‹ Le roman d'un spahiChapitre 14 sur 14 · XXV II · texte numérisé non relu

XXV II

Tout le jour, i aiou-gaye marcha fiévreusement dans les halliers, dans les sables, traînant toujours son petit enfant endormi sur son dos... Elle allait, venait, courait par instants, avec des allures folles de panthère qui aurait perdu ses petits; — elle cherchait toujours, sous l'ardent soleil, sondant les buissons, fouillant les brousses épineuses.

Vers trois heures, dans une plaine aride, elt aperçut un cheval mort, — puis une veste rouge, — puis deux, puis trois... C'était le champ de i» déroute, — c'était là qu'ils étaient tombés, les spahisl.»

Par-ci par-là, de maigres broussailles de mimosas et de tamaris dessinaient sur le sol jaune des ombres ténues, qui semblaient émielléas par le soleil... Tout au loin, au bout de celte platitude sans bornes, la silhouette d'un village aux huttes pointues apparaissait dans le profond horizon bleu.

Fatou-gaye s'était arrêtée, tremblante, terrifiée... Elle l'avait reconnu, lui, là-bas, étendu avec les bras raidis et la bouche ouverte au soleil, — et elle récitait je ne sais quelle invocation du rite païen, en touchant les grisgris pendus à son cou noir...

Elle resta là longtemps, à parler tout bas, avec des yeux hagards, dont le blanc s'était injecté de taches rouges...

Elle voyait de loin venir de vieilles femmes de la tribu ennemie qui se dirigeaient vers les morts, — et elle se doutait de quelaue chose d'horrible...

Les vieilles négresses, hideuses et luisantes sous le soleil torride, traînant une acre odeur de soumaré, s'approchèrent des jeunes hommes avec

un cliquetis de grisgris et de verroteries; elles les remuèrent du pied, avec des rires, des attouchements obscènes, des paroles burksques qui semblaient des cris de singes ; — elles violaient ces morts avec une bouffonnerie macabre...

Et puis elles les dépouillèrent de leurs boutons dorés, qu'elles mirent dans leurs cheveux crépus; elles prirent leurs éperons d'acier, leurs vestes rouges leurs ceintures...

Falou-gaye était tapie derrière son buisson, ramassée sur elle-même, comme une chatte en arrêt; — quand vint le tour de Jean, elle bondit, les ongles en avant, en poussant des cris de bête, injuriant les femelles noires dans une langue inconnue... Et l'enfant, qui s'était réveillé, se cramponnait effrayé au dos de sa mère furieuse et terrible...

Elles eurent peur, les femelles noires, et reculèrent...

Leurs bras, d'ailleurs, étaient assez chargés de butin; elles pensèrent que, demain, elles pourraient revenir... Elles échangèrent des paroles

que Fatou-gaye ne savait pas comprendre, — et s'éloignèrent, en se retournant encore pour lui adresser des rires féroces, des moqueries de chimpanzés.

Quand Fatou-gaye l'ut seule, accroupie tout à côté de Jean, elle l'appela par son nom... Eile cria trois fois : a Tjean!... Tjeanl... Tjcan!..,» d'une voix grêle qui retentissait dans cette solitude comme la voix de la prêtresse antique appelant les morts... Elle était là accroupie sous l'implacable soleil d'Afrique, les yeux fixes, regardant au loin, sans voir, le grand horizon brûlant et morne; — elle avait peur de regarder la figure de Jean.

Les vautours abaitaient impudemment leur vol près d'elle, fouettant l'air lourd de leurs grands éventails noirs... Ils rôdaient autour des cadavres, — ils n'osaient pas encore... les trouvant trop frais.

Fatou-gaye aperçut la médaille de la Vierge dans la main du spahi; elle comprit qu'en mou-

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rantil avait prié... Elle aussi avait des médailles de la Vierge et un scapulaire, mêlés aux grisgris qui pendaient à son cou; à Saint-Louis, des prêtres catholiques l'avaient baptisée, — mais ce n'était pas en ceux-là qu'elle avait foi.

Elle prit une amulette de cuir, que jadis, dans le pays de Galam, une femme noire, sa mère, lui avait donnée... C'était là le fétiche qu'elle aimait et qu'elle embrassa avec amour.

Et puis elle se pencha sur le corps de Jean, et lui souleva la tête.

De la bouche ouverte, d'entre les dents blancheSj sortaient des mouches bleues, — et un liquide déjà fétide découlait des blessures du thorax.

Alors elle prit son petit enfant pour l'étrangler.

Comme elle ne voulait pas entendre ses cris, elle lui remplit la bouche de sable.

Elle ne voulait pas non plus voir la petite figure convulsionnée par l'asphyxie ; — avec rage elle creusa un trou dans le sol, — elle y enfouit la tête, et couvrit encore de sable.

El puis, de ses deiïs mains, elle. serra le«.cou; elle serra, serra bien fort, jusqu'à ce que les petits membres vigoureux qui se raidissaient sous la douleur fussent retombés inertes.

Et, quand l'enfant fut mort, elle le coucha sur la poitrine de son père.

Ainsi mourut le fils de Jean Peyral... — Mys-

tère! — Quel Dieu l'avait poussé dans la vie, celui-là, l'enfant du spahi?... qu'était-il venu chercher sur la terre, et où s'en retournait-il?

Fatou-gaye pleura alors des larmes de sang, — et ses gémissements retentirent, déchirants, sur les champs de Dialakar... Et puis elle prit le sac de cuir du marabout, elle avala une pâte amère qui y était contenue, — et son agonie commença, — une agonie longue et cruelle... Longtemps elle râla au Eoleil, avec des hoquets horribles. déchirant sa gorge de ses ongles, arrachant ses cheveux mêlés d'ambre.

Les vautours étaient autour d'elle, la regardant finir.

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Quand le soleil jaune se coucha sur les plaines du Diambour, le râle était fini, Tenfant ne souffrait plus.

Elle gisait, étendue sur le corps de Jean, serrant dans ses bras raidis son fils mort.

Et la première nuit descendit sur ces cadavres, chaude, étoilée, — avec le sabbat de la vie sauvage, commencé mystérieusement en sourdine, <?ur tous les points de la sombre terre d'Afrique.

Le même soir, le cortège de noces de Jeanne passait là-bas, au pied des Gévennes, devant la chaumière des vieux Pevral.

APOTEEOSE

C'est d'abord comme un gémissement lointain, parti de l'extrême horizon du désert; — puis le concert lugubre se rapproche, dans l'obscurité transparente : glapissements tristes de chacals, miaulements aigus d'hyènes et de chatstigres.

Pauvre mère, pauvre vieille femme! ... C<itte forme humaine qu'on voit vaguement dans l'ombre, — qui est là clendue, au milieu de celte solitude, la bouche ouverte sous le ciel tout semé d'étoiles, — qui dort là à l'heure lu s'é-

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veillent les bêtes fauves, — et qui ne se relèvera plus, — pauvre mère, pauvre vieille femme! ... ce cadavre abandonné, — c'est votre fils! ...

— Jean !... entre dans la ronde !

La bande affamée arrive doucement dans la nuit, frôlant les halliers, rampant sous les hautes herbes; — à la lueur des étoiles elle entonne sur les corps des jeunes hommes, et commence le repas voulu par l'aveugle Nature: — tout ce qu vit se repaît, sous une torme ou sous uneautre, de ea qui est mort.

L'homme, dans sa main endormie, tient toujours sa médaille; — la femme, son grisgris de cuir... Veillez bien sur eux, ô précieuses amulettes.

Demain, de grands vautours chauves continueront l'œuvre de destruction, — et leurs os traîneront sur le sable, éparpillés par toutes les bêtes du désert, — et leurs crânes blanchiront siu soleil, fouillés par le vent et par les sauterelles.

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Vieux parenls au coin du feu, — vieux parents dans la chaumière, — père courbé par les ans, qui rêvez à votre fils, au beau jeune homme en veste rouge, — vieille mère qui priez le soir pouT l'absent, — vieux parents, — attendez votre fils, — attendez le spahi I..,

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E.M1LE COLI.N. — IJlPlUiliUUK DE LAGNY,

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Viaiid, Julien

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