CHAPITRE SIXIÈME
Rupture avec le monde.
Découragement profond. — La seconde vie de Me de Castiglione. — En face de « la colonne ». — Trois bastions à franchir avant de pénétrer au cœur de la place. — Description d’un entre-sol parisien, tel qu’on en vit peu. — Comme au spectacle. — En regardant passer les événements de la rue. — Un retour d'attention publique autour de la personne et du nom de la comtesse de Castiglione. — A propos d'un changement de logis. — De la place Vendôme à la rue Cambon. — Amers regrets. — Comment elle en versait l'impression attristée dans ses lettres en ajoutant bien d’autres détails à celui-là. — Le caractère fantasque de sa correspondance et les destinations diverses de ce flot épistolaire.
L’effondrement de l’orléanisme fut la dernière et la plus complète de ses désillusions de tête. La partie politique, où s'étaient engagés ses suprèmes espoirs, était décidément perdue. A quel objet précis rattacherait-elle, dorénavant, ses velléités d'entreprise pour une cause ou pour un prétendant ? On l’ignorait dans le personnel nouveau des gouvernants. Son ambition d'agir sur les autres et par les autres aurait cherché vainement où se reprendre. Ses derniers appuis s’étaient dérobés, impuissants. Les ressorts des’ aspirations glorieuses gisaient détendus, au fond de son âme sans direction. D'autre part, au contact de la vie, une obser-
vation douloureuse et restreinte l’avait conduite à une indifférence du monde, à un désabusement triste de la société, qui devaient, peu à peu, l’enfoncer dans une misanthropie sans remède.
Puis, l’âge était venu. Si la beauté est indépendante des révolutions sociales, elle ne l’est pas de la marche du temps, qui les voit s’accomplir. Il n’en avait pas été, selon ses vœux, de garder inaltérables une opulente chevelure, des dents de nacre (l’une de ces perles avait été brisée, naguère, en des circonstances dramatiques), et l’ovale parfait de son visage. Elle commençait à s’en apercevoir prématurément et cruellement. Ses amis demeuraient. Ses admirateurs se disséminaient. Auraitelle entendu déjà sonner l’heure de la retraite? Dans cette capitale, hier, la spectatrice de ses triomphes, ne serait-elle plus qu’une passante ignorée? Ses yeux et sa pensée s'étaient reportés, comme une interrogation inquiète, vers la Sicile. Il y avait de cela dix ou douze ans, après la mort de son époux séparé d’elle, quand elle n’avait pas encore doublé le cap de la trentaine, alors que la noblesse des lignes et l’élégance des formes, qui faisaient l’incomparable attribut de sa gloire corporelle, avaient atteint leur plénitude et leur achèvement, elle aurait pu fixer son sort à Gênes, magnifiquement, et, par de nouveaux liens matrimoniaux S’unir à l’illustre famille des Doria. Cependant, elle écarta de son chemin cette perspective séduisante. Depuis, elle eut, plusieurs fois, l’envie de quitter Paris. Elle avait essayé de s’en détacher, soit qu’elle poussât une pointe en Angleterre, soit qu’elle partit en coup de vent pour l'Italie; mais, ces échappées satisfaites, elle n'en avait eu que plus de hâte à revenir, laissant
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derrière soi, sans trop de regret, les terrasses aériennes. de ses belles montagnes, les villas entourées de jardins, les eaux étincelantes.
A quelles particulières raisons cédait-elle de préférer les séjours parisiens pleins de gènes et de dépendances relatives aux aises larges, à la liberté pleine dont elle aurait pu jouir, en son atmosphère véritable, à la Spezia, dans son palais Oldoïni? On l'y rappelait, cependant (1). N’aurait-elle pas goûté plus de douceur à bercer son dernier rêve sous le ciel de son pays, à l'ombre des grands arbres, qui l'avaient vu se jouer tout enfant? Des désirs lui en revenaient à l’âme, mais de courte durée :
« Que je voudrais, soupirait-elle, revoir mon joli golfe et mes bâtiments, créés par Cavour, à l’instigation d’une parole de Napoléon III, écrite sur l’une de mes pierres! »
Hélas! quand elle l'avait revu, son Joli golfe, la tenta-
tion d’v rester la quittait aussitôt. Ses accoutumances
parisiennes l’avaient désitalianisée au point de lui faire prendre en grippe le langage de son pays natal (2). Si elle n’avait pas eu à craindre de perdre, du même coup, sa pension royale, de restreindre d'autant ses ressources d'existence et d’être réduite, peut-être, à ne posséder plus une voiture fixe, elle aurait été jusqu’à demander sa naturalisation complète en terre de France. Mais des
(1) On me réclame, maintenant, à la Spezia : paysans, peuple, affai-
ristes, municipalistes désirant utiliser la gloire de leur payse, — che Italia feci, — pour être la présidente fondatrice et bienfaitrice d’un tas
d'œuvres marquantes. (Lettres, COXVII-.)
(2) « Je déteste, en vérité, cette nouvelle tour de Babel appelée italien,
que je ne sais plus écrire. Ils m'irritent avec leurs 5, leurs g, leurs u. Ça m'attaque les nerfs. » (Lettres, CCCLVII.)
difficultés se fussent élevées; elle aurait dù mettre en vente ses propriétés italiennes, entreprendre, à cette fin, une série de voyages coûteux, enfin se lancer dans le doute et l’aventure. Alors, elle s’était dit qu’elle ne pourrait jamais se résoudre à quitter « cet infernal Paris », où l’enracinaient des attaches si fortes créées par l’habitude. Ses rues du quartier Vendôme, son remue-ménage quotidien, ses amis, ses médecins (1), sa langue française : tout l’y retenait.
« Cela me semblerait l’exil de manger le pain de mes blés de Cappucini, de boire le lait de mes vaches, le raisin de mes vignes, de brûler mes pins d’Isola, de consommer mon vinaigre et mon huile d'olive, de respirer . mes camélias, mes violettes, mes pensées et mes roses. Je monterais peut-être dans mes cerisiers et je parerais, d’avance, mon tombeau. Mais... je m'ennuierais fort. Ici, Je puis encore rassembler une cinquantaine d’amis. Là-bas, on viendrait me voir, la première année; puis, plus rien : la mort. Il n’y a que la Cour où je suis bien en vue et où je serais, comme autrefois, bien reçue. Encore faudrait-il la suivre à Rome, puis, qui sait? rentrer dans le cercle des compétitions vaniteuses et batailler. Je ne m'y résoudrais pas; j'ai trop connu les luttes et les jalousies. »
Elle avait fixé ses doutes. Elle se riverait à la nécessité de vivre à Paris, toujours. Elle enfermerait jalousesement dans une réclusion volontaire, que rompraient seules des visites désignées, ses souvenances heureuses
(1) Des internes, qui devinrent, dans la suite, des médecins réputés, tels que le professeur Pierre Sebileau et le docteur Hugenschmidt, d'autres déjà consacrés par la pratique, comme Janicot et divers. Leurs visites
étaient fréquentes et leurs soins réguliers, à son chevet, pendant les dernières années.
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ou mélancoliques et le culte de ses derniers attachements. |
Ce fut dans un entresol bas, au 26 de la place Vendôme, qu’elle espéra trouver les biens compensateurs, que réservent aux âmes désenchantées les sentiments discrets et le calme absolu. Elle s’y établit, le 1° janvier 1877, pour n’en sortir que longtemps après, par une volonté étrangère à la sienne, au mois de janvier
Dès les débuts de son installation en cet endroit de de Paris si passager, dans ce local nouveau choisi à souhait pour tout voir sans être vue, elle avait disposé les formes de son existence journalière de façon à s’y sentir très retirée, très abritée contre les curieux et les importuns.
Avec son imagination italienne, aussitôt prête à couvrir les choses les plus simples des apparences du mystère, la comtesse avait toujours eu le goût d’embrouiller les serrures, c’est-à-dire de compliquer les difficultés d’approches, autour d'elle, en ses divers logis. Tel on nous montrait, dans un de ses anciens appartements de réserve, au 10 de la rue de Castiglione, le mécanisme de la porte montée sur pivot et qui, tournant sur ellé-même, dérobait la vue du personnage entrant ou sortant. A la place Vendôme, une entrée particulière lui avait été ménagée, à la droite de l’immeuble. Mais, en quelles conditions de défense et de retirement! On avait trois stations à faire, trois arrêts à subir, avant de toucher au but. Du dehors, le visiteur devait s’annoncer par un signe convenu #de préférence un sifflement) qu'elle saisissait fort bien, à travers ses volets clos. La porte cochère bâillait. On n’avait pas eu
le temps de faire deux pas qu’on se heurtait contre une seconde porte rébarbative, blindée, qui défendait l'accès ‘de l'escalier. Elle roulait sur ses gonds, après qu’on avait prononcé le Sésame de rigueur. Il ne restait plus qu’à monter les quelques marches conduisant au palier de l’entresol, dépourvu de sonnette. Le mécanisme intérieur de la fermeture jouait sourdement. Enfin on avait passé le seuil si sévèrement gardé, tandis que les jappements aigus des deux petits chiens accueillaient le visiteur, comme un hôte de connaissance.
Une antichambre étroite donnait sur un petit salon étouffé, dont les meubles représentaient un entassement confus de tables, de guéridons, d’étagères aux soies défraichies, avec un divan au fond de la pièce.
Les miroirs et les glaces avaient été proscrits de la maison : elle commençait à les craindre. En revanche, de nombreuses et chères images s’estompaient dans le vague, qui, le soir, aux lumières — quand s’avivait la lueur clignotante des bougies ou que se relevait la flamme du gaz ordinairement en veilleuse — lui renvoyaient des aspects plus riants. Sur les murs, apparaissaient diverses, toutes ces silhouettes et figures inspirées d’une même et unique ressemblance. Elle n'avait qu’à lever les yeux (à ces heures-là, du moins, car, pendant le jour, sous les grands rideaux épinglés aux fenêtres la pièce était noyée d'ombre) pour y reconnaître son fin visage, sa bouche d’une expression si à part, avec ce pli, au coin de la lèvre (la chute attristée du sourire), Sa main capricieuse semant des fleurs en guise de pierreries et ce corps ondoyant qu’elle avait façonné à tant de poses et d’attitudes. Les vitrines disant Îles choses du passé se rouvraient à sa fantaisie évocatrice.