‹ Le roi Cophétua; drameChapitre 13 sur 30 · LA 1ME\DIA\ÏE · texte numérisé non relu

LA 1ME\DIA\ÏE

Seigneur, j'ai faim. Je n'ai pas un morceau de pain. Je n'ai plus rien mangé depuis une journée. Et je me sens si faible que je crois bien, hélas! que je mourrai ce soir.

COPHÉTUA

Oh ! cela fait pitié î Les gens de ce pays ont-ils le cœur si dur qu'ils ne t'aient rien donné pour apaiser ta faim?

LA MENDIANTE

Il est de bonnes gens dont l'âme est secourable. Un brave homme, tantôt, m'a donné de l'argent.

COPIIIÏTIA

Hé bien! pourquoi n'as-tu pas acheté du pain?

LA IMEiNDIAME

Je n'ai pas eu le tzmps. Dès qu'il s'est éloigné, on m'a volé l'argent. Il n^ m'est resté que mes larmes.

COPIIÉTLA

Monstrueux! Monstrueux! Tu feras, Mario, rechercher les coupables et de leur châtiment nous ferons un exemple.

LA MEiNDIANTE

Oh ! Seigneur, ce n'étaient que de pauvres enfants.

COPIIÉTUA

Ton âme est généreuse. — Regarde, Mario, comme ses yeux sont beaux ! Que son regard est pur et que sa bouche est douce! Contemple son visage. En dépit du malheur qui flétrit et qui ronge, il est plus merveilleux que celui des statues des plus nobles déesses; il est plus rayonnant qu'un beau ciel de printemps lorsque le jeune azur enivre nos prunelles. — Tu viendras avec moi. Je te ferai manger et boire sous mes yeux, tiens, dans cette chaumière.

LA MENDIANTE

Là? La femme est sortie et deux petits enfants gardent seuls la maison.

COPIII-TIJA

Nous trouverons ailleurs. — Dis-moi, quel est ton nom?

LA MENDIANTE

On m'appelle Rosamie.

COPIIÉTLA

Rosamie? Un beau nom. Il me plaît. Il est fait d'une musique exquise. Entends-tu, Mario? Rosamie! Rosamie! Oh! c'est un nom ctiarmant. Rosamie! Rosamie! On dirait que le vent fait tinter dans les bois les grelots des muguets et les clochettes des jacinthes. — Mais tu parais, ma pauvre enfant, bien misérable.

ROSAMIE

Je le suis, monseigneur. Je n'ai pas un abri où reposer ma tètQ. Quant à mes vêtements, vous voyez ce qu'ils sont.

COPHÉTUA

C'est à faire pleurer les pierres. — Oh ! nous aviserons et nous ferons rougir la face de la Destinée.— Tu n'as donc ni père ni mère?

ROSAMIE

Ils sont morts quand j'étais un tout petit enfant.

COPIIIilUA

Dis-moi, — si ma demande ne blesse pas ton coeur, — étaient-ils pauvres comme toi ?

ROS.VAIIE

Non, seigneur; ils vivaient dans l'aisance, ils avaient une jolie maison, un jardin plein de fleurs, de fruits et de légumes. Mais le frère de mon père était un méchant homme. Il les tourmentait fort. Ils sont morts de chagrin. Alors, on a vendu tout ce qu'ils possédaient et j'ai vécu chez ma grand'mère. Grand'mère était très bonne et elle m'adorait. Mais le frère de mon père venait parfois la voir et la faisait pleurer. Il l'insultait, seigneur; il prenait son argent. Puis, il allait de porte en porte dans le village, disant que ma grand'mère était une sorcière, qu'elle jetait le mauvais sort sur les bêtes et sur les gens; et, lorsqu'une brebis ou un enfant mourait, il jurait que c'était son oeuvre. Les villageois venaient hurler à notre porte. Un jour, ils ont brûlé la maison. Ma grand'mère est morte dans les flammes. Et miOi, ils m'ont chassée en me jetant des pierres. Je me suis enfuie dans Iss bois. J'ai marché, j'ai marché jusqu'à ce que je fusse dans un autre pays.

COPHÉTUA

Cela brise le cœur. — Et de quoi vivais-tu?

ROSA.AIIE

De fruits et de racines. Quelquefois, quand la faim me mangeait les entrailles, j'entrais dans une ferme, je demandais du pain. Parfois on m'en donnait. Souvent, on me chassait en me couvrant d'injures... Je vis. Dieu ne veut pas encore que je meure.

COPIIÉTUA

Dieu t'a. conduite sur ma route. N'en doute pas, enfant! Une force invisible m'a contraint, ce matiu, de marcher jusqu'ici. Et voici qu'elle parle dans mon cœur épsrdu. Je l'entends! Je l'entends! C'est ia voix de ma Destinée.

ISIARIO

Mais, mon seigneur...

coi»iii:tua

Tais-toi ! El^e me donne un ordre. Crois-tu que c'est en vain que j'ai vu cette enfant, douce et humble martyre, belle entre les plus belles, et que mes yeux sont pleins de larmes et de lumières angéliques? Ma destinée I Ma destinée...

MARIO

Oh! songez, mon seigneur...

coi»jii:tu.\

Elle se noue ici, dans mes yeux, dans ses yeux, scus le regard de Dieu. — Enfant, tu vas me suivre. (Plus doux,) Tu vas me suivre, Rosamie.

ROSAMIE

Où, monseigneur?

COPIIÉTUA

Dans ma demeure.

ROSAMIE

Non, monseigneur; cela ne serait pas honnête.

copm:TL\

O pudeur virginale! Elle est pure et farouche comme un beau lis sauvage. — Viens, Rosamie. Tu peux, en toute sîjreté, confier ton honneur au mien.

ROSAAIIE

Non, seigneur; mon honneur ne se fie qu'à luimême.

copiitruA Je suis un chevalier...

ROSAMIE

Et je suis une pauvre fille instruite par trop de malheurs et par trop de dangers.

COPIIÉTLIA

O Rosamie, chez moi tu trouveras ma mère.

ROSAMIE

Je vous crois, monseigneur; je crois votre cœur pur autant que généreux. Mais vous me pressez trop. J'ai peur... J'entends aussi parier la Destinée. Je ne dois pas vous suivre. Je ne vous suivrai pas.

COPIIÉÏL'A

Tu me suivras, te dis-je.

Adieu, seigneur. Adieu. Oubliez, je vous prie, la pauvre mendiante qui demandait du pain...

COPIltTL'A

Non, non! Tu dois me suivre. Je ne prie plus. J'ordonne. Je suis le roi.

rosa:\iie

Le roi ? Vous n'êtes pas le roi, seigneur. Hélas ! de moi. Un roi ne conduit pas une humble mendiante dans le palais royal.

COPIIÉIUA

Je dis : je suis le roi.

nos AMIE

Je n'en crois rien, seigneur. Vous voulez m'abuser, hélas! par un mensonge, moi qui ouvrais mon cœur...

COPIII'TU.V

Parle donc, Mario! Parle, je te l'ordonne! Dis-lui donc qui je suis, puisque ce jeune cœur orgueilleux et rebelle refuse de me croire.

Rl.VniO (saluant très bas)

Oui, sire, vous êtes le roi.

(On entend marcher des soldais.)

copiimt'A

Rosamie, croiras-tu mon fidèle écuyer mieux que le roi lui-même?

ROSAMIIi

Non, je ne vous crois pas. J'ai peur. J'ai peur. Adieu !

(Elle veut fuir. Il la retient par la main. Les soldats débouchent, conduits par un officier.)

IMAllIO

Sire, voici la garde qui remonte à la ville.

(Le roi lâche la main de Rosamie, qui recule et s'arrête, pétrifiée. Il s'ai>ance d'un pas et crie d'une voix forte.)

COPllÉTUA

Comte Albéric !

L'OFFICIER

Halte! le roi!

(Le bataillon s'arrête et présente les armes. L'officier salue. La trompette sonne aux champs. Le roi salue. Le bataillon se remet en marche et sort.) (1).

COPIIÉTUV

Eh bien, suis-js le roi?

ROSAMIE

(Elle tombe à genoux et cache son visage dans ses mains.)

Oh! Sire, j'étais folle! Sire, pardonnez-moi! Je suis votre servante.

(Elle sanglote.)

COPiinTL'A

Lève-toi, Rosamie. Ne pleure pas! Ne pleure pasi Prends ma main, Rosamie.

ROSAMIE

Hélas, je n'ose pas.

(1) Voir à l'appendice : musique n" 3.

COPIIÉTUA

Prends ma main, chère enfant; c'est le roi qui l'ordonne. Viens! Nous allons ensemble marcher vers le palais. Mario nous suivra.

(Ils sortent lentement,)

MARIO

Cette folle et cruelle fantaisie, hélas! comment finira-t-elle?

(// sort.)

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