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L’'ORGIE

L'intérieur du Château royal du Roi Bombance, Un coin de l’ancienne salle d'armes que les Marmitons ont transformée en réfectoire pour le Festin des Bourdes. La salle s'enfonce à gauche entre les coulisses et l’on comprend qu’elle est immense. Dans le mur du fond, les vantaux fermés de la grande porte donnant sur le perron et sur l'allée centrale du parc royal. Prés de la porte, à droite, une grande fenêtre ouverte laisse entrevoir les collines du parc toutes grouillantes d’une foule aux poings brandis que le soleil couchant ensanglante.

Dans le mur oblique de droite, la porte fermée du grand laboratoire astrologique de Funnor, actuellement transformé en cuisine. Les vantaux historiés s’abritent sous deux larges chapiteaux ornés d'inscriptions cabalistiques. Dans le mur oblique de gauche des grands vitrages s'ouvrent sur les immenses Étangs du Passé. Les deux murs de droite et de gauche étant obliques, le spectateur peut voir à droite — par un énorme trou de serrure — rougeoyer les fours des cuisines ; et contempler à gauche — par les grands vitrages — les lointains verdâtres des Étangs du Passé. Au milieu de la scène, le haut bout d’une table colossale qui s'enfonce obliquement à gauche dans la profondeur invisible de la salle d'armes. Entre la table et la rampe, flamboie un grand brasier pour réchauffer les plats.

Trois grosses chaînes attachées à la voûte invisible ticnnent suspendu, sur le haut bout de la table, un grand

bassin de cuivre plein d'huile où trempent de nombreuses mèches d’étoupe allumées. Au mois d'août, quelques instants avant le coucher du Soleil. Chaleur suffo-

cantee

ESTOMACREUX, dans le cadre de la fenêtre du fond, apparaît — silhouette gesticulante — debout au sommet d'une colline toute hérissée de poings brandis, dont le profil tourmenté se détache à l'emporte-pièce sur Île rouge soleil. Des bravos et des applaudissements couvrent jparfois sa voix formidable.

Quelques tranches de saucisson |... Un morceau de gigot!.. Un lapin de garenne l;,: UÜne-côtelette… avant minuit!...Oh!...Sansquoil... Tourte, Béchamel, écoutez-moi bien !.. Je propose d’enfoncer la porte dès que le soleil sera couché, et de massacrer ces traîtres de Marmitons!

TOURTE, arpente orgueilleusement la salle en brandissant la casserole d’or à long manche et criant des ordres impé-

rieux de général.

Allons! vite, sacredieul.. Disposez les écuelles ! Fainéants, maudits fouille-au-pot !

Il menace de sa casserole d'or les

valets qui se hâtent le long de la table, en portant sur des brancards des colonnes

d’écuelles.

LES AFFAMÉS, au dehors.

Vive Estomacreux! Estomacreux est notre chef!,

BÉCHAMEL, sortant de la cuisine.

Que faire pour les calmer ?.

SYPHON Pas moyen ! Cette canaille d'Estomacreux est impitoyable.(Brandissant le poing vers la fenétre.) D'ailleurs c’est ta faute! Je l'avais bien dit de ménager cet ambitieux !

Haussant les épaules avec rage et dépit vers Béchamel.

BÉCHAMEL Ne pourrait-on pas faire un radeau avec les tables des Affamés et fuir sur les Étangs du Passé ?

TOURTE, sortant de la cuisine.

Allons donc, tu oublies ton ventre !.. Le radeau ne flotterait pas longtemps.

SYPHON, à Béchamel, qui s'approche de la fenêtre.

Vas-y tout seul sur les Étangs ! Imbécile ! il te faudra faire mille lieues à la rame avant d’atteindre les moulins du Démon! mon ventre est lourd ! Je n'ai jamais jeûné ! J’ai peur de Sainte Pourriture! Brr !.. Je préfère encore Estomacreux à Sainte Pourriture |

BÉCHAMEL, se penchant à la fenêtre. Mes Bourdes bien-aimés, n’écoutez pas Estomacreux ! C’est un ambitieux, un halluciné !

LES AFFAMÉS, avec des huées.

N’insulte pas Estomacreux! Vilintestin pourri! Estomacreux est notre seul chef! …

SYPHON, à Béchamel.

Tais-toi, imbécile !...

BÉCHAMEL, avec de grands gestes pacificateurs, Oui, oui, Estomacreux est un grand homme | C’est notre ami, d’ailleurs !.. Et le ciel me garde de vous parler mal de lui. Je voulais tout simplement vous faire remarquer qu’il est incompétent en matière culinaire ! Il n’entend rien aux

sauces que je vous prépare.

Huées de la foule.

ESTOMACREUX, au dehors.

O Bourdes, entendez-vous ?.. Toujours le style de Ripaille!... Ce sont des estomacs despotiques et monopolisateurs. Il est temps de renverser tou= ts les dictatures des intestins orgueilleux !.… En} voilà une blague, ce secret des sauces | Nous sa-| vons tous préparer une sauce à la Béchamel !

LES AFFAMÉS, au dehors.

Oui! oui !.….

ESTOMACREUX, au dehors.

En vérité, le jour est venu où toutes Îles tendances de lEstomac Universel doivent librement s'exercer en vue dela digestion générale !.…

BÉCHAMEL

Et bien, moi, Béchamel, je te défie, toi, Estoma= creux, de donner la recette de mon potage idéal !..4 J'en détiens le secret |.

: SYPHON, prenant Béchamel à bras le corps et l’emportant

Join de la fenêtre.

Voyons, tais-toi ! C’est une folie de dire de pareilles sottises aux Bourdes.

BÉCHAMEL Mais si c’est la vérité?

__ SYPHON Il s’agit bien de vérité, en ce moment !.…

BÉCHAMEL, s’approche de Tourte, qui, debout sur le seuil de la cuisine, hurle des ordres rauques, tout en agitant sa casserole d’or dans la flambée rouge des fours et le va-etvient diabolique des valets.

Vois-tu les Bourdes n’ont pas besoin de bien manger ! Il ne leur faut que des phrases ! Depuis huit jours, grand Dieu ! que de mots dans le ventre!... Lâchons-les! Filons avec les coffres d’or!

| le radeau est vite construit! Veux-tu ?..

TOURTE

Au diable toi et le radeau!... (S’adressant aux valets.) Vite, dépêchez-vous ! Les dix mille chapons

| maigres où sont-ils? Veillez à la cuisson! Mettez

de côté le jus qui en coule et arrosez-les avec

de l'huile de lampe! Désossez les veaux et préparez le lard pour les fricandeaux!.… ESTOMACREUX, au dehors.

Nous nous fichons pas mal des spécialistes!

Nous ne demandons pas des potages merveilleux ! | Nous voulons un bon gigot de mouton!

Un gigot est un gigot!... (Se fournant vers les | Bourdes.) Les Marmitons ont déjà oublié, paraît-il, M leur double programme digestif et intestinal qui a : pour principe essentiel la socialisation des moyens# de production culinaire! Oui, nous voulons socialiser les fourneaux, les marmites, les casseroles et les lèchefrites!

TOURTE, criant.

Mettez les dix mille chapons sur les landiers et, vite, à la confection des sauces à la Trempette! Ouvrez les huches ! Qu’on se dépêche à la boulanderiel.:

SYPHON, à la fenêtre.

Oui, Estomacreux a raison!... Béchamel n'a pas eu la phrase heureuse! Nous maintiendrons toutes nos promesses !.… Calmez-vous donc! Encore quel: ques instants! Humez, en attendant, mes chers Bourdes, le parfum exquis de soupe chaude dont} nous avons imprégné la campagnel.. Regardez done, le soleil couchant est rose et gras comme les tranches de jambon que nous vous servirons!...

ESTOMACREUX, avec une rage contenue.

Le soleil couchant sent le carnage... Prends garde à toi... Nous avons une faim de loups!... et nous sommes capables de tirer la viande des pots et les tripes hors du ventre des traîtres !.…

Il faut, entendez bien, il faut que tous ceux qui sont vides soient remplis sur-le-champ!... Holà !

Syphon, montre-nous ton ventre! Il faut, entendez bien !... Marmitons, que tous ceux qui sont pleins se vident dans la bouche des affamés !

ANGUILLE, ricanant dans la foule.

Comme en des latrines !…

ESTOMACREUX Car enfin, pourquoi ce nouveau retard!

SYPHON

Je suis désolé de vous dire que le dernier soupir de Bombance a fait chavirer toutes les casseroles au feu. Nous avons dû improviser une partie du diner! Un retard de quelques minutes! Et ce

n’est vraiment pas notre faute!

Huées de la foule.

Voilà encore des fumisteries! N’y croyez pas! Il faut en finir. Voilà, le soleil se couche... En avant, à l’assaut!... La violence, mes Bourdes, est la source de tous les droits... La violence !

MASSUE Où sont les broches ? Donnez-moi ce tisonnier !

ESTOMACREUX La violence est la sage-femme aux bras sanguinolents qui tire d’une vulve moribonde le nouveau-

né radieux de l’avenir!

Bravos.

SYPHON Tout est perdu! C’est ta faute! (A Béchamel.) Tu n’as pas la phrase habile ! Au diable ta sauce et ton potage !

TOURTE, à Syphon.

Parle donc encore, pour les arrêter un peu!

SYPHON

Ah bah !... Fini, tout mon gaz oratoire !.. Les Bourdes sont gonflés comme des ballons! Pas moyen de les retenir !... Il faut bien qu’ils montent quelque part !.…

MASSUE, sous le perron, d’une voix féroce.

Que vient faire parmi nous le père Bedaine ?

REQUIN, au dehors.

Et Anguille, que fait-il parmi nous ?... Tuonsles tous deux, car ce sont des courtisans de feu Bombance..… des traîtres !.…

LE PÈRE BEDAINE

Pardon, Requin, jenetrahis personne! Je suis votre berger spirituel!... Or donc, ayant entendu les hurlements des loups.

ANGUILLE, avec des gestes drôlatiques.

Hou! hou !...

Imitant les hurlements des loups.

LE PÈRE BEDAINE .… J'ai couru de très loin pour vous défendre ou

pour me faire manger à votre place si telle est la volonté de Dieu !

TOURTE, à Syphon, aux aguets.

Tu vois bien que le gaz fait encore son effet !

ANGUILLE, aux Bourdes.

Sacrifiez-moi... mais sauvez Bedaine.… car c’est un Saint | Il engage comiquement une invisible lutte de générosité avec Bedaine.

LE PÈRE BEDAINE Je veux mourir pour toi |

ANGUILLE

Bedaine est un saint ! Son ventre sera votre rempart, mes Bourdes |

ESTOMACREUX

Sauvons-les tous les deux... car ils sont aimables et malins !... Ils nous amuseront ! (La nuit est tombée suffocante. L'on entend vibrer un grand corps métallique contre la porte.) Avancez donc, mes Bourdes !... Frappez avec moi, de toutes vos forces [.. Les vantaux ne résisteront pas longtemps |

TOURTE

Attendez encore un instant ! Je viens ouvrir !… Patience !.… (La foule lui répond par des huées interminables.) Ciel ! Qu'ils sont nombreux ! Il en vient toujours de tous les points de l’horizon |

Plus de cent mille! (Les Bourdes frappent à coups redoublés contre la porte qui craque.) Béchamel ! Syphon ! où êtes-vous ?

Poussant des huches devant la porte!

SYPHON, caché dans la cuisine et furetant par la porte entrebâillée.

Viens vite, imbécile! La porte va tomber!

TOURTE, regardant par la fenêtre.

Nous: sommes perdus! Ciel, quels yeux féroces! Ils ont des broches et des tisonniers!... (Z’on entend un grand craquement dans le jardin.)lls sont si pressés les uns aux autres que leurs cheveux se mêlent comme l'herbe d’une prairie sous le vent! Ils renversent tous les arbres de l'allée!

Un grand écroulement de corps sur le perron,puis un coup terrible sur la porte, qui s'ouvre lentement, défoncée par la foule des Affamés. Tourte se faufile par la porte entrebäillée de la cuisine, et la referme derrière lui, violemment. L'on entend un lourd fracas de meubles entrechoqués, à l’intérieur, et un grand piéti= nement d'armée en marche dansle jardin et sur le perron.

ESTOMACREUX, entrant le premier, armé d’une énorme broche d’or.

Où sont-ils? (En voyant se fermer les vantaux de la porte des cuisines.) Ah! les lâches!.…

MASSUE, entrant violemment.

Tuons-les!.…

LE ROIÏI BOMBANCE 119

ESTOMACREUX, bondit sur la table et brandissant sa bro= che d’or, Arrêtez-vous ! Ne défoncez pas la porte! Mettons-nous à table!

MASSUE, se précipite contre la porte fermée qu’il s'efforce d’ébranler à coups d’épaule, tandis que l'immense troupeau des Affamés s’engouffre tumultueusement dans les profondeurs invisibles de la salle — avec le jaillissement d'une écluse rompue.

Je n’obéis à personne!..Pas la peine de se débarrasser des Marmitons, si nous subissons Estomacreux!... (/{ bouscule les Forts, qui luttent entre eux pour regarder tous, par le trou de l'énorme serrure.) Laissez-moi voir !.…

ANGUILLE, refoulé avec Bedaine contre les vitrages de gauche, lit tranquillement les inscriptions latines qui ornent les chapiteaux, € Non pluribus, sed paucis spiritis hæc porta

aperta erit »!... Tiens voilà le laboratoire de Fun-

nor !.. Pourquoi a-t-on descendu l’astrologue de sa tourelle? Comment pouvait-il tirer les horoscopes sans contempler les étoiles ?

LE PÈRE BEDAINE

D'autant plus que le brouhaha et le ferraillement d’une salle d'armes devaient rudement le distraire... Tu vois les panoplies!... Ce pauvre Bombance avait la manie d’étaler aux yeux de ses chers Bourdes son linge, ses pensées, son alcôve,

tout... même les découvertes de ses savants!

Funnor en est mort de chagrin!

ANGUILLE

Nous allons donc goûter à des sauces sorties de ses alambics?.. Pourvu que la science ne nous réserve quelque vengeance posthume! (Son attention est attirée par la bousculade des A ffamés.) Qu'ils sont bêtes!... Attends-moi, Bedaine!

En trois bonds agiles, Anguille grimpe, de saillie en saillie, jusqu’au linteau de la

porte et s’assied sur l’un des chapiteaux, sans que les Affamés s’en aperçoivent.

SYPHON, à l'intérieur, criant.

Tourte ! vite ! dépêche-toi de saler ces charognes

de vassaux!.… Le rôti ne suffit pas !.. Ils vont défoncer la porte ! Barricadez-la ! Je m’en vais parler encore une fois aux Bourdes. (//aussant la voix.) Encore quelques instants, et vous serez servis !.. LES AFFAMÉS À bas les fumistes !…

SYPHON, à Béchamel et à Tourte, à l’intérieur.

Comment, rien que cela ? Tu en a mis de côté,

intestin ladre ! Vite ! apporte tout, ou je t’arrache les (Cipes fi:

MASSUE, s'adressant à Requin, qui a le visage appuyé contre le grand trou de serrure.

Requin, ôte-toi de là que je m’y mette !

REQUIN Attends-donc... tu es myope. Je vais te dire ce que je vois. Attends !.. Les Marmitons courent devant la gueule rouge des fours. Ils se battent à coups de casserole !... Ah! que c’est amusant !

MASSUE Ote-toi de là, Requin je suis arrivé ici le premier !.… J'ai plus de droits que toi !..

REQUIN, se cramponnant à la porte, tandis que Massue le prend à brasle corps.

Nous avons tous les mêmes droits de contrôle, sur les Marmitons !...

MASSUE Mais il n’y a qu’un seul trou |...

REQUIN Regardons l’un après l’autre !.… MASSUE C’est moi, qui dois commencer | VERMICELLE Non ! il faut tirer au sort !

MASSUE C’est trop long !.… LE PÈRE BEDAINE

Le sort est aveugle,

MASSUE Ote-toi de là, Requin, ou je te tue d’un coup de poing !

Requin empoigne à la gorge Massue; ils roulent tous les deux en luttant férocement sous les pieds des autres Affamés qui se sont emparés du trou de serrure.

. La bousculade les sépare. Cris et jurons menaçants.

ANGUILLE, esclaffant de rire sur le chapiteau.

Je vois bien mieux que vous!

MASSUE, levant la tête.

Ah!... ce malin d’'Anguille ! Que vois-tu ?.

ANGUILLE, avec un air d'importance goguenarde. Les Marmitons se poursuivent en brandissant des haches! Ils s’empoignent! (On entend un grand tintamarre de poches.) Dieul tous les landiers sont renversés |! et les chapons sont dans la cendre!… Ils vont se tuer! Syphon brandit un énorme coquemar |

MASSUE Qui est le plus fort ?.

ANGUILLE, se tordant de joie sur le chapiteau.

Il y a trop de fumée ; jene vois plus rien!... Ah! oui, les valets se sont divisés en deux camps... Ils s’écharpent et se coutelassent... Deux sont tombés dans le feu ! Tourte et Syphon écrasent sous leurs genoux Béchamel.

MASSUE

Bravo! Tant mieux! Tuez-le!..… Syphon, il faut que tu plonges Béchamel dans sa chaudière aux sauces!

ANGUILLE

Il y a un grand cuisinier, qui vient d’entrer!.… Oh! qu’il est maigre en comparaison des Marmitons !... Il ressemble à Estomacreux!.…

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