‹ Le rôle social des universitésChapitre 1 sur 1 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Arbiand colin et C*% Éditeurs

RUE DE MÉZIERES, 5

^Uc ^6\^/\x

'^c^^étif, .^^^cJL

La question des Universités est posée en France, devant le Parlement et devant le pays. Elle ne peut pas ne pas être discutée et résolue.

Aurons-nous des Universités? Sera-t-il permis aux Facultés, aux Écoles, membres épars, de se joindre pour former des corps complets et vivants, qui auront une personnalité, une autonomie, et par suite une dignité? Car il ne s'agit pas de créer de toutes pièces, mais de laisser vivre. La loi ne peut donner la vie ; elle autorise et règle. On lui demande de dire un mot : Allez et tâchez de vivre I et les Universités qui auront assez de vitalité en elles, vivront et prospéreront. Elles auront chacune leur destinée, chacune leur caractère : la vie est naturellement multiple en ses formes.

Les Universités seront des personnes :

elles auront, d'abord, leur vie intime ; elles auront aussi, comme toute personne, leurs relations avec le monde extérieur, avec la société. Comment pourront-elles, comment devront-elles se comporter dans le monde ; quels seront leurs rapports avec le peuple entier, leurs devoirs vis-à-vis de lui ? Quel est en un mot le rôle social des Universités? C'est ce que Ton voudrait examiner ici. Les précédents, les traditions nous manquent :

en pareil cas, la plus sûre méthode est de regarder au dehors et de voir ce qui s'y est fait.

Il existe, près de nous, un pays très différent du nôtre ^ où tout sentiment est un mobile d'action, où toute cause est immédiatement suivie d'effet. L'homme n'y est

1. Cette étude, qui a paru dans la Revue Bleue y est le développement d'une conférence faite à l'Association des Élèves et anciens Élèves de l'École libre des Sciences Politiques. Les matériaux en ont été recueillis au cours d'uoe mission en Angleterre confiée à Fauteur par cette École.

pas double : s'il voit le bien, il va droit au but et cherche de toutes ses forces à l'atteindre ; ses sympathies sont efficaces, sa foi est agissante. Tous, même les hommes d'étude, y sont plus pressés d'agir que d'analyser leurs sentiments. Pour eux, écrire, parler, c'est encore agir. L'on peut, dans ce pays, sans exciter la défiance ou l'étonnement, être intellectuel et pratique. Ceux qui mettent leur vie d'accord avec leurs convictions, ceux qui ont un idéal et le poursuivent obstinément, ceux que nous appellerons les positifs, y sont en majorité. Les négatifs, ceux qui, enveloppant de formules prétentieuses le vide de leur personnalité, célèbrent les mystères du culte du moi^ ne font pas fortune chez ce peuple et ne sauraient, en l'amusant, trouver le moindre crédit.

C'est dans cet esprit que les toutes dernières générations en Angleterre ont abordé l'étude des questions sociales; il s'est trouvé parmi la jeunesse universitaire un certain nombre d'âmes ardentes, avides d'action, de jeunes enthousiastes qui, au sortir des paisibles collèges d'Oxford et de Cambridge,

se sont jetés dans la fournaise industrielle, et de leurs ambitions de jeunesse n'en ont conservé qu'une, celle de comprendre les classes ouvrières qu'ils aimaient déjà et de s'en faire comprendre et aimer. Ils apportaient, en signe de paix, la science, la culture intellectuelle, — ce qui manque le plus à ceux dont ils voulaient conquérir les sympathies.

Je sais que, chez nous, les étudiants, dans ces derniers temps surtout, ont regretté de n'apprendre que par les livres les rapports du capital et du travail, la condition des classes ouvrières, et d'ignorer presque complètement l'esprit qui les anime. En France, à Paris en particulier, Tétudiant, par sa vie, par ses habitudes, par suite d'une foule de conditions impérieuses, vit aussi complètement séparé de l'ouvrier, et hors de sa portée, qu'un Esquimau d'un Beauceron. L'étudiant chez nous, — et que l'on me permette d'appeler ainsi tous les hommes d'étude, — l'étudiant, parce qu'il comprend et pèse ses responsabilités sociales, parce qu'il a senti sa sympathie s'éveiller, parce qu'il est pris enfin du goût de l'action, parce

que nous ne pouvons tous être des Camille Douls ou des Crampel, et que d'ailleurs on trouve encore en France ample matière à découvertes et à dépense d'énergie, l'étudiant cherche, assez vainement jusqu'ici, à entrer en rapport avec les classes ouvrières.

Suivons nos frères anglais dans leurs efforts et leurs succès. Je ne propose pas aux étudiants de France de les copier : ce serait une erreur. Mais inspirons-nous de leur exemple. Ils ont réussi ; cherchons, non pas quel mécanisme ils ont inventé et mis en mouvement, mais quelles qualités ils ont déployées dans cette lutte victorieuse contre ce qui paraissait l'impossible, et ces qualités, faisons-les naître en nous et cultivons-les.

Les Universités et le peuple : qui donc aurait songé, en Angleterre, il y a vingt ans, à rapprocher ces deux termes? Cela aurait paru presque aussi chimérique qu'à nous de supprimer la distance entre Belleville et la Sorbonne. Et cependant l'impossible s'est réalisé.

Les vieilles Universités anglaises, Oxford et Cambridge, demeuraient isolées et se-

reines dans la paix de leurs campagnes et le silence de leurs cloîtres. Tandis que montait grandissant autour d'elles Timmense bruit industriel du pays de la houille et du fer, ces villes savantes restaient aussi impénétrables aux « barbares » du dehors, aussi inaccessibles aux profanes que Lhassa aux étrangers impies.

A Oxford, à Cambridge, les collèges, monuments des temps passés, merveilleusement conservés, étaient toujours des manières de séminaires laïques ; les étudiants continuaient d'y être soumis à une règle quasi monacale. Les coutumes et Vesprit archaïques avaient résisté au vent de révolution. Les felloîvs, agrégés, devaient avant d'obtenir ce titre envié faire vœu de célibat.

Pour la vie intellectuelle, on en était resté à Aristote et à Platon ; aucune place n'était faite même à la littérature nationale, à l'histoire moderne, aux sciences physiques et naturelles. Seules les mathématiques devaient à Euclide d'avoir trouvé grâce. Faraday, Tyndall, Darwin, Huxley, Spencer, tous les grands savants de l'Angleterre mo-

derne sont des selfmade men ;ils ne doivent rien aux vieilles Universités.

Une nouvelle cause d'isolement, c'est que la vie matérielle est très chère à Oxford et à Cambridge, partant la société très exclusive ; c'est presque un titre de noblesse que d'être ou d'avoir été un Oxfordman ou un Cambridgeman. Les étudiants formaient une élite très forte, très cohérente, mais, par cela môme, très égoïste et très fermée.

C'est pourtant de là qu'est parti un mouvement de sympathie qui a amené un rapprochement entre cette aristocratie de Fintelligence, de la naissance et de la fortune, et l'immense masse des travailleurs manuels. On l'a appelé le mouvement pour l'extension de l'Université {University Extension Movement),

L'Université retournait à sa vraie tradition : le fondateur de Clare Collège (Cambridge) ne disait-il pas, dans son acte de donation en 1341, qu'il voulait voir le nombre des gens d'étude augmenter « pour que la science, cette perle de grand prix, quand les étudiants l'auront trouvée et se la seront appropriée par l'instruction et l'étude dans

ladite Université, ne soit pas mise sous le boisseau, mais répandue au dehors, par delà rUniversité, et pour qu'elle puisse ainsi éclairer ceux qui marchent dans les sombres chemins de Tignorance » ? L'élite devait considérer le savoir comme un dépôt à elle confié, mais appartenant aussi à la foule.

Vers 1867, il existait dans plusieurs grandes villes d'Angleterre des associations de dames ayant pour but d'organiser des conférences. Les comités s'adressaient aux gradués des Universités. Ces conférences de l'après-midi, réservées aux dames, réussirent si bien, qu'on profita de la présence du jeune maître dans la ville pour lui demander de refaire le soir sa leçon pour les ouvriers et toutes les personnes en général qui sont occupées l'après-midi.

Le succès des conférences du soir dépassa toutes les espérances, et il devint difficile de trouver des conférenciers en nombre suffisant.

Mais le grand défaut de ces conférences était de rester isolées ; le conférencier ne venant qu'une fois, il ne s'établissait pas de

lien durable entre lui et son auditoire :

autant jeter une pierre tous les cent ans dans un abîme pour le combler.

M. Stuart, de Cambridge, qui fut depuis professeur de mécanique, était alors un ieune felloiv de Trinity Collège. Il fut appelé à faire des cours à Leeds, Liverpool, Manchester, Sheffîeld. Écossais ardent, enthousiaste pour la cause de l'éducation populaire, il sentit vivement la nécessité de coordonner les efforts dispersés. Partout où il allait, il constatait les mêmes besoins :

trois classes de la société anglaise souffraient de n'avoir pas jusque-là participé à la haute culture ; Tune formée de dames et de personnes de loisir ; une autre de gens appartenant aux classes moyennes, occupés tout le jour par leur profession ; enfin la troisième, comprenant les classes ouvrières.

L'Université devait aller à ceux qui ne pouvaient aller à TUniversité.

Au cours de ses nombreuses expériences, le professeur Stuart fixa successivement les principaux traits qui caractérisent encore aujourd'hui l'œuvre de V Extension : i^ les cours par série sur un même sujet substi-

tués aux conférences isolées; l'étude approfondie d'une matière remplaçant la dissertation superficielle sans préparation ni suite ; 2° le Syllabus^ sommaire imprimé de toutes les leçons sur un même sujet, que le missionnaire distribue à ses auditeurs, et qui, destiné d'abord à leur montrer comment on prend des notes et Ton résume, est devenu une sorte de petit manuel très savant, très complet, condensant tout Tessentiel, indiquant les sources, les ouvrages indispensables à consulter, donnant des conseils sur les travaux préparatoires, sur les études originales à entreprendre, indiquant les points obscurs à éclaircir par Teffort personnel, énumérant des sujets d'essais; le Syllabus est devenu le guide de l'étudiant quand il se retrouve abandonné à ses seules forces ; 3** les exercices écrits remis chaque semaine par les auditeurs de bonne volonté, et destinés à suppléer à l'interrogation publique ; 4° la classe, par opposition au cours, et qui doit le suivre, le cours étant tout d'exposition et dogmatique ; la classe étant consacrée au contraire à discuter les textes, à provo-

quer les questions ou les objections et à y répondre.

En 1871, M. Stuart s'adresse au Sénat de l'Université de Cambridge et lui demande de donner au mouvement qu'il avait constaté dans le pays une consécration officielle, de concentrer ces forces éparses, en un mot de tracer un plan qui pût s'adapter à toutes les demandes, suffire à toutes les nécessités. L'Université devait se tenir prête à répondre aux appels qui lui seraient adressés, à envoyer des missionnaires dans tous les centres qui se formeraient et qui accepteraient les conditions posées par elle.

A peine la proposition de M. Stuart estelle connue, que de tous les points de TAngle terre arrivent des pétitions pour l'appuyer. L'Université charge un comité d'examiner la question, avec pouvoir d'établir des cours pour une période de deux ans à titre d'essai, et de nommer des examinateurs qui donneront une sanction aux travaux des élèves. L'expérience fut heureuse. Le comité devint permanent, et le Sénat l'autorisa à organiser des cours partout où il existerait des comités locaux qui

feraient appel à TUniversité en garantissant les fonds nécessaires ; car il n'était jamais entré dans l'esprit de personne que ces cours dussent être faits gratuitement par les missionnaires de TUniversité. Les comités locaux entendaient bien les indemniser pour leur déplacement et les payer de leurs peines. 11 s'agissait donc de régler une fois pour toutes la question fmancière. On adopta le plan de M. Stuart : séries de cours sur un même sujet, Sijtlabus, classe, devoirs écrits chaque semaine.

Les cours commencèrent à l'automne de 1873. Nottingham, Derby et Leicester s'entendirent pour organiser, à frais communs, un ensemble de cours sur trois sujets différents : littérature anglaise, science physique, économie politique. Ces cours furent professés par trois agrégés de Trinity Collège, Cambridge. Au mois de janvier suivant, un autre cycle fut constitué dans la partie ouest du comté d'York (West Riding), et des cours, dont les sujets étaient l'économie politique, l'histoire d'Angleterre et la géographie physique, furent faits à Leeds, Bradford, Halifax et Keighley. Puis Liver-

pool, Sheffîeld, le sud du pays de Galles, Touest de TAngleterre, furent gagnés à la cause ; enfin, de tous les points du pays, on demanda des missionnaires.

Partout les étudiants accouraient. Eludiants est bien le mot : car partout, dans toutes les classes, s'était manifesté le goût sérieux, persévérant, pour la haute culture.

Ce n'était pas un amusement, une distraction passagère que Ton avait demandé aux Universités, mais bien d'étendre à tous le bienfait de la science ; on les adjurait de redevenir universelles et, selon la naïve expression du fondateur de Clare Collège, de ne plus « mettre la perle sous le boisseau ».

Oxford, à son tour, était entré en scène.

En 1877, Oxford commence à rivaliser avec Cambridge; mais, pendant huit ans, ce fut une lutte opiniâtre et coupée de succès divers contre de terribles difficultés.

La moins facile à vaincre était la difficulté pécuniaire : comment trouver dans un centre ouvrier la somme nécessaire pour couvrir les frais d'une série de douze conférences, et cela plusieurs années de suite?

Oxford, frappé de cet inconvénient, tenta, en 1885, une expérience hardie en instituant des séries de six conférences seulement. Ce ne fut pas sans hésiter, sans se représenter que ce « mouvement pour l'extension de rUniversité » n'avait de raison d'être que s'il continuait à défendre les intérêts de la haute culture et s'il se gardait du danger de n'être plus qu'un pourvoyeur de distractions populaires. Réduire les cours sur un même sujet à six, c'était peut-être rompre l'équilibre de tout le système et modifier le caractère élevé de l'entreprise.

Il n'en fut rien : V Extension garda le sérieux et la sincérité; elle vécut, elle prospéra.

Pour mener, à bien une pareille entreprise, l'action énergique et persévérante de quelques hommes est indispensable, et elle est décisive. 11 est clair que, dans toute démocratie moderne, l'influence pour le bien, pour le mieux, appartient de plus en plus aux individus, ne fussent-ils que cinquante, ne fussent-ils même que vingt, qui, dans un dessein honnête et désintéressé, consacrent résolument leurs forces à la

chose publique. Une poignée d'hommes déterminés et un but défini, c'est tout ce qu'il faut pour réussir dans un pays libre.

Le succès de V Extension en est une preuve :

rien ne saurait donner une idée de l'activité dépensée par les deux secrétaires organisateurs de YExlension pour Oxford et pour Cambridge. Puissance de travail, esprit d'invention, délicatesse de touche, fermeté de main, énergie et abnégation de tous les instants : telles sont les qualités qu'ils doivent posséder et qu'on a trouvées en eux.

L'un est M. Michael E. Sadler, pour Oxford ; l'autre M. R. D. Roberts, qui remplit les fonctions de secrétaire pour Cambridge et pour Londres à la fois *.

Dès l'année 1877, un comité formé de

1. Je saisis avec empressement cette occasion de remercier ici MM. Roberts et Sadler qui m'ont fourni sur Thistoire du mouvement, avec infiniment de complaisance, une foule de documents et d'indications. Je leur dois aussi beaucoup de renseignements puisés dans Texcelient petit volume que chacun d'eux a publié. Cf. Universily Extension : has it a future? by H.-J. Mackinder and Michael E. Sadler. London and Oxford, 4890. Ce livre en est à sa troisième édition. — Eighteen Years of Univer^ sity Extension, by R. D. Roberts. Cambridge, 1891

gradués de rUniversi té de Londres et des Universités d'Oxford et de Cambridge, résidant à Londres, s'est constitué dans la capitale pour lancer des missionnaires sur ce terrain, vierge encore. Le succès, modeste au début, a sans cesse été croissant, et la victoire est aujourd'hui définitivement gagnée. Le comité londonnien est parvenu à créer des centres très actifs, très vivants, dans les faubourgs et les quartiers populaires. 11 a dû faire des concessions : en 1887, il a institué des séries de trois conférences, qu'il a appelées « conférences populaires »

et qui, dans des milieux mal préparés, doivent ouvrir les voies à Tœuvre plus délicate, plus compliquée de V Extension,

Le comité de Londres s'est réservé naturellement rimmense domaine de la métropole avec les districts environnants. Oxford et Cambridge se sont partagé les provinces anglaises. Oxford a pris l'Ouest, Cambridge TEst.

Voici quelques chiffres qui donnent une idée très nette de l'étendue et de la popularité de ce mouvement :

En 1873, année des débuts, Cambridge

envoyait des missionnaires dans dix centres qui réunissaient 3,200 étudiants; en 1889-1890, il y avait, relevant de Cambridge, 85 centres, 125 séries de cours et 11,595 étudiants, dont 2,358 avaient remis des devoirs chaque semaine et dont 1,732 passèrent Texamen à la fin du cours.

Pour Oxford, les chiffres sont :

En 1889-1890, 109 centres, 148 séries de cours, 17,904 étudiants, 927 certificats accordés après examen.

Pour Londres :

En 1890, 130 séries de cours, 12,923 étudiants, 1,972 devoirs remis chaque semaine (moyenne), 1,350 certificats accordés après examen.

Et si Ton y ajoute les 1,040 étudiants des cours de Y Extension faits par les mission* naires de Victoria University (Manchester), on arrive au total de 42,312 étudiants de V Extension, De 1885 à 1890, le nombre des étudiants à doublé.

Pour atteindre ce résultat considérable ^ les sommes dépensées ont été relativement peu élevées : on les évalue, pour Tannée 1889-1890, à 19,100 livrés sterling, soit

moins de 500,000 francs, qui ont été payées en grande partie, shilling à shilling, par les étudiants, la moyenne étant de 10 shilling par tête.

42,000 personnes, appartenant à toutes les classes de la société et surtout aux classes populaires, ont eu, grâce aux missionnaires des Universités, accès à la haute culture, alors qu'il y a vingt ans elles n'auraient même osé rêver de recevoir un jour un pareil bienfait.

Les sujets enseignés sont extrêmement variés. Pendant Tannée 1890, les missionnaires d'Oxford ont donné 90 séries de cours sur des sujets historiques, 64 sur les sciences naturelles (chimie, physique, physiologie animale et végétale, géologie, etc.), 33 sur des questions de littérature et d'art, 5 d'économie politique.

Et si l'on veut connaître entre cent autres quelques-uns des sujets traités : le siècle de Périclès (à Sheffîeld, en plein centre manufacturier) ; l'histoire de Florence (à Oldham, devant un auditoire de 600 ouvriers tisseurs et fîleurs de coton) ; la tragédie grecque (à Newcastle, au centre d'un bassin houiller);

les peintres anglais ; comment s'est formée l'Europe moderne ; histoire d'Irlande ; Chauceret Spenser: la Révolution française; la prose au xix* siècle ; Shakespeare ; la Divine comédie de Danle: Hérédité et Évolution.

Le Syllabus^ remis par chaque missionnaire à chacun de ses auditeurs, porte en bonne place la note suivante : « A la fin de chaque cours, le professeur tiendra une classe^ pendant laquelle il développera certains points qu'il n'aura pu traiter à loisir dans son cours... Il se félicitera si, pendant la classe, les étudiants lui posent des questions sur tous les points difficiles qu'ils ont rencontrés dans son cours. — Comme l'un des objets principaux de l'enseignement de VJExtension est de servir de guide pour la lecture des meilleurs livres et de suggérer une méthode pour l'étude personnelle, les étudiants sont priés de vouloir bien consulter le professeur sur les livres relatifs à son sujet. — On espère que les étudiants, à moins de cas de force majeure, resteront pour la classe et remettront des essais chaque semaine. Seront seuls admis à passer l'examen à la fin de la série des cours les

étudiants qui auront au moins assisté aux deux tiers des leçons et des classes et qui auront remis autant d'essais. »

En 1890 les Universités d'Oxford et de Cambridge employaient chacune 24 missionnaires, et Londres, 30.

Les missionnaires sont de deux sortes ; les uns sont des hommes dont la réputation est déjà faite, qui pourraient occuper ailleurs des situations enviées, mais qui préfèrent cette vie agitée, ardente, épuisante, pleine toutefois d'intimes satisfactions. D'autres sont de tout jeunes gens qui viennent de passer leurs examens et qui, pour se former à l'enseignement, à la vie publique, ou, par simple dévouement, se consacrent à cette noble cause.

La vie du missionnaire est extraordinairement active. Il fait des cours cinq soirs et trois ou quatre après-midi par semaine.

Chaque cours représente une préparation de deux heures ; de plus, environ deux cents essais d'étudiants à corriger par semaine.

Cela dure douze semaines au printemps et douze semaines en hiver. Outre le travail,

il y a les longs voyages en chemin de fer (il n'est pas inutile de faire remarquer en passant que l'œuvre des missions universitaires n'a pu prendre ce merveilleux essor dans les dernières années que grâce aux facilités nouvelles qu'offrent les lignes de chemins de fer et les trains rapides sur toute la surface du pays). Plus d'un missionnaire a fait 10,000 milles en une seule session. Mais quelles compensations en revanche! l'accueil enthousiaste, la chaude hospitalité partout, la connaissance de tous les aspects du pays, de la vie sociale, des traits divers du peuple anglais. Puis» de longues vacances pour se refaire, pour préparer de nouveaux sujets, travailler, produire même des œuvres originales. Comme les missionnaires des Universités sont fort en vue, on leur offre souvent de belles situations qui leur apporteraient le repos avec le profit. L'un d'eux quiestclergyman, refusait une place de 30,000 francs dans l'Église. Or, le plus qu'ait jamais gagné un missionnaire, c'est 12,000 ou 15,000 francs.

Encore faut-il pour en arriver là un tempérament de fer et un talent peu commun.

Désirant consacrer solennellement Tinstitution de V Extension, FUniversité de Cambridge décidait, il y a deux ans, d'accorder {'affiliation aux centres qui organisent un ensemble systématique de cours de sciences et de littérature espacés sur une période de quatre ans : il en résulte que les étudiants qui, dans ces centres, auront suivi les cours pendant trois années consécutives et passé les examens à la suite de ces cours, seront admis à FUniversité même et pourront y briguer le degré de bachelier es arts au bout de deux années de résidence au lieu de trois; c'est donc un an de résidence à l'Université sur trois qu'on leur remet. En fait, très peu d'étudiants de YËxtension quitteront leur profession pour commencer une nouvelle vie; mais cette décision venant d'un corps aussi conservateur que la vieille Université de Cambridge et s'adressant à la grande masse du peuple cliente de V Extension avait une signification très haute sinon une portée pratique très vaste.

« L'éducation universitaire était mise par là même, dit un auteur, à la portée du pays tout entier. »

Enfin Oxford a complété l'œuvre en créant une bibliothèque circulante et des réunions d'été pour les étudiants de VFxtension à Oxford même.

Depuis trois ans, Oxford réunit chaque année, pendant les vacances d'été, environ un millier d'étudiants de VExtendon. Fermiers, petits bourgeois, filles de clergymen, instituteurs, artisans et mineurs, ils viennent, pour deux semaines, se donner l'illusion de cette vie intellectuelle, intense et douce, dans les cloîtres paisibles des vieux collèges; ils veulent sanctifier leurs efforts par un pèlerinage à la source sacrée. Pendant ces réunions d'été à Oxford, on leur fait des cours très généraux, comme s'ils devaient plus que jamais oublier les intérêts éphémères pour la science immiortelle durant ce trop court séjour au sanctuaire; — puis on leur montre les collèges, leurs beautés, leurs trésors, les collections, les bibliothèques; ils s'en retournent réconfortés. Beaucoup sont de simples ouvriers qui n'ont pu venir en quittant leur ouvrage que grâce à une bourse de voyage péniblement conquise.

2i LE ROLE SOCIAL

Cambridge invite aussi, mais non la ^

foule, quelques élus seulement, non pour 1

les ravir, mais pour les pousser, pour leur faire passer dans les laboratoires, dans les bibliothèques quelques semaines entièrement consacrées au culte désintéressé de la science.

Tels sonf les traits principaux de l'organisation.

Voyons maintenant comment elle fonctionne.

Pour les centres ouvriers, Thistoire du mouvement dans le Northumberland est tout à fait caractéristique. Dans Taulomne de 1879, un cours d'économie politique fut organisé dans quatre villes du bassin de la Tyne (Newcastle, Sunderland, North Shields.

South Shields). Des auditoires très mêlés assistaient à ces cours; il s'y trouvait des mineurs. A la fin il y eut un examen : la première place fut prise par un ouvrier mineur, la seconde par la fille d'un riche industriel, membre du Parlement. Les mineurs qui avaient suivi le cours, ayant à leur tête le lauréat, commencèrent avec en-

thousiasme une campagne dans le bassin houiller pour faire instituer des conférences analogues. On tint des meetings; on forma un comité. Et Tété suivant, cinq villages du bassin eurent leurs cours populaires que vinrent suivre 1300 mineurs. Les billets coûtaient pour 12 leçons 1 shilling pièce, c'est-à-dire 1 penny par leçon. Les fonds nécessaires étaient complétés par les propriétaires des houillères, par des sociétés coopératives locales, par de simples particuliers. Le mouvement une fois lancé ne s'arrêta plus qu'en 1887, année de grève.

Les sujets traités étaient, avec l'économie politique, l'histoire d'Angleterre, la géologie, la chimie, la physiologie, la géographie physique et la littérature anglaise.

Les résultats furent surprenants: un mineur n'ayant jamais fréquenté l'école, et descendu dans la mine encore tout enfant, parvint à acquérir une véritable compétence sur certains points de l'histoire littéraire. Deux autres ouvriers devinrent très érudits sur la géologie locale : tous deux ont recueilli et classé des collections de fossiles provenant des mines. Un autre a préparé

toute une série de coupes histologiques qui feraient honneur à un naturaliste de métier.

Le sérieux, Tardeur avec lesquels ces hommes écoutent et profitent, la précision directe de leur langage sont admirables.

Un missionnaire de l'Université, après son cours, causait dans un groupe de mineurs :

on en vint à parler de V Histoire des sciences inductives de Whewell. L'un des mineurs se prit à dire : « Ahl voilà un livre que depuis longtemps je désire voir. Stuart Mill l'attaque sur un point; mais, autant que je puis juger, Mill a tort. « Qui s'en irait discuter à Anzin ou à Decazeville, entre mineurs, la classification des sciences d'Auguste Comte ou le Discours de la méthode?

Un mineur du Northumberland écrivait à un journal local, en 1883, à propos des missions universitaires :

« Je connais plusieurs personnes qui font 6 milles (plus de huit kilomètres) pour se rendre aux cours de VExiension, Bien mieux, il y en a qui font jusqu'à 10 milles pour suivre le cours en ce moment. »

Un des missionnaires d'Oxford me disait qu'il a en plusieurs endroits des auditoires

de 600 personnes, tous ouvriers. On lui remet 40 ou 50 essais chaque fois. « L'orthographe, ajoutait-il, n'en est pas très correcte ; mais ils sont pleins de vues originales. » Après le cours, pendant la classe, ses auditeurs lui posent mille questions curieuses. Leur soif de s'instruire est inextinguible. Et il lui est arrivé, pour éviter d'être retenu là toute la nuit, après plusieurs heures passées à répondre aux questions, aux objections sans nombre, d'être obligé de faire éteindre le gaz.

Après les centres purement ouvriers, si nous voulons l'histoire d'un centre mixte :

comment Buckingham, petite ville de 3,400 habitants, dans une région purement agricole, est-elle devenue un centre d'extension et fournit-elle un auditoire assidu de 140 étudiants?

En 1888, à une réunion de la Debating Society locale, le principal du collège lança ridée de créer dans la ville un centre d'extension : cette proposition fut froidement accueillie. On objecta que la ville était trop peu peuplée et que les gens du cru ne lisaient guère que leurs journaux. Un an plus

tard ridée fut reprise; on cita Texemple des succès remportés dans le nord de TAngleterre. Une grande assemblée fut convoquée à rUôtel de Ville, à la suite de laquelle un comité fut formé avec le maire comme président. La ville fut travaillée par de chauds partisans de Tidée ; en janvier 1889, on demanda à Oxford un missionnaire qui ferait six leçons sur un sujet historique.

Chaque leçon revient à 6 livres sterling (150 francs) ; pour avoir une série de six leçons, il fallait garantir un capital de 36 livres (900 francs). Plusieurs personnes de la ville s'engageaient à combler le déOcit si l'opération se soldait en perle. La campagne recommença pour placer les billets à 5 shillings, donnant droit aux six leçons.

Des personnes généreuses prirent plusieurs billets qu'elles cédèrent ensuite pour 3 shillings 6 pence. Tous les frais furent ainsi couverts.

Au mois de mai 1890, je me rendis à Buckingham pour assister au cours du missionnaire d'Oxford. Je reproduis ici mes notes de voyage :

A huit heures et demie du soir on se

réunit dans une grande salle de THÔtel de Ville. Cent cinquante auditeurs environ.

Point d'ouvriers de fabrique, mais quelques artisans; — petite bourgeoisie provinciale, gens aisés en apparence, mais modestes ; — les deux tiers de femmes, beaucoup de jeunes filles; des hommes faits, des jeunes gens; tous les clergymen des environs, des petits boutiquiers, des clercs d'hommes de loi, des instituteurs primaires. Un certain nombre d'auditeurs sont venus de 10 à 12 milles à la ronde et s'en retourneront à dix heures du soir sur les routes.

Le professeur est le révérend Hudson Shaw, lun des plus brillants et des plus populaires de Tétat-major d'Oxford. C'est un homme de trente-cinq ans, à moustache blonde, sans rien de « révérend », plein de santé, « d'esprits animaux », comme ils disent, figure ronde et haute en couleur de l'Anglais énergique et bien nourri. Il porte la courte robe universitaire. Il se tient sur une petite estrade, debout devant un pupitre de voyage eu métal, la main droite appuyée sur une chaise*

Il lit sarleçon, fort bien d'ailleurs, sur un

30 LR ROLE SOCIAL

cahier manuscrit. Son sujet : les Anglais caractéristiques : Sir Thomas More — Sir Walter Relegh — lord Strafford — Samuel Johnson — William Wilberforce — Charles Kingsley.

Il est à sa troisième leçon ; il retrace la carrière de lord Strafford. Il veut, dit-il, rendre justice à un homme d'État dont la vie n'a pas rencontré un historien.

L'auditoire, — du moins la partie la plus jeune de l'auditoire, — cherche dans la leçon des allusions à la politique présente et saisit les occasions de manifester ses sentiments. Le conférencier ne se prête cependant pas à ces mouvements. Il reste historien. Mais il y a deux camps dans la salle : les fervents royalistes et les chauds parlementaires.

L'assistance prend un intérêt presque actuel à cet exposé de la politique du XVII® siècle. Les rapports de l'Église et de l'État, la question d'Irlande étaient déjà alors des questions brûlantes.

Une moitié des assistants prend des notes sur la page blanche du Syllabus ou sur de petits cahiers.

La conférence achevée, — au bout de trois quarts d*heure environ ou d*une heure,

— M. Shaw descend de son estrade, se place devant une table chargée de livres; il développe et défend certains points de sa leçon où il a pris parti contre tel ou tel auteur. Maintenant il parle d'abondance, il déploie ses qualités d'orateur et de dialecticien. Il parle simplement, avec « génialité » K

Puis il donne des indications sur les livres à lire. Enfin, il se met à la disposition de ses auditeurs pour répondre aux questions qu'il les invite à lui poser. Il discute avec un véritable esprit scientifique les sources, les points douteux, les objections.

Cette deuxième partie du cours fait visiblement plus d'impression que la première sur l'auditoire. Personne n'a quitté la salie ;

— tous sont toujours là, attentifs.

1. M. Shaw me dit qu'il préférerait ne pas lire, mais parler ses conférences. II a été amené par l'expérience à abandonner sou système favori : <f A parler on perd son temps^ on emploie trop de mois. En une heure de lecture, on en dit deux fois autant qu'en une heure de causerie. »

Après la première leçon, M. Shaw avait reçu cinq compositions; à la troisième, il en reçoit dix. Il reprend le train le lendemain matin, et va faire, le soir même, une leçon à Brighton.

Il faudrait maintenant examiner les résultats sociaux et moraux de cette œuvre de sympathie et de foi.

D'abord les résultats directs, -en quelque sorte, que la statistique enregistre et que Tœil constate : de 1870 à 1880, le mouvement en faveur de V Extension de l'éducation universitaire aux classes laborieuses et aux milieux industriels a été si intense en plusieurs points que des séries de cours espacés faits par des missionnaires n'ont plus suffi. On a voulu créer des institutions permanentes, de véritables succursales des universités mères, des collèges d'enseignement supérieur : c'est ainsi qu'ont été fondés, grâce à l'initiative des localités et presque entièrement à leurs frais, les collèges d'enseignement supérieur de Nottingham, de

Sheffield, de Cardiff, de Newcastle, — sans parler de Manchester, qui a une Université; de Birmingham, qui a Mason Collège; de Liverpool et d'autres encore.

J'ai déjà cité les chiffres représentant le nombre des étudiants assistant dans tout le pays aux cours de V Extension, Il faut ajouter que le nombre des étudiants qui, à la fin de chaque série de cours, passent des examens sur les matières enseignées, a été en augmentant, et que 95 pour JOO de ceux qui se présentent sont reçus (en 1890, 1,732 dans les centres relevant de Cambridge, 1,350 dans les centres relevant de Londres, 927 dans les centres relevant d'Oxford).

Cela prouve assurément que ces cours ne sont pas pris, par le public qui les suit, comme une distraction, mais au sérieux, et que tous ceux qui ont de l'énergie et quelque loisir saisissent l'occasion de participer, dans la mesure de leurs moyens, à la haute culture universitaire.

Ces examens de V Extension sont conduits par des maîtres des universités, ceux-là mêmes qui font passer les examens pour les grades universitaires. Tous s'accordent à

dire, dans le dernier rapport publié par l'Université d^Oxford en novembre 1891, que toutes les compositions examinées seraient dignes de bons étudiants d'Oxford, et que plusieurs pourraient être attribuées à des étudiants qui veulent passer leur examen de maître es arts with honour. Il en est même qui vaudraient à leurs auteurs le titre de fellow (agrégé).

Le mouvement a soulevé dans les classes ouvrières un enthousiasme dont maintes preuves garantissent la sincérité. Dans plus d'un centre industriel, les Trade Unions^ les sociétés coopératives, toutes les associations ouvrières ont souscrit pour aider les membres du comité local de Y Extension à compléter les fonds requis pour l'organisation d'un ou de plusieurs cours.

En mainte occasion, le sentiment de la solidarité, créé ou réchauffé ^^vV Extension^ s'est manifesté d'une manière curieuse et touchante. Tantôt ce sont des étudiants qui s'entr'aident, marchant ensemble à tâtons d'abord, puis s'éclairant peu à peu les uns les autres et se préparant ainsi, après le labeur du jour, par un travail acharné de

DES UNIVERSITES 3*j

leurs pauvres cerveaux rouilles, à recevoir dignement les leçons du gradué d'Oxford.

Il s'est formé, dans plusieurs centres, des associations d'étudiants qui se réunissent entre les leçons de chaque semaine pour s'entraîner mutuellement; il y a même des villages où la population studieuse, incapable de faire les fonds d'un cours, s'assemble pour recueillir le reflet des leçons professées dans la ville la plus voisine.

Le petit village de Backworth, d'un comté du Nord, est un village minier. Quarante ouvriers s'entendent, choisissent un chef.

Ils commencent par s'assembler dans le coin d'une taverne. Dans la même salle, on cause, on joue au billard, on boit, on lit les journaux : en dépit de toute leur bonne volonté, il leur faut abandonner l'entreprise.

Deux ans plus tard, ils la reprennent, go procurent une salle assez spacieuse et tranquille. Ils lisent d'abord à tour de rôle des essais composés selon la fantaisie de cliacun. Puis ils décident d'étudier à fond tous le même sujet; ils choisissent la géodésie, ils écrivent au professeur Stuart pour lui demander de leur tracer un plan d'études et

de leur recommander de bon auteurs. Ils se prêtent mutuellement leurs livres, font des levés sur le terrain, travaillent au logis, puis apportent à la réunion de chaque semaine le résultat de leurs études. Après six mois d'efforts, ils prient le professeur Stuart de les examiner. Les résultats sont très satisfaisants.

L'un de ces mineurs-étudiants, décrivant le travail en commun, dit : « L'un de nous lit un chapitre de Fauteur à étudier, l'explique de son mieux, puis la discussion commence; si on ne se met pas d'accord sur le sens, on relit le chapitre ; la discussion recommence et parfois s'égare; alors les figures se rembrunissent à la pensée que la réunion va finir avant que la lumière se soit faite. Chacun tente un effort désespéré pour vaincre la difficulté. Soudain, voilà que les yeux de l'un des étudiants se mettent à étinceler; son visage s'éclaircit. La lumière s'est faite en lui. Il se lève et explique le point obscur. Il s'en trouve un ou plusieurs autres qui saisissent alors; et peu à peu la difficulté est levée. Si, malgré tout, il en reste un qui ne parvient pas à comprendre.

tous se mettent après lui, cherchent à faire pénétrer la vérité dans son cerveau. Enûn, il a compris : on lui demande alors de reprendre l'explication pour tous. Et cette pénible et dernière conversion donne plus d'allégresse que toutes les autres. »

Un an se passe; la grève générale des mineurs survient qui dérange tout. Mais, en 1888, M. R. G. Moulton, un missionnaire de Cambridge, fait des cours dans le district de Newcastle sur « la Comédie antique ». L'association des mineurs-étudiants de Backworth se prend à étudier le Syllabus de M. Moulton dont il leur a envoyé vingt exemplaires avec deux exemplaires d'une traduction d'Aristophane et des notes manuscrites sur son propre cours.

Si âpres qu'ils soient à la besogne, ils rencontrent naturellement de grosses difficultés; ils s'aperçoivent qu'ils manquent un peu de préparation. Sept d'entre eux cependant remettent à M. Moulton des compositions à la fin de l'été.

L'hiver suivant, M. Moulton, qui faisait dans le bassin de la Tyne des cours sur la littérature anglaise, se rend à Backworth

38 LE ROLK SOCIAL

et donne deux ou trois leçons à l'associalion des mineurs. Après quoi, ceux-ci, aidés du Syllahus de M. Moulton, abordent tout seuls « Shakespeare considéré comme artiste dramatique » ; ils se réunissent chaque semaine pour lire les pièces. Quelques mois plus tard, dans le rapport sur leurs travaux qu'ils adressèrent à TUniversité de Cambridge, ils disaient : « Ce sujet est encore plus intéressant que la comédie grecque, car il est plus près de nous et plus facile à comprendre. La reconnaissance que les étudiants portent à M. Moulton est trop vive pour se pouvoir exprimer. »

Ils se mirent ensuite à Thistoire naturelle; ils étudièrent la botanique, se firent prêter par Tassociation des étudiants ouvriers de la Tyne, plus puissante et plus riche que la leur, des microscopes, des ouvrages classiques sur le sujet, un matériel de botaniste . Enfin , cinq d'entre eux passèrent, à la fin de Tannée, Texamen de Y Extension avec de bonnes notes.

La saison suivante, un missionnaire de Cambridge faisait un cours de chimie dans une ville voisine, à Cromlington. Deux mi-

neurs-étudian ts de Backworth se dévouèrent.

Tous les soirs où les cours avaient lieu, ils faisaient à pied, leur journée de travail finie, les sept à huit kilomètres qui séparent leur village de cette petite ville, pour y suivre les cours ; ils revenaient de même dans la nuit; puis le lendemain soir, devant leurs camarades d'étude réunis, en s'aidant des notes prises et du Syllabus distritribué par le professeur, ils refaisaient chaque leçon de leur mieux. Ainsi les mineurs de Backworth, se préparant euxmêmes, arrivèrent à la fin du terme prêts pour Texamen; ils prièrent le professeur de les éprouver; et celui-ci, après Tépreuve, déclara, dans son rapport, qu'ils auraient satisfait à ce que TUniversité réclame de S3S étudiants eux-mêmes.

Vers la fin de 1883, l'œuvre de V Extension dans le Northumberland traversait une crise ; les sommes que les étudiants mineurs pouvaient prélever sur leurs salaires ne suffisaient pas à couvrir les frais de Tœuvre. Il fallait trouver d'autres ressources. Ils eurent l'idée de s'adresser à leur Trade Union; ils lui demandèrent de con-

sacrer une partie de ses fonds à subventionner les cours de VExlension. Mais comme les statuts de la Trade Union s'y opposaient, les membres du comité de VExlension n'eurent d'autre ressource que de se mettre en campagne pour obtenir une revision des statuts. Dans l'appel que les étudiants mineurs adressèrent à leurs camarades de la Trade Union, ils disaient : « Voulez-vous nous aider à combler le fossé intellectuel qui sépare les classes de la société et à repousser l'accusation d'ignorance que l'on élève contre la classe des travailleurs?...

Nous vous demandons de rendre possible la culture de ces facultés morales et intellectuelles qui élèvent l'homme au-dessus de la brute et qui seules permettent à l'homme de jouir pleinement de la vie. Les œuvres de nos grands poètes, de nos peintres, de nos sculpteurs, restent le monopole de ceux qui sont assez riches pour se payer une éducation supérieure... La plus grande bataille nous reste à livrer, c'est la bataille contre les ténèbres de l'ignorance. Vos revendications ne seront écoutées et considérées par le public et le Parlement qu'au-

DKS UNIVERSITÉS 41

tant que vous pourrez plaider vous-mêmes votre cause dans les journaux et sur la plate-forme des réunions publiques... Le Parlement a voté une loi qui exige que les directeurs des mines aient passé un examen. Il en est résulté que la position de directeur n'est plus ouverte qu'aux hommes assez riches pour acquérir une éducation supérieure... Nous demandons que les contremaîtres soient soumis à des épreuves analogues. Mais voulez- vous donc abandonner ces positions à ceux qui n'ont qu'une connaissance théorique du métier et dont l'absence de notions pratiques augmenterait encore les dangers qui nous entourent?... Ce comité est composé d'ouvriers appartenant pour la plupart à votre association : ce sont des hommes qui savent par expérience combien il est ardu de s'instruire sans l'aide de bons maîtres... Sûrement, vous qui devez tant aux luttes et aux sacrifices de vos pères, vous ne voudrez pas refuser d'encourager un mouvement auquel vos enfants devront de pouvoir se mettre au même rang que les enfants des classes riches et éclairées. »

4J LK ROLIâ SOCIAL

Un tel langage se passe de commentaires.

Mais le respect des statuts, de la règle établie ne devait pas se laisser entamer par ce premier assaut ; et la proposition fut repoussée cette fois — pour être adoptée plus tard. Au lendemain de cette défaite, Tun des mineurs étudiants, apprenant que les cours seraient, faute d'argent, réduits et peutêtre même abandonnés, écrivait : « Je me fais Teffet d'appartenir à une nation très civilisée au milieu de laquelle une horde de barbares aurait soudain fait irruption en saccageant tout devant elle. »

Ce sont là des preuves évidentes, quoique indirectes, du plein succès de l'entreprise.

Il en est d'absolument directes. Voici, par exemple, ce que disait un ouvrier menuisier dans un meeting à Hull :

« Il y a six ans, j'assistais, dans cette même salle, aux premières conférences de VUniversity Extension^ et je n'ai jamais cessé d'y assister depuis, à moins que je ne fusse malade. Je ne saurais dire tout ce que je leur dois. Elles ont opéré une révolution dans mon existence. Elles ont élargi mon

DKS CNIVRKSITËS 43

horizon et élevé ma vue des choses. Ma vie en est comme éclairée et plus heureuse. »

Un mineur vint ensuite déclarer que, selon lui, « les missionnaires de TUniversité ont une méthode pour communiquer la science qu'il n'a trouvée dans aucune autre sorte de maîtres ».

J'ai cité des témoignages publics, collectifs ou individuels, de la reconnaissance des membres des classes ouvrières à l'égard des missionnaires des universités pour le bien que leur parole savante et affectueuse a fait autour d'eux partout où ils l'ont portée. Je voudrais citer quelques témoignages encore, non plus publics, mais qui ne sont pas moins frappants, des lettres adressées à quelques-uns des missionnaires d'Oxford et de Cambridge par des étudiants de V Extension,

En voici une qui fut écrite au révérend Shaw, l'éloquent missionnaire d'Oxford, et que j'ai traduite sur l'original :

Je suis né en 1837. Mon père était manœuvre.

J'étais Taîné de onze enfants. J'allai à recelé primaire pendant quelques années ; je la quillai

à Tàge de dix ans. Je suis entré chez mes patrons actuels en septembre 1847, et pendant vingt-cinq ans j'ai travaillé de six heures du matin à six du soir et plus tard même. Pendant les cinq premières années, j'ai fait toute sorte de tâches viles, très souvent ramonant les cheminées et les fourneaux, servant les menuisiers et les maçons. Puis on me mit en apprentissage comme tonnelier. Comme j'étais un gaillard emporté, insouciant, dissipé et que je me liais avec des hommes de la pire espèce, vous pouvez vous figurer qu'à dix-neuf ans je n'avais pas appris grand'chose de bon, car à la maison nous avions peu ou point de livres. C'est alors que je commençai à réfléchir, — .étant religieux; — j'achetai des livres, ce qui fit dire à ma mère que « les imbéciles et leur argent ne restent jamais longtemps ensemble ». Je me mis h étudier ces livres et à les apprécier, les portant partout avec moi, lisant et étudiant en allant au travail et en en revenant. J'eus beaucoup à souffrir de mes camarades d'alelier, à cause de ma sagesse, et, — j'en ai peur, — j'aurais succombé si je n'avais assisté aux conférences de M. Henry Vincent et d'autres qui secrètement m'inspirèrent une nouvelle énergie, si bien que je ne faiblis point.

Comme je continuais à me bien conduire, on

me choisit à ma grande surprise pour des travaux plus délicats. C'était en 1862 : jusque-là j'avais fait des tonneaux, et cela par milliers; j'y ai à demi estropié mes mains. A la fin ^

de 1864, on m'envoya à Stoke-on-Trent comme garde-magasin : il fallait savoir le métier de tonnelier, surveiller les hommes et faire quel- »

ques écritures. J'eus la plus grande difficulté à écrire, mais je persévérai. Mon nouveau travail m'absorbait moins; j'avais enfin trouvé l'occasion de perfectionner mon instruction (selfimprovement). Pendant l'hiver de 1865-1866 — j'avais alors vingt-huit ans — je suivis l'école du soir, je passai les examens pour les adultes et réussis dans la seconde classe. L'année suivante, dans la première. A ce moment, un des employés de bureau tourna mal. Le directeur s'étant pris d'aff'ection pour moi, nie demanda de poser le marteau et de prendre la plume.

Cela, je n'avais jamais osé y songer même en rêve, cartons mes efforts pour me rendre meilleur, je les faisais parce que je considérais que c^ était mon devoir K Quoi qu'il en soit, j'allai au bureau et fis de mon mieux. En deux ans, je devins teneur de livres et caissier. C'est alors que survint le plan de V Oxford and Cambridge

1. Ces mots u'étaieut pas soulignés dans le texte de la lettre.

46 LE nOLK SOCIAL

Extension, et en 1874 Thon. A.-J. Lyttleton B. A. de Trinity-Gollege, Cambridge, vint pour donner une série de conférences sur l'économie politique. On me proposa d'y assister. J'y allai, conscient d'ailleurs de ma déplorable ignorance. Mais je travaillai. Je fis de mon mieux et, à la fin, j'eus la satisfaction d'être l'un des dix qui obtinrent des certificats de mérite. J'ai fait encadrer mon certiQcat et, de si peu de valeur qu'il puisse vous paraître, j'en suis tout de même fier. En avril 1876, je fus choisi pour représenter la maison, où je suis employé d ipuis quarante ans, dans le district de Churnet Valley, qui comprend Macclesfield, Conglelon et les environs. Et, bien que j'aie assuré un de m'^s chefs que j'aimerais mieux rester où je suis qu'î d'être envoyé ailleurs avec £ 100 de plus par an, je sais que j'ai failli tout récemment être mis à la tête d'une agence plus importante. Ainsi vous ne vous doutez guère quelles classes de gens vous atleignez et assistez. Qui eM dit il y a trente -cinq ans que le gamin ignorant qui grimpait à l'échelle avec une charge de briques sur la tête, la langue bien pendue et l'œil poché, s'assoirait un jour à la même table que des gentlemen et des ladies pour leur disputer un prix d'histoire?

Pour ce tonnelier, l'Extension, l'influence bienfaisante des missionnaires d'Oxford et de Cambridge ont achevé l'œuvre qu'il avait lui-même mise en train : le sentiment du devoir l'avait disputé aux mauvaises compagnies, réconcilié avec les livres ; les cours de V Extension, l'action réconfortante des « missionnaires » l'ont relevé encore et poussé plus haut qu'il n'avait jamais espéré atteindre.

11 en est pour qui les cours de V Extension ont été une véritable révélation, qui ont été pour la première fois tirés de leur apathie, arrachés à une existence bestiale et sans pensée et dont la vie s'est trouvée, comme disait le menuisier de HuU, subitement « éclairée et plus heureuse ».

Un jeune ouvrier d'une filature de coton d'Oldham — près Manchester — écrivait au secrétaire du comité de VExfensionkOxîoTd :

J'ai l'honneur de vous annoncer que j'ai reçu le prix que vous m'avez accordé : il est arrivé sain et sauf. Ce livre, il y a bien longtemps que je désirais le posséder; je ne puis vous exprimer toute ma reconnaissance... Peut-être cela

VOUS intéressera-t-il d'apprendre que si j'avais pensé, il n'y a pas plus d'un an, que je me mettrais un jour à étudier l'histoire d'Irlande, je me serais 1res probablement pris à en rire, comme d'une idée folle et irréalisable. Car, je le confesse, j'avais pour Tétude une aversion particulière dont seul un accident heureux — le fait d'avoir assisté à la troisième conférence donnée au Cooperative-IIall — a pu me guérir. J'avais cependant un penchant pour les sciences. A l'exception des deux premières conférences, j'ai assisté à toutes; et je puis affirmer' qu'il n'y a pas de sujet peut-être, sans en excepter ma science favorite, pour lequel j'aie été pris d'un pareil engouement. Je ne puis employer un terme moins fort. Depuis ces conférences et jusqu'à ces dernières semaines, je suis allé presque chaque soir, sauf le dimanche, à la bibliothèque gratuite d'Oldham, pour étudier ce sujet passionnant. J'y ai consacré mes aprèsmidi du samedi de deux heures et demie à six heures et demie, et le soir de huit heures à neuf heures et demie. Trois fois je suis allé à pied à Manchester pour consulter différents livres qui ne sontpasâ labibliothèque d'Oldham, revenant de même. Et je ne le regrette pas, quoique je fusse bien fatigué, ayant travaillé à l'atelier jusqu'après cinq heures du soir. Lecky et Pren-

dergast me passionnent, surtout le premier.

Froude et Walpole font mes délices, de même que Tattorney général de Jacques P'. Miss Hickson m'a fait venir la chair de poule avec les dépositions qu'elle a publiées... Et si je vous dis que plusieurs figures m'ont suivi jusque dans mon lit, vous avouerez comme moi que je suis « emballé » par mon sujet. Je n'ai pas cru d'abord que je l'aimerais, mais labor omnia vincil. Étant jeune et pauvre, je ne puis vous dire combien j'apprécie le livre que vous m'avez envoyé...

Partout, au sud comme au nord, dans les classes populaires, se retrouve cette soif de s'instruire, et puis, une fois reçu le bienfait de l'instruction, cette reconnaissance et ce sourire d'allégresse. Un ouvrier du Hampshire écrivait au missionnaire de Cambridge qui avait fait un cours d'astronomie, en lui envoyant sa composition de la semaine sur un sujet proposé :

Je sens que mon travail est mal fait, et que

je vous en dois une explication. Je suis un

simple ouvrier; c'est à trente ans seulement

que j'ai appris à lire, et je m'aperçois bien qu'en

tentant de faire mon instruction moi-même,

sans avoir reçu les éléments, j'ai commis une faute, car l'un des premiers livres que j'ai Jus était un ouvrage de sir John Herschel... Vous allez trouver absurde, sans doute, qu'un homme comme moi se mette à étudier la magnifique science de l'astronomie, sans même avoir appris les rudiments. Je l'admets, mais j'espère que, pour avoir été plus fortuné en abordant cette science que j'aime tant, vous ne m'en accorderez pas moins votre sympathie ; excusez donc les imperfections de mon travail...

Ce même homme écrivait encore quelque temps après :

Excusez-moi de ne vous avoir pas remis de devoir ces deux dernières semaines. Il faut vous dire que, en quittant la salle de cours, j'ai deux heures de chemin pour rentrer chez moi. Il me faut traverser le port à la rame, passer ensuite à travers champs dans des chemins affreux, et par la nuit noire. J'ai dû renoncer aux deux leçons sur le soleil; mais, pour réparer ce que j'ai perdu, j'ai emprunté les ouvrages de Young et Bell sur le soleil et de Stewart sur la force. Ayez la bonté de m'indiquer un bon traité d'astronomie, ceux que j'ai vus sont ou incorrects ou incomplets.

Il y avait au printemps de 1891, à Oxford, un jeune artisan, — helléniste, — employé chez un patron menuisier de la ville. Il a été conquis à Tétude par un « missionnaire »

qu'il entendit dans une province reculée. Il se prit de passion pour le grec, et il n'eut plus un moment de repos qu'il n'eût trouvé les moyens de se livrera son étude favorite.

Voilà pourquoi il est venu travailler de son métier à Oxford même. Le jour, il l'emploie à gagner sa vie chez son patron. La nuit, il se lève à trois heures pour étudier le grec; un jeune maître de Mansfîeld Collège le guide. Son ambition est maintenant de devenir un clergyman.

Les classes ouvrières ne sont pas seules à tirer profit des missions universitaires :

j'ai décrit plus haut un auditoire mixte à Buckingham. Les centres ne se comptent plus où les fils de gentlemen et les filles de la bourgeoisie viennent s'asseoir sur les mêmes bancs que les apprentis, les artisans, les petits boutiquiers et concourent avec eux. Voici, par exemple, la liste des étudiants de Y Extension à Abergavenny qui ont passé « avec distinction » l'examen au

printemps de 1890, — les sujets étaient :

poètes anglais ; langue française — :

Miss Herbert, âge moyen, institutrice primaire; M. J. Baker Gabb, jeune, clerc de notaire; M. Morgan, jeune, aiguilleur sur une ligne de chemin de fer; miss Vigan, jeune, fille d'un clergyman; M. Griffith, jeune, plombier; Fràulein Zarnbiihl, professeur dans un pensionnat déjeunes filles.

Quand j'aurai ajouté que partout un grand nombre d'instituteurs et d'institutrices primaires viennent assister aux cours de V Extension pour compléter et renouveler leur bagage, et qu'ils se retrempent ainsi pour leur œuvre quotidienne ; que , par suite, les enfants du peuple eux-mêmes se trouvent participer indirectement aux bienfaits de l'éducation universitaire; qu'une bonne partie de l'immense classe des employés de commerce, des petits boutiquiers, tenant le milieu entre la bourgeoisie et les classes ouvrières, a été secouée de sa torpeur, — j'en aurai dit assez pour prouver les excellents effets sociaux de cette belle œuvre de VExtension.

DES UNIVERSITÉS o3

Grâce au dévouement de quelques « missionnaires » qui ont formé comme le noyau central d'une nouvelle planète plus ardente et parcourant un orbite plus vaste, les universités ont fait beaucoup de bien dans tout le pays à toutes les classes de la société, et principalement aux plus déshéritées.

Mais, par surcroît, elles s'en sont fait aussi beaucoup à elles-mêmes, presque sans le vouloir, sans le chercher, par cela seul qu'un vrai bienfait est deux fois bon, puisqu'il améliore celui qui reçoit et celui qui donne.

Une trentaine d'hommes de bonne volonté parmi les milliers qui passent chaque année par Oxford ou par Cambridge, c'est peu si l'on envisage le nombre, c'est assez pour agir comme levier sur la masse inerte.

— Les universités, devenues institutions de classes, s'abandonnaient au dilettantisme :

on n'y cherchait plus guère que les précieux raffinements du goût ou de l'expression; on s'y résignait gaiement à constituer une élite fermée, égoïste; on avait perdu le contact du peuple, la vue de ses intérêts, le sens des mouvements obscurs de son âme

éparse. Il y avait là un péril : dans un pays oj Topinion est toute-puissante et où nous assistons à Tavènement définitif de la démocratie, toute institution qui reste en dehors du mouvement général est condamnée à végéter et à disparaître. Les jeunes gens, qui prirent la tête de Y Extension pour aller droit au peuple, voyaient le danger et voulaient le conjurer. Et, après plus de dix ans d'efforts, Tun d'eux pouvait dire récemment : « V Extension a sauvé les universités. »

Elle les a sauvées, sinon tout à fait guéries du dilettantisme. A Oxford, à Cambridge, il restera toujours, — et pourquoi s'en plaindre ? — des coins inaccessibles aux profanes. L'esprit de corps, qui y est, et qu il faut souhaiter d'y voir rester, très vigoureux et très tenace, vit surtout d'exclusivisme. 11 n'est pas question de verser le peuple dans l'Université ou l'Université dans le peuple, mais d'en faire deux vases communiquants, entre lesquels, après quelques oscillations inévitables, l'équilibre des forces morales parvient toujours à se rétablir : c'est Y Extension qui a rouvert la com-

munication interrompue. Il suffit d'aller aujourd'hui dans quelqu'une des vieilles universités, d'ouvrir les yeux et les oreilles pour constater que l'esprit a changé et que le vent qui y soufUe s'est déjà réchauffé en passant sur les grandes masses populaires.

L'attitude indifférente ou hostile du peuple à l'égard d'Oxford ou de Cambridge a changé du tout au tout : il ne peut plus rester indifférent, il ne peut plus qu'être sympathique à qui vient les mains tendues au-devant de lui. Après toutes les preuves que j'ai données déjà, je ne citerai que ces quelques lignes écrites par un mineur du Northumberland au secrétaire de V Extension à Cambridge : « La présence des missionnaires de Cambridge au milieu des ouvriers les soulève, semble-t-il, dans une sphère supérieure. Du même coup, Cambridge et tout ce qui lui appartient devient intéressant, et la classe dont le missionnaire fait partie est regardée tout entière avec des sentiments de bienveillance... »

Il n'y a pas eu seulement bénéfice moral pour les vieilles universités, victoire gagnée sur leur égoïsme à elles, et sur l'indifférence

OU Thoslilité du public; elles ont été amenées par surcroît à faire un retour sur ellesmêmes à élargir le programme et Tesprit de leurs études. On avait dû, dans les débuts de VExtension^ exclure la littérature ancienne des programmes soumis aux comités locaux, parce qu'on n'avait trouvé personne qui sût la rendre intelligible au peuple et séduisante : les vieilles universités n'étudiaient plus les textes qu'au point de vue de la philologie pure. La flamme de Tenthousiasme était éteinte. Le peuple la ralluma; il demandait avec tant d'insistance des cours de littérature ancienne, qu'il fallut les lui donner, et c'est ainsi qu'à Oxford et à Cambridge on se reprit à voir dans les textes grecs et latins autre chose que matière à discuter sur les curiosités de la langue et les subtilités de la grammaire comparée.

11 en fut de même pour la littérature nationale. Elle figure à peine — et seulement sous la forme des vieux textes des origines — dans les programmes des études aux universités mêmes; le peuple voulut l'étudier, cette littérature délaissée, et les

DES UNIVERSITÉS hl

presses universitaires d'Oxford et de Cambridge durent lui fournir des éditions des classiques anglais et des maîtres pour les commenter. Ainsi les lettres dédaignées durent au peuple anglais, aux mineurs du Nord, aux forgerons, aux tisserands du Lancashire, de rentrer dans leurs ingrates patries qui les avaient exilées.

Le dilettantisme en morale, en érudition Tétude desséchante des textes dans leur lettre étroite, sans tenir compte de Tesprit : voilà ce que les missionnaires de VFxtenslon ont condamné par leur exemple. Grâce à eux, et au contact du grand corps mouvant et frémissant du peuple, les universités ont repris plus de chaleur, partant plus de vie; elles sont devenues plus humaines.

Ce que nos voisins * ont accompli nous semble tenir du merveilleux : mais les faits

1. Le mouvement pour T Extension de l'Université s'est propagé en Ecosse et aux États-Unis : là aussi, même ardeur et même succès.

sont là qui doivent réduire les sceptiques au silence et stimuler les moins ardents.

J'ai dit en commençant qu'il ne s'agissait point chez nous de copier les Anglais. Tel système qui a réussi outre-Manche serait peut-être condamné à échouer en France.

Mais si les milieux différent, si les circonstances varient, les hommes sont partout les mêmes. Partout la volonté tenace au service d'une noble cause doit prévaloir quand même et imposer ses fins. En France, comme en Angleterre, les mêmes forces devront rendre les mêmes effets, et des miracles comme ceux de Y Extension seront, quand nous voudrons, en notre pouvoir, puisque les forces à mettre en jeu nous les possédons virtuellement : il ne s'agit, en effet, que de forces morales, — volonté, vaillance individuelle, et, uni à l'esprit d'indépendance, esprit de solidarité.

N'avons-nous pas vu à l'œuvre la vaillance de ces « missionnaires » et du peuple tout' entier? D'un côté, ces jeunes gens cultivés, membres d'une élite intellectuelle et sociale, qui sacrifient leur repos, leurs ambitions, peut-être même un avenir assuré, à

une œuvre toute de désintéressement et se contentent pour récompense du sentiment d'avoir bien agi, d'avoir travaillé à la paix sociale; — de l'autre, ce peuple, avide d'apprendre, qui surmonte toutes les difficultés, — fatigue corporelle après le travail du jour, embarras pécuniaires en prélevant sur son faible gain, — pour être admis à recevoir la haute culture, pour accomplir ce qu'il considère comme un devoir vis-àvis de lui-même, en un mot pour se rendre meilleur (self-improvement) .

A chaque pas, daris l'histoire de ce mouvement, ne retrouvons-nous pas la trace fortement empreinte de l'esprit d'indépendance? C'en est la caractéristique : ce mouvement est Tœuvre d'abord de quelques individus qui lancent une idée; l'Élat, les corps officiels n'interviennent point. D'une part, il se constitue, en njaints endroits, des comités locaux qui sollicitent des universités non pas une aumône, mais un service qu'ils payeront : il concentrent des forces et des ressources avant d'appeler un missionnaire. L'Université, pour sa part, ne propose pas ses services gratuits; elle

n'offre pas raumùne; elle respecte la dignité de tous, même des plus humbles. Elle ne cherche pas à s'imposer; elle expose son plan et se met à la disposition de ceux qui Tadoptent. Toute l'organisation est vivante, parce qu'elle est organique, en quelque sorte, parce que ce sont des personnalités qui sont en jeu et en présence.

Des deux côtés, cette vérité a été comprise : on n'apprécie que ce que Ton a gagné.

Des citoyens étrangers jusque-là les uns aux autres se sont rencontrés dans ces cours : toutes les classes se sont trouvées mêlées dans ces auditoires, ont travaillé, concouru ensemble. Elles ont appris à se connaître, se sont comprises et estimées.

L'on a vu ces exemples touchants d'étudiants mieux pourvus, plus favorisés, aidant ceux qui étaient bien moins placés pour recueillir les bénéfices des missions universitaires. — La jeunesse d'Oxford et de Cambridge s'est rapprochée du pays, du peuple : un malentendu, des défiances sur le point de naître se sont dissipés. Cette élite de dilettantes s'est faite active : elle y a gagné l'estime de soi-même et la recon-

DES UNIVERSITES 61

naissance du peuple. — Tous, les étudiants et le peuple, engagés dans une œuvre commune de conciliation et de paix, faisant effort ensemble vers le mieux, se sont sentis solidaires.

L'histoire de ce mouvement prouve encore, — et ce n'est pas un des moindres résultats, mais il n'y a pas lieu pour le moment d'y insister, — que le peuple n'est pas, comme on pourrait le croire, inaccessible à la haute culture. Le peuple anglais, qui passe pour être matériel, grossier, a pris goût de lui-même aux pures spéculations de la science, au culte des lettres. Ce sont les études désintéressées qui l'attirent. Il est capable de priser les beautés de la poésie et des arts, exposées par de dignes interprètes. Il est capable de pénétrer jusque dans les détails de l'érudition historique et de se mesurer avec les vues générales. Des ouvriers déclarent que la culture qu'ils doivent aux missions universitaires a embelli leur existence.

Enfin, les faits que j'ai cités ne prouventils pas jusqu'à l'évidence que l'on peut arriver jusqu'au cœur en passant par l'es-

prit, que Tinfluence morale peut naître du commerce intellectuel? Ces missions, — nous leur avons donné ce nom à dessein, — fournissent peu à peu à ceux qui les entreprennent Toccasion de prendre une véritable autorité morale sur les classes de la société avec lesquelles ils se trouvent en contact. Elles ont été, nous Tavons vu, l'instrument de véritables sauvetages.

Elles sont éminemment une œuvre de conciliation sociale et de relèvement moral.

En d'autres temps, les étudiants, à Paris surtout, et en particulier l'Ecole polytechnique, furent extraordinairement populaires. On faisait alors beaucoup de politique au quartier Latin, et de la politique d'opposition. On descendait au besoin dans la rue; on dressait des barricades, et l'étudiant et l'ouvrier se rencontraient du même côté.

Pour nous rencontrer aujourd'hui, nous avons assurément mieux à faire. Nous sentons que le moment est venu de quitter quelquefois les bibliothèques, les études spéculatives pour prendre intérêt et nous mêler à la vie du peuple tout entier; que le

moment est venu de descendre sur la place publique, non plus pour combattre, mais pour instruire et pour pacifier.

Et pourquoi ne réussirions-nous pas, à l'exemple des étudiants d'Oxford et de Cambridge, si, comme eux, outre le savoir, nous avons la foi ardente et agissante, la vaillance et la sympathie?

Ces idées flottent dans Tair, comme ces nuages qui peu à peu s'amassent, s'épaississent, pour se résoudre en pluie bienfaisante. M. E.-M. de Vogtté disait naguère au banquet de l'Association des Étudiants de Paris : «... Comme il y a un devoir social pour chaque âge et chaque condition, laissez-moi vous recommander encore une idée dont Lavisse a déjà touché quelques mots à vos camarades de Nancy. Qu'il serait bien à nos étudiants de France d'essayer ce qui réussit aux étudiants d'Oxford, un rapprochement entre le monde du savoir et le monde du travail manuel, au moyen de conférences, de lectures du soir, devant des auditoires d'ouvriers... A ceux qui ont peiné tout le jour sur l'outil, vous donneriez un

peu de pensée, un peu de rêve à emporter le soir. » Et quelques instants plus tard, au même banquet, M. Jules Ferry recommandait aux étudiants « d'aimer le prolétariat»

et de s'en rapprocher « par l'action personnelle, la fréquentation individuelle et quotidienne ».

Ces idées ont été émises plus d'une fois depuis lors ; elles ont toujours éveillé des échos; les associations d'étudiants à Paris, à Lyon, à Lille, à Montpellier, à Toulouse, et ailleurs sont travaillées du désir de faire quelque chose ; mais les idées flottent toujours dans l'air, et la pluie bienfaisante n'a pas encore fécondé le sol. Soit que les occasions aient manqué, soit qu'on n'ait pas su les provoquer ou les saisir, les bonnes volontés sont restées timides, incertaines.

Cependant un peu partout dans les villes universitaires, à Lyon, à Montpellier, par exemple*, dans des villes plus petites

1. On n'entreprend pas ici d'exposer ce que Ton sait qui s'est fait à Montpellier et à Lyon. On ne veut pour le moment que poser la question ; on désire amener le public à la méditer et à la discuter. Après cette période préparatoire, quand la

aussi, quelques expériences ont été tentées:

il s'est trouvé des jeunes gens, des étudiants, des professeurs de collège, pour faire des conférences, grouper des auditoires, hasarder cette chose nouvelle chet nous : la mise à. la portée du peuple de la haute culture désintéressée. Ce sont là des efforts isolés; mais ils prouvent que le terrain a été par places déjà sondé, préparé. On sent qu'il y a sur toute la surface de la France dans des endroits parfois très reculés, une foule de bonnes volontés qui ne demandent qu'à prendre conscience d'ellesmémesy à se grouper pour s'enhardir et tenter de grandes choses.

Que les Universités viennent à la vie, que cinq à six centres d'attraction se forment, se solidifient, s'échauffent, et c'est vers eux, dans chaque région, que se tourneront pour

question aura mûri daus les esprits, le moment viendra de proposer et d'examiner des solutions précises : tirant parti de Texpérience des Anglais, des Écossais, des Américains, des Français aussi qui auront bien voulu nous faire part de ce qu'ils ont tenté ou observé, nous rechercherons alors les moyens pratiques de mettre en France les Universités autonomes en rapport avec le peuple.

s'unir ceux qui se trouvent isolés. Chaque Université sera le foyer d'une région. Et la grande œuvre démocratique de réchauffement des masses et d'expansion lumineuse se fera d'elle-même.

Nous savons maintenant qu'elle est possible; nous savons quelles sont les conditions du succès : il faut mettre en présence deux personnes majeures, d'une part le peuple groupé en associations, de l'autre l'Université, cohérente et vivante.

Paris. —Typographie Gaston Néb, me CaiietU, i. — 2910.

lABE l rnkK'Z:

Armand COLIN bt (?•*, Éditeurs, Paris.

Excursions archéologiques en Grèce, par

M. Ch. Diehl, professeur à la Faculté des lettres de

Nancy (2« édition). 1 vol. in-18 Jésus, avec 8 planches,

broché. 4 »

Ouvrage couromié par rAcadémie française {Prix Monthyon).

Terres cuites grecques, photographiées d*après

les originaux des collections privées de France et des musées d'Athènes, avec texte, par M. A. Cartault, professeur à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. ^-4", 29 planches, 43 figures, broché. 25 »

Spectacles contemporains, par m. le vicomte

£. Melchior db Yooûé, de F Académie française. 1 vol. in-18 Jésus, broché. 3 50

Regards historiques et littéraires, par m. le

vicomte E. Melchior de Vogué. 1 vol. in-18 jésus, broché. 3 50

Vue générale de l'Histoire politique de l'Europe, par M. Ernest Lavisse, professeur à la Faculté * des lettres de Paris. 1 vol. in-18 jésus, broché. 3 50

Histoire de la Civilisation contemporaine

en France, par M. Alfred Rambaud, professeur à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. in-18 jésus, broché. 5 »

Paria. — Typographie Gaston NÂB, 1, me Cassette. — 5887.

Page 1