‹ Le roman contemporainChapitre 5 sur 9 · Madame André (Constitutionnel, 2i février · texte numérisé non relu

Madame André (Constitutionnel, 2i février

OÙ tant de gens se morfondent ; car, insolente comme l'Attila de Corneille, elle fait parfois attendre jusqu'aux rois, — les rois futurs de la pensée! Lui, M. Richepin, n'attendit pas. Dans cette société, pourrie d'or et de luxe, sa Chanson des Gueux fit TefTet d'explosion d'un gueux superbe, qui serait entré dans un salon. Gomme les Gueux des Pays-Bas, il avait eu le courage de l)lanter cette cuiller de bois à son chapeau... Cela me plut. Je le dis alors. Je fus le fauconnier de ce faucon... Depuis ce moment-là, qui a été son plus beau moment, M. Jean Richepin a publié deux livres, l'un en prose, l'autre en vers, dans lequel le faucon n'avait pas enfoncé sa griffe au même degré de profondeur. Si la griffe y était encore, le coup de griffe n'y était pas. Jeune, — et parmi les derniers venus dans cette littérature expirante qui, comme le dauphin mourant, jette ses dernières couleurs, — M. Richepin est certainement un de ceux-là qui peuvent le mieux l'empêcher de tout à fait mourir. Tant qu'il y aura, d'organisation naturelle, des esprits bâtis comme le sien, la race des livres ne sera pas éteinte. Il est évidemment conformé pour produire. Il a ce qu'on appelle des reins. Si je cherchais dans l'ordre physique une ressemblance avec son talent, je dirais qu'il me fait penser à l'élève, héroïquement râblé, du Centaure Chiron, dans le beau tableau de VÉducation d'Achille. Il est souple et musclé comme lui. Il a toute la souplesse de la force. Et c'est particulièrement de cette

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souplesse dans la force qu'il donne la preuve dans Madame Atidré.

Sa Madame André est un roman ; et pour tous ceux qui connaissent et pratiquent M. Richepin, ce roman sera une surprise. C'est, de tous les livres qu'il pouvait faire, le plus étonnant à coup sûr, et celui auquel on devait le moins s'attendre. L'auteur de La Chanson des Gueux, qui se chauffe avec les ossements des tombes et des tètes de morts tant il est affamé de flamme et de tableaux dun tragique effréné, l'écrivain moins puissant, mais non moins ardemment épris de choses physiques, qui q, écrit Les Morts bizarres et Les Caresses, et qui couve, en ce moment, comme le Chaos et la Nuit couvèrent l'Amour dans une terrible mythologie, l'œuf monstrueux de ses Blasphèmes, vient de nous faire, en Madame André, le livre le plus retenu, le plus contenu, le plus rassis, le plus didactique, le plus sage de la sagesse humaine, et le plus en dissonance et en contraste avec ce qu'il nous avait donné le droit de croire ses incoercibles instincts. Madame Andi'é, qu'on pouvait imaginer un livre de passion dramatique à faire pâlir tous les drames connus, et d'événements dune invention extraordinaire, n'est que l'histoire la plus moralement exemplaire, si elle n'est pas la plus vertueuse en tout, et l'analyse très fine et très poursuivie, poursuivie jusqu'aux imperceptibles, de la situation la plus vulgaire de ce siècle où il y a tant de choses vulgaires, — le concubinage

libre, qui est en train de remplacer le mariage pour faire place au concubinage légal du divorce que nous donnera la République! Le violent, l'intempérant, l'extravagant (pour les bourgeois), l'indécent Richepin, l'impie Richepin, ce Capanée qui fourbit actuellement et damasquine ses Blasphèmes, se resserre tout à coup, se ramasse, se froidit, se simplifie, se métamorphose, et produit un roman d'analyse impartiale et patiente, — patiente... à impatienter le journal dans lequel il l'avait publié d'abord en feuilleton, et qui, lui, l'a raccourci, haché et châtré, ne voulant pas en perdre tout, puisqu'il l'avait payé à l'avance, et disant comme ce grand poète, qui n'est pas le Père prodigue, à son fils qui n'avait plus faim : « Mange donc cette côtelette encore, puisqu'elle est payée. » Le public, moins despotisé, n'a mangé qu'une partie delà côtelette de M. Richepin. Les superficiels auront peine à le croire. Le violent, l'absolu Richepin, s'est laissé tranquillement châtrer; mais c'est ici un trait caractéristique de l'espèce d'homme qu'il est que je ne veux pas oublier. L'auteur de LaChanson des Gueux a une si méprisante indifférence pour les journaux et l'opinion qu'ils font, qu'au sien il s'est détourné de son œuvre, avec une légèreté qui n'est pas même un stoïcisme, et qu'il a laissé opérer sur sa personne les sordides et lâches ciseaux de l'industrialisme qui l'ont dépecée. Sur, d'ailleurs, de retrouver son œuvre plus tard; sûr de la sauver du massacre qu'on lui

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avait fait subir, et de maiilrer — du nième coup, en la publiant, — la double intégralité de l'œuvre et de la bêtise de ceux qui l'avaient massacrée I

Le voici donc tout entier, ce livre qui, je l'ai dit, nous donne un Richepin aussi contenu qu'il avait été jusque-là incontinent, et aussi moral qu'on peut l'être sans Dieu ; car M. Richepin est athée. Il est athée, — mais en attendant qu'il ne le soit plus... Son livre est une lueur sur les fortes souplesses de sa pensée, et nous pouvons tout espérer de lui. Athée donc, pour l'heure, encore, comme ses contemporains, dont l'athéisme est aussi effronté que stupide, M. Richepin, qui vaut cent fois mieux qu'eux, n'est pas, sur d'autres points, en proie aux mêmes sottises. Par exemple, ce n'est pas un naturaliste du moment, comme ils le sont tous, ces singes qui prouvent bien leur descendance! lia le talent trop altier pour emboîter le pas derrière les assommants deLWssommoir. Il ne croit pas, comme ces imbéciles, avoir inventé la nature. Il ne croit pas qu'une puanteur dans laquelle on ne peut pas rester puisse être jamais une École. Il est de la famille des écrivains qui, de toute éternité, ont mis de leur Ame dans ce qu'ils écrivent, et qui ajoutent de leur âme à cette sotte et à cette brute

qu'on appelle la nature, qu'on mutile (comme le journal qui a mutilé Madame André) quand on ne fait que la copier platement, cette nature... M. Richepin analyse trop l'dme pour n'y pas croire; son livre, comme la vie, est encore plus psychologique que physiologique, et c'est là sa valeur, c'est là sa supériorité. Je lui ai entendu dire à lui-même, à ce jeune homme du temps de la photographie victorieuse, dans les œuvres de l'esprit comme dans les œuvres de la main, qu'il n'y avait, en définitive, que des romans d'analyse. Pour moi, ce n'est pas strictement vrai, mais cela prouve, du moins, une tendance à mille lieues des tendances et des procédés actuels. Assurément, on peut s'étonner déjà de cette opinion dans un écrivain de la génération qui n'est plus préoccupée, hélas ! que dic rendu des faits extérieurs et de l'exactitude de leur description, Mais il y a bien d'autres choses encore qui vous étonneront dans le roman de M. Richepin, lequel, naïf ou volontaire, — et je le crois plus volontaire que naïf, — révèle un grand empire sur soi, et la rare faculté de s'éteindre aussi bien que de s'allumer.

Il s'y éteint, en effet. Il a mis le pied sur sa propre flamme. Je sais bien que ce n'est pas facile à éteindre, ce feu grégeois, ce feu Richepin^ qui repart sous le pied mais dont le pied finit pourtant par être le maître. Tout est relatif. Où nous voyons Richepin éteint, d'autres que lui paraîtraient flamber encore-

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Mais pour lui, pour cet intense de Richepin, il y a, dans ce livre, extinction de cette flamme exaspérée qui devait, nous disait-on, tout incendier dans ses œuvres. Excepté le bohème (Nargaud), qui est le justicier en ce roman, moral à sa manière ; excepté ce paroxysie, comme il l'appelle, dont la prose est... les vers de Richepin auxquels il a enlevé la rime: excepté deux ou trois scènes d'amour où se retrouve un peu de l'ancien Richepin des Caresses, le roman de Madame André n'a que le spiritualisme de l'analyse, qui regarde surtout dans le cœur et qui en épingle les ténuités. Quoique le romancier voie les réalités, et, quand il s'agit de les nommer, ne barguigne pas, le cynisme de ce terrible Richepin, qui ne craignait pas autrefois d'être cynique, qui n'hésitait jamais devant l'expression et se jetait à corps perdu sur elle, n'a plus guères, dans tout ce livre, que quelques traits fort rares, et encore le romancier ne s'y arrête pas, ou, s'il les ose, le croiriez-vous jamais? c'est par moralité, — son espèce de moralité à lui, — pour condamner ou pour mieux flétrir ce qui lui paraît immoral ou laid dans la vie. Et sa personnalité, la personnalité de ce Richepin que nous connaissons, où est-elle ici? On la cherche... Certes! s'il y a quelque part une personnalité retentissante qui semblait, comme dans les vrais poètes, devoir se reproduire et se chanter elle-même dans toutes ses créations, ou du moins dans les types favoris de sa pensée, c'était bien Richepin, la personnalité

de ce mâle Richepin, si fier d'être un mâle, et dont le héros dans Madame André est une femelle pour 4a faiblesse, un lâche... idéal de lâcheté !

Triste et difficile sujet de roman que la lâcheté ! triste par lui-même, car il dégoûte l'imagination comme il indigne le caractère, et difficile à toucher, même au génie. Walter Scott y a mis la main une fois, mais ce n'est que la lâcheté physiologique qu'il exposa dans son roman de La Jolie fille de Penh, et son poltron n'était pas son héros. Ses héros, c'étaient ceux qui mouraient pour lui et pour cacher avec leurs poitrines la lâcheté du chef de leur clan. Dévoûment sublime! C'était là une donnée virile digne de l'esprit viril de Walter Scott, le vieux féodal écossais. Mais de lâche, non plus de nerf, mais d'âme, il n'y a jamais eu que des femmes qui en aient placé sur le premier plan de leurs livres. Elles avaient leurs raisons pour cela. Les unes, c'était pour humilier les hommes devant elles; les autres, pour se venger de quelque sans-cœur qui les avait abandonnées. Madame de Staël a créé Oswald peut-être en se ressouvenant, ce blondasse anglais, plus mou que ses bottes molles, et dont la misérable infidélité tue Corinne. M. Jean Richepin, qui n'a pas d'injure personnelle à venger,

est-il le chevalier d'une madame André, qu'alors il n'eût pas inventée? Le Nargaud de son livre seraitil lui de pied en cap?... Mais jusque dans cette hypothèse l'analyse serait allée trop loin, et le moraliste materait l'artiste, — ce qui peut augmenter le nombre des étonnements que fait naître le livre de M. Richepin, en y ajoutant le plus grand de tous. En effet, il faut que le roman, pour être une œuvre supérieure, nous prenne par tous les côtés de notre âme, et il est impossible de nous intéresser longtemps au caractère de Lucien Ferdolle, le héros, si cela peut s'appeler un héros, de M. Richepin. Il est impossible de supporter longtemps l'analyse, même la mieux faite, de tant de choses méprisables... Je conçois que Le Sage peignît un laquais dans Gil Blas, à l'époque où les laquais intéressaient une société qui donnait chaque jour sa démission de sa noblesse. Je conçois même aussi que M. Jean Richepin, dans une société sans noblesse et sans laquais, — car cette société est égalitaire, et le larbin , si elle est conséquente, y vaut le sénateur, — — peigne un lâche parce qu'il y en a beaucoup dans cette charmante société. Mais il n'y a pas les mêmes raisons pour que le lâche nous plaise, à nous, comme le laquais a plu dans la société du xviii^ siècle. Le laquais pouvait être un brillant, ou un dangereux, ou un amusant coquin. C'était une force. Mais Lucien Ferdolle, qu'esl-il et que pourrait-il être?... C'est une faiblesse. C'est un enfant qui a toujours besoin de sa

bonne, qui pleure et toujours demande pardon ;\ sa bonne, et sa bonne, c'est madame André. C'est aussi M. Jean Richepin, qui, à chaque pusillanimité, à chaque lûchelé, à chaque abjection, lui enlève sa jaquette et le fouaille. Ou est bientôt las de cette jaquette éternellement levée. Je n'ai pas à faire le compte de toutes les pusillanimités, de toutes les lâchetés, de toutes les abjections de Lucien Ferdolle. Qu'on aille les compter où elles sont ! Mais on croit toujours cela fini, et toujours cela recommence...

Seulement, on me dira peut-être : Ce n'est pas là le héros du livre de M. Richepin. — Il n'y a pas de héros dans son livre. Il y a une héroïne, ou plutôt, c'est madame André qui est le héros dans ce roman, qui, d'ailleurs, s'appelle Madame André. Lucien Ferdolle, ce pantin lacrymatoire, qui, comme les petits chiens de l'Intimé, pleure partout, n'est que l'occasion pour madame André d'être le héros de ce livre féminisé par l'admiration pour les femmes. Madame André y est tout. Madame André, ce phénomène de madame André, cette Goule de perfection dévorante, y mange et y fait disparaître le pauvre Lucien Ferdolle. Elle l'avale comme une muscade, — comme une boulette dont elle meurt, par parenthèse. Elle

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l'absorbe et se rassimile. Pour qu'il soit quelque chose, il faut que Lucien devienne elle. Il n'existe pas en dehors d'elle, si ce n'est pour faire des sottises, des vilenies ou des gémissements. Quand Lucien a quelque valeur, c'est elle qui la lui a soufflée, comme elle lui souffle la santé par la bouche quand il est malade ou mourant, — comme elle lui souffle de l'esprit quand il faut qu'il ait de l'esprit, — comme elle lui souffle du courage quand il a besoin de courage. Éternelle souffleuse ! qui lui souffle, sans qu'il le sache, jusque de l'argent dans sa poche. Eh bien, vous l'éprouvez, l'étonnement 'continue, et nous n'avons pas, cependant, épuisé la liste de toutes nos stupéfactions! Cette incroyable, cette idolâtrique conception de madame André, qui va faire miauler de plaisir toutes les femmes dans leurs pâmoisons de vanité chatouillée, cette création d'une femme impossible de supériorité, devant laquelle l'homme s'aplatit et s'anéantit comme un nain chétif devant une géante toute-puissante, les femmes, flattées jusque sous la plante des pieds de leur orgueil, auraientelles deviné qu'elles pussent la devoir jamais à M. Richepin, à l'humilité devant elles d'un homme qui sait se tenir debout, dun homme qui a le sexe d'Hercule, et qui fait de sa massue la quenouille de ce roman filé?... Ahl vous l'avez vu, il n'y a qu'un moment, le moraliste, dans M. Richepin, ébréchait l'artiste ; et voici maintenant le sentimental qui s'ajoute au

moraliste pour casser définitivement notre fier Richepin, comme une porcelaine de pdte tendre. C'est le sentimental, en effet, qui a parachevé, qui a léché ce type de madame André, qui renverse la hiérarchie humaine, transpose les sexes et fond la mère dans l'amante au profit de l'amant, qui n'est plus même alors le polichinelle de l'amour, mais qui en devient la poupée. C'est le sentimental, ce ne peut être que le sentimental, l'Amadis tombé, on ne sait d'où, dans M. Richcpin, qui a pu rêver et nous donner pour une réalité cette fée, cette divinité, cette incomparable amoureuse, ce génie ; car elle finit par le génie, madame André, toujours au profit de son amant, à qui elle fait ses livres comme elle lui fait ses chemises. Elle finit par le génie, comme M. Uichepin, ce fort contempteur, ce formidable gouailleur de La Chanson des Gueux, l'athée Richepin, qui ne croit à rien, qui ne croit pas à la puissance divine de N.-S. Jésus-Christ immolé pour le salut du monde, finit par croire à la puissance divine d'un Bas-Bleu qui se sacrifie au plus inepte et au plus ignominieux polisson !

Voilà toute cette madame André !

Si la Critique, comme je l'entends du moins, n'était pas plus haute que la sensation, le sentiment et tous les genres de critiques de ce temps matérialiste, sentimentalement niais et individuel, le livre, je l'avoue, aurait passé avec moi un mauvais quart d'heure. Je ne l'aime pas. Mais il ne s'agit pas de ce que j'aime ou

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de ce que je déleste. Il s'agit de juger le talent, en dehors des préférences de la pensée. Or, il faut convenir qu'il y en a, dans ce livre de Madame André. Quoique le sujet ait été choisi et traité par un esprit qu'on n'aurait jamais pu croire celui de l'auteur de La Chanson des Gueux, des Caresses et des 3Iorts bizarres, il termine les étonnemcnts qu'il cause par l'étonnement du genre de talent qu'on y trouve. Ce talent, je l'ai dit, me fait l'effet d'être voulu, artificiel; l'application de celte souplesse dans la force qui caractérise M. Jean Richepin, Cet écrivain, qui avait débuté par des poésies osées, d'un cynisme archaïquement rabelaisien, d'un cynisme d'un autre temps et d'un relief sinistrement ou grotesquement pittoresque; cet impétueux sensuel, qui ailleurs ne comprenait de l'amour que les voluptés elles fureurs, s'est dompté tout à coup jusqu'à exécuter un livre d'analyse et à travailler agilement sur ce métier à dentelles.

Il a dansé sur ce fil d'archal. Qui sait si tout l'art de son livre n'est pas le froid machiavélisme d'un esprit capable de tout dans l'avenir, et qui se tdte et qui s'essaye?... Je le souhaite, et même je l'espère; mais à cette heure, quelle est la valeur nette de ce livre de Madame André?... Les qualités qui manquent le plus dans ce roman, c'est l'attendrissement et le rire. Les Secs n'ont ordinairement ni l'un ni l'autre, et à force de s'être féru de l'idée d'analyse, M. Richepin s'est fait sec. Dans sa Madame André, il relève, sous des

formes littéraires à lui, de Chamfort, de Stendhal et de Mérimée, ces yeux qui n'ont jamais pleuré, ces bouches qui n'ont jamais ri! Le livre de Madame André n'entraîne ni par la nouveauté d'invention, qui n'y est pas, ni par la passion qui y est bien, mais par places, mais plaquée par-dessus l'analyse, comme du rouge plaqué sur du blanc. Ce que j'y vois de mieux, c'est le style, de force à déborder, et qui est endigué. Ici, je reconnais l'écrivain, grimant (l'ancien faucon!) le marbre ou l'argile des réalités. Plume appuyée, mordante, solidement éclatante, même quand elle appuie sur les choses vulgaires, procédant d'habitude par comparaisons plus pratiques que poétiques, mais qui font entrer l'objet comparé dans l'esprit du lecteur comme un coup de cette bûche emmanchée — le marteau des fendeurs de bois — qui enfonce le coin de fer dans le tronc noueux de l'arbre abattu... Vous voyez qu'ici, dans l'homme aux opinions et aux créations antiviriles de ce roman à petite morale, puisqu'elle est vide de Dieu, se retrouve le mâle que nous connaissions. M. Jean Richepin sait se plier aux sinuosités de la réflexion, et même, dans le monde, mettre de la profondeur dans la convenance. Il pourrait donc bien être le dictateur de son propre esprit. Mais s'il l'est, il n'a pas fait encore le livre qu'il faut pour sortir des petits bruits et pour entrer dans le grand bruit, sans tapage, qui s'appelle la gloire. On quitte son livre et on le reprend pour le

quitter et le reprendre encore. On ne le lit pas forcément et d'une enfilée. On ne le sable pas. On peut s'arrêter en le buvant... Il n'exerce pas sur nous la tyrannie littéraire du génie, qui est toujours un despote, lui! Dictateur de son propre esprit, nous demandons à M. Richepin le livre dominateur qui prouvera sa dictature.

Quand nous le donnera-t-il ?...

CATULLE MENDÉS'"

Décidément, ils sont à la mode, les clowns, dans la littérature. M. de Concourt a écrit Les Frères Zemj/anMO, qui sont deux clowns, dont l'un se casse une patte, ce qui la casse à tous les deux. Voilà tout le roman 1 Maigre roman, qu'un clown réel, qui fait présentement ses exercices au café des Ambassadeurs, avec une jambe coupée au-dessus du genou, vient d'enfoncer, autant par le talent qu'il déploie que par rintérèt qu'il inspire. Ah! celui-là est de bien des crans supérieur aux Frères Zemganno ! La vie, si on la connaissait, de ce prodigieux acrobate, qui a su se

1. Lavieet la mort d'un clown {Constitutionnel, 25 août 1879) .

faire de sa mutilation une grâce de plus, et dont Ténergique volonté a remplacé, par un art inouï, le membre le plus nécessaire à son art, doit être bien autrement attachante que l'histoire de la jambe cassée et pleuréc du clown de M. de Concourt! Dans le clown étonnant et charmant — mélancoliquement charmant — que je vous conseille d'aller voir au café des Ambassadeurs, c'est l'héroïsme dans l'acrobatisme. Et où qu'il soit, l'héroïsme a toujours de la beauté et de la grandeur. Le clown de M. de Concourt n'est pas un héros, mais il n'est pas non plus qu'un acrobate. C'est un sentimental, et la sentimentalité, dans l'ordre esthétique et moral, est encore quelque chose. Mais le clown dont M, Catulle Mendès nous a fait l'histoire n'est, lui, ni un héros, ni un sentimental, ni même un homme. C'est positivement une bête féroce, dans laquelle il y a un si bas coquin qu'il déshonore jusqu'à la bête féroce... Et l'acrobatisme transcendant, inventé par M. Catulle Mendès pour rendre son clown poétiquement scélérat et originalement terrible, n'en peut pas sauver la dégoûtante monstruosité.

A-t-il donc cru qu'il la sauverait?... A-t-il cru qu'il suffirait à son épouvantable clown d'être un clown?... Je crois M. Catulle Mendès très capable de cette illusion. C'est un esprit à ne pas douter de grand'chose. De tous les romanciers et les poètes de cette génération qui peut s'appeler encore « la jeune génération».

M. Catulle Mendès est certainement un des plus forts en imagination et en audace. Il n'est point un vil photographe littéraire, un calqueur à la vitre de la réalité, un pointilleurde descriptions microscopiques, un naturaliste naturant, peintre des plus sales crottes du siècle. Certes ! il est mieux que cela ! Ses facultés brûlent trop et sont trop fières pour faire de ces froides et méprisables besognes de système et de parti-pris. Esprit emphatique (dans le bon sens du mot), il tend, et c'est son mérite, au grandiose, même quand il le manque ; et quand il le manque, ce n'est pas qu'il ait tiré trop bas, mais c'est qu'il a tiré trop haut!... Quoiquil ne soit pas littérairement tout ce qu'il pourrait être et ce que je voudrais qu'il fût, M. Catulle Mendès descend de plus haut que ses contemporains. Il a, dans un temps où il n'y en a plus, du vieux sang romantique [sangre azul) dans les veines, et il le fait souvent couler largement dans ses œuvres. Il l'a, corrompu peut-être, mais rouge encore. Comme tous les Infatués de ce temps-ci, qui s'aiment dans le siècle, il peut se tromper et il se trompe sur la beauté de la vie moderne, qui n'est, à mes yeux, que plate et laide ; mais il s'efforce toujours d'en faire bomber les platitudes et d'en pousser jusqu'à l'horrible les laideurs. Il a, enfin, faux ou vrai, la volonté d'un idéal. Ce livre de La vie et lamort d'un clown l'atteste. Il détonne au milieu des livres actuels, si petitement bas, pour la plupart; et, malgré

ses défauts qui sont nombreux, peut-être n'y a-t-il avec M. Catulle Mendès qu'un homme en France qui fût capable d'un livre pareil... Cet homme-là est audessus de M. Mendès, sans nul doute, et par un talent qu'il a eu le premier, et par l'adoration d'une opinion qui le déifie, et — c'est bien gros ce que je m'en vais dire, mais je le dirai cependant ! — cet homme-là, c'est Victor Hugo.

Oui ! Victor Hugo, — V Incomparable, — à qui la Critique, dont la fonction est de mesurer tout le monde et de ne déifier personne, ose comparer un jeune homme qui, sans lui, ne serait pas, — et encore est-ce bien sûr?... Victor Hugo est, en effet, littérairement, le père de M. Catulle Mendès. Il l'est comme les hommes qui ont dans l'opinion position de génie, peuvent être les pères intellectuels de ceux qui viennent après eux et qui les admirent. Ils ne les ont pas faits leurs fils comme les pères de la chair fontles leurs. Ce sont eux, plutôt, qui se sont fait volontairement les fils de ces hommes admirés qui, probablement, ne les auraient pas voulus si visiblement pour fils, et d'autant moins qu'ils leur ressemblent davantage. La ressemblance est un partage, et tout partage est une diminution. M. Catulle Mendès a tant

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lu Victor Hugo ; il la évidemment tant aimé ; il s'est tellement imprégné, imbibé, pénétré de sa substance, qu'il est devenu presque un avec lui, et qu'il a fini par lui ressembler comme les Ménechmes se ressemblent. Il est devenu le Ménechme du père d'élection qu'il s'est donné... Sans l'antériorité indiscutable de Victor Hugo, venu le premier dans la vie, ce serait à se demander lequel est le Sosie ou le Mercure de l'autre?... Quand, il y a quelque temps, M. Mendès publia les Contes épiques, qui ne fut pas frappé de la prodigieuse ressemblance de ces poésies avec La Légende des siècles? Q^e. n'était là ni un pillage ni une grimace littéraire, que cette ressemblance, mais elle équivalait à une identité. Un autre oiseau fourrait dans le nid du phénix des œufs qu'il n'avait pas pondus et qu'il eût pu couver sans se méprendre. Victor Hugo aurait pu très bien, et sans déroger, signer ces poésies de M. Mendès, et quand il les lut, il dut se tâter comme Sosie pour savoir si réellement elles n'étaient pas de lui, et s'il ne les avait pas composées dans quelque somnambulisme intellectuel?..- La chose allait jusqu'au phénomène. Hommage rendu au talent dont on est idolâtre et dans l'intimité duquel on a vécu! mais hommage dont le talent se passerait bien peut-être... L'égoïsme du talent est facilement ingrat. Quelque Narcisse qu'on puisse être, et quelque plaisir orgueilleux qu'on prenne à se regarder dans les autres, devenus des miroirs flatteurs, on finit par se

fatiguer et par s'inquiéter d'une répercussion si complète et si fidèle de son moi... On est moins soi-même à ses propres yeux. Il serait curieux de savoir quelles furent les sensations de Victor Hugo quand il lut, pour la première fois, ces Contes Épiques, que la, Légende des siècles avait inspirés. En ful-il orgueilleux ou en fut-il humilié? et comprit-il enfin que l'originalité n'était plus le désert dans lequel, jusque-là, le lion vivait seul ?

Mais qui eût pu savoir cela que lui?... Toujours est-il que son originalité était entamée par une imitation puissante... et elle Test encore ici. Victor Hugo respire de nouveau dans le roman de M. Catulle Mendès. La vie et la mort d'un clown est un roman à la manière de Han d'Islande et de Bug-Jargal. Le clown de M. Catulle Mendès est, comme Bug-Jargal et Han d'Islande, une de ces monstrueuses créatures qui vio. lent dans tous les sens les proportions et les cadres de l'humanité. Il est de cette race disproportionnée dans laquelle la nature de l'homme disparaît pour faire place au rêve d'un poète qui, même dans ses autres œuvres plus fortes, plus mûres et plus finies, a toujours caressé l'affreuse chimère du monstrueux. Seulement, il fautbien en convenir, quoiqueaux fanatiques cela puisse sembler impossible, ici, l'imitateur, venu plus de quarante ans après l'imité, lui est, d'exécution, très supérieur. Il a bénéficié des quarante ans passés sur ces vieilles œuvres mortes de la

jeunesse de Victor Hugo, qu'il a ressuscitée dans une œuvre du même genre, mais à laquelle il a communiqué la vie du moment (notre vie!), et par cela seul les œuvres ont pivoté et les forces se sont déplacées. Dans La vie et la mort d'un clown, c'est vraiment CaluUe Mendès qui est le Hugo, — et dans son Bug-Jargal et sou Han d'Islande, c'est Victor Hugo qui est le Mendès!

Et, j'ai dit, — prenez-y bien garde ! — une œuvre à laquelle il a communiqué la vie du moment. Je n'ai pas dit une œuvre mieux faite. Cette vie et cette mort d'un clown est assurément plus intéressante, parce qu'elle est plus près de nous, que la vie sauvage de Han d'Islande et la vengeance du nègre Bug-Jargal ; mais regardée en dehors de la lueur que Victor Hugo y projette, ce roman de La vie et la mort d'un clown n'est point, de construction, une œuvre d'art et une composition savante. Catulle Mendès, le consubstantiel de Victor Hugo, n'a pas plus que son consubstanliel dans l'esprit le lucidus ordo qui crée dans un livre l'harmonie d'une architecture... Taquinerie moqueuse de son destin ! cette architecture a toujours manqué à Victor Hugo, cet architecte pourtant, de préoccupation et de connaissances, à qui nous devons le roman architectural de Notre-Dame-de- Paris. Dans ce roman, le meilleur de son œuvre, Victor Hugo mêle la critique d'art au drame, comme dan s ses autres romans il mêle à son drame la critique so-

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ciale, avec ceiie brouilloiinerie indifférente et ce mépris de l'unité qu'il a en tout, ce majestueux Monsieur Sans-Gêne, qui se croit souverain et qui, tout en proclamant l'art pour l'art, a toujours fait de la littérature la servante de ses idées et de ses ambitions. M. Catulle Mendès n'y fait pas de façons davantage. Évidemment, la beauté d'un livre n'est pas, pour lui, dans l'agencement réfléchi et combiné de ses diverses parties. Elle est ailleurs... Il va, vient, s'arrête, s'empêtre et se dépêtre comme il peut dans le sien, coupant à toute minute son récit par des digressions luxueusement inutiles, avec l'indépendance d'une fantaisie qui est encore plus commode que capricieuse. L'important, pour lui, l'art suprême, c'est l'impression et l'expression, — c'est la scène qui succède à la scène, — c'est le pathétique et le poignant des choses, des événements et des personnages. Et ce poignantlà, il l'obtient, — mais il faut demander à quel prix?...

Il l'obtient, comme Hugo, qu'il rappelle partout et sans cesse, au prix de l'invraisemblable, du faux, de l'impossible, de tout ce qui n'est plus la vie, même la vie intense, la vie passionnée, la vie montée à sa plus haute puissance, soit dans le mal, soit dans le

bien !... Il n'y a pas dans le roman de M. Mendès que le clown Aladin qui soit un monstre. Tous les autres personnages qui l'entourent sont des monstres comme lui, des monstres de vice ou de vertu, mais des monstres toujours. Ève-Ânge-Lys, M. Amarillys, Henri Cardoz, Sébastien de Villaudric, sont des monstres de dévouement incroyables, inexplicables, inexpliqués, comme le clown Aladin en est un de bassesse, de convoitise et de cruauté, comme mademoiselle Arabelle de Villaudric en est un autre de débauche hystérique, en attendant qu'elle en devienne un de génie et de pureté sublime, sortant tout à coup de cette vulve de louve dans les bois, et sans qu'aucun Dieu ne s'en mêle ; car Dieu ne se mêle de rien dans le livre de M. Mendès. Nous nageons en pleine tératologie! Ce sont des monstres aussi, je ne dis pas seulement que Han d'Islande et Bug- Jargal ; mais Claude Frollo, Quasimodo, laSachette, Triboulet, s'ils ne sont pas des monstres absolus, sont du moins bien près de la monstruosité. Ils l'avoisinent. Mais M. Catulle Mendès s'y plonge... Je sais bien qu'il n'est pas encore à l'heure de la vie où l'homme se reprend en sousœuvre et se sent le poignet assez ferme pour mettre une martingale au cheval fou de ses facultés!... Son roman donne une idée du vertigo de riiippogrifTe qu'il monte et qui l'emporte. L'inimaginable ribambelle de monstres qu'il exhibe dans ce roman sont d'une espèce infiniment plus râblée et plus carabinée que

tous ceux de la Ménagerie tératologique de Victor Hugo, — le maître dans l'art de faire marcher ces horribles mécanismes qui ne vivent pas, mais qui ont l'air de vivre, comme Vaucanson faisait digérer l'estomac en bois de son canard... Tous, sans exception, dans le livre de M. Mendès, ce pandémonium de chimères où les monstres alternent avec les plus difformes caricatures, qui ne sont pas la vérité non plus ; tous sont tellement pétris et tripotés dans l'hyperbole et dans l'impossible, que Victor Hugo luimême, malgré ses fameux yeux qui grossissent tout ce qu'ils regardent, déconcerté par un tel spectacle, serait bien capable de dire à la fin qu'une telle société de monstres n'existe pas. Et, de fait, Victor Hugo est plus sobre de monstres, lui, dans l'intérêt de quelques-uns d'entre eux, tandis que ce diable exaspéré de M. Catulle Mendès en met partout, comme de la moutarde.

Et, cependant, dans ce monde impossible, créé par une si sombre et si farouche fantaisie, il y a quelque chose de possible et qui est... Il y a le talent animé qui fait croire que ce qui est impossible a pu exister. M. Catulle Mendès a cette magie qui est la magie de laccent. On sait bien — même ceux-là qui méprisent le mieux ce monde corrompu — que les monstres qui s'y trouvent n'y sont pas en nombre si rutilant, et qu'ils n'ont pas tous cette profondeur épouvantable de monstruosité. On sait bien qu'ils n'existent pas

tels que M. Catulle Mendès les a rêvés et nous les présente. Mais il existe, lui, et pour nous impressionner, ne fût-ce que deux minutes, avec le roman de tous ces monstres, il faut qu'il ait un talent d'expression, ma foi 1 risquons-le 1... aussi presque monstrueux!... Cela rappelle le mot sur Mirabeau : « Si vous aviez entendu le monstre! » On ne l'entend pas ici, mais on le lit... et ce n'est qu'à la réflexion et quand on a refermé ce livre, comme on referme une solfatare, que le sens critique revient au lecteur qui le juge pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire comme un tour de force exécuté dans le faux par un talent qui pouvait s'y tuer et qui n'en meurt pas, — du moins de cette fois, car on ne jouerait pas longtemps impunément à ce jeu. M. Catulle Mendès est un acrobate littéraire aussi robustement souple et aussi téméraire que son clown. Mais la différence de celui-ci à celui-là, c'est que le clown, qui est un assassin, meurt de la guillotine et non pas de ses exercices, et que si M. Mendès continue les siens dans beaucoup de livres de la conception chimérique et de l'outrance épileptique de ce roman-ci, il rompra immanquablement le cou à son talent. Et ce serait dommage ! car il est réel, ce talent, et c'est même la seule réalité qu'on trouve dans son livre, parmi tant de choses qui n'en ont pas.

M. Catulle Mondes, l'auteur de La vie et la mort d'wn c/own, et qui semble le dédoublé de Ilugo, est (je Tai déjà dit), comme Hugo, un poète, et un poète trop ardent pour avoir l'observation du romancier. De là les grands défauts d'un roman qui veut être une étude de la société d'il y a quelques années. Trop compliqué d'événements, trop surchargé de personnages (et quels personnages!), ce roman est partagé en deux parties, portant des sous-titres différents : la première, La demoiselle en or ; la seconde, La petite impératrice, et il rappelle un peu les romans oubliés d'Eugène Sue, mais avec une expression autrement vibrante et supérieure et un désintéressement de tout ce qui n'est pas l'effet dramatique, auquel la vérité humaine est sacrifiée dans la mesure qu'elle a, pour frapper plus fort. L'auteur de La vie et la mort d'un clown a sur les romanciers du moment, qui ne tiendront qu'un moment, sur cette école de photographes qui se croient si plaisamment le dernier mot de l'art de peindre, l'avantage immense, et qui leur est inconnu, d'avoir de l'àme dans le talent et de la pensée dans le style. Il n'a point, lui, l'immoralité de ces réalistes impassibles, sans tète et sans cœur, qui se font une gloire de ne rien sentir de ce qu'ils décri-

vont, et, qu'on me pardonne un tel mot qui dit exactement l'abjection de leur procédé, qui ne sont rien de plus que les mouchards de la nature et de toute réalité, quelle qu'elle soit... Devant les monstruosités en ronde-bosse si extraordinairement entassées dans son ouvrage, M. Catulle Mendès pousse toujours, à chaque horreur qu'il étale, le cri de la conscience indignée que les romanciers modernes n'ont plus, et que l'art, disent-ils, est d'étouffer. Le Matérialisme est partout. Je le disais hier à propos de Courbet. J'aurai peut-être à le dire demain à propos d'un autre, puisqu'il est partout. Et puisqu'il est partout, M. Catulle Mendès pourrait bien être aussi matérialiste, comme tout le monde. Mais j'ai celle raison pour endouler : c'est qu'il est poète et que le matérialisme n'est pas capable de monter jusqu'à cette flamme de poésie, pour l'éteindre. Ce cul de plomb n'est pas de force à s'élever jamais jusque-là ! M. Catulle Mendès est tellement poète, de sensibilité et de résonance, que je ne crois pas en lui à un matérialisme qu'à ma connaissance il n'a point, d'ailleurs, dans ses livres, positivement exprimé. Je puis bien admettre que cet homme, qui est, avant tout, un artiste, soit assez indifTérent aux idées philosophiques et religieuses, mais il n'a point de parti-pris contre elles, et si même il pouvait croire que d'être religieux donnerait une beauté de plus à son œuvre, je suis parfaitement sur qu'immédiatement il le serait !

Tel, je le crois et je me Timagine, M. Catulle Mendès, quand je le prends et que je le juge dans ses œuvres. Personnellement, il m'est à peu près inconnu. Son livre, ce roman de La vie et la mort, d'un clown, très frappant, mais trop frappé, aurat-il le succès qu'obtiennent tout à l'heure des œuvres de moindre effort et de tendance moins haute? C'est là une question. Nous ne sommes plus guères à la taille de ces livres d'une littérature maintenant morte, et qui vécut trop, disent actuellement tous les eunuques de la vie. Mais qu'il ait du succès ou qu'il n'en ait pas, que le livre périsse par les défauts que j'ai signalés ou par ses qualités, parfois plus dangereuses que les défauts quand on vise le succès pour l'atteindre, ce livre n'en sera pas moins la preuve faite, avec une précision qu'on n'avait jamais vue, de cette chose très curieuse et très rare parmi tant d'imitations impuissantes : — c'est qu'un fragment de la personnalité d'un homme soit entré et se soit incrusté si profondément dans la personnalité d'un autre homme...

Chemise de Nessus qui ne l'a pas fait souffrir !

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