On l'appelle aussi Apophis, mais Apépi
LÉ Itoï AI»^Î '
est le vrai nom. Lequel des deux préférez- vons^, Hortense ?
Hortense ne répondit pas ; pent-etre l'émotion du récit lui ayasit-elle coupé la parole.
— Apophis ou Apépi, lui cria Mme Yéretz.
Choisis hardiment M. de Penneville s'en remet à ta discrétion.
Hélas! elle ne répondit pas davantage.
Horace tressaillit ; il sentit courir dans tout son corps un long frisson, qui était un avertissement de sa destinée. Il se leva, se saisit de la lampe, marcha précipitamment vers le divan. Ce n'était que trop vrai, et il n'en pouvait douter, Mme Corneuil dormait
Peu s'en fallut qu'il ne laissât échapper de sa main cette lampe, qui éclairait son désastre. Il la posa sur un guéridon.
— Dieu, quel sommeil ! s'écria Mme Véretz.
Ne seriez- vous pas un peu magnétiseur ?
Elle faisait un mouvement pour réveiller sa fille; il l'en empêcha en lui disant avec un ricanement amer:
— Oh ! je vous en prie, respectez son repos.
On aurait tort d'imaginer qu'il ne souffrait
que dans sou amour-propre d'auteur et de lecteur. Un jour s'était fait en lui : il venait de comprendre subitement que depuis plusieurs mois il s'était trompé ou laissé tromper. Immobile et tout d'une pièce^ il contemplait d'un œil dur, fixe, perçant, le visage de la belle endormie, dont la pose était coquette, car elle savait dormir. Bien n'était plus cliarmant que le désordre de ses beaux cheveux, dont une boucle pendait le long de sa joue. Ses lèvres ébauchaient un demisourire ; il est probable qu'elle faisait un rêve heureux ; elle s'était réfugiée dans un monde oîi il n'y a point d'Apépi.
Horace la regardait toujours, et je ne sais quelles écailles tombaient une à une de ses yeux. Si charmante qu'elle fût, de minute en minute il voyait s'évanouir ses grâces, et il fut sur le point de la trouver laide. En vérité, il ne la reconnaissait plus. Le miracle qui s'était fait à Saqqarah, au sortir du tombeau de Ti, venait de se défaire ; il n'y avait plus rien entre cette femme qui dormait et l'Egypte. En quittant le Caire, elle avait emporté dans ses cheveux blonds, dans son sourire, dans son regard, un peu de ce soleil qui
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fait mûrir les dattes, qui réjouit le cœur des lotud, qui amuse par des mirages le^sable jaune du désert et pour lequel l'histoire des Pharaons n*a point de secrets. L'auréole dont elle avait couronné son front venait de s'éteindre en un instant, et il s'aperçut, lui aussi, que ses paupières étaient trop longues, que sa lèvre était trop mince, que ses bras, mollement arrondis, so terminaient par des mains prenantes, qu'il y avait une griffe là-dessous et de petits plis autours do sa bouche comme à ses tempes, et que ces rides naissantes, dont il ne s'était jamais avisé, trahissaient le travail sourd des petites passions, ces inquiétudes delà vanité qui vieillissent les femmes avant le temps. D'où lui venait sa subite clairvoyance ? Il était en colère, et, on a beau dire, les grandes colères sont lumineuses.
Il faut lui pardonner, dit Mme Véretz. Je
l'ai guettée du coin de l'œil ; elle a lutté courageusement ; par malheur, ses nerfs ne sont pas aussi solides que les miens. Vous l'aviez déjà mise à de rudes épreuves ; elle s'en est tirée avec honneur ; mais quoi ! peut-on résister à la longue au plus terrible des ennuis, à l'ennui pharaonique?
Prenez-y garde, mon cher comte. Elle a pour TOUS tant d'estime, tant d'amitié ! Il suffit quelquefois d'un travers pour lasser le cœur d'une femme.
En lui montrant du doigt tour à tour les yeux fermés de sa fille et les soixante-treize feuillets :
— Mon cher comte, il faut choisir entre ceci et cela.
Il l'écoutait en l'observant d'un air hagard, et ses cheveux rouges lui firent horreur.
— En vérité, madame, lui dit-il, il me semble que je commence à vous connaître.
A ces mots, il retourna vers la table, rassembla les feuillets, les enferma dans son portefeuille, mit le portefeuille sous son bras, fit un profond salut et détala.
Comme il contournait le chalet pour gagner la grande allée du parc :
— Tu peux te réveiller, ma chère, dit en riant Mme Véretz. Nous voilà délivrés à jamais du roi Apépi, qui vivait quarante siècles avant Jésus- Christ.
Une tête apparut au-dessus du rebord de la lenêtre^ et une voix cria du dehors :
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— Mettons-en seize, madame, car il faut tou* jours être exact.
Le comte de Penneville rentra chez lai, la mort dans l'âme. Ce qu'il regrettait amèrement, c'était moins une femme qu'un songe. Pendant de longs mois, une chimère avait été la délicieuse compagne de sa vie ; elle ne le quittait pas, elle s'intéressait à tout ce qu'il faisait, elle mangeait et buvait avec lui, elle travaillait avec lui, elle rêvait avec lui ; elle lui parlait, et il lui répondait, et ils se comprenaient à demi-mot ; elle avait une voix qui lui fondait le cœur, elle avait des cheveux blonds qui un jour avait frôlé sa joue, elle avait aussi des lèvres que deux fois les siennes avaient touchées. En y pensant, il lui prit une colère qui fit diversion à sa douleur ; le pauvre et naïf garçon aurait beaucoup donné pour ravoir ses deux baisers.
Cependant il conservait encore un vague espoir.
— Non, cela ne se peut, cela ne se passe pas de la sorte, pensait-iL II est impossible qu'elle m'ait laissé partir ainsi pour toujours. Elle me rappellera, elle est occupée à m'écrire. Avant
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tninnît, Jacqnot viendra, m'apportant une lettre qni expliquera tout
Jacqnot ne vint pas, et bientôt nne horloge voisine sonna minuit. Cette voix lamentable ressemblait à un glas f anèbre ; cette horloge pleurait quelqu'un qui venait de mourir, et Horace reconnut que sa chère compagne, que sa chimère n'était plus de ce monde. Désormais il était seul, et sa solitude l'épouvanta. Il laissa pendre son front sur sa poitrine, de grosses larmes descendirent le long de ses joues.
En relevant la tête, il s'avisa qu'il n'était pas seul, qu'il y avait sur sa table une petite statuette d'un pied de haut, qui le regardait, qu'elle s'appelait Sekhet, la secourable, et qu'elle allongeait vers lui son joli museau de chat, dont le froncement était empreint d'une miséricordieuse bienveillance. Il courut à elle, la prit dans ses mains.
— Ah ! te voilà, lui dit-il ; comment t'avais-je oubliée? Je ne suis pas seul, puisque tu me restes.' Quelqu'un disait ici même que les roses se fanent, que les dieux demeurent. Je t'aime, et nous nous aimerons toujours*
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En parlant ainsi, il caressait sa taille fine, séê hanches arrondies, et il finit par la baiser dévotement snr le front II lui parut que cette bonne petite Sekhet plaignait ses peines, qu'elle était tout émue, tout attendrie, qu'elle avait un bon petit cœur comme une sœur grise ou simplement comme une honnête créature humaine; il lui parut aussi qu'il y avait des larmes dans ses yeux, quoiqu'elle fût déesse, et qu'elle lui rendait son baiser, quoiqu'elle fût en faïence bleue. Il lui parut enfin qu'elle lui disait :
« Tu m'es revenu, je ne te prêterai plus à personne. »
Eh ! bon Dieu, elle l'avait si peu prêté 1 Il se sentit réconforté; il avait purifié son cœur et ses lèvres. Il se planta devant la glace, contempla son image. Il acquit la certitude que le comte Horace avait les yeux un peu rouges et que nonobstant le comte Horace était un homme. Il alla chercher deux grandes malles vides, qu'il avait remisées dans un réduit : il les apporta dans sa chambre l'une après l'autre ; dix minutes plus tard, il était occupé à les remplir.
Le lendemain dans l'après-midi, le Marquis dç
LE ËOI APépî iiê
Miraval, qui par une exception Bingulière n*ayait pas traversé le lac, quoiqu'il fit ce jour-là un vrai temps de demoiselle, reçut à la fois deux lettres» l'une qui fut apportée par le facteur, l'autre que lai remit Jacquot, tout habillé de neul
La première, écrite d'une main ferme et tranquille, était conçue en ces termes :
d Mon cher oncle, la place est libre ; vous pouvez la prendre. Si vous avez des commissions pour Vichy, veuillez, je vous prie, me les adresser à Genève ; j'y coucherai ce soir, et j'en repartirai demain par le train express de trois heures on, pour mieux dire, de trois heures et vingt-cinq minutes. Agréez l'expression de tous les vœux que je fais pour votre bonheur et l'assurance do mon inaltérable affection. »
La seconde, hâtivement gribouillée, contenait ceci:
a Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit vrai; il n'aimait pas ou il aimait bien peu, puisqu'il n'a pu pardonner à la femme qu'il prétendait aimer de s'être assoupie pendant la lecture d'un mémoire sur le roi Apépi* Je vous laisse à deviner ce qu'en a pensé ma fille ; elle a
lèd LE Étot jLphi
toise le personnage, et nne femme n'aime pfns Thomme qu'elle toise. J'apprends qu'il se met en route à l'instant; vous n'avez donc plus à craindre mes indiscrétions. Bien ne vous empêche désormais de m'écrire votre secret, ou plutôt faites mieux, venez nous le dire ce soir en dînant avec nous. »
Jacquot rapporta à Mme Yéretz la réponse que voici :
(( Chère madame, il faut donc vous le révéler, ce terrible secret ! J'ai une passion déplorable, que je cache avec grand soin, par respect pour mes cheveux blancs ; ceux de mes amis qui la connaissent m'en ont cruellement plaisanté. Je vous l'avoue en rougissant, j'adore la pêche à la ligne. Quand Mme de Penneville m'envoyait à Lausanne pour y traiter une affaire de famille, je me consolai de ce dérangement, en me disant : Lausanne est près d'un lac, je pécherai. Mon premier soin en arrivant fut de me procurer des lignes et tout l'attirail nécessaire. Je n'osais pas pêcher dans votre voisinage, craignant d'être surpris et que mon neveu se moquât de moi. Je jn'informai; on m'assura qu'il se trouvait en
LE ftûî Apipt Ui
Ôayoie, près d'Évian, nn joli petit parage très poissonneux. Il y a une auberge sur la côte ; j'y louai une chambre, où j'installai mes engins, et chaque matin je traversais le lac pour aller satisfaire ma passion. Puisque je vous ai promis d'être véridique comme Amen-Heb, grammate principal, voyez un peu à quoi m'entraîne cette fureur. Je quittai Lausanne pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher du poisson ; j'oubliai si bien l'affaire qui m'avait amené que j'allai voir deux fois seulement mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il pleuvait, parce que ces jours-là on ne pèche pas ; enfin je refusai deux invitations à déjeuner des plus attrayantes, parce qu'en m'y rendant je me serais privé pendant deux journées entières du plaisir de pêcher. Ce qui est lamentable, c'est que malgré mes soins, mon attention, ma persévérance, je ne prenais rien, hormis quelques misérables goujons. Je me disais : C'en est trop, partons. Et je no partais pas. En débarquant à Lausanne, je croyais encore au poisson, je n'y crois plus, et c*est ainsi que nos illusions s'en vont avec nos (innées, nous <)u semons notre route. Toutefois,
Ui Le bol à^ht
je ne sais par quel miracle j'ai réussi ayant-hier k prendre une anguille de fort jolie taille, qui est Tenue obligeamment mordre à mon hameçon, et là-dessus je pars. ^ L'honneur de mes cheveux blancs est saul
a Yeuillez, chère madame, présenter à votre adorable fille et agréer pour vous-même les' compliments empressés et respectueux du marquis de Miraval. »
Nous renonçons à décrire la figure qu'avait
Mme Yéretz en prenant connaissance de cette
réponse, l'embarras vraiment cruel qu'elle éprouva à la communiquer à sa fille, et la scène véritablement épouvantable que lui fit cet ange adoré. Mme Comeuil est moins à plaindre que sa mère, puisque dans son désastre elle a du moins la ressource de soulager son cœur par les reproches les plus véhéments, par les récriminations les plus virulentes, par des exclamations comme
celle-ci :
ce N'est-ce pas toi qui es la cause de tout ? » On raconte qu'il y a eu dans ce siècle une reine très intelligente, très éclairéci pleine de bons sentiments, qui excerçait une grande et
Le fiOl APÛPÎ léâ
légitime influence dans les affaires de l'Étai Le roi son époux aimait à prendre ses conseils et s'en trouvait bien. Malheureusement, il lui arriva un jour de se tromper, et le sort de toute une vie se décide souvent en une minute. De ce moment, elle ne fut plus consultée ; les gens qu'elle recommandait n'étaient plus agréés; son auguste époux disait : c( Tout ce monde m'est suspect, ce sont les amis de ma femme. » Pour s'être trompée une fois, Mme Véretz a perdu toute son influence, tout son crédit Sa fille lui rappellera éternellement qu'un jour elle lui a fait lâcher la proie pour courir après une ombre en cheveux blancs.
Quand le comte Horace de Penneville se présenta à la gare de Genève, impatient de s'embarquer dans le train qui part non à trois heures, mais à trois heures et vingt-cinq minutes de l'après midi, son étonnement fut grand d'apercevoir à l'un des coins du wagon oh le hasard le fit monter le marquis de Miraval, son grand-oncle, qui, tout en l'aidant à caser convenablement sous
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les banquettes et dans le filet ses innombrables petits paquets, lui dit :
— J'ai réfléchi, mon fils ; il faut se défier des femmes qui tour à tour aiment Apépi et ne l'aiment plus.
Page. Lino. ^
1. — 4. Vichy. Département of Allier, about half-way between Paris and Marseille. Famous watering place.