‹ Le roi fouChapitre 3 sur 5 · DES MEPRISES ET DES RACONTARS · texte numérisé non relu

DES MEPRISES ET DES RACONTARS

Le roi se leva d'une humeur frileuse et massacrante.

Des rêves aux lourdes ailes avaient plané sur la nuit du palais. Des fresques de flammes et de pillages avaient saccagé le sommeil royal. Les routes de Hummertanz tout à coup éclairées de feux rougeâtres, fantomatiques et infernaux ; et par de brusques devalements filaient la multitude des charrettes paysannes surchargées de meubles , hérissées de vieilles femmes tremblotantes. Des cavaleries déchaînées

levaient des impôts sur toutes les villes qui ne pouvaient justifier d'une suffisante provision de masques japonais. Quant à l'infanterie du Hummertanz, aux beaux régiments de volontaires achetés à la misère rurale, ils s'étaient, dans des fermes attablés avec les ennemis, en chantant des refrains d'opérette . Nul doute : les plans de la mobilisation et des forteresses avaient été soustraits par ces musiciens du conservatoire, serviles et arrogants ayant en vain tenté d'exploiter la mélomanie de la reine, d'attenter à la majesté de la liste civile, de dissiper et fondre les portraits métalliques du souverain en moins que fumée, en accords ; c'étaient eux, ces hommes à pinces de homards qui venaient de donner, sous les murs du palais une ironique aubade en se servant des cuivres historiques de la cuisine royale, cuivres la plupart rapportés de Jérusalem au temps des belles croi-

sades. Et les fonds d'Etat, quelles saccades ! Tout le marché était en pleurs.

Le roi réveillé s'assura de sa permanence physique; quelques investigations psychologiques lui rendirent la propriété de son être moral. Mais quel ennui, ces rêves ! et la faute à qui ? à ce damné maréchal du palais, duc de Sparkling passionné pour offrir au roi, avec orchestration de phrases mielleuses et d'insidieuses propositions d'excursions amusantes, les prémices' de [toutes les vignes féodales ou de parvenus, même des vignes de hasard. C'était grâce à lui que le roi Christian s'était laissé affilier au Club des Mille et une Nuits, club spécialement réservé aux personnes régnantes et aux membres présentés par elles seules, muni de locaux dans toutes capitales, avec cicérones du monde dévoués et cordiaux très au courant des cités, centre de divertissements amusants, mais chers.

Le roi pense mélancoliquement aux phrases qui l'avaient pipé. « Quelle erreur de croire qu'Haroun-al-Raschid se promenât clans Bagdad et Bassora pour y rendre la justice et écouter des histoires ! Quelle erreur de croire que Pierre le Grand, lorsqu'il charpentait, ne pensait qua la nautique et à la reconstruction de l'Empire d'Orient ! et Joseph H, pensez-vous que Casanova eût pu lui adresser ses intéressants rapports, s'il n'eût, de compagnie avec le sémillant évadé, visité quelques recoins de ses capitales, et déridé parfois son auguste front en société de préférence mal triée ? A qui a pensé Shakespeare dans Mesure pour Mesure qu'on vient de nous jouer ; à personne, dira-t-on ? Mais quoique enfin, messieurs les poètes, à la vérité, se souviennent plus qu'ils n'inventent, et se hâtent, le plus souvent, de rapetasser les saillies, traits de mœurs et aventures des hauts personnages qu'il leur fut un soir

licite de rencontrer, n'y faut-il pas voir une vue prophétique, une raison valable, produite en public pour justifier les absences des princes hors leur domaine (excellente toujours cette idée de justice, depuis les temps les plus lointains, et d'usage), vue qui lui fut abandonnée et non sans intention par quelqu'un dont on ne saurait au juste préciser la situation, à coup sûr haute, « peut-être non loin des marches du trône, en tout cas ce n'était pas Hamlet, ce pauvre Hamlet, un intrigant, un sentimental, un mythe, » et souriant lui-même de ses saillies, le duc, après avoir encore jovialement faussé quelques traits d'histoire, avait fait flamber aux yeux du souverain l'exemple de ce brillant Henri IV, encore aimé par les républicains de France, ce roi vaillant, ce vert galant ; « et quant à Henri IV pourquoi laissa-t-il ce brillant sillage, cette glorieuse réputation, entachée pourtant de quelques

anecdotes qui peuvent lui attribuer l'appellation familière de fêtard, c'est qu'il avait eu un excellent ministre de la liste civile, son célèbre Sully. » Le roi Christian avait un Sully ; le Hummertanz regorgeait d'apts Sully ; le roi savait en peu de temps les contrôler et en quelques mots inspirer. De plus, le duc de Sparkling, sans vouloir se hausser par nul parallèle vers aucun des compagnons d'Henri IV, sentait que son beau rôle en cette vie serait d'être le zélé acolyte du roi, dans cette partie de luxe de sa belle existence qu'il prenait la liberté de lui faire entrevoir. Il veillerait, lui, à ce que la mémoire de son souverain fût entourée de charme aux yeux des descendants de ses actuels sujets, et croyait contribuer ainsi pour la plus large part au bien de la dynastie, son bien-fondé et son bien-être.

Le roi avait cru son féal. Quelques fêtes dans les capitales voisines le mêlèrent à

la plupart des jeux innocents. Sparkling était vraiment drôle dans les subites atellanes des foires, les imbroglios de carnaval et tout le répertoire de farces dont on peut victimer les vénérables et lourds savants. Mais c'était cher et fatigant, grisant et lourd ; après la fête le mauvais rêve. Le Sully de Hummertanz, à bon droit inquiet de l'influence que Sparkling exerçait (à des minutes, on eût pu signer après boire, des alliances, des traités de commerce et même des ordres débourse), avait lutté carrément, héroïquement; il ne demandait pas l'ascétisme, mais l'économie, non la pure sagesse, mais un choix délicat des plaisirs ; modeste et souriant, câlin pour être persuasif, il avait sobrement indiqué que le caractère auguste de simples promesses venues de haut pouvait avantageusement remplacer les trop lourdes libéralités qu'on exigeait des personnages masqués d'ombre et d'incognito du club des Mille

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et une Nuits. Cet argument avait éclaté aux yeux souverains avec la sereine certitude d'un axiome. Christian avait revu les Eclens. Aussi, le ministre de la liste civile recueillit-il la presque certitude de la prochaine disgrâce de son rival. Dès lors, sans abuser de ses avantages, il avait discrédité, discrédité, placé sous les yeux de son souverain une lettre autographe, saisie par lui, dans Tachât d'un lot de révélations ainsi conçues : « Mille remerciements, mon cher duc, mais j'ai trouvé ma sac en sortant du voiture hier au soir. » Le roi avait reconnu l'écriture et le style, reconnu la suscription et la signature, sans trop bien comprendre le sens, sans doute mystérieux, allusionniste, peut-être pas net, en tout cas, mais ne pouvant rien faire augurer de bon. D'insinuations en insinuations, le Grand Econome avait pu faire entrevoir à celui qu'il voulait entre tous prospère et respecté, que de nobles

hommages adressés à Mme la duchesse de Sparkling, assaisonnés s'il le fallait de quelques révélations , sur le personnage un peu hétérogène, trop facile et double qu'était M. le Duc, pourraient constituer en vue du bien de l'État et de Sa Représentation Vivante, une nécessaire, habile et avantageuse manœuvre. On n'aurait pu, à ce moment, assurer que les premières approches étaient absolument vaines ; aussi le roi Christian reprit quelque gaîté et sarcasticisa quelque peu en son propre tréfonds, à l'heure où bien réveillé et vêtu d'un petit uniforme, il exécutait sa tournée de tous les matins, à travers son palais confortable mais simple, similaire autant que faire se pût, pour l'esthétique extérieure, à la Banque de France, et intérieurement aux appartements d'un bon millionnaire économe, vivant en quelque province reculée. Son but en cette régulière ambulation : de s as-

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surer qu'on avait dès l'aube tout bien frotté, poli, astiqué, qu'on n'avait dérangé ni potiches, ni reliures, ni foulé les beaux tapis de tapisseries offertes par les dames des villes, industrieuses et loyalistes Arachnés, de jeter partout ce coup d'œil du maître, redouté des dilapidations et des poussières, le seul qui puisse voir clair dans la ténèbre mobilière et administrative. Le maréchal du Palais allait venir, c'était bien temps de l'élaguer un peu.

L'express emportait un Sparkling, maugréant et étonné. Pourquoi cette hâte à l'expédier, courrier extraordinaire (quand on avait tant de courriers) porteur de plis spéciaux vers cette petite cour parentale, avec qui les relations épistolaires pouvaient être journalières et suffisantes. Quelle affaire privée pouvait avoir le roi qui dût demeurer si secrète, ou quelle affaire politique en cet horizon calme ? Était-il l'instrument ennobli de quelque intrigue tendant vers des combinaisons avec quelque autre puissance, celle-là grande et terrifique dont ses hôtes de demain s'enor-

gueillissaient d'être les inoffensifs alliés ; allait-il chercher simplement quelque décoration, une de plus ; à quoi bon ! était-ce quelque farce à la manière du club qu'on lui ménageait? Mais non ! Le roi était trop bon, et puis, eût-il trouvé une farce tout seul, sans l'aide de son fidèle Sparkling. Improbable. Ah ! vraiment improbable ! Tout n'avait-il pas gardé à son départ son aspect ordinaire? La duchesse, l'air de victime résignée qu'elle s'adaptait à chacun des départs de l'époux ; son collègue de la liste civile, un instant rencontré, possédait à son ordinaire, l'air inimical et rogue dont il détestait se départir, à la vue de son cher maréchal ; non, ce n'était ni l'exil, ni la mauvaise plaisanterie assurément, et cela ne pouvait non plus être rien de pressé. Une lubie du roi ; va-t-il gouverner par lui-même, autre chose que ses intérêts particuliers ! absurde ! absurde ! le duc déplia des feuilles.

L'express filait dans des plaines grasses coupées d'eau; les paysages filaient avec des airs de tableautins un peu vernis. La nature commettait parfois des fautes de perspectives, sans aucun doute. Sparkling qui voyageait rarement de jour, s'intéressait, quand le train coupait un village, strident, sifflant, brouantàun mètre des portes de cabarets où des têtes toujours surprises, subites, s'écarquillaient. Un village, une mairie, une usine, puis une flaque d'eau et un herbage ; on entendait des rires de femmes et de fillettes voyageuses quand la vision se rapetissait de menus objets, moutons du lointain, poules picorantes, pastourelles assises aux talus des petites stations ; des yeux effarés et vides de paysans assis sur des paniers, admiraient la vitesse de ce train cher. En des gares fer et verre, tremblotantes de fracas, l'express hurlant agitait désespérément ses ferrailles, comme un grand personnage tintinnabu-

lant de toutes ses breloques, et de criards carillons de sonnettes persistaient : à des garages de lourds trains de convois ouvriers, dégorgeaient une forte multitude, bousculante, pileuse et trouée, des hommes d'un aspect carré , aux pieds lourds, d'oscillation plus prononcée que des gens de ville ; d'anciens souvenirs de vie autre, alors que ses fredaines étaient plus jeunes et ses plaisirs plus naïfs, lui revenaient. Le Hummertanz cessa; tranquille grâce à l'immunité diplomatique, le duc vit tracasser les gens par les douaniers du pays voisin ; un autre dialecte sonna ; les gendarmes parés d'autres uniformes, indiquaient qu'on n'était plus clans la douce patrie ; et parmi la foule qui piétinait sur le quai, lasse des argus et des questions, seuls les gens du chemin de fer, affairés, ardélions, courant vite sans grande nécessité, semblaient parfaitement à Taise, migrateurs ordinaires et n'ayant rien à

démêler avec les douanes. Sparkling nota combien cette habitude de ne pas fouiller les agents de chemin de fer offrait une large marge à la contrebande. De ce qu'habituels ils n'éveillaient aucun soupçon, s'ensuivaitil nécessairement que ces salariés n'augmentassent pas leur traitement de quelques larcins, de quelques légères entorses au droit de douane. C'était une idée, et que penserait le ministre des chemins de fer, quand au conseil, un jour, Sparkling exposerait ce simple point de vue, pas très capital, mais ingénieux, l'œuf de Colomb avec une toute petite Amérique, un tout petit galion. Ce ministre, il appelait la plaisanterie, et celle-là était bonne. Cet ingénieur ascète ! Ses drôleries involontaires distrayaient le duc. N'interrompait-il pas tout service le dimanche, cet homme pieux, sans doute pour que ses fonctionnaires puissent librement aller au cabaret et préparer des déraillements pour le lundi ;

n'avait-il pas eu l'idée géniale de refuser ses wagons et camions, pour transporter tout ce qu'il jugeait immoral, et que de choses peuvent paraître immorales à qui marche les yeux baissés et les mains dans ses manches comme une prude. Et la vue seule du gai Sparkling suffisait à muer les tons de cire jaune de sa face en une légère roseur, et la joie de Sparkling était d'être à ces heures-là entreprenant, risqué, osé, affriolant, pirouettant tout en laissant foisonner les allusions à nombre de gazettes légères, intransportables au gré de l'homme des voies ferrées, nécessaires à transporter au gré du maréchal du Palais. Ceci tuera cela ; le ministre du chemin de fer, adversaire farouche de la gaîté, il le faut caparaçonner de brocards, et Sparkling eut une fumée de gaîté.

Néanmoins, le pays traversé devenait blafard et triste. Des sables moutonnaient rougeâtres ; des sapinières trop pressées,

l'air factice, ont alourdi l'horizon. Des approches du crépuscule, une aqueuse tristesse s'épand et vient affleurer le sol comme brumeux, de maigres bétails rentrent, de pelits lièvres détalent à des détours de sentiers. Les petites villes montrent de loin un bout de clocher ardoise, bien distantes de leur gare, signe d'anti-civilisation ; et du ciel plus, brumeux et gris dont les lointains se gonflent de vapeur noirâtre et pluvieuse, plus de mélancolie gagne ce train qui trottine maintenant en petite vieille affaissée, sans sonorité, en petite vieille porte-cabas, filant en pays pauvre comme sous une étreinte de misère. Ah! quel ennui, quel ennui ! et des heures encore, durant des heures, remuer à vide dans ce wagon ; quoi faire ! Dormir lourdement, lire ce roman anglais ou ce roman français acheté en gare. Lire! lui Sparkling le joyeux compagnon, lire autre chose que du nécessaire et des échos du monde. Ah ! non, jamais.

Et le sujet de la mission venait lui tenailler à nouveau l'esprit « affaire politique ou affaire privée, cela ne peut être si urgent. Nous nous arrêterons à la prochaine grande ville, et nous repartirons demain ».

ni

Ah ! malchance ! Cette ville de Lachenfels est d'une tristesse morne. Le fidèle Wilhelm l'excellent ami, que c'eût été tel plaisir de voir, est parti ce matin même, menant vers une autre résidence l'égrotante souveraine dont il est le mentor et aussi le surveillant. « Tous ses caprices, pas une seule de ses volontés, » telle fut la consigne qu'imposa au fidèle Wilhelm le prince qui lui confia le soin de garder des influences littéraires, néfastes et étrangères, sa vieille et trop sèchement polie compagne, pas acariâtre, mais le tenant (et pourquoi ?) à d'incommensurables dis-

tances. « Je vais chez ma femme, prévenez-la et préparez-lui son Mont-blanc et ses glaciers, » avait dit un soir l'illustre prince, le plus célèbre de ses soirs de gaîté, et ce fut peut-être son seul mot drôle, encore que la paternité lui en ait été disputée par bien des sourires entendus. Un parfum de lilas de Perse avait sillage peu auparavant dans les escaliers particuliers de la demeure princière, côté du prince, — côté bien séparé de celui de la princesse par une large cour égayée de la présence d'un factionnaire, et d'un mélancolique tambour assis aux portes d'un corps de garde. Un mot, un parfum, cela avait fait jaser, d'autant que le lendemain le pasteur Manlius Tocker, appelé au palais, demeura deux bonnes heures dans le cabinet de travail du prince, ce cabinet dit d'Acier, si connu par ses ornements, panoplies de vieux sabres précieux et de masses d'armes garnissant toute la paroi.

C'était l'allure de quelques anciens jours de jeunesse qui était revenue, pour une fois, après bien des années. Un parfum, une plaisanterie et le lendemain le pasteur, c'était la marche ordinaire d'autan. Cette fois-là en plus, le surlendemain, il y eut grande revue et présentation d'un quartier-maître-major général.

L'égrotante princesse, elle, depuis des années, n'avait d'autre plaisir que d'inviter à la venir voir les plus vieilles dames titrées qu'il y eut en Europe ; auprès de thés servis dans des tasses spécialement de Sèvres, des âges, des éboulements de siècles gris et accumulés parlaient de la beauté de la mort, et de l'édifiante disparition des aïeux ; c'étaient les soirs heureux, les thés empreints de charme calme ; par contre, quand le descendant ultime d'une haute famille même non parente avait fléchi, c'était le thé attristé, lamentateur et présage de douleur pour quelques jours. Et

même si parfois le descendant d'une race altière s'attirait un conseil judiciaire, on prenait le deuil de cour un soir. La princesse était toute à tous souvenirs pieux et graves, et aimait maternellement toute la noblesse d'Europe, à l'exception de son auguste époux qu'elle n'avait jamais pu d'aucune façon digérer. C'était en ce milieu solennel que végélait le fidèle Willielm ; aussi parfois, trop rarement mais tant fréquemment que possible, quelles belles fugues vers son cher Sparkling, et quelle guerre aux beaux flacons de France.

Pas de thé, pas de thé, mon cher ami, comprends-tu , ce soir pas de thé ! et Wilhelm irradiait comme une apothéose; puis il repartait pour Lachenfels, que la princesse avait choisi entre autres résidences parce que le prince n'y venait jamais. Enfin si Wilhelm n'est pas là, le général qui commande la place est son ami ; Sparkling le connaît, une heure de

gaîté militaire (elle ne vaut pas l'autre), ce serait toujours un viatique ! Non, le général n'est pas là ; Tordre exprès de son souverain belliqueux Ta expédié porteur d'un toast emphatique à la fois pieux et militaire qu'il doit débiter mot pour mot à un mess d'une ville voisine ; mais, dit l'officier d'ordonnance, le général rentrera dès demain, sa ville de Lachenfels lui est chère ; on peut lui télégraphier : ce serait l'excuse qu'il désire pour quitter la ville où il prêche, car il aime à ne pas trop tarder en ces réunions de subordonnés. Il sait trop qu'il les empêche de continuer leur jeu quotidien. Il ne l'avouerait pas, mais être rappelé l'enchanterait. Sparkling hésite, allègue, refuse; le général, en ces occasions, grandi par la parole royale qu'il vient de proférer, est à sa connaissance trop magnifiquement solennel. Plus rien, pas de distractions ; au théâtre la fatale opérette viennoise. Il va seul et bien éploré.

De fenêtres garnies de fleurs s'échappent langoureuses des valses, des couples d'officiers font résonner de leur sabre le pavé des rues, les valses s'interrompent. De jeunes têtes, des fenêtres florales, leur adressent quelques mots, puis un rire ; et les sabres de traîner, et la valse de pâmer ; des brasseries closes semblent philosophiques. Des portes de petits magasins de denrées, on le regarde; son pas traînant d'étranger de grand air excite les curiosités, et bientôt des gamins s'approchent timides. Monsieur veut-il un guide pour visiter le château, pour voir la promenade du fleuve ? Le duc les écarte doucement d'abord, puis avec irritation, il s'énerve, il fuit ces quartiers déserts qui sont sans doute les rues populeuses de Lachenfels. Il va vite et bientôt arpente, fébrile et seul, les rues vagues, petites maisons blanches à vérandah de bois jaunes, à fenêtres florales, d'où s'égouttent les valses, d'où s'es-

sorent des lieds, et tout est clos, et tout est cœur, et tout est myosotis, sauf Sparkling qui est furieux. Dîner seul, dîner mélancolique, parmi l'empressement ridicule de quatre valets en habit noir, urgents, et, semblerait-il, ironiques ! c'est chimérique ! mais pourtant leur attitude d'attention profonde, leur glissade d'ensemble à chacun de ses gestes l'énervent. Qu'ont-ils à le regarder ainsi ; qu'a d'étrange un courrier extraordinaire et confidentiel porteur de plis cachetés. Ridicules, en vérité, ridicules, ces mannequins dans leur rigidité d'aveugles, brusquement scintillante de gestes fous lorsqu'il a besoin d'une fourchette. Partir ! Partir ! un cigare le long de la promenade du fleuve, calmera peut-être son agitation.

Ah ! qu'il est automnal ce fleuve du soir, et mélancolique ce passage lent d'ombres comme exilées dans Lachenfels ; pas une barque sur le fleuve, pas un falot en face,

rien sur la berge, la vie est morte; à peine des clartés émanent de la brume, réverbères peu fréquents, réduits en nombre, pour conserver au site un caractère romantique. Seulement, au loin, quelques lumières signalent un faubourg militaire, couché au pied d'une monstrueuse forteresse. Y aller! pourquoi faire ; il n'y aura ni bruit ni lumière ; ce n'est qu'une illusion de la distance. Que Lachenfels est assommant; on entendrait bruire de l'âme. Des couples en ombres chinoises subites et d'autres silents qui s'éloignent; des voix de mystère, pas de rire; l'amour est pâle et blanc le long de la promenade du fleuve, et ce fleuve sans couleur qui n'est qu'un poids dans la vie, allant si lentement sous ce ciel sombre, par la nuit commencée en manteau de légende, opacité sans constellations, lourdeur pesante sur cette ville veuve de feux, écrase ce bon Sparkling, papillon de cour brimborionnant une fois

en sa vie auprès du silence des eaux et des choses.

Encore des rues, la ville s'endort. De l'ennui, causé par des ordonnances de police, sans doute, car où sont-ils ces habitants? Il y en a, le Bœdeker l'affirme. Des lieds résonnent parfois de loin, lents, traînards, peines de buveurs lourds lentement expectorées. Sparkling s'ennuie; et ses pas le ramènent vers la gare, où il eut tort, âprement tort de quitter son train. 0 tristesse encore, les longs quais vides, embrumés, fumeux de pauvres lumignons, longs quais stratégiques, routes du massacre, quais pour disposer la chair à canon des prochaines luttes. Que faire, que peut faire ici un homme de goût et de plaisir? Le premier train qui passe retourne à Krebsbourg; pour sa destination, pas de train avant le lendemain matin, et certes, il ne dormira pas ici ; tant pis, le train le ramènera à Krebsbourg en quelques heures, à

l'instant où dans les capitales les gens seulement sortent du théâtre. Se retremper dans la joie, dans la vie vivante une heure ou deux seulement, dormir; puis il repartira pour sa mission ; qu'est-ce que sa mission? Petite affaire sans doute, on peut perdre un jour certainement.

Tristesse encore, langueur brutale et bruyante du train volant par la ténèbre épaissie, lumières brûlées de vitesse, malsaine atmosphère. L'allure du train semble frôler des cages de verre éparses dans un désert. Aux arrêts frigides, impatients du repartir, emmitouflés, des êtres vagues, des lividités ; la petite terreur a blêmi ces visages. L'express de nuit qui, de si loin, amène vers l'Ouest des flots d'étrangers versilingues, a quelque chose d'inquiétant ; c'est l'express de nuit qui transporte le criminel et le filou sombre. Au coin du compartiment où s'est jeté Sparkling deux êtres fument, trop noirs, trop bagués, des

aspects d'Italiens de théâtre, entrepreneurs louches, vivants suspects ; des noms de femmes parmi leurs conversations, avec des demi-ironies qui ellipsent des vilenies ou de petits crimes. Une grosse figure de gros bourgeois, pressureur usinier, ou transacteur trop habile somnole. Les Italiens parfois le considèrent bizarrement. Une légère mais acre angoisse tient Sparkling éveillé ; au trot du train des faces d'employés glissent un regard aux vitres, apparition terne, malgré la petite lueur de leur lanterne, apparition blafarde, et comme angoissante d'une face de misère ou d'espionnage brusquement montrée. Cette mission, si c'était une farce! Le savoir, impossible, desceller des dépêches est impossible, mais pourquoi cette hâte de le voir partir, le jour même. Bah ! une coïncidence. Pourtant si le roi s'était prêté à une plaisanterie, à l'instigation de son cher et tout de même si épineux et désagréable à tous, particu-

lièrement à Sparkling, de son autre inséparable ministre, celui de la liste civile, celui qui vient au palais le matin, et souvent abrège de son air renfrogné, la gaie conversation qui roule joyeusement des flots d'anciennes plaisanteries et d'anecdotes de la veille. Des prémisses de disgrâce! cela semblait bizarre cette aprèsmidi dans ce jour encore clair ; mais à cette heure dolente et équivoque les aspects des choses de pensées sont plus rugueux et plus hostiles. On verrait!! On n'abat pas un Sparkling en soufflant dessus ; et puis quelles raisons ! La reine ayant eu vent du club coûteux et libertin, le sapant au nom de la respectabilité, impossible à admettre, oui, vraiment, quelle chimère ; rien à se reprocher, rien ! à moins que le roi ne sache!... Mais comment résister à quelqu'un qui dit vous adorer, qui dit que Christian est lourd, ennuyeux, que c'est un compte, un compte à dormir debout,

un fastidieux traité de blason, un fort peu gai, jamais hilare compagnon de tête-àtête ; l'intérêt même de la dame s'oppose à toute révélation, quant à découvrir le potaux-roses, lui-même, lui le roi qui n'a jamais rien trouvé sans son fidèle Sparkling. Allons donc, impossible, vraiment impossible.

C'est la douane; nocturnes avec des gestes dévalisateurs, les douaniers persécutent.

On ne trouve rien, on ne trouve jamais rien ; ce sont les bonnes faces des douaniers du Hummertanz qui maintenant se penchent sur les valises; ceux-là n'ont jamais rien trouvé.

Les wagons de rechef roulent dans l'ombre épaisse, par le petit pays gras et plat. Au loin comme des torches flamboient des hauts fourneaux. Les gens du wagon, maussadement ronflent ; quel ennui ! Il doit y avoir petite fête au palais ; il ne trouvera personne chez lui sans doute ; s'il rentrait

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immédiat et fit prévenir la duchesse elle serait bien étonnée ; elle est à la fête du palais ; depuis quelque temps, elle y est singulièrement assidue, très en toilette, très en beauté ; les dames ont de ces moments où elles semblent refleurir ; elle paraît regarder de moins mauvais œil le ministre de la liste civile... Ah ! décidément, cet énervement est trop bête, il fait ruminer étrangement ; que va-t-il se mettre en tête ; mais ce départ exigé fut bien brusque, et pour quelque minime affaire sans doute, des futilités comme celles dont ils s'occupent, lui comme les autres.

Sparkling se mit à réfléchir profondément, ses plis soucieux se creusaient, et tout à coup, à voix haute, somnambuliquement criant, comme ayant oublié le décor: « Tonnerre, c'est pour cela qu'il m'envoie en mission ! » Les Italiens et le négociant réveillés en sursaut le regardèrent un instant puis resomnolèrent. Spar-

kling ouvrit sans lire, un journal, écarta le rideau de la lampe, reposa le journal, le reprit, consulta sa montre. On serait bientôt à Krebsbourg.

Dans la journée, Krebsbourg est une capitale qui mange.

Dès le soir, Krebsbourg est une capitale qui ronfle.

Tous les dix-heures vespéraux, c'est un unanime grincement de devantures qui s'abattent, de volets que Ton cadenasse, de portes qu'on verrouille luxueusement. Alors en des chambres hautes, spacieuses et chichement meublées, la forte et calme classe moyenne, la parcimonieuse robustesse du pays, s'endort vers les grands rêves d'argent à gagner, à choyer, à faire fructifier. Las d'avoir tout le jour, derrière les comptoirs,

tissé leurs toiles d'araignée en embûche aux écus passants, Josephs et Joséphines, Othons et Gothes, Luitpolds et Marguerites reprennent force, pour le lendemain, tous les lendemains, sans autre interruption que les parties de boules du dimanche après midi, regratter l'existence, se ravitaillant de pesantes et confortables platées de légumes. Cerveaux âpres et potagers, ils ronflent d'accord et en mesure, dans les rues tortueuses de la ville commerciale.

Aux quartiers neufs, des maisons à façades inélégantes et soignées, incommodes d'après un rien des rites féodaux de l'architecture, démontrant par quelques ors aux balcons et des marteaux de portes ouvragés que les propriétaires sont bien nés, enveloppent les aristocraties. Ces hoirs du passé se sont assoupis en déplorant le train ultra-libéral des choses, les perversités tentaculaires d'une presse immodérée, et que la jactance des athéismes envahit les uni-

versités. Les mêmes amples légumes, comme à la bourgeoisie leur suffisent, mais serties de vieilles vaisselles métalliques. Il est de mode de savourer des décoctions de chicorée et des thés faibles dans d'incommodes et d'incandescentes tasses d'argent, autour desquelles on disserte syndicats industriels, exploitation des mines, culture intensive, construction de logements ouvriers, qui rapportent un ou deux pour cent de plus que les maisons d'habitation et de commerce ; on agite l'utilisation des précieuses vues d'avenir qu'on rencontre, au point de vue du maniement des fonds, par la conversation des personnes haut placées, et voisinant avec l'Eglise et ses ministres. L'Église du Hummertanz a horreur de la pauvreté; ses basiliques sont des musées avec guichets ; des volets de bois cachent ses merveilles d'art et ne s'entr'ouvrentque devant l'espèce sonnante ; des cages de bois, hermétiques couvrent ses mausolées,

et le sésame de ces petites portes est encore la petite pièce d'argent. Seuls les beaux, les admirables vitraux qui filtrent sur les dalles blanches des éventails de mobiles pierreries, ils n'ont pas encore trouvé le moyen d'en faire payer à part la vision.

L'église est riche et forte. Elle a, pour ainsi dire, des banquiers lais et un ordre mixte de courtiers ; ses couvents bien abrités des concurrences étrangères par un protectionnisme fondamental, produisent la bière, l'alcool, les tissus et les menus travaux du fer. Des missionnaires parcourent les pays étrangers, non pour évangéliser, mais pour planter auprès des beaux sites de vastes hôtels, où l'on paie douloureusement cher la vue exclusive des décors terrestres. Quand le Gouvernement est dans l'embarras, en attendant l'accomplissement d'un plan architectural, le clergé vient à son secours, en lui prêtant, en échange d'un remboursement léger, quel-

que vieille église ou cloître pour y loger ses bureaux. L'église du Hummertanz est riche, or respectée.

C'est près des rues spacieuses de la ville neuve, près des squares ombreux, et des trottoirs larges du quartier de l'aristocratie que commencent les étroites et silencieuses rues canoniques, longs murs blancs et conventuels, blafards; des rares fenêtres, des croix noires peintes à des portes, au-dessus des murs émergent, clairsemées, des cimes pauvres d'arbres, et le soir y est plus silencieux encore qu'aux quartiers de commerce et de noblesse. Parmi ces cénotaphes, de vagues titubations d'homme du peuple égaré griffent à peine le pesant mutisme de l'ombre opaque.

L'animation se révulse piètre et chiche, près des gares, autour des théâtres solennels, d'apparence fériée et dominicale ; elle se niche dans quelques brasseries à un point de boulevard, assez capricieusement.

quelques étrangers y fréquentant pour lire des gazettes en leur langue ; le lourd cahot d'une voiture est à ces endroits, exceptionnel, et les lumières des établissements de joies comme calfeutrées et timides devant le règne du terne et du désert. Les attardés de ces endroits semblent sentir qu'une critique pèse sur eux ; le blâme descend des porches et des campaniles, s'évase des banques d'une activité modèle, tombe des statues équestres et allégoriques, des sphinx tout modernes du Palais Académique, bruine des logements de rentiers et des habitacles ouvriers; il se perd du temps et de l'argent. Seuls excusables, sont les cercles fermés de la gentry et de ]a richesse ; on peut pardonner aux créateurs de grands halls qui, utilisés le jour en salles de vente et d'adjudication et de négoce autour des boissons, abritent la nuit, sur le simple parquet, volets clos, les misérables qui veulent dormir en s'acquittant

(Tune légère redevance. Mais ces cafés du boulevard Mariahilf, fréquentés d'étrangers, de hères, de bohèmes et de journalistes, c'est la petite tache dont Krebsbourg est gêné, dans sa roide robe de solide vertu. Et c'est là, vers ces antres relatifs, que doucement, lentement, ennuyeusement, se traîne, rongeant des bouts de réflexion, et d'une humeur désemparée, le duc de Sparkling, maréchal du palais, commandeur d'une haute quantité d'ordres, homme sémillant, homme heureux, homme de cour et d'élégance, riche, apparenté, verveux (on a bien voulu le lui dire souvent), que la haute Société et l'Eglise goûtent, malgré ses légers vices, que la bourgeoisie respecte d'une affectueuse et respectueuse indulgence, ce même Sparkling dont le prince de Galles goûte l'élégance civile, dont l'élégance militaire éclipse tant d'autres attachés, lors des manœuvres d'été qui sont une des parures de l'Empire de Nie-

derwaldstein. Il les connaissait un peu ces débits. D'anciennes folies de jeunesse, quelques étrangers promenés d'après les conventions du club des Mille et une Nuits ; certes on n'y faisait que passer, pour aller près des galeries de la Bourse, où dans des ruelles, de petits établissements donnaient à entendre pour quelques sous, plus des pourboires proportionnés aux projets que l'on nourrissait, des chanteuses déshabillées en danseuses. Mais là, ce soir, Sparkling ne s'y voulait aventurer ; des fêlures dans la tenue des classes officielles, prenaient souvent ces endroits pour théâtre, et l'on y apercevait parfois outre de médisants commis de chancellerie, Gouttegrass, l'adipeux chroniqueur, l'homme cantate du Hummertanz, qui, après des pivotages dans les salons bien pensants, où seul il avait le droit d'émettre des aphorismes, flatteurs sur Paul Bourget qui lui avait une fois écrit une lettre polie, ou méprisants, sur

bien d'autres qui aimaient ignorer son existence, venait échouer là quelques instants.

C'était là le petit point de licence permis à la littérature ; Gouttegrass se revanchait par son loyalisme et son amour des vieux us; de plus Gouttegrass, un peu méprisé pour son métier, bien qu'il le fit fort mal, et y gagna de l'argent, était bavard comme une portière, et colportait mielleusement toutes anecdotes qui tombaient en sa servile possession. Ces petites nocivités l'excusaient à ses propres yeux d'être l'un peu trop humble convive des grands palais ; de plus il en tirait un air babillard et un peu gamin, pensait-il, qui embellissait son âge très mûr.

Le café où stoppa Sparkling était grand, clair, blanc crémeux, des ornements dorés y distribuaient maigre la lumière électrique. Au long des parois, un peintre national avait d'une pâle couleur évoqué les charmes allégoriques des pays qui n'avaient pas le bonheur d'être le Hummertanz; l'Espagne offrait ses mandolines par le tortillage démesuré d'une gitane, rose rouge et mantille. L'Ottoman fumait le narguilé et ses yeux bénins cherchaient aux voussures un rêve paradisiaque esquissé par une forme blanche et violette. Des gnomes versaient l'hydromel dans la bouche entr'ouverte de

paysans endormis, c'était l'Allemagne; le Tyrol était un homme chanteur et vêtu de vert, près d'une dame cantatrice vêtue de rose.

Mais la Suisse était une montagne lunaire et bleue avec un hôtel à sa cime ; pour l'Angleterre, l'artiste avait figuré des gens en complets à carreaux, quittant allègrement un quai, pour grimper sur un paquebot tout neuf. D'où procédait leur joie ; quittaient-ils l'Angleterre, ou se nolisaient-ils pour enfin la retrouver? ce n'était pas très explicite ; le peintre avait sans doute pensé qu'il ne fallait pas froisser nettement la susceptible et ombrageuse Albion. Pour effigier les bonheurs de la France, un monsieur, vêtu d'un frac, tendait un bras, du haut d'un tréteau, vers une foule non intentionnellement caricaturale ; était-ce par une délicate attention, l'apothéose de notre système représentatif, ou la reproduction liturgique d'un de ces

moments d'intense fièvre patriotique que soulèvent, dans nos cafés-concerts, des hymnes inspirés? Le doute pouvait régner à cet égard; il valait mieux reposer ses yeux vers des tatouages blafards et discordants qui pouvaient à volonté symboliser l'Italie ou le Japon. Et le Hummertanz n'était-il pas à ce café des Nations. Mais si ! il étincelait au plafond. Une forte déesse, Junon foraine, une main appuyée sur un paon dont les oscellures caudales feignaient de larges monnaies, baissait l'autre au souverain roide et étriqué dans un habit noir de gala. Une hydre a face humaine tordait sous ses pieds une rage impuissante ; la face était verdie et la langue pendait à gauche de la bouche, des griffes désespérées se ridaient vainement pour agripper des cassettes et des flots de paperasse, soit une charte, soit du papier monnaie. Des travailleurs enthousiasmés au coin de la toile, soulevaient d'un inlassable bras leurs

casquettes. Le Hummertanz brillait à des écritaux métalliques des entre-colonnements : l'admirable et nutritif chocolat du Hummertanz, le Champagne authentique du Hummertanz meilleur et moins cher que les crus Sparnaciens, la compagnie d'assurances contre la misère du Hummertanz, la seule au monde qui réglât toutes les indemnités. Des buffets chantaient la race porcine du Pays sous toutes ses préparations ; ainsi que ses merveilles de poissons salés, dont l'usine peut justement se promulguer fournisseur de la cour et des plus nobles cours étrangères ; la Patrie brillait dans les brocs de bière sur les tables, elle étincelait clans la conversation des jeunes gens du Hummertanz, là tous les soirs groupés. Quoique représentant les tendances les plus accusées vers ces opinions qui subversent un trône et la félicité d'une agglomération pacifique de citoyens, ils prélibaient en alternant les louanges à la bière du pays,

dont il fallait à leur sens fréquemment et même toujours célébrer l'incontestable supériorité, sur les cervoises étrangères pour sa légèreté, son arôme et son bon marché; il vivait de vieilles bières fermenlées, dormant des sommeils d'années dans la sécurité sèche des profonds caveaux, qu'on ne débouchait qu'avec tremblement; mais, au moment où Ton se recueillait pour conclure la soirée dans ce neclar, ces jeunes irréguliers ne vantaient plus le liquide autochtone ils en étaient tous à flétrir la culture exclusive du papier-monnaie, clans leur ingrate nourricière, et à se remémorer les turpitudes de leur caste littéraire officielle, de la bande, de la séquelle agenouillée, mafflue, lippue, solecisante et pharisaïque du détesté Gouttegrass; ceci était l'inévitable péroraison du colloque, comme l'invocation reconnaissante au Gambrinus natal en était l'exorde. Et de vrai, ces irréguliers, l'élite contrastante avait bien raison, car

nul pays n'est comme celui-là un stupéfiant et qu'y pourrait trouver, sous ce ciel bas, par ces rues plates, pour accélérer les heures monotones la gent rhétoricienne, satyriste oxymoronesque, philotechnique, virtuose et lyriforme, sauf bière et tabac. (Ajoutons que ce n'est en rien par une attention délicate en leur endroit, que le pouvoir ne falsifie pas par une oppressive et tragique régie cette solanée ; non plus par mécénat qu'il n'a frappé la soif d'une lourde contribution mais la classe bourgeoise défend jalousement ses libertés de ventre et de narcotique. Si l'État pensait aux monopoles de cet ordre, les coffres-forts se fermeraient et les fusils partiraient tout seuls.)

Sparkling entendait « Des sociétés de marchands d'œuvres d'art, se sont constituées à l'étranger ayant pour but exclusif l'exploitation de nos Mentors esthétiques groupés en commissions d'ailleurs corruptibles.

Un de nos compatriotes, purement mercantile, installa récemment une usine en Franconie, pour munir inépuisablement notre musée archéologique, de grès, de tapisseries, de vidrecômes et de meubles médiévaux. Les fameux fûts de chêne, guillochés d'airain, orgueil de notre salle des corps de métiers, d'encore jeunes ouvriers les ajustèrent, les cerclèrent et ornèrent, en vue d'une Exposition Universelle, projetée quelque part et qui n'aboutit point ; les toiles de nos musées ont presque toutes dans les petites galeries d'Allemagne des similaires, et nul ne pourrait jurer que nous possédions les originaux. Paris n'a pas voulu de nos Kakémonos et les traitait avec le même dédain que notre bureaucratie rejetait nos peintres récents de génie ou de talent, qui mouraient affamés dans des coins de rustres où la vie est pauvre. Nos lettrés, les vrais, les modernes, les archaïques ont été chercher les refus de

l'étranger ou s'entaient à de bas ronds-decuirismes, tandis que lesGouttegrass, Wasseroht, Focarbeck, les protégés de la cour hument les ressources qu'on laisse à Fart par tous les pores, et les pipent à trucs éployés. Gouttegrass, à qui sont bénins mazettes cléricales et douairières, demande d'un air dégagé, et met dans son gousset, sans compter, d'un air d'embarras charmant. Wasseroht touche pensions et petits profits, pour articles qui jaugent notre pauvreté d'esprit, articulets de douane contre la pensée étrangère, et tournées délatoires, sous prétexte d'inspections académiques. Focarbeck, le moins considérable de ces sires, maigre fantassin de feuilleton assiège les antichambres, et donne aux huissiers des escomptes sur les subsides dont on l'appâte, pour obtenir des tours de solliciteur de faveur. Voilà, Monsieur l'état des choses dans notre petite patrie. »

C'était évidemment quelque lettré étran ger qu'on instruisait ; suivit une conversation à voix plus basse. On causait d'autres choses que de littérature. Sparkling crut entendre son nom avec commentaires ; il ne distinguait pas trop, mais on souriait; était-il sûr au fait que ce fût son nom ; d'ailleurs les anecdotes se suivaient. Un lettré, accusé d'avoir voulu tirer de la pornographie des éléments de vente est appelé devant le jury ; il cite à décharge les écrivains libéraux du pays dont on écoute distraitement les déclarations ; quelle est leur patente et de quelle autorité ces mariaules. Mais l'avocat a son dernier dire en réserve ; il prouve que les magistrats achètent à grands frais au libraire qui paya l'accusé de quelques sous, les produits les plus caractéristiques des plus clandestins offices de livres d'une circulation spéciale ; et de cette fissure à la solennité de l'aréopage découle l'acquittement.

Autre histoire : Une malheureuse est entrée au couvent, où quelques années, grâce à son ignorance et à sa faiblesse d'esprit, elle est reléguée aux bas travaux. Tout à coup son ventre commence à grossir à s'enfler. Cet organe bombe, bouffe ; il devient excroi&sant, gibbeux ; c'est un môle un leviathan, sans doute. Il terrifie, mouflard et pataud, outreux, tympaniteux, les innocences fraîches et les candides dominations auprès desquelles , en l'enceinte pieuse, il ventripote. Des médecins sont appelés, naturellement des médecins imbus avant tout des sublimes doctrines de la religion d'Etat. Consultation : l'archiatre évalue l'empsalmiste, le mire échange des vues avec le mâchebran ; révoltera-t-on la piété des saintes femmes en étudiant de près les arcanes de ce ventre éhonté : non, mieux vaut s'en rapporter aux anargyres étiologues divins ; la bonne femme est jugée enceinte. Forte de son obscure innocence,

elle proteste ; les rigueurs s'amoncellent sur elle; ce sont captivités et sévices, transferts en des couvents disciplinaires, et toujours la science juge qu'elle enfantera.

Enfin, à la longue, les termes écoulés d'une normale parturition, anxieux de garder ce qui ne peut être qu'un diabolisme, on la jette dehors sans ressource ; or, les guérisseurs non conventuels, en nombre suffisant conclurent à une hydropisie. La pauvre femme était hors tout asile, sans pécule, n'ayant plus d'espérance qu'en la modique protection des lois, si propices aux vrais croyants.

C'était vrai, tout cela! Sparkling le savait à peu près ; seulement il n'y avait guère réfléchi. Etait-ce vrai ce que pronostiquaient ces jeunes gens pour le calme Hummertanz, des grèves, des ruées sur les bourses, des ouvertures violentes des couvents, la main laïque et brutale des révolutionnaires sur les clefs et le denier de

saint Pierre ; et les propos parlés moins haut, où il avait cru surprendre son nom ! c'étaient sans doute similaires babils, mais touchant aux personnages, aux optimates.

La popularité officielle n'était pas sans revers ; et le dédain d'aristocrate inclus en lui pour la houle acclamative de bourgmestres, échevins, changeurs, qui l'empêchait d'entendre avec acre déplaisir ces propos, lui montrait des vérités possibles dans ce qu'il entendait, et aussi dans ce qu'il ne pouvait percevoir ; il eut envie de leur parler, de tâcher, par quelque moyen, de connaître leurs opinions sur le duc de Sparkling, c'était peut-être la solution de cette nuit ridicule ; car il n'avait plus envie d'aller nulle part, ni chez lui, ni ailleurs, de courir après d'affligeantes certitudes, pis, de se laisser engluer par tous ces phantasmes, issus en son cerveau par le noir de la nuit, et Ténervement du railway ; mais quel moyen ! quelle entrée en

matière et ne serait-il pas repris dès le lendemain par le dignitarisme, l'incompatibilité des milieux ; Sparkling, l'ironiste acoquiné à de solennels chansonniers des orviétanistes, des couvre-feuilles ! Et Sparkling de continuer mélancoliquement à épuiser pour sa part la glorieuse godale aborigène. Enfin, malgré la lassitude, la transe vague, tenace et récurrente, l'instinct machinal l'induisit à se lever, non sans avoir encore considéré d'une curiosité presque sympathique ces jeunes gens excessifs, à peine notoires pour lui par de dédaigneuses citations autrefois entendues ; et lui, à leur regard sans doute, n'était-il qu'un abusif chambellan, un inutile porte-crancelins, un si vague marottiste, et seulement de réputation, car aucun ne l'avait semblé remarquer. Les réverbères au long des monotones files de pierre, au long des rampes sourdes, brûlaient comme d'expiatoires farfadets ; du funéraire

planait ; les architectures néo-byzantines des corpulentes collégiales demeuraient livides, articulant de grêles et tristes et trop lents carillons. Les rues, désertes sauf des lueurs montant des sous-sols des maisons ; de loin en loin, à quelque carrefour des parlotes de domestiques, regardant passer le promeneur avec des aspects d'espion ou d'escarpe, un cri aigu de femelle, de gros rires à la porte d'estaminets qui se vidaient, de somnambuliques et aléatoires gardesville, courbés sous la monotonie de leur parade, puis de nouveau le silence noir, épais, assoupi. Décidément, il n'y avait de joie pour personne à Krebsbourg dans ce soir, analogue de tous les soirs que gaspillait Sparkling. Il en réfléchissait; il en eût presque philosophé de court et bon pessimisme s'il n'eût été proche de son hôtel, où plusieurs voitures à son étonnement attendaient.

Pourtant, ce n'était pas le luxe luminaire

des soirs de réception, ni l'ostentation de livrée. Sparkling, renseigné, se dirigea vers un petit salon, donnant sur les jardins, une des fantaisies de la duchesse, boudoir où Ton avait sacrifié à ce goût du bibelot, qui, montant de l'étranger, bousculait un peu les rigidités intérieures des palais de Krebsbourg, mais en de bien rares endroits ; le roi ayant dit à maintes reprises qu'il serait toujours temps de s'encombrer de ces menuités quand l'industrie nationale les saurait fabriquer ; que ce n'était pas la peine d'ouvrir une blessure vive au flanc du pays, d'où coulerait le sang de l'épargne. La duchesse tenait en ce retrait un redoutable congrès de dames. L'idée qui flottait dans l'air à quelques goûters, thés et pâtisseries, où cette élite gracieuse s'empressait en propos et satires, avait soudain, ce jourlà même, à une de ces réunions, pris corps. Il y avait indubitablement, en Afrique, même en ces colonies que le gouvernement

avait procuré à son commerce, des bandes nombreuses de misérables nègres; sans doute ils n'avaient que deux expectantes dans leur avenir ; être esclavagisés par les marchands arabes qui appauvrissent de tant de travailleurs sobres et peu coûteux, les postes de la colonie notre orgueil : ou bien croupir autour de leurs baobabs, dans une ridicule tranquillité, une ignorance votive à d'incompréhensibles dieux, se roulant nus dans les herbages, se plongeant dans des rivières fournies d'hippopotames, distrayant leurs heures contemplatives par d'aigre musique obtenue au moyen de calebasses. Sa Grandeur le Primat d'Hummertanz, avait déjà signalé le cas exceptionnellement malheureux de cette humanité chétive; tandis que le missionnaire se bornait à plaindre quiètement et débonnairement ces victimes d'une faute ancestrale, en les colligeant le plus possible autour de ses établissements, aidés en ceci par quelques

détachements de troupes , l'explorateur enchérissait ; le peuple enfant était, à son dire, perfide, cachottier, avare. L'indigène si insouciant de toute morale et de toute administration, utilisait pour cacher ses provisions et richesses des ruses de Peauxnoires. Tout leur était bon, pour ne pas se livrer à l'échange de denrées avec l'Européen tutélaire et paternel ; on en avait vu refuser de l'eau-de-vie, négliger de beaux fusils neufs façonnés pour eux par des amis de l'Etat, coûtant trois ou quatre francs en fabrique, d'armement suffisant sauf que tous les subterfuges, en leur intérêt, étaient invoqués pour ne pas compléter cette vente par l'adjonction de quelques cartouches. Ces preuves évidentes de barbarie, alléguées, sans autre conteste que de très légères différences d'optique par les voix seules autorisées, au Hummertanz, le prêtre et l'explorateur de commerce, avaient touché le cœur de ces dames.

Il s'agissait de travailler, d'une façon connexe, au moyen des deux formes d'influence précitées, à la civilisation et même, si faire se pouvait, à l'apprivoisement du nègre : le noir adulte devait être calmé et pansé, la négresse habillée (car sur ce point on n'avait pas tout dit, mais laissé tant deviner), les négrillons choyés, et quelques spécimens les mieux choisis de l'espèce, élus à l'heure de l'enfance, importés dans les grands ports de Hummertanz. Leur éducation confiée à de dignes Pères permettrait de les dresser au service particulier de leurs bienfaiteurs, de leurs patrons, de leurs souverains, ou plutôt du détail de leurs souverains, de leurs censitaires souverains. C'était une mesure qui s'imposait. L'Europe n'applaudirait pas sans jalousie cette mise à profit de la colonisation, l'une des plus utiles ; d'autant que le blanc, même le plus travaillé vers l'humilité par les bonnes doctrines religieuses et monar-

chiques, commençait, ainsi que la blanche, à être de moins en moins le dévoué, le serviteur, la personne de confiance rêvée par les aristocraties et les bourgeoisies. Toutes ces dames le savaient fort exactement, avec abondance même, et c'était la communication mutuelle de ces certitudes qui avait prolongé la soirée, la prolongeait encore, l'élégant synode n'ayant eu sur ces heures que des minutes brèves, pour armer la chère utopie et l'implanter dans l'ordre des faits.

Sparkling les félicita d'allier leur grâce à la force, en vue d'une expansion plus florale de la politique du roi. Il était presque heureux, ses craintes se calmaient; sans la petite souffrance de trouver au nombre du comité d'initiative les épouses du ministre de la liste civile et de celui des chemins de fer, qui le détestaient de toute leur extra-maturité, leur piétisme et leur ambition, il eût été béat. Que la duchesse blan-

chit l'âme des nègres par le moyen de tombolas, de petites fêtes théâtrales, en frétant au loin, elle et d'autres jeunes femmes des flirteurs désespérés, et dégrossit quelques économies particulières au meilleur bien de l'intérêt général, de l'intérêt partiel de deux fractions de continent, rien de mieux. Il eût d'ailleurs, en cet instant, salué avec plaisir toute occupation captivante (et combleuse de temps) qui eût fixé cette âme un peu vague et vide, cette personne élégante, de faux rêves, et d'esprit pratique inoccupé qu'était la duchesse.

Les tragiques hypothèses, si lancinantes, le doute de soi et d'autres, tenace et douloureux, la transe vague et cruelle s'évanouissait ; il eut quelques gaîtés, et le folâtre seigneur reprit toutes ses couleurs diaprées, ses pavillons de gaieté de bonne compagnie, ses instincts de joie de moindre tenue ; évidemment ces deux Parques, qui lui adressaient de rêches sourires, d'une

voix musquée, parleraient de sa présence, si cela pouvait lui nuire; mais le savaientelles? La duchesse de Sparkling altruiste, humanitaire ! La belle chose ! le grand souci des modes de Vienne effacé devant l'horizon d'une Wilhelmina-City, avec chapelle, vestiaire, convois de nègres, etc., aux maîtres-hôtels, à la salle de l'école, des tableaux, avec inscrit, don de la duehesse YVilhelmina Sparkling, née Hohenfall ainsi qu'elle se désignait en ses démonstrations publiques éphémères pour bien indiquer juste à quel point le cher duc l'ennoblissait, et aussi quel était sans lui son propre relief; elle trônerait dans des distributions de primes avec une charmante et seyante gravité; cette Wilhelmina-City devenant dès la première branche, dès la seconde brique, grâce au zèle des géographes réguliers de l'État, le dernier mot de l'aménagement civilisateur. Comment seraient décorés de bardes, les fidèles sujets, sans

doute avec le meilleur goût. Peut-être un costume général, mi-livrée, mi-costume de milice pour les hommes, et sans doute, en contraste, pour les femmes, un fouillis de couleurs éclatantes, bien entendu de celles qui s'harmonisent à un teint d'ébène. Question délicate ; des jaunes et des rouges, pas de bleu ni de vert, et guerre au violet! seraient-elles dentelières ? on devrait régler la coiffure des infaillibles cigarières ; et les premiers produits de la domestication ! mais il n'y a pas à s'en occuper, d'ici là elle aurait d'autres soucis ! et Sparkling, écoutant le trottinement des paroles, s'esquissait le faubourg plein d'atelier de petites chimères, et peuplé de réfléchissantes mousmés que la duchesse bâtissait à côté de la ville bien sablée, bien armoriée, bien parc londonien, où d'habitude elle promenait son âme en noble voiture à quatre chevaux, livrée blanche à boutons d'argent. Les deux Parques, sans doute, ne

voyaient là qu'un moyen de se procurer d'exotiques desserts, à meilleur compte, et les autres dames ! il en était deux, la femme d'un courtier référendaire et celle d'un sénateur armateur, toutes deux assez jolies, dont le duc ne pouvait calculer les pas futurs dans le domaine de la charité colonisatrice, sans un secret ébaudissement.

Aussi ce fut, très heureux, dispos, qu'il se retira, vaguement alléguant des devoirs, des politiques pour abandonner salon et hôtel et se diriger vers le plaisir, le plaisir particulier qu'il s'était aménagé dans un discret square, pas fort loin dans la ville. La duchesse, il est vrai, avait semblé surprise de son arrivée, retirée à ses gaietés, très indifférente à son départ ; ses yeux bleus s'étaient parfois foncés en regardant l'époux ; mais baste ! tout cela avec les mauvais rêves du voyage, billevesées, songes en bulles de mauvais air. Tout allait bien, si le roi n'était pas chez Nelly Albes-

tern, cantatrice sculpturale, blanche comme Hébé, blonde comme Aphrodite, cariée de langue et de gestes comme un gavroche de Paris. Le roi avait distingué Nelly. Nelly avait distingué le fidèle Sparkling, un diable autrement entraînant que son suzerain. Elle ne pouvait distinguer personne autre ; elle se devait de répondre au goût royal ; ceci le duc le concevait non tant en fidèle vassal qu'en homme informé qui savait, qu'en cas de rupture souveraine, le séjour de la capitale fut devenu difficile à la comédienne.

Christian s'était montré dur en analogues passes. Puis, ne faut-il pas, en hautes classes, vernir le plaisir de quelque épicuréisme et de jolie nonchalance. Tout de même, ce duplex complétait la physionomie royale, et lui confirmait ce que les exilés politiques dénommaient sa bonne balle, malgré la sévérité de ses hiératiques portraits, et le don que lui faisait la sculp-

ture loyaliste des deux profils, le droit l'apparentant auxHohenzollern et le gauche aux Habsbourg ; c'est en méditant ces irrespects que brusquement, au détour d'une rue, le gai promeneur se trouva visà-vis de son auguste maître, revenant seul et à pied, en tout cas très vaguement et de loin escorté.

Le duc était déconfit; le roi mécontent débuta par des généralités sur l'imprévu de la rencontre, et la franche beauté de la nuit. Abordant les circonstances présentes, il se félicita de ce que le duc fût en bonne santé, non sans s'étonner que ce fût précisément à Krebsbourg, à l'intersection du Lowenstrasse et du Tonstrasse, point éminemment propre à être foulé par le pied d'un maréchal du Palais, mais non aux minutes mêmes durant lesquelles il était accrédité comme ambassadeur auprès d'un bien-aimé et monarchique cousin, qu'il le rencontrât. On ne pouvait se configurer

l'idée que le maréchal du palais duc de Sparkling joignit à ses incontestables aptitudes le don d ubiquité ; de même, attribuer la présence saugrenue du duc à un phénomène de sorcellerie évocatoire, eût été audacieux, car il n'y a pas de sorciers en Hummertanz, même dans les ministères, et rien n'autorise à prétendre que les états voisins et même le Niederwaldstein en soient munis. Il était inutile de lui persuader que ses mandements, quoique vénérés et aimés du cher Sparkling, jouissent de moyens de transport assez spéciaux, si peu lourds qu'ils fussent à porter, pour être rendus dans ce bref délai. M. le Maréchal n'avait sans doute pas d'oiseau bleu comme aux contes de fées ; il n'eût pas confié ses plis à un providentiel pigeon voyageur. Quant à avoir joui d'un train spécial, le roi Christian savait que c'était tout à fait impossible, vu ses documents personnels sur la direction de ses chemins de fer. Dans

tous les cas, il serait enchanté, à défaut de la réponse à son pli, qu'il ne pouvait espérer, d'obtenir de monsieur le duc, une bribe de courte vérité explicative.

Ce disant, du haut de sa taille vraiment colossale, les yeux sévères s'agrandissant le plus possible, dans la tête aviale, quoique entourée d'admirables flocons blancs, le roi Christian contemplait son compagnon, sans bonté.

Ce fut au nom d'une dépêche urgente, reçue non loin de Krebsbourg, à une station de quelque arrêt, dépêche instante envoyée par la duchesse pour qu'il pût assister expressément ce soir-là, même très tard à un conciliabule en vue diine œuvre intéressant de près les visées royales en matière de haute civilisation et colonisation, que Sparkling excusa sa présence ; il devait tout à l'heure, au matin, repartir. Il espérait que du choix de son zèle, entre ces deux façons de servir celui

qui daignait parfois le traiter en ami, il avait réussi, ayant pu donner à la duchesse l'avis dont elle avait besoin, et que la mission serait accomplie avec un très léger retard ; il allait d'ailleurs de ce pas, si le roi n'exigeait pas sa compagnie, quoique futile par ce temps clair, et les rues sans danger de la cité bien dévouée, retourner chez lui pour repartir le plus tôt possible à sa mission.

Fût-ce l'évocation brusque de la duchesse (Sparkling en fut démangé), fût-ce l'espoir que Sparkling venait de bien servir la Liste civile, sous sa forme possessionnelle bien chère, il y eut rassérénement, et trois ah bien, différemment modulés, s'épanouirent jusqu'aux paroles suivantes :

« Mon cher duc, l'objet de la mission ne pressait pas ; je veux même vous dire qu'il était nul ; mais vous le savez, dans notre milieu, parmi même des gens qui touchent de près aux affaires, vous êtes parfois atta-

que; non qu'on songe à noircir voire amitié, fidélité ou dévouement; mais on vous pense léger, léger parce que brillant; j'eusse voulu constater que vos célérités étaient sans reproche. L'Europe, mon cher duc, traverse une crise, ou plutôt les symptômes d'une crise très latente s'éveillent. Il est des signes des temps ; vous ne les voyez pas, vous dont le service est surtout de nécessaire apparat, de brillants décors, et de haute courtoisie où vous excellez ; je sais que le charme de vos relations, de votre conversation, que votre bonne humeur n'est pas sans exercer quelque influence sur nos illustres amis, et leurs bien intentionnés diplomates; mais néanmoins l'heure présente exige que les hommes du Hummertanz soient sérieux, très sérieux; le ministre de la Liste civile à qui j'exposais aujourd'hui cette manière de voir la corroborait à son tour de précieux et instants aperçus. La révolution gronde, mon cher

Sparkling; sera-t-elle économique, politique, sociale, dit-on, d'un nouveau mot, je ne sais, ne puis me prononcer ; peut-être sera-t-elle tout cela à la fois : [en tout cas, je puis dire que si une crisepolitique nous est plutôt utile puisque le Hummertanz, à l'abri des guerres, bénéficie à ces heures, de son calme, pour abriter les riches étrangers fuyant le théâtre de la guerre (il y a là une question d'impôt à étudier, mon cher ami) une crise économique serait pour nous d'une incontestable gravité. Nous n'avons rien, rien à gagner à une crise économique; c'est ce que confirmait, preuves en main, en me l'entendant dire, le ministre de la Liste civile. »

Décidément le rival de Sparkling, l'odieux ministre, avait lèvent en poupe. Comment le combattre; avait-il dû bassement flatter! Le roi le perruchait mot pour mot.

« Et dans ces temps durs, reprit la voix augurale, il faut, monsieur le Maréchal,

que toutes les volontés se groupent avec sérieux autour du trône : nos voisins, de tous côtés, nous encombrent d'exilés mal pensants, dont nous calmons les ardeurs, sans doute, que nous éconduisons parfois, mais dont l'influence peut être contagieuse, le stat même, dans nos grandes villes, périlleux. A Dieu ne plaise que je conteste l'admirable esprit d'ordre de nos populations, mais enfin le péril gronde autour de nous. Il faut, monsieur le Maréchal, défendre les vraies libertés avec énergie, et je le dis encore, avec sérieux. Ne faisons pas comme ce Grec ; ne remettons pas h demain les affaires sérieuses. A plus lard les plaisirs. Maintenant régnons, réglons et soyons prêts. »

C'étaientles mots même de l'outrecuidant rival ; le Grec était notamment de sa provenance; le bon duc enrageait, mais même le ministre haï ne pouvait avoir à ce point remonté le roi dans un sens taciturne ;

lors, Sparkling, enquêteur, s'informa de l'état actuel de Mlle Nelly Albestern.

« Ah ! cher ami ! (le point était touché) Mme Albestern, je puis le dire à vous, qui non seulement êtes le ministre, mais encore l'ami, Mme Albestern me fatigue. Figurez-vous, et je ne sais vraiment qui peut évoquer ces fantasmagories, en sa tête que je croyais bien équilibrée (vous avez dû, parfois, remarquer, Sparkling, qu'elle était de bon jugement), eh bien! ces qualités se faussent ; elle se plaint, affecte de redouter un futur abandon, me jalouse; elle m'a positivement exposé qu'elle désirait être comtesse, oui, un titre de comtesse, avec quelque vague douaire, en cas de postérité ; comprenez bien, mon cher ami, que je saurais me conduire en cette circonstance; mais d'où cela lui peut-il venir; sans doute mon cousin de Hummerkopf a cette ridicule manie d'anoblissement, mais moi, je ne le puis, elle ferait mieux d'y renon-

cer. » Sparkling avait bien envie d'indiquer, en tirant la chose de loin, qu'un souci si net d'établissement ne pouvait émaner que des perfides conseils de l'homme le plus tristement positif du pays, le ministre qui ne connaissait au monde que finances, détestant par nature même, les caractères bien sincères, comme celui de Sparkling. Et franc, avec gaieté, il eût demandé si le souverain n'avait pas fait, bien près de lui, quelque dangereuse, au moins inopportune confidence. Il tenait son bonhomme dans ce cas ; mais si courte méditation fut tranchée. « Je n'en puis rien augurer de bon, ces tracasseries m'ennuient, c'est pour les éviter que vous me voyez à cette heure à pied, dans les rues : J'ai quitté la place ; mais puisque vous êtes là, vous allez me la raisonner. Elle vous écoute ; votre aimable et enjoué caractère, en même temps solide, je me plais à le reconnaître, lui agrée ; vous avez sur elle une bonne

influence; mettez-la à mon service, mon cher ami, allons-y de ce pas, il n'y a pas encore une heure que je l'ai quittée; votre aimable intervention dissipera cette fâcherie ; vous ferez justice de cette petite prétention niaise. Venez, mon cher ami. »

L'excellent ami n'était nullement ravi. Il objecta l'heure, l'inattendu de la visite.

Ce soir aussi, répliqua le roi, j'étais inattendu; peu importe que je sois en cette maison, inattendu. Venez donc, mon cher ami. Ils y furent en devisant : le roi grave, Sparkling moitié battu, moitié content.

La première impression fut pénible ; une rumeur soulevait le sous-sol de la maison, ils attendirent, et virent assez distinctement par les vitres une noce énorme dans la cuisine ; apparemment du Champagne sautait; il y avait des caméristes, et des cigares nonchalants à de grasses lèvres joyeuses. Quand on vint, ce fut d'un pas vacillant. Dans l'escalier où le bruit des

pas s'amortissait à des peaux de bêtes, une camériste qui s'était penchée, comme inquiète, la camériste de confiance, se jeta à leur rencontre; Madame reposait, souffrante; le roi fronçait le sourcil; qu'on bût, qu'on jouât en bas dès lui parti, c'était d'une majesté douteuse, enfin madame pouvait l'ignorer; mais que la fidèle Betty tentât d'arrêter sa route, sous un tel prétexte, d'un air timide et inquiet, éploré mais précis sous tel prétexte? 11 regarda béant Sparkling qui craignait de comprendre et tous deux écartaient la servante, lorsque comme un bref bruit de lutte, deux détonations, la porte de l'étage tumultueusement ouverte, et venait rouler dans les bras de Sparkling le deuxième fils du roi, le prince Max- Eric, blessé et sanglant, tandis qu'une face d'homme, un instant entrevue au palier, disparaissait, et qu'une fuite effarée et maladroite s'entendait par des bris d'objets et des cris affolés de

femme en détresse. Sparkling avait emporté le jeune homme vers les chambres : le roi le suivait somnambuliquement, sa colère de jaloux dissipée, trop dissipée; le prince placé sur un divan, il eût fallu poursuivre le meurtrier; mais d'une fenêtre large ouverte, donnant sur un jardin communiquant à tout un ilôt de jardins, on apercevait une silhouette paraissant sur un mur pour plonger et reparaître à une autre crête.

D'ailleurs Sparkling l'avait reconnu, et à l'interrogation du roi, qui laissait sans y prêter les yeux, Mme Albestern se rouler en une crise de nerfs, il répondit : « Je F ai reconnu, à ne m'y point tromper, c'est Golzer, le comique du Théâtre Royal. »

Et le roi dit : « Quelle affaire » et se prit la tête entre les mains. De grosses larmes roulaient sur la barbe floconneuse.

PERIPLE FORTIFIANT

11 s'était gâché quelques éphémères semaines, depuis que le corps du prince Max- Éric, dérobé à l'affection populaire par une foudroyante pleurésie (le diagnostiquèrent et l'affirmèrent deux médecins de son régiment et deux doctes bonnets de faculté) était parti, dans le luxe sombre et les dolentes musiques, vers la petite église antique qu'abrite la noirâtre verdure d'un parc forestier, non loin de la capitale. Du palais à l'église, la garde bourgeoise avait fait face le long des trottoirs a la garde

royale, et toutes deux présentaient les armes au large catafalque surchargé de couronnes, au cheval d'armes boitant (de tradition) sous un emmaillottement de crêpes, aux envoyés des puissances, chenus militaires de représentation, chatoyants d'étoffes, la poitrine minéralisée et pavoisée, tiercés de jeunes princes aux allures populaires de simples lieutenants. Le roi Christian avait suivi de pied le cortège jusqu'à l'église cathédrale aux vitraux de merveille, insigne du médian panneau d'un célèbre tryptique de Durer dont les volets avaient été jadis vendus en Hesse et en Saxe. Son oreille, distraite et navrée, avait absorbé en vague bourdonnement les mouvements bossuétiques du digne cardinal primat ; le zèle des musiciens spéciaux de la couronne avait battu son tympan, sans y graver leurs accents. Après les bénédictions de mise, le catafalque avait oscillé lourdement, puis repartait. Sur la vaste

place, au milieu du cordon de troupe, des humbles, des femmes en mystique mante et bavolet monacal avaient prié et pleuré, des larmes rondes coulant sur leurs faces blanchâtres et anémiées, émues sincèrement de la précocité de celte mort, et saisies, violées par l'ordonnance festivale et lugubre de la cérémonie. Voisinaient des ordres mixtes d'hommes ; des congrégations d'ouvriers catholiques groupent des calvities agenouillées autour de bannières roides de fils d'or dont le mainteneur tentait à concilier une allure un peu militaire et recte, avec la molle inclinaison d'un homme détrempé de tristesse. Quelquesuns avaient fait mine de se jeter sous les pas des chevaux de douleur, simple gesticulation émanée d'un très ancien rituel.

Puis retrouvant les rues et leurs lignes droites engoncées de troupes, avaient disparu le roi à pied derrière le cortège, puis le cheval d'armes, les porteurs à bras ten-

dus des décorations étalées sur coussins, les représentants des puissances, les syndics des corps officiels, les groupes pieux tout à l'heure en prières, les synodes de dissidents, des files de béguines en lamentation, des délégations de fabriques d'église, faisant assister au morne défilé les représentations en plâtre peint et doré du dieu et des saints de la religion d'Etat ; des évêques priaient sous des dais de deuil, tandis que cadençaient le pas les cuivres élégiaques. Puis entre des haies de cavalerie, les voitures de la cour, chevaux menés en mains par des laquais, assombris d'une bande de crêpe tombant de leurs collets à leurs talons, et puis des troupes, des troupes, le canon du fusil incliné vers la terre, puis de silencieuses batteries, et encore des cavaleries. La théorie lente défilait, sous des balcons et des fenêtres, ultrachargés, loués à grand prix par des curiosités recueillies ; puis le prince Max-Eric

fut couché dans la petite église, pour y dormir à jamais son rêve familier de grandes manœuvres et d'amourettes.

La reine s'exilait pour des mois, dans un lointain château près des landes de bruyères et des étangs opaques où ne s'aventurait nulle rame, assombri d'un horizon de pins noirs au lointain comme des cyprès, depuis longtemps seul et sans hôtes, désuet des pompes frivoles de la cour; Christian n'y mettait jamais l'ombre même de sa présence. Elle n'emmenait que peu de familiers, dont la duchesse de Sparkling, dont la douleur fut touchante et exquise, toute ivoirine et mauve, sa merveilleuse et multiflore toison blonde, étroite, serrée, jusqu'à ne paraître sous les voiles qu'une plaque d'or ancien, à peine discernable, et le bon bibliothécaire Thaler, dont les longs discours coulent à pleins bords, corrects et doux durant les invincibles sommeils sous la lampe, si myope

et si poli qu'il s'excuse envers la chaise où son rôle est de s'asseoir de l'avoir légèrement heurtée, la prenant pour un ou une de ses considérables bienfaiteurs ou bienfaitrices, et l'inséparable aumônier à qui la reine parle, sans jamais écouter ses réponses d'une courtisane orthodoxie, modulées toujours en cantique spirituel et mi-ardent à la Vierge.

Christian rentra dans son palais et apprit avec satisfaction que très peu d'arrestations avaient été nécessaires pour maintenir l'ordre en cette journée d'amère solennité ; il initia brusquement l'héritier présomptif, à quelques secrets d'État encore inclus en lui-même et ses ministres. Les jours suivants, il végéta taciturne et inabordable, et fit annoncer à son maréchal du palais que le deuil de cour étant ordonnancé, et les recommandations nécessaires faites avec soin, à un sous-ordre, il eût à visiter quelques contrées, à son

choix, proches ou lointaines ; de toutes manières, et de quelque temps, sa présence en Hummertanz serait jugée de moindre prix que les éléments de conversation future avec son souverain, qu'il ne pouvait manquer d'accumuler en un long périple. La fluide habileté de Gouttegrass persuada à la presse de toutes nuances, le catéchisme indiqué de haut lieu, touchant la mort du prince Max-Eric ; seul le directeur du Fait Accompli, Grossings qui doutait, doutait quelques jours, sans pourtant rien avancer de précis, de simples objections seulement, nécessita de la part de ce chambellan des lettres, quelques allées et venues. Sa dernière visite décida M. Grossings, dont les besoins d'argent étaient notoires, à publier avec des notes attendrissantes, quelques devoirs d'élève du prince Max-Eric. Il cessa du même coup de se transporter auprès de Mme Albestern dont il emmaussadait parfois les instants.

Cette dame se trouva brusquement devoir satisfaire à des engagements lointains et prodiguer sa voix et sa beauté en des cités où M. Golzer continuait sa carrière dramatique, mais modifié et cueillant des lauriers principalement dans l'honorable tragédie classique. Tout cela était sans corrélation possible avec le deuil royal et national. Sparkling enjambait l'Italie ; ostensiblement il bâillait dans les chefs-d'œuvre ; il visitait de souples savants, et des diplomates déliés, d'une finesse d'ailleurs sans emploi contemporain. 11 rendit ses devoirs ou accepta les égards dûs, des branches de hautes familles Hummertanziennes, visibles en ce pays . Point de grande famille du Hummertanz qui n'ait de représentant à Rome, pour y vivre par similitude, tout entière plus près du Pape. Il parcourut des Allemands comblés de notes marginales , de liliaux et Britanniques spécimens d'un ancien art aboli dans cette

Italie trop légère, des psychologues Français absolument désabusés. Il vit sans regarder, regarda sans être vu. Peut-être est-il vrai que des birerias lui furent, certaines heures, benoîtes et favorites, et qu'il s'égara parfois, dans des crépuscules sur les villes ; mais l'heure du soleil couchant, barre de splendeur sur le jour médiocre est favorable aux réflexions des hommes d'Etat qui mûrissent les Atlantides d'un futur triomphe, résultat de la force de combinaisons conçues à l'âge de l'expérience. Le duc joyeux, se nuançait de profondeurs, et more Socratico, s'entretenait volontiers avec de belles passantes, continuant à vivre son rêve de beautés. Sans doute l'harmonieuse cadence d'un ballet comporte toute l'harmonie du mouvement, et sa grâce, et ses multiples allégories ; de plus la vision d'un ballet magnifie, si Ton dédaigne la lorgnette, instrument trop moderne, la beauté des

élues qui figurent, au cachet, FEve éternelle. Tout cela Sparkling se le disait aussi fréquemment que possible, et tenait minutieux contrôle des distances qui étendent leurs mirages irréfoulables entre la vision d'ensemble et les complètes excursions de détail. Il n'est pas avéré que Sparkling n'établit pas un soir un sonnet, dans le mode de la Vie nouvelle, c'est-à-dire apparemment brûlant pour une dame, qui n'est autre, au dépouillé, qu'une vibrante idée eucharistique.

Le roi Christian demeurait morose ; au lieu d'excéder ses entours de petites farces tatillonnes, il les évitait. L'ouverture des Chambres, les prônes séculiers, non sans quelques bizarreries rhétoriques sur la solidité croissante du Hummertanz, les manifestations affamées, rien ne le déridait. Il ne rompait son taciturne silence que pour grommeler que certains délégués de son pouvoir, seraient plus utilement

employés à ratisser la terre en des endroits qu'il connaissait bien, ou à défricher les colonies nouvelles, qu'à compliquer de sottises la marche des événements d'Europe, autant que pour une faible part, leur malencontreuse existence y pouvait contribuer. Il traita de chien le colonel de la garde bourgeoise, innocemment venu lui demander de passer une revue de luxe, demanda au ministre de l'agriculture s'il saurait seulement traire une vache et déclara sans ambages à un ami partisan de l'abolition du corps censitaire, que les auteurs de la constitution de Hummertanz avaient déçu la bonne volonté de son vénéré père à force de crasse sottise, qu'il avait d'inintelligents suppôts ministériels, et à qui la faute, « le corps censitaire ne lui envoyant que des baudets et les universités et écoles d'état que des marcassins ». Le ministre de la liste civile le supplia d'éviter un épouvantable scandale ;

il le mit à la porte en jurant que c'était bien fait, et pourtant c'était grave. Voici. Une des compagnies coloniales fondées avec privilège du roi, et le contenant comme principal porteur de titres, avait tenu à Geldwachs, le port principal du pays, un congrès. Il s'agissait d'inculquer à la dépendance un peu de l'ardeur industrielle de la métropole et de lui demander en échange plus de rendement. Les hommes du capital avaient, dans ce but, convié les hommes de la science à conférer avec eux dans la splendide maison des canaux, si célèbre par sa décoration mi-hiératique, mi-moderne , obtenue par l'application d'immenses cartonniers en pitch-pin aux magnifiques coulées de lumière, enserrant le vert émeraude de casiers, contre des parois revêtues de vieilles et majestueuses cordouaneries, à ramages d'or et reflet de pourpre sombre. Le résultat des discours, toasts, enquêtes et bilans, fut qu'une mis-

LE ROJ FOU 125

sion élue parmi l'élite maturante et juvénile de Geldwachs dût partir, pour aller là-bas, explorer les plaines, fouiller les forêts, remonter les fleuves, et partout fonder quelque chose, dans le modèle qui leur plairait le mieux, mais fonder toujours et partout quoi que ce soit qui multipliât Tivoire et engrangeât l'arachide. Le soir de cette décision, l'élite mûre se recueillit dans les salons des armateurs notoires, et l'élite juvénile parcourut en pompe l'immense quartier des docks de Geldwachs ; ce choix de jeunes hommes but â son meilleur avenir des bières germaniques dans des brasseries larges et blanches, où les Tyroliens affirment continuellement leur Heimweh, des stouts spumants en des pintes de métal dans des cafés rutilants de nickel et de verreries de couleur, où les capitaines anglais dignes et rogues considèrent méprisants, l'ivresse bavarde et gesticulante de leurs collègues américains.

Ils firent des vœux pour eux-mêmes dans les cabarets où Ton trouve le meilleur genièvre d'exportation, et les plus suprêmes tafias d'importation ; le tout fut couronné d'une enfournée commune dans un grand hall cosmopolite, où des chanteurs anglais, allemands et français venaient à tour de rôle donner aux assistants la plus désavantageuse idée de leur mère-patrie, et ils conclurent leurs échanges de vues sur leur providentialité respective en matière d'expansion extra- européenne, par un choix judicieux des meilleurs vins mousseux ou non. A cet autre congrès, diffèrent de celui du jour, furent appelés les Bourgognes et les Champagnes, les vins du Rhin les plus secs, et même l'Asti, si bien qu'il n'y avait personne, à l'aube, parmi ces apôtres qui ne se jugea d'après son tempérament, un Christophe Colomb, un Stanley, ou simplement un Balboa.

Le navire qui les emporta, confortable

steamer, peint de blanc, mugit de sa sirène quelque temps, au milieu des nombreuses barques pavoisées et des petits yachts qui raccompagnèrent de leurs tendres acclamations ; le grand steamer, ce jour-là encore, illumina la mer de gaietés scintillantes le verre à la main. Il les conduisit sans incidents aux ports d'Afrique, à la nouvelle Jérusalem de l'explorable Chanaan. Puis bientôt on apprit qu'ils avaient nolisé une flottille, que les savants et les aventureux voguaient sur le Haut-Fleuve, avec des soldats indigènes, austèrement dédiés au bien de la généreuse métropole. Puis on n'apprit plus rien. On sut plus d'un an après, de par une expédition d'un millier d'hommes armés de fusils qu'on envoya aux renseignements et qui triompha heureusement de quelques tribus armées de flèches et de massues, qu'ils avaient été mangés. De tristes vestiges de leurs souffrances et de leur enthousiasme furent

annoncés aux familles frappées de Geldwachs, où le deuil apparut, assombrissant les fronts, les costumes, et les allures gaies et argentines de l'existence. Ce fut alors, quand des projets de monuments eurent été conçus, que la prose et les vers officiels se furent attendris cacophoniquement , qu'un journal de l'opposition lança comme un pétard, des lettres et des carnets de souvenirs, à lui communiqués par le parent d'un des plus humbles membres de la mission, un homme qu'elle s'était attaché avec le grade de cuisinier. Les plus affligeantes révélations sur les mœurs brusquement dissolues et purement locales, que les missionnés s'étaient immédiatement, et ensemble, de grand cœur adaptées, éclataient de jour en jour avec la précision de pièces d'artifice. Les bouquets suivaient les chandelles romaines ; ce n'était que maquignonnage d'esclaves , échange de négresses , rapines vis-à-vis de l'indigène, preuves

d'une amitié avec l'Etat qui allait jusqu'à lui emprunter sans compter ; chez ces gens graves et instruits, et effondrés de responsabilités, chez les hommes mûrs plus que chez les jeunes gens, c'était une miraculeuse floraison du vice des peuplades primitives avec un abandon vraiment charmant, et la plus enfantine désinvolture ; les inconsolables qui s'en allaient tristes et rêveuses, le long des mélancoliques jetées, regardant la mer par laquelle il est parti, par laquelle il reviendra, apprirent avec fureur qu'elles avaient été purement et simplement doublées ; les détails transmis non avec cynisme, mais avec une exquise simplicité par le bon cuisinier leur torturaient tous les jours le cœur, d'autant que ce brave homme ne cachait rien, et racontait les histoires de tous, avec le zèle actif de qui en veut renseigner complètement un autre. On ne pouvait arguer que ce fut œuvre d'opposition ; c'était lettres privées

et carnets de souvenirs qu'on publiait, et la gloire pure des disparus en fut ternie, surtout à Geldwachs où le piétisme n'est effacé que par la rapacité qui, avec lui, compose le tréfonds d'un armateur de la noble cité. Or, cette publication eût pu être évitée ; le directeur du Fait accompli avait pressenti le pouvoir ; quelques sommes , quelques honneurs eussent détourné l'excellent homme, de jeter aux vents ce formidable esclandre. Christian n'avait ni voulu le voir ni même autoriser qu'on lui laissât apercevoir pour l'avenir une récompense de son silence. Toute la part qu'il y sembla prendre ce fut de demander au ministère des chemins de fer quels singuliers manuels de vie élégante il laissait pénétrer dans le pays et consentait à charrier, pour doter Geldwachs d'une aussi aventureuse élite; le fonctionnaire balbutia en rougissant, qu'il était sûr de ses wagons, mais que Geldwachs étant port de mer la faute en devait

retomber, il le redoutait trop, sur son collègue de la marine ; ce à quoi le souverain répondit que les habitants les mieux pensants de la ville de Geldwachs lui avaient tout l'air de détenir des âmes de commisvoyageurs ; la grande ville en fut fort consistée, et se promit bien de ne pas réélire le bourgmestre, pendant le mandat duquel pareil camouflet lui tombait d'une bouche entre toutes autorisée.

Le réel énervement du roi, son ennui de se trouver ligotté par le deuil dans son palais, son désespoir de ne voir se tourner vers lui que des faces obséquieusement douloureuses et commémoratives du récent malheur ramenèrent à envisager sérieusement un projet de fugue. S'en aller, laisser tout là au soin des ministres ! puisqu'ils avaient comme fonction d'expédier des affaires, qu'ils les expédient, lui-même il irait vivre quelques jours en touriste ; il goûterait une joie de vacances, il serait quelque

part, les mains dans les poches en promeneur, il lirait le journal étranger, et des faits divers qui ne l'intéresseraient pas. Mais il fallait un compagnon; le compagnon des fugues était d'essence le cher ami, le bon duc.

Sparkling avait bénéficié de son absence; le roi le rêvait à nouveau chevaleresque et joyeux, assez près de son esprit, même cligne d'affection ; faut-il pour amuser et distraire un compagnon de voyage, être si apt au gros œuvre gouvernemental. Aussi le bon duc reçut une lettre autographe lui fixant rendez-vous à Pohlstock , il devait voyager incognito et trouverait au terminus non le roi, mais sa parfaite effigie, le comte Muller ; le nom de baron Schulze serait sans doute agréablement porté par lui quelques jours, et on lui demandait discrétion et exactitude.

Pohlstock, ancienne capitale d'un léger margraviat, annexé depuis 1815 par le

voraceNiedenvaldstein, étend en une plaine irréprochablement plate le calme de ses rues larges et frondantes, bordées de jardins à claire-voix, accumulant de grosses roses et des dahlias vers les perrons de minuscules cottages aux vérandahs d'un goût hollandais ; certaines de ces claires bâtisses offrent des ressouvenirs des pagodes telles qu'on les voit aux assiettes peintes ; certaines évoquent les basses maisons rhénanes, aux larges toits, à la forte panse aux boiseries bien soignées ; des devises, honnêtes et familiales, s'enrubannent en polychromies qui souhaitent être gracieuses.

Des ferronneries soigneusement tortillées, parfois une heureuse décoration de plaques de faïence arrêtent le regard. Par un caprice du fondateur de la ville, le margrave Joachim Egbert, tige d'une branche de Hohenglanz, les rues de la ville partent en éventail d'un assez gros palais, bâtisse plâtreuse et carrée; le décore en façade? une

frise en blanc et noir où Ton voit Arminius à cheval, suivi en file indienne, par les incarnations successives des héros de la Teutonie, casqués, cuirassés, bardés de fer, ensuite plus commodément vêtus d'élégantes rhingraves, pour aboutir au modeste costume des grenadiers du margraviat, un peu avant le temps où cette belliqueuse petite patrie rentra dans le giron considérable du Niederwalstein ; à l'intérieur l'Etat avait paternellement installé un poste, et quelques bureaux parmi lesquels le boudoir du commissaire de police. Sur la place, audevant du palais, entre quatre corbeilles de rhododendrons, Joachim Egbert se cabrait chrome, lingot de cuivre devant l'horizon, doux, pourtant majestueux, et sa main jaune tenait un rouleau de même couleur, dictatorialement. C'était un bâton de commandement, ou une loi roulée, ou un manuscrit, seuls des mauvais plaisants y eussent distingué une petite saucisse.

En traversant n'importe laquelle des rues de Pohlstock, on était très vite à l'immense parc qui la noyait tout entière en ses méandres, promenades spacieuses, coupées de petits lacs à cygnes, et mirait des saules dans le joliet cours de la Zehl, prétexte à moulins d'opéra-comique, briques rouges et blanches, volets verts et qui sont des auberges de jours de fête, plutôt que de sérieuses minoteries.

Dans un des recoins les plus peignés du parc, un petit pavillon dit la Favorite étend un long rez-de-chaussée surmontée d'une attique, et des pavillons; c'était là que Joachim Egbert vieillissant, s'était claustré presque, avec de vieux familiers, ne se rendant au palais officiel que pour quelques devoirs, en hâte de le fuir et d'y laisser la margrave non point trôner, mais écrire, cette femme ayant été une des plus formidables épistolières du xvme siècle, dissertatrice avérée et philosophe consulté, par

tous les beaux esprits de Niederwalstein, avec qui elle entretenait, en les rétribuant un peu, de définitifs échanges de sornettes. Las d'assister à cet apostolat, Joachim Egbert avait fait bâtir à son goût son édicule particulier, l'avait construit selon ses visées, eùlécoré à son image, la vraie, aussi lointaine que possible du beau seigneur romain dont l'effigie enrichissait la grande place, tournant le dos au palais détesté. C'était vers cette fantaisie architecturale et le musée qui en résultait, de par les temps fanés, que se dirigeaient de bonne humeur les deux peregrins ; car l'histoire du vieux reclus avait souvent battu les oreilles du roi Christian; son père lui avait souvent prédit, en sa prime enfance, lors de ses meilleures années d'inapplication aux affaires que de mépriser les œuvres sérieuses de la régie des peuples rend l'enfançon le mieux ameubli de nature, débile d'intellect et susceptible de terminer ses jours, morose

et maniaque, adonné à d'inexplicables dissipations comme ce fou de Joachim Egbert le seul fou de la statique et cérébralement fixe race de Hohenglanz. Une mise en relief en face de ce souvenir réprouvé, de la gloire européenne de la grande correspondante complétait la leçon, de sorte que Christian gardait un joyeux souvenir de cet ancêtre croquemitainement manié ; quelle était cette folie spéciale qui le menaçait, il n'en était pas instruit, son digne père non plus; quelques livres peut-être les eussent documentés, mais ils ne lisaient jamais; ce n'eût été d'ailleurs que commérages, car dans la dynastie, on passait sous silence les détails de vie de l'ancêtre compromettant et fâcheusement exceptionnel, on en parlait à demi-voix, à mots couverts, comme si l'on eut craint de réveiller dans son hypogée l'âme et la plume de l'excellent écrivain qui fut affligée de lui.

L'incognito des grands de la terre est si

difficile à maintenir (la faute à quoi, à leur sereine beauté ou à l'efflorescence radieuse des policiers internationaux), que sous le péristyle paré de colonnettes de granitelle, le docteur Vana, conseiller aulique, conservateur du monument leur était respectueusement présenté par le très bien né major baron von Langhirsch, expédié par son souverain, en hâte à cet effet, aussi pour leur rendre ses devoirs et leur transmettre une auguste missive, vraiment désolé de n'avoir su à temps venir se mettre à leur disposition en leur hôtel. Le major dont les allures éveillaient irrésistiblement l'idée d'une cigogne, leur vantait l'érudition pour ce jour utilisable du docteur Vana, dont le port, méticuleusement évoquait les phantasmes d'une jarre.

Le petit docteur supplia que les nobles hôtes voulussent bien condescendre à revêtir le costume obligatoire pour la visite des châteaux impériaux, soit d'entrer dans

de larges chaussons de feutre gris, qui témoignaient de l'habileté de ceux que l'administration judiciaire du Niedervaldstein enclôt, sous bonne garde, pour favoriser le travail à, bon marché, travail long et bien horaire, mais coupé cependant de péripatétismes, en un charmant préau, où ces travailleurs se délassent, en contribuant de toutes leurs lumières à la bonification d'un certain argot elliptique, expressif et coloré qui servira sans doute de bases aux langues futures, de racine Niederwaldsteinienne, si le phénomène heureusement endigué des invasions barbares se reproduit. Il leur montrait un escalier fort joli. Les marches de brèche arlequine, gironnées d'une bande de mosaïque grimpaient près d'une rampe en chimoine hérissée de statuettes de grès polychrome, non blanc et bleu, comme le grès de consommation, ni de cette horrible teinte terre de Sienne ou ocre jaune des vieux grès flamands, mais

pourpre, jaune orange. Des buveurs gras et de larges madones aux ampleurs d'outre s'échelonnaient, et du plafond pendait un lustre aux ferronneries de couleurs voyantes tortillé comme un bouquet de fleurs des champs improvisé ; de petites salles contenaient quelques peintures. Le major demanda le Raphaël ; le petit Vana, contrarié, ouvrit immédiatement une porte, et comme en une chapelle, dans une chambre bien éclairée, des branches d'arbre venant parer la fenêtre d'une mobile et charmante architecture dans un luxe de divans rouges, encadré de tapisserie rouge et or, une Vierge tenait un enfant. Prestigieux! clama le major, puis le roi adhéra et aussi Sparkling béant, tandis que le petit Vana pensait à part lui, que la fameuse Vierge avait bien et authentiquement Tair d'aller au marché : « Cette toile, dit-il, n'est pas de la collection personnelle de l'électeur; elle fut placée ici lors de l'annexion bienfaitrice

de 1815 par les soins de sa très gracieuse majesté le roi régnaut, représenté en ceci par le général-major von Backfeife, surinrintendant des beaux-arts ; mon vénéré prédécesseur m'a souvent entretenu du goût du général-major von Backpfeife pour les peintures de Raphaël, il en achetait à tous les Juifs de Berlin, et aussi à quelques-uns de ceux de Glogau qui, avertis de son goût déterminé pour le séraphique peintre, s'étaient mis en mesure de lui en fournir. Je ne pourrais affirmer que celuici provienne d'un de ces achats ; mais j'inclinerais à croire, vu sa ressemblance criante avec un Murillo qu'il est de Mengs, le Raphaël Saxon, qui vécut de longues années en Espagne, et sut combiner sur ses toiles les plus grandes délicatesses de pinceau, d'après ses deux maîtres préférés ; il y a des chances lorsque un tableau de Raphaël se présente avec cette polychromie de faïence qu'il soit de Mengs, une de

nos gloires ; et n'est-il pas délicat d'offrir à qui vous patronne, au lieu d'un Mengs qui vaudrait cent écus, un Raphaël qui vaut des milliers de ducats ; Mengs était un bon patriote saxon. » Et avisant des petits panneaux aux coins de la chambre illustre : « Voici d'autres dons du roi, à même date, ce sont des pastels de Liotard ; il y en a beaucoup partout, et particulièrement à Amsterdam ; des personnes de haute famille attachent grand prix aux œuvres de cet artiste, je n'ai jamais découvert le même sentiment, chez les peintres, sculpteurs ou pastellistes, avec qui mes fonctions m'ont mis en rapport ; c'est peut-être que leurs recherches ne sont pas orientées vers ce genre de peinture, ou le sentiment prédomine sur la technique. » Le major paraissait surpris de ces allégations, Christian restait indifférent et Sparkling seul écoutait d'une oreille.

Voici, dit le docteur, la vraie collection

du margrave Joachim Egbert ; à vrai dire, ce ne fut pas absolument son goût propre qui la forma; il consultait assez volontiers quelques poètes, et quoi qu'on ait dit que les poètes de ce pays-ci, au siècle dernier, étaient soucieux uniquement de savoir où Ton pouvait trouver le plus de tabac et le plus d'eau-de-vie à meilleur marché, il y avait parmi eux des gens de goût ; le margrave en avait d'excellents, .quoiqu'il les payât moins cher que ses voisins ; peut-être parce que ses voisins tenaient beaucoup à ce que leurs poètes puissent proprement établir une tragédie à la française et désiraient d'eux un peu le genre et l'allure de M. de Voltaire; lui au contraire aimait qu'ils pussent donner quelque charme lointain ou plutôt expansif à quelques denrées que le margraviat excellait à produire ; il prétendait seulement qu'ils énonçassent clairement et en beaux rythmes, les vertus des vins de France, que les savants savaient

fabriquer dans ses distilleries, ainsi que son eau-de-vie qui jouissait d'une véritable réputation : c'était de l'authentique eau-devie de quetches. Il lui advint aussi de faire célébrer en distiques une eau qui guérissait un peu toutes les maladies, et dont le goût saumàtre est encore apprécié de nos jours ; cette eau, entre autres vertus, avait l'avantage d'attirer en ce pays des étrangers qui savaient, à n'en pouvoir douter, qu'on tolérait le pharaon dans notre petit état; à la suite de quelques prêts de militaires que l'on rendit plus ou moins intacts, mais dont les plus endommagés purent acquérir une assez jolie gloire, il obtenait de l'argent, et de cet argent il achetait des tableaux parce qu'il aimait à s'en entourer; à certaines heures, les personnes peintes possédant, affirmait-il, de plus belles qualités d'avenir que les vivantes, car on peut un jour les échanger contre beaucoup de petites effigies royales

sur métaux recherchés. Il acheta donc, conseillé par ces (poètes qu'il réunissait le soir en cette tabagie que je vous montrerai, où il passa, d'ailleurs, ses meilleurs instants), cette admirable et si claire Madeleine de Ribera, dont la chevelure de topaze frissonne toute à l'approche de Fange annonciateur ; voici un Rubens qu'il tint à posséder, et le petit docteur indiquant un Silène mammaire et rebondi, chauve, le crâne bossue comme un ventre gras, que de belles filles aux jambes de biche soulevaient et portaient ballottant dans un ironique triomphe. De petits Roland Savery, dans une floraison un peu noirâtre des tigres et des faons, jouaient auprès d'énormes chevaux blancs ; des médecins de Jean Steen papelards et lustrés tâtaient le pouls à de fortes commères parées de dentelles et pavoisées de bijouteries. Une petite toile assemblait des buveurs à sarreau rouge, la pipe aux dents, autour de

pintes d'étain où dansait un rais de soleil, et, par terre, de massifs enfants roulaient avec de gros chiens. Mais la merveille de la salle était un des rares Van der Meer de Delft ; à un balcon, pavoisé de tapis de Turquie, aux ramages pourpres et laiteux, sanguinolents et abalastrins, une belle fille en robe jaune, d'un jaune doré, solaire, écoutait riant à demi, les propos de quelques galantins, et aussi l'admonition sans doute complaisante pour les beaux fils qui lui parlaient, hilares, d'une mégère ridée ; c'était selon le docteur Vana la pièce unique du musée, et il fallait de temps en temps s'opposer à ce qu'elle fût par raison d'État enlevée à la petite cité de Pohlstock, pour aller orner les belles salles du grand musée de Gevehrstadt, capitale du Niederwaldstein. Les nobles visiteurs n'accordaient plus qu'une attention restreinte aux peintures, ils coururent d'un œil négligent d'abondants panneaux où les petits-maîtres

hollandais reproduisaient leur patrie, de verdure sombre, d'eau lourde et de ciels concrètement gris. Ils regardèrent à peine une face exquise et exsangue du Meister des Todes Maria que le docteur signalait à leur admiration, et un énergique portrait de Scorel ; ils souhaitaient aborder le musée des objets précieux, reliques particulières de l'excellent margrave; on leur en avait vanté le choix, le poids et le prix. Des selles sarmates à larges étriers de métal ajouré et guilloché, de cuir rouge soutaché de fils d'or, pastillé de turquoises et de grenats, voisinaient avec toutes les variétés d'acinacés également rehaussées de pierreries et de pierres dures. D'antiques hallebardes et des fauchons, groupés en panoplie avec des guisarmes et des caddors soulignaient de leur éclat métallique et de leurs passementeries brillantes, de larges et rogues faces d'ancêtres, appendues aux murailles au-dessus de leurs

pointes ; la face large et dure, ces antécesseurs semblaient de robustes bûcherons, n'ayant d'autre ambition que de paraître des êtres très solides et très carrés ; un peu de cautèle aux yeux indiquaient qu'en même temps que d'énergiques reîtres, ils étaient d'avisés marchands ; le type était en somme robuste et vulgaire. Une salle était remplie de vieilles armes à feu ; de petits modèles de coulevrines, de canons, d'antiques écouvillons, de pélicans, aux astragales soignées, aux combleaux joliets rappelaient, au milieu de ce musée d'engins de destruction, des souvenirs d'enfants à soldats de plomb recherchés.

Le roi Christian qui se piquait d'artillerie, comme presque tous les princes de race teutonique, interrogea. « Ah! dit le docteur Vana, au moment où tous ces jouets furent construits, le margrave Joachim Egbert avait, paraît-il, la tête très préoccupée de minuties. La date de cette

collection est à peine postérieure à celle des poupées et jouets d'enfants qu'il se plut à grouper dans cette salle voisine, » et le docteur d'introduire ses visiteurs dans une rotonde aux murs verts parée de reflets mauves, dont les vitrines renfermaient tout un microcosme paillonné, un Liliput de cires et d'étoffes ; des joueurs polychromes étaient figés les doigts à des pièces d'échec en ambre, de gros bourgeois à la queue poudrée, au ventre piriforme enlaçaient de nues fillettes. De larges personnes, sur lesquelles les arcs-en-ciel avaient déteint, brandissaient de curieuses cuillers en vermeil vers des pots de jade; des maisons entrouvertes prodiguaient de petits accessoires fins, et de gros enfants blancs et gras y ouvraient des portes de buffet ; on eût dit un Pompéi de nains surpris par l'ankylose, et, au centre, sur un beau socle, une faïence enluminée, montrait le vénérable margrave à cheval sur un

tonneau, d'une main tenant une fort belle pipe, et de l'autre faisant la nique dans l'espace, à qui? à la margrave sans doute ; c'est en la tabagie contiguë que le margrave invitait ses poètes et ses amis.

La tabagie était une assez longue galerie; la paroi droite, toute de chêne clair, supportait les élans contournés de belles devises en caractères gothiques, dont la tendance incitait à fumer pour s'altérer et à se désaltérer pour mieux fumer, à la plus ancienne et à la plus respectable mode gothique; des feuillages de couleur serpentaient autour des distiques des sages. C'était un peu, mais en très solennel et d'un parfait accent de vertu, les simplistes accents de nos mirlitoniers. Une frise de panses de faïence courait au long de la plinthe. Une échelle de réduction, sise en un coin, permettait de doser les corpulences dont une face fut, à cette occasion, saisie ; le buveur de Hambourg y dépassait

de beaucoup toute autre sphéricité, ce célèbre dégustateur n'ayant eu de toute sa vie de rival qu'en un fameux brasseur de Rotterdam, atteint d'apoplexie un peu avant qu'un ami inspiré eût fait plan de doter de cette collection l'excellent margrave ; celuici d'ailleurs avait relégué vers les greniers quelques ventres du Nord; à son avis, l'usage de la bière d'orge et de la bière blanche déformait cet aspect de l'être humain, bien plus séduisant quand le houblon bien travaillé des zones tempérées, arrive à lui donner les plus esthétiques proportions. Il fallait ajouter que le margrave avait voulu éviter en cette anthologie quelques ventres rivaux et trop voisins, des abdomens hostiles qui avaient heurté le sien propre à coups de malversations, de douanes protectrices et aggressives. Là, comme en toutes questions, l'affreux système qui consiste à heurter les nationalités pour conserver les dynasties, avait porté ses fruits les plus coupables.

Aux deux tiers de la longueur de la paroi adverse, la muraille n'offrait d'autres fenêtres que très en haut de petites vitres, autant que possible quadrillées de menus bois de couleur grise ; on ne pouvait des fauteuils bas et de bois clair, émis d'un seul rang, au bord de la vaste table de chêne, saisir de l'horizon, que des nuages, des nuages gris, tels que ceux qui passent le plus souvent sur Polhstock, sur le ciel gris qui est l'apanage de Polhstock, les autres cieux de teintes variées, polychromes, sentimentaux et marche-rêves, paraissant décidément à la solde de pays plus heureux, ou dotés d'un budget plus considérable. Les fauteuils bas et de bois clair étaient affixés au parquet ; dans leur rayon, un solide broc d'étain orné et une assiette de même métal étaient reliés à la table par une solide chaînette. Le broc devait servir au buveur pour sa bière, l'assiette était fournie de tabac, un tiroir étroit

mais très long, enfermait les longues pipes en porcelaine décorée de son illustre portrait, que donnait à ses féaux le margrave, comme plus tard Napoléon prodigua son portrait sur tabatière, portrait enrichi de diamants ; le margrave ne donnait pas de diamants, mais il donnait le tabac. Vérité en deçà, vérité au delà, dissemblables certes, pourtant nullement mensongères.

Mais à l'extrémité sud de la tabagie, une large baie ouvrait ses clartés sur les jardins, les lacs à cygnes, et la collection de perroquets, rangés sous les fenêtres, en fdes militaires; de somptueux rideaux encadraient la belle fenêtre, et un trône sans obstruer la lumière, en effulgeait. Les captifs de la grande table pouvaient l'apercevoir d'un simple virement de tête. Le trône de velours rouge supporté par deux cariatides barbues d'or, le dossier large contourné de dryades à face de macaques servait de domicile au margrave, lorsqu'il

présidait, tous les jours, la bonne séance. Le soir, toute affaire d'Etat, depuis bien longtemps cessante, quand déjà la Cour élue avait pris place sur les fauteuils bas, devant les pintes, le margrave entrait; une robe à paniers, florée, ramagée, étincelante, assez courte pour laisser voir passer des bottes de cavalerie, était sa parure. Des mantilles de dentelles constellées de pierreries, jouaient autour de son cou; la tête demeurait libre et masculine. Lors le margrave s'asseyait sur son trône et Ton essayait des madrigaux, du rang des poètes ; et c'était pour lui la joie suprême ; il riait, se balançait, faisait répéter les vers, savourait, en déclarant que son voisin de Prusse, toujours occupé à sa flûte ou à ses armées, n'avait aucun soupçon des franches et comiques délices, qu'un simple margrave, lui vendant des soldats comme à tout autre, d'ailleurs, au même prix, respirait, possédant lui, le nard et le cinnamome de tout

son pensant pays. Et quand la joie, la sienne propre, était au comble, il évoquait un de ses familiers, dont la famosité était de transcrire burlesquement les Français comme Scarron fit de Virgile ; lors épanoui, lançant de sa belle pipe de porcelaine les plus merveilleux anneaux de fumée, il fondait d'attention, et riait à chaudes larmes, d'Andromaque aux halles, ou de Médée à la Cour, telles que les lui cuisinait son favori.

Puis il ricanait en substance. « Moi, chers amis, je n'enchaîne que votre assiette à tabac et votre fauteuil. Je mure, il est vrai, votre horizon, mais je pense en ce point ne me conformer exactement qu'à la nature qui ne nous favorisa pas, mes maîtres, sur ce point ; elle nous a baillé une toute petite lucarne, ouverte sur une circonstance butée à un paysage que vous enguirlandez de votre mieux, toi, ta belle dans le houblon, toi ton rêve des vignes,

toi ton rêve de ferblanteries héroïques, et autres sotties. Si vous apparteniez à mon puissant voisin, et redoutable ami, vous auriez le lugubre spectacle de le voir pénétrer dans vos appartements et vous tracasser de philosophie, uniquement pour voir, si ses ordres, intimant de ne vous fournir que les pires chandelles, les plus tristes denrées, et les meubles cassés du temps de Luther, sont strictement observés. — Au lieu d'une petite lucarne, dans une gaie tabagie, où votre souverain vient prendre part à vos discussions, vous verriez des petites lucarnes de forteresse, émaillées de bons chiourmes, qui fumeraient sans vous ; tandis qu'ici vous bravez tous ces dangers, en apercevant quelques-uns de leurs charmants mirages, ce qui, dit Lucrèce, est une joie, et vous êtes de libres citoyens pensionnés à la condition de chanter après boire. Vous tournez le dos aux maximes de sagesse, que j'ai fait peindre

exprès sur mon mur, ce qui est aussi d'une passable allégorie. La pinte et la muse sont libres en vous, seul les Pégases sont un peu attachés, mais qui de vous prendrait une chaise pour Pégase, oh poètes ! quant à vous autres, mes amis, qui vous souciez des choses d'État, étudiez en moi, l'incarnation vestiturale de notre temps, et ne vous plaignez pas ; je le sais, vous ne vous plaindrez pas ; un bon citoyen de Polhstock a besoin d'un titre et d'une décoration ; vous les avez ; qu'auriez-vous de plus chez mes puissants cousins et voisins, que l'embarras de ne pas savoir où boire votre bière, tandis qu'ici, l'État vous l'assure, en la gracieuse compagnie de son chef que vous vénérez. »

Et les toasts de s'accumuler, et les parodies de reprendre, coupées d'élégies sentimentales parfois, dont aussi le bon Margrave riait aux larmes ; parfois dans le jardin, des fifres stridaient de leur mieux,

et le margrave de feindre l'affolement. Entendez-vous la flûte de mon cousin, qu'allons-nous faire. Courir aux armes, sans doute ! mais on est si bien ici ; et je lui ai tant loué mes bons soldats, que je ne sais trop si ces dignes hommes me reconnaîtraient, quelle guerre ! quelle guerre ! ce serait. Ah! bien souvent chez nous autres, Coriolan s'est retiré chez Coriolan.

Tels étaient, d'après le docteur Vana, les libres propos de table familiers à Joachim-Egbert. Parfois une sauterie dans les jardins obligeait ses acolytes à revêtir un costume semblable au sien, mais moins splendide, et la fête durait dans la nuit, allumant aux pins et aux mélèzes la splendeur topazine des torches de résine ; on la terminait par de lentes et longues lampées de vin, dans la tabagie; et qui eût tenté de persuader à Joachim-Egbert, qu'il n'instituait pas là l'Eldorado cherché, la fête possible de la possible félicité eût été reçu

de haut-le-corps et de mépris. Joachim était convaincu. « Pourquoi, répétait-il parfois dans sa pipe, croire que votre nom posthume, l'existence réelle que Ton se dresse dans l'avenir, gagne, à ce que près de quelque fontaine de bourgade, un mauvais petit bronze perpétue votre nom tremblotant avec quelques gentes épithètes et des listes de contestables victoires. Le nom du souverain vit mieux parmi les peuples, s'il provoqua un long évohé parmi les sages et l'élite. Se promener débonnairement parmi les rues de la cité en s'inquiétant du prix des denrées, bàtonner de sa propre main quelque filou à l'Alt-Markt, et le livrer à son grand juge, légiférer pour le bonheur d'un peuple qui s'étire sous la loi à sa commodité, être Salomon ou conquérir comme Louis XIV, à quoi bon? 11 faut amuser le populaire, l'amuser, encore l'amuser ; pour le pain et la fortune ils savent bien se les voler les uns aux autres,

etles prodigues reproduisentl'équilibre une fois que la fatalité des parcimonies anciennes Fa rompu. Allez, péchez et dansez, laissez faire, laissez pécher, laissez danser, telle est la devise d'un bon monarque. » Et de fait, à ces turbulentes enseignes, le bon Margrave avait bien vécu.

Je ne vous montrerai plus ici, dit le docteur, que l'armoire Napoléonienne. Le grand homme dut, après Leipzig, s'arrêter ici une nuit. Il y avait toujours antérieurement été reçu avec les plus absolues prévenances. C'étaient là des coups du patriotisme local. Dès que ses tambours sonnaient aux barrières, vous n'eussiez pu tenir renfermé un de nos hommes graves, un de nos bambins, ou un de nos chiens. Ce patriotisme local garnissait les fenêtres de nos plus charmantes dames en atours scrupuleusement merveilleux ; mais après Leipzig, nous fûmes envahis de patriotisme général. Les avant-gardes du Niederwalds-

tein, composées de patriotiques Junkers, possédés du besoin de se refaire des longues privations de la victoire, furent défrayées par les caves du grand palais, et aussi par les réserves de ce petit palais. Le patriotisme général est beaucoup plus beau que le patriotisme local, il nous coûta peut-être la vie de plusieurs jeunes gens, qui suivirent d'enthousiasme les élites du Niederwaldstein, montés à leurs frais sur leurs propres chevaux et soldés de leur propre poche ! mais, vous le savez, le patriotisme ne compte pas ses dépenses.

Les très peu nombreux qui revinrent furent honorablement rentes ou pensionnés, sauf en cas de libéralisme ; on ne jouait pas avec le feu. Alors ces souvenirs de Napoléon qu'on avait d'abord conservés ici, en témoignage de son glorieux passage, en reliques, ci une chemise de nuit, une dragonne qu'il remplaça dans notre cité, et ses minuscules pantoufles, attestant aux

historiens futurs l'exiguïté de ses pieds, devinrent sujet de curieux, hostiles et ostentatoires pèlerinages pour ceux de Pohlstock qui étaient revenus saufs des corps de chasseurs de Niederwaldstein et aussi pour les moins favorisés qui avaient suivi l'armée de nos gracieux souverains attachés simplement au train des équipages, et même aux cantines militaires. Ces personnes, groupées en sociétés d'anciens guerriers, tous les ans venaient contempler ce qui fut les reliques de l'Empereur et s'était transformé en dépouilles de l'Usurpateur. Le gouvernement leur octroyait cette faveur moyennant un thaler pour quatre personnes ; je suis autorisé actuellement à ne prélever que cinquante pfennigs par tête de visiteurs, sauf au moment des élections, où le passage par ces galeries est non seulement gratuit mais favorisé.

Le major Langhirsch, un peu choqué par les façons de faire et de parler du petit

docteur, accaparait le roi ; mais Sparkling se plaisait à écouter ces propos prononcés sur un ton un peu bas et uniforme.

11 était visible que le docteur ne songeait nullement à commettre le crime de lèse-majesté. Il parlait comme il eût parlé à des collègues, voilà tout; et Sparkling goûtait cette différenciation ; le comte Muller et le baron Schulze pouvaient tout entendre. A une question de Sparkling, le docteur Vana répondit : Oui Napoléon III est venu. Il a voulu voir l'armoire des reliques de son aïeul. J'étais alors bibliothécaire au grand palais ; ce fut par hasard que je le vis ici. Il portait la tête très inclinée sur l'épaule, et sa pâleur était décharnée. Il ressemblait très exactement à ses médailles et à ses portraits sur ses monnaies. Il parcourut les salles, d'un pas extrêmement traînard, sans questionner.

Ses yeux remplis d'eau ne fixaient rien. Il dépassa la vitrine qu'il était venu voir ; il

fallut le lui faire remarquer. Il s'abîma quelques minutes en contemplation ; sans cloute, il pensait à autre chose, puis il prit le frais dans le jardin, et daigna questionner mon vénéré prédécesseur sur quelques points de l'histoire du royaume de Westphalie ; mon prédécesseur qui avait été placé là pour services rendus lors de la répression d'émeutes minières, connaissait peu ces pages de notre histoire, son érudition un peu chauvine reposant plutôt avant et après ces moments tristes. Lors il me présenta, et je pus heureusement répondre aux quelques questions qui me furent posées. L'Empereur parlait d'un ton de désolation simple et infinie. Il était venu sans plaisir, il partit sans joie. L'étonnement des habitants de Pohlstock fut tel, lors de sa visite, qu'aucune espèce de démonstration ne s'opéra durant sa présence ; mais lorsque le train fut reparti, le remmenant à sa résidence momentanée, tous se

répandirent dans les cafés, en se fabriquant indulgemment les uns aux autres quelques conversations qu'ils voulurent avoir eu avec lui, et qui forment encore aujourd'hui, de par la tolérance intéressée de tous, une des bases de notre légende.

Le major qui avait réussi à emmener le roi, loin de ce papotage frivole et comme insurrectionnel, défilait rapide et onctueux, pressant et obséquieux. Ce fut d'ailleurs de bon gré que Christian déposa les chaussons de mosquée, que le règlement lui avait proposés. Le major l'entraînait de toute sa pesée polie, vers d'autres rives, mais Sparkling crut devoir inviter le docteur à les joindre le soir, ce à quoi Christian obtempéra si peiné qu'en semblât l'envoyé de son royal cousin.

Le soir, un magnifique soir planté d'astres, un soir à peine voilé de nuages, pour que les crespelures du ciel en parussent plus magnifiques, un soir demi-deuil bientôt

secoué, et scellé déjà de nombreuses et pâles et distinctes pierreries, en se dirigeant vers un petit café vers la Zehl, Christian soudé au long major discutait avec lui phalanges futures et détonations incompressibles et géantes, tandis que Sparkling, resté un peu en arrière, essayait de feuilleter le petit docteur.

Mais, dites-moi, cher monsieur, disait le bon phalène des joies officielles, que faites-vous ici tous les jours de toute la petite vie de la petite ville.

Je range, monsieur le baron, je range ; j 'ai beaucoup de mal à ranger mon petit musée ; j'écris à peu près tous les mois un nouveau rapport concluant à son maintien. Je me tiens au courant des choses, je relis mon cher Brentano et le merveilleux d'Arnim, et le doux Tieck ; j'assiste à la vie tumultueuse en savourant les romans français, ce qui me permet de prédire les nôtres quelques années à l'avance. Je lis et je range.

Mais ne craignez-vous pas que ce musée, qu'on vous conteste, vous soit supprimé, et alors, car j'ai cru remarquer chez vous, à mon grand plaisir, une liberté de langage, rare, je crois...

Oh ! je ne parle que très rarement; la plupart du temps j'écoute. Je ne puis guère être supprimé; le jour où les beaux-arts de Geveshrstadt n'auraient plus à statuer sur ce cas de conserver ou non le pavillon margravial de Pohlstock, ils sentiraient un vide profond; je sers de prétexte, moi, humble, à un bureau ; et puis ils ne prendront pas leur musée à mes compatriotes ; ils veulent l'impôt du sang et l'impôt direct, c'est assez ; on ne songe guère à toucher aux menus agréments de la petite cité. Il vient ici quelques étrangers, qui apportent quelque argent ; si on supprimait le musée, il pourrait peut-être en venir moins, et cela servirait de prétexte à la classe commerçante d'ici pour demander

une garnison, ce que ne veulent ni les aristocrates qui aiment être tranquilles, ni la plèbe qui est socialiste.

L'antagonisme de ces trois éléments contribue à me maintenir

Ali ! votre plèbe est socialiste, et comment sont-ils, que disent-ils?

Ils ne disent rien, ils chantent, le soir dans des brasseries à eux, ou bien ils y convoquent quelques instrumentistes munis de redoutables cuivres ; comme leurs cafés sont très petits, ces cuivres y font rage. Parfois un homme du populaire, un peu saturé de bière, s'étend contre la porte, qu'il affecte de prendre pour sa ménagère, et qu'il plaint alors à chaudes larmes. Les derniers partants remmènent ou remportent, et le réintègrent vers celle qu'il gémit d'avoir quitté. De temps à autre, un orateur de la région, un homme politique, vient leur faire une conférence bien abstruse d'économie sociale; par antiphrase,

sans doute, ces conférences se donnent dans la Tonhalle, notre petite salle des concerts ; ils sont recueillis et leur attention est digne d'un meilleur sort. S'ils ne comprennent, la faute n'est pas à eux, ils en sont très touchants. De ces conférences, je n'en manque pas une, tant j:aime à les voir écouter. Ce sont des enfants râpés qui ouvrent la bouche pour le pain céleste. On ne leur distribue pas grand'chose !

Mais ne croyez-vous pas que ce fait de participer à ces réunions vous pourrait nuire?

Bah ! Zurich est aussi une ville, on y est en bonne compagnie; ma pelite bibliothèque personnelle est légère; et qui se soucie du docteur Vana? Puis nous allons au socialisme si lentement et sûrement, que personne n'est étonné de voir attentif à ses allures progressives un fonctionnaire qui ne touche pas an métier des armes.

Christian et le major arrivaient à la Zehl en manœuvrant de toute leur salive ; ils avaient formé des bataillons à distances entières, et les avait ensuite aménagés pour l'assaut; la position enlevée, ils les avaient solidement fortifiés. Un combat de cavalerie sur la gauche avait été comme une digression ; le moral des troupes avait été excellent ; c'est un grand facteur pour la victoire que le moral des troupes, et les généraux ne demandaient pas mieux que de goûter la Lager-bier de Pohlstock dont la renommée, sans être universelle, tenait honorablement son rang, auprès du Capuzinerbrau d'Augsbourg, au-dessous plutôt, mais la bière de Bavière est plus altérante que subtiles boissons de pays.

GEVEHRSTADT

L'express filait le long des rampes ; la gare de Pohlstock et son jardin de rhododendrons comme artificiels et administratifs, son gendarme en habit vert, dont le casque semblait une marmite évasée à sa base et surmontée d'un tisonnier, malgré l'aspect sauvage d'un bout d'imitation de peau de panthère, n'était plus qu'un point dans l'espace ; un moment Pohlstock apparut encore, entouré de ses parcs ombreux. Pohsltock, ses toits rouges, ses beffrois amicaux, les larges frontons de ses au-

berges de bon accueil, semblèrent au milieu de la verdure noirâtre de curieuses pièces de pâtisserie. Le train atteignit les plateaux. Ce fut comme une libation d'air vif; sur l'espace plan, plus près d'un ciel d'étain on eût vidé quelques boîtes de Nuremberg; les plus saillants et les plus rapprochés de ces joujoux soulevaient leurs bonnets au passage tonitruant. L'express secouait les petites gares, des manières de cages vitrées, où pépiait tremblotante une perpétuelle sonnerie électrique ; des employés couraient, des chapeaux tyroliens échangeaient des réflexions sans doute quotidiennes sur l'appareillage et l'allure prestigieuse de ces rapides de luxe, faites pour qui ? des grands de la terre, des princes, de gros négociants capables d'acheter tout le village, en portant la main à l'escarcelle, mieux, d'un coup de crayon sur un morceau de papier ; et les quotidiens propos, une fois que le dernier wagon avait fait tressauter le hall

minime évoquaient : les villes d'or avec des soirs de plaisirs illuminés, vingt portes recevant dans un étincellement de lumière blanche ceux qui voulaient voir des ballerines ; les récits évoquaient des voyages par la vie, faits pour une fois, en fugue, en jeunesse, en fougue, au temps lointain ; et les pipes fumaient plus lentement, de regret, de béatitude revivace ou expectante d'un hasard, d'une chance, d'une aubaine, pour aller encore une fois, un jour, le long des trottoirs encombrés, où s'amoncellent les denrées et les beautés du monde.

Puis ce furent d'admirables collines, des courbes adoucies de beaux seins de Titanes, où l'express dévalait crachant et sifflant comme une bande de gamins hurlants ; des lignes de forêts soulignaient l'horizon, les corbeaux graves deux par deux humaient l'air, des poulains fringuaient en peur coquette. Les jolis villages, les villages de pastel, bois et brique, bois de

chêne, briques roses, église saumon à coupole de cuivre, on eût dit qu'ils ornaient autrefois des palets de géants, jetés négligemment, par un midi de pierreries et de jeune ébrouement de colosses, sur ces pentes douces, aux hasards d'une énorme partie de disque ; et des rires avaient déferlé vers le ciel à le rendre inaltérablement joyeux, et l'estafe de Bacchus perdurait en grappes énormes et mûrissantes, par des accotements de pierre sèche ; la prairie grasse se hantait à toujours de bugles de triomphe, d'une véhémente tauraille et de palefrois de fête ; le ciel d'étain semblait dépassé à tout jamais.

Et parmi les voyageurs d'express, gonflés d'affaires et de soucis, hommes d'usines et de banques, mécaniquement lancés comme sur tringle d'un bout à l'autre des lignes de fer, lequel n'avait jamais rêvé de finir dans un de ces villages en clématites et glycines, en petites rues tournantes

et sourdes, y finir en chapeau de paille et pantoufles, l'arrosoir à la main, au milieu d'un petit jardin, devant la véranda de la villa Wilhelmine, ou de la villa Monplaisir, et s'assoupir de sieste longue dans un confortable Thonet bien acquis, cependant que les jeunes filles en leurs hauts tabliers de couleur s'amusent aux routes montantes, avec des jeux, des cris et des ris, et des raquettes. On ira le dimanche à l'église, dont les vieilles statues de bois peint furent l'œuvre de Termite qui brava Diane, et Satan, et les fées; et l'organiste vient le soir à la maison, jouer un peu de musique profane, et faire danser, apprendre à chanter les vieilles ballades aux frissons exténués, et les nouveaux lieds, et célébrer la bière, le vin, les accordailles, les passages des beaux chevaliers dans les vignes, et les rouets des pauvres filles, aussi la languissante cantilène qui filtre entre les valses, parmi les opérettes. Et les villageois, s'ils

connaissaient les belles pensées mélancoliques, et les calandrettes d'espoir qui tirelirent aux crânes puissants, alterneraient leur voix de désir de vivre aux villes, où la rente court les rues, et recommenceraient leur complainte de malédiction contre la puissance qui inventa la division du travail, voulut qu'ils ne sachent faire en ce village que les pieds d'une chaise, tandis que le dossier et le siège sont fabriqués bien loin, ailleurs, dans une Mecque distante où ils n'iront jamais, caria loi qui les courbe là, les tient par l'exiguité des salaires, et ne leur permet le chômage que s'ils sont égrotants et intransportables.

L'express entra dans la vaste plaine qui déclive peu à peu vers le nord. Par une nature parcimonieuse de lumière, les rivières larges montraient, aux berges, autour des chalands lourds chargés de briques, près des amoncellements de matériaux sur la berge, une large tache boueuse ;

run clapotement lent presque imperceptible, provenant des ordures de l'industrie, agitait les eaux fondamentalement calmes ; au centre parfois, entre les épais convois d'escaudes, sillait une flèche de lumière, mémoire des Nixes qui, si longtemps, vêtues de vert, chantaient là en pinçant les cordes d'argent de leurs cithares. Des gares longues, où des tâcherons se secouaient à courir derrière des brouettes, des buffets, des colis de messageries, et la plaine reprenait plate, en céréales et en masures, les buttes au loin, les villages à clocher d'ardoise.

Le major von Langhirsch expliquait à ses deux compagnons, respectueusement et nettement, l'importance de ce pays-là, de ce pays même qui avait été le champ de bataille du monde longtemps ; on l'avait découvert à la suite de carnages ; carnages de l'Est et de l'Ouest s'y étaient entremêlés après le carnage et le pillage des

hordes qui fuyaient par les bois, les hordes broutant au pays, par celles qui venaient de l'Est et de l'Ouest ; puis l'Epée avait installé la Croix et l'avait maintenue ; des évêques chasseurs et militants avaient frappé les vieux chênes de la cognée et tué les légendes ; leurs randonnées couvraient les terres et en rapportaient les fruits et les bêtes dans les moutiers ; des cloches et des torches de bois entiers les avertissaient de l'approche de l'infidèle. Des marais avaient servi d'ossuaire discret à nombre de barbares à la tête rasée ; sous la garantie de leurs masses d'armes les négoces avaient commencé ; l'église et l'entrepôt s'étaient munis d'hommes d'armes, et une dure race de triomphateurs s'était fondée, avide, âpre, brave, dure à la fatigue, au sang versé, sérieuse et religieuse, en oraisons après la boucherie.

« Ce furent, dit le major, les débuts de notre race royale de Niederwaldstein. Ils

débutèrent par être des preux ; et la marche sauvage, leur lot premier, ils y firent place nette de forêts-repaires, de clairières d'idoles et de sauvages brigands. Le Margrave s'appuyait sur les hommes d'armes comme maintenant le roi sur les junkers. Us se constituèrent, vous le savez, chevaliers de la foi. Chacune de ces buttes rappelle un de leurs actes d'héroïsme et de piété. Quand vint la réforme, ils étaient déjà, comme des tzars, sur leurs domaines papes et souverains ; en plus ils étaient les économes de toute la surface du pays. La réforme consacra leurs droits ; et si les hommes de ce temps n'eussent été trop nombreux à être ambitieux, tenaces et forts, le but de ceux qui embrassèrent la foi nouvelle, pour être des hommes selon Dieu, droits et solides dans des principes fixes, sous la crainte et la connaissance de Dieu, en pleine possession de leur conscience eût été rempli; déjà depuis des siècles

l'œuvre eût été faite, le Niederwaldstein aurait eu son souverain impérial à l'image de Dieu. »

Sparkling se souvenait des propos du docteur Vana, de l'indéracinable instinct qui pousserait les provinces, l'ivresse des victoires passée, à se retourner vers ellesmêmes, vivre leur vie locale, renoncer à des charges de grandeur ; il ne partageait pas d'ailleurs ces opinions, mais ne sut se tenir d'entreprendre le major sur la possibilité de tendances particularistes.

Le major s'en amusa beaucoup; comment serait-il possible? vous savez très bien que ces petits peuples, pour avoir été désunis, ont été perpétuellement fouaillés par le vent des grandes guerres. En transportant la guerre chez eux, les grands potentats ennemis, étaient tacitement d'accord pour ménager leurs propres domaines, et pro léger (il voulait dire tondre) leurs sujets, uniquement eux-mêmes. Ces guerres

anciennes furent des tournois où Ton se donnait rendez-vous dans l'état-tampon, de façon à y vivre et s'y battre. Maintenant que le faisceau du Niederwaldstein est réuni, ils sont heureux et paisibles. Les guerres se feront ailleurs; les annexions plus ou moins simulées ont déterminé chez eux un redoublement de prospérité ; un peuple fort se protège.

Le roi songeait, h part lui, que le major dans sa bienveillance générale pour les petits pays qu'il faut défendre et aimer, ne songeait plus à l'état exact du Hummertanz ; annexion, protectorat, charges, tout cela il le trouvait oiseux et lourd. Rien ne lui souriait moins que d'être englobé ; la politique qu'il rêvait consistait à être chéri de tous ses voisins, en durant, en leur épargnant Tembarras de se battre pour fixer le sort de sa dépouille. Être le second dans Rome, et même moins que le second, ne le tentait pas. Mieux vaut une bonne maison dont on

est le chef qu'une forte part dans une association ; et pourtant les faits se dressaient ; peut-être devrait-il choisir ; aucun de ses puissants voisins ne voulait le manger, mais chacun désirait se l'attacher fortement avec des bienfaits, des traités, et si possible quelques bonnes et fortes garnisons. Ce maigre major paraissait posséder les dents longues; c'était sans doute un spécimen accompli, choisi parmi ses camarades pour cette occasion ; les autres devaient être très semblables, fanatiques et insatiables. Quant à Sparkling, le major lui plaisait infiniment en réveillant dans son esprit, par ses paroles, ses gestes et ses réticences, des milliers de gais souvenirs, d'abondantes caricatures. Cet officier lui semblait verni, peint pour la parade, modifié ; d'un léger frottement on devait pouvoir faire réapparaître le pèlerin militaire et commerçant ; ses goûts joyeux et de vie régulièrement turbulente et tourmentée

sans imprévu, lui communiquaient de l'éloignement pour les piétistes raisonneurs du sabre, dont il percevait l'acre désir d'accumuler et le prosélytisme excessif; encore mieux valait ce sans-patrie de docteur Vana, ne demandant aux horizons que du houblon, du tabac et des collections d'art.

L'express à toute vitesse rongeait maintenant des landes et des bruyères ; des plantations de pins donnaient de loin des aspects de forêts ; la main de l'homme se révélait dans la régularité des plantations. Des pins pour les fêtes de Noël, voisinaient avec des essences de chauffage, qui adossaient leurs derniers slipes à des bois de construction, dont les masses subites trouaient l'épais rideau vertical des arborescences, puis un coin de plaine en culture pauvre, et des parcs d'élève, de limoniers, de chevaux énormes, de chevaux de voltige qui peuvent supporter la large selle d'équi-

libre des pirouettantes écuyères, et puis le bois, la plantation recommençait. En brûlant les gares, on n'apercevait guère de villages, parfois une distillerie fumait ; les quelques êtres qu'on apercevait sous le ciel redevenu d'étain, étaient vêtus lourdement, grossièrement, comme de cuir. On savait dans ces sombres parages de lourds châteaux mélancoliques, d'un triste et maussade rococo, aux salles énormes, aux boiseries évoquantes et mystérieuses, avec de larges balcons de fer et de vastes fenêtres muettes sur des lacs de plomb ; des vols de hérons tremblaient seuls dans les airs ; et des légendes y faisaient mourir de langueur des princesses, ouparfoisprenaient-elles, exprès et par désespoir, des germes de maladie mortelle, près des étangs taciturnes et comme repentis, contre l'opacité desquels mourait le reflet. Les châteaux vides s'étaient autrefois illuminés, des jours de chasse, du feu des cheminées énormes où

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s'entassaient les venaisons ; peu à peu on les avait abandonnés, et de vieux princes, de vieux aïeux y gisaient, le plus souvent, ces temps, s'y laissaient oublier d'un oubli que ne troublait plus aucune invitation de paraître à Gevehrstadt ; parfois des princes de la race royale y étaient venus mourir, toujours prématurément; et brusquement revint à la mémoire du roi le manoir lointain de la province isolée dans des sables presque pareils à ceux-ci, dans la solitude animale et végétale des plus pauvres cantons qui soient, le manoir où la reine s'était retirée pour pleurer son fils ; manoir triste, inquiétant, souci du roi qui n'y voulait jamais retourner depuis qu'il y avait conduit une sœur malade; à quoi s'occupait la reine à essouffler des chevaux ou époumonner une épinette. Sparkling requis aussi par cette similarité de paysage pensa, mais bien différemment aux mêmes personnes ; que pouvait bien civiliser dans ces

contrées la duchesse de Sparkling, et comme l'austérité du séjour la devait relever de haut goût.

La plaine s'éclaircit, on aperçut une vague rangée grise de maisons ; peut-être un ou deux dômes faisaient-ils saillie ; puis une large plaine rase comme un champ de manœuvre ; une guinguette dotée d'escarpolettes où balançaient des militaires, de maigres auberges, une petite rue sale, avec, dans l'indiscrétion brutale du train passant derrière les maisons, une exposition de bardes sordides le long de cordes, des femmes en camisoles, des moutards en criaille, puis majestueusement le train ralentit, glissa, c'était Gevehrstadt. La ville aux vingt églises, aux trente casernes, la capitale du Niederwaldstein ; l'énorme ville improbable fabriquée par l'agiotage et la victoire, étonnante en Europe, comme une cité transplantée d'outre-mer, comme une ville américaine qui se serait refusée aux

derniers progrès et qu'on eût exclue, dans ces sables primordiaux, près des fleuves froids.

Le landau qui emmenait les voyageurs, plus un jeune prince chargé par l'étiquette de les accueillir à la gare, cahota un instant, puis dut prendre le pas derrière un magnifique escadron de gardes du corps, blanc et argent, qui randonnaient, placides, vers quelque piquet d'honneur. A peine libre de cet impédiment, il dut lîler entre des petits paquets de uhlans aux manteaux sombres. 11 brida la façade du nouveau Parlement bien situé entre une petite caserne d'infanterie, un quartier de cavalerie et un petit bureau de télégraphe, tout cela bien prêt pour l'effectuement prompt d'un de ces coups d'Etat, base de la politique représentative au pays du Niederwaldstein. 11 croisa au long des trottoirs près du bâtiment gracieux de l'Arsenal, cependant qu'à l'autre travée des

Platanes une foule, ballante, agitée, précédait triomphalement, le corps de musique d'un détachement d'infanterie ; enfin ce fut le Palais, des dépendances piquées à distance égales de grenadiers. En face les bâtiments des musées royaux, copies de palazzi italiens et d'édicules grecs, grelottant sous le ciel d'étain. Siegfried Gottlob, l'encore jeune empereur, attendait ses hôtes dans la salle de marbre, un métis d'atrium et de tepidarium. Douze blanches statues de vieux margraves épuisaient tous les renseignements que possède le monde moderne sur la musculature et l'armure des Lacédémoniens antiques et des Romains conculcateurs du monde. Les faces seules suivaient authentiquement les souvenirs glorieux de la race des Eisenfahrt encore qu'elles fussent agréablement laurées. Les calvities à la César et les perruques à la Louis XIV alternaient: ce n'était décidément que l'angle facial qui demeurait exact

selon le mode généalogique. Il était de dimensions épatées, et notablement camard. Entre ces statues, des écussons etdes pavillons enlevés à l'ennemi tant héréditaire qu'occasionnel ; le Niederwaldstein avait tant guerroyé soit pour sa grandeur morale (but d'annexion), soit pour sa grandeur de dignité (but de subsides).

Au plafond des anges bien vêtus et des renommées drapées sonnaient les grandes trompettes autour des tables de la loi nouvelle, « où j'ai posé le pied, là est ma terre ». A la voussure, des débuts de chansons militaires, des versets pour ainsi dire de vieilles marches régiment aires, incarnaient jusqu'ici l'émotion, pour ces gladiateurs féodaux, du passé, d'étapes en étapes ; et pour la circonstance Siegfried-Gottlob avait revêtu les insignes, restaurés par le plus consciencieux des archéologues, de l'ordre nouvellement reconstitué des chevaliers au Lion, ordre jadis périmé dans

les mésaventures. Le casque et la cuirasse d'argent faisaient image héraldique avec le long manteau d'hermine ; l'épée, autant que faire se pouvait, ressemblait à celle de Charlemagne. En peu de temps le roi Christian était incorporé à haut titre parmi les chevaliers de l'ordre et Sparkling plus modestement.

Des propos graves et mesurés, d'une absconse pluralité d'intérêt parèrent les minutes premières de la réception officielle, et les deux souverains se retirèrent ensemble, pour devenir simples mortels.

Pour user de la liberté laissée à son rang moindre, Sparkling s'en alla par les rues larges et froides. Ah, que d'embellissements depuis son ancien séjour ; la rue des Gendarmes menait toujours à la rue des Canonniers qui confinait à la place des Cuirassiers vers le jardin des Pontonniers, mais là où il avait laissé des masures, c'étaient hauts halls de brasserie pareils

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à des synagogues plus mauresques encore que des Alhambras, avec d'immenses lustres de Venise, dédiés à l'Electricité. Près de l'Eglise de la Garnison la foule des moutards oscillait comme toujours autour des étals de charcuterie et de saucisses cuites ; la foule des soldats sans armes se promenait toujours lente d'un bout à l'autre de l'ironique allée des Détaillants, aux arbres si minces ; la rivière si menue sous les ponts énormes n'avait pas embelli, seules les statues des ponts avaient gagné en beau vernis. Le Rathskeller était toujours à sa place ; encore à sa place est trop dire, car son lieu d'origine fut central ; ce fut autour de ses vastes salles d'honnêtes et copieuses délibérations, autour de ses sous-sols sanctuaires, d'honnêtes et copieuses libations, au courant desquelles la belle et rubiconde bourgeoisie mâle agitait le sort du monde ; maintenant le Rathskeller est toujours au même endroit,

mais la ville s'est déplacée ; le sanctuaire de la bière blanche n'est plus le point par excellence ; il a des similaires dans des faubourgs, plats, sales et lointains. Néanmoins, l'étranger qui s'attable à ces places honorées d'un vieux nom d'échevin gravé en lettres d'or, entendra toujours, s'il prête l'oreille, la même conversation que jadis, agitant les chances de guerre et le cours des denrées. La cave profonde remplit dignement sa charge de fantôme municipal, de vieux bourgeois allemands.

Les dames de ceux qui siègent dans la cave profonde? C'est tout auprès de la ville au jardin zoolôgique que les chaises sous la clarté estivale se hérissent de crochets et d'aiguilles à tricoter. Une laiterie souvent les requiert, et c'est autour de ses tables vert d'espérance qu'elles continuent à la marmaille recueillie, la leçon de choses commencée devant les oiseaux des îles, les grands fauves, les aigles captifs et

les nombreux pachydermes. Instruire en amusant ! et comme ailleurs on vient à heure fixe voir manger les tigres et les lions (la foule se bigarre de quelques militaires, comme ailleurs on va agacer les singes), sans gêne comme partout, sans respect pour la glorieuse capitale; mais plus qu'ailleurs on fait admirer aux marmots la touchante otarie qui témoigne sa joie dès l'arrivée de son habituel gardien. 11 y a clans son attachement un parfum des vieilles vertus de la race de Niederwaldstein qu'on met en relief :

El les rues qui mènent à ce gracieux Zoologique vert et froid comme un parc anglais, des groupes de dames lentes les parcourent; elles y vont, elles s'en retournent, et des casques alternent avec des shakos, des patrouilles à cheval, a\ec des rondes à pied, un remous brusque, la foule court, c'est Siegfried Gottlob en une de ses toilettes militaires, qui fait son tour de

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bois exhibitif, flanqué d'aides de camp. Des fifres et des tambours, des tambours et des fifres, des musiques militaires, des files de troupes, des files de passants qui devisent tout au long des grandes allées, de la grande Brasserie, au grand Jardin!

Les soirs de Gevehrstadt bouillonnent de félicités, mais uniformes. On y peut entendre de la musique en buvant de la bière, ou en buvant du vin, des effluves vocaux et instrumentaux ; on y peut entendre de la musique plus légère, compliquée de quelques apparitions d'icariens et de trapézistes; on peut, toujours en buvant, apercevoir des ballets anglais et des ballets italiens. On peut entendre de la musique et voir des ballets français, mais au théâtre ; c'est aussi une occasion de se familiariser avec la figure des militaires de la Garde, à l'état de repos, non plus martiale mais conquérante. — C'est ce que craignait Sparkling, rencontrer dans sa

loge le maréchal du palais de Siegfried Goitlob et remarquer à nouveau combien son crâne chauve, couleur lie de vin, s'emperle à l'arrivée de la première danseuse, revoir le profil du général d'artillerie, dont les yeux se mouillent mécaniquement à toutes les phrases en andante, et le chambellan qui épie les figures et les révérences, et les mêmes propos (pour grossir le dossier il fabrique, à intervalles espacés, des mystifications anonymes qui réveillent la capitale comme un bruit terrible de miaulements), ou bien la belle madame, professional beauty, qu'on dirait arrachée par Canova aux flancs d'un bloc d'Emmenthaler, et celle qui recueillit, dès tant d'ans, les ullima verba de tant de kapellmeisters, et en conserva un air héroïque et déluré, d'une jeunesse toujours sévillane, et tant d'autres qui régnent sur les armes, les arts les pelleteries, les monopoles, les dépôts uniques, et les formidables caisses, bardées

de fer dans des sous-sols à huis de fer, où veillent, captifs et terribles, des prolétaires, le coït près du poing; non! c'était décor trop général, trop capitale universelle, trop cosmopolis à places réservées, et Sparkling préférait à ce solennel ennui, la petite titillation de plaisir qui semble luire aux locaux simples et sans apparat.

En longeant, par ce soir tiède et sans étoiles l'allée des Platanes, Sparkling avisa le Mirabilium.

Le Mirabilium était une collection d'étonnements primitifs et spéciaux. On y accédait, passé le nécessaire guichet, par un escalier façonné dans une grotte ; des feux versicolores y éclairaient des scènes touchantes d'amour et d'abandon qui se passaient aux temps mythiques, quand des choses se passaient dans des grottes. Un mécréant de cire foncée, brune et rocailleuse figurait Kaïn gravissant des pentes perdues et faisant face au chevalier Tann-

hauser las de Vénus. Sorti de cet enchantement, on pénétrait dans un couloir comique où s'amoncelaient toutes les variétés de miroirs déformateurs, ceux qui élargissent la face, ceux qui la savent laminer, ceux qui la creusent, ceux qui l'enflent, et des variétés peu connues, qui écrasent le milieu du corps pour en augmenter les extrémités ; c'était une gaîté des bons bourgeois de la ville, de s'y tenir pour voir fuir, passantes rapides, les dames indignées de ce nombreux outrage.

Lamentable, à la suite, s'offrait, en un retrait, une exposition, avec formes de cire, dîme salle de café qui fut Olympe aux beaux-esprits de Gevehrstadt. Subtile allégorie des choses ! ces beaux-esprits qui furent, le jour de l'inauguration, tout battant neufs et lustrés, tels que dans la vie où leur gloire enfantait interminablement leur gloire, étaient, à cette heure, défraîchis, comme en ce jour leurs modèles,

envahis du lourd crépuscule du déclin.

L'ironie du hasard avait laissé au front de ces faces lézardées leurs anciennes chevelures, leur lainage d'espoir crépu, les abondances jaunes de l'or en rêve, et Sparkling mélancolique parfois, que l'esprit de la décrépitude façonnait plus que tout autre à une minute lamentable, crut voir, dans l'aréopage attablé, les futurs croque-morts de ces gloires que le Destin juste eût affublé de leurs têtes, au-dessus du quelconque et impersonnel habit noir.

Une heureuse diversion lui fut procurée par la vue miniature du déluge.

En une cuve calcaire, hérissée de rocs en dentelures, d'aspérités lancéolées, de chanteaux de plâtre encastrant des rognons de minerai dans un châssis de grises fongosités, tendait des bras de désolation une menuaille de vieillards et d'enfants, grimpaient des serpents, des ichtyosaures et toute une faune de jouets d'enfants.

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Un préposé devait, quand un nombre requis de personnes lui avaient remis une surtaxe, faire jouer les grandes eaux et vider dans un réservoir les cataractes d'un déversoir. À ce laps, les amateurs n'ayant pas encore fait corps, les désolés compagnons de gypse avaient plutôt la semblance d'arder de polydipsie et ce fit de la peine au spectateur attiré d'autre part par la chambre des horreurs.

La chambre des horreurs, malgré la redondance de son illustrât, et son but de frapper à Festhélcre le commis et le tâcheron en joies de fêtes, n'était qu'une salle brune, entourée de vitrines où des masques de plâtre et des mains alternaient leurs blafardes préparations; c'était, selon la notice., les faces et les mains criminelles de ceux qui avaient échiné, assommé, des jugulaieurs, des trousseurs, de ceux de la hache, du surin et de la drogue.

Un savant criminaliste italien avait fourni

le document, jonché d'indications la salle moralisatrice, radoubé les ignorances et les lacunes ; néanmoins quelque scepticisme s'était manifesté dans les classes dirigeantes, moins crédules au feuilleton exposé que les thètes, et c'était une plaisanterie courante que diffuser cette légende : l'administration, quand elle ne pouvait se procurer les masques des grands criminels (les vulgaires étant faciles à rencontrer comme carême-prenants) y suppléait par l'effigie des ténors vieillis et des tragédiens qui avaient cessé de frémir, ceux qui n'avaient jamais pu aborder les grandes rampes, et n'avaient lacé que des cothurnes de bicoque.

Ce furent ailleurs, sous des dômes, en des cages de verre, la jeune fiancée qui expire tout de blanc robée, l'oranger aux mains; le soldat qui râle, convulsé, tenant encore en main le fusil, la main au cœur, les yeux battant et le poitrail tressaillant

par mouvement d'horlogerie, la dame en cire, si élégante, qui vous tourne le dos débouchant d'un couloir étroit en envoyant un bonjour à une compagne, éthérée et penchée souriante d'une loggia, toutes deux captivantes de sveltesse molle; l'inévitable employé, à qui inévitablement s'adressent des demandes de renseignements, un joyeux guignol des souverains dépareillés, une Frisonne, des Algériennes, des enfants saisis par la neige, et dans un coin, presque caché sous une étoffe maugracieusement tombante, Sparklingen croirait-il ses yeux! le vieil aïeul, l'inexpiable aveugle relégué là, tout seul, sans suite ; ah si ! avec suite ; son vieux chancelier encore vivant, mais délabré, banni fruste au dolman piqué de miles, disparaissait un peu plus loin, dans la pénombre plus épaisse.

Ah! sans doute, dans les bâtiments d'État et dans les musées militaires, où tout déplacement des grandes toiles héroïques et

des barbouillages coûteux détermine tant de frais, les vieux soutiens du Niederwaldstein, devaient garder leur place vénérée. Quand une fois, on a fait strapasser toute une galerie de gloires, de batailles et d'apothéoses, on y regarde à recommencer; et pourtant une ombre passa sur le visage de Sparkling; ces grands tableaux n'étaient pas des fresques; détruisibles, on n'y pensait pas, évidemment, mais amovibles, il se put qu'on y pensât; et le souvenir de Christian se levant, il sourit à la pensée d'un Christian relégué dans les combles pendant qu'un héritier joyeux dévorerait ses revenus, les reliquats de ses grandes affaires et de ses colonies, d'un Christian pale, défraîchi, relégué dans les dépendances, les communs, les parloirs d'école. Triste ! triste! où s'en vont les têtes dominatrices et les poitrails constellés de leurs détenteurs! Enfin! des grandes salles, autres, pouvaient encore enfermer dans des

plis de drapeaux les statues colossales des prédécesseurs. Et Sparkling marcha, rectograde et rétrograde, reconnut, explora les largeurs hérissées de figurants, les murs parés, les coins les adjacences, sans rien voir d'autre que partout, lustré, pompeux, neuf, seul ou entouré de son état-major, seul ou entouré de sa famille, seul ou avec la reine, seul ou avec ses alliés, vêtu en hussard, en chevalier au lion, casqué, cuirassé, simple, fastueux, en petite tenue, bon enfant, en chasseur tyrolien, en homme de guerre, de home ou de romance, mais toujours éminent, plus seul encore d'être entouré, liturgique, unique et papal, Siegfried-Gottlob, le fils de ses pères.

Ah ! bien passe la gloire du monde, et cette mode qui voulut que de leur vivant le vieux roi et son ministre présidassent toute fête de leur image statuaire, de leur moulage, de leurs traits marouflés sur ceux déjà de leurs prédécesseurs; qu'ils fussent

les compagnons de toutes les fêtes et le rappel aux devoirs, dans les plus vifs plaisirs ; la mode courtisane s'en allait, et couvrait leur mémoire de son ironie iconostrophe.

Ils étaient pourtant venus là, de leur vivant. Sparklingse souvenait, encore jeune attaché à quelque mission, d'avoir erré par là, respectueux derrière leurs talons et admirant les hautes carrures ; le vieux roi avait erré, considéré le déluge, le coin de Grenade, les épouvantes et les attendrissements ; il s'était assis au buffet pour y louer la bière blanche, il avait voulu comparer sa stature à celle d'un géant nourri et montré par la maison, un géant slave, à peine plus haut que lui, si ce Tartare d'exploitation eût été dépouillé de tout artifice; on disait même que l'imprésario qui s'attendait à une large libéralité royale, ayant en prévision clos ses portes au public, n'avait été dédommagé que par le strict mon-

tant des entrées, celui qu'il eût perçu si, an lien de quarante dominateurs, il eût reçut quarante hères, mais qu'importe des racontars !

0 gloire éphémère, ironie officieuse, nivéale désobligeance des choses ! et Sparkling s'en revint attristé vers les galas.

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