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LES AFFAMÉS Très bien!... Bravo !.…
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MASSUE
Crie plus fort!
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ESTOMACREUX, haussant la voix.
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Au nom de tous les Bourdes, je vous demande
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des explications. Bref,quand mangerons-nous.. ?
Je vous somme de répondre!.…
La foule des Affamés se creuse de remous tumultueux et bruyants, dans l'effort de s'approcher du perron.…. Cependant l’Idiot a grimpé sur le tronc d'un arbre mort.
LES AFFAMÉS, l’apercevant tout à coup, se ruent en masse contre le tronc et le secouent sans le renverser. Descends de là, vieux mufle inutile !.…. Silence! Estomacreux va parler aux Marmitons.
L’'IDIOT, d'une voix inspirée, mais très calme, sur le tumulte des Bourdes.
Oh ! ce n’est point des viandes rouges et du pain, qu'il vous faut, mais des Etoiles, des Etoiles moel- |
leuses de miel et d’or pour vos lèvres!
MASSUE, en grommelant.
Descends de là!
L'IDIOT
Oh! mes pauvres amis... vous ne COMprenez donc pas? Ge sont des Idées que je vous offre... des Idées vêtues d'images et de symboles. car, vOyezvous, les Idées ne peuvent pas se promener toutes nues sur le monde... Il leur faut même de beaux habits de lumière, coupés avec une élégante précision! .… Elles ne vous ressemblent guère, mes chers Bourdes.. Tandis que vous chancelez comme desi ivrognes fourbus, les Idées, mes Idées dansent voi luptueusement sur les cimes de la terre, comme desi
héros après la bataille! Les voyez-vous ?...Comprenez-vous?.. Non! Oh que je suis malheureux! Je sais bien que vous leur souhaitez des blouses pareilles aux vôtres... des sacs percés bons pour un hydropique ou un squelette !... et je ne suis pour vous qu'un metteur en scène de marionnettes... Vous n’avez pas tort... Rien à faire! Mais, mon pauvre cœur se déchire, car je vous aime de toutes mes entrailles.Mon cœur est un océan de larmes... Mon cœur est un nuage déchiré de passion qui crève sur vous sans vous rafraîchir et sans vous abreuver.. Je voudrais tant pleurer avec vous, sur vous, sur mOn pauvre amour inulile!…
ESTOMACREUX, furieux.
C'était bien la peine de nous débarrasser des femmes pour écouter les caquets des poètes! peuh!.…..
L’IDIOT, haussant la voix.
Je vous invoque et vous embrasse, Ô grand peuple tumultueux des Bourdes! Je vous aime à l’égal du vent pirate, toujours en selle, chevauchant les nuages ! Et j'aime moins que vous la grande mer révolutionnaire, la mer dévoreuse de navires, qui sursaute dans Îles golfes,en proie aux cauchemars, sous l’obsession des astres! O Bourdes, vous tombez parfois des branches de la vie, sans le vouloir, comme des fruits, et je vous aime ainsi! Mon cœur vous caresse voluptueusement, car vous êtes semblables aux bêtes malfaisantes, qui minent
sourdement les chênes gigantesques dont les feuillages sont de frais berceaux d’étoiles! Venez donc sous le vaste toit de mon âme! Je vous abriterai comme le pauvre Morne, ce chien galeux et borgne et tout perclus, qui me suivait partout, sous les vrilles glacées de l’hiver funéraire... Oh! combien
j'ai pleuré d'amour et de tristesse, tout en soignant &
les ulcères de son dos! Mais elle ne savait pas me remercier, la pauvre bête, tant ses prunelles percées crevaient inconsciemment le sang haineux et la sanie féroce... comme vous, Ô mes Bourdes! Car vous ne savez pas me remercier |
ESTOMACREUX
Tais-toi donc, vil estomac! Ne lécoutez pas. Il vous traite de chien galeux !
L'IDIOT, aux Bourdes attentifs.
Un soir d'hiver, après avoir longtemps pansé et rafraîchi ses plaies, une à une, je le sentis râler affreusement, sous les doigts blancs et cliquetants dela Mort, qui lui soufflait de l'ombre verte et de la neige en plein museau. La nuit tombait sur la campagne mortuaire. Et Morne agonisait. Oh!
combien tendrement j’embrassais toutes ses plaies, en gueltant dans ses yeux une lueur lointaine de tendresse! Etje criai, dans les ténèbres : « Etoiles tutélaires, réchauffez-le! Etoiles, vous voyez bien qu'il va mourir, mon pauvre Morne! Oh! faites qu’il me regarde avec douceur, un instant, avant
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de s’éteindre! » Et tout à coup, voilà, sa queue frétille lentement !..…. C'était sa bénédiction !.. Toute la bonté du ciel, savez-vous, toutes les caresses passionnées que les Anges traînent éperdûment sur la chevelure des comètes... Tous les parfums des Paradis en fleurs inondèrent mon âme et consumèrent mes moelles... Mon cœur fut pris de vertige!.. Entre mes bras, comme un enfant, comprenez-vous! je serrai son cadavre fragile et je léchai son dos avec ma langue, et Je mangeai à pleines lèvres ses yeux lamentables, à force de baisers. ({l s'arrête, suffoqué de sanglots.) Pauvre Morne! Je ne suis qu’un idiot à vos yeux! et vous ne me comprenez pas! Je ne sais pas préparer une sauce. J’y pleurerais dedans !
ESTOMACREUX Tais-toi donc, Estomac étroit!
L’'IDIOT
Vrai, j'ai l'estomac si étroit qu’une fleur, une larme suffit pour le combler ! Mais — en revanche (cessant de pleurer et haussant la voix orqueilleusement il brandit son épée brisée contre Estomacreux)— mon cœur est puissant et profond comme l'océan! Or je veux vous ravir à la terre! malgré vous... contre vous! J’ai une épée, l'épée de mes batailles livrées à l’Inconnu, à travers les temps, de métamorphose en métamorphose! Je ne pleure que pour désaltérer mon cœur ! Je suis venu
du ciel, porteur de feu astral, et je suis, parmi vos estomacs impurs, une Jdée vagabonde et guerrière!... un Saint! un interprète du Divin.
LE PÈRE BEDAINE, se réveillant.
C’est un blasphème, une ignominie.. Il n’y a de saint que moi dans le royaume des Bourdes !
ESTOMACREUX
Oui, c'est un impie..…. Il insulte la religion de nos estomacs !... Assommons-le !.….
LE ROI BOMBANCE, sommeillant,.
Oui, oui, qu'on l’embroche.., c’est un impie !.… Il s'endort de nouveau.
L'IDIOT, continuant, impassible.
Nous sommes quelques-uns choisis parmi les choisis, des Saints debout sur les cimes du monde et nous communions, entre nous, par nos pensées qui vivent, immortelles ! (Après une pause.) O ma cithare, gonfle-toi d'ivresse sonore et chante comme autrefois... Bondis en avant, en raidissant tes muscles d’or crispés de désir ; bondis en avant, saute très haut, très loin, et retombe sur les pieds Joints de tes accords... Oh! que je puisse voir passer ta chevelure braisillante de mélodies, à travers les nuages, sur la cime idéale du monde, parmi les étoiles en foule, ameutées pour t’entendre!
Je t’impose le silence... Bourdes, renversez l’ar- F
CERN ÉD ÉRS CRE RDS
bre, et massacrez cet estomac pourri !.… (Les Affamés se ruent sur l'arbre qui tremble, mais ne tombe pas.) Attrape ceci.
Il lui lance une écuelle qui le frappe au front et l’ensanglante,
L’'IDIOT, brandissant très haut son tronçon d’épée. Avec cette épée, cette seule épée... même pas une épée... un tronçon... une arête de poisson.
et que vous appelleriez une scie... (D'une voix tonnante.) Avec cette épée !.….,
LES AFFAMÉS Voilà ! Regardez là-haut, entre les créneaux! Ce sont les Marmitons! (On voit courir des silhouettes auxaquets derrière les créneaux.)Scions l’arbre!…
Que l’on porte une arbalète pour tuer ce corbeau de malheur!
L'IDIOT
Avec cetle épée, je suis invincible et je méprise tous les obstacles. (A ce moment, le soleil levant illumine le haut de la scène et fait resplendir le tronçon d'épée brandi par l’Idiot.) Toutes les barrières du monde, je les dresse à ma volonté, à ma guise pour les renverser d’un souffle !.…. J’enjambe mes ennemis et je leur impose d'innombrables saute-moutons avant de les immoler !... Je me hisse, comme un ver, sur la paroi lisse des falaises. Ah! que je puisse atteindre cette arête sublime, et je saurai bien m’y suspendre avec mes dents, pour
reposer mes mains broyées et rognées par des efforts terribles !.. C’est ainsi que je grimpe chaque soir au Manoir de l’Impossible.
VERMICELLE, voyant Estomacreux et Massue qui se dirigent vers le Château,
Ecoutez-le ! C’estunbateleur bien amusant! Vous
allez voir ! Il s’apprête à danser sur la corde. L'IDIOT
J'ai vécu cent ans, au Manoir de l’Impossible ; cent ans avant d'atteindre au continent des Bourdes !.…. C’est un palais aux mille portes d’airain rouge qui tonnent d'heure en heure comme des marteaux sur l’enclume, mâchant et pilant le silence éternel! C’est un palais orgueilleusement cramponné au bout d’un promontoire maudit ! Ses tourelles véhémentes toutes chevelues d'étoiles sont couchées à la renverse, comme des têtes épouvantées.. et néanmoins le Manoir brave héroïquement face à face l'Océan illimité, et les Soleils déments qui, tous les soirs, le menacent d’un grand geste rouge avant de quitter lhorizon !... Durant la nuit, le palais boit, à pleine gorge profonde de tous ses souterrains, par ses mille et mille fenêtres gloutonnes la plénitude furibonde de l'Océan avec ses lourds ricanements et ses sanglots tonnants |. Parfois, d’un coup de reins, l'Océan, soulève jusqu’au ciel son dos crénelé de camaléon colossal, tout ruisselant de braises violettes;
puis il développe monstrueusement son cou et son mufle de fumée dans la hauteur de la tourelle suprême, et plaque enfin un grand baiser noirâtre sur la sublime vitre d’or en le flicflac rebondissant de ses lèvres épaisses !... C’est ainsi que châque nuit l'Océan s’empare du Manoir, ondoyant lourdement son ventre multiforme de cétacé dans la profondeur retentissante des salles immensurables !... Là, par les soirs d’été, élargis par mes désirs gesticulants, j'ai vu sous des plafonds vibrants passer d'innombrables fantômes féminins plus légers et plus enveloppants qu’un parfum, puis lentement s’évader dans l’enfilade crépusculaire des couloirs !.. Elles passaient comme des mélodies nostalgiques! C’est Ià que j’ai désaltéré mon âme sur la bouche assouvissante de l’Intangible !.. Elle est là, les bras tendus depuis toujours, mon esclave souveraine... Je suis donc l'élu du Destin, le seul maître du monde !…
ESTOMACREUX Il est fou !... Donnez-luides graines d’ellébore!.… IT se déclare le maître du monde !... C’est un prétendant au trône des Bourdes !... Assommez-le à coups de pierres. Tais-toi, je dois parler!
Tourte, Syphon, Béchamel apparais-
sent un instant à un vitrage rouge, et disparaissent,
LES AFFAMÉS Parle donc, Estomacreux!..,
L’IDIOT, continuant,
Je suis le maître du monde! Je suis l’élu duciel! Je suis le Roi des Rois de par l’incantation de mon verbe, de par mon souffle inspiré qui féconde l’espace ! Soleil, je suis ton maître !
À ce moment précis, le soleil investit l’Idiot d’une gloire dorée. La foule, frap pée par la coïncidence bizarre, crie d'admiration et applaudit.
LES AFFAMÉS
Ah!... C'est un mage! C’estun jongleur ! Comme il est drôle, écoutons-le !
L'IDIOT Vous applaudissez le soleil? Tant mieux! Cela prouve que j'ai pu distraire et enchanter vos esto-
macs. Ecoutez-moi donc, car je puis vous rendre heureux !
LES AFFAMÉS
Parle ! Parle ! Nous t’écoutons en silence !
L'IDIOT
Eh bien, répondez-moi! Où sont vos épouses ?
Oùsont vos compagnes tristes, usées, rachitiques, et leur visage couleur d’eau qui s’ennuie, et leurs rides creusées par la pluie des années ? Où sontelles ? Filées 7... Tant mieux, car vous avez bien mieux qu’elles, dans les bahuts de vos mémoires ! Vous avez tous une souple jeune femme qui vient visiter vos rêves et baigner de tendresse vos corps
broyés par le sommeil! Vous l’avez tous !.… Certes, vous avez senti ses lèvres guérissantes rafraîchir de baisers vos paupières brülées. Votre cœur a pris l’essor, sous son haleine printanière,et, certes, vous n'avez plus dormi de la nuit, tant votre amour incendiait les ténèbres !
LES AFFAMÉS, haletant d'angoisse.
Oui, nous l’avons connue, mais où est-elle ?
L'IDIOT Et bien-moi, moi, je vous conduirai vers elle! Fa: haut, bien loin, au Manoir de Impossible !
Une longue pause, durant laquelle le Roi, Bedaine, les Vassaux et toute leur suite ronflent bruyamment sur tous les tons au beau milieu des affamés figés d'angoisse et d’extase.
Holà ! mes ennemis, vous tous qui me barrez la route, vous pouvez bien raffermir vos muscles par des onguents précieux ! Voici, j'embouche mon cor de guerre et je chante vos rouges funérailles! Nul ne pourra braver mon assaut formidable et mon véhément courage !.…
L’Intangible m'attend! Vite, décampez, Eunuques ténébreux !... À vous, je frappe !... Mon épée fait voler en éclats une tête glorieuse !.…. Accourez donc en foule... cent, mille... à volonté! Frappez!... Ma cuirasse est brisée! Qu'importe ? Je suis dur à tuer, et voilà vos légions réduites de moitié ! Coupezmoi le corps en deux... mais gare à VOUS, car mon
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qe
coup d'épée est infaillible ! Vous me tranchez la jambe... un bras ! Prenez donc l’autre aussi !. Mon ventre est déchiré rouge comme la nappe souillée d’une orgie ! Loin de moi ce torchon écarlate!.. Mon cœur est plus vivant que jamais!. À la rescousse donc, vieux Eunuques épuisés?.. Ma tête est ‘encore à moi! Je n’y tiens pas, car elle m'attache à la terre de tout son poids... tant elle est plombée de sagesse ancestrale. Goupez-la donc!.. Merci! Tiens... comme elle s’en va versle zénith, soutirée par un fil invisible! J'ai encore mes deux lèvres éclatantes de chaleur vermeille et mon bras infatigable!.… Cela suffitl... En marche!. point de repos! Eunuquesténébreux, gardiens de l’Intangible !.… Croyez-vous m'empêcher d'atteindre aux
tourelles suprêmes! Voici, mes lèvres vous inondent
d’un sang haineux plus brûlant que lalave!...Garezvous ! Ma bouche est la crevasse d’un volcan !... Ne sentez-vous pas sur vos visages passer mon haleine assoupissante qui lentement écrase vos paupières, et engourdit vos grands corps musclés de haine et tatoués de sang ? Mes lèvres écarlates bourdonneront fougueusement, en s'engouffrant dans les orbites de vos casques, et viendront butiner le miel noir de vos prunelles, avec délices. Eunuques ténébreux gardiens de l'Intangible !.… ESTOMACREUX, aux affamés attentifs,
Imbéciles ! Estomacs étroits! Intestins inodores!
vous êles indignes du Festin sublime, car vous
voilà à la merci du premier phraseur, qui se moque de votre niaiserie!
VERMICELLE
Laissez-moi donc écouter l’Idiot.…. il est vraiment très amusant!
ESTOMACREUX
Pas moyen de raisonner ces pauvres estomacs aplatis !
Il s’en va rôder le long des murs du château.
L'IDIOT
Me voilà enfin devant la porte du manoir...
Encore un ennemi à vaincre, le plus puissant, l’Eunuque à taille colossale, dont les bras sont armés de glaive et de massue!..
Bourdes, mes Bourdes, écoutez donc le discours subtil que j’adresse à ce gardien! Te voilà seul, devant moi, seul debout, parmi la moisson fauchée de tes frères d'armes! Te voilà formidable dans ta carapace de fer et tu me barres la route !.…. Mais je sais que tutrembles en voyant bondir autour de toi mon bras menaçant, ce serpent rouge que je suis devenu! Tes moelles sont glacées d’effroi! C’est en vain que tu chasses, d'un geste monotone, mes lèvres écarlates qui te harcellent de leur rage empoisonnée,en bourdonnant leur chant de mort! Sache donc, Ô toi, gardien et défenseur de l’Intangible, Eunuque de la Beauté Sublime..., à toi qui
me ressembles comme un frère, à toi mon Moi terrestre, sache donc que j’ai pour toi un baiser surhumain! Voici, mon frère, abreuve-toi de mort, la bouche sur ma bouche!
Ivresse, ivresse immense! Mon âme embrasse enfin la Beauté surhumaine dont j’ai soif depuis toujours! O Bourdes, vous ne la voyez donc pas? Cest vrai, mes yeux de lynx vous devancent! Attendez! Vous pourrez la contempler bientôt!
CROUTON
Où est-elle ?... Je ne vois rien.
MASSUE
Montrez-la-moi!.…..
L’'IDIOT
Là-haut, regardez... Ce fantôme d’azur, dont l’allure ardente et inspirée semble cadencer des strophes d'amour dans la brise! Entendez-vous ses pas mélodieux? (77 tend l'oreille.) Entendezvous les coups retentissants que mon bras vibresur les créneaux, avec la frénésie convulsive d’un vautour crucifié! Ah! ce n’est pas un rêve, je vous le jure,ôÔ Bourdes! En vérité le soleil est disparu! Et nous baignons tous dans la palpitation d’un surhumain clair-de-lune ivre de folie et d’héroïsme blanc!
Enfin, enfin, je suis à ses genoux, sur la ter-
rasse suprême de l’Impossible!... O mon bras survivant, pauvre serpent écarlate, abreuve enfin de ton sang la souplesse volage de ses pieds!... O mes lèvres écarlates, embrasse-les, avec délicatesse en frissonnant d'ivresse et de terreur!
Je t'adore, Ô toi, ma Belle aux lèvres absolvantes, quinages, comme une fleur, sur le breuvage sidéral dont la lune inonde la coupe des vallées !.… Regarde avec pitié les restes lamentables d’un grand corps de héros!... C’est dans l’espoir de contempler ton beau corps jaillissant et folâtre de jet-d’eau sous la lune, que j'ai conquis, à coups de dents, à coup d’épées, la rampe formidable en massacrant tes vieux gardiens! C’est dans l’espoir de rafraîchir mon cœur sur (a nudité ondoyante et maillée d’astres, ta nudité de rivière nocturne, que J'ai semé partout des lambeaux de ma chair! (// traîne langoureusement ses doigts sur la cithare.) Mes lèvres ont chanté, dans la bataille rouge, des strophes stridentes et rauques, et tour à tour des refrains charnels dont la mollesse épuisait tes poternes de bronze !.…
Un seul cri exaltant de mes lèvres a broyé trois cuirasses d’airain ainsi que des coquilles !..
Le souffle de mes lèvres saura tremper d’amour tes seins immaculés, et tu t’inclineras vers leur brûlure, lentement entraînée par le poids de ta chevelure harmonieuse! Tes cuisses chaudes et duvetées jouiront de s’entr'ouvrir tels des pétales
de magnolias, sous la rosée d’oubli que leur versera mon chant!.
Oh! l'ivresse d’enfoncer mon désir entre tes lèvres et dans ta chair, comme un nageur recuit de soleil plonge dans les remous glacés d’un grand fleuve! (Tout en jouant de la cithare.) Mes lèvres veulent s’apaiser enfin entre tes lèvres avec la douce angoisse que les convalescents éprouvent en s’enlisant dans le sommeil réparateur !.…
Oh! Que les Astres mes gardiens ct mes guides soient bénis, mille fois bénis de m’avoir conduit dans la pénombre fraîche que versent tes longs cils !
Massue, Requin, Butor s’éloignent et
s’approchent du Château, autour duquel rôde Estomacreux.
Mes Bourdes, regardez donc... La Belle me sou-
O ma divine enfant, Ô vivante caresse, j'ai abandonné, sais-tu, mon ventre dans]la bataille !.… Tu peux bien me le rendre!... O Dame bienfaisante, j'ai perdu mon bras gauche et matête et mes deux jambes en combattant pour toi! Oh!... tu peux bien recueillirsurles versants de la montagne les lambeaux déchirés et les tronçons de mon corps pour me les redonner !... Le veux-tu ma mie ?...
Un grand silence. Puis tout à coup mon crâne tombe du haut du firmament, en sonnant sur les dalles de la terrasse comme un vase d'argent !... Mes jambes, mon ventre. tous les membres de mon corps arrivent à tire d’aile .. et je suis recom-
posé, miraculeusement debout, pleurant de gratitude dans les bras de la Dame! |
— Ne pleure pas, dit-elle !... Chante plutôt !.…
Je chante de mon mieux et, paraît-il, si bien que ma Belle se met à danser... LesEtoiles, séduites par ma voix, cadencent leur marche lumineuse sur les pas aériens de ma Belle. Les fleuves maculés d'ombre etde lumière, tels de grands lévriers, rampent souplement autour du manoir et se couchent sur le flanc devant le seuil! Enfin! Enfin ! Elle s’abandonne entre mes bras! ...
En reprenant haleine, je remarque les soutures bizarres de mon corps, et surtout mon ventre entrebâillé ; je me trouve l'air d’un tire-lire et j'éclate d’un bon rire vraiment exorbitant !... Mon esclaffementéparpille au loin toutes les Etoiles et soulève en tourbillons la poussière des Voies-lactées !.….
Tous les Affamés se sont endormis ct ronflent, en cadence alternée avec le Roi et les Vassaux. L’Idiot les considère tous, puis se frappant le front comme au passage d’une idée utile.
O mes chers Bourdes, réveillez vous! Je m’en vais vous amuser en vous jouant tout seul la scène dialoguée du Poète et de la Dame Idéale. car je suis ventriloque et mon ventre est plein de voix comme les châteaux abandonnés !.….
Tous se réveillent, sauf le Roi et les
Vassaux, qui ronflent plus fort. fout en parlant, l'Idiot enlêve sa jaquette, la dis-
pose en {orsade sur le tronçon d’épée, en formant ainsi une poupée grossière.
Vous allez imaginer, mes Bourdes, que je tiens dans mes mains la Dame Idéale. (D'une voix de ventriloque qui joue la voix féminine.) — Voyons, peut chéri, J'ai recomposé ton corps, à force de baisers... Je l'ai rendu ta tête et tu me ris au NEZMa..
LES AFFAMÉS, s’esclaffant de rire.
Ah!..ilest drôle, et b'en amusant! C’est un sorciefd:
L'IDIOT, avec sa voix naturelle, Trouvez-vous bien galant de faire hacher par vos
eunuques un poète de ma race, au lieu de lui ouvrir, tout simplement, la porte?
MASSUE, très intéressé, s’approchant de l'arbre. Ah! Ah! la sale garce!..
L'IDIOT, avec sa fausse voix féminine.
Je suis même descendue plusieurs fois pour voir
la poterne était bien verrouillée.,. et j’aicrié à mes eunuques de te tuer (fetgnant la férocilé, par tendre coquetterte), de te tuer, chéri, à coups d’estramaçon!.. — (Avec sa voix nalurelle.) Tiens et pourquoi donc?.. — (Avec sa fausse voix fémi-
nine.) Pour amuser follement mon cœur qui t’aime !..
J'étais heureuse de te voir agoniser pour moi!. Les peuples t’admiraient! Tesblessures, oh! comme
étions
à EPP PRE ER RETE PEN DIT PAPE NE SEEN Te DD DORA ET CPR PIN CCI CINE EE PS ESRI RENE ENERMEENENNEENQMET EE DEN MERE CEE Por —
| LE ROI BOMBANCE 89 j'en souffrais, mais Je les souhaitais encore plus déchirantes !.. (L'on entend ronfler le Roi bruyamment.) — (Voix naturelle, courroucée.) Ah! cela amusait ton cœur?.. et bien je t’en donnerai de l’amusement.(L'/diot donne de grandes gifles à la poupée.) Tiens! Tiens!
LES AFFAMÉS, riant d’aise.
Oui, frappe-la bien fort !..
L’IDIOT, avec sa fausse voix féminine,
Aïe! Aïe! Oui, mon chéri, tu as raison ! Frappemoi plus fort !.. — (Avec sa voix naturelle.) Ah! les gifles te font plaisir? Alors je cessel.… Allons plutôt faire dos-dos ensemble.
Les Affamés s’esclaffent de rire. L'idiot pouffe et, pour se tenir le ventre,lâche la poupée.
LES AFFAMÉS Continue donc ! La farce est très amusante!
L'IDIOT
Il faut fermerles yeux pour rire à son aise! Ah!.. (t{ ouvre tout grands ses yeux) où est-elle? Ma divine Intangible a disparu !.. Mon rire a dissous l’Idéal. ({! feint de sangloter.) Vite, donnezmoi mon casque et mon épée! Il me faut explorer l'horizon! Où est-elle ?..... voilà sur ce plateau !.…. …... le château... la tourelle! Des guerriers. des masses ténébreuses de guerriers!.. Ivresse des ivresses ! la voilà!.. la voilà !.. Oui, regardez ce blanc
fantôme qui se promène à pas moelleux... Elle glisse plutôt qu’elle ne marche...en balançant son torse frêle, sur ses hanches voluptueusement arrondies!.. Regardez..….le soleil est disparu pour la seconde fois! Un mol et soyeux clair de lune moule exactement sa taille délicate, son dos creux et sa gorge palpitante. Vite, je pars!.. Je dégringole au fond de la vallée pour remonter vers elle! Car j'ai faim de l’Intangible et la Faim... la Faim est immortelle et divine!..
REQUIN Tais-toi donc. (Criant très fort.) Vil estomac! La faim est exécrable et maudite !... Il insulte nos estomacs !
CANARD Oui, il prétend que nous ne mangerons jamais plus. C’est un menteur !
ESTOMACREUX, suivi de Massue, et armé d’une scie enorme.
C’est un pleutre !.. Mes amis, Je m'en vais scier ce tronc d’arbre mort.
VERMICELLE Non, non, vous allez le tuer ! Pitié ! Sa voix
était si douce !.…
Bousculade. Massue empoigne la scie et en trois coups l’arbre tombe.
ESTOMACREUX Prends-lui la cithare !.….
Li ris