‹ Le role social de la charitéChapitre 6 sur 6 · LES FORMES NOUVELLES DE LA CHARITÉ PRIVEE · texte numérisé non relu

LES FORMES NOUVELLES DE LA CHARITÉ PRIVEE

M. Georges Berry, dans l'Exposé des motifs de sa proposition de loi contre la mendicité, émet les réflexions suivantes dont nul, après avoir lu les pages qui précèdent, ne contestera le bien fondé :

« Combattons hardiment la mendicité dans notre pays, pour arrêter d'abord le développement de la criminalité et combattons-la aussi pour ne pas voir, oh ! comble des immoralités ! les plus indignes des paresseux profiter des aumônes qui devraient n’appartenir qu’aux vrais malheureux. Plus on réfléchit et plus on est convaincu qu’il y a là un détournement exercé au détriment des souffreteux, détournement qui doit être qualifié d’autant plus sévèrement qu’il atteint des bontés qui ne peuvent se défendre. Et certainement quand je dis qu’il y a là détournement, j’emploie bien le mot propre. Car le budget que chacun destine aux pauvres n’est pas élastique, c’est une somme fixe pour telle

catégorie d’individus ; si une autre catégorie s’en empare, je ne peux vraiment pas appeler l’acte commis autrement qu’un détournement.

« Certes, si le donateur faisait quelques efforts pour reconnaître le bon grain de l’ivraie, pour trouver celui qui a vraiment besoin, la tentative de détournement pourrait exister sans que ses effets aient à nous préoccuper. Mais hélas ! S sans regarder la main qui se tend vers lui, le bienfaiteur laisse tomber son aumône. Tant mieux pour celui qui se présente le premier; mais on peut être sûr que celui-tët n’est jamais véritablement malheureux, ou n’est malheuj reux que par sa faute. »

I flu V J J

Pourquoi la personne qui fait l’aumône ne : prendrait-elle pas souci des conséquences de son acte? C’est ici le cas de rappeler ce que nous disions en commençant : la charité est une vertu sociale ; celui qui l’accomplit a donc le devoir, pour l’accomplir pleinement et parfaitement, de ne point se contenter de se dépouiller; il doit tendre à un plus grand bien social ; et quelle force, quelle splendeur n’acquiert point cette conception de la charité, quand on pense à l’indigne escroquerie des faux pauvres, à l’impuissance avérée de l’Etat.

Les sociologues luttent avec énergie contre l’aumône dans la rue ; au récent congrès de patronage des libérés, qui se tenait à Liège en

août 1905, M. Adolphe L’Esprit, sous-chef de îa bureau à la préfecture de la Seine, proposait cl une active propagande par l’atfiche, tout comme la font les ligues antialcooliques et les ligues d contre la tuberculose. On inonderait les com- si mu nés de placards, — petits et grands, — comme c

ceux-ci : 1 1

« Plus de dons, plus de mendiants !

« Ne donnez jamais dans la rue!

« Pas de donneurs, pas de demandeurs ! a Affiliez-vous à une œuvre charitable I « Ne secourez qu’à domicile ! »

11 est désirable, en effet, que l'éducation du public se fasse et qu’on s’habitue à distinguer ces deux êtres si différents, le pauvre et le mendiant,

On m’objectera sans doute que le passant n’a pas toujours le temps ni les moyens de vérifier la situation matérielle et morale de celui qui le sollicite : un sou n’est pas la fortune et c’est un bien minime appoint au mal. C’est vrai pour chaque cas particulier; mais, quand on additionne tous les sous ainsi distribués à faux, on arrive à des millions dont il serait facile de faire un usage beaucoup plus profitable.

N’est-ce pas aussi concevoir une idée inexacte de la charit* que de diviser l’aumône de façon si menue, au lieu de la concentrer sur quelques

familles qui soient plus réellement notre prochain, proximns ?

Des œuvres se sont fondées, sous l’inspiration d’hommes de cœur, pour suppléer à l’impuissance individuelle et pour orienter les riches dans la voie, relativement nouvelle, de l’organisation de la charité.

« Pour que la charité privée remplisse la plénitude de son devoir social, dit très justement M. le comte d’Haussonville (1), la liberté ne suffit pas. L’écueil de la liberté, c'est le désordre. Il faut donc que la charité apprenne à se gouverner elle-même. Pour parler en termes moins ambitieux et plus pratiques, il faut que la charité privée, tout en conservant la spontanéité qui fait sa force, s’astreigne cependant à l’entente et à l’organisation. L’idée que la charité privée puisse être organisée est une idée tout à fait nouvelle en France et, sous ce rapport, nous nous sommes laissé devancer par l’étranger. Pour ne parler que de l’Angleterre et de l’Amérique, il existe depuis vingt-cinq ans (2), à Londres, une association qui a pris pour titre : Charity organization Society . Cette société se propose un double but : au point de vue théorique, propager des idées justes en matière de charité ; au point de vue pratique, ouvrir des enquêtes sur le compte des personnes qui s’adressent à la charité privée, et, lorsqu’elles

(1) Op. cit . , p. 456.

(2) M. d’Haussonville écrivait ce passage en 1895.

sont reconnues dignes d’intérêt, proposer en leur laveur les mesures nécessaires. Une société analogue existe à New -York, une autre à Philadelphie. Dans ces pays d’initiative individuelle et de liberté, on a compris qu’il n’était cependant pas possible de livrer la charité privée à elle-même, à ses fantaisies, à ses inexpériences, et que la condition de son action efficace était sa bonne organisation ».

La création, en France, de X Office central des institutions sociales et charitables , grâce à l’initiative de M. Lefébure, a répondu aux besoins des temps. Sans entrer dans le détail de son organisation, encore trop peu connue et trop peu répandue, qu’on me permette d’en signaler les avantages. Etes- vous affilié à l’œuvre ; vous recevez une provision de tickets, d’une dimension commode, aisément portatifs, que vous distribuez à domicile ou dans la rue à tous les mendiants qui vous importunent : « Le n°... (car votre nom n’est jamais prononcé, vous êtes toujours désigné par un numéro d’ordre) recommande à M. l’administrateur de l’Office central le porteur de ce bon ». Avec ce billet, le mendiant se rend au siège de l’Association ; une enquête immédiate est faite sur son compte (dont on garde le résultat, ce qui constitue un dossier de fiches d’une utilité très appréciable), et, suivant son mérite, un secours lui est remis, selon les instructions par vous données à l’avance d’une façon générale, sur les fonds destinés à la charité que vous avez versés à la caisse de

l’œuvre où un compte de votre avoir et de vos aumônes est rigoureusement dressé (1).

V Assistance par le travail correspond à un autre besoin de l’organisation sociale de la charité. Elle consiste à assurer au malheureux, par un bon d’entrée qui lui est donné au lieu d’une aumône en argent, l’admission pour un temps déterminé dans un asile où, moyennant un travail facile et peu fatigant, il recevra le logement, la nourriture et un léger salaire ; en outre, quelques heures de liberté chaque jour lui permettront de chercher une place et, par suite, de se relever définitivement.

Ces asiles peuvent abriter non seulement des hommes absolument valides, mais nombre d’infirmes qui exagèrent leur invalidité pour en tirer profit, trouvant plus commode de vivre à ne rien faire aux dépens de la chose publique et des âmes charitables. Il suffit de rappeler ici avec quelle étonnante habileté les associations fondées par Valentin Hauy, en faveur des aveugles, sont parvenues à éduquer ces déshérités de ia vie et à les mettre en mesure de gagner leur pain par le travail, pour qu’il ne soit pas possible d’affirmer qu’un bancal ou un manchot

(1) Il est bien évident que, en cas d’urgence reconnue «t pour un malheureux qui n'aurait pas déjà une fiche déplorable, l’œuvre prendrait les mesures nécessaires, avant l’enquête, pour qu'il ne meure pas de faim.

soient voués à une incapacité absolue de travail. Un peu de bon vouloir est nécessaire ici comme en toutes choses.

Les doctrinaires de Fanticléricalisme font, bien à tort, à l’Eglise catholique le reproche d’humilier le pauvre par l’aumône ; nulle part, il n’a été dit que l’Eglise exigeait que l’aumône fût faite sous la forme de pièces de monnaie. Ici, par son argent, — mais intelligemment employé, — le riche assure au pauvre du travail : il ennoblit ainsi la charité, il relève le miséreux et le rehausse à ses propres yeux, il a surtout la certitude de ne donner qu’à ceux qui le méritent : les mendiants professionnels, les paresseux, les pervertis s’enfuiront, découragés, de l’œuvre d’assistance par le travail ; seuls, les braves gens qui sont dans une infortune imméritée et qui ne pouvaient sortir de l’ornière malgré leur bonne volonté, recevront une aumône justement conquise. Aussi puis-je dire que ces formes d’œuvres s’adaptent merveilleusement à la mission sociale de la charité.

C’était l’idée de saint Vincent de Paul, qui a distancé de beaucoup nos sociologues modernes. Il recommandait avant tout « de multiplier de tout son pouvoir les occasions de fournir un travail libre et rémunérateur à l’indigent ». Rien n’est plus caractéristique que les règlements des associations de charité fondées par le bon M. Vincent. On y voit nettement indiqué le désir de lutter contre la mendicité, a La compagnie de la charité sera instituée, dit-il,

pour assister corporellement et spirituellement les pauvres de la ville et des villages dépendant d’icelle. Spirituellement, en leur faisant enseigner la doctrine et la piété chrétiennes, et corporellement en faisant gagner leur vie à ceux qui pourront travailler et donnant moyen de vivre aux autres. Accomplissant ainsi le commandement que Dieu nous fait au quinzième chapitre du Deutéronome de faire en sorte que nous n’ayons point de pauvres qui mendient parmi nous. » Une fois l’aide accordée aux pauvres dignes d’être secourus, il devait être interdit a aux pauvres de mendier sous peine de retrait d’aumônes, et aux habitants de rien leur donner» ; un asile devait être aussi ouvert pour les passants, où on leur donnerait à souper et à coucher, et, le lendemain matin, deux sous « avec ordre de continuer leur route ». Dans les villes, on créerait des ateliers où les enfants, les convalescents et même les hommes valides trouveraient du travail et gagneraient leur vie. C’est l’assistance par le travail, inventée plus de deux siècles avant nous (1).

L’Eglise enseigne d’ailleurs qu’il ne suffit pas de donner son argent ; il faut se donner soi-même, avec toutes ses forces, avec tout son cœur. 11 ne suffit pas de soulager un instant la pauvreté ;

(1) Euim. de Broglie, Saint Vincent de Paul, p. 66-67.

il faut travailler au relèvement matériel et moral de nos frères. Mandavit Deus unicuique de proximo suo. Chacun de nous a charge d’âmes et doit consacrer une partie de son temps et de son intelligence au développement des œuvres sociales.

Trop souvent le pauvre se décourage et cette désespérance amène chez lui une résignation telle, — un véritable fatalisme, — qu’il se laisse aller à vivre comme vient le jour, sans essayer de secouer le joug de la misère, sans éprouver le besoin de profiter des secours qui lui arrivent. Que de familles pauvres restent toujours dans la plus noire misère, malgré l’intervention du curé, du bureau de bienfaisance, de dames et de messieurs charitables, uniquement parce que le père et la mère ont pris l’habitude de la pauvreté. Ils se résignent à leur malheur comme à l’arrivée à échéance fixe des secours attendus : c’est le paupérisme, plus grave que la pauvreté, si redoutable surtout pour la société parce qu’il détruit toute énergie et tout ressort de réaction.

En leur inculquant la force d’âme, en les stimulant, en les aidant, en développant en ces malades du corps social le sens de l’initiative personnelle, on parviendra à les sortir de l’ornière, comme un chariot embourbé s’enlève sous l'effort du moment et reprend ensuite de lui-même tranquillement sa marche.

Les œuvres sociales où dominera cet esprit de charité pratique et d’intelligente bienfaisance,

sont- à développer grandement; tels sont, par exemple, les syndicats, les écoles ménagères, les institutions d’éducation postscolaires, les patronages, les caisses de prêt ouvrier et les caisses rurales, les caisses de chômage, les habitations ouvrières, les jardins ouvriers, etc., etc. Je signale aussi et principalement les mutualités de tous genres qui correspondent complètement aux principes que je viens de développer et qui, par leur inspiration, sont éminemment chrétiennes.

Les progrès de la vie moderne, le développement du machinisme et de la grande industrie, l’activité dévorante de la concurrence et du struggle for li/e , ont contribué pour une large part à l’accroissement du paupérisme, comme elles modifiaient profondément l’organisation de l’existence. C’est à la charité, — à la charité chrétienne notamment, — qu’est échu le rôle de panser les plaies de l’âpre lutte. Mais cette charité, pour être pleinement efficace, s’harmonisera avec les réalités extérieures : à un état de choses nouveau correspondront fatalement des formes nouvelles qui n’en resteront pas moins, sous une apparence différente, la belle et l’éternelle charité.

Page 1