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Le roi René écrivain

Parler du roi René et de ses écrits, devant la mer éblouissante et le ciel d’azur où il a trouvé l'oubli de ses malheurs, non loin des rivages où l'on crut voir passer les trois Marie, en présence de Vos Altesses, est une fortune dont je sens tout le prix. Si le roi René a conservé dans les populations méridionales un vivant souvenir que la Fête-Dieu a popularisé, si les pélerins de la cathédrale d'Aix pensent encore au mécène que le Buisson Ardent fait revivre devant nous, il faut avouer que l'écrivain est tout à fait oublié. Il n'est pas mentionné dans les Manuels de Gaston Paris relatifs à la littérature de l’ancienne France et il n’est l'objet d'aucune étude dans les récentes publications qui ont été consacrées chez nous à la littérature

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du Moyen Age. Je crois bien être le seul, après Lecoy de la Marche, à avoir évoqué sa physionomie littéraire dans l'étude que j'ai consacrée à Pierre Chastellain dit Vaillant. Cependant, les œuvres du roi René sont très accessibles dans

l'édition qu’en a donnée, en 1835, M. le comte de

Quatrebarbes, dans un fort bel ouvrage, oublié avec la littérature historique de la Restauration.

Son œuvre a connu cette éclipse qui touche en général les productions des amateurs ; et cependant j'espère vous montrer qu’elle est pleine d'intérêt, non seulement par l'évocation des milieux angevins, provençaux, italiens, qu’elle suscite, mais aussi par la personnalité de l’auteur, que je considère comme le premier des romantiques, le premier des écrivains qui ont fait la part la plus large au pittoresque et qui ont ouvert les portes de l’Orient. Cela ne doit pas nous surprendre, puisque nous savons tous que Marseille était déjà au xv° siècle la porte de l'Orient : Marseille qui forme le fond de la petite peinture de Cluny, où l’on voit la prédication de sainte Madeleine.

Enfin, le roi René a une personnalité très marquée, s’il n'est qu’un amateur. Nous le retrouverons dans ses écrits, avec le goût qu'il a eu pour tout ce qui était beau et rare, et qu’il accueillait avec éclectisme depuis la Flandre jusqu'à la Turquie. Nous le verrons, en quelque sorte, errer au milieu de ses collections d’ar-

mes, de bijoux, de tapis, de cartes, de beaux livres; c’est lui qui a introduit en France les divertissements nouveaux, au son du tambourin, la morisque, comme on disait, qui fut primitivement une danse exécutée par ses esclaves noirs ou arabes. Enfin, l’étude des productions du roi René est rendue attrayante par la qualité exceptionnelle des manuscrits qui nous les ont conservées et qui sont entre les plus beaux de cet âge d’or de l’enluminure.

Le premier écrit du roi René touche moins encore à la littérature qu’à l'étiquette; il s’agit du Traictié de la forme et devis comme on fait les tournois. Ce livre a été écrit peu de temps après une brillante série de joutes auxquelles le Pas de Tarascon servit de clôture, lorsque la fin de la campagne de Normandie eut laissé à René le- loisir de se livrer à des travaux paisibles, c’est-à-dire dans les années 1451-1452.

Il est dédié à Charles d'Anjou, son frère, qui était alors le véritable ministre de Charles VII, à un moment où la Cour de France, si rude encore et sans raffinements, cherchait des divertissements mondains et curiaux qui fissent oublier les splendeurs de la Cour de Bourgogne par où Philippe le Bon cherchait à éclipser la puissance du roi de France.

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Enfin il faut nous rappeler que, dans ce traité, le roi René a mis plus de sa personnalité qu'on pense. Il était alors dans toute la force de son âge; il avait bataillé à Naples comme un vrai chevalier, et lui-même avait souvent pris part à ces pas d'armes qui rappelaient par tant de côtés la vraie guerre. Ce n'est donc pas qu’un manuel de cérémonies, un programme idéal de ces tournois faits d’après ceux d’Allemagne, des bords du Rhin, de Flandre et de Brabant.

Pour donner plus de vie à son règlement, le roi René imagine que deux héros, les ducs de ” Bretagne et de Bourbon, sont les chefs detournoi, l'un défendant, l’autre appelant. Il décrit donc une invitation faite par le roi d'armes de Bretagne ; le duc de Bourbon accepte le défi et l'épée, pour faire plaisir à sôn cousin & et aux dames esbatement » ; il désigne quatre juges diseurs, fait peindre la figure des deux chefs, qui sera attachée sur les épaules du roi d'armes. Le tournoi est crié par les poursuivants. Et le roi René nous donne des descriptions précises de tous les harnois, qui n’intéressent plus guère aujourd’hui que les archéologues. Il trace Je plan des lices et des échafauds. Enfin la fête commence, avec le défilé, précédé de trompettes et de hérauts, la veille de la rencontre où tous se réunissent, le soir, dans une grande salle préparée tout exprès, où les dames sont assemblées,

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F1G. 1. — Invitation au tournoi du duc de Bourbon par le roi d'armes de Bretagne.

(Miniature du ms. fr. 2692 de la Bibl, Nat.)

où l’on danse. Le lendemain, l'appelant et le défendant font leur montre, reçoivent les serments des combattants et les dames élisent leur chevalier d'honneur. Ce n'est que le troisième jour que l'assemblée prend place sur les tribunes, que le cortège du tournoi défile solennellement dans les lices. Alors, après les sonneries et les avertissements du roi d'armes, les joutes commencent; les chevaliers, rangés sous la bannière des deux chefs, s’élancent les uns contre les autres, luttant sur. leurs chevaux enjuponnés et protégés par des hourds remplis de paille jusqu’à ce que les trompettes retentissent de nouveau. Le vainqueur est proclamé le soir; et c’est une dame, accompagnée de deux demoiselles, qui lui décerne le prix de sa vaillance. Il a le loisir de les embrasser, si c’est son plaisir, et de les faire danser. Et les joutes recommencent les jours suivants, comme les fantasias algériennes ou marocaines, des prix spéciaux étant distribués aux vainqueurs : une verge d’or pour le plus beau coup de lance, un rubis à celui qui a rompu le plus de lances, un diamant à celui qui a combattu le plus longtemps sans perdre son heaume; scènes qui commentent si bien les détails donnés dans le charmant roman du.

Petit Saintré ou dans la vie aventureuse de Lalaing. |

Un admirable manuscrit, exécuté par ordre de Louis de Bruges, sire de la Gruthuyse, à la fin

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du xv° siècle, pour être offert à Charles VIII (1), met sous nos yeux ces scènes chevaleresques.

Mais, en dépit de l'indication donnée par la rubrique d’un manuscrit (2), ce traité n’a pas été illustré par le roi René lui-même. Nous savons seulement qu’il s'intéressait prodigieusement à la peinture, en particulier à celle des maîtres flamands, et qu'il possédait suffisamment leur technique pour pouvoir peindre de sa main à l'huile sur des petits volets de bois.

Mais le plus personnel et le plus gracieux des poèmes que nous devons au roi René est celui de Regnault et Jehanneton,une sorte de bergerie, où le roi René, sous le nom de Regnault, a conté sa propre aventure avec Jeanne de Laval, sa seconde femme, Jeanneton (3). Cette idylle doit

(1) Bibl. Nat., fr. 2692. — Le ms. de la Bibl. Nat., fr. 2693, écrit au xve siècle, reproduit les miniatures du ms. précédent: Elles me paraissent du xvni* siècle. 11 a appartenu au roi d'armes de France, la Doyneterie.

(2) Bibl. Nat., fr. 2695 : «a Le present livre a esté dicté par le roy René de Sicile et painct de sa propre main. » Cette indication, sans valeur, date du xvne siècle. (Ms. du xve siècle, copie contemporaine.) — Le ms. 2694 est une copie du xvne siècle; la plus médiocre copie est le ms. fr. 2696, fin du xve siècle.

(3) Le ms. unique de cette bergerie est à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg. Une reproduction figurée est à la Bibl. Nat., fr, 12178, copie exécutée en 1844 par M. Sobolchtchicoff,

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se placer peu de temps après son second mariage (1454). Aucun doute sur le caractère tout à fait personnel de ce petit poème, puisque René a écrit, sous son propre blason et celui de son épouse, à la fin de son livre, les deux vers qui suivent :

Icy sont les armes, dessoubz ceste couronne, Du bergier dessusdit et de la bergeronne.

Et nous y voyons la souche desséchée à un verd sion, la chaufferette ardente, qui désignent clairement René.

Le livre commence, comme il convient, par une description du printemps, qui a conservé vraiment toute sa fraîcheur :

Vers my avril, ou temps que la verdeur Ja apparoist, commençant par doulceur Du renouveau issir la fueille et fleur...

Alors la gelée ne peut plus porter dommage aux biens de Notre Seigneur. Et sans relâche les oisillons vont commencer leurs chants :

Tant s’esjoyssent ainsi en leur chanter Que deux a deux vont les buissons hanter, Dedans lesquels ung chascun lamenter On les orroit et d'amour guementer

En verboyant, sans nuit ne jour ester,

Si doulcement que c’est a escouter

Plus d’autre rien certes grand melodie.

Et d'autre part calandres volleter

Lors commencerent et en l'air hault monter; Les alloetes en chantant deporter

Par amours c'un a l’autre veult porter,

Et ou blé verd puis a coup se bouter,

Pour leurs gens corps en joye supporter

Et tant de tours, comme par commedie...

C'était bien là une harmonie plus douce pour réjouir le cœur que celle des instruments de musique ou les chants d’une maîtrise : croyonsen le bon roi René, qui avait une fort bonne chapelle. Ainsi toutes les bestioles chantaient ou célébraient le printemps :

Le merle, mauviz, le pinson Recordent bien lors leur leson...

Les mouchettes, le gresillon,

La sigale et le papillon

Et l’avette qu'a l'esguillon,

La sincelle et le moucheron...

D'autre part dedans le bouillon Chante le petit grenoillon...

Tel est le ton de cette symphonie pastorale.

Le berger, qui erre dans la campagne, attentif à noter le chant des oiseaux, monte sur un arbre pour mieux les contempler dans leur nid. Doucement, sans ébranler une branche, il redescend, s'écriant :

Je l'ay trouvé le ny ou oiseaux a Foison petiz, si viengne qui pourra; La bergiere, qui mieukx courir sara,

F1G. 2. — Début du poème de Regnault et Jehanneton dans le ms. de Saint-Pétersbourg.

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Et qui plustost a moy tout droit vendra Savoir lui fais certes que les ara, Pour ung baiser plaisant et gracieulx.

Elle accourt la douce bergerette, retroussant sa chemise et sa cotte, laissant tomber sur ses épaules la tresse de ses cheveux que parent seulement des violettes. La voici baisant de sa « grosse bouchete » le pastoureau, etcommençant à chanter avec lui le dalalo. Bergers et bergères du voisinage accourent, pour danser rudement sous les saules en leur honneur; ils vont cueillir des joncs pour faire des nasses et des cages. Car tous chantent, et les paysans au labour

a Resjoyssent Leurs bœufs, lesquels vont tout bel charruant La terre grasse, qui le bon froment rent; - Eten ce point ils les vont rescriant Selon leur nom :

A l’un Fauveau et a l’autre Grison, Brunet, Blanchet, Blondeau ou Compaignon; Puis les touchent tel fois de l'aguillon Pour avancer.

C'est alors que survient le Pélerin, qui va planter son bourdon près de la fontaine; il contemple Regnault et Jeanneton qui sont venus s'asseoir près d’une souche, partageant sur l'herbe le pain et le fromage. Jeanneton dit simplement à Regnault combien elle lui est dévouée et l'aime. Et de son côté, embrassant la jolie

pastoure, Regnault affirme qu’il l’aimera autant que durera sa vie. Ainsi ils mangent de bon appétit, sortant de leur panier de l'ail, un jambon, du fromage, des noisettes, des champignons, des pommes. C’est Briquet, leur pren chien pelu, qui mangera les reliefs.

Mais voici que deux tourterelles sont venues se poser sur le scion de la souche, pour faire leur nid et s’embrasser :

Comme se fust Homme et femme; ne plus n’en peust Faire ung amant, lequel deust S'amie baiser ; tant joye eust

La toururelle Voyant son per, et son per elle, S'esplumetoit, puis de plus belle Chantoit...

Alors Jeanneton regardait les tourtereaux, images de l’amour parfait.

Regnault le reconnaissait : cet oiseau aime avec tant de fidélité que souvent il en meurt. Les femmes, ajoute-t-1l, n'en font jamais autant. Jehanneton, à son tour, dénonce la légèreté des hommes. Alors le berger, pour se justifier, raconte sa propre vie, rappelant à son amie qu'il l’a aimée, sans même l'avoir vue, sur le rapport qu'on lui a fait de sa beauté, et comment il avait quitté ses troupeaux et ses amis, passant les monts secrètement pour venir la retrouver au beau pays de France. |

C'est exactement l’histoire du roi René qui, au témoignage des chroniqueurs italiens, avait quitté la péninsule, au milieu de la guerre, pour retrouver sa dame :

Par quoy me convintestre duit De passer les haulx mons sans bruit Ne pour mourir En la nege, etillec pourrir...

Maïs dela les mons je laissay Mon avoir, que plus ne garday, Lequel du tout j'abandonnay, Aussi le pais, Ou a servir je m’estoie mis, Prenant congié de mes amis, Delaissant moutons et brebis De par dela...

Mais Jeanneton savait bien que Regnault avait aimé « ung grant tas de femmes », tandis qu'elle n’avait jamais aimé un autre que lui.

Le Pélerin, qui se découvre à propos, est pris pour juge du débat, et il remet sa sentence au lendemain; ce qui amène une description de l'heure du soir. Les rayons du soleil tombaient. Les gentils oiseaux se taisaient, couchés dans leur nid. Les cailles seules haussaient la voix dans les prés, et les cerfs, sortis du bois, venaient manger parmi les blés :

Les perdries si se reclamoient

Et puis en trouppeaux s’envolloient, Et a coup ou garet cheoïent

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Et la toute nuit se tenoient.

Les cerfs vollans par l'air bruyoient; D'autre part, les connils troctoient Et a la foiz alloient saillant.

Le soleil estoit abessant

Et plus la n’estoit monstrant,

Ne nulle part apparoiïssant,

Fors qu'au clocher ouquel touchant Estoit ung pou resplendissant...

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Déjà la chouette faisait son cri au creux de la branche; la chauve-souris voletait, la cloche sonnait l’Ave Maria.

Lors l'air ung pou plus frois se sant; Au bout des doiz bien le sentis.

Mais quand le Pélerin est revenu, les amants ont disparu; il les attend jusqu’au moment où le soleil devient brûlant; mais ne les voyant plus, il continue sa route.

Petit poème bien oublié, mais qui a dû avoir son heure de célébrité ; il nous explique en partie pourquoi François Villon adressa ses Contredits de Franc Gontier à Maître Andry Courault, qui était procureur du roi René à Paris. Car pour un homme tel que François Villon :

Il n'est tresor que de vivre a son aise.

Le roi René demeureuntyran «séantenhau», lui qui a voulu, suivant le mot de Chastellain, devenir berger. Ce n'est pas François Villon, le

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FiG 3. — Le roi René écrivant le Mortifiement de vaine plaisance.

(Miniature du ms. fr. 19039 de la Bibl. Nat.)

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mauvais clerc, qui fera le rêve de devenir berger, qui prendra du plaisir à manger du fromage en écoutant chanter les oiseaux. Il aurait préféré vivre comme un gros chanoine, boire de hypocras le jour et la nuit, dormir dans un bon lit près d’une jolie fille.

Un traité bien différent du roi René est un charmant dialogue mystique entre l'âme dévote et le cœur. Il l’a intitulé: Le Mortifiemant de vaine plaisance. Ce traité, rédigé l’an 1455, en pleine mode allégorique que Charles d'Orléans venait de renouveler, est adressé à un ami et familier du Roi, Jean Bernard, dit Moreau, archevêque de Tours et diplomate. Le rôi, René écrit pour l'édification des « simples gens laiz », et non pour les « grands clercs fondez en haulte science ». Humblement, il demandera au prélat et aux autres ecclésiastiques de corriger ses paroles, s'ils y trouvent quelque chose à reprendre. Il résume lui-même en quelques mots son traité : « Fictionnellement raconteray comment l'ame devote a seule Crainte de Dieu et a parfaicte Contrition se complaint piteusement du Cueur, plain de vaine plaisance, qui la tourmente fort. Et lors seule Crainte et parfaicte Contrition se saissirent du Cueur, et puis le baillirent a souverain Amour, a vraie Esperance et a ferme Foy;

lesquelles, pour du tout le joindre a la passion de son Sauveur, le clouent sur l’arbre de la croix; et Grace divine, pour mortifier sa vaine plaisance, lui met le fer de la lance au costé. Et par ainsi, lame devote vit en ce monde en grant contentesse et repos avecques son Cueur. »

Ce qui nous retient aujourd’hui dans le traité mystique du roi René, tout rayonnant de l'amour de Dieu, ce sont les figures de ces abstractions : Crainte, Contrition, Amour, Espérance, Foi, Grâce divine, des êtres vivants qui agissent et se meuvent dans ce petit drame intérieur, comme les charmantes allégories du duc d'Orléans.

Pour ma part, j'ai toujours beaucoup admiré la prière finale de l’âme, dans son style dévot et charnel, et qui n’est pas indigne de l’auteur de l’Imitation française. « Or, suis resçucitée en ta misericorde, toy quies Dieu, mon misericordieux pere, faisant toujours et sans cesser misericorde, tant et si très largement, a ceulx qui voir te aiment. Et pour ce, Sire, mon Dieu très debonnaire et mon satisfiez, tu m'as commandé en ta loy que je te aime de toute ma pensée, de toute: ma puissance, de toute ma force et de toutes mes vertus, aussy a toutes heures. De feu qui tousjours art et ne fus oncques estaint, d'amour qui est tousjours sans cesser très boulante et ne devint oncques froide ne tiede, embrase moy bien fort de charité, qui es mon Dieu, embrase moy, Sire, je desire estre toute embrasée de toy,

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si que je t'aime tant seulement. Car je congnois bien que celluy t'aime de tant moins, qui aime aultre chose avec toy, laquelle il n’aime pas pour toy, hellas ! »

Ici encore il nous faut ouvrir un fort beau manuscrit, conservé à la Bibliothèque Nationale, postérieur au roi René, il est vrai, puisqu'il a été écrit en 1514, par « Jehan Coppre, prebtre de Varroingnes, au commandement de Monsieur de Flagy » (1). Nous y voyons le roi René, non pas comme il était, avec sa figure épaisse, son gros nez et son puissant menton, mais sous les traits d’un beau roi, jeune, portant le manteau fleurdelisé et assis dans sa chaire. Mais le charmant intérieur, avec ses coffres, le socle qui soutient le flacon d’odeurs, le coussin violet, la petite bibliothèque suspendue avec ses rideaux verts, l'horloge et le miroir, le lévrier blanc étendu aux pieds de son maître, évoquent d'une manière admirable cette atmosphère de quiétude qui était celle du bon roi René; un homme d’action cependant, mais qui, déçu dans ses espérances, s'était réfugié dans la pensée intérieure, loin de la vie, qui est rappelée seulement ici par une cour plantée de verdure, la perspective d’une rue. L’âme qui tient son cœur entre

(1) Bibl. Nat., fr. 19039. — Le ms. fr. 960, sur papier du xvs siècle, n’est pas illustré. Le ms. fr. 12443 est une copie du xvarre siècle. Un ms. est à la Bibliothèque de Vienne.

ses mains, est une nonne toute blanche, dans son béguinage, sur le seuil de la clôture. Un arbre, une ferme, un coteau boisé, tout cela peint de couleurs si tendres, donnent cette atmosphère de calme et de repos que le roi René appréciait tant. Et quand l’âme baïlle son cœur à Crainte de Dieu et Contrition, nous retrouvons encore avec émotion cette image du cloître, où tout est douceur et blancheur, et le ciel est si calme par dessus les toits.

Voluptueux dans sa religion, le roi René ne le sera guère plus dans le petit roman mondain qu'il écrivit à la fin de l’année 1457, et qui a pour titre le Livre de Cuer d'Amour esprins. Mais ici René a marqué davantage sa personnalité et nous a rendus confidents de sés souvenirs. Ce roman (1) a été conçu par lui comme un renouvellement des grandes fictions de la Queste du Graal, mais surtout sous l'influence du succès des allégories de Charles d'Orléans, que le roi

(1) Bibl. Nat., fr. 24399, de l’extrême fin du xve siècle, décoré de bonnes miniatures, qui he valent pas celles du splendide manuscrit de Vienne, 2597.— Le ms. fr. 1509, du début du xvie siècle, n’est pas terminé quant à l'illustration. Le ms. fr. 1425, datant du xve siècle (papier, sans illustration), a pour titre : La conqueste de doulce Mercy. Un autre ms. est au Vatican, n° 1629.

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