MINUIT
.Minuii sonnait. Lu salle à manger de La maison de Gorain présentai l'aspecl le plus étrange. Quelques bougies presque entièrement consumées éclairaienl une scène qu'un peintre de genre eûl certes ajmé à rendre.
Toui autour de la pièce étaienl les indices d'un joyeux festin menant d'avoir lieu: ici, c'étaient «les monceaux de bouteilles vides. . . là, sur une petite table servante, des débirs d'entremets sucrés, plus loin sur une autre table despiles d'assiettes entassées pêle-mêle, plus loin encore toute la desserte d'un beau dessert.
Au centre était une grande table recouverte d'une uappe blanche (avant le dîner). Sur cette table était tout un service de café avec uue profusion de bouteilles de formes bizarres portant, pour la plupart, l'étiquette si fameuse de l'illustre madame Am phoux.
Une douzaine au moins de tasses et plusieurs douzaines de petits verres très grands gisaient de tous les côtés. Ainsi que je l'ai dit : les bougies mouraient dans les candélabres.
Quatorze sièges entouraient cette table, mais sur ces quatorze sièges, placés à distance égale, douze étaient vides: deux seuls éta'ent occupés.
Les deux sièges occupés étaient placés vis-à-vis l'un de l'autre: sur chacun était un homme dont il était impossible de distinguer les troits, car l'un avait les deux bras arrond;s sur la table et la tête enfouk dans le vide de ce rond, position que connaissent et ^apprécient les écoliers cancres et pleurnicheurs.
L'autre avait les deux coudes dans son
iette, les deui mains ouvertes <-i le visage dans les deui m. un \: mmobilité des deux était complète ; un double ronflement bien caractérisé, bien sonore, décelait, seul, leur existence Une myriade de petits serres se pavanait devant les deux donneur-, ma ."ii étaienl \ idi
La salle a manger était construite en parallélogramme: déni fenêtres l'éclairaient, toutes deux Bur un même plan. Ces deux fenêtres étaient entre baillées et Le courant d'air, résultant de cette double ouverture faisait vaciller la flamme des bougies.
L'un des deux dormeurs était placé pi sèment au point de rencontre du double courant, auquel l'âpre fraîcheur de la nuit. devait enlever toute lu douceur de ges caresses.
— Atcb!... iii le dormeur en éternuant fortement.
Mais ce| éternuinent n'eut pas le don d'interrompre Je sommeil.
— Atch!... fit-il encore en secouant h léte, mais sans ouvrir les yeux.
Le ronflement de son compagnon lui répondit.
— Atch! atchl atch! fit le donneur, et cette fois avec une telle énergie de secousses et de sonorité, qu'il sauta jsur sa chai€ comme un volant sur une raquette.
Cependant les yeux étaient toujours clos. Etendant vaguement les mains comme un homme qui cherche quelque chose dans l'obscurité :
—La... cou. . .verture. . . balbutia-t-il Madame. . . Gervais!. . . qu'est-ce que tu us fait... de la... cou. . .verture?. . . j'ai froid dans le dos. . .
Ne trouvant pas la couverture, par un excellent motif, le dormeur reprit sa position première, quand une série de nouveaux éternuments le fit encore bondir sur son siège.
Son compagnon, placé précisément en face, abaissa alors une main et cette main rencontrant un verre, s'en saisit :
— A. . . ta. . . santé. . . les eitoy. . .ens. . . balbutia une voix à peine intelligible... Du . . . punch ... Ah ! tu veux du punch . . .
— Je te dis de ne pas tirer comme ça la couverture, madame Gervais! reprit l'autre.. . Je la veux. . . là!. . . je suis le maître. . . peut-être. . . je. . .
Et d'un geste énergique Gervais crispant
ses doigts saisit la nappe et la tira violemment à lui. Ce mouvement si brusque entraîna l'assiette dans laquelle Gorain avait encore nu coude appuyé, celui du bras qui! soutenait la tête. Le point d'appui manquant, le coude glissa, le bras, sans vigueur, s'étendit et le dormeur qui n'était pas absolument réveillé, tomba le nez sur la table.
— Oh! là ! là! fit-il avec un cri de douleur.
— Qu'est-ce que c'est, madame Gervais!
demanda l'autre.
dora' n s'était un peu redressé, Gervais aussi ; tous deux entrouvrirent les yeux et, leurs regards se rencontrant, ils se sourirent niaisement comme deux hommes à peu près privés de l'usage de leur raison, puis ces regards retombant devant eux s'arrêtèrent sur les verres.
Gorain en saisit un d'une main et de l'autre prit un flacon vide avec lequel il crut remplir son verre:
— À ta. . . santé. . . Thomas!. . . dit-il d'une voix éteinte. A ta santé. . . citoyen.... président. . .
— Je vas faire... un discours! murmura Gervais.
— A ta saut. . .
Gorain s'interrompit en promenant son regard autour de lui.
— Tiens! fit-il sans paraître avoir parfaitement conscience de ce qu'il disait. Où donc... es-tu... les citoyens. . . où donc... e*. . . .
Mais la force manqua à Gorain qui laissa échapper son verre et retomba le nez sur la table, mais cette fois, sans crier.
— Je veux parler. . . disait Gervais. Je vais me lever... Citoyens!
Et faisant un effort, Gervais Se leva; il promena, lui aussi, so nregard sur les places vides, et demeura bouche béante.
Puis, soit qu'il voulut se rasseoir, soit qu'il perdît l'équilibre, il flageola sur ses jambes et il tomba brusquement sur le plancher, disparaissant sous la table. Bientôt, un nouveau et double ronflement témoigna que le sommeil avait repris ses droits.
Les deux fenêtres s'ouvrirent à la fois. poussées toutes deux du dehors et douze hommes sautèrent successivement dans la salle. Tous se remirent à table dans l'ordre qu'ils occupaient au dîner, car ces douze hommes éta;ent les convives de Gorain et Gervais.
— Allons, chaînons! cria Thomas en prenant un verre qu'il remplit.
Un des convives entonna aussitôt une chanson bachique dont le refrain fut répété en choeur.
— Eh! Gorain! eh! Gervais! hurla Thomas. Ramassez Gervais!
Gervais fut relevé, ass:s, et on lui mit un verre à la main, tandis que Thomas donnait un coup de poing sur l'épaule de Gorain:
— Tu dors, Gorain! cria-t-il.
— Moi?... balbutia le bourgeois. Je dors. . . peut-on d:re!. . . je pensais. . .
— La preuve que je ne dormais pus, moi, reprit Gervais, c'est que... nous n'avons fait que chanter. . . depuis le dessert. C'est Gorain qui dormait. . .
— C'est pas vrai! j'ai pas dormi?...
— Un démenti! une provocation! un duel!
entre amis? hurla Thomas en scandant sa phrase. Y pensez-vous? A boire, citoyens. Raccommodez-vous le verre en main et chantons!
— Chantons! répétèrent les convives en reprenant le refrain. ♦
Gorain et Gerva:s, parfaitement réveillés par le bruit, chantèrent aussi.