‹ Le roi de BéotieChapitre 12 sur 46 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

M"^^ IKLÉ

Est-ce que tu vas te décider à te décider ? voyons, Thomas ! je t'ai dit que je ne voulais p)us te voir avec ce sale trico>t de laine qui me fait honte devant nos amis. Tu n'es pas présentable ! Allons ! réponds mais^ réponds donc, sournois, au lieu de fumer ta pipe dans ton fauteuil déchiré comme un pourceau, là ! Quand il y a de si jolis

complets pour cinquante-neuf francs à la Belle Jardinière.

M. IKLÉ

Je ne veux pas entendre parler de la Belle Jardinière : les gens comme il faut ne vont pas à la Belle Jardinière. De quoi aurait-on l'air en allant à la Belle Jardinière? D'abord je ne peux pas sortir cet après-midi puisque mes cousins viennent. (Il gratte le poêle.) Il faut que je fasse mes affaires ; je n'ai personne pour penser à mes affaires, moi. Ce n'est pas toi qui y penseras pour moi.

M™® IKLÉ

Pourceau, va ! oh ! vivre avec un pourceau pareil ! on ne sait pas ce que c'est que de vivre avec un pourceau comme celui-là. Tiens ! dis un mot et je ne sais pas ce qui me retient de te casser ta pipe avec le tisonnier. Cocu, va !

M. IKLÉ

Mon cousin croit que j'ai beaucoup d'argent parce que j'ai une rue à moi. Tout le monde le croit. Ils ne savent pas ce que c'est que le Crédit Foncier et les Hypothèques.

M™® IKLÉ

Sa rue ! non ! mais... je voudrais que vous voyiez sa rue, une rue en plâtre dans un sale faubourg où il me force à habiter ! Ah ! que je trouve un jour quelqu'un, tu verras que je te plaquerai comme un torchon.

M. IKLÉ

Ne sois pas comme ça, Eugénie ! tu vois que je suis préoccupé par les affaires, c'est le moment que tu choisis pour me taquiner. Ne sois pas taquine. Mon argent ! S'il fallait que je paie ce que je dois, il n'en resterait pas gras de mon argent !

M™® IKLÉ

Et ta femme ? est-ce que je suis ta femme, oui ou non ? dire qu'il ne pensera jamais à moi ! Si tu crois que je suis restée toute ma vie avec un porc pour qu'il ne me donne jamais rien. Allons ! donne-moi un louis pour que je sorte.

M. IKLÉ

Tu m'embêtes ! tu n'auras rien.

M^^ IKLÉ

Au moins ! va à la Belle Jardinière t'achetei' un complet (elle s^ approche de lui et V embrasse),

M. IKLÉ

(ouvrant péniblement un porte-monnaie crasseux) Voilà cinq francs ! ne dépense pas tout.

M"^^ IKLÉ

(haussant les épaules)

Regardez-le ! il est là dans son feu comme un rat ; sèche tes plâtres, va, mon vieux ! le jour où tu ne me donneras plus rien, je saurai bien

trouver de l'argent ailleurs ! Le divorce et... allez, ouste !

M. IKLÉ

Mais, fous le camp, à la fin ! fous le camp ou prends garde à toi. Ah ! (il prend une chaise Louis XVI pour la frapper, se retient et retourne gratter son feu.) Tu vois que j'aime ma tranquillité, eh bien va-t'en ! mon Dieu ! avoir une maison tranquille, bien rangée, un bon buffet en noyer ciré, une lampe dans une suspension, de jolis chromos sur les murs ! au lieu de ça je vis dans un bric-à-brac et on me dispute du matin au soir.

M™^ IKLÉ

Plains-toi !... qui est-ce qui a vendu le tableau de dix mille à Lévy ? (il hausse les épaules).

M. IKLE

Dis à la bonne que si ces gens-là viennent, les cousins, je ne suis pas chez moi, c'est-à-dire qu'il n'y a personne à la maison ! Je n'aurai donc jamais la paix !

M™^ IKLÉ

Ils \'iennent pour réclamer les quinze cents francs que ton cousin t'a prêtés quand tu as quitté la Creuse.

M. IKLÉ

Ah ! tu as deviné ça !... eh bien, oui, mais laissemoi faire mes affaires tout seul. Ça ne te regarde

pas. Tu ne vas pas voir M^® Benatout ? Tu lui dois une visite.

M^^ IKLÉ

C'est bien toi, ça ! tu avais bien besoin d'emprunter de l'argent à ces gens-là en quittant ta cambrousse. Paysan de la Creuse ! va ! Oiseau !

M. IKLÉ

Oui... va jouer du piano chez W^^ Benatout.

M^^ IKLÉ

Tu l'aimes, hein ? M^^ Benatout ! elle est plus comme il faut que moi... écoute, Thomas ! ils doivent avoir quelque chose tes cousins de la Creuse. Ces gens-là ça a toujours un bas de laine.

M. IKLÉ

Je te dis que je ne les recevrai pas, La bonne dira que je ne suis pas à la maison.

M™^ IKLÉ

Tu as tort, Thomas ! tu ferais mieux de les recevoir. Profite de l'occasion, si tu es un malin, prends-leur leurs quatre sous au lieu de donner les tiens. Tu les roules et c'est pour toi.

M. IKLÉ

Tu veux dire que c'est pour toi... je sais ce que j'ai à faire. Hem ! hem 1 hem ! si je leur prends leurs quatre sous, c'est parce que ça me plaira

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à moi et, pas parce que tu me l'auras conseillé. Ça, tu peux en être sûre.

M™® IKLÉ

Comme tu veux !... mais tu ne peux pas toujours vendre les objets de ta collection pour vivre^ tu n'es pas brocanteur, tu es marchand d'immeubles. Si on savait cette histoire-là... M"^® Amoc et les Bonfils et les Benatout, à l'estime de qui je tiens tant,... heureusement ! il n'y a que moi qui sais que les tableaux, ici, sont à vendre.

M. IKLÉ

J'aurai mes loyers le quinze, tu pourras t'acheter une robe de dîner aux Galeries Lafayette.

M™® IKLÉ

Il faut que ce soit moi qui te rappelle l'intérêt des hypothèques à payer le 15 ! Bien entendu, je ne connais rien aux affaires... tu vois comme tu es ! Si j'étais toi, je leur proposerais de les établir dans ta dernière maison. Tu sais... la petite bicoque en bois et plâtre à côté d'ici.

M. IKLÉ

Oui ! pour qu'ils ne me paient pas leur loyer sous prétexte que je leur dois quinze cents francs»

M™® IKLÉ

Voyons ! ils n'y resteront pas longtemps, tu leur feras le coup de la faillite (elle rit à gorge déployée) .

M. IKLÉ

Qu'est-ce que tu veux dire ?

M"^^ IKLÉ

Tu sais bien ce que font les négociants en vins... on fournit tout... le petit commerçant s'installe... à la première occasion on le met en faillite. On est l'unique créancier ou à peu près 1... toi, tu -as un privilège comme propriétaire, c'est encore mieux... alors on les chasse. On profite de leur installation qu'on vend à un autre, y compris la marchandise.

M. IKLÉ

Mais je ne suis pas marchand de produits alimentaires, moi !

M.^^ IKLÉ

Tu te fais commissionnaire pour la circonstance.

M. IKLÉ

C'est trop crapule ! en somme quand cet hommelà m'a prêté quinze cents francs pour quitter la Creuse, il m'a rendu service. Non ! il faut être délicat.

M°*^ IKLÉ

Attends ! attends donc ! tu mets de plus dans le bail qu'ils doivent bâtir un étage à la maison... hein ? Faillite... plus-value... Et tout est bénéfice au lieu de tes idiots de quinze cents francs.

M. IKLÉ

Non!

M™® IKLÉ

Quel idiot ! pourceau, va ! vivre avec un imbécile pareil. Donne-moi de l'argent pour sortir.

M. IKLE

Je t'ai donné cinq francs.

M"^® IKLÉ

On sonne ! ça doit être eux : tâche d'être raisonnable ! embrasse-moi, mon chéri. Au revoir ! Je vais rendre sa visite à M^^ Benatout et nous irons ensemble aux Galeries Lafayette. C'est la seule personne avec qui je m'entende.

M. IKLÉ

Oui... depuis huit jours; dans quinze jours^ ce sera le tour de M"^® Bonfils ou d'une autre.

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