‹ Le roi des gueux: Nouv.édChapitre 1 sur 11 · UNE NUIT A SEVILLE · texte numérisé non relu

UNE NUIT A SEVILLE

En ce temps, Séville était encore la reine des Espagnes,

malgré la supréâijsAte'poIHiQuo acpQniée^par Philippe II à

Madrid la parveïite'La'-bapitabè ûÇÉnfélte. avait la cour et

donnait son nom aife^aicties^r^ l4 jilplomatie péninsulaire

depuis la fin du rè^j^^if^ Cliarlës-Quint ; mais, pour le

peuple espagnol, Séviljç rèstto :t0iqéurs la ville royale.

Ses mosquées transformées en basiliques, son palais

maure qui ne le cède qu'à TAlhambra, ses campagnes

fécondes et embaumées, son fleuve magnifique, sa gloire

resplendissante, jetaient un facile défi à ce pauvre et

aride coteau, baigné par ce ruisseau bourbeux, le Mança-

nerez où s'élugeaient les vaniteuses masures madrilènes^

s LE ROI DES GUEUX

comme le mendiant de Castille redresse son incorrigible fierté'soas les lambeaux de sa cape criblée.

Ce n'était pas de Madrid qu'on aurait pu chanter, de Bilbao à Tarifa l'Africaine, et de Valence à Lisbonne,' capitale d'un tout jeune royaume :

Quien no ha visto a Sevilla . No ha yisto a maravilla.

(Qui n'a va Séville n'a vu de merveille.)

Philippe rV aimait Séville. Au moins une fois chaque année, les riches tentures de TAlcçLzar voyaient le jour et secouaient leur poussière pour fêter la bienvenue du. souverain. Ce prince, aussi malheureux que faible, avait déjà perdu le Portugal, qui avait proclamé son indépendance et choisi pour roi Jean de Bragance, héritier par les femmes de Jean 1^ ; il était en train de perdre la Catalogne, et ses ambassadeurs, comme ses armées, pliaient partout devant.l^g^Aie.\srfnéçQ||t(ïe*ttibË^lieu; mais il ne puisait dans se6Vevefs ^aucune* resoj^ition mâle.

Son ïninistre favofréftiitîîîfeé&l voir, d'entendre, de penser et d'agir pauc Jui.;j[î'uyttpt:tes «affaires, cherchant le plaisir, il fermÇt/îbi^eSsâifimènf l'oreille au grand murmure de la nation espagnole, qui accusait hautement le ministre d'impéritie ou de trahison.

Partout fermentait le mécontentement. Les, provinces, ruinées par la guerre et attaquées dans leurs privilèges constitutionnels par les capricieuses réformes du favori, commençaient à refuser la taxe. Les séditions se multi-

pliaient y éclatant à la fois sur les points les plus opposés du royaume. A Madrid, à Valladolid, à Tolède, on avait vu des processions moqueuses courir les rues, lors du dernier carnaval, escortant une bannière ainsi blasonnée, contre toutes les règles de la science héraldique : € De sable, au fossé du mèine, » avec cette devise cruelle qui faisait allusion aux pertes récentes de Philippe IV et au surnom de Grand que le ministre favori lui avait décerné de sa propre autorité : Plustm lui prend, plm il e$t grand.

A Çéville enfin, à Sévilie, si ôère de son titre de eiudad lecU (cité loyale)^ on avait trouvé, plaipardée à la porte de TÂlcazar, une variante plus insolente encore du même thème. Au lieu de Fécusson, c'était une estampe repré*sentant toujours le fossé symbolique autour duquel se groupaient cinq fossoyeurs : l'Anglais, le Français, le Hollandais, le Portugais et le Catalan. La légende amendée portait : Agrandissement de la maison d'Autriche.

La cour se divertissait cependant, et les deniières courses de Saragosse avaient été splendides.

La nuit du 28 au 29 septembre 1641 avait été marquée à Sévilie par un mouvement inaccoutumé. Après les réjouissances de la Saint-Michel, dont l'hermandad d'Andalousie et le bureau du saint-office avaient permis la prolongation jusqu'à onze heures avant minuit, tous les logis s'étaient fermés comme d'habitude, et de la Juiverie silencieuse au bruyant quartier des Gitanes, au delà du fleuve, la ville était devenue muette. C'est à peine si les serenos» dormant debout et balançant leur

petite lanterne au bout de la longue hallebarde, enten^ daient çâ et là, dans leur promenade solitaire, quelque chant attardé derrière les jait^usies tombées des maisons de délices, tolérées, moyennant larges finances, par la Très-Illustre Audience. Il suffisait alors d'un petit coup frappé aux carreaux pour faire taire romahces et gui* tares.

Mais entre deux et trois heures du matin on aurait pu entendre,, au delà des murailles du nord, le bruit d'une nombreuse cavalcade arrivant par la route de Lerena ; la Pùerta del Sol, où se voit encore ce beau soleil peint à la détrempe avec sa chevelure ébouriffée de rayons d'or, leva sa herse et ouvrit ses deux battants à l'appel impérieux de deux cavaliers de la Très-Sainte Confrérie parlant au nom du roi catholique.

Trois gardes ht un alferez moitié endormis se rangèrent sous la voûte au port d'arodes, après avoir lancé pour la forme le Qui vive ! auquel il fut répondu :

— Sauf-conduit royal i

L'alferez jeta un coup d'œil sur le parchemin déplié, à la lueur des torches que portaient les deux premiers cavaliers. Il mit aussitôt la main à la demi-sa,lade qui lui couvrait la tête, et se recula respectueusement.

La cavalcade s'engagea sous la voûte.

Elle était composée d'un nombre assez considérable de gens armés qui semblaient, pour la plupart, des serviteurs de noble maison, et de cinq ou six femmes, dont deux, montées sur de superbes gcuets et voilées de la

tète aux pieds, étaient évidemment des personnes de haute qualité. Autant qu'on en pouvait juger sous Tarnpleur de leurs voiles, l'une atteignait déjà le milieu de la vie, tandis que Vautre était une toute jeune fille. Les duègnes et suivantes qui les accompagnaient avaient, des mules pour montures.

La cavalcade venait de loin, sans doute. Les manteaux des gens de l'escorte étaient tout gris de poussière.

Les archers de la confrérie s'engagèrent les premiers dans la rue étroite et tortueuse qui fait suite à la porte du Soleil. Leurs torches éclairaient en passant les maisons hautes et sombres qui semblaient toutes s'incliner en avant, à cause des appentis sur console qui s'ajoutent d'étage en étage aux logis de l'Espagne méridionale, et qui donnent aux mes l'aspect uniforme d'une voûte à gradins renversée, fendue à sa clef pour laisser voir une étroite bslnde du ciel. D'autres contrées cherchent des armes contre le froid ; ici, tout est calculé pour détourner les rayons trop ardents du soleil.

Le pas des chevaux allait tantôt sonnant, tantôt s'étouffant, selon que la voie capricieuse était ferrée de petits cailloux ou 4^oncée et recouverte d'un épais tapis de poudre. La rue tournait à chaque instant. La lueur des torches prolongeait l'ombre grêle des portiques musulmans, ou arrachait quelque faible étincelle aux bizarres magnificences des fenêtres mauresques ; puis tout à coup, derrière ces légères et féeriques perspectives, se carrait le lourd profil d'une maison espagnole.

« LE 1(01 DES ÇUEUX

Pas une parole n'était prononcée dans Tescorte. De temps en temps, sur spn jpassage, quelque croisée curieuse s'ouvrait, car ee n'était point chose ordinaire que de voir semblable cortège dans les rues de Séville, à cette heure. Au trarep des planchettes de quelque jalousie baissée, un long regard suivait les deux torches qui écheveiaient dans Ja nuit leurs flammes fumeuses et rouges.

Qu'était-ce? Une mystérieuse cérémonie du saintoffice? La maison du comte-duc venant rejoindre le roi?

On ne savait. Les cavaliers étaient trop peu nombreux pour escorter la reine. Et d'ailleurs, pourquoi la fille de Henri IV de France, aimée et respectée du peuple espagnol, eût-elle choisi les heures nocturnes pour faire son entrée dans sa loyale cité de SéviUe ?

On ne savait, en vérité. Les fenêtres se refermaient. La cavalcade muette poursuivait son chemin.

Après un quart d'heure de marche environ, les deux archers de la confrérie s'arrêtèrent en même temps à rentrée d'une petite place de forme irréguliëre, fermée d'un côté par une massive construction d'aspect monumental et sombre^ de l'autre par des arcades mauresques dont quelques-unes tombaient en ruine.

L'extrémité opposée de la place s'ouvrait ^ur une rue courte et large, dont le développement laissait voir le portail gothique d'une église.

L'un des archers dit-^:

lE ROI DE^ GUEUX ' ^ 1

•^ C'est bien i(â^ la maison de Piiatc. Voici le S(5pulcre à gauehe. Nous somaies sur la place de Jerusalem. ^

— Si la senora doehesse n'a pas eu à se plaindre de ses fidèles serviteurs, ajouta Tarcher en portai^ la, niaia à son morion de cuir^ nou& nous recommaudcms; à sa munificence.

La plus âgée des deux dames voilées jetia ua^ bourse» qui fut adroitement s,aisie au passage.

Et les deux archers, à Tunisson :

— Que Dieu, la Vierge et tous les saints soient à. tout jamais les protecteurs de sa seigneurie, trè^noble^ trèsillustre et très-généreuse !

En Espagne, les superlatifs ne coûtent pas plus qu'en Italie.

— Frappez, Savinien l ordonna celle qu'on appelait la duchesse.

Un vieux valet, armé jusqu'aux dents et portant sur l'épaule gauche une rondache du temps du Cid Campéador, descendit de cheyaJl et s'avança vers la porte priu:^ cipale de, ce grand, bâtiment noir désigné sous le noi^ de « la maison de Pilate. » Il souleva un énorme marteau de, fer ciselé qui, retombant de son poids sur la plaque , fît retentir tous les échos des alentours*

L'escorte entière, à ce moment, avait <iaiité la» i:ae et se développait sur la place,

T- Je me nomme Pablo Guttierez, ejt |e ^i^ dei Sax^« rem, dit celui des deux archers qui avait parlé le preuEJÛ/^^,

Mon camarade a nom Sancho tout court et sa naissance

est un secret de famille ; il e<il de Ségorbe. Que la trèsillustre senora duchesse daigne ne point oublier les noms de ses fidèles serviteurs, au cas où ils auraient besoin de sa protection très-puissante.

Us s'inclinèrent tous les deux jusque sur le garrot de leurs chevaux ; mais^ au lieu de s'éloigner après ce salut, ils levèrent leurs torches et se prirent à compter à voix haute le nombre des serviteurs composant Tescorte.

La duchesse dit :

— Savinien ! frappez plus fort.

Le vieux valet obéit à tour de bras, et Ton entendit dans la cour intérieure, ou patio, les aboiements essoufflés d'un vieux chien.

— -^Zamore a entendu, murmura la duchesse, d'une voix changée par Témotion.

ïii ce moment, Pablo Guttierez s'écria :

*-^Il y avait quinze hommes d'escorte àja porte du Soleil ; je n'en trouve plus que treize. La senora duchessp peut-elle m'expliquer ce mystère ?

âancho, l'autre archer, comptait à haute voix de un jusqu'à treize.

— Que veut dire cela ? demanda la duchesse ; ne manque-t-il aucun de nos hommes ?

— Aucun ! répondit un grand beau cavalier vêtu en gentilhomme et qui avait l'honneur d'être le premier écuyer de sa seigneurie, mais il y avait ces deux voya- {[eurs.*«

— Quels voyageurs î fit la duchesse avec impatience; Frappez plus fort, Savinien !

La porte antique sonna une troisième fois sous les coups répétés du marteau.

— On y va, Vierge sainte ! gronda une voix cassée dans la cour. Les Maures ont-ils repris Séville ?

Pendant cela, Osorio, le premier écuyer, répondit à sa

noble mattresse :

— S'il platt à Votre Seigneurie, je parle de ces deux voyageurs qui nous suivent depuis Valverde, Peutêtre, pour traverser la campagne de Séville qui n'est pas sûre, s'étaient-ils glissés parmi notre escorte.

La plus jeune des deux dames n'avait pas encore prononcé une parole. Elle était immobile sur son joli cheval. Elle détourna la tète aux derniers mots d'Osorio, et se dirigea vers la porte, dont la grosse serrure criait. La duchesse voulut suivre cet exemple ; mais les deux ar7 chers, sans rien perdre de leurs formes respectueuses, lui barrèrent formellement le passage^

— Très-puissante senora, dit Pablo Guttierez, nous étions honnêtement couchés dans nos lits, au Berrocal, mon camarade et moi, quand l'alguazil mayor nous a requis de vous faire escorte jusqu'à la maison de Pilate, au haut de la rue des Caballerizas^ à Séville. Nous retombions de ce pas au Berrocal. Faudra-t-il garder le silence, ce qui est pécher par omission et mérite, pénitence marquée au neuvième titre de la formule? Faut-il avouer à l'alguazil mayor que, dans ces malheureux temps de trouble,

nous avons fait ouvrir nuitamment la porte de Séi^Ùe à deu]ç inconnus, mal intentionnés peut-être ?

Les deux battaAts de (a porte grinçaient en roulant sur leurs gonds, le vieux chien geignait ; eu se hâtant, la voix cassée de rintérieur dit,, avec cette emphase qui ne manque jamais au discours andalous :

— Entrez, qui que vous soyez, et tous tant que vous êtes. Chez Medina-Celi, la porte s'ouvre à toute heure. Le maître est piûsonoier, la maîtresse est dans Texil, mais la maison reste, et j^ais ou n'a demandé à Thôte que Dieu envoie : Qui êtes- vous ?

C'était une grande femme, un peu courbée par Tâge. La lueur des torches montrait ses cheveux gris épais, ses traits rudemeut iM^usés et Téclat perçant de ses yeux noirs.

— Osorio, eommanda la duchesse, donjaez encore dix pistales à ces bons chrétiens, pour le repos de leuir conscience, et qu'ils retournent d'où ils sont venus.

Il paraît que Pablo Guttierez et même Sancho tout court n'en demandaient pas davantage, car ils ne protestèrent plus, et, à peine le premier éci^yer leur eut-il compté les pistoles, qu'ils tournèrent bride en appelant sur lui toutes les bénédictions célestes.

La jeune dame^, cependant, passait h cheval la porte haut-voûtée de la maison de Pilate. La senora duchesse la suivait de près. Vous eussiez vu sur le seuil cette grande femme à la taille courbée, qui, re4ressée à demi et la bouchç entr'^uverte, spulevait d'ufle^ main sa lau-

terpQ, taudis que son autre maiii étiP^gnait sa poitrine. Ses jambes tremblaient violemment. Le vieux chien ram* ]mt iosque sou» le& jai;^)es des cheyaux et poussait des hurlements étrange».

— Est-ce qtt4» ta e& iov^ toi aussi, Zamoire? mmrmnra la vieille, doat l'œil dur se mouilla.

L^ duebesse éearta son voile. Le rayon de la lanterne» frappa ses traits méluieolîquea el fatigués jiar la eonffranee, mais qm gardaient mie admirable l»eattté.

— Zamore se souvient, Catalina, dît-elle.

Un grand cri s'étouffa dans la gorge de la vieille femme. Elle se laissa choir sur ses genoux, tandis que la lanterne s'échappait de ses mains. Zamore, qui avait entendu son nom, se redressa sur ses quatre pattes et jappa en tendant le cou. Il parvmt à lécher la main que sa noble maitresse abaissait vers lui en se retenant au pommeau de la selle.

Mais Catalina s'était relevée.

— Pascuall Pedro l Antonio! cria-t-elle d'une vwx tout à coup vibrante et rajeunie, hors du lit, fainéants,^ h votre devoir I Zamore l'a reconnue le premier : les chiens ofit une àme. Que Dieu soit remercié I Que la Vierge sâdnte soit bénie! J'ai tant prié pour votre retour, senora de moa cœur, 6 ma chère maîtresse I Bonjour, Savinien! je te reconnais bien, malgré ta barbe grisé... Holk! Pedro! Auienio! les deux Pascual! malheureux l Des torches pour recevoir celle qui est.ti^premi(èreaprè«.

, Dieu dans votre maison ! Salut, seîgneui' Osorio ! Vous êtes parti enfant, vous revenez homme...

^^ Et celle-ci! s'interrompit-elle en se précipitant sur la main de la plus jeune dea deux dames, qu'elle baisa avec une tendresse dévote, est-ce ma petite Isabel, la fille de mon lait, mon amour, mon orgueil? Jésus mort pour nous ! on grandit donc aussi dans l'exil? Elle chancela, brisée par son émotion.

Toute l'escorte avait maintenant franchi le seuil. La . plupart des cavaliers et toutes les femmes suivantes avaient déjà mis pied à terre.

C'était une cour vaste, mais assombrie par les hautes constructions qui l'entouraient. L'herbe y croissait entre . les dalles. Aux lueurs nocturnes qui tombent incessan[iment du ciel pur dans ces sereines contrées, on apercevait la perspective confuse de deux portiques à basses et lourdes arcades. Au fond, le corps de logis arrêtait la vue par ses lignes massives et d'une grandeur étrange.

Sous le clottre de gauche, trois clartés s'allumèrent à la fois; quatre hommes s'élancèrent à demi nus : un vieillard et trois jeunes gens.

— Que t*âvais-je dit, Catalina? s'écria le vieux en se hâtant à larges enjambées, j'avais rêvé de nuages s'écartant pour nous laisser voir le soleil ! On n'a pas prononcé le nom de ceux qui viennent, mais qu'est notre soleil, sinon Medina-Celiî À genoux, enfants! plus près, sous le pas du cheval ! Les Nunez font cela pour leur senora et pour la reine.

LE UOi DES GUEUX 13

Les torches éclairaient ]a scène de leurs éclats i*ouges et vacillants. Les Quatre Nnnez étaient agenouillés : Pas-, cual le yieillardy les trois jeunes gens (Pascual 11% Pedro et Antonio) ; Gatalina pressait la main de la jeune dame contre ses lèvres.

Celle-ci releva son voile, à l'exemple de sa mère, et découvrit cette fine et merveilleuse beauté des fleurs de l'Andalousie. Le genou d'Osorio lui servait d'étrier; elle tomba, leste et gracieuse, dans les bras frémissants de sa nourrice.

La duchesse descendit à son tour ot donna sa belle main aux baisers pieux des Nunez. Il y a un charme dans le retour, quelles que soient d'ailleurs les causes concomitantes de tristesse. Les gens de l'escorte étaient joyeux ; peu à peu, la cour s'emplissait de bruits pu perçaient déjà quelques rires.

— Silence I ordonna la duchesse ; l'exil est fini, mais la proscription n'est pas levée. Cette maison n'est-elle pas toujours veuve de son maître ?

Comme pour prêter plus de force à ses paroles, la flamme des torches éclairait ses longs vêtements de deuil.

— Nul n'a le droit de se réjouir ici, ajouta-t-elle, tant que la dure captivité pèsera sur notre seigneur le duc. .

La cour était muette. On entendait la brise nocturne dans le feuillage sonore des grands vieux orangers plantés le long des clottres.

Ëléonore de Tolède, duchesse de Medina-Geli, repri* en s'adressant aux Nunez :

— Mes bons amis, vous n'étiez pas prévei^us ; ^ peutêtre n'y a-t-il poiat d'appartements pjrépajrés pour nous recevoir i

Catalipa se peéressd.

— Qu'avions-nous donc à faire, dit-elle^ noins, vos sçrvîteurs, sinon à espérer volire retour? Dieu mei'ei! Thomme a encore le bras robuste, et le» enfants sont de bons cœurs. Les chambres sont ooavw^ au, moment ^vk départ ; vous n*y trouverez x^ème pa^ l'odeur de Tab- ^nce. Chaque matin, depuis quinze ans, Tair a pénétré derrière 1^ draperies des alc6vea; chaque soir, le solieii couchant a souri au travers des jak>usies entr*ouvertes. La poussière du lendemain ne s'est pas ajoutée à celle de la veille. C'était notre devoir et notre bonheur ; nous faisions comme si \e logis eût ^ardé ses nobles hôtes... et nous disions parfois : À quelque heiM*e du jour ou de la nuit qu'ils arrivent, ils trouveront tout ce qu'ils ont laissé : des murs sains, des couches fraîches et des serviteurs dévoués.

Autour de ses lèvreM et sur la bouche des quatre Nunez, il y avait le même sourire.

La duchesse leur donna de nouveau sa main, et dit plus gaiement :

— On nous aime donc encore? Merci, bonnes gens... Messieurs, retirons-nous.

Pascual se dirigea aussitôt vers l'entrée d'honneuR, qu'il ouvrit à deux battants. Le vieux Zamore alla se poster auprès du seuil pour m^dier une caresse au pas-

sage. Xa duchesse, appuyée sur le t)ras d'Osorio et suivie par ses femmes, ^Auvrit la marche. Oa pénétra sous le vestibule a^x piliers orientaux, aux peintures muraies naïvement éclatantes. Tout était con^me lia nourrice Tavait annoncé. Ces r^vcQants auraieat pu croire que leur ahi^eace n'avait été q^'w réve^ si les années écoulées ne laissaient aprè^ elles des témoignages trop certains. La duchesse ^léonoire avait quitté ces lieux dans tout Véelat d^^sa }eij|nesse fière e^ heureu,ses eoiportant dans ses bras jusqu'à la litière de vajage un tout petit enfant, son ^ptoû, s«b trésor. ËUe revenait maintenant, la duchesse Ëléonore, toujours belle^ mais belle de ccti,e austère et douce l^^eauté qui couronne le freiit des mères.

Et l'enfant d'autrefois ^tait cette adorable jeune fille d'aujourd'hui, à la taille souple et hatite.

GataUna, la nourrice^ avmt eu raison de le dire, qu grandit aussi dans l'exil. Mais voyez ces plantes qui nous viennent de loin et qui crois^en,t sevrées du soleil natal. Parmi les suaves rayonnements de la jeunesse et derrière le charme qui couronnait le front d'Isabel^ voui^, eussiez entrevu je ne sais quelles vagues mélancolies.

La duchesse pareourut, grave et muette',, ces imposantes galeries qui lui parlaient de tant de souvenirs. Arrivée à la porte de sa chambre, elle déposa un baiser sur la joue froide d'Isabel, et passa le seuil, pressée qu'elle était sans doute de se donner tout entière à sa méditation.

Isabel avait le co^ur serré. Aurait-elle su dire pour-

i6 liE ROI DES GUEUX

quoi î Peut-être, car les plis de son voile avaient trçs* sailli quand on avait attiré l'attention de sa mère sur ces deux voyageurs mystérieux, mêlés fui^ivement à l'escorte, puis furtivement disparus.

Son appartement était dans le même corridor que celui de sa mère. C'était Gatalina qui lui servait de guide : les Nunez distribuaient les serviteurs et gens de l'escorte dans les diverses parties des communs.

— Voici notre chambre, nina... commença-t-elle. Puis, se reprenant :

— Noble senorita» voici la chambre où nous dormions toutes deux.

Elle x)uvrit la porte. Isabel, accordant à peine à l'ameublement nn regard distrait, g/>;^a précipitamment la fenêtre.

Et cependant l'ameublement avait pour elle un intérêt tout particulier. La pièce principale était un berceau de métal ciselé, orné de ses tentures à la fois riches et charmantes. Le long des murs, tapissés de cuir cordouan, des multitudes de jouets s'amoncelaient. Dans le berceau il y çivait une poupée étendue.

Était-ce le dernier jeu d'Isabel enfant? Était-ce un mélancolique amusement de la pauvre nourrice?

— Senorita, dit celle-ci tristement, vous étiez trop leune : vous ne vous souvenez de rien!

Et comme Isabel pensive restait à la fenêtre, dont elle avait soulevé les rideaux :

— Ceci est votre petit lit, senor^. Vous teniez^là de-

LE ROI DES GUfîUX , 17

dans, et il était bien trop grand pour voiis. Voici vo$ joujoux, la poupée que vous aimiez le mieux, le gitano... le èontrebandier... le moine*. • et ce char mi* gnon dans lequel je vous tratn^s sous les lauriers-roses, là-bas, autour de la fontaine. Est-ce que vous vous trouTfttes plus heureuse dans cette Estramadure où il n'5 a déjà plus de cactus yermeils ni de lentisques à l'ombrage parfumé ? *

— Bonne nourrice, dit Isabel, je me suis toujours souvenue de vous, mais tout le reste est sorti de ma mémoire.

— De moi! s'écria Gatalina ; rien que de moi! Sainte Vierge, je fais vœu de tresser une couronne en fil d'or pour la tête de votre divin fils ! La nina se souvenait de moi! Si vous saviez comme ^e vous aimais, senorita... et comme je vous aime! Une fois, dans les premiers temps de votre absence, j'avais fait un rêve... car je rêvais toujours de vous... je vous avais vue tout habillée de blanc dans une barque abandonnée au cours du Guadalquivir,..

— Gatalina, interrompit brusquement la jeune fille, qu'y a-t-il sous cette fenêtre? la nuit est sombre et je ne peux distinguer les objets.

Un gros soupir souleva la poitrine de la nourrice. '

— Il y a la place, noble senorita, répondit-elie^ la place de Jérusalem avec la rue des Cabellerizas à gauche, la rue Impériale à droite ; en face, l'arcade mauresque sous la quelle vous aimiez tant voir danser les gitanes.

— Et par quelle rue sommes-nous arrivés cette nuit ! interrompit encore Isabel, nous yenons de la porte du

Soleil.

— Vous êtes arrivés par la rue des Caballerizas, se* norita.

— Merci, b^onne Gatalina. Nous nous reyerrons demain. Xe veux^ oauser avec, vous souvent. Qù est Vi chambre d'Encarnacion ?

La nourrice jeta un regard jaloux sur une fillette à Vmï de feu, aux cheveux plus noirs que le js^^, qui disposait déjà dans un coin de la pièce les bagages de sa jeune maîtresse.

— N'avez-^ous donc point de dn^e? demanda- t^elle vivement.

L'idée lui venait sans doute de se proposer pour Cietim* portant office.

-^ n ne m'est pas encore arrivé de sortir sans ma mère, répondit Isabel, qui répiéla : Où est la chambre d'Encarnacion?

Caialina montra du doigt une porte communiquant avec la ruelle du grand lit.

— À demain donc, bonne nourrice, dit Isabel; la fatigue m'accable, je sens que j'ai besoin de sommeil.

. En un clin d'œil Gatalina pjr(^para le lit. Enearnacion ne lui disputa point cet honneur. Le regard de la bonne femme fit le tour de la chambre, puis elle se retira aprè» ^voir baisé encore une fois le bout des doigts de sa nina.

^. LE ROI DES GUËtiX 19

Isabel resta un iastaot debout devant la croisée.

— C'était Fheure... murmura-t-elle, sans savoir qu'elle parlait.

La voix d*Ëncamacion lui donna un sursaut. *

— Senora, disait la soubrette d'un petit air innocent, avez-vQus pris garde à cette singulière aventure : deux hommes mêlés à notre escorte? Et il parait qu'ils nous suivaient depuis longtemps. Moi, je ne regarde jamais ni à droite ni à gattche... surtout en voyage, les cavaliers sont si hardis 1 Mais Maria soutient que l'un des deux est un beau jeune homme, ma^ré son pauvre harnois, et que ses yeux étaient bien souvent fixés sur...

Elle n'acheva pas, en dépit de sa bonne envie. Le doigt d'Isabel désigna la porte ouverte dans l'alcôve.

^ Retirez-vous^ ma fille, dit la belle Médina ; je n'ai plus besoin de vous.

Encarnacion se hâca de faire une profonde révérence et sortit sans répliquer. Mais le diable n'y perdait rien. Ei^parnacion se dit, avant de réciter sa pr|ère du soir :

— En entrant, elle a couru à la fenêtre. Elle a demandé ce qu'il y avait sous le balcon. J'ai vu son visage s'é-f clairer quand elle a^ su que la croisée ne donnait point sur les cours intérieures. EUe a un secret... Ma mère, qui à servi vingt ans, d'abord camériste de la Cabiral» puis en qualité de duègne des filles de Miraflorès, ida mère s'y connatl et m'a dit : Tftche d'avoir le secret de ta maltresse.

Isabel était accoudée contre l'appui du balcon. Sa tête

charmante s'inclinait sur son épaule, ses beaux cheveux, que n'emprisonnait plus la dentelle, tombaient à longs

flots sur son sein. Son regard se perdait dans la nuit du dehors.

— : C'était Theure, répéta-t-elle entraînée par sa rêverie ; j'entendais son pas de bien loin. Le feuillage des myrtes s'agitait... mon cœur se prenait à battre...

— Mon cœur bat, s'interrompit-elle en posant sa main sur sa poitrine ; jamais je ne l'avais attendu si longtemps. . : j'ai peur.

Dans le silence, une étrange musique montait par bouffées. C'était une séguidille exécutée sur la mandoline aiguë, qu'accompagnaient les sons lourds et mous dé la guitare. Parfois, un bruit de voix confuses étouffait le concert. Puis encore tout se taisait.

— Et pourtant, reprit la belle Médina, il est à Séville... S'il était venu à Séville pour une autre que moi !

Une ombre se détacha des piliers moresques qui faisaient face à sa fenêtre. Des pas sonnèrent sur le payé de la place. Isabei rentra précipitammeat et souffla sa lumière. Le vieux chien Zamore aboya sourdement dans la cour.

, — C'est lui, pensait Isabei ; soyez bénie, mère de Dieu, c'est pour moi qu'il est venu !

Quand elle se rapprocha de la fenêtre pour soulever de nouveau le coin de la jalousie, l'ombre était au milieu de la place. L'âme de la Jeune fille passa tout entière dans ses yeux, qui essayèrent de percer les ténèbres.

Là-bas? murmura-t-elle indécise et inquiète; il me semblait plus grand que cela... plus svelte...

D'autres pas retentirent sur le pavé de lame Impériale. L'ombre siffla. Une grosse voix répondif à cet appel :

— Bien, bien, seigneur Pedro Gîl ! J*ai joué à cachecacbe ayec un diable de garde de nuit qui me serrait les talons. Gela m'a retardé. Je baise les mains de Votre Seigneurie !

La jalousie d'Isabel retomba. Elle gagna sa couche à pas lents et s'agenouilla devant son prie-Diéi.

Celui qu'elle attendait ne s'appelait pas Pedro Gil.

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