LES ETAPES DE L IVRESSE
ir0 étape
« Le premier effet de l'alcool sur l'homme qui, généralement sobre, s'abandonne un jour à la tentation de boire avec excès, est connu de tout le monde : c'est l'ivresse. Les phénomènes qui l'accompagnent permettent de distinguer trois phases par lesquelles passe à peu près invariablement le buveur, à travers ses libations prolongées.
« \u début, il éprouve un sentiment de bien-être général, une plénitude, une vigueur qui se répandent à la fois dans le domaine de la vie physique et delà vie intellectuelle. C'est là ce qu'on pourrait appeler la période prémonitoire de l'ivresse, la seule que l'on puisse affronter sans inconvénient grave, s'il était possible au buveur de s'arrêter sur un si agréable chemin...
« La chaleur se répand de l'estomac à travers le corps tout entier, et se porte principalement à la tête. L'activité intellectuelle semble s'exalter de plus en plus. Les idées se pressent avec abondance. Elles ont une richesse, un éclat, une variété, un coloris inaccoutumés. L'imagination surexcitée
revêt le monde extérieur des couleurs les plus séduisantes, mais aussi les plus trompeuses. C'est alors que les préoccupations disparaissent pour faire place aux illusions folles et aux rêves fantastiques. Le buveur se dérobe ainsi, pour quelques heures, aux chagrins et aux misères de la vie sous le torrent des idées qui passent dans un va-et-vient perpétuel et l'emportent hors de lui-même et de la réalité. La langue se délie, la parole devient facile, le geste s'anime et la conversation s'égare à travers le monde des idées bizarres, des saillies ingénieuses, ou des boutades excentriques.
« Dans le domaine moral, on observe comme un redoublement de force. Rien n'effraie le buveur, au moment où l'alcool fait sentir sa première influence. Ni les ennemis redoutables, ni les entreprises difficiles, n'ont de quoi le faire trembler. Il se croit capable de tout entreprendre et de tout accomplir.
« Dans le domaine organique, un tel état se traduit par une exubérance de vigueur musculaire et de mobilité. Le visage s'injecte, l'œil devient brillant et la circulation s'accélère. . . Un étrange besoin d'épanchement se fait sentir, et nulle confidence ne résiste à cette expansion commun icative. C'est le moment dont il faut dire avec Montaigne :
« Comme le moust bouillant dans un vaisseau
« pousse à mont tout ce qu'il y a dans le fond, « ainsi le vin fait déborder les plus intimes secrets « à ceux qui en ont pris outre mesure. »
« Le caractère lui-même n'est pas à l'abri de cette puissance détective de l'ivresse. Il se révèle avec ses tendances naturelles à la tristesse, à la joie, à la bienveillance, à la colère. Un tel a le vin bon, l'autre l'a mauvais. Celui-ci s'irrite ou pleure, tandis que celui-là fatigue tout le monde de ses effusions bienveillantes et de ses gaîtés sans mesure.
« A cette période de l'ivresse, l'homme est encore maître de soi-même et conscient de ce qui se passe en lui et autour de lui. Si l'excès ne sort pas de cette limite, les phénomènes d'excitation intellectuelle et organique sont fugitifs et ne laissent d'autre trace qu'un sentiment de fatigue plus ou moins pénible.
2e et 3e étape
« Ce n'est là, sur le chemin de l'ivresse, que la première étape. Une nouvelle dose de boisson alcoolique donne naissance à une série de phénomènes de plus en plus graves. . . L'excitation devient désordonnée, l'état vertigineux va sans cesse croissant.
* ... Les idées sonteonfuses, incohérentes, heur-
tées et fugitives. L'harmonie habituelle des facultés de l'âme disparaît, pour faire place à une véritable dislocation dans laquelle le « moi » semble périr.
« La volonté sombre, comme l'intelligence, dans le gouflre du délire qui les remplace.
« Les mouvements perdent leur précision, ils deviennent irréguliers, incertains et maladroits. Les jambes, mal assurées, annoncent que le système musculaire est profondément atteint, et la station ne tarde pas à devenir impossible.
« Alors commence la troisième ou dernière période de l'ivresse. La parole n'est plus possible, l'intelligence est éteinte, les fonctions de la vie de relation demeurent suspendues et la vie végétative persiste à peu près seule. Cette fois, c'est bien la brute humaine qui tombe comme une masse inerte, incapable d'opposer la moindre résistance, et finit par s'endormir dans un coma profond dont il devient impossible de la tirer. C'est une véritable mort apparente, à la suite de laquelle peut quelquefois survenir la mort. » (H. Martin. Études relig., 1888, p. -195.)
Telles sont les diverses étapes qui mènent l'homme à l'ébriété complète.
Avouons-le cependant, la plupart des buveurs ne passent à la seconde étape et surtout n'arrivent à la troisième que par surprise ou entraînement de
gourmandise. Ils ne voulaient que la première période de l'intoxication, celle où les forces de l'âme et du corps surexcitées par l'alcool donnent des joies plus intenses, où Ton oublie les chagrins et les infortunes, où l'on retrouve pour un temps le sentiment du bonheur.