Le roi des ribauds
Pour que la vérité peust arriver jusques à luy , il — Louis XII — permit les tlieatrei , el voulut que sur tccutx. on jouast librement les abus qui se commetloient, tant en sa cour comme en son royaume , pensant par là apprendre et scavoir beaucoup de cboses lesquelles au Jrement il luy estoit impossible d'entendre.
Jean BoUCHET. Lus Annales d'Aquitaine.
I..E lundi 6 novembre, Paris était en fêtes pour l'entrée solennelle de madame Marie d'Angleterre qui, après avoir séjourné quelque temps avec la cour à Abbeville plus tristement qu'on ne l'eût pensé , à voir se succéder les bals , les festins, la musique et les représentations de 11. j
a LE ROI DES RIBAUDS.
mystères, avait parcouru comme en triomphe les villes de Picardie , délivrant les prisonniers et payant sa bienvenue aux lieux où elle passait jusqu'à ce qu'elle arrivât dans sa bonne cité de Saint-Denis. La veille de son entrée à Paris, elle fut couronnée à l'église abbatiale, au milieu des tombeaux des rois et des reines de France qui , la plupart, avaient été sacrés à Reims des mains de l'archevêque. Cette cérémonie , toujours célébrée avec pompe et magnificence , eut lieu en présence d'une foule considérable de princes , de princesses , de prélats et de seigneurs ; le nonce du pape y assistait. Louis XII, sombre , abattu et malade , en s'agenouillant au maître -autel crut voir le catafalque de sa chère Anne de Bretagne, semé de larmes d'argent et entouré de cierges funèbres qui vacillaient sur le velours noir. C'était son manteau royal fleurdelisé.
Cette entrée, qu'on avait dressée et ordonnée d'après celle de la feue reine au mois de novembre 1 5o4 , était prescrite par lettres patentes du roi , datées du vingt-quatrième jour d'août ; car la ville de Paris, disent les registres de rHôtel-de-Ville,« qui est la capitale du royaume, n'a accoustumé d'aller au devant de quelque prince ni ambassade sans lettres expresses
du roi.» L'évéqoe de Paris, le sire Du Bouchage , et le trésorier Florimond Robertet , avaient d'abord communiqué les volontés de Louis XII au prevot des marchands et aux échevins. Ceux-ci avaient ensuite convoqué les vingt - quatre conseillers de la ville, les seize quartenierset huit notables choisis dans chaque quartier pour délibérer sur la forme et les dépenses de l'entrée. Les maîtres- jurés des marchandises, draperie, épicerie, pelleterie, merciers, changeurs et orfèvres furent informés du résultat de la conférence , et priés d'élire quatre députés par corps de métiers, lesquels s'habilleraient de robes de soie de livrée pour porter le ciel sur la reine; ils devaient inviter tous les gens de chaque corps à se trouver à cheval et en honorables habits au jour indiqué pour partir de la place de Grève à la rencontre du cortège royal. Les quarteniers, les archers et arbalétriers de la ville furent pareillement mandés au bureau du prévôt des marchands , qui leur enjoignit de se tenir prêts à paraître à cheval et en habits de livrée. Mais les changeurs seuls n'acceptèrent pas des honneurs si coûteux que leur petit nombre et leur avarice leur conseillaient d'abandonneip. Les bonnetiers, dont l'état avait prospéré autant que celui de changeurs était
4 LE ROI DES niBAUDS.
déchu depuis un siècle , lurent bien aises d'une circonstance qui les admît au rang des six corps privilégiés. Les quarteniers , à l'exemple des changeurs, s'excusèrent sur leur pauvreté, et offrirent de remplacer les robes de soie qu'ils avaient portéesprécédemmentaux réjouissances publiques par de bonnes robes d'écarlate violette, comme mieux appartenant à leur condition. On consentit à leur demande, qui prouve assez combien étaient onéreux ces impots d'habillement et de montrée qui accablaient le petit commerce au profit de quelques amours- propres. Ces entrées , auxquelles tout habitant payait de sa personne ou de son argent, se renouvelaient plusieurs fois sous un règne, et absorbaient des sommes immenses pour ce tempslà ; en outre, les entrées de légats et d'ambassadeurs, les Te Deum et les processions expiatoires, commémoratives, votives et autres ruinaient le peuple plus que les aides et la gabelle; mais il oubliait sa misère pendant qu'il se divertissait en qualité d'acteur et de spectateur.
Le jour de l'entrée, relardé par le voyage de la reine en Picardie , était impatiemment attendu depuis le i5 octobre que le roi avait désigné à peu près dans ses lettres patentes. Aussitôt que \ Angélus {wt sonné à toutes les paroisses ,
de joyeuses volées et de riches carillons ébranlèrent à la fois les tours et les clochers de Saint- Jacques du Haut-Pas à Saint-Germain des Prés et de Saint - Eustache à Saint -Lazare. Au milieu de ces modulations confuses, graves et aiguës, argentines et bourdonnantes , vibrait la grosse voix de Notre-Dame, comme un appel majestueux domine une rumeur populaire. La ville , cité et université de Paris , se faisait belle pour recevoir sa Dame; les faubourgs rentraient dans son sein pour avoir leur part du bruit et du spectacle. Déjà les hérauts d'armes du roi et les crieurs de la prévôté publiaient à son de trompe l'ordre de la solennité et les mesures de police; gueux, écoliers, filles publiques, juifs, étrangers et voleurs accouraient bouche béante et oreilles tendues autour du cavalier qui , arrêté à l'angle de deux rues ou près de la croix de pierre d'un carrefour , faisait son cri aux bourgeois , manans et habitans de Paris. Dans la rue Saint -Denis , consacrée par tradition au passage du cortège , pour cette raison qu'elle était la plus large de toutes les rues à cette époque , les sergens se distribuaient entre eux leurs boulaies achetées chez le malietiemux frais de la ville; les boutiques se fermaient, et l'étroite façade de chaque maison disp;»raissait
SOUS les tentures de broderies, de tapisseries, de draps, de toile et même d'étoffe d'or ou d'argent. Les ruisseaux fangeux avaient cédé la place à une jonchée de fleurs, de feuilles et de gazon; quelques-uns couvraient de nattes le pavé anguleux. Des moines bénissaient la route; tandis que les fenêtres cintrées , les balcons et les auvens sculptés, les toits en saillie, les gouttières en gueules et les mille tourelles en culde * lampe se couronnaient d'une architecture mouvante de têtes mêlées aux ornemens bizarres de l'architecture gothique.
Du beffroi de l'Hôtel -de- Vil le, dite Maison du Dauphin ou Maison aux Piliers , parce qu'elle fut bâtie sur les ruines de l'hôtel d'Humbert , dauphin , et qu'elle était soutenue par de gros piliers formant une sorte de galerie; le signal dw départ fut donné à dix heures précises, et la place de Grève , encombrée de monde , commença lentement à se dégorger dans la rue Saint-Denis. La marche fut ainsi réglée, disent les procès - verbaux de l'entrée, «à la louange €t gloire de Dieu le Créateur, de la glorieuse vierge Marie et de toute la cour céleste du Paradis, et pour l'honneur et révérence du joyeux avènement de madame Marie d'Angleterre, reine tle France. »
LE aOI DES RIBAUDS. 'J
Les quatre ordres mendians, qui ne négligeaient aucune occasion de frotter à la couronne leur ignoble cagoule , parurent les premiers tout fiers de leur humilité et de leur multitude, chantant des psaumes, portant des croix, envisageant les femmes à faire rougir une morte; du reste, armés de chapelets, de missels et de disciplines : les augustins, à la mine rébarbative, précédés de la bannière et des reliques de leur grand patron, chaussés, et en robes noires à capuce de fort bonne étoffe, qui montrait combien les frères ermites s'étaient relâchés de leur institution ; les cordeliers ou franciscains, la luxure dans les yeux et le sourire à la bouche, habillés de drap brun ou gris et liés de cordes pour justifier leur nom, suivant l'image de saint François d'Assise, leur fondateur, mort peu d'années auparavant ; les carmes, à la face rubiconde et à l'embonpoint béatifique, empêtrés dans leurs braies de drap, leurs vestes de laine, leurs robes et leurs manteaux blancs , sous l'invocation de leurs fondateurs Elie et Elysée et de leur patrone Notre-Dame du Mont-Carmel ; enfin les dominicains ou jacobins ou frères prêcheurs , à la physionomie hypocrite et arrogante , ayant la tête rasée et un manteau noir pardessus leur robe de laine blanche ; soldats-inquisiteurs de
8 LK ROI »r,S HIBAUDS.
saint Dominique, bourreau des Albigeois. Ces religieux, que les croisades de saint Louis avaient protégés et enrichis malgré leurs vœux de pauvreté , marchaient sur deux files avec leurs croix , leurs guidons et leurs corps saints.
Cette procession monacale était, pour ainsi dire, séparée du cortège par deux des dix sergens de la ville achevai, vêtus de leurs robes mi-parties aux manches brodées d'un navire d'argent ; ils servaient de bedeaux à tous les menus officiers de la ville qui venaient ensuite , les uns à cheval , les autres à pied , le bâton blanc à la main, tous vêtus de leurs meilleurs habits et des insignes de leur charge : c'étaient les mesureurs de grains et de charbon , les vendeurs , les courtiers et les crieurs de vins, les mouleurs de bûches, et autres fonctionnaires-jurés subalternes qui ont subsisté jusqu'à la révolution.
Puis la conipagnie des six-vingts archers et des soixante arbalétriers, précédés de leurs capitaines, de leurs trompettes et des gonfanons aux armes de la ville , faisaient briller les plumes blanches de leurs chapeaux , et leurs hoquetons d'orfèvrerie avec un navire d'argent entrelacé de lettres d'or pour signifier Paris aaits pair.
Puis les huit autres sergens de la ville, en bel uniforme , annonçaient le prévôt maître Jean Boulart, les échevins , le clerc et le receveur de la ville en robes mi-parties de velours tanné et cramoisi fourrées de martres , les vingt-quatre conseillers de la ville en robes d'écarlate ; tous assez mauvais cavaliers.
Puis les seize quarteniers en robes de livrée conduisaient les six corps des métiers dans l'ordre suivant : les quatre élus de la draperie qui devaient à leur tour porter le ciel sur la reine, vêtus de robes de soie délivrée, et beaucoup de marchands de leur état avec la bannière ^ et devise au nom de saint Nicolas leur patron; les quatre élus de l'épicerie en même équipage , accompagnés d'épiciers, de sauciers, d'apothicaires, de moutardiers et de chandeliers, réunis dans la confrérie sous le patronage de saint Nicolas, dont le tombeau suait de l'huile; les quatre élus de la mercerie en robes de velours noir , distinction qui se rattachait au grandmaître de France dit alors le roi des merciers , marchant avec leur confrérie et leurs armoiries H l'image de saint Louis en champ d'azur ; les quatre élus de la pelleterie et ceux de leur état avec leur ancien blason représentant l'agneau l^ascal d'argent tenant une croix d'or en champ
lO LE ROI DES RIBAUDS.
d'azur, et terminé d'une couronne ducale; les quatre élus de la bonneterie , occupant le rang des changeurs qu'ils avaient remplacés, et leur nombreuse confrérie comprenant les aumussiers, les mitainiers et les chapeliers, sous les auspices de saint Fiacre, ayant dans leurs armes des ciseaux ouverts couronnés de chardons ; enfin les quatre élus des orfévies et les riches maîtres-jurés de leur corps qui revendiquaient les armoiries et les privilèges de saint Éloi leur patron. Après eux les principaux bourgeois , vêtus de robes de soie, de velours et de drap aux couleurs éclatantes, marchaient deux à deux en bon ordre.
Puis le chevalier du guet et ses deux lieutenans, tout accoutrés de drap d'or et de velours cramoisi, commandaient le guet, au nombre de soixante hommes à cheval, avec leur enseigne accoutumée, une étoile d'or couronnée sur leurs hoquetons d'orfèvrerie , et la pertuisane au poing. Après les lieutenans défilaient de graves personnages en robes noires fourrées, huissiers , greffiers, commissaires, notaires, avocats et procureurs du Châtelet; les sergens à verge et les sergens de la douzaine. Les premiers, à pied , allaient devant le prévôt de Paris , armés de salades et de hallebardes , avec des li-
vrées mi-parties et tricolores ; deux pages d'honneur, montés sur de beaux coursiers, escortaient M. Gabriel Biron , prévôt garde de la prévôté et vicomte de Paris depuis l'année 1 5 1 3. Ce seigneur , habillé de velours cramoisi et de satin de Milan à bordures et à lettres d'orfèvrerie, menait avec lui une splendide cqinpagnie de barons, chevaliers, secrétaires, écuyers de Paris et de l'Ile de France.
On avait intercalé le militaire dans le civil, la noblesse dans la bourgeoisie. Immédiatement après le prévôt s'avançaient les capitaines et les gardes de l'hôtel du roi : M. Louis de Brézé, grand-sénéchal de Normandie, capitaine et conducteur des centpensionnaires; M. le duc de Longueville, capitaine et conducteurdes centgentilshommes; M. d'Aubigny, capitaine et conducteur des cent archers de la garde écossaise à la livrée blanche; M. Gabriel de La Châtre, capitaine et conducteur des archers de la grande garde; M. de la Marche , capitaine et conducteur des cent-suisses à la livrée rouge et jaune; M. Jean de Fontanet, prévôt de l'hôtel , et ses archers, à la devise du porc-épic couronné; enfin M. de Grignaux et ses ribauds , à la devise de l'épée. Tous ces capitaines , différens de costume et d'état, faisaient admirer leurs montures espa-
gnoles, genêts ardens et légers , leur accoutrement somptueux, leurs précieux joyaux et leurs plumes bigarrées. M. de Longueville seul était armé comme pour une bataille.
Puis les princes, barons, chevaliers, gentilshommes , écuyers et secrétaires anglais qui avaient couché à Paris ou qui arrivaient exprès de Saint-Denis, se mêlèrent aux princes et aux gentilshommes de France, rivaux de grâce, de beauté , d'élégance et de richesse , resplendissant d'or et d'argent, compagnons d'armes, de table et de plaisir , nombreuse élite de noms illustres dans la guerre et dans la paix. Le comte Galéas de Saint-Severin parlait de ses campagnes avec l'amiral Burrey, le chevalier Bayard racontait ses exploits au marquis d'Orset, le duc de Norfolk écoutait la savante politique du comte Artus Gouffier; le comte d'Onylsire énumérait les galanteries de la cour de Londres, et Bonivet leur opposait celles de la cour des Tournelles ; Thomas de Foix de Lescnn soutenait une controverse religieuse contre le vieux sir Denis Ouch, oncle du roi d'Angleterre; les autres et lespoursuivans d'armes saluaient les dames en passant, et, pour être remarqués, exerçaient leurs chevaux à des courbettes et à des sauts qui témoignasserit de l'habileté du cavalier. Souvent une
LE ROI DES RIEAUDS. l3
blanche figure de femme rougissait à quelque fenêtre isolée si le regard d'un seigneur de brocart daignait s'élever jusqu'à elle.
A la suite de la noblesse des deux nations , la magistrature déployait ses robes rouges et ses chaperons fourrés ; les quatre généraux des finances et des monnaies, devancés par leurs clercs, poursuivans, messagers et huissiers en belle ordonnance , chevauchaient, mal assis , sur leurs traquenards , dont l'amble faisait sonner leurs grosses chaînes d'or comme des grelots. Puis les trésoriers, présidens et seigneurs de la cour des comptes, en pourpoints de velours noir ou de satin cramoisi, semblaient moins solides sur leurs selles que sur les fleurs-de-lis; puis les quatre présidens et toute la cour du parlement , vêtus d'écarlate et coiffés du mortier , ayant pour avant-garde les greffiers et huissiers , pour arrière-garde les commissaires , notaires , avocats et procureurs de la cour , entouraient le premier président Guillaume Duprat, qu'on pouvait déjà reconnaître à sa physionomie de chat-tigre et à la propension exubérante de son ventre.
Enfin cette hiérarchie de rangs , de dignités et de livrées était fermée par les ducs et les princes du sang de France : Monsieur, le duc d'Alençon ,
l4 LE ROI DES R1BA.UDS.
le duc de Vendôme et le duc de Bourbon ; les comtes de Saint-Poi, de Nevers et de Guise, avec le grand-maître, son bâton à la main; ces princes jeunes, bien faits et de bon air, couverts de drap d'or, eux et leurs palefrois caparaçonnés, rappelaient à l'œil ces miniatures dorées qui attestent le luxe excessif du moyen âge, où pourtant chaque règne avait sa loi somptuaire.
Ce magnifique et innombrable cortège eut bientôt atteint La-Chapelle-Saint-Denis, lorsque la reine achevait d'y dîner avec le roi son mari et les princesses. On fit halte devant le logis, au balcon duquel se montra madame Marie , conduite par Louis XII , qui était si changé , amaigri, pâli et attristé, que chacun se demanda, le deuil dans l'âme, pourquoi le peuple n'avait pas été instruit de la maladie de son père. On eût lapidé les médecins du roi s'ils s'étaient montrés auprès de leur patient; mais Jean Ruel , désolé du mauvais succès de la drogue qu'il devait au roi des ribauds, s'était absenté de la cour, sous prétexte de rétablir sa propre santé; les autres médecins avaient voulu, après lui , essayer ce que pourrait la nature sans apothicaires. Cependant les cris de Noël! et de vive le roi! retentirent long-temps après qu'il
LE ROI DES RIBAUDS. l5
se fut retiré dans la salle d'audience où des députés de chaque corps vinrent complimenter la reine, qui répondit elle-même en français, ou par l'organe du chancelier évéque de Paris, qu'elle remerciait la compagnie et offrait de s'employer auprès du roi à tout ce qu'elle pourrait pour la ville en général et en particulier. Le premier président Duprat , qui portait la parole au nom du parlement , s'étonna que le duc de Valois fût si vite apprivoisé avec sa belle-mère.
Ces discours prononcés et la queue du cortège ayant rejoint la tète, la reine reçut de nouveau d'unanimes félicitations pour son joyeux avènement, des respects et des bonnetades mille fois répétés. Alors le cortège commença lentement à se reformer et à marcher vers Paris presque dans le même ordre qu'il était venu : moines , archers de la ville, prévôt des marchands et corporations, guet, sergens et officiers du Châtelet, prévôt de Paris, cours des comptes, des monnaies et du parlement; ensuite les capitaines et les compagnies de la maison du roi, gentilshommes, seigneurs anglais et français; puis les deux mille chevaux d'Angleterre, merveilleusement équipés , et les cent-suisses de la garde , qu'on eût pris pour des princes. La mu-
l6 LE ROI DES Rrr.AUDS.
siqiiedii roi, hacquebuttes, trompettes (;t liautbois, éclataient en fanfares que déchiraient les sons des fifres et des tambours de chaque compagnie de gendarmes. Les pages du roi et des princes, vêtus de leurs livrées de velours et de satin, sur de grands chevaux enharnachés, marchaient devant les hérauts-d'armes de France et d'Aiialeterre, avec leurs souverains rois d'armes Montjoie et Jarretière , portant chacun les couleurs de son maître. Le prévôt de l'hôtel et ses archers composaient la garde spéciale de la reine. Deux pages d'honneur, choisis entre les plus nobles et les plus beaux, menaient par la bride une haquenée couverte d'une housse mipartie aux armes de Lancastre et de France. Les princes et grands-officiers , tant français qu'anglais, tant laïcs qu'ecclésiastiques, richement et diversement vêtus, s'étaient placés, sans distinction de rang et tous ensemble, sous la conduite des ducs d'Alençon et de Bourbon ; on remarquait parmi eux les trois envoyés d'Angleterre: le grand-chambellan , le commandeur de Londres et le doyen de Windsor , l'ambassadeur plénipotentiaire duc de Suffolk , milord Marquie, le duc de Norfolk, l'évéque deDurham, l'archevêque de Rouen , les cinq seigneurs de la maison d'Orset et une foule d'autres aux
chapeaux surmontés de couronnes ducales , de comte et de baron.
La reine était assise dans une litière découverte en drap d'or armorié et figuré ; elle avait une robe d'or ruisselante de pierreries , une coiffure d'émeraudes et de rubis, des bagues à tous ses doigts, et un collier de diamans à uœuds de perles si miraculeux , au dire d'un contemporain, «qu'homme vivant ne le sçauroitnombrer ni priser.» Pensive et distraite, elle cherchait des yeux M. de Suffolk, sans accorder grande attention aux paroles de son mari et de son beau-fils qui côtoyaient les portières. Derrière elle, sur des haquenées et dans des litières, venaient madame Claude de France, madame d'Angoulême, madame d'Alençon, madame de Vendôme, madame de Nevers et beaucoup de princesses , dames et damoiselles superbement parées , toutes jeunes , toutes galantes et enjouées; la duchesse de Norfolk seule faisait tache. Enfin M. de Orignaux , avec ses ribauds , était là pour veiller à la police du cortège , terminé par une armée de chariots tendus de drap d'or et d'argent, d'où sortaient de blondes têtes de femmes ou des choeurs d'instrumens de musique.
Les échevins,Ies marchands et les bourgeois, n. 2
î8 LE ROI DES RîBADDS.
selon les privilèges de leur état, reçurent la nouvelle reine à l'entrée de la ville; et après lui avoir rendu hommage, ils posèrent au dessus d'elle un grand ciel de drap d'or broché , semé de fleur-de-lis et de roses rouges, que les quatre échevins devaient porter les premiers jusqu'à la fontaine du Ponceau , où les drapiers prendraient leur place jusqu'à la prochaine station : les cinq autres corps de métiers et les hanoars ou porteurs de sel avaient chacun à leur tour un espace désigné pour porter ce dais de la porte Saint-Denis à Notre-Dame, et du Parvis au Palais. L'entrée se fit au bruit de l'artillerie, aux sons des cloches, aux cris de la population et aux fanfares de la musique, à travers les rues tapissées et jonchées, pleines de curieux , et ornées en plusieurs endroits CHéchafauds , mystères , jeux , ébaltemens en l'honneur de la paix et du mariage du roi. Les sergens de ville frappaient à tort et à travers avec leurs ôow/rtï>^ cinglantes pour faire serrer le peuple.
A la porte Saint-Denis, grosse forteresse carrée, à créneaux, flanquée de bastions, comme toutes les portes bâties du temps de Charles VI , il y avait un grand échafaud représentant une mer dorée, et un beau navire d'argent sur lequel
était Bacchus habillé de pampre vert et une grappe de raisin muscat à la main, avec ces mots sur une pancarte : Plante de vins ; à côté de lui Cybèle, vêtue d'une robe peinte de paysages où la perspective n'était guère observée , et tenant une gerbe d'or, achevait de figurer la prospérité et l'abondance par cette inscription : Plante de bled. Aux hunes des trois mâts, on voyait trois hommes d'armes portant l'écu de France et les écussons d'Angleterre ; quatre monstres masqués , soufflant dans des conques occupaient les quatre coins de la mer , chacun montrant son nom sur son chapeau d'algues : Subsolanus ^ Auster ^ Boreas et Zephyrus, Ces quatre vents avaient l'air de pousser le navire décoré des armes de l'Hôtel-de-Ville , tandis que les matelots, personnifiant les habitans de Paris, chantaient un Te Deum en faux-bourdon au passage de la reine.
A la fontaine du Ponceau , ainsi nommée d'un petit pont jeté sur un ruisseau fangeux qui n'existe plus, on avait planté un jardin artificiel entouré d'une balustre dorée ; au milieu d'un gazon émaillé de fleurs éblouissantes auxquelles il ne manquait rien que l'imitation de la nature, un beau lis argenté et un rosier de roses écarlates étaient gardés par trois nymphes nom-
aO LE ROI DIÎS RIBAUDS.
mées Beauté, Liesse et Prospérité , dans l'inscription de leurs ceintures dorées. On lisait autour du jardin cette devise incrustée sur le sable : Gratia prœveniens et Gratiajam data ; pour signifier peut-être que la ville de Paris allait au devant de la reine qui lui était donnée. Devant l'hôpital de la Trinité, dont la grande r salle servait alors de théâtre aux Confrères de la Passion; ces comédiens, auteurs de mystères, avaient dressé un échataud où le roi David , assis sur un trône fleurdehsé , entre son fils Salomon et ses chevaliers armés de pied en cap, recevait la reine de Saba, vêtue d'une robe au blason d'Angleterre , accompagnée de cinq damoiselles à demi nues : cette reine portait la patène ou la paix à baiser au roi qui l'en remerciait humblement. Le poète avait ajouté à la pantomime un rondeau assez mal versifié, qu'on lisait sur un large écriteau, en style lapidaire et sans orthographe :
Royne Saba , dame de renommée , Est venue voir Salomon le tressage Qui l'a receue d'un amoureux courage, Par dessus tout l'a prisée et aymee ; C'est la royne par vertu enflammée , Belle et bonne , vertueuse on langage ,
Noble Saba.
T^e tresc'hrestien , sachant qu'elle est famée ,
4. pris plaisir veoir en son héritage : Le beau présent de paix en mariage S'est ensuyvy, dont elle est estimée , Noble Saba.
A la Porte aux Peintres, qui restait de l'enceinte construite sous Philippe-Auguste , près de Saint-Jean de l'Hôpital ; sur un échafaud à trois étages était en haut Jésus-Christ, accoutré en bon Pasteur de l'Evangile, avec le lis et le cœur de France dans les mains; au dessous un roi tenant le sceptre et le bâton royal , une reine tenant le bâton royal et une rose rouge , exprimaient l'allégorie de ce texte biblique tracé entre eux : Veni de Libano , spoiisa mea , veni et coronaberis ' : plus bas, cinq jeunes pucelles, chantant des motets, des cantiques, n'avaient rien, dans leur costume bizarre, qui les fît reconnaître, si ce n'était un placard appendu à leurs pieds, qui les nommait France, Paix, Amitié, Confédération et Angleterre.
Devant le Portail de Saint-Innocent chargé de sculptures et d'inscriptions rimées, un échafaud représentait le lis de France gardé dans le jardin d'honneur par quatre Vertus en amazones, le heaume en tête et la lance au poing;
' Descends du Liban, ô mon épouse ; viens, et tu seras conronnee.
2a LE ROI DES RIBAUDS.
on lisait cette légende tirée de l'Ecriture : Misericordia et veritas custodiunt regem et roborcibilur clementia ejus ' . Au bas de cet échafaudj Dieu le père, d'une figure très-vénérable à cause de sa longue barbe blanche et de sa robe bleue, élevait par un ressort caché vers le lis de France une rose vermeille épanouie, d'où sortait la reine Franc- f^ergier, qui allait s'asseoir au trône d'honneur , tandis que la Paix, en cotte de mailles et en chapeld'olwiery terrassait la Guerre sous la forme d'un cyclope couvert de peaux de bêtes.
Au Châtelet, dont les tours crénelées et les tourelles aux combles d'ardoises surpassaient les échafauds les plus élevés , Jean Marchand , charpentier, et Pierre Gringore , historien et facteur, avaient eu cent quinze livres parisis pour les frais du mystère, comme on l'apprend dans les comptes de l'Ordinaire de Paris. C'étaient dame Vérité montant au ciel et dame Justice en descendant sur la terre, toutes deux avec leurs attributs mythologiques, et cette devise latine: Veritas de terra orta est et Justicia de cœloprospexit^. A droite et à gauche les douze pairs de
' La miséricorde et la vérilé gardent le roi et soutiennent s.i clémence.
'La vérité est venue de la terre, et Injustice regarde du haut du ciel.
LE ROI DES RlBAriDS, 30»
France, chacun désigné par son écusson , défendaient la couronne que cinq personnages muets, embéguinés de haillons et de clinquant, avaient l'air de protéger aussi : l'historien s'était contenté de cette brève interprétation inscrite en majuscules boiteuses : Bon-Accord , Stella-Maris^ Minerva, Diana et Phœbus , bons chevaliers et bonnes dames maintiendront la plus belle couronne du monde terrien.
A la porte royale du Palais un immense échafaud composait le septième et dernier mystère. On voyait en haut l'ange Gabriel, entièrement nu, avec des ailes dorées et une grosse étoile sur la tête, saluant la vierge Marie par les mots sacramentels Ave, gratiaplena; la vierge Marie n'était autre qu'un écolier de Normandie laid et barbu. Audessousunporc-épicetunlionrampantgigantesques supportaient deux écus couronnés, celui de France entouré de l'ordre du roi, et le second mi-parti d'azur et de gueules semé de fleur-de-lis d'or et de trois léopards d'or en champ de gueules bordé de roses vermeilles. Plus bas, encore un roi et une reine, encore la Justice tenant une épée et la Vérité une patène; au bas de l'échafaud encore un jardin et des lis argentés dans le vergier de France : des bergers jouant du hautbois et de la flûte , dos bergères les acr-.
24 LE ROI Di:S RIBADDS,
compagnant de leurs voix mélodieuses , animaient ce tableau inventé par les bazochiens, ainsi que les vers suivans :
Comme la paix enlre Dieu et les hommes Par le moyen de la Vierge Marie Fut jadis faicte , ainsy à présent sommes , Bourgeois francoys , destrangés de nos sommes , Puisque Marie avec nous se marie :
Justice et Paix auprès d'elle apparie Au parc de France et pays d'Angleterre, Puisque le laq d'Amour tient l'armoirie , Jaçoit avons pour nous — nul n'eu varie — Marie au ciel et Marie en la terre.
La reine s'était arrêtée plusieurs fois en route, pour que les porteurs du dais alternassent et pour examiner ces mystères, dont elle parut satisfaite. Les personnes de sa suite rewchérirent sur les éloges qu'elle accordait aux machinistes etaux facteurs: «or,ditle maréchal de Fleuranges, il y avoit long temps que les Angloys n'avoyent veu ces triomphes de France; par quoy ils les trouvoyent merveilleusement beaulx.» L'Université en corps attendait la reine devant la petite église de Sainte-Geneviève-des-Ardens, dédiée à cette sainte en mémoire d'un miracle opéré par sa châsse qui guérit une maladie épidémique dite le feu ardent. Le recteur, revêtu de sa chape
d'écarlate , marchait précédé des bedeaux des quatre-nations et des quatre-facultés avec leurs masses d'argent et dorées; une foule de maîtres ès-arts et de docteurs en théologie , décret et médecine, ayant leurs robes et leurs chaperons fourrés, vinrent à la rencontre de la reine, qui subit un discours latin prononcé par le vénérable Noël Beda , sorbonniste. Les régens et les procureurs de collèges, les scribes et les libraires jurés grossissaient la montre de l'Université, oùles écoliers étaient exempts de paraître pour éviter les graves inconvéniens de leur turbulence. Quelques-uns, qui s'accrochaient aux nervures du portail rebâti par Nicolas Flamel, interrompirent par des huées l'éloquence Venerabilis Bedœ ^ comme l'orateur s'intitule luimême dans ses ouvrages.
Un peu plus loin , devant l'entrée de Notre- Dame, la reine trouva encore des importuns et des discours; lorsqu'elle se croyait au terme de ces épreuves d'ennui et de fatigue, les révérends pères en Dieu, cardinaux, archevêque de Sens, évéque de Paris et trésorier de la Sainte- Chapelle, assistés des abbés de Sainte-Geneviève, Saint-Victor, Saint-Magloire, et plusieurs autres prélats, officiaux, doyens et chanoines, tous radieux d'habits et de visages, accueillirent leurs
Majestés. Louis XII semblait plus impatient que sa femme d'échapper à ce cérémonial , dont il était le principal acteur. La reine entra dans l'église toute retentissante des orgues, des cloches et du chant des prêtres qui entonnaient le Te Deum laudamus , ce pendant que la place et le parvis tremblaient aux acclamations des spectateurs; elle alla s'agenouiller sur de riches carreaux vis-à-vis le maître-autel, paré aux armes de France et d'Angleterre; elle se mit en oraison et reçut la bénédiction de l'évéquechancelier, qui la releva en lui disant : « Trèschère dame, vous soyez la très-bien venue en ce royaume. » Après avoir rendu des actions de grâces à Dieu, à Notre-Dame et aux prélats, elle remonta dans sa litière et se rendit avec sa suite au Palais pour tenir cour royale, souper et voir le jeu du Prince des Sots : il était cinq heures du soir.
La grand'salle, que détruisit en 1 6 1 3 un violent incendie passait pour une des plus vastes et des plus solides qui aient existé; elle avait été construitesousPhilippe-le Bel,parlessoinsd'Enguerrand de Marigny, comte de Longueville, surintendant des finances; salle extraordinaire, formée de deux galeries latérales dont la double voûte de charpente reposait sur sept piliers
énormes autour desquels marchands et procureurs tenaient boutique ; des lambris rehaussés d'or et d'azur s'élevaient jusqu'au plafond où des armoiries, des arabesques et des trophées en couleurs brillantes, encadraient les niches que le fondateur avait décorées des effigies de tous les rois de France, sculptées et peintes, sans autre distinction que les mains hautes ou pendantes, selon que chacun avait régné en roL ou en fainéant. Deux niches seules étaient vides, parce que Louis XI en avait fait descendre Charlemagne et saint Louis sur deux colonnes de la chapelle qu'il fonda en i^y? à 1'"» des bouts de cette grand'salle. A l'autre bout s'étendait la table de marbre dont on peut juger la longueur et l'épaisseur par les divers usages qu'elle eut pendant plusieurs siècles : sur cette table se faisaient les festins royaux, les jugemens de la connétablie et les jeux de la bazoche. Enfin, la grand' salle, que celle d'aujourd'hui nous fait encore plus regretter, communiquait avec la cour des aides, la galeriedesmerciersetlagrand'chambre
dorée : elle était pavée de marbre blanc et noir, éclairée par deux admirables rosaces, et encombrée de bancs, de sacs et à'oui>roirs dépendans du domaine roj^al.
Le prévôt et les conseillers de la ville avaient
28 L£ ROI DES UIBAUDS.
ordonné le banquet de concert avec les officiers de la maison du roi. L'antique magnificence de la grand'salle était éclipsée par* les tapisseries de laine et de soie qui couvraient de personnages immobiles les peintures noircies et écaillées; des tables occupaient toute la double galerie , et les sept piliers étaient métamorphosés en dressoirs circulaires où la vaisselle d'or et d'argent rayonnait aux feux des candélabres et des torches ; deux échafauds découverts étaient remplis de musiciens qui donnaient un avant-goût du paradis aux pieux convives. La chapelle et le fond de la salle avait disparu sous un ample rideau de pourpre brodé aux armes de la Bazoche et des Enfans-sanssouci : trois écritoires d'or en champ d'azur, timbrées de casque et de morion ; des têtes de fous coiffées d'un seul chaperon rouge, vert et jaune , ayant pour devise : stultorum infinitus est nurnerus '.
La reine alla se placer au milieu de la table de marbre; Madame, Mesdames d'Angouléme, d'Alençon, de Vendôme et de Nevers se mirent à sa gauche ; le roi et le duc de Valois seuls à sa droite * à la table voisine les princes et princesses, les dames et les seigneurs de France etd'Angle-
' Le noinbi-e des sols est infini.
LE ROI DES RIBAUUS, ay
terre étaient assis selon leur rang : les notables de la cour et de la ville garnissaient les autres tables , les élus de la marchandise près de la salle des merciers, les présidéns et conseillers du parlement à côté des requêtes. Le peuple ne fut pas admis, car le nombre des invités pouvait à peine être contenu dans la grand'salle, dont les issues se trouvèrent interceptées de sorte que les viandes arrivaient froides et les sauces tournées. Les trompettes , clairons et hautbois sonnèrent durant tout le souper, et les services à la table de la reine furent mêlés de six représentations qu'on peut regarder comme l'origine des entremets: chaque fois que les pages apportaient un de ces ouvrages mécaniques dont l'industrie ingénieuse du moyen âge ne nous a pas laissé le secret, un héraut d'armes frappait le heurtoir d'une porte ferrée, comme faisait le juge dans les procès criminels pour avertir qu'on amenât l'accusé; aussitôt l'orchestre commençait un air de triomphe qui durait autant que la représentation; les applaudissemens ébranlaient les voûtes souterraines de saint Louis.
Le premier entremet fut un phénix couvert du plumage d'un paon , battant des ailes et allumant un bûcher où il se consumait; le second fut un saint Georges à cheval conduisant la Pu-
3o LE ROI DES RIBAUDS.
celle et l'armant chevalière; le troisième fut l'écusson de France que soutenaient d'intelligence un hérisson et un léopard se donnant la pâte et se baisant; après, les quatre fils Aymon, sur leur destrier, galopèrent autour de la table ; ensuite un mouton d'or dansa une morisque et salua la reine en bêlant; enfin un coq et un lièvre, enfermés dans une lice, rompirent une lance l'un contre l'autre, et de leurs blessures sortirent des dragées en guise de sang.
Après le souper, et pendant qu'on enlevait les tables pour le jeu de la bazoche et du prince des Sots , la reine donna aux hérauts d'armes et aux musiciens un navire d'argent qu'ils reçurent en criant tous largesse. Les traces du souper, sinon l'odeur des mets et les chaudes exhalaisons de la foule, furent emportées rapidement; un plus grand nombre de curieux fit irruption dans la grand'salle et les têtes ondoyaient vers la table de marbre o.ù le roi, la reine et la cour étaient rangés en demi-cercle; des interrogations fréquentes et indiscrètes dominaient le murmure continuel de l'attente et de la badauderie. Enfin, ces mille regards changèrent de direction lorsque le rideau se sépara en deux parties, et montra im théâtre au lieu d'une chapelle.
C'était un grand échafaud à plusieurs corapartimens, étages et planchers, dont le premier s'élevait à six pieds au dessus du pavé de la salle. Dans le fond, le paradis, peint en nuages avec le soleil, la lune et les étoiles, occupait toujours l'étage supérieur où l'on arrivait au moyen d'une échelle apparente; au-dessous, la terre, caractérisée par une montagne, un arbre, un buisson et une fleur de même dimension ; plus bas, l'enfer était allégorisé par un monstrueux dragon , qui ouvrait et refermait la gueule pour vomir des diables ou des flammes; sur les côtés étaient disposés des gradins qui communiquaient par des échelles avec la scène et sur lesquels tous les acteurs de la troupe, dans le costume de leur rôle, aux yeux des spectateurs, attendaient que leur tour de paraître fut venu; dans un coin, une espèce de niche à rideaux, comme une alcôve de lit, était destinée à figurer l'intérieur d'une maison; des chandelles, rangées devant le théâtre, éclairaient à la fois le ciel , la terre et l'enfer. Notre comédie française, du siècle de Louis XIV, n'avait pas encore répudié ce mode d'éclairage que des moucheurs de chandelles avaient le soin d'entretenir , et le drame anglais de Shakspeare imita cette décoration collective où plusieurs
32 Lt ROI DES hIBAUDS
lieux sont représentés de manière que les personnages puissent passer d'un lieu à un autre sans nuire à la vraisemblance; il est vrai que dans Shakspeare le ciel se trouve plus distant de l'enfer. Chez les Confrères de la Passion, les Enfans-sans-souciet les bazochiens, cette décoration était la même pour tous les mystères, toutes les moralités et toutes les farces, excepté les machines particulières à chaque pièce. Ces machines, souvent multipliées, nécessitaient la surveillance du maitre des secrets^ qui se tenait caché sous le plancher de l'échafaud.
Dès que la scène fut ouverte aux regards, l'attention générale se tourna de. ce côté; et chacun attendit le signal Aw jeu sans impatience parce qu'une partie du spectacle était rassemblée à la vue du public. On se montrait les principaux acteurs, la plupart connus à titre d'auteurs. On admirait l'habileté du machiniste. La curiosité n'était pas moins vive sur la table de marbre , où Louis XII seul tirait la langue en signe d'ennui et maudissait en lui-même les servitudes de la grandeur. Il n'adressait la parole à personne et faisait la moue à tout le monde. La jeune reine , la cour et surtout les Anglais s'amusaient beaucoup des préparatifs de la représentation ; les toiles et les échafauds, les noms et les dé-
guisemens des acteurs occupaient tous les yeux et toutes les langues.
— Le diable m'emporte! murmurait le roi, ce damné Jean Ruel m'a tant et tant fourré de drogues et médecines que j'ai le corps et l'esprit perturbés. S'il n'était malade lui-même et couvert d'emplâtres, je l'enverrais à Rome en pèlerinage pour ses péchés et les miens !
• — Ma très-amée dame, disait familièrement le duc de Valois penché à l'oreille de madame Marie qui plus coquette que rancuneuse lui souriait en remerciement, à dextre sont les clercs de la bazoche, à senestre les Enfans-sanssouci, lesquels se sont réunis illec pour votre divertissement. Parmi les bazochiens, dont les jeux, pour cause de licence, furent interrompus devant le règne de notre bon sire, avisez leur roi Jérôme Patepelue portant toque royale et environné de ses grands-officiers qui sont bons joueurs de farces. Ce vieil homme, habillé de cent couleurs bigarrées tel que papegeai , a nom le comte de Salles : noble de naissance et davantage de gentillesse , tant il réjouit la compagnie par chants, brocards, gestes et tragédie. Ci est le badin Jean de Serre; et le connaîtrez à sa chemise sale, à sa joue enfarinée et à son béguin d'enfant à plumes de chapons. Foi de moi ! il excelle u. 3
34 TLK ROI DKS nruAiiDs.
:iLix rùles d'ivrognes. Ce petit garçounet, coiffé
(l'un sac de procès et vêtu d'une chape (ie
prêtre, est Jean d'Abondance, dit maître Ty-
burce; il joue les docteurs, avocats, Hérode ou
Pilate , et maintefois les diableries grandes ou
petites.
— Madame, reprit madame d'Alençoii qui n'était pas moins regardante que la reine, entre les Enfans-sans-souci , auprès de Pierre Gringore , prince des Sots et héraut d'armes de M, le duc de Lorraine, remarquez-vous pas maître Clément Marot de Cahors en Querci, fils de Jean Marot, poète et valet de chambre de Sa Majesté? Il sera bon facteur de sotties et moralités, rimeur élégant, et bien gracieux serviteur, s'il veut quitter ses amours de la rue Barbette et des Galeries du Palais.
— Le diable emporte le jeu et les joueurs! s'écria le roi; m'est avis qu'il faut patienter céans jusques à la fin du monde et avènement du royaume des cieux.
Cette exclamation impérative fut répétée, commentée et grossie de proche en proche; l'auditoire s'autorisa du mécontentement du roi pour exprimer tout haut le sien: des murmures, des cris et des sifflets gourmandèrent les lenteurs des comédiens, qui craignirent de voir
Lt: ROI DES RII5A.UDS. 35
déserter la cour avant le commencement du jeu et de perdre ainsi la somme qui leur était allouée par la ville. Jean Marchand, le charpentier, se désolait et s'arrachait les cheveux. Enfin, Pierre Gringore, prince des Sots,s'étant consultéavec Mère-Sotte, son lieutenant, le Griffon -Ve rd , son secrétaire, et le roi de la bazoche , descendit de son gradin et s'avança humblement à l'extrême bord de Téchafaud; il était couvert de sa robe de cérémonie en soie à reflets, avec un capuchon à oreilles d'âne et une ceinture dorée; ce costume monacal avait survécu aux anciennes fêtes de l'âne et des fous, qui furent, durant plusieurs siècles, célébrées dans toutes les églises de l'Europe. Gringore prononça cet avis d'une voix solennelle :
— A la louange, gloire, honneur et exaltation de Dieu, de la Vierge Marie , du roi notre sire , et de madame la reine qui nous est donnée nouvellement, la bazoche et l'empiredes Enfanssans-souci ensemble ont résolu faire un jeu, à savoir la sottie de la Guerre à vingt personnages, la moralité de V Assomption Notre-Dame à dix personnages, et la farce de Dire et Faire y précédemment jouée aux halles le mardi -gras de l'an i5i I. Mais les gens du mystère qui firent hier leur montre, à cheval, bien accoutrés et
chantant un sals>e, suivant Tus et coutume, ne sont tous rendus céans par négligence , ivrognerie ou autrement ; adonc, pour leur bailler temps de venir, faut-il d'abord ordonner la farce ?
Cette offre fut acceptée par acclamation , et aussitôt un bruit de cymbales annonça l'entrée en scène des acteurs qui grimpaient et glissaient le long des échelles comme les mousses aux mâts d'un vaisseau.
— Madame , dit à la reine Louis XII un peu remis en belle humeur, je me souviens avoir entendu cette joyeuse farce composée par maître Pierre Gringore. Ma tant bonne Anne de Bretagne — de laquelle Dieu ait l'âme 1 — y était aussi et riait plus qu'un tas de mouches.
Pierre Gringore reparut en costume de marchand : robe de bureau et ample escarcelle au côté, les cheveux blancs de farine et le visage peint de rides ; il remplissait le rôle de Raoullet- Ployart , vigneron , et marchait courbé de vieillesse. Son valet Mausecret, bossu et difforme, était joué par le célèbre Jean Pontallais , dont la mine baroque , la perruque de filasse et le pantalon de toile bise égayèrent même les Messieurs du parlement. Doublette , femme de Ployart, vêtue d'un surcot de menu-vair et de camelot vert, avait un masque de velours noir qui em-
LE ROI DES RlBADil^. ^7
péchait de reconnaître quel acteur s'était chargé de ce rôle; là dessus les conjectures ne manquèrent pas , et l'étonnement augmenta quand Doublette , en se retournant , montra les armoiries d'Angleterre placardées un peu plus bas que son dos. Le roi fronça le sourcil , et la reine éclata de rire.
RAOULLET-PLOYART.
Mon tendron , ma gorge fraisée , Mon petit letin , ma rosée Ma petite trogne , approchez...
DODBLETTE.
Laissez m'en paix : vous me facbez.
RAOULLET
Quand je vous vois , je suis tant aise I Belle dame , que je vous baise Un tantinet, je vous en prie...
Il fait le geste de V embrasser .
MAOSECRET , à part.
Elle t'ait tant la renchérie Parce que mon maître est jà vieux ; Parbleu I je vois bien à ses yeux Qu'el' lui fera quelque finesse.
DOUBLETTE.
Mausecrel !
MAUSECRET.
Qu'est, ce ma maîtresse?
3^ LE ROI DtS RIBACIDS.
DOUBLETTE.
Il ne faut point que je le flatte :
Par ma foi ! ma vigne se gâte Par défaut de bon labourage.
RAOULLET
J'y ai besogné de courage Autrefois I
DOUBLETTE.
Vous n'en pouvez plus^
RAOULLET
Si fait dea !
MAUSECBET.
Si est-îl conclu Qu'il y faut besogner , mon maître ^ Ou ma maîtresse y fera mettre D'autres ouvriers.
DOUBLETTE.
J'en ai deja Un qui seus mes loix se rangea , J'en aurai deux , trois sans mystère / Car je suis fille d'Angleterre.
— Compaing, quelle bave est-ce là? repartit à demi-voix le maître des secrets qui était à la fois le souffleur : le registre ne tient compte des choses susdites?
— Le diable m'emporte! pensa Louis XII en colère, ce gausseur veut railler, ce me semble.
Raoullet-Ployart essuyait de nouvelles mo-
queries de sa femme et de sou valet; il embrassait Tiuie et menaçait l'antre. L'allusion était flagrante, et la reine rougissait autant que son mari.
DOUBLETTE.
Permettez que votre apprenti Y besogne ?
MADSECRET.
Je ferai rage.
RAOULLET
Qu'il besop;nât à mon ouvrasse »
Jamais je ne l'endurerai î
MAUSECRET.
Ah I pardieu ! j'y besognerai Mieux que vous...
Raoullet-Pioyart se défendait en homme qui sent ses torts et reprochait à Doublette d'être trop difficile à contenter, tandis que Mausecret, par sa pantomime, suppléait à ce que le dialogue lui semblait avoir d'obscur. Ployart disait en se tenant le nez :
Qui la voudrait Servir h gré , il lui faudrait Houer la vigne jour et nuit !
DOUBLETTE. '
Cuide/.-vous que prenne déduit A votre labourage? Non.
4o LE ROI DES RIBAUDS.
Depuis que j'ai, pris votre nom Et votre main tant seulement , Ma vigne ne jette nul sarment; Et cependant^ houant sous cape, f^olre voisin mord à la grappe.
— Mon enfant et suppôt, interrompit gravement Pierre Gringore , je vous somme , sous peine d'amende, de réciter votre rôle tel qu'il est écrit, sans y changer ni ajouter; le maître des seci'ets enrage et maugrée contre ses besicles , de ne lire au registre ce que dites et imaginez mal à propos.
— Le diable m'emporte ! dit tout bas Louis XII, j'étais doutant avec raison que ces rimes fussent contenues dans la farce! Ce rusé compère saura ce que vaut heurter le pot de terre au pot de fer, comme raconte maître Esopus!
Cet épisode, au lieu d'indisposer l'assemblée contre l'audace de Doublette , encouragea de pareilles enfreintes au règlement de la bazoche; et de nombreux applaudissemens, auxquels la reine donna l'exemple inconsidéré , ne permirent pas au prince des Sots de faire respecter ses privilèges. Raoullet-Ployart, après avoir argumenté sur sa bêche qui ploie ^ céda la place à deux personnages allégoriques, Dire et Faire,
Le premier , représenté par Girard Gargouille , dont l'énornie bouche s'ouvrait comme la gueule de l'enfer , était affublé de vessies enflées , avec une girouette sur la tète; le second, représenté par im acteur qui s'appelait le Seigneur de la Gaîté, avait quatre jambes et dix bras qu'il mouvait au moyen d'un ressort, ainsi que Briarée eût pu faire. La reine se tordait de rire.