INSTITUTS DE TEMPERANCE
GOERISON DES VICTIMES DE L ACOOL
Voici, me dit-il, comment nous procédons. Le médecin de l'établissement commence par débarrasser l'organisme du buveur de tout l'alcool qui s'y était emmagasiné, puis en prescrivant un régime spécial, il guérit peu à peu l'inflammation de l'estomac et des intestins, dégage le foie, dégorge les poumons de l'afflux du sang qui les congestionnait, soulage le cœur en lui laissant un repos réparateur; enfin il donne au système nerveux ébranlé le temps de perdre la surexcitation fébrile qui le fatiguait et paralysait les fonctions intellectuelles du cerveau.
L'eflet de ce traitement est étonnant. La terrible appétence des boissons fortes qui le tourmentait et qui, chaque matin, lui faisait demander à l'alcool de raffermir son système ébranlé, cesse tout
à coup comme par enchantement. Le vague sentiment de dégradation et d'impuissance que le buveur ressentait a d;sparu. Il entrevoit maintenant la possibilité de se réhabiliter, de reprendre sa place parmi ses concitoyens, de retrouver l'affection de sa femme et de ses enfants. Des horizons nouveaux s'ouvrent devant lui.
C'est le temps où le prêtre pourra, à son tour, faire entendre la voix de la raison et de la foi. Pénétrant dans l'intime de l'âme, il y découvrira la cause secrète qui poussait l'homme aux excès et s'efforcera ou de la supprimer, ou, du moins, d'en arrêter les effets, par des considérations d'un ordre supérieur.
— Combien de temps durera ce dégoût des boissons fortes?
— Au moins six mois, me répondit-il...
Six mois de trêve de la part d'un pareil ennemi, mais c'est plus qu'il n'en faut à un homme de bonne volonté pour se débarrasser d'habitudes mauvaises et les remplacer par des habitudes d'ordre et de sobriété ! S'il veut être prudent et employer les moyens que la raison et la foi lui suggèrent, il pourra ensuite facilement éviter les rechutes.
— Nous sommes certains de la guérison complète et persévérante d'un buveur, ajoutait le
même directeur, lorsque nous trouvons en lui les dispositions suivantes :
1° Quand ce buveur est un homme qui voudrait sérieusement se guérir de sa passion, mais qui en est empêché parla force de l'habitude.
2° Quand, après le traitement physique, il est décidé d'employer les moyens qui l'éloigneront des tentations dangereuses : l'auberge, le club, la compagnie d'amis qui le solliciteraient de nouveau à boire, et que lui-même s'abstienne rigoureusement de toute boisson alcoolisée à la maison.
3° Enfin, quand cet homme veut employer les moyens surnaturels que Dieu nous donne pour fortifier notre volonté : la prière et les sacrements. De fait, nous comptons beaucoup moins de rechutes parmi les catholiques qui ont les sacrements que parmi les protestants privés de secours.
Nous garantissons six mois d'immunité complète au buveur qui sort de notre institut. Après cela, il est vrai, il peut se remettre à boire, mais il sera obligé alors de faire un apprentissage nouveau. Or les hommes sérieux qui se souviennent des misères du passé, ne sont pas prêts, une fois guéris, à se rejeter de gaîté de cœur dans cet abîme.
Je puis personnellement rendre témoignage aux bons résultats de ce traitement à la fois scientifique et religieux, car j'ai connu une demi-douzaine de buveurs qu'il a complètement guéris...
D'autres, il est vrai, après être restés sobres pendant quelque temps, n'ont pas persévéré, mais je connais les causes de leur rechute. Ils n'ont pas voulu prier ni communier, ils sont retournés à leurs anciens amis, ils ont accepté quelques verres de bière ou de vin, et la terrible passion les a ressaisis.
Encore une fois, le buveur converti ne pourra persévérer qu'à la condition 1° de s'abstenir de toute boisson enivrante; 2° de chercher dans la prière et les sacrements la grâce d'éviter les occasions et de garder ses résolutions.
. La passion de la boisson ne meurt jamais dans celui qui en fut une fois la victime II faut la surveiller sans relâche et jamais ne lui faire la plus petite concession, autrement elle ressaisira immédiatement son empire d'autrefois.
Un homme qui fut un buveur, pendant de longues années était sobre. Il tomba malade et le
médecin eut l'imprudence de lui prescrire un peu d'eau-de-vie comme tonique. Le malade, effrayé, lui confia ses craintes et le supplia de lui donner un autre remède. Le médecin insista en le plaisantant sur ces frayeurs chimériques. « C'était seulement pour le temps de la maladie. Il reprendrait ensuite sa résolution de tempérance, etc. » L'homme guérit, mais il était redevenu ivrogne et mourut de la mort d'ivrogne.
Un autre buveur m'a conté cette expérience personnelle.
« Mon Père, me dit-il, j'avais cessé de boire depuis quatre ans. Or, un après-midi du mois de janvier, je fus tout à coup empoigné par une vraie fureur de boire... Vous savez, une de ces rages soudaines, une sorte de possession diabolique qui saisit les anciens buveurs et leur enlève, pour ainsi dire, tout pouvoir de résistance. J'étais chez un de mes beaux frères. — Fais-moi chauffer du vin, lui dis-je, il faut que je boive ; dépêche-toi, je t'en prie... Vite!
« J'avais le verre de vin entre les mains, j'allais l'avaler... quand Dieu eut pitié de moi. Dans un moment, passent devant mes yeux toutes les luttes, toutes les tortures que j'avais endurées pour
dompter ma passion; un frisson d'horreur me passe dans le corps et lançant avec force au plafond le verre et son contenu : — Dussé-je en mourir, non, jamais je ne boirai plus de vin de ma vie!...
« J'étais sauvé. Je n'ai plus eu depuis lors aucune tentation de boire : si j'eusse avalé ce verre de vin, je serais redevenu un ivrogne pour la vie. »
Uns dernière histoire avant de finir
Un homme allait chaque matin entendre la messe à l'église Saint-Patrice de Montréal. Un jour de forte tempête d'hiver, l'un de ses amis le rencontre sur le chemin.
« Comment! Monsieur un tel, à votre âge, sortir de si grand matin et par un temps pareil.
« — Eh ! oui, mon ami, reprend celui-ci, et je vais vous en dire la raison.
« Je fus autrefois un grand buveur. Après m'être corrigé, je promis à Dieu d'entendre la messe chaque jour pour persévérer. Or voilà vingt-cinq ans que je tiens ma promesse, mais si je manquais la messe un seul jour, je craindrais que la vieille passion ne reprît le dessus. Je le sens, elle n'est pas morte en moi, je la refoule seulement par la prière et par le secours des sacrements.
« Je vais à la messe tous les jours et je communie tous les mois. »