SR RÉ D LÉ
Cet acte évolue au milieu du grand parc royal, dans un vaste rond-point de l'allée centrale, qui se prolonge dans le sens du spectateur jusqu’au Château Bombance.
Au fond de la scène, à cent mètres de la rampe, se dresse le château aux verrières miroitantes et ogivales, exactement pareil à une colossale tourte étincelante, crénelée de sucreries roses, et flanquée aux quatre coins de tourelles vertes dont les meurtrières blanches semblent crever la crème de Chantilly.
Les marbres incarnadins du perron, emmitouflés à demi d’une végétation fructifère, allèchent le regard, au bout de l'allée.
Le château et le parc royal sont dominés — à l’arrière-plan — par une énorme superposition d’architectures appétissantes qui s’étagenten plein azur. On dirait au loin des colonnades de chocolat, des terrasses beurrées d’or, des balcons de nougat ajourés, et des miradors aux arceaux festonnés de fruits confits, accrochés en surplomb aux nuages du ciel.
C’est un savoureux midi de mai, couleur de miel, tout parfumé de pâtisseries légères et ronronnant de cloches funéraires.
ANGUILLE s’approchant d'Estomacreux tandis que le son perturbant des cloches grandit dans l’air ensoleillé,
Qu’y a-t-il donc de nouveau ?
LA
VOIX DE PRÊTRES, lointaine.
Requiem... Æternam !...
LES AFFAMÉS, entourant Estomacreux.
Qui donc est mort ?.…
On voit sortir des portes du château royal un cortège de valets de cuisine qui descend les marches du perron et s’avance lentement vers la rampe. Ils sont armés de longues broches qu’ils brandissent et abattent contre le sol en cadence, pour ouvrir un passage dans la foule,
Cependant, vers la gauche, retentissent
d'innombrables voix féminines rauques et douces, dont les chants alternés se mêlent au bruissement d’une foule qui piétine.
VERMICELLE, entrant effaré, haletant.
Ciel ! Ciel !… Quelle chance! Pourvu qu’elle ne revienne plus, la garcel …
SYPHON, entrant par la gauche.
Les femmes s’en vont en masse. Elles émigrent dans le royaume des Crotules. Tant mieux |... Ecoutez, mes amis...
LES AFFAMÉS, entourant Syphon.
Qu’y a-t-11?
SYPHON, pérorant avec emphase.
Mes amis, je vous annonce que la cause de toutes nos indigestions est abolie. L’estomac social est sauvé du moment queles femmes nousquittent. Quant à la conservation de l'espèce... pas la peine
de procréer, avant d’avoir résolu le grand problème intestinal du monde ! En vérité, il faut bénir le ciel, car la dégoûtante sobriété des femmes et leur luxure habituelle embrouillaient depuis longtemps nos idées digestives.
À table, leurs mamelles proéminentes nous cachent la splendeur des mets!
Elles ne savent pas apprécier le fumet des vins, car elles flairent partout le relent des boucs. Leur sexe est si conservateur et si usurier qu'elles interrompent volontiers un bon diner pour faire l’amour. Leur luxure rend nos crânes chauves, reluisants et pointus. Oh! mille fois maudites leurs chevelures plus inextricables que les forêts vierges ! Que de fois leurs chevelures n’ont-elles pas bâillonné l’éloquence de mes rots béats. Quand les femmes nous embrassent durant la nuit, c’est le passé noir, chargé d’irréparable qui encombre notre épigastre. La mienne, voyez-vous, prétendait monopoliser mon sexe qui esl collectionneur révolutionnaire et hasardeux.
Hurrah! Sa majesté la Reine Trempette est partie elle aussi!... Tant mieux !... Pius de femmes! Nous pourrons mieux nous empiffrer et, vautrés, les coudes sur la toble, roter formidablement sous le nez crochu du soleil !.…
VOIX DE FEMME, lointaine.
Tu me laisses ainsi partir, moi etles mioches?.… Canaille! Bigot!...Cagot!... Impuissant! Ragot!.…
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RÉ etes éntronirin.. Mérite. AO Em Rte anti .
Sale croquant !... Tu me la payeras!... Tu crèveras d’une sainte indigestion |.
VERMICELLE, rajustant ses habits déchirés comme après une lutte.
Voyez-vous ça?.. (Criant vers sa femme.) Fichemoi la paix... (Une pause; puis, avec tristesse.) Mais qui vas laver et rapiécer les nappes ?.. Il me faudra brosser et rafistoler mes hardes sales et décousues !..
CROUTON
Pas la peine de se faire beau !... Avec qui veux-tu donc te remarier ?
VERMICELLE
Nous n'avons plus personne en qui vider nos moelles et nos goussets! Avec nous, finit l’humanité !... Pas besoin de faire des épargnes, pour les croquemorts !.…
L’IDIOT, dansant et trépignant de joie.
Les femmes nous quittent... Faut-il pleurer ?.. Ah ! bah !.. Elles ont vidé mes os sans remplir mon cœur... Leur amour est cloîtré !... Les courbes suaves de leur corps — pareilles à des collines lointaines — m'invitent toujours à les gravir pour explorer dans leurs replis telle vallée parfumante et telle grotte enchantée !... Mais le panorama est toujours décevant au lamentable pèlerin que je suis! Fleurs etfraises pourries, fades ou rances!.…
Mon cœur a toujours froid quand je lesembrasse!.….
| En vain me tourmentè-je pour pénétrer leur | âme !.… Hélas !.… les femmes ne sont que les ins- | truments grossiers de nos luxures solitaires... Je
ne suis jamais aussi seul que dans le lit de ma maîtresse. et pourtant elle est jeune, chaude et corpulente. Les femmes ?.. ce sont des vessies que nous aimons farcir de notre sang de cochon. Elles deviennent aussi des andouilles très savoureuses, mais qui ne se laissent pas manger !.…
| C’est fatigant d'en lécher sans fin la peau avec
passion !.. Moi, je les ai remplies de vent !.. Mais elles éclatent comme des bulles de savon quand je les lâche en plein ciel !.. Seulement, c’est ennuyeux... Il me faudra modifier les dédicaces de mes chansons !..
ESTOMACREUX, entrant par la droite.
Au diable, les femmes !.. et bon débarras !..…. Elles n’entendent rien aux droits et aux devoirs de l’'Estomac !.… Elles méprisent l’Intestin Universel !.. (On entend la voix grandissante des prêtres.) C'est autant de gagné, car la famine s’élargit.. nous serons moins à la curée !.. (Bas à Syphon.) La révolution est prête |... et volet la mort de Ripaille qui vient à propos !...
VOIX DE FEMMES, lointaines,
Viles ganaches!.…. Goujats !.. Impuissants !.….
motte. Dnctetitmntimerri
LES AFFAMÉS
Quoi ?.. Ripaille est mort?
SYPHON, pérorant,
Oui, mes chers Bourdes, Ripaille n’est plus... Vos estomacs sont enfin délivrés de ses lois implacables !... Bientôt, grâce à mes conseils, vous pourrez tous vous asseoir à la table du Festin Idéal. Tous, tous, croyez-le !... (Prenant à part Estomacreux, à voix basse.) Au premier signal, tu ameuteras les Bourdes. Il faut qu'ils crient, tous ensemble: « Vive Syphon!... Vive Tourte !.…. Vive les Marmitons !... » Et dès que le roi sera détrôné, je te nommerai surintendant général des ! cuisines. (À haute voix.) Chers Bourdes, le jour du Festin est proche !... Demeurez calmes en attendant !... Grâce à nous... grâce à la révolution intestinale du monde que nous préparons, vos libres Estomacs enfinimmortalisés cesseront de vieillir! La joie de nos visages éclatants de bien-être et d'ivresse épouvantera la mort et imposera au Temps l’ordre de s'arrêter ! Nous chasserons de la contrée le fantôme exécré de Sainte Pourriture, qui voudrait nous empoigner aux entrailles. (Æ{endant 4 le bras pour désigner les élangs verdätres qui cernent le Château Bombance).Ges fétides Etangs 4 du Passé qui empoisonnent et assoupissent nos grands estomacs voraces.. ces Etangs du Passé. nous les comblerons, jours après jour, avec les 4
excréments odorants et copieux de nos intestins divinisés.
LES AFFAMÉS Bravol... Vive Syphon!...
ESTOMACREUX, à voix basse, à Syphon.
Tu peux compter sur moi. (S’adressant aux Bourdes qui arrivent de tous côtés.) Le grand Ri- ‘paille est mort. Le premier cordon bleu du Roi Bombance n’est plus !.….
ANGUILLE, se haussant sur les épaules d’un affamé.
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| O guél O gué! C'est jour de liessel.. Le Roi | nous offrira certainement un somptueux dîner : funèbre... Tiens!... C’est le Roi en personne qui mène solennellement les funérailles de son cuisinier. Regardez donc le Roi... son ventre énorme oscille. là-bas sur le perron du château. (S’adres- : sant à l'Affamé qui le soutient.) Tu vois. là, là... sa fourchette d’or qui resplendit!
L'AFFAMÉ ! Je ne vois rien. Anguille, descends donc, tu me | broies les épaules!
ANGUILLE
Ab! voilà la houppe enfarinée de son crâne autguste!.. Voici la bièrel... Quel honneur! De mémoire de Bourdes, oncques n’apparut bière aussi riche!... Oh! les jolis enfants de chœur... Ils
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sont dodus, farcis. succulents de lumière... On dirait des œufs bariolés de Pâques !.…
L’IDIOT, se faufilant au premier rang des Bourdes pressés et & refoulés de part et d’autre, par le cortège funèbre.
Pourquoi donc tout ce faste?
LES AFFAMÉS
Tais-toi donc, imbécile.
Ils chassent l’Idiot.
LES VALETS. A la tête du cortège, s’avancent les valets de cuisine qui refoulent la foule en la piquant de leurs longues fourchettes avec force injures et crachats.
Holà! les gueux!... les mal nourris! les maigrelets!.… Pouahl!...(Crachant.) Estomacs étroits! Intestins inodores!.. Retirez-vous!.. A bas les chapeaux! le Roi Bombance va passer! Baissez la tête, intestins desséchés!... Rendez les honneurs au grand Ripaille. Vite décampez!... Goin- | fres !...
LE PÈRE BEDAINE, flanqué de prêtres et chanoines en cha- | subles, et suivi des enfants de chœur.
Requiem Æternam!... Deus... meus.… recipe animam sanctificatam Ripalliæ, filii tui, quia fuit Ripallia protector atque benefactor regalis nostræ digestionis!.… Requiem Æternam!..