A L ENTREE DE LA VIE
déplacer un mot *. » Il passa là quelques jours dans un véritable enchantement et revint débordant d'un enthousiasme qui éclate à chacune des pages de son Voyage à Montbard.
L'admiration que lui inspirait Jean-Jacques n'était pas moins vive, quoique affectant d'autres formes. Il en témoigna en faisant le voyage de Hollande à Felïet de devenir possesseur du manuscrit autographe de la Nouvelle Héloïse et en payant au prix de 24 000 livres la satisfaction de l'avoir dans sa bibliothèque, à côté d'un portrait de Mme de Warens, peint surémaiP.
Cette bibliothèque, installée dans l'élégant appartement qu'il occupait au deuxième étage d'une maison située rue Basse-du-Rempart et appartenant à sa grand'mère, était celle d'un lettré, avidement curieux de toutes les manifestations de l'esprit. Les oraisons funèbres de Bossuet, les sermons de Massillonetde Bourdaloue, y coudoyaient La Fontaine et Voltaire; les Pères de l'Eglise y figuraient à côté de Daphnis et Chloé; les plus illustres philosophes à côté des
1. Annotation de la main de Hérault de Séchelles sur un exemplaire de ses œuvres, conservé à la Bibliothèque Nationale (manuscrits).
2. Catalogue de ses livres, dressé en vue de la vente qui en fut faite le 25 brumaire de l'an X. (Bibliothèque de la Chambre des députés.)
vieux conteurs français. Les reliures somptueuses de ces livres n'empêchaient pas leur propriétaire de les ouvrir à toute heure et de consacrer à leur lecture tout le temps (|uc lui laissaient ses occupations professionnelles et celles qu'il s'imposait volontairement.
Tout eût attesté qu'il était surtout homme de travail et d'étude, si sa tenue habituelle, « redingote de bazin anglais, doublée de taffetas bleu », et le boudoir qui s'ouvrait à côté de la bibliothèque, « tendu de papier jaune anglais, avec bordure en abarcsques, des amours au plafond, un lit de repos et une glace qui va de haut en bas », n'eussent aussi révélé le petit-maître, le libertin de qualité, l'homme de plaisirs, celui que les femmes, lorsqu'elles parlaient de lui, appelaient le délicieux Séchelles.
La vérité, c'est qu'il apportait au travail et aux divertissements la même ardeur, attachait autant de prix à ce qui l'amusait qu'à ce qui l'obligeait à penser, se liant d'amitié avec des hommes de lettres tels que Ducis, Delille, Marmontel, des membres du parlement et du barreau, réputés pour leur esprit et leur érudition, ou s'évertuait à plaire aux plus jolies personnes de la cour, et aux comédiennes à la mode, se plaisant à confondre, dans l'entraînement de ses
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passions si diverses, les satisfactions de l'intelligence et celles des sens, les devoirs du magistrat et les distractions mondaines, trouvant assez de temps pour ne pas négliger les uns et pour se livrer aux autres dont le charme s'augmentait pour lui de l'attrait qu'il exerçait sur les femmes et de sa facilité à subir le leur.
En ces temps-là, il est aisé de le suivre à toutes les étapes de son existence quotidienne. Ce jeune homme, d'une élégance raffinée dont « une énorme chevelure » encadre l'aimable visage, éclairé par de beaux yeux rieurs, qui descend, dès le matin, de son « wisky » devant la porte du palais où siège le Parlement et parlera tout à l'heure, vêtu de la toge, devant les hommes graves qui rendent la justice au nom du roi, c'est M. l'avocat général Hérault de Séchelles; c'est lui aussi qui, le soir venu, après une promenade au bois et s'il ne parade pas dans les salons de la duchesse de Polignac, sa cousine, ou chez son oncle M. de Marville, se glissera chez quelqu'une des filles à la mode, à
no LE ROMAN d'un CONVENTIONNEL.
moins qu'il n'aille la rejoindre dans une petite maison, « temple des plaisirs ».
Si lard qu'il ait veillé en ces galantes compagnies, il sera, le lendemain, debout de bonne heure pour préparer sa besogne de la journée, ouvrir ses livres, ou tracer en hâte quelques lignes dans le genre de celles-ci :
« Crois-loi, connais-loi, respecte-toi. La pratique habituelle de ces trois maximes fait l'homme sain, éclairé, bon et heureux. — Ayez une haute idée de vos facultés et travaillez, vous les triplerez. — Un livre et un homme même médiocres sont utiles à un méditatif. Ce sont des prétextes pour penser. De plus, la bêtise rafraîchit l'homme échauffé par le génie ou l'esprit. — Récapituler en se couchant toutes les opérations de la journée pour fondre le codicille dans sa substance et se l'assimiler. — Se consoler du mal réel par un bonheur idéal; se réfugier de son cœur dans sa tête. — Se faire le second de beaucoup de gens, le premier de tous les absents et le second de tous les présents. — Avouer de soi un petit défaut qui tienne à une qualité fort estimée '.
« Pour l'Ame qui a été occupée par les passions