CHAPITRE VIII
LES CINQ GRANDS ROMANCIERS CONTEM- PORAINS
Rudyard Kipling
En 1896, trois des principaux artisans de l'impérialisme britannique se trouvèrent en même temps au Caire: Cecil Rhodes, Lord Cromer et le Docteur Jameson. Ils ne se doutaient pas que Rudyard Kipling, alors en plein avènement littéraire, serait un jour considéré comme l'interprète de leur œuvre et de leur pensée. Tout ce qu'ils en disaient se résume dans cette épithète de Lord Cromer: < Cheeky Beggar! >. C'est après fortune faite que le jeune auteur reçut un blason moral et fut sacré héraut de l'Empire. Il conquit la renommée par ses premières œuvres, les nouvelles écrites dans l'Inde, où se manifestait un talent littéraire extraordinairement précoce et puissant.
L'exégèse s'empara plus tard de ces chefs-d'œuvre de jeune homme, et les exégètes y découvrirent une foi dans la race, l'action, l'Empire, un mépris de l'amour au profit de l'énergie, bref, toute une philosophie de l'existence individuelle et sociale.
Or, Rudyard Kipling avait dix-sept ans quand il revint d'un collège anglais à son Inde natale, et entra comme reporter et « short story writer » à la Gazette de Lahere.
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La majeure partie de ses Pîain Taies from tke HiUs furent écrites quand il n'avait pas encore vingt ans. On discerne sans grande difficulté dans la presse angloindienne de cette époque les exemples tout faits du genre qu'il perfectionna tout en l'exploitant. Toutes ses nouvelles de l'Inde avaient été publiées en sept volumes et plaquettes avant qu'il eût vingt-trois ans. Il est bien vrai que Kipling est devenu le poète et le « novelist > de l'impérialisme britannique. Mais c'est après son retour à Londres en 1890, qui coïncidait avec une réaction du goût public contre les billevesées des décadents et des esthètes. Alors seulement lui vint la grande renommée. Alors seulement le sentiment de sa mission se précisa. Il était jusqu'aux années entre 1890 et 1893 un spécialiste de l'Inde et du soldat. La franchise et la brutalité relatives de ses nouvelles faisait sensation. Je me souviens de l'impression que causèrent en 1890-1891 les premiers récits qu'il publia en Angleterre. Aucune révélation ne peut avoir été plus foudroyante, aucune conquête plus rapide et plus complète. Mats cette révélation fut d'abord littéraire. Cette conquête n'avait rien de moral ou de politique. C'est avec les Seven Seas en 1896 et le Recessional en 1897, c'est par sa poésie, non par ses nouvelles de l'Inde, que Rudyard Kipling est devenu le héraut de l'Empire.
Kipling et Wells sont trop appréciés, trop universellement connus chez nous, pour qu'il soit besoin de présenter en détail leur œuvre. D'autres, moins familiers, peu traduits ou mal traduits, demandent au contraire des lettres explicites d'introduction. Il y a trente ans que j'eus l'honneur de faire connaître Rudyard Kipling à son premier traducteur, Robert d'Humières, pendant un séjour en Egypte, ensuite au public français dans les colonnes
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du Temps. Il y a vingt ans que m'échut le même office en faveur de H. G. Wells, depuis lors traduit par les soins de M. H. Davray. On m'excusera donc d'être bref. Le public français n'ignore guère de Kipling que sa poésie, c'est-à-dire peut-être le meilleur de lui-même. Or il ne s'agit ici que du roman. Et, dans le roman, la vertu littéraire, l'influence artistique de Kipling, ont eu déjà le temps de s'épuiser.
Quelle puissance, quel sortilège ont donc assuré sa renommée à l'âge où d'autres sont encore à l'école? Mettons à part quelques circonstances heureuses. Il commençait d'écrire au moment où le symbolisme et l'esthétîsme dégoûtaient les hommes d'action, de courte pensée, d'immense énergie, qui peuplent l'Empire britannique. Walter Pater, prophète littéraire de l'époque, proposait comme idéal à la jeunesse le culte exclusif de la beauté intérieure : « Brûler toujours de cette flamme « au froid reflet, à l'éclat de diamant, maintenir cette < extase, voilà le succès de la vie. > On juge combien l'art émasculé des marchands d'extase devait plaire aux coloniaux ! La manière drue, courte, forte de Kipling, juste assez choquante pour les éveiller («CheekyBeggar»), pas assez brutale ni vraiment vraie pour les scandaliser, était d'une autre vertu pour le succès immédiat. Si jeune, si loin dans l'Inde qu'il fût alors, Rudyard Kipling ne manqua pas d'encouragements utiles. Le duc de Connaught, qui. commandait alors le district militaire de Lahore, s'intéressa vivement à ses premiers essais. On sait ce qu'en pareil milieu signifie une protection princière.
Mais, ni réaction littéraire, ni faveur sociale n'expliquent, même accessoirement, l'explosion d'un pareil génie. C'est sans préparation apparente qu'il éclata, tel un phénomène
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de la nature. Nul ne doit moins aux écoles, aux cénacles, aux relations personnelles. Quels sont ses maîtres ? Il n'en eut pas d'autres que son tempérament. Et qu'est-ce qui accoucha ce génie, d'avance à terme ? La pression immédiate de la nécessité, le contact direct avec la vie, enfin l'exigence du métier.
Rudyard Kipling était né journaliste. Journaliste il fut dès l'âge de dix-huit ans ; et pas à moitié, mais complètement, sans réserves et sans merci. Il faut avoir reconstitué l'existence de manœuvre inspiré qu'il menait entre dix-huit et vingt-trois ans à la Gazette de Lahore pour comprendre l'éclosion hâtive de son talent. Il faut se faire lire. Il n'a qu'un coin de journal. Pas un mot à perdre. Aussi pas un mot de perdu, pas un qui ne porte. Mille autres avaient essayé la nouvelle-express. Il réussit d'instinct, du premier coup. Les trois quarts de son œuvre sont en « Short stories » — Histoires courtes. Toutes ses nouvelles de l'Inde avant 1890 ont été publiées par une Bibliothèque de Chemins de Fer.
Il est journaliste. Il écrit pour tout le monde, pour le plaisir, pour le divertissement, oui, pour le divertissement de son lecteur, et pas seulement pour son « extase » à lui, comme dit Pater. Mais tout le monde, aux Indes, entend à demi-mot. C'est une société de soldats et de fonctionnaires, gens d'une culture peu étendue mais pratique. Il faut saisir leur attention; le temps est court, la vîe pleine, il fait chaud ; — ne pas la lâcher, et tout y est bon. Brièveté, condensation, intensité, art de suggérer autant que d'exprimer, acrobatie, s'il le faut, du style, telles sont les qualités de la forme que le jeune Kipling impose à la nouvelle anglaise. Elle n'y était guère habituée. Cette rapidité suggestive emporta le public. Ce fut une révolution.
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Court, dru, supprimant tout ce qui peut ralentir le récit, il indique l'indispensable, évoque sans exprimer, court au but, n'explique ses personnages qu'en les Taisant agir. L'émotion se révèle par un mot, une attitude, une répétition. Il est habile à prendre le lecteur comme confident, d'un clin d'œîl. II souligne la vraisemblance par un détail, un artifice si l'on veut, et passe, passe vite. « Il y a », disait Stevenson, « un torrent de vie dans ces € récits. »
Ptain Taies front the Hills, The Story 0/ the Gadsbys, The Pkantom Rickshaw, c'est la société anglaise de l'Inde, gaie et tragique à la fois, dévorée par l'action et la distraction, vue en surface par un adolescent endiablé. ( « Cheeky Beggar ! » )
Soldiers Tkree, c'est le soldat britannique, canaille et bon enfant, respectueux et libre envers ses officiers, sentimental sans effusions et grossier sans malice, héroïque par habitude, par l'exemple, par la vertu de l'entraînement et de l'esprit de corps, qui sent le tabac, le whisky, la sueur, et ne révèle, après tout, que ce qu'il veut bien de sa grossièreté comme de sa grandeur. Le réalisme mitigé de cette apparition, son audace retenue, firent sensation.
In Black and White, Under the Deodars, c'est la vie indigène, avec son grouillement et son mystère. Life's Handicap (1890) et Many Inventions terminèrent ce cycle de nouvelles de l'Inde, où Kipling n'a pas de rival.
Comme Defoe, comme tant d'autres grands écrivains, il avait fait sortir son art de son métier. Journaliste et « reporter-», il l'est dans sa poésie, dans son existence, dans son œuvre, sauf peut-être The Jungle Book. Ses nouvelles sont au roman ce que l'interview est à l'article : des morceaux d'actualité. Ses poésies sont à la poésie ce
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que l'actualité est à l'éternité. Il avait commencé à dixsept ans par une ode à la reine Victoria : Ave Imperatrix, publiée à l'occasion d'un attentat. C'est à « l'occasion « de son jubilé qu'il publia The Recessional ». Il n'a rien connu, rien laissé passer à sa portée, sans en extraire « un message ». Après l'Inde et les Anglo-Indiens, il a interviewé d'autres pays, d'autres sociétés, d'autres hommes, — des locomotives, des machines, et jusqu'au serpent de mer, qui lui a fourni l'une de ses plus belles histoires : « celle qui ne sera jamais contée ». Et sans doute, s'il n'était pas un poète, un grand poète, un créateur, un génie, toutes ces interviews prosaïques ou inspirées, parfois un peu forcées, n'auraient pas enchaîné l'attention des hommes. Et sans doute encore, il est vrai qu'une fois conscient de son rôle et de son temps, il a fait exprimer à son œuvre la conception sommaire d'ordre, de discipline, de domination bienfaisante et obtuse, qui était à ce moment l'idéal de sa race. Cela, on l'a dit abondamment, et je l'ai dit moi-même avant quiconque. Mais tout cela n'explique que « le pourquoi >, non le < comment » de son œuvre et de son influence. Il est inutile de ressasser les causalités une fois épuisées, et salutaire de revenir aux modalités. Pour Kipling et Wells, désormais connus chez nous, il est souhaitable (et probable) que la génération prochaine cesse de voir exclusivement en eux des prophètes. Elle se souviendra qu'ils furent avant tout des écrivains, j'entends des journalistes. Il serait plaisant qu'on eût peur de les diminuer en les regardant par cet angle. Comme si Defoe et Swift, et le Pascal des Provinciales, et tout le Voltaire en prose, n'étaient pas, eux aussi, des journalistes!
Après être revenu en Angleterre en 1890, il fut
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« découvert » par un autre journaliste entreprenant, Edmund Yates, et reviewé par le Times, Il se maria, « fit » l'Amérique, manqua son premier roman : The Light tkat Failed, revint à l'Inde avec The Jungle Book, qui non seulement révèle sa poésie, mais contient les notions pratiques de courage, sagacité, discipline, dont l'ensemble lui tient lieu de philosophie. Là encore, le ^. jour vient où l'on tiendra pour quasiment indifférente la révélation de cette doctrine un peu courte en comparaison du magnifique talent d'écrivain et de conteur que manifestent ces pages. Pour les mêmes raisons, le merveilleux tableau vivant de l'Inde moderne qu'a donné Kipling dans Kim ne cessera pas d'être admiré.
Traffics and Discoveries {1904), Actions and Réactions (1909), Rewards and Fairies (1910), A Diversity of Créatures (1917), sont le développement, l'exploitation, et semblent vers la fin marquer l'épuisement de sa veine de conteur. Entre temps il avait écrit pour les enfants ces délicieux récits que seul un grand poète pouvait réussir.
C'est maintenant la mode de le décrier. Les grands succès ont de ces rançons, même quand ils sont amplement mérites. Ses personnages ne sont que des silhouettes mécaniques . . . Leur variété n'est qu'apparente ... Il n'a réussi que les primitifs, enfants, sauvages, et types au grain rude ... Il adore la force et non la beauté . . . L'amour n'est chez lui qu'une forme de l'action ... Il est brutal et cynique à peu de frais . . . Son style est artificiel, trop de couleurs, trop de trucs ... il grince et aveugle . . .
Nous n'avons point à défendre Rudyard Kipling. Il appartient à ses compatriotes. Bien qu'au jour du danger commun il ait réalisé, corrigé son erreur, il
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n'avait pas toujours été tendre pour nous. Mais quel écrivain ! quel évocateur ! quelle vitalité ! Surtout quel inimitable conteur !
Ce qu'un étranger peut dire de Kipling, surtout quand, sans avoir jamais eu de relations personnelles avec lui, il n'en a pas moins, depuis une génération, lu chacun de ses ouvrages dès leur apparition, et contribué à les faire connaître, c'est qu'aucun écrivain anglais n'a mieux, dans ce temps-ci, assuré le rayonnement intellectuel de l'Angleterre, et perpétué la juste réputation qu'a ce pays, de produire en tout âge au moins un rénovateur dans l'art du récit.
H. G. Wells
Stevenson et Kipling, qui détournèrent le roman vers l'exotisme et l'aventure, l'avaient pour ainsi dire orienté vers l'extérieur, et promu dans l'espace. En 1 895, Stevenson venait de mourir, et Kipling de prononcer son message ; H. G. Wells, qui commençait alors d'écrire, continua leur œuvre, en un sens, puisqu'il extériorisa comme eux l'imagination littéraire. Mais c'est dans le temps, vers l'avenir, qu'il commença par déplacer l'intérêt du roman.
H. G. Wells est, à ses débuts, un journaliste comme Kipling, c'est-à-dire un écrivain tourné vers l'actuel, non vers l'éternel. Mais quel contraste entre leurs sujets, leurs procédés! Us ont désormais livré leur secret, exposé leur art. Quiconque en a le temps et le goût peut établir un parallèle entre Wells et Kipling aussi légitimement et aussi facilement qu'entre Dickens et
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Thackeray, Meredîth et Hardy : l'Anglais de la petite Angleterre contre celui de la Plus Grande Bretagne ; le socialiste scientifique révolutionnaire, sédentaire, tout en logique et en intelligence, prompt à brûler, incapable d'adorer, contre l'empiriste, le conservateur pratique et traditionaliste, l'homme de discipline et d'action, qui parcourt le monde, rend hommage à la force, aspire à la stabilité. Ni l'un ni l'autre n'a souci de la beauté en soi. A cet égard, ils réagissent avec la même vigueur contre l'extatisme où la littérature anglaise s'était un instant arrêtée. Mais l'un peint des héros, des conquérants modernes. L'autre décrit l'envers de l'héroïsme et de la conquête, le déchet humain et social qui est dans toute métropole, la rançon de tout impérialisme. C'est dans l'avenir, par la science, non la conscience, par la destruction, non la conservation et l'expansion, par un système de pensée, non par une expérience de vie, qu'il prétend renouveler la cité humaine. Il est confus, ardent,' informe. C'est un auteur d'utopies. J'ai dit au début de ce livre le rôle de 1' «Utopie» dans la fiction. Elle en présage et en accompagne tous les grands renouvellements. Celles de Wells ont en effet coïncidé avec l'immense transformation sociale et par conséquent littéraire qui s'est produite en Angleterre au début du xx rae siècle.
Encore faut-il s'entendre sur les dates. J'admire ceux qui regardent un auteur comme Wells, toujours en développement, toujours en mouvement, avec le coup d'œil du charpentier sur un tronc d'arbre. Sa croissance n'est pas exclusivement concentrique : tant d'années, tant de cercles entre le cœur et l'aubier. C'est un arbre, pas un billot que nous étudions. 11 a grandi, non pas seulement en diamètre (c'est là le moins apparent de son expansion),
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tuais en profondeur et en hauteur, en racines, en branches et en feuillage.
De 1895 à 1900, cinq années pendant lesquelles Wells ne publie que des Utopies romanesques et scientifiques, savoir :
1895. Tke Time Machine.
1896. The Island of Doctor Moreau.
1897. The Invisible Man.
1898. The Warofthe Worlds.
1899. Wkenthe SUeper Wakes.
xooi. The First Men in tke Moon.
A partir de 1901, trois seulement de ces exercices, et à de longs intervalles :
1904. The Food of the Gods.
1 906. In the Days of the Cornet.
1908. Tke War in the Air. 1
Depuis lors, plus une seule de-ces productions fantastiques. Il ne les a pas reniées, mais il les a lui-même comparées plus tard aux « monstrueuses expériences de l'imagination puérile ».
Avant 1900, pas une de ces dissertations sociologiques sans cadre, sans autre personnage que lui-même, où il va désormais se complaire. Ce sont encore des Utopies, mais didactiques, non plus romanesques. Pendant cinq années, 1903-1908, elles seront presque son unique moyen d'expression :
190a. Anticipations.
1903. Mankind in the Making.
1 J'ai laisse de cùté dans celte nomenclature les collections de nouvelles, car la date de leur publication en volume n'est pas celle de leur production réelle. Ce sont, outre The IVondetfut Viol: The Stoltn Baàllus, Tatts o/Spaceatid Timt (1900), TwtlveSlories and a Drtam{igo$),
et The Counlry oj the Blind (1911).
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1905. A Modem Utopia.
1906. The Future in America.
1907. The Misery of Boots.
J908. New Worlds for Old.
Après quoi, l'utopie didactique disparaît de la longue liste de ses œuvres. C'est à peine si l'on peut comprendre sous ce nom l'enquête sur les forces sociales en Amérique et en Angleterre qu'il publie- en 1914 sous le titre : An Englishman looks ai tke World. Alors seulement, à partir de 1905, paraît le « novelist » .derrière l'auteur de feuilletons et de traités. Alors seulement Wells appartient à l'histoire du Roman. Il y entre en se renouvelant juste à l'époque où finit le néo-romantisme, où commencent Galsworthy, May Sinclair, Bennett, où Henry James et Conrad, Hewlett et Hichens, sont en train de changer leur manière.
The Wheels 0/ Chance (1896) et Love and Mr. Lewisham (1900) avaient fait prévoir ce développement qui se poursuit désormais sans arrêt. A partir de 1908, plus une seule année sans une étude de mœurs et de caractère :
1905. Kipps.
1909. Arm Veroniea. Tono~Bungay.
1910. The History of Mr. Polly.
1911. Tke New MackiaveUi.
1912. Marriage.
1913. The Passionate Friends.
1914. The World Set Fret.
„ Tke Wife of Sir Isaac Harman.
1915. Bealby. The Research Magnificent.
Puis Wells appartient à la guerre et au roman de
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guerre, lesquels n'appartiennent pas à cette étude. Il a, d'ailleurs, fini son évolution, épuisé son influence littéraire.
Après avoir commencé par projeter dans un avenir presque indéfini sa vision de l'homme et de l'humanité, — trente millions d'années dans The Time Machine, — il revient après 1904, comme presque tous ses contemporains, à l'étude intérieure de son temps, de ses pareils et de son pays. Telle est la courbe de Wells comme romancier. Il n'a changé ni ses idées, ni la forme (hélas!) de ses ouvrages. Mais il en a constamment rétréci, puis approfondi le domaine.
Il n'est pas étonnant que M. Wells, après ses excursions fructueuses dans l'invraisemblable, soit venu plus tard à la peinture des pauvres et sympathiques échantillons d'humanité qu'il nous présente depuis 1905. Il a raconté lui-même sa biographie. Un de ses grands-pères était jardinier à Penshurst, un autre aubergiste à Midhurst, son père fut un joueur professionnel de cricket, puis tout petit boutiquier à Bromley. Sa mère, devenue veuve, entra comme gouvernante dans la maison riche où elle avait été jadis femme de chambre. Il fut placé comme apprenti drapier à quinze ans, entra plus tard comme répétiteur dans une mauvaise école, obtint une bourse à l'école des sciences de South Kensington, devint bachelier es sciences, courut le cachet, connut la gène, fit des expériences sentimentales, et se rua dans le journalisme scientifique avec The Time Machine.
La vie seigneuriale vue par les domestiques, il l'a dépeinte dans Bealby et Tono-Bungay, ainsi que la droguerie de son père. Le petit drapier, l'employé de commerce, nous le trouvons dans The Wheels of Chance et surtout dans Kipps ; l'étudiant, le maître d'école,
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l'amoureux ignorant, dans Love and Mr. Lewisham ; le boutiquier imagïnatif dans The History of Mr. Potty. Bref, sa propre histoire est dans tous ses romans. L'existence sordide de ses héros pitoyables, il l'a vécue. Il en resta hanté. L'atmosphère des rues fétides, des existences mesquines, il l'a respirée. Y échapper, c'est l'objet de son œuvre et de sa vie.
Il est facile de railler sa manie de démolition et de reconstruction, l'aigreur et parfois la puérilité de ses critiques ; la naïveté de sa foi dans la science comme instrument de bonheur et de régénération. Maïs où . veut-on qu'il ait, ailleurs que dans son expérience, trouvé son inspiration ? Il a souffert, il maudit sa souffrance. Il s'est sauvé : il exalte son moyen de salut,
H. G. Wells est surtout connu chez nous par les histoires fantastiques, sensationnelles, amusantes, qu'il a construites d'après les théories modernes de la science et les inventions nouvelles de la mécanique. La Machine à explorer le temps nous transporte à mille siècles en avant. Les descendants des savants, des artistes, des intellectuels, émasculés par le loisir et la sécurité, ne sont plus que des larves supérieures dont se nourrissent les grands êtres blanchâtres et mous, tout en yeux et en bras, qui sont les descendants des brutes du travail, exilées sous terre pour les travaux de l'industrie et des mines.
Dans The Island of Dr. Moreau, un chirurgien réussit à transformer des bêtes en hommes. Et tous les traits physiques et moraux de la bestialité se perpétuent, reconnaissables, évidents, dans l'humanité. T/ie Invisible Mon, plein d'humour, bien inventé, bien conté, rappelle à cet égard The Wonderful Visit. The War of tke Worlds a plus de prétentions. C'est l'invasion de la
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Terre par les habitants de Mars. The First Men in tfie Moon refait, avec les perfectionnements que permet la science moderne, la tentative de Cyrano de Bergerac. When ihe SUeper Wakes montre une autre image du monde futur. Les privilégiés, les satisfaits, se sont longtemps maintenus au pouvoir. Les chefs des pauvres et des mécontents pro6tent du réveil de l'homme du xix m " siècle, avec ses idées longtemps défuntes d'égalité, de fraternité, pour galvaniser la foule et conquérir le mécanisme du monde. Mats ils ont déchaîné deux forces terribles de destruction : la vérité, la vertu. Avec une armée de nègres, Ostrog rétablit l'ordre, et sacrifie sa vie.
Je passe quelques-unes de ces Utopies qui parfois se répètent.
'In the Days of the Cornet est l'histoire de la reconstruction du monde après le passage bienfaisant d'une comète, qui a, par le miracle des brouillards verts, instruit, éclairé, rajeuni la race. L'humanité sait maintenant ce qu'il lui faut. Elle voit l'immense gaspillage de bonheur et de forces auquel s'était jusqu'à présent livré l'univers. Aussi commence-t-e!le par tout brûler, tout détruire, parce que tout était sans ordre et sans plan.
Dans toutes ces histoires, H. G. Wells nous apparaît comme un Jules Verne plus nerveux. Ses personnages sont empruntés à la vie réelle, et d'une parfaite vraisemblance extériture jusque dans les aventures les plus invraisemblables. Ils parlent un langage dru, vif, celui du peuple et de la réalité.
Il y a plus d'idées, et moins de fantaisie, dans tes Anticipations qui suivirent. Tout ce groupe est didactique, positif, et reflète la doctrine socialiste. Ce ne sont ni des romans ni des traités. Il serait intéressant d'en extraire
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et d'en discuter la doctrine, mais ce n'est pas mon sujet. M. Wells est convaincu que l'humanité sera plus heureuse quand elle sera plus confortable. Il fonde la Cité future sur le développement des inventions mécaniques et la toute-puissance d'une bureaucratie perfectionnée, infaillible. Par le machinisme, il affranchit l'humanité de la souffrance — et par conséquent du bonheur ; de l'effort, — et par conséquent de la liberté. On a dit de la partie constructive de son œuvre qu'elle représente l'idéal d'un mécanicien de 1" classe.
Mais sa critique destructive est aussi de première classe. Cest par là que les Utopies de M. Wells se rattachent au roman social de son temps.
S'il n'avait écrit que des récits d'aventures scientifiques, et des dissertations sociologiques, il n'aurait pas révélé sa vision de la vie. Il ne serait pas un romancier. Mais, à partir de 1905, il prend de temps en temps pour sujet, entre deux cités futures, ceux de ses contemporains qu'il connaît bien. Et c'est alors qu'apparaît le grand Wells.
Un petit maître d'école, mal équilibré, s'impose une discipline rigide pour arriver. Il tombe amoureux, se marie sans argent, ruine sa vie. Voilà le sujet de Love and Mr. Lewiskam. La pathétique et véridique absurdité de cette destinée se répète dans celle de Kipps, le petit employé de commerce, tout éberlué, saugrenu, touchant, qui saute, par héritage, dans un nouveau milieu social et s'y heurte à l'inconnu. Dans Tono-Bungay, le tableau s'étend à toute la société anglaise, travaillée par le commerce et la réclame. Là encore un gamin Imaginatif et contradictoire échappe à l'existence sordide ; il traverse de bas en haut la masse sociale de l'Angleterre, à la suite d'un oncle tout bouillonnant d'entreprises, qui représente l'esprit du commerce et de la réclame en train
de conquérir le vieux monde. C'est un de ces livres francs, pleins, où la vie se démontre par le mouvement. Le lecteur oublie qu'il lit II éprouve, il partage. C'est la marque des chefs-d'œuvre narratifs. Ann Veronùa causa scandale. Une jeune fille de classe moyenne s'émancipe, et trouve non le bonheur, mais la satisfaction, la sécurité, dans la liberté de sa vie et de son travail. Kipps, Tono-Bungay, Ann Vtronica t voilà les ouvrages de M. Wells qui reflètent le plus exactement la portion d'humanité qu'il a connue.
A partir de 1910, M. Wells continue d'écrire des romans où les complications de l'amour et du mariage se mêlent à celles de la politique et de la religion. La richesse et l'intensité de ces œuvres défie l'analyse. Je ne sais s'il existe dans l'histoire littéraire de l'Angleterre un pareil exemple de fécondité, de verdeur intellectuelle. Le problème du mariage, par exemple, y est tourné, retourné, sous tous ses aspects, avec une vivacité primesautière. La dissertation envahit trop souvent le récit. Mais elle n'est jamais ennuyeuse. Le style est informe, sans distinction, mais il a une qualité maîtresse et qui sauve tout, celle du mouvement. H. G. Wells n'est pas un profond connaisseur du cœur humain. Comme Dickens, et pour la même raison, il n'a jamais fait avec succès le portrait d'une femme vraiment cultivée.
Nul ne peut contester qu'il ne soit un grand écrivain, un grand conteur. Il lui a manqué la sérénité, le recueillement. Depuis vingt-cinq ans, il produit sans désemparer. Est-il étonnant qu'il finisse par se répéter ? L'abondance d'une pareille œuvre exclut toute concentration, toute profondeur morale ; mais c'est le tableau le plus vivant, le plus merveilleusement varié d'une époque, d'un esprit, d'un certain genre de culture et de civilisation.
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Dans ses dernières œuvres, M. Wells s'est attaqué aux problèmes moraux et religieux que suscite la guerre. Il a découvert la religion de l'humanité, la Création de Dieu dans l'homme, par l'homme, pour l'homme, qu'un siècle de philosophie religieuse avait déjà vulgarisée. Qu'importe ? C'est avec toute la fraîcheur et la sincérité de son expérience qu'il refait le chemin déjà parcouru par tant d'autres. Il réussit à être intéressant, même quand il démontre l'évident et révèle un secret public Telle est ta vertu de son tempérament. Un de ses derniers livres, Joan and Peter, roman de l'éducation moderne, contient le résumé de ses pensées, de sa vie et de son temps tel qu'il l'a vu.
M. Wells a construit sur sa pratique une théorie du roman. Il revendique le droit de tout y introduire, de tout exprimer, de tout oser. Soit ; il n'a pas osé grand'chose de nouveau. Mais il a certainement exprimé dans son œuvre plus d'idées et plus de faits qu'aucun écrivain de son temps.
Qu'en restera-t-il ? Parce que M. Wells a eu beaucoup de succès sans déployer beaucoup d'art, et a réussi par la seule force de son tempérament et de ses Idées, on entend parfois dire que sa renommée sera courte. Mais combien de grands écrivains ont mal écrit : Balzac, par exemple ? Toute œuvre est belle qui a beaucoup fait comprendre et beaucoup fait sentir. Le succès n'est pas la beauté, mais il est un fait, et témoigne d'une certaine beauté. < La
< Justice littéraire est une absurdité, » disait Rémy de Gourmont ... « Une œuvre est belle pour ceux à qui « elle donne des émotions ...» < Laissons les hommes
< chercher librement leurs plaisirs. »
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§ iii Arnold Bennett
Tasker Jevons, héros d'un livre récent de Miss May Sinclair, est un petit journaliste qui « fait » les matches de football dans un journal de sport. Mais il a mis dans sa tète de devenir un grand écrivain, ou plutôt un écrivain à grand succès. Ce n'est pas qu'il aime la littérature.
« Mais il voulait arriver, coûte que coûte ... A quel « point il s'est jamais pris au sérieux comme écrivain, « personne ne le saura jamais ... Je sais que je parle « d'un homme que beaucoup de gens considèrent encore « comme un grand romancier et comme un grand auteur « dramatique. Dieu sait que je n'ai pas l'intention de le « décrier. Mais, pour moi, ce qu'il a écrit compte pour « si peu. Cela n'a pas d'intérêt, sauf comme véhicule, le « véhicule où il est arrivé . . . Son talent était si adroit « qu'il aurait presque pu choisir n'importe quel autre « moyen de locomotion. Le hasard, un certain tour de « main, l'habitude de l'observation, l'ont conduit à choisir « le mot écrit et imprimé, comme instrument de succès . . .»
Dès sa première entrevue avec le collègue qui raconte sa vie, Tasker Jevons se révèle ;
« Il doit avoir eu des scrupules, car il attendit une « autre occasion pour me dire que le genre de journalisme « que je faisais alors, il le ferait dans six mots. (Et il y « arriva.) « Ces choses-là », disait-il, « ça prend du temps » «... et il se donnait six mois. Oui, en moins de six « mots, il me barrait la voie dans mon propre journal. e II me fallut attendre qu'il fût sorti pour y rentrer. Il « ne se vantait pas. Il traçait simplement, pour mon « instruction, le chemin prédestiné d'une force naturelle, « d'une énergie irrésistible et gravissante qui se trouvait « être en lui ... »
Quelques mois plus tard, il est journaliste ; il est artioureux; il a fait son premier pas.
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« Il me découvrît bientôt ce que je ne puis appeler « autrement que son plan de campagne. Le journalisme « n'était pour lui qu'une opération défensive, purement « défensive. Mais la nouvelle, le roman, seraient son « attaque. Chaque journal qu'il laissait derrière lui était « une ligne de tranchées qui se rapprochait du territoire « désiré. II ne commença l'assaut qu'après avoir assuré « sa retraite . . .
« Son premier roman, me dit-il, était calculé délïbéré- « ment pour choquer et arrêter le public, pour le frapper « désagréablement, en plein, dans l'œil. Voilà, disait- « il, le moyen de faire retenir son nom. Ce premier « roman ne se vendrait pas. Il n'était pas fait pour se « vendre. Ce qu'il fallait, c'était établir une position, « puis la consolider, et alors bâtir. - Il parlait comme « l'architecte consommé de sa propre fortune . . . Son « second roman serait construit délibérément pour con- « trebalancer l'effet désagréable du premier. Pourquoi ? « lui demandai-je. Farce que, dit-il, s'il continuait d'être « désagréable, il s'aliénerait cette portion du public qu'il « désirait le plus gagner. Sa retraite n'était qu'une « préparation pour la Grande Offensive.
« C'était seulement par le troisième roman qu'il se « proposait, toujours consciemment, d'entrer dans son « royaume, sa puissance et sa gloire ; pour maintenant « et pour toujours. Amen. Son troisième roman se « vendrait, et ce serait son meilleur.
« Je lui demandai si ce n'était pas une erreur de pro- « duire si tôt son meilleur? Mais il me dit: Non. Il « avait pensé à cela d'avance. II n'y avait rien à quoi il « n'eût pensé. Ce troisième roman devait inaugurer ses « grandes ventes. Le pire des gros succès, c'est que, le « public une fois conquis, il faut lui donner du même. « Donc, il prendrait bien soin de commencer par ce que « lui, auteur, aime le mieux produire ... Il pouvait « atteindre la gloire à meilleur marché, mais une gloire « au rabais ne le satisferait pas . . . S'il partait du plus « haut point qui lui fût accessible, tout, même les qualités « inférieures, se vendrait ensuite . . . D'ailleurs, il vou-
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« lait sans retard obtenir gloire et salaire ... Il ne pouvait « attendre un mois plus tard que la date de son troisième « roman . . .
« S'il devenait inférieur à lui-même, des années passe- « raient, disait-il, avant que personne, sauf lui, remarquât « la différence, et quand d'autres la découvriraient il « serait sur un autre terrain. Un terrain où il défiait « n'importe qui de le prendre en délit ... Il écrirait des « pièces,
« Je lui dis : Ce n'est pas de l'art, mais de la spéculation. « Vous prenez de gros risques, mon ami . . .
« — Il faut que je fasse de l'argent, dit-il, et que j'en « fasse de bonne heure. Sans quoi, je prendrais de bien • p' us S ros risques.
« C'est merveilleux, comme il a réussi son programme ! e Et juste comme H l'avait dît, dates, et tout. Car il avait « fixé les dates pour chaque étape de son avance. Cela « se passait en mars, une semaine avant Pâques 1906.»
Au moment où j'écris ces lignes, je n'ai jamais eu l'honneur de rencontrer ni Miss May Sinclair, ni M. Arnold Bennett, et n'ai pas la moindre raison de penser que la carrière de Tasker Jevons soit le moins du monde inspirée par celle du romancier. Il est au contraire infiniment probable que Tasker Jevons est un type, non un portrait. Si quelques traits de son caractère et de son œuvre se trouvent applicables à l'un ou l'autre des romanciers contemporains, la vérité du type n'en est que plus intéressante, et il n'y a pas lieu de crier à la caricature.
Voyons maintenant la carrière de M. Arnold Bennett, telle qu'il l'a lui-même racontée avec une franchise désarmante — comme Tasker Jevons;
Né près de Hanley, une des Cinq Villes qu'il a illustrées, il reçoit une éducation sommaire, fait un peu de journalisme, en province, devient clerc d'avoué â Londres.
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Il n'avait rien lu. Il n'avait jamais été possédé du désir d'écrire. Mais celui « d'arriver » le dévorait. « Il se
< gorgea », dit M. Cunliffe, « de littérature anglaise et
< française ; ses idoles étaient les Goncourt, Maupassant, « TourguéniefT. > Il fit passer une nouvelle dans The Yellow Book. Il vit qu'il pouvait écrire et décida d'adopter la carrière des lettres.
Suit une période « humiliante » de « franc-tireur ». Est-ce au bout de six mois ou davantage? Il devient secrétaire de rédaction, puis rédacteur en chef de la revue féminine et mondaine : Woman (voir sur ce milieu : Cynthia de Léonard Merrick).
Mais la ligne d'attaque est par la nouvelle, le roman. A trente et un ans, il publie son premier roman : A Man front tke Nortk. Était-il fait pour se vendre ? Avec le surplus du profit total sur le salaire de la «dactylo», Arnold Bennett eut de quoi acheter un chapeau neuf.
Mais le jeune écrivain déploie une « énergie irrésistible « et gravissante ». A la fin de l'année suivante, il note dans son journal :
4 Cette année, j'ai écrit 335,340 mots, total général ; « 324 articles et nouvelles . . . Mon travail comprend « 6 ou 8 nouvelles non publiées, et aussi -la majeure « partie d'une histoire en livraisons : Love and Life, pour « TUlotson, ainsi que tout le brouillon, 80,000 mots, de « mon roman du Staffordshire : Anna TUlwrigkt. »
Ce second roman parut en 1 902 sous le nom : Anna oftfte Five Towns.
La ligne de retraite étant assurée, Arnold Bennett abandonna le journalisme. Il n'avait pas encore écrit son grand roman. Ce fut le troisième. Il y mit cinq ans, pendant lesquels il produisit ce qu'il appelle des « récréations », des « fantaisies », des « farces », destinées
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à faire bouillir la marmite. Il s'était promis depuis longtemps de donner cette fois ce qu'il pourrait produire de meilleur. Une VU, de Maupassant, fut son modèle. Mais, pour mieux faire, il voulut écrire deux vies d'un coup. Et il réussît. Et ce fut en effet un gros roman, une grande œuvre, un grand succès: The Old Wives Taie parut en 1908.
Désormais la position était conquise. Il ne restait plus qu'à la consolider. Qu'importe, désormais, si l'auteur célèbre tombe au-dessous de lui-même ? Entre ses œuvres de littérature, il se permet sciemment, insolemment, les plus invraisemblables écarts. Ce sont des essais bâclés, d'effrontés feuilletons, dont les titres ne valent même pas d'être cités. Arnold Bennett n'en rougit pas. Il s'en vante. Tout passe, tout réussit, pour un temps. Déjà, il est sur un autre terrain. Il écrit des pièces. L'une d'elles a pour titre : What tke Public wants.
Au milieu de cette mascarade, s'encadrent les seules œuvres d'Arnold Bennett qu'il tienne pour durables et les seules qui méritent en effet d'être retenues : Claykanger (1910), Htida Lessways (1911), Thèse Twain (1916). Aucune ne fait oublier, aucune n'égale The Old Wives' Taie. Mais c'est un cycle qui a son unité, celle du lieu, des sujets, du style et de la manière.
Tout le monde connaît maintenant, grâce à Arnold Bennett, le district des «Porteries » dans le Starfordshire, qui fournit au monde entier des baignoires, des éviers, des carreaux en faïence et une foule d'autres accessoires difficiles à mentionner, le tout émaillé sans émail, brillant par sa propre substance. Les cinq bourgades, aujourd'hui soudées par leur propre expansion, qui composent cette ville industrielle, vivaient, il y a cinquante ans, d'une paisible vie rurale. La comédie de leur développement
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social, et un peu de sa tragédie, se rencontrent dans l'œuvre d'Arnold Bennett. Il n'y a, dans ce milieu commercial, ni mouvement d'idées ni mouvement d'émotions. Tout y est gris, terne, et n'a d'autre beauté que celle qui est au fond de toute chose existante, simplement par le fait qu'elle existe. C'est un tour de force que de l'avoir rendue sensible, et c'est par là qu'Arnold Bennett mérite son succès.
« Burslem — hautes cheminées et fours arrondis, « écoles, place violette du marché neuf, la tour grise de « la vieille église, le clocher du temple aux génuflexions, « et les chapelles rouges, les rangées de petites maisons « rouges avec les tuyaux ambrés de leurs cheminées, et « l'ange doré qui domine le tout du haut de la mairie « charbonnce. Les bruns rougeâtres et calmes de l'en- « semble, tout enveloppés dans les écharpes fuyantes « d'une résille de fumées, s'harmonisaient d'une façon « exquise avec les bleus froids d'un ciel bigarré. Une « beauté s'en trouvait créée, et personne ne la voyait ...»
Il y a beaucoup de passages de ce genre dans l'œuvre d'Arnold Bennett, qui montrent qu'il n'est pas un philistin. De même, dans ses tableaux d'humanité, le charme et la grâce, tout enrésillés de fumée qu'Us paraissent, ne sont point absents.
Mais, ce qu'il voit habituellement, c'est la terne grisaille des paysages industriels et des âmes mercantiles :
« murs rugueux de briques, finis n'importe comment « avec des gravats . . . allées étroites et inégales, con- « duisant à des ateliers et des fours tout en désordre, 4 chaumières transformées en usines et usines en chau- 4 mières, le règne d'un provisoire mal fichu, éhonté, sale, « pittoresque. »
Dans ce milieu médiocre, d'obscures dynasties se sont élevées et ont détruit d'autres dynasties, des âmes
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falotes ont trouvé leur paradis sans ravissements et leur calvaire sans grandeur. Tel est le domaine d'Arnold Bennett.
The Oîd Wives" Taie est l'histoire complète de deux sœurs, d'un bout à l'autre de leur vie. A 1 arrière-plan, le tableau mouvant d'une bourgade des « Potteries > se déroule le long des années. Constance a son roman dans le mariage et demeure fidèle au milieu natal. Sophia quitte les Cinq Villes, et a des aventures à Paris dans le demi-monde du Second Empire. Elle vit à Paris durant le siège, sans en savoir autre chose que ce qu'on apprend dans la pension de famille, tenue par une cocotte, qu'elle habite, qu'elle achètera, où elle fera fortune. Les Français ne sont pas nattés dans ce chef-d'œuvre. Les deux sœurs finissent ensemble leur vie, là où elles l'ont commencée. Tout a changé autour d'elles. Rien n'a changé en elles que l'extérieur. Tout le long de leur destinée, elles ont porté un bon sens, une solidité, un instinct de la décence, de l'ordre, de la propreté, que rien n'émeut. C'est ainsi que Sophia passe à côté de mille souillures sans se souiller. Elle ne grandit ni ne déchoit. C'est une Anglaise, une provinciale Anglaise.
Clayhanger dépeint une famille commerçante et industrielle, comme The Man qf Property et The Country House décrivent une famille de propriétaires ruraux. Mais il y a des idées dans les livres de John Galsworthy. Il n'y a que des faits dans celui d'Arnold Bennett. La critique, la satire, n'y sont pas même sous-entendues.
Hîlda Lessways est sauvée d'une catastrophe par les mêmes qualités foncières qui préservent Sophia de la contagion morale. Elle peut faire un succès provincial et domestique de la vie d'Edwin Clayhanger.
Ne dites pas que la beauté est absente dé ces ternes
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peintures. Pas plus que des peintures flamandes ou hollandaises. Il n'y a pas de soleil, voilà tout.
Arnold Bennett dit quelque part avec raison que son œuvre n'existerait pas s'il n'avait pas senti, admiré ses modèles. Et, en effet, il est un Anglais, et un provincial anglais, derrière sa façade d'artiste moderne et cosmopolite. « Rien », s'écrie-t-il, < de plus britannique dans toute «la Grande-Bretagne que les Cinq Villes et leurs Potteries.» Et, ailleurs : « Qu'il décrive n'importe quelle sorte de vie, « il faut que le romancier ait d'abord été séduit, charmé. « Il n'a pas d'autre raison pour écrire. » Étrange charme, que personne encore n'a décrit — mais charme quand même.
S'il était légitime de demander à un auteur ce qu'il n'a pu ni voulu donner, on pourrait dire que ce qui manque à Bennett, ce n'est pas la beauté, mais l'intelligence. Voilà un bien gros mot. Dieu sait que rien ne peut dépasser la compréhension, la pénétration d'Arnold Bennett dans son domaine. On regrette seulement qu'elle ne s'ordonne pas, s'arrête aux constatations et ne fournisse aucune idée, ne révèle aucune vision de la vie.
Un talent naturel qui est immense et immensément volontaire, une certaine coquetterie de cynisme, une tension légitime et sensible vers le succès, une incontestable originalité dans un cadre étroit, voilà donc Arnold Bennett, le peintre des petites gens. En le voyant entasser détail sur détail, fait sur fait, on se demande parfois pour quel objet ce maçon bâtit, s'il sait où il va, s'il construit une cité nouvelle, ou bien s'il continue, suivant sa propre expression, « le règne du provi- « soire mal fichu». Du moins, nul ne conteste l'adresse et la dextérité de ses mains, ni que les murs ne soient en vraies briques, ni qu'il y ait plaisir à le voir travailler.
ifo Le Roman anglais de Notre Temps
§ îv John Galsworthy
S'il s'agissait, dans cet ouvrage, d'assigner des rangs et de passer des jugements, voilà probablement le romancier contemporain qui devrait nous arrêter et nous retenir le plus longtemps. Il est le plus complet, le plus solide, le mieux équilibré, peut-être le meilleur écrivain, au sens classique du terme, que l'Angleterre ait produit depuis trente ans. S'il était Français il y a gros à parier qu'après quelques résistances et une ou deux intéressantes campagnes il aurait emporté d'assaut ta forteresse académique.
Mais mon objet est de faire connaître plutôt que de classer les romanciers contemporains de l'Angleterre, et il se trouve qu'en raison même de son éminence John Galsworthy non seulement est bien connu chez nous, mais presque considéré d'avance comme un classique. On sait moins que, comme tous les classiques, il fut d'abord un rebelle.
Un écrivain très instruit, très cultivé, homme de loi, fils d'homme de loi, familier par éducation et par profession avec la vie économique et morale de la bourgeoisie anglaise, frotté par de nombreux voyages à tout ce que l'étranger peut offrir de plus libre et de plus hardi, se décide vers la quarantaine à dire sous forme de roman ce qu'il sait et ce qu'il pense de la civilisation de son pays. Nous arrivons en effet à la date de 1904, déjà citée à propos de James et de Wells, de Hewlett et de Conrad, de Miss Sinclair. La guerre anglo-boer vient de finir. L'Angleterre a constaté la faiblesse de son armure, la fragilité de son armature. Le doute est dans les esprits. Les formules de Kipling sont déjà surannées,
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mourantes. Bientôt un renversement complet de la balance politique va se produire. Les forces révolutionnaires sont déjà en mouvement. Libéraux, radicaux, socialistes, qui n'ont pour ainsi dire pas eu le pouvoir depuis trente ans, ne le quitteront plus désormais. Voilà pour le monde social et politique.
Chez les artistes et les romanciers, les mêmes causes depuis longtemps au travail ont produit des effets analogues. Samuel Butler est mort en 1902, mais son roman The Way of AU FUsk vient d'être publié en 1903, et il y brûle tout ce que la génération précédente avait adoré. Bernard Shaw, son fils intellectuel, vient de publier Man and Superman. Le goût du paradoxe et de l'iconoclastie est dans l'air. Le jeu de massacre a commencé. Une révolution morale est en marche. Nous n'en voyons pas encore le terme. Il sera proche quand, sous une forme quelconque, quelqu'un publiera la défense nécessaire de l'âge de Victoria doublée d'une apologie non moins indispensable du mensonge, de la convention et de l'hypocrisie.
En attendant et jusqu'à la guerre, John Galsworthy, vingt autres avec lui, en même temps que lui, grignotent tes sacs et déchirent les parchemins.
Shelton, le héros de The Island Pharisees, a le goût inné de l'altruisme. II a développé son génie critique au contact de Louis Ferrand, bohème franco-flamand, vagabond psychologue, que, vers le même temps, Maurice Hewlett et W. J. Locke ont aussi découvert. Shelton explore avec son cœur et son esprit la société de son temps. Elle ne veut pas voir les réalités de la vie ni celles du sentiment Toute la vertu, toute la sagesse de ses institutions se dépense à garantir, posséder, jouir. Le bon ton est le souverain bien. On y sacrifie son intolli ■
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gence et son bonheur, comme la fiancée de Shelton qui trouve son esprit dangereux^ le repousse et puis le reprend, sachant qu'elle sera malheureuse. Elle s'immole en somme au principe qui veut qu'une « lady > ne manque jamais à sa parole. Ferrand, digne et poltron, tapeur et conseilleur, regard perçant, panier percé, amusant et invraisemblable, ne sert guère que de porte-paradoxes. L'épisode de Shelton en conversation nocturne avec un ancien butler, sur un banc de jardin public, rappelle les comédies de Bernard Shaw.
The Island Pharisees n'était qu'une introduction sentimentale. Voici maintenant deux types de l'Angleterre bourgeoise, deux piliers de la société contemporaine: celui qui possède: The Mon of Property (1906) ; celui qui réside: The Counîry House (1907). Soames Forsyte considère tout, même sa femme, en propriétaire. Il n'a pas d'autre racine, II est à la fois possédant et possédé. Tous les membres de la famille, quoique subtilement différenciés, et ayant d'autres intérêts, d'autres sentiments, gravitent autour de leur sens de la propriété. Le vieux Jolyon se sert de son argent pour entretenir le lien domestique qui le rattache à l'existence. Le jeune Bosinney, amoureux d'art et de beauté, est battu par la puissance de l'argent chez celle des Forsyte qu'il aime. Le jeune Jolyon, qui regimbe contre l'idéal de ses parents tout en y restant fidèle, s'écrie, résumant le livre:
< Les miens ne sont pas des extrémistes. Ils ont leurs
< particularités comme toute autre famille. Mais ils « ont au plus haut point ces deux qualités qui sont le 1 critérium d'un Forsyte : ils sont incapables de se donner
< corps et âme ; ils ont le sens de la propriété, »
The Couutry House décrit la vie du terrien, si carac-
Les cinq grands romanciers contemporains 1*3
téristique de l'Angleterre au Xix me siècle. L'ignorance crasse de tout ce qui n'est pas lui-même et son domaine, « une crainte instinctive de tout ce qui n'y ressort point, « la primitive terreur d'adopter le point de vue d'autrui, « la foi élémentaire dans les précédents, » finit par brouiller le vieux Pendyce avec sa femme, son fils, ses tenanciers. Son fils, également stupide, ruine sa vie pour une femme sotte et indigne ; sa fidélité n'est que de l'obstination qui tourne à la jalousie: toujours le sentiment de la propriété. Mrs. Pendyce, qui n'est pas une Pendyce, sauve la famille du mépris et de la pitié.
Sous le titre ironique de Fraternity (1909) sont dépeints les vains efforts que font à Londres des gens de même rang, de même classe, pour communier avec leurs semblables. Dans les deux romans qui précédaient, le vieux thème de l'incompatibilité d'humeur dans le mariage se combinait avec la satire sociale. Ici, le mari découvre qu'il ne peut se détacher de sa famille, même en sympathisant avec une pauvre petite « modèle > . D'abord, elle n'a pas les ongles propres. Et puis, il est impossible de se rapprocher d'une créature humaine née dans un autre milieu- sans s'aliéner celui auquel on appartient. Hilary Dallison et les siens, avec toute leur philanthropie, sont incapables de fraterniser.
The Patricia» (1911) n'est pas l'aristocrate, mais quelque chose de confus et qui ne fut pas apprécié, n'étant pas compris.
Ces quatre ouvrages comprennent le principal de l'œuvre de John Galsworthy. Sous une autre forme, il dit d'une autre partie de ses contemporains ce que Wells a si bien et si souvent exprimé :
« Ils font des choses, mais ils les font de travers. Ils « y arrivent en pataugeant, avec la plus grande dépense
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« possible de labeur et de souffrance. Cela fait partie du < principe héréditaire. »
Mon Dieu, cela semble aussi faire partie du principe artistique, au moins dans certaines formes de romans. « Ils font des choses, mais ils les font de travers. Us y « arrivent en pataugeant ...» C'est un peu de cette façon que se démontrent les personnages dans Fraternity, The Patrician, et aussi The Dark Flower (1913). C'est une trilogie plutôt qu'un roman. Le sculpteur qui est le héros du livre épouse l'aimable Sylvie et lut reviendra constamment. H éprouve la désillusion de l'amour dans la première partie de sa vie, sa tragédie dans la seconde, et renonce dans la troisième au bonheur des sens.
Les frères Freeland dans The Freelands (191 5) représentent les formes diverses de la tyrannie sociale qui résulte de la propriété foncière en Angleterre. Félix croit à la force intellectuelle, John, à la force administrative, Stanley, au pouvoir de l'industrie. Mais tout l'intérêt est dans la vaine révolte de Derek et de Shei'la contre les Mallorings et leur vie de grands propriétaires réformateurs.
Il y a plus de vie, plus de puissance, dans Beyond (191 7). Le livre eut moins de succès. Nous avions alors d'autres soucis. Mais, en le relisant, on s'aperçoit que jamais l'auteur n'avait été plus près de la nature et de la vérité que, dans cette peinture de l'amour élémentaire, passion et tourment, dans le cœur et la chair d'une femme qui se renouvelle en souffrant.
C'est probablement dans ses pièces de théâtre que John Galsworthy a le mieux exprimé son talent. Maïs ses nouvelles, et en particulier les Five Taies (1918), ne le cèdent en rien aux drames par la force de la construction. The Stoic est une des plus puissantes, par la brutalité
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Les cinq grands romanciers contemporains 175
matérialiste du dénouement. Les vieillards rudes, solides, tragiques de Galsworthy compteront comme une des révélations de ce temps.
Voilà l'œuvre de John Galsworthy. Elle est d'une grande et belle tenue, vigoureuse, sérieuse, solidement bâtie. Elle fait de son auteur une des principales figures littéraires de l'Angleterre contemporaine.
Peut-être a-t-il trop vu le monde à travers l'usage, la
loi, les institutions. Pourtant, le Code civil et le Code
pénal, les tyrannies mondaines et collectives, troublent
moins l'humanité que l'amour et la jalousie, le lucre et
. l'aventure, qui gouvernent les individus.
Pour John Galsworthy comme pour maint autre, on dirait qu'il faut devenir sauvage ou vagabond pour avoir le moyen de rester homme et d'aimer les autres hommes. Il y a du Sterne et du Rousseau dans cette littérature — aussi du Verlaine — Louis Ferrand attestait leur influence, Le succès" déjà fané de W. J. Locke en est un autre témoignage.
Joseph Conrad En 1878, un jeune Ukrainien, élevé en Pologne, arrivait dans le petit port de Lowestoft, où l'ombre de Dickens l'accueillit. Teodor Joseph Konrad Korzenovski avait vingt et un ans. Son père, un révolutionnaire de 1 86a, avait été emprisonné et était mort en 1870. Sa mère, exilée en Sibérie, avait succombé dès 1 865. Un de ses oncles avait pris soin qu'il reçût une solide instruction. La passion de ta mer et celle des aventures l'avaient dès l'âge de dixsept ans conduit à Marseille où, sachant déjà le français, il s'était embarqué comme marin à bord d'un voilier.
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A Lowestoft, il Ha connaissance avec des pêcheurs, des caboteurs, apprit l'anglais, étudia la navigation, obtint un certificat de lieutenant, puis de capitaine dans la marine marchande, et fit de nombreux voyages dans les mers tropicales de l'Extrême-Orient. Pendant cette vie solitaire, errante, il écrivait pour son plaisir, sans aucune intention de devenir littérateur, de longues descriptions et des fragments romanesques.
En 1894, il quitte la marine, à la suite d'une fièvre tropicale, et vient à Londres. M. John Galsworthy, qu'il avait une fois rencontré, l'aide de ses avis et de sa sympathie. Son premier livre, Almayer's Folîy, est accepté, publié, sous le nom abrégé de Joseph Conrad. Le voilà romancier. Il a quarante ans. Stevenson venait de mourir. Il y avait dans la littérature anglaise et notamment dans la fiction d'aventures une belle place à prendre. Joseph Conrad s'y trouva porté plutôt qu'il ne s'en empara. Depuis vingt années il est en Angleterre un des principaux romanciers de la mer. Mais il l'est d'une tout autre façon que ses devanciers. Et il est bien d'autres choses en outre.
Slave de tempérament, Français par éducation, par habitude de penser, Anglais par choix, par habitude de vie, son avènement marque une étape nouvelle du cosmopolitisme dans la littérature contemporaine de l'Angleterre. Les Grecs, puis les Barbares, pénétrèrent Rome pendant qu'elle les conquérait. Aucune grande nation ne peut devenir colonisatrice sans être elle-même colonisée, et tout impérialisme, fût-il simplement économique, a ses rançons intellectuelles. Telle une rivière qui déborde perd la couleur de ses eaux, en prenant celle des limons, des sables ou des paillettes qu'elle arrache à ses bords.
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Le cas de Joseph Conrad, Ukrainien ou Polonais, qui ne savait pas l'anglais à vingt ans, n'avait rien produit à quarante, et se trouve à soixante l'un des maîtres incontestés du roman anglais, est d'autant plus symptômatîque qu'il promet de n'être pas unique. Avec lui, ce n'est plus seulement le cosmopolitisme artistique et intellectuel qui vient et pénètre par les classes cultivées. Joseph Conrad est entré dans la vie et dans la littérature anglaises, non par la passerelle, mais par l'entrepont, comme un matelot. C'est une carrière d'émigrant qu'il a faite. Il a pénétré, conquis le roman d'aventures anglais par les faits, par sa Vie, avant de s'y établir et d'y exercer une influence d'autant plus remarquable qu'elle doit tout au talent, rien aux artifices de l'habileté commerciale. Il y a trente ans, la vieille Angleterre d'Europe se demandait si la jeune Angleterre d'Amérique serait capable d'assimiler les troubles apports de l'immigration. La même question se pose aujourd'hui pour Londres qu'il y a cinquante ans pour New-York.
A peine avait-il commencé d'écrire, que Joseph Conrad formulait sa théorie de l'art et du roman dans la préface de The Nigger of tke Narcissus (1898). Ce manifeste répond au besoin de logique qu'il tient de sa culture française, mais satisfait en même temps à l'instinct slave de l'imprécision. Ce qu'il contient de neuf n'est pas toujours clair, et ce qui paraît clair n'est pas toujours neuf. N'importe. Joseph Conrad répudie la philosophie et la science comme guides de l'invention, et se défend en conséquence de toute œuvre à thèse : « L'artiste fait « appel en nous à ce qui est de naissance et non d'ac- « quisition. » Il se sépare ainsi de la plupart des grands romanciers anglais du xix me siècle. Et, de fait, il n'y a dans son œuvre aucune idée générale, aucune revendîca- N
tion, doctrine, protestation, ou satire sociale, aucune « tendance > politique ou religieuse. Ses personnages sont ce qu'ils sont, distincts, variés, profondément individuels, mais il est impossible de généraliser à leur sujet. Il crée des hommes, non des types. Il s'abstient de tout ce qui peut sembler un blâme ou un éloge. Nous sommes à mille lieues, avec Conrad, de Dickens, de Thackeray, de George Eliot et de tous les contemporains anglais qui, directement ou indirectement, interviennent dans leur récit. Nous ne sommes pas plus près des réalistes qui servent la tranche de vie avec la même indifférence qu'un gargotier la tranche de veau. Sa doctrine, son génie, sa pratique, le conduisent au contraire à marquer de la plus intense personnalité les pages en apparence les plus impersonnelles. Pour lui, l'artiste est un tempérament qui parle à d'autres tempéraments par la « magie de la suggestion », s'impose à eux, non directement, mais par une constante évocation, et les enchaîne par la force non de la raison, non du sentiment, mais de l'instinct vital.
« Il parle », dît -il, < à notre capacité de jouissance et e d'émerveillement, au sens du mystère qui entoure nos « vies, à notre instinct de pitié, de beauté, de douleur, <t à notre impression latente de communauté avec toute « la création.»
Joseph Conrad n'est donc ni moral et social, comme la plupart des grands romanciers anglais, ni indifférent et détaché, comme les très grands écrivains français, qui sont plutôt spectateurs et interprètes que collaborateurs de la vie. Son réalisme se rattacherait plutôt à celui des Primitifs et des Russes.
Aucun écrivain de notre temps n'est peut-être doué d'une puissance de dissection morale et mentale supérieure
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à celle que déploie Joseph Conrad. Aucun ne s'emploie mieux à en cacher le mécanisme et à n'en découvrir que l'effet. Sa capacité de psychologie est intense, mais ne s'exprime que par le résultat. Il épargne au lecteur l'appareil encombrant et vain de l'analyse, qu'étalent sans raison tant de prétendus psychologues. Il ne dit pas de ses personnages: «Voilà ce qu'ils pensent et sentent.» Nous le savons parce qu'ils vivent devant nous, en plein relief.
« Tout art», dit en effet Joseph Conrad, < est un appel
« aux sens . . . L'effort artistique, quand il s'exprime
« en mots écrits, n'a pas d'autres moyens s'il veut toucher
« au ressort secret de l'émotion. Il doit s'efforcer d'at-
« teindre à la plasticité de la sculpture, au coloris de la
« peinture et à la suggestion magique de la musique, qui
« est l'art des arts. »
Le témoignage des sens, l'appel aux sens, voîlà donc, d'après Joseph Conrad, le secret de son art et de son talent. C'est bien là ce qu'il y a de plus frappant dans son œuvre,
« Ma tâche, » dit-il, « celle que j'essaie d'accomplir, « c'est, par la puissance du mot, du mot écrit, de vous « faire entendre, de vous faire sentir, et, par-dessus tout, « de vous faire voir. Cela, et pas plus. Mais tout est « là. St je réussis, vous trouverez dans mon œuvre et « suivant que vous le mériterez, encouragement, consola- « tion, crainte, charme, tout ce que vous exigez, et « aussi ce rayon de vérité que vous avez oublié de « demander. »
Pour Joseph Conrad, la sensation est donc le moyen artistique par excellence. Quant à l'objet morat et ethnique de son œuvre, il le trouve non point dans la lutte de classes comme les romanciers sociaux, ou dans la
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lutte de races, de peuples, comme chez les romanciers impérialistes ou nationalistes,- mais :
« dans le subtil et invincible sentiment de solidarité qui
« noue la solitude de cœurs innombrables à cette autre
« solidarité de rêves, de joies, de chagrins, d'aspirations,
« d'illusions, d'espoirs, de crainte, qui relie les hommes
« les uns aux autres, attache ensemble l'humanité tout
« entière, les morts aux vivants, et les vivants à ceux qui
« ne sont pas encore nés. »
Il suffirait à Joseph Conrad d'avoir proclamé cet instinct de la solidarité des races, au temps même où Rudyard Kipling triomphait, pour se distinguer de ses contemporains parmi les romanciers de l'exotique et des aventures.
L'appel aux sens comme moyen artistique, l'appel à la solidarité humaine comme objet moral, la proscription de l'idée, de la thèse, du commentaire, de l'émotion tendancieuse, voilà donc, selon Joseph Conrad, ce qui caractérise son œuvre. Peu d'auteurs sauf Corneille se sont, d'avance, mieux vus, mieux définis. Il a, plus tard, élargi son domaine, relâché ses formules, et, depuis quelques années, il paraît avoir abandonné la rigueur de ses conceptions primitives. Mais la préface de Tke Nigger ofthe Narcissus explique tous ceux de ses.ouvrages qui ont précédé la guerre.
On y rencontre d'abord quatre grands romans d'aventures. Les mers de la Sonde, l'archipel de l'Insulinde, y sont évoqués avec une splendeur et une puissance incomparables. Ne fût-ce que par leur beauté descriptive, ces œuvres méritaient de vivre. Dans un volume de nouvelles appartenant au même cycle, Typhoon, un chef-d'œuvre, marque le maximum de ce que l'art littéraire peut attendre de la sensation.
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De même que l'ouragan trouve son maître en la personne têtue, obtuse, épique, du capitaine Mac Whirr, de même les rages de l'océan ont cessé, grâce à Joseph Conrad, de * défier toute description ». Ilanoté, traduit, fait entendre et fait voir ce que la pire des tempêtes peut avoir de pire.
Sur ces mers désertes et étincelantes, dans ces îles férocement illuminées et parfumées, des hommes, rejetés de l'humanité par leur faute ou par le destin, traînent leur solitude ou leur châtiment Tous sont victimes du lucre et de la cupidité. Aucun n'est entièrement méprisable.
Dans Almayer's Folly, c'est la dégradation du blanc qui épouse une sauvage. Dans An Ouicast of the Islands (1896) le voleur et le traître est châtié par la nature sauvage de Bornéo. Dans The Nigger of the Narcissus (1898) le mourant qui n'en finît pas de mourir provoque à la fois la révolte et la solidarité d'un inoubliable équipage. Dans Lord Jim (1900) la temporaire lâcheté d'un homme l'exile toujours plus loin de la justice et de la civilisation.
En 1904, Conrad abandonne la mer et Nostromo décrit une imaginaire république sud-américaine où toutes les passions de l'humanité, concentrées, et surchauffées par la fièvre moderne de la richesse immédiate, semblent s'être donné rendez-vous. C'est une épopée des civilisations exotiques. The Secret Agent (1907) et Under Western Eyes (1911) relatent des aventures d'anarchistes et de révolutionnaires.
C'est à partir de cette époque que Joseph Conrad paraît avoir renouvelé non pas la manière mais la matière de son art Le symbolisme des personnages s'accentue. En même temps l'intérêt se déplace. Jusqu'alors l'appel à la solidarité humaine (inexprimé mais éloquent, émanant
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non de l'auteur, mais des faits, des circonstances, du récit) ne s'exerçait qu'en faveur des victimes du grand maléfice social : la cupidité. Maintenant, il continue d'être muet et perçant à la fois, mais îl s'adresse moins aux victimes qu'aux sauveurs, aux révoltés, aux redresseurs, vaincus par le fait et triomphants par l'esprit. En outre, la malédiction se personnifie, le génie du lucre, du malheur, de la revanche, s'incarne en des personnages sataniques et misérables. Tel le vieux de Barrai dans Chance (1914) qui est conduit à la prison par son ambition financière et en sort bourré de volontés assassines comme une mine est bourrée d'explosifs. Tel, dans Victory ( IQI 5)i l'horrible Jones, qui est la plus moderne, la plus plausible incarnation de l'Esprit malin. En face de cette diabolique création, Axel Heist et Lena, quoique vaincus par le destin, gagnent en mourant l'un par l'autre et l'un pour l'autre la plénitude de la vie. C'est en quoi consiste la Victoire. Le livre, écrit en 1914-1915, avait peut-être un sens plus large encore.
En même temps le style se dépouille, perd cet excès de richesse sensuelle qui distinguait les premières œuvres.
The Shadow Line, une des œuvres les plus récentes de Conrad, est peut-être la plus parfaite, après The Ntgger of the Narcissus ; elle est publiée avec le sous-titre « Une Confession ». C'est l'histoire d'un jeune capitaine que les circonstances conduisent à prendre le commandement d'un voilier Inexplicablement détenu dans la rivière siamoise. A force de persistance, de volonté, il le conduit dans le golfe, région désolante des grands calmes, et là, pendant des semaines, avec un équipage miné de fièvres, il essaie en vain de franchir la latitude où le cadavre invisible du précédent capitaine semble lui interdire le passage. Le vivant finit par vaincre le mort La ligne
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d'ombre est enfin dépassée par le jeune homme en dépit du vieillard, au prix de ses illusions et de son bonheur. Pas un mot des sinistres machinations qui ont failli perdre le navire ; pas un mot du symbole que recèle la lutte rédemptrice. Tout cela, quoique inexprimé, est évident pour le lecteur intuitif et cultivé. Joseph Conrad n'écrit point pour la foule et n'a jamais eu qu'un cercle restreint de lecteurs.
Il n'en est pas moins un des grands romanciers contemporains de l'Angleterre, ce qui ne veut pas dire qu'il soit un grand romancier anglais. Son talent l'apparente à tous les temps, comme son origine et sa carrière à tous les pays, son intention et son œuvre à tous les hommes de tous les peuples. Plus artiste que la plupart de ses contemporains britanniques, peut-être ne lui a-t-îl manqué, pour se réaliser, que de n'être pas, vivant pour écrire, obligé d'écrire pour vivre. On regrette, en le lisant, qu'il ait cru devoir mêler tant de feuilleton à ses romans.
Peut-être aussi n'a-t-i! pas eu dans sa jeunesse et son âge mûr le privilège d'une expérience assez complète de l'humanité civilisée pour donner au tableau qu'il a tenté de peindre la profonde fidélité que son talent promettait. Par exemple, le mutisme tragique de ses types féminins ne manque pas de grandeur, de force, de nouveauté. Leur silence est-il une marque de puissance ou d'impuissance chez l'auteur ? Les femmes de Joseph Conrad sont des énigmes passionnantes, mais des énigmes comme la Joconde, quoique pour une autre raison. C'est le rictus, non le sourire qui fait leur mystère. La science ^ du dessin suffit à l'un, l'autre exige la science du modelé. De même le fréquent usage du récit indirect peut bien être un témoignage de conscience littéraire chez l'auteur qui tient à s'effacer, mais Joseph Conrad n'en abuse-t-il
pas, dans Chance, par exemple, quand il interpose Marlow et lui fait raconter ce que d'autres personnages ont dît à leurs amis ? Cette façon de conduire le récit paraît plus difficile. Mais l'art de la difficulté ne sert-il pas, d'aventure, à esquiver l'art plus difficile de la simplicité ? La méthode directe de Typhoon paraissait préférable. Joseph Conrad y revient dans ses récents ouvrages.
Il n'a pas encore terminé sa tâche, achevé son développement Mais l'œuvre qu'il a déjà produite le place au tout premier rang des romanciers de son temps, et à l'un des premiers parmi les écrivains.
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