‹ Le rôle de Saint Bernard dans la Divine ComédieChapitre 1 sur 1 · PRONONCÉ · texte numérisé non relu

PRONONCÉ

Le 22 Avril 1882 à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts

de Rouen

Par l'Abbé VACAJNIDARD

Docteur en Théologie, Deuxième Aumônier au Lycée Corneille

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IMPRIMERIE DE ESPÉRANCE CAGNIARD Rues Jeanne-Darc, 88, et des Basnage, 5

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Messieurs,

Le premier sentiment que j'éprouve, en paraissant au milieu de vous, est celui de la reconnaissance. L'honneur insigne que vous m'avez accordé me touche d'autant plus profondément, que je m'en sentais plus indigne. Pour être admis dans ce sanctuaire de la science, je n'avais guère d'autre titre à faire valoir que mon amour de l'étude, mon humble désir de prendre part à vos travaux et, si vous me permettez de l'ajouter, la haute estime que je professe pour chacun des membres de l'Académie, en particulier pour le savant distingué que vous avez placé à votre tête. Quelques essais stir saint Bernard et sur Abélard étaient, d'ailleurs, une bien faible recommandation de ma candidature. Même encouragé par l'un de vos zélés secrétaires qui veut bien m'honorer de son amitié, je pouvais craindre de m'ex-

poser à un échec, en me présentant devant vos suffrages avec des titres aussi insuffisants. Mais, puisque vous avez approuvé ma démarche, je me félicite de ma hardiesse, et c'est avec une sorte de complaisance et d'orgueil que je salue aujourd'hui en vous des maîtres et des collègues.

Il est une autre personne à qui je dois également témoigner ma reconnaissance. Saint Bernard a été nonseulement l'objet, mais encore l'inspirateur de mes études.

C^est par lui que je vaux, si je vaux quelque chose.

C'est à lui par conséquent, après vous. Messieurs, que je suis redevable de mon admission dans votre savante Compagnie. J'aurais mauvaise grâce à oublier ce soir ce glorieux artisan de ma bonne fortune. C'est pourquoi je me propose d'appeler encore quelques instants sur lui votre bienveillante attention et vous prie de lui faire les honneurs de la séance. Je ne vous le présenterai pas moi-même. Un personnage éminent remplira avec plus d'autorité cet office d'introducteur. Je veux parler de Dante Alighieri. Ce grand homme, qui fut avant tout un grand citoyen, fut aussi un grand savant et un grand artiste. Théologie, droit, médecine, physique, astronomie (la physique et l'astronomie du moyen-âge, il est vrai), il n'est pas de science dont son nom n'évoque l'idée ou le souvenir. Présenté par un tel parrain, saint Bernard ne pourra évidemment qu'être le bienvenu à l'Académie de Rouen.

Le rôle de saint Bernard dans la Divine Comédie, tel est le sujet de la présente étude. Le champ de notre exploration est très restreint ; il ne contient guè)pe que les trois derniers chants de la Cantica du Paradis. Mais si borné qu'il soit, il est assez vaste encore pour que nous y découvrions tout entier le génie de Dante. L'art, tel que le poète lui-même le comprend, est une création humaine à l'image de la création divine :

Si che vostr' arte a Dio quasi è nipote (1)

Si sa définition est exacte, nous trouverons lamarque de son génie dans un coin de la Divine Comédie, comme on trouve le génie de Dieu dans le moindre de ses ouvrages, comme Bernardin de Saint-Pierre Ta trouvé dans un simple fraisier.

Au milieu du chemin de la vie, Dante s'est égaré dans une forêt obscure dont trois monstres gardent les issues. Cette forêt est le vice, et il fait tous ses efforts pour en sortir. Mais si le bien l'appelle, la distance qui l'en sépare est infranchissableauxseulesforces humaines. Alors que fera-t-il ? S'abandonnera-t-il à un lâche désespoir? Renoncera-t-il au dessein qu'il a formé de remonter la pente du mal ? Tant que « la tige de l'espérance est encore verte >► la fleur de la vertu y peut éclore. Dante a foi dans le secours et la protection d'en haut, et sa confiance n'est pas trompée. Trois dames bénies de la cour céleste, Lucie, Béatrice et Marie, s'intéressent à son sort. Elles ménageront son retour à la

(1) InfernOf canto. XI, terc. 34.

vertu et le mettront en possession du souverain Bien.

C'est ce voyage à la poursuite du Bien absolu, de la Béatitude parfaite que le poète a décrit aUégoriquement dans la Divine Comédie, Pour donner à son pèlerinage tout l'intérêt qu'il comporte, il Ta, par un trait de génie, transporté dans un autre monde et Ta idéalisé, en faisant de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, les diverses étapes de sa route et les principales divisions de son récit.

Ce récit, vous le savez, Messieurs, est tout simplement une magnifique épopée « à laquelle le ciel et la terre ont mis la main(l) », comme parle le poète dans son fier langage. Nous n'avons pas à justifier cet éloge. Il nous faut, à la manière des Dieux d'Homère, arriver en trois pas au sommet du Paradis.

Virgile et Béatrice sont les seuls degrés que nous franchirons pour nous élever jusqu'à saint Bernard, et avec saint Bernard nous parviendrons aisément jusqu'au trône de Dieu.

Ce qui frappe et étonne tout d'abord dans le choix que le poète a fait de ses initiateurs et de ses guides, c'est le rapprochement et la succession dans une même mission de personnages en apparence si divers que le sont Virgile, Béatrice et saint Bernard. Peut-être, Messieurs, vous êtes-vous demandé à quels titres le cygne de Mantoue commençait, et la vierge de Florence continuait une œuvre que l'abbé de Clairvaux achève.

(1) Poema sacro

Al quale ha posto mano e cielo e terra

{Parad., cant. XXV, terc. I.^

Virgile, Messieurs, apparaît au moyen-âge comme l'oracle du paganisme. Ce n'est pas seulement un poète, un maître en Tart des vers, que Dante, et ses contemporains saluent en lui, c'est encore et surtout un sage, famoso savio, à qui n'échappe aucun des secrets de la philosophie morale. C'est un disciple de Platon ; c'est un héritier des traditions antiques : veterum volvens monumenta virorum.

C'est de plus, un prophète (1 ) . La quatrième églogue fut longtemps, vous le savez, considérée comme l'expression de la croyance des peuples païens à l'avènement d'un Messie. Cette interprétation déjà commune au iv^ siècle, plus commune encore au xiii®, était faite pour plaire aux poètes et aux littérateurs. Les premiers auteurs des mystères s'en emparèrent; à Rouen, par exemple, dans le mystère de Noël, Virgile paraissait sur la scène, immédiatement après les Prophètes de l'ancienne Loi. Ducange nous a conservé la description de son rôle : € Maro, Maro, votes Gentilium^ da Christo testimonium. » Virgilius in juvenili habitu bene ornatus respondeat :

« Jam nova progenies cœlo demittitur alto. »

Ainsi conçu, le personnage de Virgile s'offrait à Dante comme le représentant le plus autorisé de l'antique sagesse et le digne précurseur de la théologie catholique. C'est à ce titre qu'il dirige en l'autre monde

(1) On peut voir à ce sujet le commentaire d'Ozanam, sur le chant XXII du Purgatoire. (Sùvr. compl., tom. IX, p. 364 et suiv.

le pèlerin imaginaire. Mais la philosophie, même abreuvée aux sources platoniques et ouverte à la lumière diffuse de la révélation primitive, ne saurait parvenir à la contemplation, à plus forte raison à la possession du souverain Bien. C'est pourquoi, après avoir visité tous les cercles de l'Enfer et gravila montagne du Purgatoire, Virgile se retire et remet Dante aux mains de Béatrice.

Béatrice, Messieurs, est le plus célèbre des initiateurs de Dante. Sur la terre elle fut son ange gardien ; au ciel elle devint sa patronne. Après la mort de cette femme aimée, le poète avait fait vœu de lui élever un monument incomparable. Relisez , Messieurs , les cinq derniers chants du Purgatoire, et vous verrez comment il a tenu parole. Il la représente sur un char traîné par un griffon, symbole du Christ. Des feuilles d*olivier ceignent son front ; elle porte le voile blanc de la Foi, le manteau vert de l'Espérance, la tunique ardente de la Charité. Ces emblèmes et tout le reste des attributs qui la distinguent indiquent le rôle mystérieux qu'il a voulu lui confier . Elle remplit les fonctions de la Théologie catholique et conduit les âmes au séjour du Bonheur absolu. C'est ainsi qu'elle parcourt avec Dante toutes les sphères du système de Ptolémée, s'embellissant de plus en plus et réfléchissant sur son ami des clartés de plus en plus vives, à mesure qu'elle se rapproche davantage del'Empirée et du trône de Dieu. Parvenue au sommet du Paradis, elle disparaît subitement pour faire place à saint Bernard.

Je laisse maintenant au poète, Messieurs, l'honneur et le soin de vous raconter cette substitution et de vous

décrire l'entrée en scène de son troisième et dernier initiateur :

« Tel, dit-il, un pèlerin regarde avecamour le temple où il vient d'accomplir son vœu, et déjà il se propose de redire ce qu'il a vu ;

« Tel à la clarté de la vive lumière où se baignent les Bienheureux, je promenais mes regards en haut, en bas, tout le long des degrés circulaires.

« Et je voyais des visages qui engageaient à laxîharité, embellis de la lumière du dehors et de leur propre sourire, et dans des poses ornées de toute grâce.

« Déjà mon regard avait embrassé tout entière la forme générale du Paradis et ne s'était encore fixé nulle part ;

« Et je me tournai avec une ardeur nouvelle vers ma Dame, pour l'interroger sur des points qui tenaient mon esprit en suspens ;

a Je m'attendais à recevoir sa réponse, et un autre me répondit ; je croyais voir Béatrice, et je vis un vieillard, vêtu comme la famille glorieuse.

a Dans ses yeux et sur ses joues était répandue une joie bénigne, et il avait l'attitude pleine de douceur qui convient à un tendre père :

« Où est-elle?» lui dis-je aussitôt. Lui alors : « Pour te conduire au terme de tes désirs, Béatrice m'a fait quitter mon siège ;

« Et si tu regardes là haut au troisième cercle du suprême degré, tu la reverras gur le trône que lui ont mérité ses vertus. »

« Sans répondre, je levai les yeux et je la vis qui se

faisait une couronne en réfléchissant sur son front les rayons de la gloire étemelle (1). »

Désormais, Messieurs, c'est la théologie mystique, personnifiée en saint Bernard, qui va prendre la direction de Dante. Déjà lé pèlerin avait entrevu sur un char de triomphe la mère de Dieu, Timage la moins imparfaite du Bien absolu ; déjà même il avait aperçu au sommet des sphères un point lumineux éblouissant, et Béatrice lui avait appris que ce point était Dieu lui-même. Mais Tœil débile de Dante n'avait pu soutenir un si vif éclat. Pour le préparer à cette intuition, son nouveau guide lui dit :

« Parcours de. tes yeux ce jardin (le Paradis), comme en voltigeant : cette vue aiguisera ton regard et le disposera à remonter le rayon divin.

€ Et la Reine du ciel, pour qui je brûle d'amour, nous fera toute grâce, parce que je suis son fidèle Bernard. »

Dans ce conseil mystérieux. Messieurs, je découvre les deux procédés dont usera saint Bernard pour élever son protégé, d'abord jusqu'à la contemplation de Marie, puis jusqu'à la contemplation de la face même de Dieu.

Le premier consiste à remonter l'échelle des êtres, en fortifiant le regard par l'exercice et par la considération de choses de plus en plus parfaites, jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du Beau et du Bien. Ce procédé est déjà ancien ; il remonte à Platon qui l'a admirablement décrit dans son Banquet. Et saint Augustin l'a rendu célèbre par la merveilleuse vision qu'il eut avec sa mère

(1) Parad,, Gant. XXXI.

ad ostia Tiberina, et qu'il a racontée dans ses Confessions.

Le second porte iin caractère purement chrétien. C'est le secours de la grâce obtenu par la médiation de Marie, par la toute puissance morale de sa supplication, omnipotentia supplex, comme parle saint Anselme, l'illustre abbé du Bec.

Tout le monde connaît. Messieurs, le procédé dialectique de Platon ; mais on ne connaît pas également l'usage qu'en ont fait les mystiques du moyen-âge. Aux regards de Dante et de ses contemporains, les créatures sont « autant de miroirs où l'éternelle Puissance se multiplie, tout en restant une et inaltérable» (1). Les divers règnes de la nature forment les différents degrés de perfection selon lesquels ses rayons se trouvent réfléchis. L'homme a le privilège de les réfléchir mieux que tous les êtres matériels, parce que son âme, de la nature des anges, bien qu'invisible en elle-même, peut se produire au dehors par le moyen du corps qu'elle façonne et qu* elle informe f comme disent les Scolastiques. Ce sont surtout les yeux et la bouche qu'elle embellit de son éclat immatériel ; et c'est par eux aussi qu'elle révèle davantage sa présence et sa beauté. Dante les appelle « les deux balcons où la reine qui habite l'édifice humain se montre quelquefois, bien que toujours un peu voilée. (2) »

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(1) Parad,, cant, XXIX, terc. ult.

(2) « Li quali due luoghi per bella similitudinelSfpHRo appellare balconi délia dona che nello ediôcio del corpo abita, cioé Tanima ; per che quivi, awegnachè quasi velata, si dimostra. » Convito^ III, 9.

Cette théorie vous explique, Messieurs^ pourquoi le pMeria cherche toujours à découvrir dans le regard et le sourire de ses guides les degrés de perfection où ils sont parvenus et les progrès de sa propre ascension (1).

Plushaut que Tâme humaine dans la hiérarchie des êtres apparaît la cour céleste, composée des Anges et des Bienheureux. Dante, à l'heure où nous sommes, a déjà vu ces deux milices saintes. L'une s'offrit à lui « sous la forme d'une rose éblouissante de blancheur » dont les feuilles formaient comme les degrés glorieux où siégeaient les élus. « L'autre, qui tout en volant, voit et chante la gloire de celui qui la remplit d'amour, descendait dans la grande rose ornée de tant de feuilles, et de là s'élançait vers le point où son amour séjourne éternellement. Tel un essaim d'abeilles s'abat sur les fleurs et retourne bientôt au lieu où son miel s'élabore. »

Cette vision n'était qu'une préparation éloignée à la vision de Dieu. « Fils de la grâce, dit saint Bernard à l'avide pèlerin, cet état bienheureux ne te sera pas connu, si tu tiens toujours ainsi tes yeux baissés. Mais ' regarde les cercles jusqu'au plus éloigné, jusqu'à ce que tu voies le siège de la Reine à qui ce royaume est soumis et dévoué. »

Dante leva les yeux et les promena de la base au sommet des feuilles de la rose. A l'extrémité la plus haute, un point surpassait tous les autres en clarté ; c'était Marie. A ses pieds était assise la mère du genre

(1) Cf. Parad,y cant. XVIII, terc. 6, 7; cant. XXI. terc. 1, et

humain. Dans lé rang formé par les troisièmeis sièges se trouvaient Rachel avec Béatrice, Sara et Rebecca, Judith et la bisaïeule « du chantre qui a entonné le Mise^ rere mei, » A la gauche de la Dame du ciel se tenait Adam ; à sa droite, saint Pierre; un peu plus loin, saint Jean révangéliste et Moïse ; en face de son trône, saint Jean le Précurseur. Vis-à-vis de Pierre siégeait Anne, « si heureuse de contempler sa fille, qu'elle ne bougeait pas les yeux en chantant Hosanna, » et vis-à-vis d'Adam, Lucie, Tune des trois célestes protectrices du poète.

Lorsque Dante eut longuement considéré ce spectacle, son guide lui dit : « Maintenant regarde dans la face qui ressemble le plus à celle du Christ, car seule sa clarté peut te disposer à voir le Christ. »

Alors éclate aux yeux du pèlerin « la beauté qui était la joie des yeux de tous les autres saints. » Des milliers d'anges « aux ailes d'or » lui faisaient fête. « Je vis, dit le poète, pleuvoir sur elle tant d'allégresse, portée par ces esprits créés pour voler vers son trône, que tout ce que j'avais contemplé auparavant ne m'avait pas saisi d'une telle admiration et ne m'avait pas montré de Dieu une telle ressemblance.... Bernard, voyant mes yeux fixés avec attention sur l'objet de son amour, y tourna les siens avec une affection si grande, qu'il rendit les miens plus ardents à la contempler. »

Je ne sais si je m'abuse, Messieurs, mais à mon sens cette scène est l'une des plus belles de la Divine Comédie. Traitée déjà si magistralement par la plume, elle méritait d'être encore immortalisée par le pinceau.

De fait, elle a tenté le génie d'un grand peintre. Si vous avez visité le Vatican, Messieurs, si vous êtes entrés dans la chambre Délia Signatura, vous avez dû reconnaître, dans la Dispute du Saint-Sacrement, un Paradis qui avait un air de famille avec le Paradis de Dante. Quedis-je?N'avez-vouspas remarqué en quelque sorte la signature du poète au bas, au sommet et au centre du tableau? Au premier plan Dante en personne, mêlé à la foule des adorateurs ; au sommet, le médaillon de Béatrice, redevenue là, coname dans le poème, le symbole et la personnification delà théologie; enfin, au centre, le choix et la disposition de plusieurs-personnages qui environnent le trône du Christ et celui de Marie; tout cela ne vous a-t-il pas indiqué clairement les sources où Raphaël a puisé son inspiration ?

Après un tel eflbrt du génie humain, on pouvait croire que Dante renoncerait à son procédé systématique, qui consiste à représenter ses conceptions diverses par diverses visions correspondantes et à incarner l'idée dans l'image : ut pictura poesis. L'être infini qui lui restait à contempler semble se dérober tellement à l'imagination qu'il échappe à la peinture. Pourtant le poète accepta le défi et entreprit de nous révéler sous une forme symbolique les mystères de la vision intuitive.

Pour voir Dieu, que faut-il? Messieurs. Les philosophes païens s'étaient déjà posé cette question, et le plus grand de tous, Platon, avait répondu : « Etre pur et mourir. » Réponse sublime, Messieurs, mais incomplète au sens chrétien. Les anciens avaient conçu l'idée et comprenaient la nécessité d'une purification morale,

)ca0ap(7tç, pour dégager Tâme des choses sensibles et la disposer à la contemplation de la divinité ; mais ils ne croyaient pas qu'un secours absolument surnaturel fut requis pour cet effet.

En cela ils ont méconnu la portée et les limites des forces naturelles de l'intelligence humaine. Comment notre esprit connaît-il les êtres qui sont l'objet de son observation ? A l'exception des faits de conscience qu'il perçoit directement et en eux-mêmes, il ne connaît les personnes et les choses qu'indirectement et par analogie. Bien plus, il ne peut les percevoir que par le moyen des images ou espèces sensibles. Même quand il se représente les êtres d'une nature supérieure, les purs esprits, ce dernier mode de connaître est encore le seul qu'il emploie. Les scolastiques avaient ainsi formulé cette loi de la connaissance : Cognitum est in cognoscente ad modum cognoscentis.

Or, quelle est, selon le Phèdre et la République, la récompense des âmes qui se sont élevées, par degrés, du sensible à l'intelligible, et qui, parvenues au monde des idées, ont développé leurs ailes par l'amour du Beau et du Bien? C'est de passer de la contemplation des ombres de l'Être à la contemplation de Y Être luimême. C'est de voir face à face l'essence divine, et de voler à sa suite durant l'éternité. Cette théorie philosophique est le magnifique couronnement de la Dialectique de Platon. Mais Platon ne nous explique pas com-

ment l'âme, même séparée du corps, a changé son mode de connaître et peut contempler sans intermédiaire, directement et en lui-même, l'être absolu. Par suite de

-laquelle modiflcation s'est-elle trouvée apte à voir, comme elle se voit elle-même, une substance si différente de sa propre substance. Quelle puissance a ainsi rapproché d'elle rinflni lui-même ? Le fondateur de l'Académie, Messieurs, eût été fort empêché de répondre à cette question. Les théologiens seuls sont en état de le faire. S'appuyant sur la révélation, ils attribuent la vision intuitive à un secours surnaturel qu'ils appellent la lumière de gloire.

Dante, nourri à l'école de saint Thomas d'Aquin , expose poétiquement cette mystérieuse doctrine. Lorsqu'il est sur le point d'élever les yeux « vers le premier amour », son guide lui rappelle que le mouvement des ailes de son âme doit être soutenu et fortifié par la grâce. « Et cette grâce, lui dit saint Bernard, il faut la demander par la prière à celle qui peut te venir en aide. »

C'est ici. Messieurs, qu'il conviendrait de vous expliquer, si le temps le permettait, la doctrine de la médiation de Marie, telle que l'entend l'Eglise catholique. Cette médiation, à laquelle lé poète a recours pour achever son pèlerinage, est le second procédé dont je vous ai parlé et la clef du dernier chant du Paradis.

Selon saint Bernard, le commerce primitif et direct 'de l'homme avec Dieu, interrompu parle péché d'Adam, ne pouvait être renoué que par un médiateur toutpuissant. Ce médiateur est le Christ. Mais entre cette personne sacrée, si élevée car sa nature, et l'humanité déchue, il y avait encore place pour une médiation plus humaine en quelque sorte, plus rapprochée de nous et plus à la portée de nos faiblesses. Dans le plan divin.

Marie est appelée à remplir ce rôle de médiateur secondaire, de médiatrice adjointe, si je puis m'exprimer ainsi. Elle est associée au Christ pour le salut du genre humain, comme Eve Tétait à Adam pour notre ruine (1). Dante, grand admirateur de Tabbé de Clairvaux, n'avait garde d'oublier ces leçons de théologie mystique. Il voit en Marie non-seulement le plus haut degré de l'échelle qui mène à Dieu, mais encore le canal, aquœductum, par où les bénédictions du ciel découlent sur tous les mortels (2). Il est donc tout disposé à recourir à sa toute puissante intercession ; et le coeur du maître et le cœur du disciple battent à l'unisson, lorsque saint Bernard commence cette éloquente prière :

« Vierge mère, fille de ton Fils, plus humble et plus élevée qu'aucune créature, terme fixe de l'éternel conseil,

« Tu as tellement ennobli la nature humaine, que Le créateur a bien voulu naître de toi,....

« Ici tu es pour nous un ardent flambeau de charité; là-bas, parmi les mortels, tu es la source vive de l'espérance.

(1) « Opus est enim mediatore ad mediatorem istum, nec alter Dobis utilior quàm Maria. Crudelis nimiùm mediatrix Eva, per quam serpens antiquus pestiferum etiam ipsi viro virus infudit : sed ûdelis Maria, quse salutis antidotum et viris et mulieribus propinavit. » Sermo, in Domin. infrà oct. assumpt. B. V. Marise.

(2) Saint Bernard a composé en Thonneur de la Sainte Vierge un sermon que Mabillon a édité sous la rubrique : de Aquœduetu. Ce canal c'est Marie : « plenus equidem aquœductus, ut accipian^t cœteri de plenitudine... Totisergo medullis cordium Mariam veneremur : quia sic est voluntas ejus, qui totum nos habere voluit per Mariam. »

€ Dame, tu es si grande et si puissante que celui qui veut une grâce et n'a pas recours à toi, veut que son désir vole sans ailes.

€ Ta bonté n'exauce pas seulement celui qui l'invoque, elle court encore libéralement au devant de la demande.

« En toi est la miséricorde, en toi la pitié, en toi la magnificence, en toi se trouve réuni tout ce qu'il y a de bon en chaque créature. »

Saint Bernard, Messieurs, n'a jamais célébré dans un plus pur et plus mélodieux langage les louanges de sa Souveraine. Il termine ensuite son invocation par une supplication touchante. Il requiert en faveur de son protégé la grâce de la vision intuitive et de la persévérance. Et, à cette fin, il le présente à la Reine du ciel comme un autre lui-même, montrant du geste et du regard « Béiatrice avec tous les Bienheureux, qui joignent leurs mains pour s'unir à son oraison. >

Marie ne pouvait demeurer insensible à ce spectacle. Ses paupières, abaissées un instant vers le suppliant, « montrèrent combien les prières dévotes lui sont agréables; puis elles se dirigèrent vers Téternelle lumière dans laquelle l'œil d'aucune créature ne pénétre aussi avant que le sien. »

Le vœu de Dante était exaucé. Déjà fortifiée parla contemplation de la face qui possède la plus grande ressemblance avec Dieu, illuminée tout-à-coup par < la lumière qui rend le Créateur visible à la créature > (la lumière de gloire, comme parlent les théologiens), sa vue était disposée à pénétrer dans l'essence divine. Vous vous rappelez. Messieurs, le procédé des prisonniers de la

caverne de Platon. Dante après avoir, à leur exemple, promené ses regards sur les ombres et sur les objets éclairés par la lumière d'en haut, s'élève aussi, comme eux, à la contemplation directe du soleil qui illumine tout homme venant en ce monde.

Alors, Messieurs, que se passa-t-il dans son intelligence ? D'abord, il vit relié en un volume ce qui est dispersé en feuillets dans l'univers, substances, modes, accidents, en un mot, les idées typiques de la création. Puis Dieu se découvrit à lui sous la forme du Bien absolu, objet d'amour, renfermant toutes les perfections imaginables.

Les admirateurs de Platon trouveront que cette vision rappelle encore la théorie des Idées. Il est certain, du moins, qu'elle ne dépasse pas les conceptions de la philosophie spiritualiste. Mais une faveur plus grande était réservée au mystique chrétien. En pénétrant « dans la profonde substance de la haute lumière, > il aperçut la Trinité des personnes divines, symbolisée par trois cercles, égaux en mesure, divers en couleurs. Le second était reflété par le premier, comme Iris par Iris ; et le troisième semblait une vapeur émanée des deux autres. Enfin, le deuxième cercle attentivement considéré se peignit d'une effigie humaine, sans perdre sa couleur primitive. C'était le mystère de l'Incarnation qui se révélait à l'esprit de Dante.

Mais ici son imagination succombe, opprimée par la gloire : •

« Airalta fantasia quî manco possa »

Il se réveille de son extase et son poème est clos.

La tâche de saint Bernard est donc achevée, Messieurs. La place qu'il occupe dans la Divine Comédie est plus restreinte que celle de ses devanciers, mais sa mission est plus haute et son rôle incomparablement plus beau. C'est avec un goût exquis et un art parfait que le poète l'a introduit sur la scène au moment où la Vierge Marie va égalementy apparaître. Dante ne pouvait guère peindre saint Bernard sans Marie, ni Marie sans Bernard. Déjàauxiv^siècleetmême au xiii®, ces deux noms s'appellent en quelque sorte l'un l'autre dans la littérature chrétienne, comme ils sont rapprochés dans le cœur et le culte des fidèles. Ce rapprochement fait la grandeur du rôle de saint Bernard dans la Divine Comédie, C'est de Marie que le saint abbé « tire sa beauté, comme du soleil l'étoile du matin (1). »

Ainsi illuminée sa figure possède un éclat qui ravit l'âme et la porte irrésistiblement vers Dieu. C'est le type achevé du contemplatif et le modèle des initiateurs.' Tel la piété catholique aime à se le représenter, au milieu du chœur des anges, au pied du trône de Marie, perdu dans la contemplation de l'éternelle Beauté, comme autrefois on le trouvait agenouillé au pied de la statue de Notre- Dame, attentif au concert intérieur que les anges lui donnaient et ravi par l'éclat des visions dont l'honorait la bonté divine. En nous peignant dans cette attitude « celui qui dans ses extases en ce monde goûta par avancela paix céleste, » Dante a fixé et consacré les traits

(1) Colui, ch' abbelliva di Maria,

Corne del Sol la Stella mattutina.

Pàrad., xsant. XXXII, terc. 36.

sous lesquels le reconnaîtra la postérité. Il nous a légué une œuvre comparable, sinon supérieure, à l'immortel tableau de Fra Angelico, que la gravure a popularisé.

Et, en déposant cette auréole sur le front du saint abbé, le poète a du même coup glorifié son art. S'arrachant aux réalités vulgaires qui l'entouraient, il a cherché dans un monde invisible les types qu'il voulait proposer à l'admiration de ses contemporains. Et par un instinct du génie, qui ne trompe pas, il a su se mettre à la suite d'un saint pour atteindre l'idéal qu'il avait entrevu dans ses rêves. Que cela ne vous étonne pas. Messieurs. Pour tous lés grands artistes du moyen-âge, je dirais volontiers pour tout artiste qui a la religion du beau, l'idéal absolu c'est Dieu. En lui se trouvent toutes les Idées, comme dirait Platon, toutes les formes parfaites dont les beautés de la nature ne sont que l'image affaiblie et le pâle reflet. L'objet suprême de la contemplation de l'artiste est donc en définitive le même que celui de la contemplation du sage.

C'est ce qu'a senti. Messieurs, l'auteur de la Divine Comédie. Voilà pourquoi il s'est placé sous la conduite de saint Bernard pour achever son pèlerinage poétique. Aussi, quand je considère ces deux grands génies parvenus au sommet du Paradis et confondus dans une même adoration, je ne puis me défendre de croire que j'ai sous les yeux l'Art et la Religion, en personnes, se donnant la main, pour attirer à eux les nobles âmes de tous les temps et de tous les pays.

Ce spectacle a son intérêt. Messieurs. Il m'a paru digne d'occuper ce soir votre attention. Je ne m'excuse-

rai pas de vous avoir menés sur ces hauteurs. Il fait bon s'y reposer; l'air qu'on y respire est fortifiant. Ce n'est pas impunément qu'on fréquente l'école des grands maîtres. On y trouve à la fois charme et profit. Les questions d'art, de morale et de religion préoccupent aujourd'hui toutes les intelligences. Or, en ces matières, les principes que Dante et saint Bernard ont suivis, peuvent toujours tenir lieu de règles. Les règles du Beau et du Bien sont immuables. Messieurs. Et si vous étiez tentés d'en douter, je vous rappellerais, en finissant, le mot délicat et profond de Joubert : « Il faut craindre de se tromper en poésie, quand on ne pense pas comme -les poètes, et en religion, quand on ne pense pas comme les saints. >

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