‹ Le roman d'une femme paleChapitre 1 sur 2 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

Le train s'arrêtait :

— Saint-Pierre-Louviers ! Saint-Pierre-Louviers! ré» pétaient sur tous les tons les garde freins.

Saint-Pierre-Louviers; d'après l'itinéraire qui m'avait été tracé, c'était à Saint-Pierre-Louviers que je devais descendre.

Je pris ma valise et sautai hors de wagon.

Je n'avais pas touché le sol. Qu'un cri de joie, précé-

dant mon nom jeté dans l'espace, retentit vis-à-vis de moi, au delà des barrières de la gare...

Léon Mignerat était là qui m'attendait.

Il se précipita à ma rencontre.

— Daniel, c'est vous! fit-il; ohl que vous êtes aimable de m'avoir tenu parole I

— Mais je tiens toujours une parole donnée.

— Une parole sérieuse, je n'en doute pas; mais un engagement en l'air, une promesse que je vous ai presque arrachée...

Vous n'y comptiez guère?

Si! oh! si! j'y comptais! La preuve, vous voyez,

c'est que je suis venu au-devant de vous ! Mais vous m'eussiez fait faux bond ...

Que cela ne vous eût que médiocrement étonné?

Chagriné, oui; étonné, non. Eh! mon cher, je suis

franc : vous ne me devez rien, c'est moi, au contraire, qui vous dois un des plus éminents services qui se puis-

sent rendre entre galants hommes; or, dans des conditions d'existence telles que les vôtres, jeune, beau, riche, aimable, recherché comme vous êtes, consentir, par pure condescendance au vœu d'un ami, à abandonner ses plaisirs, ses occupations, ses afl'aires, pour venir s'enfermer une quinzaine dans une triste ville do pi'oviiioe, c'est plus que de la irraoieusetù, c'est de l'hc^roiïme... Et c'est pourquoi je vous suis si reconnaissant, mon bon Daniel; c'est pourquoi je vous dis : « Tâchez donc, à votre tour, d'avoir besoin d* moi, qua je v<w oron'WB àt qgael point je vqub suis acqiris ! » •

En si'exprimant en ces termes, avec une effusion toute cordiale, Léon Mignerat pressait mes mains dans les siennes. 11 poursuivit :

— A iiuelle heure ètes-vous parti de Paris? Par le convoi de huit heures, ainsi que je vous l'avais indiqué?

— Oui.

— Alors, il vous a fallu vous lever au petit jour pour vous habiller, et U vous en a coûté.

Je souris.

— Vous oubliez , répliquai-je , qu'accoutumé, depuis quelques années, à voyager presque sans cesse, j'ai dii nécessairement contracter l'habitude de dormir peu.

— C'est juste, reprit gaiement Mignerat, je suis bête! Un homme qui passe sa vie à courir le monde ne saurait rester au lit, tous les jours, jusqu'à midi, comme nous autres, Parisiens fainéants... Parisiens de la décadence! Ah! c'est égal, au risque de me lever... de temps en temps... avec l'aurore, j'aimerais bien à voyager comme vous, moi!

— Et qu'est-ce qui vous en empêche?

— Hélas ! une infinité de raisons dont une seule, qui en vaut mille : il faut de l'argent, n'est-ce pas, des masses d'argent, pour se feire touriste au long cours? Et y n'ai pas le sou. Depuis l'année dernière, surtout... tenez, depuis ^ue j'ai eu le bonheur... malheureux, d'aimer laBenfenati? Avez- vous connu la Benfenati?

— Une danseuse?

— Une danseuse italienne qui a occupé, trois ans, la première place au grand théâtre de Vienne,

— Je crois, en effet, l'avoir vue en Allemagne.

— 11 croil! Ce n'est pas la Benfenati que vous avez vue, mon cher, autrement vous vous prononceriez sans restrictions l La Benfenati est de ces femmes qu'on se rappelle! Ah! mon ami, quelle taille! qnels yeuxl Et a amusante... ai spirituelle... quoique darnseuse!

— Enfin, sa taille, ses jeux et son esprit vous ont ruiné ?

— A plates coutures. Ce qui kc leur a pas été difficile,. d'ailleurs, vu l'état déjà très-délabré de ma fortune lorsque j'ai fait leur conuaisronce. Un navire àmoiiâé démâté que ma fortune quand' la. Benfenati y a posé le pied. Quelques efforts aiprèmas- peur tenir la mer et conserver à mon bord une délicieuse passagère, puis... patatras... un dernier giain...

— Et le na ire a sombré avec la sylphide?

— Oh! elle n'avait pas attendu ce moment pour me quitter, la belle chérie ! A quoi servirait-il d'avoir des ailes si ce n'e^t pour s'envoler lorsqu'on voit se noyer son amant? Elle est à Naplesi, à cette heure ; elle est dans sa patrie, mon infante... et moi, pour échapper à mes créanciers, aai ramassis d'idiots qui s'obstinent à me tourmenter, bien que je me tue à leur corner que le plus sage, à l'endroit d'un naufragé, c'est de le laisser tranquillement tenter de se réchauUèr au soleil; moi, tandis que tout ce que j'aime danse... là-bas... je me cache ici, en Normandie, au fond de la propriétéde matante, et...

— Et... achevez... comme cette tante est veuve, millionnaire, et qu'elle possède une fille en âge d'entrer en ménage, vous charmez habilementles ennuis de la retraite en brodant quelque intrigue amoureuse qui vous permettra de remettre avant peu votre esquif à flot?

Léon Mignerat fit un signe de tête négatif.

— Erreur, Daniel, reprit-il; oh ! je ne nie pas que, dans ma situation, si certaine bouée de sauvetage m'eijt été je- Véç, je ne m'y fusse incontinent cramponné avec cette in-

telligi'nce instinctive de l'homme qui, placé entre deux maux, la prison pour dettes et le mariage, se hâte de choisir le moindre! Mais cette ressource même, cette ressource in extremis, le mariage... un bon mariage... m'est refusée. |

-- Bah ! ne me disiez-vous pas, jiourtant, il y a trois semaines, en ni'invitant à vous rendre visite aux Cormiers, que madame Marcaggi ne paraissait point éloignée d'un projet d'union entre sa fille et vous?

Léon secoua dereclicl'la (été d'un air piteux.

— Je vous ad dit cela, il est vrai, repartit-il, mais, qjuand je vous disaiacela, il y a trois semaines, me fondant,., un peu... sur ma bonne mine, et... beaucoup... sur le penchant naturel des jeunes filles pour l'hyménée, je ne prévoyais pas...

— Vous ne prévoyiez pas?

— Eh! parbleu! qu'il ne sufdt pas à un 'cousin, pour épouser sa cousine, de le vouloir... fermement, et de le faire vouloir A sa t.mte! Axiome îi graver dans voire mémoire, Daniel : la luére et lencveu proposent, et la fille... unique — ne négligez pas cette qualité : unique — dispose 1

— Ah! ah! mademoiselle Andréa... — c'est le nom de votre cousine, n'est-ee pas?

— C'est son nom.

— Mademoiselle Andréa a refusé votre main?

— Tout ce qu'il y a de plus refusé! Poliment refusé; j'aurais même le droit de dire : « gentiment refusé, » s'il était permis d'accoler cet adverbe anodin à un participe... dont je n'ai p.is encore digéré le coup, aussi surprenant qu'assommant! Qui est-ce qui pouvait supposer, Je vous le demande, qu'une jeune tille, — et quand je dis: une jeune fille, elle a déjà ses petits vingt-quatre ans, ma cousine! — qui est-ce qui pouvait prévoir qu'ujuj^ôUe raisonnable, à qui sa raisonnable mère poserait cette question : « Veux-tu te marier avec ton cousin? d répondrait : «Non; comme cousin j'aime beaucoup Léon;comme mari j'aurais peur de ne pas l'aimer assez, »

Peur do ne pas m'aimer assez! Avec cela que-, sij/'avais épousé Andréa, je me fusse soucié (yi'elle se mit en frais de passion pour moi! Peuh.! il n'y a que les fous nui exigent que leurs femmes les adorent; le* sages se contentent d'une affactionealme, tiède^ réglé»; c'est moins flatteur, mais c'est plus commode.

D'ailleurs, je fie sais pas en vérité à quel propos Andréa s'est avisée de pincer du sentiment dans cett- affeiire, car, si jamai.-s elle est cap;i!)le d'aimer queli^u'un... d'amour... cette chère cousine!,.. Ehleh!.., ce jiour-là, je consens à entrer sur la tête à Clichj (I) I;

— Elle u'a pas de cœur?

— Pardon! Ohl dans les relations ordinaires de la '-ie, Andréa est bonne... plus que bonne, généreuse, et il y aurai: ingratitude à moi à ne pas le proclamer hautement, tout le premier. Mais quant à ce qui concerne l'amour... Au surplus, nous bavardons... ou, plutô:, je bavarde là comme si nous n'avions pas cinq kilomètres à franchir pour atteindre Louviers! Nous allons monter en voiture, Daniel, et chemin faisant, s'il vous est agréable, je vous offrirai un aperçu physique et psychologique de ma chère cousine, et, — pendant que j'y serai, — de ma tante et desprincipaux personnages qui composent la société des Cormiers. Hein? cela ne peut pas nuire de connaître d'avaaob le fort et le faible de gens avec lesquels on est appelé/ vivre deux à trois semaines?

— Non, sans doute ; mais vous me parlez de voiture... Où donc est-elle votre voiture?

— Eh bien, et cette calèche, en raccourci, qui nous attend en face, sur la route I

— Ah! c'est à vous, ce briska! On a des briskas au Cormiers?

— On a de tout aux Cormiers, Daniel.

Et Léon ajouta en soupirant :

— Et c'est bien ce qui m'avait encouragé dans mon désir de me transformer en seigneur et maître de cette ruti-

(i) Quand ce livre a été écrit, la contrainte par corps n'était pat encore aboli». {Note de tidUeur.)

lante chàtel'enie ! Eufin, les dieux et ma cousine en ont décidé autrement I Dotniaiquel

Nous nous étions approchés de la calèche ; à l'appel de mon compagnon, un gars d'une quinzaine d'années, qui sommeillait sur Le siège, se secoua, et, d'un bond, sauta à Ucra.

— C'est un de& âls du jardinier que j'ai éleié au rang 4e groom m partibus, me dit à demi-voix Léon.

Et, tout haut, au petit paysan :

— Ah çàl tu dormais donc à ton poste, gredin? contisua-t-il.

L'enfant n'eut pas l'air très^pouranté de l'apostrophe.

— D'un œil, d'un œil seulement, m<>nsieur LéoQ, répliijua-t-il; je m'ai couché un brin tai'd hier...

— Et pourquoi l'es-tu couché tard hier?

— Paice que je suis été au théâtre avec mamau, .*on<:l Vous le savez bien, puisque c'est vous qui nous avez payé le spectacle.

— En etfet. Eh bien, réveille-toi desi deux yeux; raioge la valise dé monsieur à tes côtés et filons, et raide I ou je ne te paye plus le spectacle.

— Nous filerons raide, monsieur Léon ! Ohl c'est pas difficile, ça, avec Cocotte 1

Nous avions pris place dans le briska. Stimulée par tin coup de fouet. Cocotte, une vigoureuse jument normande, au corsage arrondi, à la tête busquée, partit comme une flèche.

— Quand je vous le disais qu'il y a de tout aux Cor^ miers... même des amateurs forcenés de théâtre! reprit gaiementLéon en me montrant du geste notre automédon.

— Et où est-U, ce théâtre? A Louviers?

— Sans doute.

— Et vous y allez quelquefois avec ces dames?

— Plait-il?... nonl non!.., peste! Il nous suffit d'y envoyer nos gens. Oh! grand ciel! le théâtre en province pour des Psri.siens; et le théâtre de petite ville sartoatl... Mais il y a de quoi vous dégoûter pour l'éternité de l'art et des artistes ! Vous n'êtes pas de mon avis?

— Mon Dieu ! j'ai rencontré, dans maintes petites villes, des comédiens qui ne valaient ni moins ni plus que bien de leurs confrères de Paris.

— Allons donc! c'est que vous reveniez du fond de l'Éyypte ou de l'Arabie Pétrée, alors, et qu'une longue abs;'neflcedes saines voluptés dramatiques vous avait disposé à une coupable indulgence. Une fois, une seule, j'ai eu l'audace de me risquer au théâtre de Louviers; on y jourit la Clo.wrie des Genêts et le Domino mir, ce soir-là ; vous entendez : un mélodrame et un opéra comique dans une même séance! Ah! mon amil...

— Pardon, Léon.

— Quoi? votre cigare s'est éteint?

— Non. Dans combien de temps, à peu près, seronsnous à destination?

— Mais dans une demi-heure.

, — Bon. Eh bien, est-ce que vous ne pensez pas qu'air lieu de vous lancer dans des digressions critiques à propos du théâtre en province, il ne vaudrait pas mieux, comme vous me l'avez offert, employer cette demi-heure à me donner une esquisse du caractère et de la physionomie des habitants et commensaux des Cormiers?

— Vous avez raison, mon cher Daniel; cela sera beaucoup plus intéressant pour vous ; mais il faut m'excuser : depuis six mois que je me suis enterré dans ce trou, j'ai si rarement l'occasion de causer avec un de mes pairs, que, lorsque cette occasion se présente, je saute dessus comme un journaliste sur un scandale... L'esquisse promise, je commence.

— Et moi, j'écontei

Lavoitnre suivait tme route dominant, snr sa droite,

un vallon semé de prairies, d'enclos, de bouquets de bois,

et dominée elle-même, sur sa gauche, par un «otean

'■ide. formé, dans presque toute son étendue, — et cette

■.eiiœeit immense, elle se prolonge jusqu'à l'embou-

chure àà la Seine, — de masses calcaires et pierreuses supportées par des bancs de craie.

— A tout soigneur, tout honneur! dit Léon Mignerat; j'entamerai ma série de croquis par celui de ma très-excellente tante, madame veuve Elisabeth Marcaggi.

Madame veuve Marcaggi, née Miguerat, sœur cadette démon bon et regretté père, était, paraitraiit-il, une trèsjolie personne lorsqu'elle épousa, — il y a aujourd'hui vingt-cinq ans, — M. Ludovic Marcaggi. Né en Corse, à Bastia, où il avait embrassé la carrière du barreau, Ludovic Marcaggi était venu en France sur l'appel de deux oa trois puissants protecteurs.- Il possédait un honnèts' patri»moine que la doi.,assezvolumineuse, d'Elisabeth, arrondit encore. Homme de talent, homme de courage, homme d'ordre, avec cela très-soutenu en haut lieu, Ludovicilarcaggi prospéra; il prospéra si bien que, quelques jours avant sa mort, arrivée en 185i>, il était question pour lui de la place de premier président à la cour des comptes. Le sort ne le voulut pas ; M. Marcaggi fut emporté en vingt-quatre heures par une congestion cérébrale, laissant un nom vénéré de tous, et, à sa femme et à. sa tille, outre de grands biens, le souvenir du meilleur des maris, du plus tendre des pères.

Madame Marcaggi n'avait que quarante-deux ans quand elle se trouva veuve; riche, beMe encore, elle eût pu se remarier; et les ouvertures, à ce sujet, ne lui manquèrent pas non plus ; mais elle aimait sa fille autant qu'elle avait aimé son mari, elle ferma l'oreille à des projets dont l'exécution eût non-seulement amoindri la fortune d'Andréa, mais peut-être aussi compromis le repos, l'avenir de la chère enfant. Et puis, madame Marcaggi est da nombre de ces femmes rares q|Ui pensent, qu'au delà d'un certain âge, il y a imprudence, pour ne pas dire sottise, à renourelerdu tout au tout le foyer domestiquée. Douée de goûts simples, ayant toujours préféré les joie" de 1^ famille k celles du monde, habituée à ne commander, même dans sa maison, qu'en sous-ordre, madame Marcaggi ne demanda qu'à continuer de vivre comme elle avait vécu; elle fut donc heureuse de remettre à sa fille, en même temps que le droit de gestion de leurs biens, celui de surveillance et d'autorité dans leur intérieur.

Et, à tout prendre, madame Marcaggi n'eut pas tort d'agir de la sorte, car, avec l'aide des conseils d'un bonhomme dont je vous parlerai tout à l'heure, Andréa s'acquitta à merveille de la tâche qui lui était dévolue, taudis qu'au contraire, livrée à ses propres inspirations, il est douteux que sa mère, peu faite aux exigences, aux fatigues de sa nouvelle position, n'en eût pas payé l'apprentissage de quelques fâcheuses écoles.

Qu'est-ce, pourtant, que cette fille qui, à l'âge de vingt et un ans, — c'était l'âge d'Andréa lorsque la mort la priva de son père, — accepte et dirige d'une main ferme le gouvernement d'une fortune évaluée à plus de deux millions? C'est ce que j'essayerai de vous apprendre; ce que /e5s<JT/e»'a!', car, en toute sincérité, il me serait aussi impossible de vous analyser au juste la nature de ma chère cousine que de vous dire, d'une manière précise, si elle est belle ou laide.

Andréa a-t-elle du cœur? Oui, je le répète : elle l'a prouvé souvent; et j'ai pu me eonvainere, moi-même,, par expérience, de sa générosité. Ainsi,, il y a deux ou trois jours encore, un soir, nous étions seuls ; elle me parlait de ma situation... de mes chagrins... de mes fautes... en des termes si délicatement alïectueux, qu'une minute je fus sur le point de lui sauter au cou pour la remercier !...

Mais, comme je prenais mon élan, elle leva les yeux sur moi, et crac I... bonsoir l'épanchement! Vous ne sauriez vous faire une idée, Daniel, de l'éclat singulier du regard d'Andréa en certaines circonstances ! Si, tenez, figurezvous l'éclair froid et incisif que reflète une épée sortant i\x fourreau ; oui, il y a du rayon>nement de l'acier danSi ce regard. Ainsi de son sourire : lors même qu'il accompagne une parole affable, il semble toujours raille. r.

Etr.^artoéa n'est pas railleuse, cependant. D'alioiJ, elle parle peu, très-peu; W ■«ilupart du temps même, au mi-

lieu d'une conversation à laquelle elle prenait part avec tous soudain elle devient muette, comme si, lusse de s'occuper dé sujets sans intérût pour elle, elle trouvait bon de s'isoler pour poursuivre intérieurement le cours de quelque pensée favorite. Mais quelle est cette pensée favorite ? A quoi pense-t-elle ? et pense-t-elle, vraiment ? Depuis six mois, surtout, que je vis ù ses côtés, j'ai bien étudié ma cousine, et sans la moindre rancune pour ses dédains, je vous jure, j'en suis arrivé à m'imaginer ceci : qu'Andréa est une de ces créatures... exceptionnelles, — et Dieu en soit loué ! — venues trop tard en ce monde où elles s'ennuient, et qu'elles ennuient, et que jadis elles eussent édifié, du fond de quelque asile claustral, par le spectacle voilé de leurs austOres vertus.

Au reste, Andréa tient de son pore; comme elle, M. Marcaggi avait l'air d'avoir été taillé en plein bloc de granit. De mémoire d'avocat, au Palais, on ne se rappelle pas d'avoir vu Ludovic Marcagrpi s'animer dans une discussion. Par exemple, il se rattrapait à la barre quand il avait quelque cause dramatique ù plaider. Oh ! alors, les instincts du Corse reprenaient le dessus en lui ; la flamme lui sortait des veux ; sa voix tonnait ; tout son être semblait transfiguré!...

Mais Andréa n'aura jamais de cause à plaider, elle I Donc, s'il existe au fond de son Ame un peu de ce feu sacré qui couvait chez son père, puisqu'elle ne se marie point, puisque, — suivant toutes probabilités basées sur la vie retirée qu'elle mène, — puisiiu'elle ne se mariera jamais, ce feu mourra donc de sa belle mort, sous les neiges du t«mps, sans se révéler par le jaillissement d'une seule étint^elle 1

Léon Mignerat s'était interrompu, l'œil fixe, rêveur.

— Et puis, lui dis-je, à quoi songez-vous?

Il sursauta comme quelqu'un qu'on arrache brusquement à de profondes réflexions; puis, me regardant en

face :

Je son<^e, répliqua-t-il, qu'il serait assez curieux que

votre arrivée aux Cormiers produisît sur Andréa ce que mes soins, et, avant moi, ceux de quatre prétendants consécutifs, — car je suis le cinquième mari qu'elle refuse, "— n'ont pn produire.

— Ah ! oui ; le jaillissement de l'étincelle! Ahl ahl...

— Ne riez pas ! je suis sérieux.

Quand vous le seriez mille fois plus encore, vous accepterez que je me connaisse et, par conséquent, que je puisse certifier que je ne ferai rien, mais absolument rien pour animer votre statue.

— Eh 1 c'est peut-être, justement, parce que vous ne ferez rien pour réussir que vous réussirez.

— Que je réussirai! Oh ! oh ! Mais, à force de gravité, vous tournez au comique, Léon ! Vous oubliez que, si mademoiselle Marcaggi a l'amour de la vie sédentaire, j'ai, moi, celui des courses incessantes à travers le monde ; deux passions qui ne s'accordent guère.

Hum ! l'une fera des concessions à l'autre.

D'ailleurs, en admettant que mademoiselle Marcaggi

me plût.... — ce qui n'est pas probable... Puisque vous dites qu'elle n'est pas jolie, et j'aime les jolies femmes.

— Permettez! je n'ai pas dit qu'elle n'était pas jolie, j'ai dit, ce qui est tout difl'érent, que je serais bien embarrassé de dire si elle est jolie ou laide. Un sens qui me manque : il m'est impossible de la définir tant au moral qu'bu physique. Yous serez peut-être plus adroit que moi, vous, et vous la trouverez adorable.

— Enfin, quand je la trouverais adorable... elle possède une immense fortune, n'est-ce pas? Elle est riche à deux millions?

— A deux millions... au moins.

— Eh bien ! voUà l'obstacle, voilà la barrière infranchissable, mon cher : c'est que, lors même que je tomberais éperdument amoureux d'elle, jamais, entendez-vous, au grand jamais, avec mes misérables vingt miCe livres de rentes, je n'aurais le front de me frotter à «me demoiselle de deux milliona.

Léon haussa les épaules.

— Pudibonderie de conscience qui se dissiperait commo une ombre aux rayons d'un soIpU d'or éclairant un amoureux sourire.

Je fronçai le sourcil.

— Prenez garde, dis-je; libre à vous de juger les autres, et vous-même, à certain niveau, mais quanta moi...

— Là! là! interrompit Léon, n'allez-vous pas vous formaliser pour une simple plaisanterie, mon bon Daniel l Vous ne voudriez pas d'Andréa parce qu'elle est beaucoup trop millionnaire pour une fille seule, je vous crois et je vous admire... Bien que, sur ma parole, il me fiit plus agréable de vous avoir pour cousin par alliance que qui que ce soit. Oh ! que je ne ressemble pas au chien de la fable, moi, et parce que je ne mange pas de foin, il ne me coûterait pas d'en voir manger à un ami ! Surtout si cet ami avait, comme vous, toutes mes sympathies. Mais, encore une fois, tout ceci n'était que fariboles. — Je reprends, pour ne plus les lâcher, mes crayons.

L'ami des dames Marcaggi, le confident de toutes leurs pensées, leur conseiller, leur guide en toutes circonstances, est un vieux médecin nommé Grangeneuve. Plus âgé de quelques années que Ludovic Marcaggi, Grangeneuve était intimement lié déjà avec l'avocat corse lorsque ce dernier épousa, en 1831, mademoiselle Elisabeth Mignerat. Accueilli en frère par la femme, suivant le désir du mari, pendant quinze ans Grangeneuve ne manqua pas un jour de venir dans une maison, qu'il finit, à la longue, par considérer comme sienne, avec d'autant plus de raison que, ces quinze ans durant, il n'employa guère son talent qu'au profit de cette maison. Grangeneuve est un docteur d'une assez singulière espèce : savant, extrêmement savant, intelligent, prudent, habile, H lui était permis, grâce à une petite fortune héritée, de pratiquer à l'aise, et fructueusement, en choisissant ses clients; mais un défaut de nature qui n'a fait que croître et embellir, chez lui, avec le temps, l'a empêché de profiter da ses avantages : Grangeneuve est paresseux comme ur, gitano doublé d'un lazzarone. Si paresseux que, dans toute sa vie, — il le confesse ingénument, — l'intérêt de sa bourse ou celui de ses plaisirs fùt-il en jeu, il ne se souvient pas d'être arrivé une seule fois, à heure dite, à un rendez-vous.

D'après ceci, vous concevez comme quoi, réduit, et tout naturellement, un beau matin, à n'avoir plus un chat à traiter, — parce que les chats, eux-mêmes, s'étaient lassés de ce médecin qui ne se présentait pour les sauver que lorsqu'ils étaient morts, — Grangeneuve n'hésita pas à accepter la proposition que lui fit Marcaggi de lui consacrer exclusivement, — à lui, à sa femme et à sa fille, — ses soins. C'était il y a une dizaine d'années ; Grangeneuve eut son appartement à Paris, à l'hôtel Marcaggi; son appartement aux Cormiers ; un domestique fut spécialement attaché à son service. Une sorte d'Invalides attrayants que l'avocat offrait ainsi à son vieil ami ; un bienfait mérité, d'ailleurs, car, à part son goût exagéré pour le dolce far niente, le docteur est bien l'homme le plus aimable !... Et bon ! Quand il a le temps, il s'en va visiter quelques pauvres malades de ces campagnes, — < pour ne pas perdre sa main, » ditril ; — et tout l'argent de ses modestes revenus s'absorbe dans ces visites. — « Qu'est-ce que j'en ferais, de cet argent, si je ne le donnais pas î — dit-il encore, — puisque je n'ai besoin de rien chez moi. »

Son chez moi, c'est l'hôtel Marcaggi et les Cormiers. -- II n'appartient qu'aux belles âmes, n'est-il pas vrai, Daniel, de ne point se mettre, par une fausse humilité, au-dessous d'une noble et généreuse action.

A deux reprises, au surplus, à dater du jour où le docteur s'installa sous son toit, M. Marcaggi eut à se féliciter d'une inspiration que lui avaient dictée à la fois sa tendresse pour les siens et son attachement à l'ancien compagnon de sa jeunesse ; d'abord le doo^"^ **"• madame

Marcaggi d'une maladie grave ; ensuite, ce fut le tour d'Andréa... d'Andréa qu'il a vue naître et qu'il chérit.

A son éternelle douleur, Grangeneuve était absent, — il se trouvait à Berlin où l'avait appelé le dernier vœu d'un parent, — quand M. Marcaggi fut frappé du mal terïible qui le précipita, en quelques heures, dans la tombe ; Binon, — il n'en doute pas, — il eût fait pour le père ce qu'il avait fait pour la mère et pour la fille. « Mon bien aimé Marcaggi, m'a-t-il répété souvent, je connaissais si bien son organisation ! Ah ! nous aurions bien vu, si j'avais été là, si la mort aurait osé me le prendre ! »

Quelque chose de saisissant, parait-il, que la première entrevue de M. Grangeneuve et des dames Marcaggi à la suite de cet événement. Averti par un télégramme, le docteur s'était hâté de revenir à Paris; mais quelque rapidité qu'il eût mise à dévorer les distances, la maladie avait été plus prompte que lui encore dans l'accomplissement de son œuvre ; lorsqu'il arriva, depuis la veiUe déjà Ludovic Marcaggi reposait glacé sur sa couche. Convaincue des regrets de leur ami, touchée au dernier point de son désespoir, madame Marcaggi essayait, par de bonnes paroles, d'apaiser ces regrets, d'adoucir ce désespoir ; Andréa, au contraire, ajoutait aux uns et à l'autre par ses reproches, presque par sa fureur. Ce n'était pas de l'amour, c'était de l'idolâtrie qu'Andréa éprouvait pour son père ; son père était mort.., et mort, — elle n'en doutait pas non plus, elle, — parce que Grangeneuve n'avait pas été là pour le sauver ..

— Pourquoi pleurez-vous? — disait-eUe d'un ton farouche au malheureux médecin; — à quoi cela sert-il que vous pleuriez ? Ce n'était pas vos larmes qu'il nous fallait, c'était votre science. Pourquoi avez-vous quitté mon père? Est-ce qu'on quitte ceux qu'on aime 1 Vous voyez, vous êtes parti... vous vous êtes en allé je ne sais où... et le voilà ! Oh! vous aurez beau lui baiser les mains et les yeux, ces mains ne serreront plus les vôtres... ces yeux ne vous souriront plus ! Et c'est votre faute, oui, c'est votre faute ! Il vivrait encore si vous ne l'aviez pas abandonné !

Courbé sous ces amôres apostrophes comme le chien sous le fouet punisseur du maître, Grangeneuve se laissait déchirer le cœur sans se permettre un mot, un geste pour sa défense. Ne pensait-il pas, ainsi que la jeune fille, que c'était sa faute, à lui, si Marcaggi n'existait plus ! Longtemps même après cette scène, — deux mois environ, — elle, conservant son ressentiment, lui, le respectant, Andréa et M. Grangeneuve, bien que continuant de se voir chaque jour, d'habiter ensemble, comme par le passé, demeurèrent en quelque sorte étrangers l'un à l'autre. Cependant, le vieux médecin soufi"rait de cette situation, tout en lui le disait si, lui, ne voulait pas le dire ; Andréa eut pitié enfin; un soir que, les yeux fixés, pour la forme, sur un journal, Grangeneuve rêvait tristement dans un coin du salon silencieux, eUe s'avança vers lui, s'agenouiUa et, lui tendant le front :

— Embrassez-moi, mon ami, dit-elle.

Il jeta un cri de joie... un cri de joie déchirant comme un sanglot ; elle pleurait aussi ; pendant quelques instants ils se tinrent enlacés dans une éloquente étreinte...

Et ce fut tout ; s'il y avait eu un nuage entre ces deux êtres, ce nuage venait de se résoudre en une bienfaisante rosée de larmes.

Léon Mignerat s'était arrêté de nouveau ; il consultait sa montre.

— Dix heures vingt, fitril. Avez-vous faim, Daniel?

— Mais oui.

— Tant mieux 1 On déjeune à dix heures et demie, aux Cormiers; il ne nous reste plus que dix minutes de chemin; nous arriverons donc juste pour nous mettre à table.

Et, d'ici là, j'aurai tout le temps de compléter mon esquisse de personnages; d'autant mieux qu'il ne m'en reste plus que deux à vous crayonner ; M. et mademoiselle Colombet.

Qu'est-ce que M. et mademoiselle Colombet ? "Voici : Un soir de l'année 1853, un soir de printemps, la famille Marcaggi, y compris notre ami Grangeneuve, moi excepté, — je ne fréquentais pas si assidûment les Cormiers alors ; alors, j'étais en train de croquer à belles dents mon saint-frusquin, fonds et tréfonds ; — la famille Marcaggi achevait de dîner lorsqu'un domestique, entrant dans la salle à manger, remit tme carte à mon oncle, en lui disant que celui à qui appartenait cette carte le suppliait de lui accorder un quart d'heure d'entretien. ' Ludovic Marcaggi jeta les yeux sur la carte :

— Philippe Colombet, filateur de laines, dit-il. Mais je ne connais pas du tout ce monsieur !

Eît, promenant autour de lui un rtgard interrogateur :

— Et vous ? demanda-t-il à sa femme, à sa fille, à son ami.

Trois têtes s'inclinèrent, à la fois, négativement.

— Quoi qu'il en soit, reprit l'avocat en se levant, je ne puis refuser de me rendre à une requête présentée en de tels termes.

Et, s'adressant au domestique qui lui avait annoncé cette visite :

— Vous êtes bien sûr, Antoine, que cette personne a employé cette expression : supplier, pour m'engager à la recevoir?

— J'ai répété à monsieur les propres paroles qu'on m'a dites.

— Il suant. Où est cette personne ?

— Dans le petit salon du rez-de-chaussée.

— Bien.

Une minute plus tard, Ludovic Marcaggi et M. Colombet se trouvaient en présence.

M. Colombet était, — il est encore, — un petit homme assez laid, commun, avec son ventre en ballon, ses yeux à fleur de tête, son nez écrasé, ses lèvres épaisses, son teint rubéfié et ses cheveux tomoant en mèches folles sur son front étroit. Mais, à ce moment, — le noment où mon oncle vit pour la première fois le manufacturier, — un tel caractère de désespoir profond, immense, animait l'extérieur de cet homme, que l'esprit le plus porté à la raillerie se fût reproché, comme une mauvaise action, de s'apercevoir, seulement, de sa vulgarité.

Avec son tact souverain, sa connaissance magistrale des physionomies, Ludovic Marcaggi devina tout de suite le motif ei le but de la démarche de M. Colombet, et, sac; périphrases, il lui dit :

— En quoi puis-je vous être utile, monsieur?

— Monsieur, répliqua le manufacturier d'une voix sourde, je suis à la veille du déshonneur... de la mort; — pour moi, l'un n'irait pas sans l'autre. — Des rentrées sur lesquelles je comptais m'ont manqué; des amis... ou plutôt des gens que je croyais mes amis... m'ont fermé leur bourse ; bref... à boitt de forces... il n'y a pas une demi-heure que j'allais m'enfermer dans mon cabinet pour me faire sauter la cervelle, lorsque je ne sais comment... — si... je sais... le hasard... le bon Dieu peutêtre... voulut qu'un de mes employés prononçât devant moi votre nom. Vous êtes riche, monsieur, très-riche... j'ai besoin de dix-huit mille francs ; c'est beaucoup, c'est trop sans doute!... Ily a folie à moi, moi, un inconnu, de venir vous les demander. Mais, sur mon âme, monsieur, sur ma vie... tenez, sur la vie, sur l'âme de ma fille... — • Oh 1 vous êtes père aussi, dites, est-il possible de mentil à un pareil serment? avant un mois je vous aurai rendu intégralement ces dix-huit mille francs 1 J'ai la certitude de pouvoir vous les rendre. La certitude I Sauvé de 1? faillite aujourd'hui, demain je vends ma maison. Oh I J4 la vends sans regrets. J'en ai assez de tous ces tourmentslà 1 Nous ne mangerons plus que du pain, s'il le faut, ma fille et moi, mais nous le mangerons tranquillement ! D'abord, c'est un fait, voyez-vous, monsieur, que, depuis la mort de ma femme, le malheur n'a pas cessé de s'acharner après nous I J'ai bien lutté, pourtant, vrai 1 Oh I j'y ai mis tout ce que J'avais dans le cœur et dans le ventre... mais, c'est peut-être aussi que, privé des conseils de cette chè^e amie, je ne suis pas capable de... — Ahl elle mêle disait

eu s'en jillaut : * Mou ^iauvre Philippe, prends garde 1 preuds garde I » J'ai pris g-arde... mais pas as^sez, à ce qu'il parait. Et puis...;r'Dilà, monsieur; je vous reLi«n& .. vous dfniee... ca vous eunuie... c'est tout sini|ile. Non, hein ? Dix-huitmille Irajics, p;is possible I D'ailleurs, vous ne les avez pas... tous no les avei pas id. Pardounea-moi de vous avoir dénugé, monsieur... et adieu... adieu...

M. Marca^gi avait tkjouté ce discours dans un silence attentif, — Uundis que le filateur pai-lait, l'avocat l'étudiiiit, lui; — et, tfOuUé pai" ce silence même, par cette altitude léflécluo, par celte impassilxilité apparente, peu à peu M. CuioBibet avait senti décroître, puis s'anéantir complètement l'oner^e factice qui l'avait forcé à recourir à la dernièi-e desdemi(ires ressources : le recours & la ^générosité d'un iHraoger.

La honte est donc plus forte que la douleur. Un instant auparavant. M. CoJombet n'éprouvait qu'un désir : celui de voir M. Marcaggi et de lui tout conùer ; maintenant, regreitant sa démarche, — non-seulement inutile, pensait-il, mais humiliante, — maintenant, il eût donné... le peu d'heures qu'il se croyait encore k vivre, pour ne pas s'être présenté aux Cormiers.

Il se glissait, l'œil égaré, le front livide, vers la porte.

— Où allez- vous donc, monsieur ColoBibet ? dit mon oncle.

M. Coloiiftl>et s'arrêta... mais sans oscrse retourner :

— Où je vais... balbutia-t-il, mais je... je m'en vais, coiisieur.

— Comment, vous vous en allez ! Eh bieal et vos dixhuit mille francs? Attendez-moi une seconde, je vous |nie ; je momte les oh«roher.

— Ahl...

M. Colombe* croyait avoir mal entendu ; il se retourna néanmoins, cette fois, pour regarder mon oncle; mais celui-cd avait disparu. Quand il rentra dans le petit saJon, son visiteur était encore à la même place... immobile... ■comme pétrifié. L'aspect seul des billets de banque que le maître des Cormiers posait sur une uible, en les comptant an à un, rappela à lui le manufacturier.

— C'est donc VTai, s écria-t-il, en sautant près de M. Marcagg:, vous me prêtez cet argent ?

— Mais sans doute, repartit mon oncle avec son bon sourire ; el je vous le prête de grand cœur... parce (jue j'ai la conviction qu'en vous obligeanit, j'oblige un honcète homme.

Ludovic Marciggi ne s'était pas abusé ; M. Colombet était un lionnéte homme et il le prouva. Remis, par un secoms providentiel, en état de faire face à ses engagements, ily fit face; puis, tout danger détourné, l'honneur de son nom sain et sauf, ilvenditsanstarderson établissement.

— Vonsavez eu tort, peut-êlm. Ao vendre, lui dit mon oncle, quand il le vit, trois semiu. .-■ ,'!iis tard, accourir, japportant épanoui, triomphant, les Ji.\-huit mille francs prêtés; qui vous pressait? Avec celte somme... que j'eusse été enchanté de laisser, tant que vous l'auriez désiré, à ^otre disposition... vous eussiez pu continuer voa travaux, -et...

M. Colomtet interrompit l'avocat d'un geste:

— Non, dit-il, non, mon bon monsieur Marcaggt, je vous l'ai dit : depuis la moil de ma femme, tout allait de mal en pis dans mes affaires. Ah! c'est que c'était une gaillarde qoe ma femme! Elleavait une.téte, elle ; moi, je n'ai iamais eu que des bras. Encore commencent ils à s'user ! Dame... je frise la soixantaine. J'ai vendu... et j'ai eu raison de vendre; tout liquide, il me reste quarantehait mille francs;' plus une maisonnette, rue au Coq... une bicoque qui ne vaut pas quatre sous pour les autres, mais qui pour moi vaut un million ; — elle me vient de mon père. — Avec ça, dame, nous ne roulerons pas carrosse, ma fille et moi... et nous ne boirons pas tous les jours da vin de Bordeaux ù trois francs la bouteille...

mais nous ne serons plus perpétuellement chagrins, tourmentés; mon Hélène pourra tout à sou aise se broder des chiffons; — elle brode comme une fée, cette enfant ; — moi, j'aurai le droit de me reposer de quarante-cinq années de fatigue; ily en a, jecrois, de plus inalheureuxque nous, et ceux (jui nous plaindront, eh bien 1 je leur souhaiterai de ne jamais être plu.s à plaindre. La philosophie du bonhomme plut àM. Marcaggi.

— Soif ! lui dit-il, reposez-vous donc, mon ami, puisqu'aussi bien, sauvé de la tempête, vous avez la sagesse de vous contenter d'un abri modeste, mais sûr. Mais, justement parce que vous voici libre, à présent, j'espère que nous u'en resterouspaslà de nos relations. Pour commencer, vous me présenterezaujourd'l>*iiûême mademoiselle Hélène. — Quel âge a-t-elle ? •

— Dix-sept ans, monsieur.

— L'âge de ma tille. D'ici i quelques semaines, je gage, ces deuxdemoisellas seront les meilleures amies. — C'est entendu ; vous venez dîner aujoui'd'hui, avec votre fille, aux Cormiers î

M. Colombet roulait ses gros yeuc sans répondre.

— Eh bien ? reprit M. Marcaggi,

— Eh bien ! murmura l'ex-manufacturier, c'est que...

— C'est que?

— Si je suis bon pour vous donnermon sang, monsieur, en échange du service que vous m'avez rendu, je ne le suis p;is, peut-être, pour me présenter dans votre monde.

— Mon monde, mon cher monsieur Colombet, est le monde des honnêtes gens, et vous y serez parfaitement à votre place. Je vous attends tantôt avec mademoiselle Hélène, n'est-ce pas?

— Dame, monsieur Marcaggi... puisque vous êtes si avenant!... D'ailleurs, Hélène est gentille, bien gentille, allez !

— Mais j'en suis très-persuadé d'avance.

— Et pas sotte, non plus... ni sotte ni gauche.

— Mais je le crois sans peine.

— Bah! la fille fera avaler le père, pas vrai, monsieu* Marcaggi? Elle causera, elle... — Oh! c'est qu'elle sait causer, la mignonne ! Elle a été six ans dans la meilleure pension de Louviers... chez madame Firmin... — Moi, j'écouterai.

— "Vous causerez tout comme un autre, monsieur Colombet; ne vous inquiétez pas ; au bout de deux ou trois visites, je vous promets que vous ne serez pas plus gêné chez moi que chez vous.

Ce que Ludovic Marcaggi avait prédit arriva; entre coeurs unis il y a solidarité de sentiments; quelques semaines plus tôt, ma tante, ma cousine et M. Grangeneuve avaient applaudi d'un même élan à l'action généreuse, qui de son mari, qui de son père, qui de son ami ; en apprenant de quelle façon M. Marcaggi récompensait l'honnêteté et la gratitude du pauvre ûlateur de Louviers, tous trois applaudirent encore... tons trois tinrent à honneur de parachever, collectivement, l'œuvre de bonté du chef de la famille.

M. et mademoiselle Colombet furent donc reçus à merveille aux Cormiers ; si merveilleusement reçus, qu'aprés avoir accepté, tout joyeux, d'y revenir au moins une fois par semaine pendant toute la belle saison, ils s'accommodèrent bientôt d'y venir deux et trois fois... puis, qu'ils ne comptèrent, pas j^-'-s au'onxi«>«*Jeur compta, leurs visites.

Au reste, sans être, et tant s'en fî un homme remarquable, sinon sous le rapport de la probité, — un mérite qui vaut bien ajssi un peu la peine qu'on le prenne en note, par le temps qui court, — M. Colombet eut cette intelligence rare, tout en appréciant au plus haut degré l'estime etramitié dont il était l'objet de la part de gens plus haut placésqne lui, de savoir conserver toujours son rang vis-à-vis de cette amitié et de celte estime. Voilà sept ans que le brave horanje fréquente les Cormiers, et aujourd'hui, comme au premier jour^ il est, avec ses hôtes, poli sans obséquiosité, gai sans familiarité, complaisant sans bassesse.

Quant à mademoiselle sa fîUa... A>>1 anant à mademoi-

UE ROMAN DtWE FEMME PALE

salle sa fille... c'est tout différent! Elle s'est transformée da tout au tout depuis le premier jour où, timide, rougissaute, elle se présenta aux Cormiers. A-t-elle gac:né à 03tte transformation? Ma tante et ma cousine, qui l'aiment beaucoup, disent: «oui;» et elles disent oui parce qu'elles l'aiment beaucoup ; moi qui ne l'aime ni ne la hais, ce-qui me permet de la juger en toute impartialité, moi, je dis : '«non », et tels sont les motifs sur lesquels je me fonde i-our supposer que, sous son apparence de'brebis, toujours prêtée lécher la main qui lui a mis au cou un ruban rose, mademoiselle Hélène pourrait bien n'être qu'une vipère qui m'attend que l'occasion de mordre.

Hélène Colombet... — Ah! sapristi ! Mais nous sommes arrivés, vraiment! Ces grands arbres sur notre gauche, vojiea-vous. Daniel... et, au milieu, bâti sur une crête, ce petit castel abbatial, briqueté à la façon de la Place Royale? c'est les Cormiers. Ma foi, j'en suis ravi pour votre estomac et le mien qui crient le vide, et désolé pour votre instruction, mais je Jie pourrai pas terminer maintenant ma tache de cioer( le... intellectuel.

Je souriais.

— Vous la terminerez tantôt-, ce soir... demain, disje. Voilà tout.

— Eiim ! voilà tout ! répéta Léon avec une gravité comique, fit si, d'ici à tantôt, à ce soir, à demain, mademoiselle Hélène vous a ensorcelé.,, comme elle a ensorcelé ma -taTite... et jusqu'à ce vieis-Vionasse de Qrangeneuve!

— ïîn tous cas. le màlne risque pas d'avoir à mon égard des conséquences bien fâcheuses, puisqu'il se trouve limité à une quinzaine dejours, et tout au plus !

— Eh! mon cher, la sirène est bienrusée.et^i ellEi^'le mettait ferme entiHe, la quinzaine, — ettout an plus, — pourrait bien se prolonger en une belle et bonne quarantaine !

— récidément, vous extravaguez, Léon. Tout à l'heure, c'était la Galatée des Cormiers à jui, Pygmalion d'aventure, j'allais communiquer le feu sacré... qui me consumerait avec elle ; maintenant, c'est une Circé dont vous redoutez pour moi les artifices! Mais si mademoiselle Hélène est une si habile enchanteresse, comment lui avezvous résisté, vous?

— D'autant plus facilement qu'elle ne m'a jamais attaqué.

— Bah ! Et pourquoi ?

— Parce que je suis pauvre, parbleu, et qn'elle.m'éprrse 'les moineaux... déplumés. Mais vous avez des plumes, vous, Daniel... donc, gare à vous!

Enfin, à la guerre comme à la guerre'! 'Il ne sera pas dit que, faute de temps, j'aurai'laissé ma galerie incomplète. "En ti'ois mots, voici le portrait d'Hc éne Cdlonibet, mon ami : jolie, envie-ise et ambitieuse. Vous êtes fixé. 'Quand vous quitterez 'les Cormiers, si vous a^vez encore le cœur et l'esprit libres, vous me direz si je suis, ou non, bon juge. A présent, attention ; j'aperçois ma tante et ma cousine.

WM

La calèche , ayarit rapidement franchi une magnifique avenue de tilleuls sécillaires, s'était arrêtée fidenx pas du perron des Cormiers, sur les marches duquel se tenaient deux femmes, l'une charmante encore, plus que charmante , belle dans l'épanouissement de sa maturité ; l'autre...

Non, je vivrais l'éterhJte, comme le Juif maudit qui injuria Jésus marchant au Calvaire et lui refusa une miante d'ombre st de repos sous'son toit, (jue le 'souvenir de la première impression que produisit sut moi Andréa Marcaggi palpiterait encore, je crois, dans mille ans, aussi ■ardent et aussi vivace, au fond de 'mon âme, qu'il y pal- 'pite à cette ^.-ame, triste et morne, où j'écrie .ces ligues. Léon Mignerat m'avait bien dit que sa cousine avait 'un type de tête indéfinissable, et comme lui, en ce moment, je ne vis pas, je ne compris pas, je n'essayai même pas de comprendre si Andréa était jolie ou laide; mais ce dont il ne m'avait pas parlé, à dessein, sans doute, pour se ré-

server l'effet de ma surprise, c'était d'une particularité dans cette tête qui en redoublait le caractère étrange : non-seulement les traits du visage d'Andréa semblaient avoir été sculptés dans le marbre, rigides et froids de forme qu'ils étaient, mais du marbre aussi ils avaient la couleur. Un beau marbre, d'ailleurs, un marbre d'œuvre de génie; un marbre de Carrare ou de Luni, pur, transparent, diaphane. La pâleur d'Andréa n'avait rien de maladif, loin de làl Sous cette neige on devinait la pourpre d'un sang riche. Quoi qu'il en soit, à l'apparition de cette stotiàe, — Léon l'avait bien dit aussi, — de cette statue vivante, m'interrompant soudain au milieu des compliments d'usage, je tressaillis, frappé d'une commotion à la fois délicieuse et cruelle; du même coup je sentis qu'à un moment donné j'ainierais cette femme et que je serais aimé d'elle, et je ne sais quoi d'instinctif me repoussa violemment de sa personne, je ne sais quoi m'avertit que cet amour nous serait funeste à tous deux!

Ce fut comme un éclair qui m'éblouit, qiri . aveugla. Je reculai en chancelant. Sans Léor, qui m'observait et qui me retint par le hras, je fusse tombé à la renverse.

— îlh bien, eh bien, qu'est-ce donc, raoti cher Daniel? s'ècria-t-il gaiement. Qu'avez-vous! une faiblesse?

Ces paroles me rappelèrent à moi. J'eus honte des sensations, absurdes, pensais-je alors, auxquelles je m'étais abandonné.

— ÎOl est vrai, Téplitjuai-je. Excusez-moi, mesdames... mais je ne sais pas ce que j'ai éprouvé...

— L'effet du grand air... du «oleil... dit madame Mar>caggi.

— Oh! TOom ami Daniel Salgrot est halbitné au soleil et an grand air! dit Léon.

— En ce cas, dit Andréa, c'est le besoin sans doute qui indispose monsieur. Monsieura peut-être aussi l'habitude de déjeuner de bonne heure. Allons nous mettre à table bien vite!

Parlant ainsi, d'un ton où je crus démêler une nuance d'ironie, — mais de l'ironie pourquoi? Parce qu'elle supposait que j'avais faim? Ce n'est pas unridicule d'avoir faim, encore moins d'en souffrir, — Andréa avait pris le bras de son cousin ; j'offris le mien à sa mère.

Nous étions dans la salle ù manger.

— Faites sonner, Antoine, ordonna madame 'Marcaggi à un vieux domestique, et qu'on serve.

— Mais, dis-je en montrant une place vide à.la droite de madame Marcaggi, — j'étais assis à sa gauche, — si vous attendez quelqu'un, mesdames, je serais désolé qu'à cause de moi...

— Ne vous préoccupez pas de cela, monsieur, interrompit en souriant la vieille dame, nous n'attendons que notre ami M. Grangeneuve... ce qui signifie que nous fattendons toujours... en ne l'attendant jamais.

— Oui, oui, dit Léon; oh ! M. Heljot est déjà au courant des us et coutumes de notre bon docteur ! Pour l'amuser, chemin faisant, je l'ai édifié à ce sujet. ..

— Pour rn'amuser n'est peut-être pas l'expression qui convient, mon cher 'Léon, repartis-je; ce que vous avez bien voulu me dire de M. Grangeneuve a eu surtout ce résultat de m'inspirer le vif désir de mériter son estime eb de lui témoigner la mienne.

Andréa jeta à la dérobée un regard sur moi.

— Assurément, reprit Léon; comme homme je n'ai pu, et qui que ce soit ne peut dire que du bien de M. Grangeneuve; mais comme con'vive... N'e'ît-il pas vrai, ma tante, comme convive, c'est bien l'être le plus déplorable...?

— Quoi! quoi'!... Qui est-ce qui m'invective?M. Léon Mignerat? Ah! jesuisun être déplorable!... Eh bien, cher petit, quand vous aurez soixante-trois ans, je vous souhaite de pouvoir faire encore ce que votre serviteur vient de faire!... Ehl eh I je ne vous dis que ça ! Mesdames, je vous baise les mains. Monsieur... — monsieur Daniel He- 'lyot, n'est-ce pas? — enchanté de vous connaître, monsieur. Vous revenez du bout du monde, m'a t-on dit; nous en causerons, hein? nous en causerons longuement. 'On ■n'est qu'un escargot... mais ■o» ne -nie ffte Thirondélle. Ah

i"r!ir.'ili:i'L':|iirpiij-:ii Ill.<;ili|l|l<ii<|lli;h:ii;iiiiiuliilii<iliiimliiil irUiilillilllllIlill

p7-moi, mon ami, dit-elle. — (Page 202.)

C'ù< OÙ en êtes-vous du déjeuner mes enfants?... aux hors-d'œuvre. Eh ! alors, pourquoi le beau cousin criel-il?je ne suis pas en retard du tout. Exact au premier appel de la cloche ! Ce qui ne m'a pas empoché de... mais je vous narrerai mes hauts faits tout à l'heure. Eh! eh! Antoine, j'ai soif, mon garçon... la chasse à l'affût altère •n diable I A boire ! à boire !

On a deviné qui parlait là I Tombé comme un ouragan ;ui milieu de nous, au moment où Léon le croyait loin encore, en moinsd'une minute, M. Grangeneuve avait trouvé le moven d'embrasser Andréa, de serrer la main de madame Mareaggi, de me saluer, de s'asseoir, de vider une ravière, d'avaler une demi-douzaine de ronds de saucis- •on et de débiter tout ce que je viens de rapporter. Pour Bn paresseux, quand il s'y mettait, le vieux médecin abattait de la besogne.

Une tête telle que je me l'étais imaginée que celle de M. Grangeneuve : cordiale, ouverte, spirituelle.

Cependant Léon considérait le bonhomme.

— La chasse à l'affût ! répéta-t-il. Vous arrivez de la chasse à l'affût, voui,docteur ? Etqu'avez-vous chassé, s'il fous plaît?

M. Grangeneuve releva orgueilleusement la tôte.

— Un genre de gibier rare que je reluquais deptiis huit îours.

— Et où est-il ce glbierî

Le docteur tira de sa poche son mouchoir noué par les quatre coins.

— Là dedans.

Madame Mareaggi eut un mouvement d'effroi.

— Encore quelque vilaine bête que vous aurez attrapée ! s'écria-t-elle. Grangeneuve, je vous défends de nous la montrer !

— Là, là, chère amie, du calme !.... Une vilaine bête... comme vous y allez !... un lacerta ocellaia ! le grand lézard vert de Lacépéde !... Nous vous la montrerons, au contraire, cette béte, et vous serez ravie. D'abord, ce n'est pas méchant, pas méchant, le moins du monde, parole d'honneur 1 Tenez, existe -t-il quelque chose de plus magnifique f

M. Grangeneuve exhibait un lézard d'une superbe espèce en effet, long de cinquante centimètres environ, son corps réunissait, sur un fond éineraude, toutes les cotu leurs de l'arc-en-ciel. Ses yeux étaient deux rubis.

Nonobstant les assertions rassurantes de son ami à l'égard du caractère inoffensif du saurien, madame Mareaggi se levait, prête à s'enfuir. D'un geste, Andréa retint sa mère, et, prenant de la main de M. Grangeneuve le bel animal qui demeura fixe, comme un bronze, sur ses longs doigts blancs :

— Tu vois? fit-elle.

— Je vois... je vois... repartit madarce Mareaggi, que tu ressembles à ton père, toi, petite... tu n'as peur de rien. Mais...

— Mais, je ne m'en cache pas, je partage les sentiments de ma tante, dit Léon; j'exècre les reptiles... et, en déjeunant surtout... la présence d'un de ces messieurs...

— Et qu'a-t-il de si repoussant, ce monsieur, pour vous couper l'appétit? riposta M. Grangeneuve. Une bête qui ne se nourrit que de mouches... Et propre et pimpante !... et habillée. . . eh ! eh !.. . beaucoup plus élégamment, certes^ que quantité d'autres bêtes à deux pieds qui font de la toilette leur unique occupation : tout de soie et d'or- Léon haussa les épaules.

— Ah ! si nous nous lançons dans les comparaisons philosophiques et critiques à propos de bêtes! dit-il.

— Mais enfin, reprit le vieux médecin, faites-moi l'amitié de me le dire : en quoi un lézard est-il plus désagréable, à l'œil... qu'un singe ou qu'une perruche, par exemple? Parce qu'il est démode d'avoir des singes ou des perruches, et qu'il n'est pas reçu d'avoir des lézards.

— Oh ! docteur... mais la perruche vole, elle, et le lézard rampe!... Ce qui est déjà plus que suffisant pouc le rendre odieux ! Fi !... ramper I...

— D'abord, vous errez, mon cher; le lézard, bien qu'on l'y ait assimilé, n'est pas, à proprement dire, de la famille des reptiles; il a des pieds, donc il marche, il court, et ne rampe pas. Ensuite la perruche vole... soit!... et à quoi bon, puisque vous la mettez en cage? Mais elle crie 1 et l«

De '30U côté, entraîné par le charme au souvenir, js m'ciais assis an piano. (Page 15.)

léz&rd ne crie pas, lui ! Et que d'autres mérites dans ce gentil petit animal! Primo : — consultez Buffon, — c'est an modèle de constance ; il s'attache pour la vie à sa compagne; une seule compagne, vous entendez! On ne cite pas un lézard bigame. Il ne connaît, il n'aime qu'elle ; si on l'attaque, il se fait tuer en la défendant. Secundo : il est intelligent, courageux ; surpris par un ennemi de force «upérieure, il commencera sans doute, et qui l'en blâmerait? par fuir; mais s'il juge le combat inévitable, eh bien, il combattra, et il combattra en héros. Ainsi, aujourd'hui, de lui à moi, celui-ci a exécuté de véritables prodiges de valeur. Je l'avais rencontré deux ou trois fois en me promenant dans le parc, mais sans parvenir à découvrir le lieu de sa demeure; ce matin, amené à soupçonner que cette demeure n'était autre qu'un quartier de roche qui gtt à fleur de terre sur la lisière du bois, je me suis juré d'en avoir la conscience nette: et pendant deux heures... — deux heures! notez le fait, Léon, — pendant deux heures, à plat ventre sur le gazon, immobile, plus immobile que la roche à l'orifice d'une fente de laquelle était Soudé mon rayon visuel, en plein soleil, et il est chaud, le plein soleil, aujourd'hui, j'ai attendu que mon particulier se montrât.

Tant de patience méritait sa récompense, n'est-ce pas? Les deux heures, je les avais comptées tout en guettant, étaient consommées... En entamerais-je une troisième? Hum! L'espoir de vaincre me disait : « Oui; » mon dos rôti me disait : « Non. » Tout à coup, ô joie! un brin d'herbe s'incline, se courbe, au seuil de la tanière en miniature, puis une tête triangulaire m'apparaît. . . la tête de mon ocellé. Je retiens ma respiration... j'interromps jusqu'au jeu de mes paupières, que je clos à demi; car il me voyait bien aussi, lui, le petit bandit, et un seul mouvement de ma part... psitt! cours après! Trois à quatre minutes s'écoulent ainsi; enfin, rassuré par mon immobilité, me croyant endormi, mort peut-être; peut-être aussi désireux d'accomplir... à tout risque... quelque visite d'importance... il se décide à franchir en avant l'espace de deux à trois centimètres; je continue de ne pas bouger; deux à trois centimètres encore; je contemple maintenant

à l'aise son corps souple et délié. Il avance toujours... lentement... mais il avance; il n'y a plus que sa queue qui repose dans la galerie souterraine ; c'est encore trop pour me risquer. Ah! un moucheron... moucheron béni! s'abat, en bourdonnant, à sa portée. La gourmandise perd donc aussi les lézards! Le mien se précipite; mais il n'a pas atteint l'insecte que déjà, de la main gauche, je lui ai fermé la retraite, tandis que ma main droite s'appesantit, — délicatement! — sur lui. Oh! bien que déconcerté par l'imprévu de cette attaque, il ne se laissa point appréhender au corps sans coup férir. Je Je tenais, du pouce et du médium, par les flancs; il se débattit, se tordit pour s'arracher à mon étreinte ; puis, furieux de l'inutilité de cette tentative, il m'empoigna l'index de toute la vigueur de ses mâchoires...

Une satisfaction que je lui accordai très-volontiers; jo savais, par expérience, ses petites dents fines, crochues et tournées vers le gosier, incapables de m'érafler seulement l'épiderme.

Et... et le voilà, triste, peut-être, bien triste d'avoir été enlevé à sa famille, à ses amis, mais calme et digne, pourtant. Oh ! il ne mordra plus à présent ; il a compris que c'était peine et colère inutiles. Une preuve d'esprit encore de sa part. Vaincu par la fortune, il se résigne à son sort.

A boire, Antoine.

M. Grangeneuve se taisait, et nous l'écoutions encore dans une souriante attention. Il n'était pas jusqu'à madame Marcaggi, tout à l'heure si craintive, qui ne caressât maintenant, d'un regard presque attendri, le prisonnier calme, digne, résigné.

— C'est fort bien, dit Léon, et je vous félicite, docteur, de vos succès à la chasse à l'affût! Mais, s'il n'y a pasd'indiscrétion, que comptez-vous faire de ce lézard, je vous prie? Car, pour avoir attenté à la liberté d'un de ces animaux pétris de qualités... de vertus... il faut assurément que vous ayez un motif grave !

— Un motif très-grave! répliqua M. Grangeneuve.

— Lequel? dit Andréa.

— Lequel? répétâmes-nous en chœur, madame Marr caggi, Léon et moi.

— Jo veux faire une expérience sur ce saurien, reprit le vieux médocin.

— Une expérience?

— Oui. Je veux voir si les animaux à sang froid sont susceptibles de résister plus longtemps que les autres à la privation complète d'air sous la clocle d'une machine pneumatique.

Uu cri unanime de réprobation retentit-. Unanime, non; Léon, lui, accueillit d'un éclat de rire ladéclfjation du ilocteur.

— Eh quoi ! mon ami , dit Andréa, vous vouleE tuer cet! 3 gracieuse bête ?

— L'horreur d'homme 1 dit madame Marcaggi. Et il l'avoue encore!

— Comment, s'il l'avoue ! dit Léon; mais il ne se contante pas de l'avouer, je gage qu'il trouve ce meurtre la c^iose la plus innocente du monde ! 0 savants, & quoi tiennent vos sympathies ! So^'ez donc le modèle des époux pjur finir misérablement sous le globe d'une machine pneumatique!

M. Gningeneuve promenait des jeux ébahis de l'un à l'auti-e de ses interlocuteurs. La vérité est que, dans sa candeur de savant, il n'admettait pas qu'on lui imputât & mauvaise action une expérience phjsique.

Eclairé cependant :

— Mais il n'en mourra pas... peut-être! dit-lL

— Pent-ctre ne me suffit pas, reprit Andréa. S'il y a nécessité que vous expérimeutiec sur des animaux à sang froid, procurei-vous-en... que vous ne nous montrerez pas avant d« les faire souîTrir. Quant à celui-ci...

Mauemoisell« Marcaggi s« dirigeait vers une fenAtra ouverte...

— Andréa.. Andréa! s'écria le médecin en courantaprôs elle, pas de bêtise ! Mon lézard, rendez-moi mon lézard. Je ne le tuerai pas, je vous le promets ! Je m'arrangerai pour ne pas le tuer... tout ù fait.

X«t jeune fille secoua négativement la tête.

— Ah ! c'est comme ça ! reprit M. Grangeneuve, dans utt accès de fureur comique. On abuse de ma confiance pour me priver d'un sujet de travail et d'observation ! £b Die>n, nous allons voir !

Il s'était élancé et, saisissant d'une main Andréa par la laîUe, de sa main, restée libre, il cherchait à reconquérir sa victime. Il la touchait déjà; car, sous peine de l'étoMiFcr elle-même entre ses doigts, mademoiselle Marcaggi n'osait opposer uns résistance trop vive au bourreau. . .

Spectateurs de celte lutte courtoise, madame Marcaggi, l»éon et moi, nous en suivions en riant Jes péripéties.

Il s'en produisit une — tout« naturelle, — mais que M. Grangeneuve n'avait vraisemblablement pas prévue. *tiré de sa torpeur, — de sa résignation, — par le bruit des cris, des rires, par le faitd»» 'agitation dont il était la cause et le but, le prisonnJc, sentant peut-être aussi ïia- «taut favorable pour mettre en pratique le fameux précepte : « Aide-toi, le ciel t'aidera ! » le prisonnier se précipita, à tout hasard, hors de sa prison de satin...

M. Grangeneuve poussa une exclamation de triomphe, Andréa un gémissement de désespoir. Le malheureux lézard, étourdi par sa chute, demeura, sans mouvement, iuste aux pieds du docteur.

Mais avant que l'homme se fût baissé j'avais saisi, moi, l'animal, et, franchissant, d'un bond, la croisée, — distante d'un mètre, au plus, du soi, —je m'étais trouvé dans le parc.

— Ah! traître! me cria M. Grangeneuve en me montrant le poing.

Mais Andréa, sa mère et son cousin battirent des mains.

— Qu'ordonnez-vous, mademoiselle? dis-je. Où dois-je déposer votre protégé?

— Dans le bois en face, monsieur. Dans le bois !

Le pauvre lézard eut k peine touché l'herbe fraîche, — 8a pairie, — que, comme Antée au contact de la terre recouvrant ses forces, il fila, plus rapide qu'une traînée de jpoudre, à travers les liroussailles.

Vuurmoi, à quoi pensais-je alors, les ^«ux axés, sans

voir, sur les profondeurs du bois; l'oreille éco'itant, sans les entendre, les fioritures d'une fauvette perchée au-dessus de ma tête? — Une amie du lézard, peut-être, et qui me remerciait de le lui avoir rendu.

Je pensais que dccidémenl Andréa était plutôt jolie que laide.

Et cependant, quelques minutes plus tard, seul avec lui dans l'apparleinent qu'on m'avait réservé, quaud le cousin d'Andréa m'adressa cette questiou :

— Eh bien ! comment la trouvez-vousf

— Qui cela? répondis-je.

— Mais... Andréa?

— Hum! je vous demanderai la permission de ne pas me prouoncer encore.

Léon sourit.

— Au moins, reprit-il, vous reconnaîtrez que je ne vous ai pas menti euvous disant qu'elle ne ressemble pas à tout le mocde.

— Oui, c'est possible, elle a une tête. .. originale.

— D'une originalité telle, que, lorsqu'on n'en est pas... absolument prévenu, on en est singulièrement frappé, n'est-ce pas î

Léon faisait allusion à l'émotion extraordinaire que j'avais manifestée & la première vue d'Andréa. 11 me déplut qn'il revînt sur ce sujet.

— Moucher, lui dis-je, vous m'avez engagé avenir passer quelques jours ici pour notre commun agrément, je suppose, et non pour vous livrer sur ma personne à des études psychologiques. Laissons donc, je vous prie, de côté, jusqu'à nouvel ordre, ce que je puis penser... ou ne pas penser de mademoiselle Andréa, et, surtout, ne vous torturez pas l'esprit à prêter à mes moindres faits et gestes, à son égard, des intentions que je ne saurais avoir. Ce que je sais, c'est que ces dames m'ont parfaitement reçu; ce que je veux, c'est leur être un hôte agréable. Et là-dessus, madame et mademoiselle Marcaggi rae'l'ont dit eliesmémes, en sortantde table : «Au-t Cormiers, liberté pleine et entière pour tous. » Ne nous occupons donc pas plus desautres, loin d'eux, qu'ils ne s'occupent de nous; et... il fait beau... allons-nous promener.

Je m'étais exprimé sans sécheresse, mais d'un ton résolu, néanmoins. Léon me considérait avec surprise.

— Oh, oh ! murmura-t-il.

— Oh, oh I Quoi? repris-je vivement. Vous vous fignret, parce que j'ai trébuché en saluant mademoiselle Marcaggi, et, parce que... pour plaisanter... j'ai sauvé un lézard... d'une machine [ineumatii|ue, que je suis déjà amoureux fou de votre cousine ! Vous avez l'imagination preste, mox bon ami ! Mais je ferais encore cinquante faux pas à ses côtés et je sauverais encore, sur son désir, cinquante bêtes vertes, que cela ne signifierait rien encore, je vous le jurel D'abord, madenioiselle Andréa est trop millionnaire pour moi, je vous l'ai dit; ensuite... ensuite... — puisque vooB m'j forcez, — je la trouve laide, là, trè84aide, avecsoM visage de marbre !

— Oh, oh ! répéta Léon.

L'ironie qui me semblait percer dans ces exclamations m'irrita.

— Vous croyez que je mens? m'écriai-je, cette fort, presque menaçant.

Mais la main de Léon s'étendit vers ia mienne.

— Je crois que vous vous fâchez, Daniel, dit-il, et comme c'est moi qui suis la cause involontaire de votre colère, je vous prie de me le pardonner.

L'action, les paroles, l'accent de Léon rae touchèrent; j'allais répliquer, m'exenser à mon tour; il ne m'en laissa pas le temps.

— Allons nous promener ! reprit-il gaiement.

Deux chevaux, tenus en bride par un garçon d'écnrie, nous attendaient devant le perron.

— Gela ne vous contrarie pas que nous fassions notro ipromenade à cheval ? me dit Lécai,

— Mais au contraire.

— Eu route, alors. Il est une heure: à une heure et demie, il faut que nous soyons — ou,, pour parler plus exactement, il faut que je sois — à Acquigny, à deux lieues d'ici.

— Et pourquoi faut-il que vous soyez à une heure et demie i\ Acquignj ? Un rendez-vous d'amour?

— D'amour.., peuh !... Enfin, faute de .psàn blanc, on cro(iue du pain bis, n'est-ce pas ? D'ailleurs, eUe est dri' lette, ma Catherine Bellet ,vous verrez.

— Et qu'est-ce que Catherine Bellet ? La femme d'un 1 des fermiers de votre (ante ?

— Juste. La femme d'une espèce de Porthos villageois gui abat un bœuf d'un coup de poing, rien que cela.

— Diable ! 'EtTous ne craig-nez pas...

— D'être abattu... non. Il est si bête, ce pauvre Pierre Bellet, et sa femme est si rusée ! Illa trouverait dans mes bras qu'elle 'lui persuaderait, je gage, que nousnous occupons de la récolte des seigles ! Ah ! ah ! Et puis, c'est si amusant de grapiller dans la vigne du procliaiiil... "Vous n'êtes pas de mon avis, Daniel ?

Suivant l'attente de Léon, la fermière était seule; le .'fermier avait été forcé, — par sa femme, sans doutQ, — de j)artir pour Louviers. Après avoir mouillé mes lèvres à un verrede maître cidra, que m'offrit Catherine Ballet, — un pain bis qui avait le mérite d'être lerLiiia, la M£iSM, paraissait-il, — je laissai, discrètement, mon coniipagnon à ses rustiques amours et, remontant à cheval,, je regagnai les Cormiers.

Je traversais le parc en longeant une petite riviérj, — un bras de i'Eure, — qui le coupe par le milieu, de l'est àl'ouest, lorsque, sur le gazon de la rive, .à l'ombre d'une oseraie, j'aperçus M. Grangeneuve en train de pêcher. Il se retourna au bruit du pas de mon chev^il.

— Ah ! c'est vous, s'écria-t-il, c'est vous, faux frère. C'est vous, perfide allié de mon ennemie !

— Est-ce que vous essayez de rattraper là dedans votre lacerta ocellala, docteur? dis-je^

— Hum ! mauvais plaisant. J'essaye d'attraper une friture, mais ça ne mord pas... ou plutôt, ça mord mal ; voilà le dixième goujon que je manque. — D'où venez- vous ?

— D' Acquigny .

— Ah bon 1 Léon a voulu vous faire voir une de ses conquêtes!... Ces brigands de Parisiens, ça ne respecte rien. Etes-vous Parisien, monsieur Helyot?

— Oui, docteur 1... ce qui ne m'empêche pas de respecter une infinité de choses.

— Et vous avez bien raison. Tôt ou tard, il en cuit de braconner sur les terres d'autrui. Aie !... Encore un qui a emporté mon ver !.... J'ai bien envied'y renoncer. — Où allez-voHs ?

— Mais je rentre.

—• Je rentre avec vous. — Ah !... une question. Sauriez-vous, par hasard, jouer auttcictrae? — Oui, docteur.

— Oui... vous avez dit oui?

— J'ai dit oui.

— Il serait possible!... Vous jouez au trictrac... et vous consentiriez à faire tout de suite une ou deux parties avec moi?

— Mais deux, trois, quatre, autant de parties qu'il vous conviendra, docteur.

— 'Vrai? Ah! je vous pardonne votre forfait de ce ma- ^ tin, entendez-vous monsieur Helyot ! Vous jouez au trie- {trac?... J'ai un joueur de trictrac à discrétion... et à in- .'.discrétion ! Quel bonheur!

j M. Grangeneuve s'était empressé d'abandomaer sesen- ; gins de pêche pour retourner avec moi au château. Chemin faisant, il m'apprit que tous les soirs, régnlièrement, autrefois, aux Cormiers, il se livrait aux délices du trictrac en compagnie de M. Marcaggi, grand amateur, comme lui, de ce noble jeu ; mais que, depuis la mort de son ami, il se trouvait réduit à la portion congrue, Andréa seule étant «arable da lui tenir ^ête le oornet e j I

main, mais n'y étant pas, malheureusement, toujours disposée.

— Ahl dis-je, mademoiselle Andréa est capricieuse? Le vieux médecin me regarda de travers.

— Capricieuse, non, rêpliqua-t-il, Andréa n'est pas capricieuse; seulement, quand on a, comme elle, à s'occuper du soin de toute une maison, vous concevez... Le trictrac est un jeu fatigant; et, tout le premier, je serais désolé que, pour me faire .plaisir, la chère enfant s'imposât quelque chose qui ressemblât aune peine.

Tsous étions daiis un petit salon délicieusement meublé et décoré. Tandis que M. Grangeneuve préparait tout pour notre bataille, j'examinais quelques tableaux. L'un d'eux attira particulièrement mon attention. C'était une vue de Bastia, prise du bord de la mer, et assez artistement brossée.

— Qui a peint cela ? demandai-je.

— Cela? Ah! ma foi, je l'ignore. Marcaggi avait rapporté cette toile de son pays, je crois. — Est-ce que voua connaissez la Corse, monsieur Helyot?

— Oui, docteur.

— Bastia?

— J'y ai habité ti'ois mois.

— Trois moisi Oh'! mais, ailors, vous poirrrez nous parler de la patrie de notre cher dêfimt! Comment, vous connaissez la Corse etvous ne le disiez pas ■! Oh ! c'est la petiCe qui va être contente, elle qui aime tant tout ce qui Im ffrppsils «00 père !

Et ce tableau est bien, liein?eKaot?

— Très-exact. Voici Terra- Vecchiao\i\a basse Ville, et Terra-Nuova ou la Ville haute. Voici la citadelle... ici, l'église de Sainte-Marie ; là, l'église Saint-Jean. De ce eùté, à deux lieues dans les terres, se trouve la grotte de Brando...

— La grotteMagique?©ui, oui. Marcaggi nous a souvent raconté ses visites à la grotte Magique... une sorta de Palais des Mille et une Nuits, assurait-il, avec ses eolonnettes, ses aiguilles, ses draperies d'alfbâtre étincelantes de pierreries. — Vous avez visité aussi la grotte da Brando, monsieur Daniel !

-r- Tài même failli rnj égarer.

— Bah ! c'est donc grc-nd?

— Immense. Et sans un pâtre 'qui eiïtendit mes cris dn dehors...

— Voyez-'TOUS'Cela'!

— Un gentil garçon, et qui chantait o&miae un ange.

— Un ange, je le crois bien, s'il vous a tiré de l'abîme! Et qu'est-ce qu'il cihantait, ce berger? Un Hiocerol une ballade du pays ? Vous la savez?

— Parfaitement.

— Oh! dites-la-moi ! Dites-la-moi, par 'grâce, monsieur Daniel, en attendant qne vous la disiez à ces dames.

M. Grangeneuve ne pensait plus au trictrac, mais plais du tout. Do mon côté, entraîné par le charme dn souvenir, je m'étais assis au piano, et, sans m'apercevoir que nous n'étions plus seuls dans le salon, le docteur et moi, j'avais entamé, tnezza voce, en dialecte corse, — un dia ■ lecte d'allure tout italienne, — le premier couplet de cette chanson, à lafois naïve et terrible , improvisée, dit-on, par une jeune fille , la compagne, l'amie de celle-là même qu'elle célèbre dans ses vers :

Staraane, in piazza d'Ota, T'hannu messu la courona TiaBUta in oro ed in argent», Secnndu la tu personna, Dapu stu colpa di pisiola Che in Corsica risona (1).

— Ah ! s'écria le docteior, rayonnant, mBis je le connais ceyoce70...je leeonnais!... Andréa aussile chante!... Son père le lui avait appris. Il s'agit, n'est-ce pas, dans

(1) Ce matin, dans la place -d'Ota,

Us t'ont mis la couronne Tissue j'or et d'aig'eut, Une couronne sel"U ta personne.

Après ce coup de pistolet Qui dans ia Ourae ràsDiuie.

cette ballade, d'une jeune fille nommée Fleur d'Epine, — Fiur liiS/iina, — qui, ne pouvant décider son amant àl'épouser, le tua d'un coup de pistolet?

— C'est cela, en effet, docteur.

— Oh ! chantez... chantez toujours, monsieur Daniel 1 — Oh ! quel dommayo qu'Anlréa ne soit pas h\ !

— Je suis m, mon ami, etje me joins à vous pour prier Jiousieur de continuer.

A la voix d'Andréa, à son apparition soudaine, j'avais fait un mouvement involontaire pourquitter le piano, mais le geste de la jeune fille, autant que sa parole, m'arrêta...

Et je continuai, comme elle m'en priait, le vocero:

Arrivât» da u su babii,

Si vesli da grand'guerriora,

Carca di ferru et di piomhu,

Colla carchera e la laisetta,

Lu stilctlu e la pistola,

Diccndo : « Oggi è u me sicretu. >

Quesl' avia un cuore d'un lioiie, D'una tigra allatala.

Ha stesu lu bracciu colla pistola, Ed in capu la sharala, Dicendo : « Anima infidèle, La tu morte è-preparala. »

Dell ! portatemi a Tollavo, Dove so 1 banditi più fien, Giacomo e Santa-Lucia, Qucsti cuori bravi c guerrieri, E con elli in compagnia, Girero boschi e senlieri (2).

Certainement cette poésie est loin d'être un chef-d'œuvre, cependant elle a une certaine harmonie, des images, du mouvement, et si l'on considère surtout qu'elle émane de la muse d'une simple paysanne, on conviendra que la race corse est douée de facultés naturelles qui ne demandent peut-être qu'à être cultivées pour donner des fruits

savoureux. . ,..•.. .

En tout cas, mon vocero était plus du goût d Andréa et de son vieil ami que n'eût pu l'être, avec toutes ses beautés, le morceau le plus réussi de Hugo ou de Lamartine. Je disais tout à l'heure de M. Grangeneuve qu'il rayonnait en l'écoutant; d'Andréa, je dirais qu'elle resplendissait. Elle se tenait debout, à ma gauche, près du piano ; quand j'eus achevé :

Serait-ce abuser, monsieur, me dit-elle, que de

vous demander de me répéter cette chanson?,..

A vos ordres, mademoiselle. Mais...

— Cela vous fatigue ?

— Non ; mais M. Grangeneuve me disait tout à l'heure...

— Que je la savais. Il est vrai, je la sais... mais... je ne la chante pas comme vous.

Oui !... s'écria M. Grangeneuve en se tournant vei"s

Andréa... oui... je te comprends, petite! M. Helyot la chante comme la chantait ton père, n'est-ce pas? 11 a de 8on organe, de ses inflexions de voix?

Andréa tendit, en lui souriant, la main au vieux médecin,

(2) Arrivée chez son père.

Elle se mit en grande guerrière.

Chargée de fer et de plomb,

Avec la cartouchière et la tarsette,

Avec le stylet, le pistolet.

Disant : « C'est aujourd'hui mon secret. »

Elle avait le cœur d'un lion.

D'une tigresse oui allaite, Elle a étendu le bras avec le pistolet. Et sur sa tête l'a déchargé En disant : « Ame infidèle, Ta mort est préparée. »

Allons!... menez-moi à Tollavo Où sont les bandits les plus fiers, Giacomoni et Sainte-Lucie, Les cceurs braves et g'ierriera.

Et avec eux en compagnie^ Je parcourrai bois et sentiers.

Je répétai le vocero.

Au dernier vers, M. Grangeneuve s'était relire dans l'embrasure d'une fenêtre pour essuyer deux grosses larmes qui roulaient le long de ses joues.

Andréa avait disparu, elle. — Sans doute c'était plus de deux larmes qu'elle avait à essuyer, lafille de ce père si aimé, et si digne de l'être, que son souvenir était encore aussi vivace, après trois ans, qu'au lendemain de sa mort.

Ici, pour simplifier mon récit et arriver plus vite au\ événements qui font le sujet principal de cette histoire, je transcris quelques fragments empruntés à des notes jetées au hasard par moi sur un calepin, — pendant les premiers temps de mon séjour aux Cormiers, — et que je croyais alors ne devoir jamais me servir qu'à l'état de mémento d'études de personnages et de caractères.

12 septembre 1859. —Minuit.

La singulière fille que cette Andréa ! D'après ce qui s'est passé entre nous ce matin à roccasion de la chanson de Fier di Spina, je pensais qu'elle allait me traiter, sinon comme un ami, — je n'ai pas de titres encore, certes, à son amitié, — du moins autrement que comme un étranger. Point! A dîner, à la suite de cet épisode, et toute la soirée, elle ne m'a pas regardé... pas une seule fois elle ne m'a adressé la parole. Que signifie cela ? Ce n'est pas que je m'en inquiète, càV décidément elle est plus laide que jolie, cette demoiselle ! Oui, je la détaillais, ce soir,penchée à quelques pas de moi sur son métier à tapisserie, — elle tapisse sans cesse, — pendant que je faisais enfin avec M. Grangeneuve cette fameuse partie de trictrac, empêchée tantôt par le vocero, et je m'afi'ermissais de plus en plus dans cette idée, que mademoiselle Marcaggi n'a rien pour plaire. — Rien ! je meus. Si elle voulait, il me semble qu'Andréa me plairait... Oh !... mais plus que nulle femme n'a jamais su me plaire. Mais elle ne le veut ni ne le voudra, sans doute. A son aise !...

Au demeurant, j'ai peur de passer assez maussadement les quinze jours que j'ai accordés à Léon. Lui, encore, il a sa Catherine Bellet... — son pain bis, — pour distraire son appétit ! Mais moi... quinze jours de trictrac forcé, c'est long !

Au fait, et mademoiselle Hélène Colombet... la sirène 1 Elle doit dtner demain aux Cormiers, m'a-t-on dit. A la bonne heure. Elle parle, elle rit, elle vit, celle-là, peutêtre !

13 sejjlen bre.

Que me chantait donc ce niais de Léon ? Elle est gentille assurément, mademoiselle Colombet, très-gentille ! Vingt-trois à vingt-quatre ans; petite, mince, mignonne. Et fraîche et rose !... Et une main ! Et un pied !.. Et des y eux !.. . Oh ! les beaux yeux bleus ! . . .

Mais, dans tout cela, pas la moindre séduction, pas w.ême l'apparence de la séduction !

Elle était près de moi, à table. Nous avons causé... — Oh ! elle cause. — Mais de quoi avons-nous causé ? Je ne m'en souviens guère. Cherchons donc ! Ah ! de son père, qu'elle chérit, et qui est la crème des honnêtes gens ; — c'est l'expression dont elle s'est servie. Une crème peu agréable à l'œil, en ton? cas. De ma vie, je n'ai rien rencontré d'aussi lourd, d'aussi gauche que ce brave ex-filateur. C'est très-bien de posséder une âme honnête, mais il ne faut pas en abuser pour être laid, commun et nul outre nature. Mademoiselle Colombet s'est étendue aussi en éloges à propos d'Andréa. Oh ! à l'entendre, il n'est personne au monde de bon et d'aimable comme mademoiselle Marcaggi! Qu'elle soit bonne, je ne m'y oppose pas, mais aimable... je demande une occasion pour en juger. Léon est entré dans mon appartement comme j'écrivais ces lignes.

— Eh bien ! m'a-t-il dit, que pensez- vous d'Hélène ?

— Je pense, ai-je répondu, que vous vous êtes mo^ué

de moi, mon cher, avec votre Circé au petit pied. Le pe» titpied y est... mais la Circé manque. J'ai vu dans mademoiselle Hélène une fille bien sage, bien raisonnable, bien reconnaissante... Mais une enchanteresse... Allons donc! Si elle possède une baguette, elle la cache terriblement!

Léon a secoué la tête d'un air fin.

— Patience ! patience ! s'est-il écrié.

Et comme j'allais l'interroger sur ce mot plein de mystères :

— Mon bon ami, a-t-il repris, je vous révélerais bien les soupçons qu'a fait naître en moi la conduite... assez extraordinaire, en effet, — oh ! je l'ai remarquée ! — dans son humilité, de mademoiselle Colombet, à votre égard ; mais comme je puis me tromper, et, si je ne me trompe pas, comme cela pourrait vous enlever le plaisir de la surprise. . .

— Quelle surprise ? quelle surpriseî Vous supposezque c'est dans un but quelconque que mademoiselle Colombet ne m'a entretenu, pendant tout le dîner, que des qualités privées de monsieur son père. . . et des mérites et vertus de mademoiselle Marcaggi ?

— Je suppose... qu'il est minuit et demi, et que je vais me coucher... parce que je veux me lever demain... ou plutôt ce matin, avec l'aurore, pour me rendre à Acquigny.

— Encore ! Ah çà ! vous ne m'avez donc attiré aux Cormiers que pour vous en aller sans cesse à Acquigny I Bien obligé !

— Vous vous ennuyez peut-être ici ?

— Mais, franchement, je ne m'y amuse guère.

— C'est votre faute. Vous êtes chez vous dans ce château. Vous avez des chevaux, des fusils, des filets à votre disposition. Promenez-vous, chassez, péchez...

— -Mais je n'avais pas besoin de venir dans cepayspour faire tout cela ! Voyons, Léon...

n ne m'écoutait plus; il s'était enfui. Qu'a-t-il donc voulu dire avec ses soupçons... la surprise qu'il tient à me ménager? Ah ! si c'est le dégel àe mademoiselle Marcaggi sur !eq';el il calcule pour me distraire, il est vrai, voilà une chose qui m' étonnera,., d'autant plus que je n'y compte pas... et je ne le souhaite pas. Que m'importe, somme toute, qu'Andréa reste de glace !

15 septembre.

Rien d'intéressant à enregistrer. Je me promène, je chasse, je pêche, je joue au trictrac, je déjeune, je dîne, je dors et. ..j'engraisse, évidemment, grâce à ce système d'existence si paisiblement remplie. — Et voilàtout.

Voilà tout... non; ce matin, à déjeuner, mademoiselle Marcaggi a daigné se souvenir que j'existais. La conversation était tombée sur le Mexique... — la conversation entre mademoiselle Marcaggi, le docteur, Léon et moi.

— Vous êtes allé au Mexique, monsieur? m'a-t-elle dit tout d'un coup.

— Oui, mademoiselle.

— C'est un pays curieux?

— Très-curieux, surtout dans celle de ses régions qu'on appelle la Terre Chaude.

— Vous aimez beaucoup les voyages, monsieur?

— Beaucoup, mademoiselle. Enfant, si mon père et ma mère y eussent consenti, je me fusse embarqué à bord d'un bâtiment... commandé par un de mes oncles... et qui était chargé d'une mission scientifique dans les mers Australes. Mission malheureuse, d'ailleurs, car mon oncle et •on navire n'en sont pas revenus.

— Et cela ne vous a pas empêché...

— De me mettre en route aussitôt que je l'ai pu7 Non. |e vous l'ai dit: c'est une passion innée chez moi,

"— Mais votre père et votre mère...

— Mon père et ma mère sontmorts à quelques mois de lietance, il j a quatre ans, mademoiselle. En obéinsant à ^68 goûts, je n'avais plus à craindre de laisser derrière Sioi des inquiétudes et des larmes ; je suis parti.

-"Ah! alors, si votre père et votre mèrecLisSf'ntvécu? ^ Je ne les aurais pas quittés; non, mademoiselle.

— Un grand sacrifice que cela eût été pour vousl

— Une privation, mais .non un sacrifice. On ne se sacrifie pas pour accomplir un devoir qui vous est cher.

Et puis, qu'est-ce que cela peut lui faire, à mademoiselle Andréa que j'aime à voyager I

16 septembre.

Ah I ahl mais on s'apprivoise. On parlait religion, au jourd'hui. — C'est aujourd'hui dimanche. — Léon revenait d'Acquigny, — il revient toujours d'Acquigny... quand il n'y va pas; — et il contait qu'il avait vu par là des paysans sortir de la messe en chantant des refrains... peu en rapport avec la sainteté de k cérémonie à laquelle ils venaient d'assister.

— Ces bons villageois, a-t-il conclu ironiquement, ils ne croient plus à grand'chose, maintenant.

— Et c'est tant pis pour eux, a dit M. Qrangeneuve,

— Pourquoi tant pis ? a repris Léon, — qui joue volontiers à l'esprit fort ; — vous imaginez-vous qu'ils soient "moins heureux qu'autrefois parce qu'ils sont moins religieux ?

— Mais j'en suis persuadé, a répliqué le vieux médecin.

— Allons, boni La rengaine éternelle 1 il faut une religion aux masses, n'est-ce pas? Mais la véritable religion est celle du bien, du juste; il n'y en a pas... et, avant cent ans, il n'y en aura plus d'autre... à la vUle comme dans les campagnes.

— Et, en attendant, à la ville comme dans les campagnes, les gens qui ne croient plus à grand'chose... si ce n'est à la pièce de cent sous,,, se déchireront honteusement entre eux pour s'arracher l'objet de leur culte. Où est le progrès, s'il vous plaît? Vous semblez applaudir au dédain croissant que les paysans témoignent aujourd'hui pour l'Eglise et tout ce qui y touche... vous avez tort, Léon. Ce sont les révolutions qui ont enlevé la foi aux paysans... et que leur ont-elles donné en échange ? L'instruction? n est vrai, ils savent à peu près tous lire aujourd'hui ; mais que lisent-ils de préférence ? De mauvais livres et surtout de mauvais journaux. Le bien-être? Il est prouvé que les paysans de nos jours sont moins heureux que ne l'étaient leurs pères. Leurs pères avaient des maîtres, c'est possible; mais, généralement, ces maîtres étaient moins exigeants, moins sévères que ne le sont pour eux-mêmes, aujourd'hui, tous ces pauvres hères en blouse et en sabots, si entichés de leur liberté. Une liberté dont ils ne profitent que pour travailler nuit et jour, afin d'augmenter, d'arrondir leurs biens : quelques misérables pièces de terre auxquelles ils ne sont pas seulement capables de faire rendre ce qu'elles peuvent rapporter. Plus de repos, plus de plaisirs! Le soin de leur santé même passe après l'appât du lucre. Ils mangent mal; ils dorment à peine ; ils ne se vêtent pas. Encore si, n'aimant plus Dieu, — et moins encore leur prochain, — ils s'aimaient entre eux I Mais comment voulez- vous que des sentiments d'affection existent où il n'y a plus, à proprement parler, de familles, mais des hommes et des femmes, des garçons et des filles, liés uniquement par des rapports d'intérêts?

Et les mœurs ? Soutiendreî,-vou3 aussi que les mœurs aient gagné à l'absence de toute religion dans les campagnes? Eh bien, installez-vous, si vous l'osez, pour un mois ou deux, au fond de quelque village de la Brie ou de la Franche-Comté, ej, vous médirez des nouvelles de la naïveté villageoise. C'est à faire rougir les buffleterieg d'un gendarme I.,.

Non, Léon, non, ne riez pas du paysan qui sort d4 l'église en mêlant, par manière de moquerie brutale, au? dernières phrases de l'hymne sacrée, quelque ignoble rt^rain, qu'un vent malsain, soufflant des cloaques de la capitale, a apporté jusqu'à lui I Ne riez pas, car ce paysan n'est pas comique : il est triste C'est lui qui, en 184^ brf.lait et ravageait les maisons des bourgeois. Il disaii alors : « Plus de lois I » Il dit aujourd'hui : u Plas àt Dieu 1 » Demain il dira : a Plus de société l a

LE aoMA» Drujwc femme: vami

Et souez.-vous bieaavanx;* quand, apitâs a^^oir remplacé l'adâtociutie da lu uobUsse par l'ariïtoci'atie; de L'arjreat, on vous iiuj^oâera., à. sooi toui\ l'iiriatocraiia des rusixu»?

C^estmoi qni avais parle ainsi. Quand je rae tus^ maiame Marcag<ri, Andréa et M. Grantjeneuve s'écrièrent â la fois : n Tud«-bi«n I:. .. »

— OIlI très-bien I lit Léon, qui ne voulait pas s'avouer M vite vaincu. Soit!' J'accorde il D;uiiel que le temps des ftircoliques et des pastorales soit p.issé, et que, dans les environs des grandes cités, surtout, les pajsans'. ne vaillent, en général, pas le d>'»le. Mais à qui la faute, si ce' n'est aux grandes cités?

Ainsi, vous voilà trois qui paraissez trouver mauvais que les habitants d'Acquigny préfèrent le cabaret à l'a messe... Et pourquoi n'j allez-vous pas, vous, à la messe ï Parce que vous êtes des libres p'usturs, n'est-ce pas ? — l'expression à l'a mode.

Eh bien 1 ces pajsans-d'Acqaignj' sont àesUbivs penseurs à Teur façon I

— Vous vous trompez, Léon, répliquai-je, encouragé à répondre pour tous par un coup d'oeil collectif; nous pensons... plus ou moins librement, nous; mais nous pensons. Et vos paya;ins, eux, ne pensent p;i6..

— Bah t Entin, vous, monsieur l'avocat de la religion, permettez vous que je vous cltoue par deux questions ad'liominrm ?

— Clouez ! clouez .. si vous pouvez.

— y y essayerai, du moins. — Vous croyez en DiauT

— Et je me réjouis d'y croire.

— Boni alors, vons le priez?

— Tous les jours. Une prière que m"a enseignée ma mère, et qui, maintenant surtout, a cette double joie pour moi, en parlant à Celui qui sera toujours,, de me rappeler Celle qui n'est plus.

— Très bien I Une habitude prise ; — mettons une douce habitude. — Et, en dehors de cette hal>itude, vous est-il arivé une fois, une seule fois, dans votre vie, de parler à C'iui qni sera touj/ours 1 Echappé à un danger, — et le danger a dû vous menacer souvent dans vos nombreux voyages, — avez-vous remercié Dieu de sa protection »... Et d'abord, avez-vous cru à sa protection? Soyez sincère.

— Et pourquoi ne le seraisje pas ? Je n'ai pas à rougir de l'aveu de mon action. Non pas une fois, mais deux, oui, j'ai remercié Dieu de m'avoir protégé. La première fois dans un naufrage sur les côtes d'Espagne ; la seconde, dans les forêts du nouveau monde...

— Un sauvaire qui allait vous scalper?

— Non : un tigre qui allait me dévorer.

— Et comment lui échapp5les-vous?

— Un cosorhero, ou planteur, qui m'accompagnait, le renversa roide mort d'un coup de carabine, an moment où sa grille labourait mon épaule.

— Prr I II me semble la sentir sur la mienne. — Et, en voyant ce brigand de tigre éteadu à vos pieds, vous poussâtes un terrible cri de joie, hein ?

— Non. Je ne m'occupai pas du tigre ; j^ cherchai des yenx. à travers les arbres, un coin du ciel, et, de toute la ferveur de mon âme, j» murmurai ces mots qui ne sont ridicules que dits par de méchants acteurs dans de méchans mélodrames : « Merci, mon Dîeut »

Lion n'a rien répondu. Jecon.staterai à sa louange qu'il n'a paa mèiue souri. Au resta, il eût éclaté de rire (jiie je ne m'en fusse pas aperçu. Andréa m'avait pris la main I Oa.\.. elle... elle. . — la statue, — la première, elle m'a satire la main I Et cela avec un regard I Oh I qu'elle était ball« ^ ce moment 1

Olil ob! mais où vais-je, moi! Mais je suis amoureai d'Andréa t Mais je l'épouserais demain si elle y consentait l. . El mes protestations, ma pHaibinderii-de con.seienre, ccoame disait I^on. àcoté de ces millicns aux|uel< j'avais jupé de ne pus m-» frotter l Bah '... ell* m,- donm'.A son cœur, et elle gardera ses Biillions 1 II y atoujoursi maaiièfe

de s'arranger a-sec la' ninUesse ; c'est mémo bien plus facile qu'avec la pauvr«t>éL

D'aillouirs,. je suis fou, eni vérité, et ce n'est pas au motif parce que je l'aime pour que...

Sil... Elle m'iiinittra... elle m'aime déjà, je^ le sens, je» le devine, j'en suis sùrl

SCirl... Oh! si elle lisait ce que j'écris là 1 Je suis silr qu'elle m'aime, et ella no! me connaît que depuis cinq

jOUPSfl

n septembre.

Eh bien, oui, j'en suis sûr. Ohl cette fois, bien) siln I A/ défaut de ses le voes, son sang me l'a diit : elle- m iiimeli Son sang!.. . Il circule avec le mieadans mes vaines, il: nw' birùiiB , li m) e mbrase 1 . . .

Oaavuit projeté' un déjeuner sur Iherbe, dans le parc; M. et mademoiselle Colombet étaient invités. — Quelle bonne petitwi tille' que cettei Hélène 1... Et son père, quel digne homme! C'est étioimant comme on se fait vite à la: laideur des gens quand ils sont bons Et puis, il n'est pas sot, M. Colombet; pas sot du tout). Léon, avait naison : ce' n'est pas un homme ordinaire. Qutuntà HélôneL.. ah! par exemple,. 1(1 paavne enfiinti, ji'en suis toujours à me demander ce que Léon a pu voir de dangereux en elle!.... Oli! elle, si simplo,.3i peuicoquotte, et — pour son amie, sa chère Andréa, — si attentionnée, si aimante! Enfin,. j'aurai potU-ètire plus tard 1b' niote de Vénigme Léon.

On sortdc du château à dix heures' et demie. Jie djonkiaiis . le bras à madame Marcaggi; Andréa et Hélène mai'chaient devant nous en causant... — Oh! que ji'aiurais voulu entendre ce qu'elles se disaientli— Puis venaleat M Grangeaeuve, M. Colombet et Léon. — Léon qui, depuis hior... Duireste, il est dans son droit de se moquer demoi.

Le couvert était dressé dans une clairière au milieu du bois. Un couvert de véritable déjeuner champêtre : un» nappe sur le gazon et, sur cette nappe, un pâté, une volaille froide.

J'étais assis près à'elle, tout près à'elle. Elle parlait peu, suivant son ordinaire; mois, contre son ordinaire, en revanche, elle paraissait joyettse ; elle riait... elle riait souvenJ.! — Et quel adorable rire elle al

Au dessert... — Ohl mon cœur bondit encore à> ce> souvenir!... Maiscomment ai-je eu l'audace... l'inconvenance !... Si elle s'était fâchée, pourtant! Oh I il y avait de quoi l Mais non, elle ne pouvait pas s'irriter, puisqu'elle m'aime.

Léon proposa un toast à la santé de madame Marcag^i ; proposition acceptée, bien entendu, par acclamations. On emplit les verres. Mais voilà qu'en choquant le si'en contre celui de M. Coloiabet,' tout à coup Andréa poutre Utt petit cri de tierreiir... et de d')uleur aussi. Son verre, un veri'e mousseline, s'était brisé entre ses Ho'gts, et. ec se brisaiEt, il l'avait blessée. Lo sang coulait. Que se passat-il en moi en voyant ce sang? Je l'ignore! Mais sansrét" fléchir, sans balancer, poussant un cri à mon tour, je sarisis la chère main souUranle et je la portai à mes lôvrt?s.

Un profond silence se fit en face de mon action. Ce silence m'interrog. ait.

— J'ai eu peur qu'un éciat de verre ne fût resté dans la blessure, balbutiai-je.

V — Ah! ah ! dit M. Grangeneuve, et y avait-il ua éclnk*9 verre en effet?

— Je ne sais.

Je le crtiis bien que je ne le savais pa*! qm^jene poi»vais pas le savoir! J'étais ivre de cette |iréc ease' liqueinr aspirée par mes lèvres et déjà desce-adue jusqu'à m-en ccsaaï

xir

C'était le lendemain di» déjeiHi'er sur l'herhe; !«• lendemain matin, j'étais dans unj salle de la bibliothèque lors>» qu ' Andréa y entra.

Je me levais pour aller à elle, mais elliS'nta fit siafae d» rester à ma pla'-e: ce foi elle ijm vint à mxx; ea iiX:- elle qui s' assit à mes côtés.

— Daniel, dit-elle, vous m'aimez?

— Ohl

— Et moi aussi, je vous aime.

— Ci"^re Andréa I

— Aiiendezl... Mais, de même que je n'hésite pas, vous le vovez, à vous avouer que je serai heureuse de devenir votre t'emoie, de même, avant de consacrer notre bonheur p.a- la sainte bénédiction de ma mère, j'exige que vous répondiez... sans hésiter... aune question.

— Parlez.

— Daniel, je n'ai jamais aimé, et jusqu'au jour ovi je TOUS ai connu, j'ai cru que je n'aimerais jiunais. Vous, au contraire...

— Andréa!...

— Oh! ce n'est pas pour incriminer le passé que je soulève cette question, c'est pour sauvegarder l'avenir. Vous avez pu aimer avant moi, et, cela... j'essayerai de ne m'en point souvenir... je ne m'en souviendrai pas. Mais.;, une fois mon mari, croyez-vous... non pas: croyezvous, êtes-voussiir... bien sur, que vous n'aimerez que moi?

Ma bouche s'ouvrait pour articuler un sennent. Oh ! le sermeut le plus solennel! Andréa m'arrêta :

— Pas de paroles, reprit elle. Je lirai votre réponse dans vos jeuil Oh! c'est que je ne ressemble pas aux autres femmes, moi, voyez-vous, Daniel! Du jojr où vous seriez ma seconde vie, ma seconde àme, je ne vous pardonnerais pas d'accorder à une autre un seal de vos regards, un seul de vos sourires... une seule de vos pensées! Je ne vous le pardonnerais jamais! C'est de la folie, soit! M.is, folle ou non, je suis ainsi... c'est à voca de réfléchir avant de répondre. Je vous veux à moi... tout à moi... toujours... comme je serai toujours tout à vous! Et je vous veux à moi... tout à moi... toujours... parce ([ue, du moment où je pourrais soupçonner que vous m'avez trompée... qu'une autre femme aurait reçu, sur le front... sur la main seulement... un baiser de vous... vos baisers me seraient, odieux I... Odieux, vous entendez? insupportabli^=' iufàmesl Daniel, encore une fois, je vous le dis: « 1 lèehissez donc! » Notre amour n'est pas un amour orkii. aire; en quelques jours... presque en 'quelques heures... il est ni, il s'est développé, il a éclaté; et pourtant, celte sponianjité, qui étonnerait des âmes vulgaires, nous semble à tous deux légitime, n'est-il pas vrai? C'est que, tous deux, nous sommes intimement convaincus que ce n'est pas au hasard que nous devons d'être réunis, mais à la destinée... la destinée qui nous a créés l'un pour l'autre. Eh bien, si cet amour, à ses premiers pas, est audessus, par sa nature même, de tous les amours, il faut qu'avec le temps il leui' reste supérieur! Daniel, oui ou non? Pour toujours et toujours, ou jamais?

Je ne parlai pas; elle m'avait interdit la parole; mais ce que je pensais, mes yeux, rivés aux yeux d'Andréa, le dirent, st ila le dirent éloqûemment, sans doute, cai" elle Ê'écria, dans un transport d'ivresse indicible, en étreignant ma tète à deux mains :

— Tuujoursl Merci, Daniel, je vous crois et je vous ai... La seconde moitié du mot le plus charmant s'éteignit

dans un baiser. Et quel baiser! Un de ces baisers dans lesquels on échange son àme. Puis, ensemble, Andréa, mon Andréa et moi, nous nous rendîmes près de madame Marcaggi. Chère mère, comme elle était heureu.se ! Une seule chose l'inquiétait; elle me .l'avoua tout de suite. Elle redoutait que ma passion pour les voyages ne la séparât souvent de sa fille.

. — Et pourquoi nous séparerait-elle? lui dis-je. Si nous Voyageons, vous viendrez avec nous, mère, c'est tout simple.

— Hum!... tout simple!... C'est que je vous préviens que j'ai horreur des pérégrinations outre-mer! L'aspect seul d'un navire me rend malade.

— Eh bien, nous nous contenterons de nous promener sur le continent. D'ailleurs, depuis quatre ans j'ai assez couru le monde... je ne demande pas mieux que de me reposer un peu.

M. Grangeueuve nous surprit au milieu de cet entretien.

— Mon ami, lui cria Andréa, vous ne savez pas... je me marie !

— Bah! répliqua le vieux docteur en jouant l'étonnement, et avec qui, mon Dieu?

Andréa souriait.

— C'est vrai, reprit-elle, je me suis décidée bien vite, après avoir tant tardé à me décider! Est-ce que j'ai eu tort, monsieur Grangeueuve?

Il la serrait dans ses bras tout en me pressant la main.

— Tort! Allons donc, chère petite, répondit-il, ou n'a jamais tort d'obéir à la voix de son cœur. Tu aimes... tu es aimée... A quand la noce, mes enfants?

Il n'y eut pas jusqu'à Léon que la grande nouvelle ne parût combler de plaisir. Il était donc sincère en me disant qu'il lui serait agréable de me voir épouser sa cousine? Au fait, il ne pouvait que gagner à cette union, et l'on saura bientôt comment.

Le soir, ce fut au toor de M. et de Boademoiselle Colombet de nous offrir leurs compliments, et des compliments qui n'avaient vraiment pas non plus la mine de coûter plus à l'un qu'à l'autre. Je causais à ce propos avec Léon, dans le parc, où nous fumions nn cigare avant de monter nous coucher.

— Eb bien , lui disais-je gaiement, et votre magicienne? Confesserez-vous enfin, maintenant, que mademoiselle Hélène n'a pas songé une minute à faire usage, à mon égard, de cette puissance séductrice dont vous la jugez si amplement pourvue ?

Léon s'inclina.

— En effet, répondit-il, mademoiselle Colombet s'est on ne p«nt pltjs sagement comportée en cette circonstance. S'apercevant, et cela ne Ini a pas été bien difficile, que vous étiez épris d'Andréa, elle a eu le bon esprit de ne pas jeter... dans vos roues.,, des bâtons qui auraient pu se retourner contre eUe. Mais...

—- Mais?

— Ecoutez, Daniel : mon opinion, à propos du caractère d'Hélène, ne reposant, en réalité, que sur des intuitions, une sorte de prescience, j'aurais tort peut-être de vous la donner comme règle de conduite; toutefois, croyez-en mon conseil, mon bon conseil : vous allez épouser Andréa, n'est-ce pas? Eh bien, tôt ou tard, déliezvous d'Hélène, car ma conviction est qu'Hélène exècre Andréa, et que, tôt ou tard, elle prouvera cette haine d'une façon terrible.

— Que me dites-vous là ! Hélène exécrerait Andréa qui ne lui a fait que du bien!

Léon haussa les épaules.

— Pour un homme intelligent, mon cher Daniel, repritil, vo'us Bie ditâs là une fière naïveté I Où avez-vous vu, je vous prie, que les bienfaits attachent les mauvaises nar tures?

^~ Mais en quoi, pourquoi supposez- vous que mademoiselle Colombet soit une mauvaise nature?

— Je vous ai dit que mon opinion ne s'appuyait sur rien de certain; sinon, parbleu! admettez-vous que je serais assez ingrat moi-même pour n'avoir point déjà dessillé les yeux de ma tante et de ma cousine!

— Mais encore, développez-moi ce que vous entende* par vos intuitions, votre prescience?

— Eli! développe-t-on une lueur? analyse-t-oo. un éclair"? Je vous ai engagé à vous mettre en garde, à veiller. Veillez donc! S'il vous est possible même, tâchez. d'éloigner mademoiselle Colombet d'une maison qui va devenir vôire.

Et, sur ce, causons d'autre chose. Je ne plaisante pas, c'est plu.* fort que moi : quand je parle de cette créature,, j'ai fi'oid au cœur.

Je riais alors des paroles de Léon; je frémis aujourd'hui en me les rappelant. .

0 fatalité, ne serais-tu donc pas un vain mot ?

xnr

Vers la fin de septembre, nous partîmes pour Paris, ces dames Marcaggi, le docteur, Léon, moi...

— El moi aus»i, je voua aime! (Page la.)

Bt mademoiselle Colombet , qu'en sa double qualité d'amie et de future demoiselle d'honneur, Andréa voulait garder près d'elle jusqu'au jour de son mariage.

Six semaines plus tard, on nous unissait à l'église de Saint-Philippe du Roule.

La veille, à la suite de la signature du contrat, — un contrat, ai-je besoin de le dire, qui sauvegardait ma dignité en conservant à ma femme le libre arbitre de sa fortune présente et à venir, — Léon Mignerat reçut des mains de madame Marcaggi une somme de cent mille francs, destinée à le débarrasser de ses dettes.

D me remerciait chaleureusement à ce sujet...

— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, lui dis-je, mais votre tante et votre cousine.

— Oh 1 reprit-il, vous êtes bien pour un bon tiers dans oette générosité, mon cher Daniel I

Et il ajouta en riant ;

— Je le savais bien que cela me porterait bonheur de TOUS avoir pour cousin !

Qu'elle était belle, mon Andréa, dans sa toilette de mariée 1 Oh! comme je répétais, avec ferveur, au pied de l'autel, le serment de l'aimer toujours!... Mademoiselle Colombet aussi était belle. Mais quelle différence de beauté 1 — Andréa, c'était la personnification du noble, du pm-, du grand ! C'était Diane, la chaste déesse, descendue BUT terre ; Hélène n'était qu'une de ses nymphes.

Mentionnons un incident qui me frappa, en évoquant en moi le souvenir des avertissements de Léon à l'égard de mademoiselle Colombet, — le souvenir fugitif. — Heureux, songe-l-on à s'appesantir sur une pensée triste?

Andréa avait offert, à titre de cadeau de noces, à sa demoiselle d'honneur, un magnifique collier de perles ; en dansant avec mademoiselle Colombet, je la complimentai sur la façon dontelle portait cette parirre.

— Oh! me dit-elle, ce bijou est trop riche pour moi, et, quand je me retrouverai dans ma pauvre petite maison de Louviers, je serai sage de le cacher au plus profond d'une armoire. Une fille sans dot et un collier de dix mille francs, cela ne va pas ensemble I

Le ton dont Hélène orononça ces mots me froissa.

— Cependant, repris-je, vous supposez qu'Andréa a voulu vous étreagréable en vousdonnantce collier?

Hélène se mordit les lèvres :

— Comment donc, s'ccria-t-elle, mais votre femme est un ange, M. Daniel? Et je l'aime !... Oh! assurément, ce n'est pas sa faute si je suis pauvre!... Mais...

— Mais?

Hélène leva sur moi un étrange regard.

— Mais elle est bien heureuse d'être riche. N'ai-je pas raison ? Dites : avec la richesse, n'a-t-on pas tout ce qu'oa désire, tout ce qu'on veut, tout ce qu'on aime ?

Depuis deux mois, il me semblait que je vivais dans une suite de rêves. Et n'était-ce pas un rêve, en efl!"et, que mon amour pour Andréa? cet amour presque aussitôt déclaré que conçu? N'était-ce pas un rêve également que cette flamme, non moins subite et non moins ardente que la mienne, allumée dans un cœurjusque-là glacé? N'étaitce pas un rêve, enfin, que ce mariage? Deux mois auparavant, presque jour pour jour, on eiit prononcé devant moi le nom d'Andréa Marcaggi que pas une fibre n'eût tressailli dans mon être; et maintenant, celte qui portait ce nom était ma femme ! Et rien qu'en la regardant, au simple contact de sa main, de l'étoff'e de sa robe, j'avais des frémissements d'ivresse folle I Plus étrange encore : le premier sentiment que m'avait fait éprouver son premier aspect avait eu quelque chose dedouloureux pour moi, do répulsif. Et maintenant, je l'adorais!

— 0 mystères d'une de ces nuits d'amour les plus délicieuses qu'il soit donné à l'homme de goûter, — puisque Dieu lui-même les a bénies, — je ne vous divulguerai pas, de crainte de vous profaner; et pourtant, pour qu'on comprenne tout ce que j'ai perdu, n'est-il pas nécessaire que je dise, — à peu près, — tout ce que j'ai possédé? Oh! cette nuit, quel rêve encore ! Je comparais tout à l'heure

A ndréaà Diane, et c'était vraiment Diane, alors, la déesse vierge, ladéessedela chasteté. A moi, tout à moi, par droit d'amour etpar droit d'épouse, Andréa se métamorphosa, sous mon premier baiser, en une Vénus... mais une Vénus dont on chercherait vainementle modèle dans

Il avait élu domicile dans ^e aicux d'au tilleul. (Page il.)

la religion païenne : la Vénus du bonheur permis... la Vénus immaculée, qui, pour un seul adorateur, et jamais que pour lui, épanche à flots ses trésors de tendresse, ses immensités de joies, ses océans de voluptés. Ah ! c'est doiio vrai qu'il y a des volcans sous la neige ! Mon Andréa ! il t'appartenait de m'apprendre que je n'avais pas vécu avant de t'aimer et d'être aimé de toi !

— Je t'aime ! murmurais-je.

— Et tu m'aimeras toujours ?

— Toujours ! toujours !

« Toujours 1 » Ce fut en répétant, pour la millième fois, ce mot, qu'elle s'endormit dans mes bras.

Pauvre Andréa! ou plutôt: pauvre, lâche, misérable moil

Deaxièuie partie

Ily avait près de deux ans que j'étais le mari d'Andréa; deux ans qui s'étaient écoulés pour moi comme deux jours; — puis-je mieux dire que ce temps avait été le plus heureux, le plus doux de ma vie ?

Pas un nuage sur ces deux chôres années. On dit que le bonheur continuel, incessant, fatigue; mensonge. Je puis jurer par expérience qu'on s'accoutume parfaitement à se laisser vivre sans rien désirer, sans rien regretter. Et sur quoi d'ailleurs Eussent porté mes désirs ou mes regrets? Ne possédai.s-je pas tout à la fois la femme la plus aimée, la plus aimable et la plus aimante t Indépendamment des richesses corporelles, que de richesses dans l'esprit et l'âme de mon Andréa ! Oh! nous ne nous ennuyions jamais ensemble ! Douée d'instincts d'élite, que je me plaisais à développer encore, elle admirait avec moi le beau, le vrai beau dans l'art et la nature. L'hiver, c'était Balzac, Hugo ou Lamartine, que nous lisions au coin du feu ; c'était Mozart ou Rossini que nous applandissions, de nos mains unies, à l'Opéra ou aux It^eus; c'étaient les œuvres de

Raphaël, du Corrége, de Murillo, devant lesquelles nous confondions notre extase dans les musées; l'été, en nous promenant dans les bois, dans là campagne, le sujet le plus simple, le plus futile en apparence, suffisait pour nous occuper délicieusement. Un soir, entre autres, je me rappelle, nous restâmes deux heures en face d'une fourmilière, à observer les mouvements, les travaux des industrieux insectes. Une autre fois, ce fut un gros bourdon qui eut le don de nous intéresser tout une semaine à son individualité. Il avait élu domicile dans le creux d'un tilleul, vis-à-vis du perron du château, et, à diverses reprises, au crépuscule naissant, je l'avais remarqué, se livrant aux soins de sa toilette avant de rentrer goûter les douceurs du sommeil. Que de propos fantasques nous suggéra l'étude de notre ermite! — comme nous l'appelions.

— Mais comment se fait-il qu'il soit toujours seul? disait Andréa.

— Toujours seul ! Qui te dit qu'on ne lui rend pas quelquefois visite ?

— Enfin, nous n'avons jamais vu personne avec lui.

— C'est qu'il a ses motifs sans doute pour ne se montrer avec personne! Qui sait ! il est peut-être séparé de sa femme !

— Oh ! cela, ce serait vilain.

— Vilain!... Et si c'est sa femme qui a eu les premiers torts. Ou bien si elle est morte?

— En effet.. . il est peut-être veuf, ce pauvre bourdon ! Il n'a pas l'air triste, pourtant; regarde, comme il brosse soigneusement ses ailes!

— Oui, oui, de la coquetterie ! Il pense à se remarier. C'est clair.

Madame Marcaggi nous traitait de fous quand elle nous entendait broder ainsi quelque roman à porte d'haleine à propos des faits et gestes d'un oiseau, d'un inset^o ; mais le docteur, secouant la tête, lui disait : « Laissez-les divaguer, chère dame; leur folie, c'est leur jeunesse, c'est leur amour ; bienheureux de tels fous ! »

Bon docteur ! Chère mère !

De temps en temos. «Ue me disait, elle, en souriant :

— Et les excursions à travers le monde, nouf -'y pensons donc plus, Daniel?

— Plus du tjut, luôre.

— Cependant, je n'ai qu'une parole, vous savez? Et si l'envie vous en revenait... Pourvu que vous ne m'emmeniez pas trop loin !

— jN'ous en causerons dans cinq ou six ans, mère ; à présent je me trouve trop bien pour nous déranger.

Le bonheur est contagieux, je crois, comme le malheur. Depuis deux ans, — depuis mon mariage, •— depuis qu'une gracieuse assistance lui avait permis de se retirer du milieu fâcheux où l'avaient jeté la dissipation, l'inconduite, Léon Mignerat, lui-même, s'était transformé tout à sou avantage. D'abord, avec la moitié de la somme qu'il avait reçue, il s'était empressé de solder une partie de ses dettes; avec ce qui lui restait, ensuite, il s'était lancé dans la spéculation; et comme il avait de l'intelligence, après tout, beaucoup d'intelligence, — une force naturelle qui, doublée de celle de l'activité, renverserait des montagnes; — avec ses cinquante mille iiancs eu poche, s'il n'avait pas encore absolument percé à jour son mont Cenis, au moins en avait-il déjà ébranlé pas mal de roches. A l'heure dont je parle, Léon .Mignerat ne devait presque 'llus rien, et, tout tier de sa liberté d'action reconquise, — servi par le fait mémo d'une honorabilité prouvée, -^ sur la place de sa fortune détruite, il n'attendait qu'une occasion, — qui ne pouvait manquer, — de s'édifier une fortune nouvelle.

Maintenant, avant d'entamer, -^ pour la poursuivre, sans m'arréter, jusqu'à la fin, — la secontle partie de cette hi.^toire, n'est-il pas nécessaire que je dise ce qu'était de- ■;enue, pendant les deux ans précités, mademoiselle Co- /ombet, cette Armide provinciale dont, en dépit du rôle tout innocent joué pur elle dans les événements que j'ai racontés, elle jour même où ces événements se décidaient selon mon gré, Léon Mignerat s'obstinait encore à me recommander, avec un accent de conviction singulière, de redouter l'inlluence pernicieuse.

Oui, cela est nécessaire. Car, Léon l'avait deviné : Hélène était une femme dangereuse; je l'ai cruellement éprouvé.

Et, cependant, que fit cette femme pour justifier les sinistres appréhensions de Léon ? Rien d'aboi d ; au contraire, comme on va voir, longtemps elle fit tout pour démentir ces appréhensions.

C'était à Paris, six mois après mon mariage; un jour de printemps, je me disposais à sortir avec ma femme et ma belle-mère quand on nous annonça : M. et mademoiselle Colombet...

Et M. Pouchain.

Nous nous regardâmes tous trois. « Et M. Pouchain? Qu'était-ce que M. Pouchain ?>

M. Pouchain était le futur mari d'Hélène : un homme d'une cinquantaine d'années, grand, maigre, sec, raide, de sa position sociale ex-capitaine d'artillerie. Le jour où il s'était retiré du service, M. Pouchain, qui jouissait, en BUS de sa pension, d'une petite fortune patrimoniale, avait résolu de s'accommoderimmédiatementuneexistenceselon éea goûts; il aimait le grand air, les longrues promenades, la chasse; il pria un notaire de ses amis de lui dénicher One propriété, pas trop chère, dans un pajs agréable et giboyeux; le notaire lui indiqua une maison de trentecinq mille fi'ancs, sise en Normandie, dans un faubourg de Louviers, ft deux portées de fusil des Cormiers. Installé dans u maison avec deux domestiques, — une sorte de Talet d^ Cambre, son ancien bro^seur, et une vieille cuisinière, -^ le premier mois, M. Pouchain s'estima l'égal au moins d'un roi; mangeant et dormai.t tout son content, chassant et péchant tout à son aise, ou, quand il ne chassait ni ne péchait, arpentant les prés et les bois. Or, nn soir qu'il revenait de je ne sais où, en rêvant à je ne Bais quoi, l'ex-caiàtaina rencontra M et mademoiselle Colombet. La fille était jolie si le père éuit laid; et

M. Pouchain était très-vert encore; on cau«n.; M. Pouchain commençait à s'ennuyer, seul dans sa /n-o/jnété; M. Colombet ne demandait pas mieux que de caser Hélène; Hélène...

Mais elle nous dira elle-même, plus tard, pourquoi cllt accepta la main de l'ancien .soldat.

En atlenihint, le jour en question, le 22 avril 18G0, elle venait, en compagnie de son père, nous présenter sou futur...

Et nous inviter à la noce, fixée au 10 mai suivant.

— Et pourquoi ne nous avoir pas appris plus tôt ton mariage, vilaine'.' lui dit alTectueusement ma lomino.

Madame Pouchain, -^ en expectative, — grimaça un sourire.

— Oh ! cela ne pressait pas! répliqua-t-elle.

— Comment! cela ne pressait pas?

— Sans doute ! Et puis je te savais.. . je te sais si heureuse! A quoi bon te déranger.,, trop tôt... dans ton bonheur !

La vérité est que, depuis six mois, Andréa avait tout au plus trouvé le temps d'éciire quatre à cinq lettres à son amie ; aussi rougit-elle, comme d'un reproche, aux paroles de cette dernière.

— Et où se fait la noce? reprit-elle.

^ Chez mon mari. — Cela ne te déplaît pas?

— Pourquoi cela me déplairait-il! Seulement... si la maison de ton mari n'est pas très-vaste,., et si vous avez beaucoup de inonde... — et aussi pour vous éviter des ennuie, des tracas, ^- nous partons justement pour les Cormiers dans huit jours, nous pourrions donc vous offrir...

■»- Merci, ma bonne amie ; tu es mille fois trop bonne, mais .si notre maison est un peu petite, ton château est infiniment trop grand. D'ailleurs, mon mari n'accepterait pas une telle proposition. Un ancien militaire, tu conçois, c'est fier I

ni

J'abrège.

Nous assistâmes tous, — sans excepter Léon qui reçut une lettre d'invitation particulière, — auxuoccsde mademoiselle Colombet et de M. Pouchain.

Le soir, au bal, en regardant danser la mariée, je dis gaiement à Léon :

— Eh bien ! Et votre sirène, cher Calchas, vouseffraje-telle encore ? La voilà en puissance de mari comme une humble mortelle I

Léon hocha la tète.

"- C'est-à-dire que voilà un mari en sa puissance, oui,

— Alors, il faut continuer de se défier d'elle?

— Plus que jamais.

— Vous persistez à supposer qu'Hélène en voudra... & un moment donné... à ma vertu ?

— Je persiste à affirmer qu'Hélène hait Andréa, et que, dès qu'elle verra jour à lui faire du mal, elle saisira l'occasion aux cheveux.

— En tout cas, ellejouerait gros jeu en risquant cette partie, car M. Pouchain ne m'a pas la mine d'un mari à souô'rir qu'on le trompe I

— Penh! M. Pouchain a cinquante ans et Hélène en a vingt cinq ; elle est fine à en remontrera vingt-sept diplomates, et ilest tout juste intelligent pour son usage personnel; enfin, il doit l'adorer, et elle ne l'aimera jamais; tout est dono dans l'ordre voulu pour que M. Pouchain soit... battu et content.

— Eh! qu'on le... batte donc, si c'est son lot, à ce pauvre homme, mais ce que je vous certifie, mon bon Léon, c'est (|ue je n'y serai pour rien !

— Dieu vous entende et votre amour pour Andréa vous protège I

Le printemps, l'été et l'automne de 1860 B'éconlôrent, et, tous ces premiers temps de son mariage, Hélène, — fort occupée disait-elle, de sa maison, — se montra peu aux Cormiers, et quand elle s ^ montra, — toujours ac-

îompagnée de son mari, — l'affection toute gracieuse, ans être le moins du monde affectée, qu'elle ne cessa de ,émoigner devant nous à ce dernier, lui conciliatoutes nos jympathios.

Et quand je dis : toutes, il est bien entendu que je ne •ompreuds pas dans le nombre celles de Léon, — qui railleurs ne passa qu'une quinzaine, cette année-là, auj Cormiers, mais qui, pour ne s'être rencontré que trois A quatre fois, cette quinzaine durant, avec madame Pouihciin, et l'avoir vue, chaque fois, on ne peut plus char- .aante, conjugalement parlant, ne m'en répéta pas moins, du ton le plus sérieux, en me quittant, son fatidique : « Cave ab illa 1 »

Pendant l'hiver, M. et madame Pouchain nous firent deux visites seulement à Paris.

En 1861, lorsque. — suivant l'habitude prise depuis des années par ma femme et sa mère, — lorsque nous nous installâmes le 1" mai, aux Cormiers, Hélène et son mari étaient absents de Louviers; ils étaient en Bourgogne, à Beaune, — la ville natale de M. Pouchain, — où des affaires d'intérêt les avaient appelés.

Ils ne revinrent en Normandie que vers la fin de juin.

Ce fut une véritable fête pour Andréa d'embrasser son amie; de son côté, Hélène manifesta une grande joie en revoyaul ses chers Cormiers.

Cette saison, cependant, comme la précédente, elle fut sobre de visites à ses chers Cormiers. Quand ma femme la grondait à ce sujet :

— Que veux-tu, ma chère, répondait- elle en riant, je ne m'appartiens plus, maintenant! Il faut que je soigne le pot-au-feu de mon mari I

— Mais ton mari est sans cesse dehors, à la pèche on à lâchasse.

— Raison de plus pour qu'il trouve un bon bouillon à son retour! Ah! dame! je n'ai pas une nuée de domestiques à mes ordres, comme toi, moi ! Je suis une pauvre petite ménagère obligée de sacrifier ses plaisirs à ses de- Toirs 1

Un jour du mois de septembre 1861, j'étais seul, par aventure, aux Cormiers ; ma femme et sa mère, accompagnées de M. Grang-eneuve, s'étaient rendues à Paris, le matin, pour surveiller quelques aménagements nouveaux, récemment ordonnés dans notre hôtel, et, si faire sepouvait, pour ramener avec eux Léon le lendemain. Si faire se pouvait; depuis qu'il s'était avisé de tourner à l'homme sage, rangé, économe, il devenait de plus en plus difficile d'obtenir du beau cousin qu'il nous consacrât quelques instants. — Généralement, c'est un peu le tort des jens qui tournent : ils tournent trop, et trop vite, tout de suite.

Sept heures sonnaient; j'achevais de dîner, — assez tristement, - à ma table solitaire, quand on m'annonça madame Pouchain.

Etonné de cette visite, — Hélène ne pouvait ignorer qne ma femme et ma belle-mère n'étaient pas au château; elle y avait passé la soirée l'avant-veille ; et, à plusieurs reprises, devant elle, dans cette soirée, ces dames et 41. Grangeneuve s'étaient entretenus de leur prochain 7ojage ; — étonné donc, très-étonné même, je me levai pour recevoir madame Pouchain...

Qui. sans doute, lut dans ma physionomie le sentiment que me causait son apparition, car elle s'écria aus- Btôt en riant ; if

■ — Vous ne m'attendiez pas, n'est-il pas vrai, mon cher monsieur Daniel? Oh ! oh ! me présenter aux Cormiers en l'absence de votre femme ! Quelle audace ! Mais n'ayez pas peur!... Je ne resterai pas cinq minutes !... Voici le motif de ma visite : mon mari est parti pour la cha-?e .. je suis seule poar quatre jours à la maison et i m'ennuie. Voulez-vous me prêter un volume de n'importe quoi, et de n'importe qui: roman, théâtre, histoire? — Etje me sauve!

L'amour-propre est l'instigateur d'une foule de sottises, de fautes J'avais froncé le sourcil en entendant cette

phrase, prononcée sur une intonation railleuse par la jeune femme: « N'ayez pas peur ! o

— j\Iais, répliquai-je, en vérité, madame, vous me traitez comme un enfant mis en pénitence par ses parents, et, depuis deux ans qu'Andréa est ma femme, je ne sache pas qu'elle ait donné, à qui que ce soit, le droit de supposer qu'elle me tient en lisières. Andréa est à Paris, et, en son absence, vous venez, vous, son amie... notre amie... me demander un livre; il n'y a pas ht dedans la moindre témérité, pas plus qu'il n'y en a de ma part à vous prier de vous asseoir, — et si vous n'avez rien de mieux ;\ faire, — de rester à causer quelques instants avec moi.

Je lui avais avancé un siège ; Hélène s'assit, et souriant, — mais sans ironie, alors :

— Je plaisantais, reprit-elle. Vous avez raison, monsieur Dauiel, Aniiréa est bien trop sûre de votre amour... et bien trop certaine aussi de mon amitié, pour s'effaroucher d'un incident sans importance.

Et quel livre allez vous me prêter?

— Mais tout ce qui vous plaira, vous choisirez vousmême dans la bibliothèque.

— C'est cela... je choisirai; une fois par hasard, ça me changera.

A ce moment on me servait le café.

— En voulez-vous une tasse, dis-je à Hélène. Elle secoua la tête.

— Pourquoi non? vous en avez pris déjà?

— Non; mais le café m'empêche de dormir... etje tiens à dormir. Au moins, tandis qu'on dort... on ne pense pas.

— Il vous est donc bien cruel de penser? -^ A certaineschoses .. oui.

— Certaines choses... c'est vague.

— Eres-vous mon confesseur?

— Eh ! mais, je ne demanderais pas mieux que de l'être !

— Quel profit en retireriez-vous î

— Celui d'entendre, très-probablement, l'aveu de trésjolis péchés.

— Ah ! de jolis péchés ! Vous vous trompez, monsieur Daniel. Si je vous ouvrais mon cœur... — Mais je bavarde ! je bavarde !... Vous n'avez pas fini bientôt de déguster votre café, voyons!... Oh! les hommes! est-ce gourmand ! — Et Andréa, quand revient-elle? demain ?

— Oui.

— Avec son cousin, M. Léon Mignerat?

— Avec notre cousin, M. Léon Mignerat.

— Il travaille, àcequ il paraît, àprésent, ce monsieur I

— Comme un nègre.

— Il s'est rangé !... Eh ! eh! Il était temps!

— Temps? Mais Léon n'est pas vieux.

— Oh ! il a au moins trente-cinq à trente-six anst

— Eli bien ! un homme est donc vieux à trente-cinq oti trente-six ans?

— C'est selon. Du reste, ce n'est pas à moi, sans dou'te, de... — Qu'est-ce que c'est que cette liqueur verte, dans ce flacon, monsieur Daniel?

— De la chartreuse. En voulez-vous î

— C'est bon ?

— Exiiuis.

— A'ersez-m'en un verre. Bah ! mon mari est loin I... Quand je ferais des folies, où serait le mal, n'est-ce pas?

Hélène avait approché ses lèvres du verre.

— En effet, dit-elle, c'est trôs-bon... très-bon! Von» appelez cela ?

— De la chartreuse.

— Eh bien ! j'aime beaucoup la chartreuse... beaucoup. Je dirai à M. Pouchain de m'en acheter... — quand il y pensera.

— En désirez vous encore?

— Non ! non I... jeme griserais !.. Ah! mais, c'estque c'est réellement délicieux I Aussi je n'en veux pas perdr* une larme.

i.a tote renversée en arriôre, le corps mollement incliné de côté, Hélène, comme un enfant qui savoure une iT'.anàise, s'amusait à faire tomber, goutte à goutte, la U- /ueurdanssa bouche entr'ouverte...

Dans ce jeu, son chai)eau,— un ravissant chapeau rond, on paille d'Italie, — glissa à demi sur ses épaules, dégageant les boucles soyeuses de sa blonde chevelure ; son corsage s'écarla, me laissant entrevoirie haut d'une poitrine blanche et ferme...

Je ne mens pas : en cet instant, j'entendis une voix, — la voix de Léon, — murmurer à mon oreille ces mots : • Prends garde 1 » En moins d'une minute, — le temps qu'elle mil à savourer si singulièrement son verre de chartreuse, — je récapitulai tout ce que m'avait dit le cousin d'Andréa au sujet de cette femme, et, convaincu enfin que ce qu'il m'avait dit était juste et que cette femme était à craindre, je me levai, tout d'un coup, résolu à la fuir...

Mais comme j'opérais ce mouvement, le regard d'Hélène rencontra le mien ; son regard à la fois moqueur et provoquant.

— Je vousennuieavec ma gourmandise? dit-elle.

— Non, balbutiai-je, oh! non... mais...

— Mais vous voudriez être débarrassé de moi, avouezle ! Eli bien ! allons cherchermon livre!... Allons !...

Et oUe s'élança hors de la salle à manger.

La bibliothèque était au premier étage, tnut à côté de mon cabinet de travail. Hélène monta l'escalier la première. En la suivant, j'aperçus son petit pied si finement attaché à sa jambe nerveuse et merveilleusement modelée.

0 curiosité des sens ! Car ce n'est pas autre chose que cela qui nous entraîne quelquefois, hommes ou femmes, à commettre une action que notre conscience réprouve! Lovelace dit ce mot profond, le lendemain de sa triste victoire sur Clarisse : « Une fois de plus j'ai acquis la preuve que le crâne du plus grand des rois est en tous points semblable au crâne du dernier des portefaix. » Eh bien, oui, Hélèneavait un petit pied, une jambe moulée; mais Andréa aussi avait une jolie jambe et un petit pied ! Pourquoi donc, à ce moment, oubliais-je les charmes d'Andréa pour ne songer qu'aux charmes d'Hélène? Pourquoi me seiitais-je sans résistance contre leur séduction? Pis encore : méprisant celle-ci, — dont je devinais les secrets et lâches desseins, — et adorant celle-là, pourquoi me laissais-je dominer par l'une au risque- de tuer l'autre!...

L'attrait de l'inconnu, je le répète. Ah! et puis l'amourpropre, ce stupide amour-propre dont je parlais tout à l'heure. Pensez donc ! Quelle honte pour un homme de reculer de\ ant une fejmme ! — Mais, malheureux, s'il t'est prouvp que celte femme n'a pas d'âme et que chacun de ses baisers te coûtera une année de ton bonheur ! — N'importe ! c'est une femme !... Elle estjeune... elle est belle ! Elle m'attend, elle m'appelle! Dussé-je en mourir, — et dussent en mourir avec moi tous ceux que j'aime! — il ne sera pas dit que je lui ai répondu : «Non. »

VU

Ma tète brûlait quand je pénétrai dans la bibliothèque sur les pas d'Hélène.

— Qu'avez-vous donc? fit-elle.

— Moi ?

— Oui. Vos yeux flamboient ! Après cela, j'y vois mal peut-être .. votremauditeliqueurm'atoute bouleversée! — Je suis rouge, hein?

— Mais non.

— Oh ' j'ai le feu au visage, pourtant ; je le sens Dien i Monsieur l'aiiiel, il faut me donner un livre bien calme, bien raisonnable ; l'aniidote de la chartreuse. Ah! ah!...

— Voukz-vous un rom;in de \V aller Scott ?

— Hum ; Wa.ter Scott! », est un peu trop raisonnable ai.ssi ! D'ailleurs, je le suis par cœur. Mon mari a acheté, l'an dernier, ses œuvres complètes ainsi que celles de Ccoper. Je préférerais... — Ah ! vous avez Musset?

— Le voici.

— La Confession d'un enfant du siècle ? ~- La voilà.

— Bien ! puisqu'il m'est permis de choisir, n'est-ce pa."!, pourquoi me gênerais-je? A présent, merci et adieu.

— "Vous partez déjà?

^— Comment, déjà ! Il y a plus d'une heure que je suis chez vous, sans reproche.

— Et par où vous en allez-vous?

— Mais par où je suis venue, selon mon habitude. Je traverse le parc, la rivière; je gagne la petite porte qui ouvre sur la ruelle des Acacias, et je suis chez moi.

— Je vais vous reconduire.

— Vous êtes très-aimable, mais à quoi bon?

— La nuit approche.

— Quand il ferait nuit noire, on ne m'enlèvera pas ! Il n'y a pas de brigands dans votre parc ?

— Non ; cependant il y a loin encore du château à la ruelle des Acacias et... — Une idée.

— Laquelle ?

— Si nous prenions un bateau au bas de la pelouse et que nous descendissions la rivière jusqu'en face de la petite porte?

— La proposition est tentante, d'autant mieux...

— Que vous êtes fatiguée?

— Un peu, d'abord, oui; ensuite, parce que je ralTole des promenades sur l'eau.

— Eh bien ! venez...

— Mais...

— Quoi?

— Je suis confuse de la peine que je vais vous donner, moi ! Est-ce qu'un domestique ne pourrait pas,..

— Oh! si vous préférez la société d'un domestique à la mienne, c'est difl"érent ! Je vais ordonner à Auguste ou à Antoine...

— Mais non, mais non! Qu'il est enfant! On craint de l'importuner, et monsieur se fâche ! — Alors, vrai, c'est drôle, dites, la Confession d'un enfant du siècle?

— Drôle n'est peut-être pas le mot. Intéressant, attachant, à la bonne heure.

— On parle beaucoup d'amour là dedans?

— On n'j' parle guère que d'amour,

— Bravo ! ça me changera encore 1

Nous étions au bord de la rivière, à l'endroit où était amarrée, entre plut-ieurs autres qui nous servaient pour la pèche, une barque de promenade.

D'un bond, Hélène sauta dans le canot ; j'y pris place, à mon tour, et je poussai au large.

— Cela va vous fatiguer de ramer? me dit Hélène.

— Je n'ai pas besoin de ramer, puisque nous suivons le courant.

— C'est juste; seulement, si nous nous contentons de suivre le courant, nous n'arriverons pas vite !

— Êtes-vous pressée?

— Oh! pas du tout! C'est pour vous que je dis celai

— Vous vous inquiétez bien de moi 1

— Croyez-vous? — Ah! qu'on est bien ainsi! Une charmante idée que vous avez eue là, vraiment, monsieur Daniel. — Ce silence, cette demi-obscurité .. — Au fait, il n'y a donc pas de lune, ce soir?

— Il paraîtrait...

— Où est-elle la lune quand elle n'y est pas?

— Perdue dans les rayons du soleil.

— Perdue dans les rayons du soleil! Voyez-vous celai Quelle belle chose que la science!...

— Vous vous moquez de moi, ce me semble!

— Me moquer de vous! Par exemple! Est-ce que j'oserais? — Ah!

— Qu'avez-vous?

— N'avez-vous pas entendu un cri?

— Quelque martin-pécheur qui regagne son nid.

— 11 est bien tard dehors. c« aartin-pécLeurI — Ajprè*

cela s'il revient de la chasse I... — Que peut faire mon mari, maintenant?

— Vous seriez désireuse de le savoir?

— Non ! Oh ! je dis cela comme je dirais... — Le délicieux parfum! Sentez-vous?

— Celui des fleurs marines que nous apporte la brise.

— La brise... Oh! oh! la brise!...

— Eh bien?

— Eh bien ! rien, on ne peut donc pas rire avec vous ! Ah ! Vous êtes susceptible quand vous vous promenez en bateau, monsieur Daniel!... Dites-moi donc, et s'il s'enfonçait, le bateau... savez-vous nager, au moins, pour me sauver?

— Comme un requin.

— Comme un requin... La. comparaison n'est pas attrayante ! C'est méchant, dit-on, les requins... ça vous mange !

— Et vous ne voudriez pas être mangée?

— Mais non, je n'y tiens pas I

— Rien qu'un peu? Mangée... de baisers... comme cela?

— Hein ! Êtes-vous fou, monsieur Daniel !.. monsieur Daniel?...

Attirant Hélène à moi, en passant mon bras autour de sa taille, tout d'un coup, brusquement, presque brutalement, j'avais collé mes lèvres avides sur ses lèvres...

— Etes-vous fou? répétait-elle.

Mais elle n'essajait même pas de se dégager de mon étreinte.

La barque s'était arrêtée dans les joncs, au pied du pont en face duquel s'ouvrait, sur la rive gauche, la porte donnant, sur la ruelle des Acacias.

Mais, à quelques pas aussi, sur la rive droite, s'élevait une sorte de kiosque rustique, construit en entrelacs, et commodément disposé, à l'intérieur, pour la sieste pendant les grandes chaleurs de l'été.

Ce fut de ce côté que j'emmenai Hélène.

Ah ! s'il me fût resté une lueur d'intelligence, la façon àenle dont cette femme entra là à mon bras, sans un mot, sans un geste d'hésitation pudique, m'eiît rappelé à moi, ^;li m'étonnant... en m'elTrajant.

Mais elle l'avait bien dit, j'étais fou, alors! Et elle... Ohl elle, elle n'était pas folle! Non, elle n'était pas folle !

Onze heures sonnaient.

— Onze heures! s'écria-t-elle.

Et, riant :

— Ma bonne doit me croire morte, elle à qui j'avais dit que je rentrerais tout de suite !... Adieu, Daniel.

— Voulez-vous...

— Maccompagner, non ; ce serait imprudent. Nous n'aurions qu'à être rencontrés! — Quand vous reverraije? Demain, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Où cela? Ici?

— A quelle heure?

— L'heure qu'il vous conviendra.

— Eh bien, à la tombée de la nuit .. à huit heures. — Vous ne m'embrassez pas? Hum !... Il faut déjà vous le demander! Oh! je crois que je ne lirai pas beaucoup d'Alfred de Musset, ce soir!... La Conl'ession aura tort, ce soir!... Ah! Ah! Adieu.

J'étais seul. — Abruti, hébété, idiot.

Ainsi, j'avais trompé Andréa! Lâchement, indignement, ignoblement, je l'avais trahie!... Elle pensait à moi, sans doute, à cette heure, mon Andréa, et elle pensait à moi, souriante, tranquille, heureuse I... Et moi...

Je me levai en chancelant. J'étouffais dans ce lieu tout i*«mpli d'efRuves odieuses. — Est-ce vrai? S'il y a quelque

lose qui dilate et embaume le cœur dans les émanations

que laisse ajirès elle la femme aimée, est-il rien, par contre, de plus pénible, de plus répugnant à respirer, que l'air qu'a resjiiré la femme qu'on n'aime pas?

Et je ne l'aimais pas, cette femme, qui venait de détruire la paix de mon âme! Ohl non, je ne l'aimais pas! Je la détestais, je l'exécrais I

Je sortais du pavillon, lorsque, sur le seuil, j'aperçus un mouchoir, le mouchoir d'Hélène. Je poussai un cri de rage. La malheureuse! mais elle voulait donc me perdre . Si quelqu'un... si Andréa eût trouvé ce mouchoir à cette place I...

Cela paraît puéril peut-être ce que je raconte là. Un homme qui se lamente, parce qu'il a trompé sa femme, comme une jeune fille outragée par un séducteur I

Eb bien, j'adjure ceux qui ont aimé réellement, et qui se sont trouvés dans une situation analogue, de dire s'ils n'ont pas souffert ! De l'opinion des autres, les égoïstes, les blasés, les indifférents ou les libertins, je me soucie peu. Ce n'est pas pour eux que j'écris ce livre.

J'avais ramassé le mouchoir. Qu'allais-je en faire? Le garder pour le remettre le lendemain à... Non. C'eût été un supplice que de conserver sur moi, toute une journée, ce morceau de batiste. Le cacher dans un buisson? On pouvait l'y découvrir; le vent pouvait l'en enlever. Le jeter à la rivière entortillé autour d'un caillou? Et un matin, en péchant, M. Grangeneuve le retirerait au bout de sa ligne! Le brûler? Oui, le brûler, c'était le plus sage.

Je m'acheminai vers le château.

Ah ! et les domestiques, qui m'avaient vu sortir avec madame Pouchain, et qui allaient me voir rentrer si tard ! Que de commeutaires, que de bavardages entre eux ! Cependant, Hélène était une si ancienne commensale des Cormiers! l'amie d'Andrée, d'ailleurs... — L'amie! — Non, les domestiques ne devaient pas s'être préoccupés de...

Antoine était sur le perron. Pourquoi était-il sur le perron î

— Ah ! voilà monsieur!

— Eh bien, oui, me voilà! Après?

— Mon Dieu , monsieur, c'est qu'il est bientôt onze heures et demie, et comme monsieur n'avait pas dit où il allait...

— J'ai donc besoin de dire où je vais, maintenant? Qu'est-ce que cela signifie? Je ne puis pas me promènera mon aise.

— Monsieur.

— C'est bien ; assez.

Ce pauvre Antoine, je ne lui avais jamais parlé sur ce ton, aussi me considérait-il tout ébahi.

— Merci, mon ami, repris-je plus doucement, merci; j'ai reconduit madame Pouchain jusque chez elle, et, en revenant, j'ai passé par Louviers, où je me suis arrêté au café pour lire les journaux; voilà pourquoi je rentre tard.

Un mensonge, et un mensonge à un domestique! 0 honte I

J'étais dans ma chambre à coucher. Mon premier soin fut de brûler le mouchoir. On ne faisait pas encore de feu dans les cheminées; une demi-douzaine de journaux me servit à activer Tauto-da-fé. Mais tout bûcher, même le plus fugitif, laisse après soi des cendres; la présence de celles-ci dans le foyer vide ne donnerait-elle pas lieu à des suppositions? Il est certain qu'on n'anéantit un objet, quel qu'il soit, que lorsqu'il y a nécessité absolue de l'anéantir. J'employai cinq minutes à recueillir ces cendres jusqu'à la dernière miette, jusqu'au dernier vestige, puis je les jetai au vent par la fenêtre.

A minuit, je me couchai. On dit que la nuit est bonne conseillère. Aux consciences pures, aux esprits calmes,^ c'est possible; mais aux gens tout palpitants encore d'une mauvaise action, non. Je songeai d'abord à ce que je dirais le lendemain à ma femme, au sujet de la visite d'Hélène, et à la manière dont je le lui dirais. D'avance, je préparai mes phrases, j'en pesai, j'en scrutai les moindres, termes. Quc.nt à Hélène, que je devais revoir le soir au pavillon rustique, oh ! quant à Hélène, il n'y avait pas à ba'ancer et je ne balancerais pas non plus : au risque de la

blesser, au risque de lui paraître ingrat ou ridicule, je lui dirais que je regrettais ce qui s'était passé entre nous Va veille, que ç'awiit été de ma part, de notre part à tous deux, un moment d'égarcmont auquel il serait auisi imprudent que coupable de donner des suites.

Somme toute, de quoique façon qu'elle envisageât le f,iit de ma subite résipiscence, que m'importaitl Une femme, et une femme mariée surtout, si amoureuse ou si méchante qu'elle soit, est bien obligée de s'incliner, sinon de pardonner, en pareil cas! En admettant même que, irritée de «les procédés, assez cavaliers, j'en conviens, Hélène résolût de m'en punir... qu'avais-je à redouter? ( Elle cesserait de venir au château? Eh! tant mieux! Ne plus la voir prés d'Andréa était certes tout ce que je pouvais souhaiter do plus agréable désormais.

Un peu rasséréné, je m'endormis au petit jour. A sept heures je me réveillais. Ma femme devait arriver par le premier convoi à Saint-Pierre, soit à dix heures et demie, et je lui avais pro uis d'aller au-devant d'elle; je m'habillai et, tandis qu'on attelait, je me rendis au kiosque. Une de mes dernières préoccupations nocturnes. Ecoutez donc! Quand on oublie son mouchoir, on p.?ut bien oublier... sa jarretière! Mais non; rien d"accus;iteur dans le pavillon rustique; pas un ruban, pas une épingle par terre ! Je revihs au château; la grande calèche m'attendait devant le perron; j'y montai seul; cela m'occuperait de conduire. L'exercice phvsique délasse des inquiétudes morales.

11 faisait un temps superbe. Les prés, les bois, revivifiés par la rosée, s'épanouissaient au soleil; les oiseaux chantaient dans les buissons; mes chevaux filaient avec des hennissements semblables a des éclats de rire en aspirant l'air du matin.

— B.ih 1 pensais-je l'âme rafratcbie par l'aspect de cette naturo joyeuse, tout est bien qui finit bien! "Tout est fini, il le faut.* je le veux ! Hier n'existe plus, hier n'a jamais existé! Vive aujourd'hui, et vive demain!

J'entrai en gare au moins vingt minutes avant qu'on ne signalât le train. J'employai ce temps à fumer un délicieux cigare et à. jouer et rire avec les enfants d'un cabaretier voisin, à chacun desquels je donnai une pièce de vingt sous en reconnaissance de leur amusant babil. Enfin l'express parut. .\ndréa était à la portière d'une diligence. Elle me souriait... Elle me souriait!... elle ne se dout.ait donc de rien! Un mauvais génie ne lui avait donc rien révélé!

Cependant, lorsqu'elle me tendit son firent en me disant : « Bonjour, Daniel ! » mon cœur se serra, et ce fut avec un frémissement douloureux que mes lèvres obéirent à ci tendre appel.

Andréa me regarda. Mon baiser avait-il été indiscret? Avait-il dit... ce qu'il lui était défendu de dire?

Par bonheur, le docteur s'approchait.

— Oui, oui, embrassez-la votre femme, me cria-t-il, elle le mérite bien, ma foi! la laide!

— Qu'y a-t-il donc?

— Il y a, parbleu, que madame a attrapé un gros rhume hier, en voyageant, et que, malgré mes ordres, mes supplications, elle n'a pas voulu se coucher de bonne heure et boire une bonne tasse de bouillon-blanc que je lui avais préparée moi-même! Aussi, aujourd'hui, tou3se-t-elle comme une perdue. Tenez, écoutez-la.

Andréa toussait en eflet.

— Comment! dis-je, tu es malade?

Elle passa son bras sous le mien.

— Une simple indisposition.

— Mais pourquoi n'as-tu pas voulu...

— Boire la tisane du docteur?C'est sa faute! Il sait que f abomine celle qu'il m'a donnée... pourquoi me l'a-t-il donnée?

— J'abominel j'abomine! et qu'est-ce que cela a de mauvais, s'il vous plait, le bouillon-blanc?... C'est délicieux, au contraire, coupé avec du lait; délicieux!... Alors, pour soigner madame, il faut d'abord la consulter sur le choix des médicaments? Merci, c'est commode.

— Mais si cette tisane lui est réellement antipathique, doct^ar I

— Ah! vous aussi, vous vous en mêlez, Daniell... Eh bien, on lui donnera de la mauve, de la violette, à votre femme, et si son rhume dure (juinze jours au lieu d'on durer deux ou trois, vous ne vous plaindrez ni l'un ni l'autre! Iluml c'est trop violent! abominer le bouillon-blanc! Mais j'en boirais par plaisir, du matin au soir, moi, du bouillon-blanc!

Tandis que M. Grangeneuve grondait, j'avais embrassé à. son tour ma belle-mère et serré la main de Léon. On se plaça dans la voiture; Léon, à mes côtés, sur le siège.

Je touchai.

— Et quoi de nouveau à Paris? demandai-je pour entamer la conversation.

— Rien, dit Léon. On y parle toujours la même politique et on y avale toujours la même poussière.

— Et a l'hôtel, tout est-il fini? Les peintures?

— Terminées complètement, dit madame Marcajgi.

— Où êtes-vous allées hier au soir, mesdames? Au théâtre?

— A rOpéra-Coraique, oui, mon ami, dit Andréa ; une fantaisie de maman; elle désirait revoir la Dame Blinclw; mais, bien qu'en dise M. Graugeneuve, nous ne nous sommes pas couchées tard, puisque nous sommes rentrées à onze heures.

— Oui, oui, grommela le vieux médecin, ob! vous êtes rentrées à. onze heures; mais le temps de se déshabiller, de se mettre au lit...

— Et toi , mon ami , qu'as-tu fait? interrompit ma femme.

J'allongeai un coup de fouet à mes bêtes.

— Moi... et que veux-tu que j'aie fait? J'ai travaillé un pou... j'ai lu... je me suis promené...

— Il n'est venu personne au château?

Nouveau ooup de fouet.

— Non... Ahl si... madame Pouohain est venue un moment le soir.

— Tiens!...

— Son mari est parti pour la chasse, elle n'avait rien à lire,, je lui ai prêté un volume de Musset.

— Ahl

Troisième coup de fouet. Les chevaux volaient.

— Ah çà ! mais, vous avez donc l'intention de nous verser, Daniel! s'exclama Léon. Etes-vous enragé de nous mener de ce train I

— J'ai faim; je veux déjeuner. Et vous, Léon, êtesvous content?

— De quoi... de briller le caillou?

— Bétal... des affaires?

— Très-content.

— Combien nous restez-vous?

— Quatre jours.

— Pas davantage?

— Oh! pas une heure de plus! ^ Andréa toussait. Je me retournai de son côté.

— Décidément, tu souffres, ma chérie?

— Non... le grand air... le mouvement... Je n'y penserai plus tout à l'heure.

Le déjeuner était servi quand nous arrivâmes; Andréa se mit à table avec nous; mais elle ne put toucher à rien; elle avait de la fièvre.

— Çà, fit le docteur, je ne ris plus! Il faut vous coucher, et vite, chère petite; je n'ai pas envie que ce satané rhume nous joue quelque farce I

— Le docteur a laison, dit madame Marcaggi, il faut te coucher, chère enfant.

Andréa refusait de se rendre à ces sollicitations; j'y joignis les miennes; elle céda,

— Je passerai la journée près de toi, lui dis-je.

— Bien vrai?

— Bien vrai.

Nous étions seuls, Léon et moi, dans la salle à manger, Madame Marcaggi avait accompagné Andréa dans sa

chambre à coucher; M. Grangeneuve surveillait la préparation d'une des tisanes acceptées par la malade.

— Et, — tii tout d"un coup Léon, — ici, quoi de nou* veau, Daniel? Rien non plus?

— Pas la moindre chose.

— Madame Pourchaiu?

— Kli b'en ! madame Pourchain?

— Elle est toujours sage ?

— Toujours!... avec moi, du moins. D'ailleurs, nous «ontinuons de la voir si rarement...

— Vous l'avez vue hier, pourtant. Que signifie l'histoire de ce roman qu'elle est venue vous demander ?

— Mais cela signifie... oe que j'ai dit : qu'elle n'avait rien à lire, et...

— Et elle profite d'an jour où Andréa n'y est pas pour n'avoir rien à lire! C'est louche !

— Louche ! Mon bon Léon, je vous en prie, ne me tourmentez pas, dès votre arrivée, de vos facéties, plus ou moins piquantes, à propos de madame Pouchain ! .Je vous ropCte qu'Hélène ne pense pas plus à moi aujourd'hui qu'elle n'y a pensé autrefois; que sa visite n'avait pas de but séducteur... — à preuve qu'elle n'a fait qu'entrer et sortir. — Et, sur ce, je vais rejoindre Andréa. Au revoir.

Me crut-il? Ne me crBt-il pas? Toujours est-il que Léon eut le bon esprit de ne point insister sur un sujet qui ne paraissait me pliire que médiocrement.

La journée s'écoula sans accroître l'état de malaise d'Andréa ; au contraire, vers les six heures, elle déclara se trouver mieux. Elle manifesta alors le désir de reposer. J'étais assis à son chevet avec sa mère. Je lui lisais je ne sais quel feuilleton nouveau...

— Merci, mon ami, me dit-elle, en me tendant la main. Il me semble que quelques heures de sommeil me feront du bien. Va rejoindre ce pauvre Léon qui doit s'ennuyer à périr loin de toi. Tu reviendras, avec maman, dans la soirée.

— Oui, oui, fit le docteur qui entrait à ce moment, laissez la dormir, cette petite ; cela lui vaudra mieux que toutes vos lectures qui l'impressionnent et l'agitent.

Ce congé s'accordait trop avec mes propres vœux pour que je refusasse de m'y soumettre. — A huit heures, n'étais-je pas attendu par Hélène au pavillon rustique? — Au surplus, j'espérais bien ne pas perdre mon temps, làbas, en explications. Il ne s'agissait point eu cette circonstance de jouer la fameuse scène du Dépit amoureux . • « Romprons nous, ne romprons-nous pas? » C'était : « Il faut rompre ! » que j'allais dire, et tout de suite, à Hélène. Et un entretien galant entamé sur ce ton n'était guère susceptible d'une longue durée.

On avait diné. Huit heures sonnaient, madame Marcaggi lisait son journal du soir ; Léon proposa une partie de billard.

— ' C'est cela, dis-jo, commencez la partie, vous et M. Grangeneuve. Je monte chez moi écrire deux mots et je reviens.

J& montai, en effet, à mon cabinet, où je laissai, à dessein, une lampe allumée; puis, redescendant l'escalier sur la pointe du pied, après m'étre assuré, en passant devant son ai>purteinent, qu'Andréa continuait de reposer, je traversai le vestibule désert, — tous les domestiques étaient à l'office ;\ cette heure ; — et m'élançant dans le p..rc, je prisma course vers le lieu du rendez-vous.

Leteiii[is s'étiiit gAté dans l'après-midi; le ciel était noir, une lirumeépaissfe couvrait le parc.

Je ne marcliais pas, je volais ; en sept à huit minutes, — d'une Hlluie ordinaire il en eût fallu vingt, — j'eus atteint le pavillon rustique.

Hélène s'y trouvait déjà.

— Evade, j'espère ! me cria-t-elle gaiement* Plus exacte ipie vous, monsieur! Mais je vous pardonne, je suis libre, moi... — libre pour linéiques jours... — ♦o»>'i«- ^tK? vous...

— Il est vrai, aujourd'hui, comme demain, commetoujours, je ne m'appartiens pas, ma chère Hélène, et c'est parce que je ne m'appartiens p;is...

J'hésitais à conclure. Il en coûte de dire, à froid, à une femme, — qui a tout fait pour avoir, au moins, l'air de vous aimer : — ^ « Ne m'aimez plus! »

— C'est parce que vous ne vous appartenes '«s ? répéta Hélène.

— Eh bieni que je viens vous prier... vous supplier... -^ De quoi ?

^- De... — Eh ! vous me comprenez !

— Mais non, parole d'honneur, je n'y suis pas'du tout! Voyons, que se passe-t-il? Vous m'aimez si fort que vous êtes résolu à tout abandonner pour moi ? Est-ce cela? Si c'est cela, c'est bien gentil à vous, mon Daniel, de m'aimer tant... mais, réfléchissez-y... c'est bien périlleux aussi. Quittez chacun notre ménage, quel, scandale! Et puis, oit irions-nous? Nous serions contraints de nous expatrier, de nous réfugier, de nous cacher dans quelque pays lointain... où nous ne serions pas encore en siireté, peut-être; car mon mari, — ohl je le connais bien! je ne le connais que trop ! -^ mon mari ne badinerait pas, lui, en pareille circonstance I II nous poursuivrait... il nous poursuivi'ait à outrance ! Et votre femme, donc ! Vous vous imaginez que cette bonne Andréa accepterait, comme cela, tranquillement, cette fugue ? Hum ! Enfin, parlez, parlez, mon ami, et s'il n'est pas d'autre moyen de vous prouver qu'on vous adore, qu'on est folle de vous... après tout, je n'y tiens pas, moi, à demeurer, à perpétuité, madame Pouchain !... Oh ! je n'y tiens pas du tout !

Et où irions-nous, hein ? En Angleterre ? En Italie ? En Suisse ? — Est-ce que vous avez déjà commandé la chaise de poste, mon Daniel?

xn

Il y avait une telle ironie dans l'accent d'Hélène, et cette ironie me révélait si clairement qu'Hélène ne pensait pas un mot de tout ce qu'elle me disait là et qu'elle ne me le disait que pour se jouer de moi, que je restai, une seconde, comme suffoqué de surprise... — de surprise et de dégoût.

Eh quoi ! cette femme avait deviné, — car elle l'avait devinée, en vain le niait-elle, — la cause de mon embarras, de mon malaise en sa présence, et cet embarras, ce malaise, qui eussent dû susciter en elle un sentiment de dépit, sinon de douleur, n'y provoquaient que le désir de railler!

Garder des ménagements avec cette femme me parut être un soin inutile ; je n'en gardai point.

— Madame, dis-je, j'étais depuis longtemps averti qt(e je ne devais pas coiftpter star Votre coeur ; il vous appartenait de me prouver aujourd'hui qu'on ne m'avait pas abusé.

Elle se redressa; à travers l'ombre je vis un éclair jaillir de sa prunelle.

— Que signifie ce langage ?

— Il signifie, repris-je, — puisque vous refùselz d'e ma comprendre, puisqu'il faut que je m'explique; -=-■ ilsigtiifle que nous avons commis unefolie... une tante... qu'il est de notre devoir, comme de notre intérêt, à tous deux, de racheter par l'oubli... Et que, pour ma part...

— Et que, pour votre part, à cette place même où vous me couvriez, hier, de vos baisers de flamme, vous venez me dire, ce soir : « J'ni essuyé mes lèvres, essuyez les vôtres. Plus d'iimour! Ma femme et votre mari nous le dé-, fendent. Oublions, pleurons ! Au besoin môme, ^- sans* trop les salir, pourtant, pour qu'on ne s'étonne pas de ce(j acte de pénitence, — couvrons nos cheveux de cendi'es.!

«Et au plaisir de nous revoirie moins souvent possi-' ble...»

Ah ! Ah ! Mais vous êtes superbe, mon bon Daniel, dans ce role-la ! Superbe! Quel dommage que votre femme et mon mari ne soient pas, dans les alentour's, à vous éeoater, bien sûr ils voussauteraientau cou I... Ah 'Ah ! Ah!.,;

Hélène riait. Elle riait! Oh 1 Ce rire aigre, slriaent, lil-

DonT garçfma iariliniers se tenaient pr^s du rad.ivrp. (Pa?e 24.)

cisif, il me sembla que ses éclats, traversant la distance, allaient réveiller ma pauvre Andréa sur sa couche !... La réveiller en couvraiitson front de rougeur!

— Madame ! murmurai-je, madame !

Et ma main s'étendit pour se poser sur la bouche d'Hélène et y arrêter, y éteindre ce rire qui m'effrayait...

Mais Hélène me repoussa, d'un geste farouche, et, d'une voix dont les intonations s'étaient subitement transformées... — elles étaient graves, à présent, sombres, amères, menaçantes...

— Il vous dcplatt que je rie, monsieur? reprit-elle. Je ne ris plus... je nerirai plus! Aussi bien, je préfère répondre sérieusement... et vivement... à vos gracieuses et aimables paroles. Vous dites queje n'ai pas de cœur. Et pourquoi n'ai-jepasde cœur ÎParcequeje me suis donnée à vous ? Un singulier reproche de votre part, en vérité, et qui a le tort, en tout cas, d'éclater un peu vite. Que s'est-il donc passé, depuis hier au soir, qui vous ait autorisé, non-seulement à suspecter mes sentiments, mais encore à insulter à ma personne? Votre femme est revenue, et, touchédela grâce en face de la Vertu, vous vous êtes pris à détester le crime? Mais, si crime il y a, j'imagine quevous y êtes pour quelque chose. Je vous ai cédé, oui ; mais à qui cède-t-on si ce n'est à qui vous sollicite ? Ah ! je n'ai pas de cœur ! Et qu'aitendez-vous de moi, alors? Que, pour vous complaire, je considère la soirée d'hier comme un rêve? Mais vous n'y songez pas, mon cher; c'est justement parce queje n'ai pas de cœur que je refuse de m'incliner devant votre supplique ! Tenez, vous m'avez mise à l'aise avec vos façons d'agir; masque bas, j'y consens ! Je ne vous ai jamais aimé I... — je n'ai jamais aimé personne... vous me forcez à vous haïr en me jetant vos mépris au visage! Bataille, donc, et bataille cruelle, sans pitié ni merci ! Et, pour commencer, sachez que, dans la guerre que je vous déclare, j'envelopperai comme ennemis tous ceux qui vous sont chers. — Oh ! ceux-là, d'ailleurs, je n'avais pas attendu jusqu'à ce jour pour les abhorrer! — C'est M. Mignerat qui vous a dit que ^ n'avais pas de cœur? Eb bien ! M. Mignerat vous a dit

vrai : je suis de cesnatures que les bontésrepoussent au lieu de les attacher. On m'a fait trop de bien dans cette maison, je m'étais juré d'y répondre par beaucoup de mal, et, depuis deux ans, je guettais l'occasion de tenir mon serment; cette occasion se présente enfin; il m'est permis enfin, àmoi, pauvre, de nuire à des riches ; àmoi, latrietc compagne d'un soldat vieux et laid, — qu'il m'a fallu épouser pour conquérir un peu de liberté d'action, — de torturer l'heureuse femme d'un homme jeune et beau ! Et vous voudriez que je laissasse échapper toutes ces joies ! Allons donc ! Vous m'appartenez... oui, vous m'appartenez ! — Il vous convient de renoncer à moi, il ne me convient pas de renoncer à vous. — J'ai le droit d'orJonner... j'ordonne! Ce soir, vous n'êtes pas en état de m'entendre... demain, ici, à la même heure, je vous dirai ce que j'ai décidé. A demain. Adieu.

Et je n'écrasai pas cette vipère sous mon talon tandis qu'elle dégorgeait ainsi son venin, sa bave immonde!

Et je la laissai s'éloigner, en m'enfuyant de mon côté comme un insensé !

Je rentrai au château ; madame Marcaggi lisait encore son journal dans la salle à manger ; le docteur et Léon achevaient une première partie de billard.

J'avais été absentune demi-heure, pas davantage. — Et quel gouffre profond ouvert sous mes pas pendant ce court espace de temps !

— Et puis, me cria Léon, vous en avez fini avec votre correspondance, Daniel? Ce n'est pas malheureux! Un louis en trente points, à nous trois. Y êtes-vons?

Je jouai. La mort dans l'âme, j'eus la force déjouer! — Il y a des martyres inconnus.

Qu'allait faire Hélène, mon Dieu! qu'allait-elle faire?

A dix heures, je montai avec M. Grangeneuve et madame Marcaggi près d'Andréa. Elle reposait toujours. Elle enlr'ouvrit les yeux au bruit de nos pas.

LE ROMAN D'UNïS FEMME PAlE

■Ile ne vùyail pas le danger, elle. (Page 30.

— Cela va-t-h miens ?lni demandâmes-nous.

— Bien mieux. Ah ! demain, je me lèverai !...

— Bon, bon, fit le docteur, nous nous lèverons... peutêtre... demain ; mais pour cela, ce soir avant de se rendormir, ilfaut boire cette tasse de violeite.. — De violette, 70US entendez, madame ? ce n'est pas du bouillon-blanc, de la violette ?

Je présentai la tasse d'infusion à la malade. Elle but, Bie remercia en souriant, puis, laissant retomber sa tête •UT l'oreiller :

— A demain, alors, murmura-t-elle.

A demain!... — Hélène aussi venait de me dire : « Â éemainl »

Masque bas ! Avec quelle àpreté sauvage Hélène s'était révélée à moi ! Avec quelle impudence elle m'avait dé- Toilé les instincts abjects de son âme ! La haine ! elle n'avait que de la haine pour ceux qui lui avaient fait du bien. Elle l'avouait!.., et elle se glorifiait de l'avouer 1 C'était une comédie qu'elle avait jouée la veille en s'abandonnant à mes caresses! De l'amour, du plaisir, elle s'était fait un moyen pour atteindre son but. Mais quel but? que prétendait-elle faire avec ses menaces ?

Un moment j'eus l'idée de tout contera Léon et de réclamer ses conseils; la honte m'arrêta. D'ailleurs, que pouvait-il pour moi, sinon me plaindre? Et me plaindraitil? méritais-je d'être plaint?

Quelle horrible nuit ! — La précédente était semée de roses en comparaison de celle-ci. — Ainsi, j'étais l'esclave de cette femme ! Son esclave! Elle commanderait et j'obéirais... sinon elle détruirait mon bonheur, celui d'Andréa. Ah! il n'y avait pas à douter : au risque de tout briser, de tout anéantir autour d'elle, et de tomber elle-même au milieu de ces ruines, son œuvre, — elle accomplirait ses infâmes desseins !

Je m'étais couché à demi déshabillé. Vaincu par la fatigue je m'endormis. Il pouvait être cinq heures quand

des rumeurs partant du parc me réveillèrent ca sursaut- On criait, on appelait...

Je me précipitai à la fenêtre.

Mon Dieu! Etais-je en délire? en face de moi, sur la pelouse, cette femme étendue, livide, les yeux fermés, les cheveux, les vêtements ruisselants d'eau, c'était Hélène!... — Hélène, mortel... — Comment, pourquoi morte ?...

M. Grangeneuve et Léon s'étaient mis en même temps que moi à la croisée. En même temps que moi ils avaient laissé échapper une exclamation d'épouvante !

Oh !. . C'est odieux à dire, mais, à mon premier mouvement d'horreur, succéda... — eh bien! oui, succéda comme un mouvement de joie 1

Deux garçons jardiniers se tenaient près du cadavre; c'étaient leurs cris qui nous avaient éveillés. En se rendant à leur besogne, ils avaient aperçu an corps inanimé, — flottant à la surface de l'eau, dans les joncs, eu bas du pont, — et ils s'étaient aussitôt empressés de le retirer et de l'apporter du côté du château.

Nous nous étions hâtés de descendre, le docteur, Léon et moi; quelques domestiques nous rejoignirent; ils so prirent à crier à leur tour en reconnaissant, dans la morte, madame Pouchain.

— Chut! chut! braillards, dit M. Grangeneuve; madame Hélyot et sa mère apprendront assez tôt cet horrible malheur; autant que possible, tâchons de le leur cacher maintenant.

Et, penché sur le cadavre, le docteur poursuivit, eo s'adressant à moi :

— Concevez -vous cela, Daniel ? madame Pouchain noyée ... et noyée chez vous. . . dans votre parc ?

— Oh ! reprit Dominique, — un des jardiniers, — bioi sûr que c'est hier au soir, en passant le pont pour venir au château, que cette pauvre dame sera tombée dans 1a rivière ! Le parapet n'est pus haut, et il faisait dn bronil •

lard, hier au soir. Le pied lui aura glissé... La rivière est creuse pnr là...

— Evid.'mment, dis-je, il faut que les choses se soient passées ainsi.

— Oui, rejritM. Grangeneuve, la pauvre femme aval» une clef lie la petite porte du parc donnant sur la ruelle des Acacias; elle sera entrée par lA, selon son habitude, et, en traversant le pont, un étoardissement, une frajeur subite, peut-être...

— Enfin, dit Léon, n'y a-t-il plus de ressources?

— Aucune, répliqua le doctour; sinon, parlerais-je au lieu d'agir? L'asphyxie remonte au moins à liuit ou dix heures... Voj-ez la rigidité des racmlres... la couleur violacée du visage... la saillie des yeux et de la langue... ces mucositts à l'entrée des narines, cette écume aux coins ie la bouche. Oh! il n'y a rien à faire... rien à tenterl... Elle est morte, bien morte !... Pauvre femme !

Le docteur essujait une larme.

— Pau\Te fomnie I répéta Léon.

— Pauvre femme! répétai-je à mon tonr. — Oh! sans hypocrisie, je le jure! Le premier mouvement, — mauvais en cette circonstance, chez moi, je l'ai confessé, — le premier mouvement passé, je me sentaisréellement affecté par le sinistre spectacle que j'avais sous ' --"■ • " '-iv'.e par aacidont, ou, — mais non, cela n'otai njm t..>jr;.<ihlo! — ou morte par sa propre volonté, dans un .côs de rage provoqué par la scène qui avait eu lieu entre nous, je ne pouvais que déplorer le sort terrible de cette malheureuse femme... et je le déplorais.

Cepcmlant, j'avais besoin de toute mon énergie morale et physique pour tenir tête à cette difficile épreuve. Je n'étais pas coupable, non... mais, si quelqu'un m'eût vu. la veille, avec Hélène, dans le kiosque .. si quelqu'un eût entendu notre conversation... quels soupçons contre moi, maintenant! A cette pensée, — conçue tout d'un coup en face du cadavre, — qu'il eût sufll d'un hasard, d'une rencontre fortuite, pour que l'on fût en droit, à cette heure, de me demander compte de la mort d'Hélène, un tremblement involontaire agita tout mon être. Mais l'a- <• ' 'me de l'impression que me causa cette lensée me 4 ire. Je n'étais pas coupable, donc je ne devais,

je uc voulais rien redouter...

Et je ne redoutai rien.

Et c'est pourquoi, lorsque les gens de justice se présentèrent, dans la journée, aux Cormiers pour faire les perquisitions et constatations prescrites, je les reçus sans trouble; les suivant, les guidant, dans l'accomplissement de leur ministère, et répondant, en toute occasion, à toutes leurs questions, avec calme.

Ces perquisitions et constatations n'eurent d'ailleurs d'autre résultat que de corroborer l'opinion générale : aveuglée par le brouillard, madame Pouchain, en traversant le parc, la nuit, pour se rendre au château, avait fait fausse route et était tombée, du haut de la berge, — assez élevée prO'S du pont. — dans la rivière. Etourdie par sa chute, saisie par le froid de l'eau, elle s'était laissé engloutir sans résister...

Ce qui m'affecta le plus, ce qui me coûta le plus d'efforts pour contenir mes déchirements intérieurs, ce fut le désespoir de M. Colombet et de M. Pouchùn, — on avait envoyé chercher, par un exprès, ce dernier, à Amfreville, à 25 kilomètres de Louviers, oii il chassait, — en voyant qui, sa fille, qui, sa femme morte...

Hélas ! c'est qu'en présence de ceux-là, ma conscience n'était pas aussi tranquille qu'en présence de la justice ! Devant la justice, je me sentais innocent... mais devant ce père, devant ce mari !... — Misère! Et tout cela g^ce ^e je n'avais pas su lutter contre un caprice [

Vais j'oublie de parler d'Andréa peuâant oes événements.

J'ai dit qu'à première vue AT. Grangeneuve avait déclaré qu'il n'exista't aucun espoir de rappeler madame Pouchain & la vie; cependant, si convaincu qu'il fût, l'hu-

manité, autant que son devoir, commandait au docteur de ne point prononcer sans appel; il ordonna donc qu'ot transportât le cadavre dans une salle du château pour lî soumettre à quelques secours suprêmes recommandés et pareil cas. ^ '

Tandis qu'on exécutait ces ordres, je montai, mû par un sentiment d'inquiétude, à l'appartement d'Andréa.

Un nouveau coup m'était réservé, là.

Moins favorisée que sa mô»e, que le bruit, les cris du dehors n'avaient pas arrachée au sommeil, sans doute Andréa, elle, avait entendu ces cris, ce bruit; elle s'était levée... elle s'tvai; approchée de sa fenêtre, et...

Et je la trouvai inanimée, à demi nue, glacée, étendue sur le , f'Jik^ de sa chambre, au pied de son lit; de son lit que, sans doute encore terrifiée par un affreux spectacle, elle n'avait pas eu la force de regagner.

Je la pris dans mes bras et je la reportai sur sa couche; je lui parlais; je la couvrais de mes baisers, de mes larmes... pas un mouvement!

Eperdu, je courus éveiller madame Marsaggl, puis jf redescendis près de M. Grangeneuve.

Horreurl... Il était occupé en ce moment à promenet des fers chauds le long des membres d'Hi'léne! Ce corps, qui, quelques heures auparavant, frissonnait de volupté dans mes bras... frissonnait maintenant, mais comme une matière purement animale, avec de hideux crépitements, au cont. et des instruments rougis au feu!..,

M. Grangeneuve s'était retourné; il me Vitblôoae, hagard.

— Qu'est-ce? flt-il.

— Andréa... balbutiai-je.

Il tressaillit.

— Ah ! miirmura-t-il, ce que je waignius est atïivé. Elle a tout vu, n'est-ce pas?

— Oui.

— Et elle est au plus mal?

— Elle est comme morte f

— Mortel morte!... Elle a perdu connaissance, cela se conçoit. Ma cliére Andréa!... Mon Dieu! mais je ne puis pourtant pas abandonner pour elle, en cet instant, cett» malheureuse créature qui est là, dites, Daniel?

— Non... non... docteur; restez. Avec sa mère, moi, je soignerai Andréa. Restez!

Andréa ne rouvrit les yeux qu'après deux heures d» soins. M. Grangeneuve nous rejoignait alors; il avaii achevé sa lugubre et inutile tâche. La malade délirait. If docteur hocha douloureusement la tête.

— Que craignez-vous donc? lui demandai-je.

Il ne répondit pas, mais l'événement se chargea de ré pondre pour lui.

Andréa était atteinte d'une fièvre cérébrale.

J'as.îistai, avec M. Grangeneuve et Léon, ft l'enterr»ment d'Hélène.

Dirai-je ce que je souffris pendant cette triste cérémo*' nie? Dirai-je mes impressions poignantes, au cimetière,, quand la première pelletée de terre tomba sur le cercueil?

Non, encore une fois, je n'étais pas coupable de cette mort, et si quelque chose pouvc% m'erapêcher de m'enaccuser, au point de vue moral, c'était la certitude, basée sur le caractère même d'Hélène, que le chagrin n'avait été pour rien dans sa déplorable fin. Elle ne m'aimait pas,, cette femme; elle ne m'avait jamais aimé; je cite ses pro* près parules; mon abandon n'avait donc pu l'exciter à un acte de désespoir. Le hasard seul avait tout fait... Le ha-1 . sard... la Providence, plutôt, la Providence, qui se pls^K. à déjouer quelquefois, d'une manière aussi formidablft^ qu'imprévue, qu'inattendue, les projets des méchants. ^

Mais fev ii.éclifints... ce sont les bons à qui il appartiei4>; de se plaindre des méchants.

A nioi, le froi.t courbé devant cette tombe où reposaitune enneniie, que les conséquences inattendues de notre commune faute avaient trausfornxia e& une victime, il

n'était permis que de pleurer et de deràander pardon à Dieu... pour cett<3 victime... et pour moi.

La science et l'affection de M. Grangeneuve triomphèrent rajjiddment de la maladie d'Andréa; au bout de huit jours elle était hors de danger; huit jours encore, et elle entrait en pleine convalescence.

Je ne l'avais pas quittée une heure pendant tout ce temps; je couchais dans un lit dressé près du sien; on me servait mes repas dans sa chambre.

— Mon pauvre Daniel, me disait-elle souvent, je te donne bien de la peine!

Bien de la peine! oui, celle de la voir souffrir et de ne pouvoir effacer de mon esprit, fût-ce sous des flots de mon San n-, le .souvenir du malheur qui avait été la cause de sa souti'rance.

Ces quinze jours durant, d'ailleurs, elle ne fit pas une question, elle ne proféra pas un mot qui eût trait à la mortd"Hélène. Ce silence persistant me semblait étrange; mais M. Grangeneuve l'attribuait à la ma:adie; — il arrive, en effet, qu'à la suite d'une encéphalite on perde momentanément la mémoire; — et il m'avait enjoint, ainsi qu'à madame ^larcaggi et tX Léon, de le respecter. Est-il nécessaire de jire que, pour ma part, la soumission aux ordres du docteur ne pouvait me coûter? Assez tôt il me faudrait causer, avec Andréa, d'un sujet funeste; lui donner des explications, à peu près vraisemblables, sur ce sujet; lui mentir !

Comtue on va voir, Andréa n'avait rien oublié pourtant. Si elle se taisait, c'est qu'elle voulait se taire.

C'était un matin, le 14 septembre; Léon, qui se disposait à retourner à Paris, — il n'avait pas voulu le faire avant d'être complètement rassuré sur la santé de sa cousine, — Léon était avec moi près d'Audroa, la félicitant du prochain plaisir qui lui était réservé : elle commençait à se lever quelques instants dans la journée; le leudemain, — le docteur l'avait promis, — le lendemain, si le temps le permettait, elle devait se promener une heure en voiture dans le parc.

M. Grangeneuve entra.

— J'ai quelque chose à vous dire, Daniel, fît-il. Et, se tournant vers ma femme :

— Vous permettez, chère enfant? un petit secret entre votro mari et moi.

Elle inclina la tête en signe d'assentiment; mais tout à coup, et comme se ravisant :

— Cependant, dit-elle, si ce secret n'en était pas un ^oiir moi, à quoi bon vous retirer pour vous en occuper?

Nous la regardions étonnés. Andréa poursuivit :

— J'ai l'ouïe fine, docteur. M. Colombet et M. Pouthaia sont en bas; j'ai entendu, j'ai reconnu leurs voix; il"! Jéîireraient me voir, mais comme vous ne me jugez pas K,?j;ez forte encore pour supporter cette visite, à dé~ fau^^ de ma main, qu'ils seraient heureux de serrer, vous allez l*ar offrir celle de mon mari... Eh bien, vous vous a'iyûsr/z, mon vieil ami, je suis assez forte pour recevoir cfs zûessieurs, et je veux, vous entendez. Je veux les recffvoir.

ûo plus en plus surpris de ce langage ; surpris égaleraent, presque effrayés aussi du dé;ir, de la volonté manifestés par la convalescente, nous demeurions cloués, le docteur et moi, au seuil de la chambre.

— Allons, mon bon Grangeneuve, reprit Andréa, d'une vcix f'.ouce mais ferme, il faut avoir pitié des afiligés, et M. Colombet et M. Pouchain sont assez à plaindre pour qu'où ieur accorde la triste satisfaction qu'ils sollicitent. Quo craignez -vous? Si, depuis huif jours, pour ne pas vous chagriner tous, j'ai évité de vous interroge? fur ce qui s'est passé, cette conduite même ne vous est-t Jlt; pas crante de mon courage? J'ai été la meilleure amie d'Hélène... Hélène est morte; son père et son mari, me sachant échappée à la mort, moi, viennent me demander de mêler mes larmes à leurs larmes... et je leur répondrais : « Plus tard] » Non, pas plus tard, tout de suite! C'est un

devoir que me commande l'humanité; ce devoir, je le remplirai. Descendez chercher ces messieurs, Grangeneuve, je vous en prie, et au besoin, je vous le répète, je le veux.

Le docteur connaissait de longue date le caractère d'Andréa ; il la savait capable, s'il se refusait a lui obéir, de st précipiter en bas de son lit et de descendre, en personne, au-devant des visiteurs.

11 lui obéit donc sans répliquer.

Je m'étais machinalement rapproché d'Andréa.

— Le soleil me blesse les 3'eux, moa ami, me dit-ells, aie donc la bonté de tirer les rideaux de la fenêtre.

Et, tandis que j'abaissais les rideaux :

— Au fait, poursuivit-elle en sadressîntà son cousin, maintenant que nous parlons de cela, dites-moi, Léon : oui, je sais qu'Hélène est morte, puisque, malheureusement, je l'ai vue morte, mais comment s'est-elle tuée... nojée?... je l'ignore. Le sait-on?

— Elle s'est noj'ée par accident, repartit Léon; on n'a pas supposé, et il n'y avait pas à supposer d'autre cause à sa mort. Elle venait ici, le soir; il taisait du brouillard; elle se sera égarée du côté de la riviôi'e...

— Un tort qu'elle a eu de ne pas se faire accompagner. Mais son' ma. était absent; il était a la chasse, je crois? Daniel, à boire, s'il te plaît; j'ai soif. Et pais, tu relèveras mes oreillers; je suis toute mal à mon aise dans ce lit. Et, sans doute, M. Colombet et M. Pouchtiin sont venus souvent demander de mes nouvelles, pendant ma maladie, n'est-ce pas?

— Tous les jours.

— Tous les jours! Pauvres gens!... C'est bien le moins, lorsque je le ptiis enfin... Et vous nous quittez ca soir, vous, Léon?

— Oui, ma cousine.

— C'est décidé?

— Oh ! très-décidé ! Mes affaires l'exigent.

— Mon bon Léon, c'est pour moi que vous les avez négligées! Dû reste, nous ne tarderons pas à vous rejoindre à Paris, n'est-il pas vrai, Daniel? Après tous ce,s . ""9, tous ces ennuis, le séjour des Cormiers n'ariervji, - > ble. Mon Dieu ! que m'as-tu donné, Daniel? Tu n *. aono pas mis de sirop dans cette tisane... elle est amère, amère ! Laisse, va, j'en boirai plus tard; remets la tasse sur la table.

Je ne saurais décrire ce que j'éprouvais pendant cette scène, d'une allure si singulière, où Andréa, mêlant indifféremment, légèrement, un sujet à un autre, interrogeait Léon , — Léon, seul, — en mettant une sorte d'attention à m'exclure de l'entretien en m'occupant de soins particuliers...

Tout est appréhension pour une âme en faute. Si Andréa ne me demandait rien, à moi, c'était dune qu'elle avait ses motifs pour ne me rien demander ! Et quels pouvaient être ces motifs, sinon des soupçons ?

Et puis, il me semblait que la conduite d'Andréa, en cette circonstance, devait frapper Léon: qu'il devinait pourquoi Andréa prenait ainsi à tâche de me laissera l'écart, et que, confident tacite de cette pensée, il se prétait à eu serv'ir l'exécution.

Dans le désordre de mes sens, en reposant, sur la table, la tasse d'infusion, — que j'avais oublié, en effet, d'édulcorer, — je la heurtai si violemment contre lemeuble qu'elle faillit se briser.

— Eh bien ! eh bien ! s'écria, d'un ton sec, Andréa.

Je rougis jusqu'au blanc des yeux coiu:i'° un enfant qu'on gronde.

— Pardon, mon ami, reprit-elle, plus doucement. Et, me souriant :

— Tu crains, ainsi que le docteur, que la présence de ces messieurs ne m'impressionne ? C'est cela qui te trouble, qui l'inciuiète, mon bon Daniel. N'aie pas peur... et reste la, près de moi; tu vas voir que je n'ai pas trop préjugé de mes forces.

LE ROMAN D'UNE FEMME PxilJ?

IM- JoloiLîw» 3' ivl PouiLaiii -otrî»i«ot, uccompagnés in d»K'U'jr st <Jtf itsudOis r*!an*figi

Toutd'aboid, aumilieu delà d^mi -obscurilé qui régnait JaiiS la cliiirtibis, leurs veux, remplK> de la lumière du iebors, nedisiiiifTuoi-eiit pas Andréadans son lit...

Mais elle fii an iiioiiveiiient... elle iirot.vnça tour à tour jBcrs noms... ils s'avancôrent...

— Madaiiie, dit .\1. ColuDibet d'uns voix où l'on sentait ;es sanglais toinpr; aies, cl. ère n-udaice, nous avons eu ;<trt peut-être, loi sqne vous n'c"tes pas eccore compléte-

nent rétablie d'une maladie dangereuse, d'insister pour vous serrer la ii;ain; mais, cotre excuse^ la voici : nous jaitons pour quelque temps, vojez-vous, mon gendre et uoi...

— Ah t vous partez? fit Andréa.

— Oui; nous soruines trop malheureuî ici, depuis... depuis quelle n'y est plus; nous allons voyager. Les ft>y&gci, ça ne console p^s, sans doute, mais ça disuait. Âîép€ndant, nous ne pouvions nous mettre comme ça en ?Outesans vousa\cir ii> adieu... à vocs qui aimiez tant...

iii! avez toujours été si bccne p'yor... Et puis, mon genireetmoi, nous aviocs une prière à voiia adresser. ^ Une prière? ruiirroiire An:iiéa.

— Oui ; tenez, chère madii.'La. . il j'apit ài^^s (-.nllier... ie lie collier dspeile*, '':rV- "^xf xc-uj, 1h jour de votre Uoriage, à... — 'J nua *>• ..o^ije >m ne reprend pas, dit 't proverbe ; mai.* •-- u est f-as reprendre que d'accepter,

' -"Vt-oe pas ' Ft cela nous ferait un si grand plaisir, à non gendre et à moi, qu'en souvenir de... de celle qui fut votre araM... vous voulussiez bien porter... quelquefois... ce bijou 1

M. Colombet avait tiré de sa poche Téorm renfermant le collier de perles. ,

— Donnez, dit Andréa.

— Vous acceptez? dit M. Pouchain.

— J'accepte, répéta-t-elle. Et, je vous le jure, en souvenir... de celle qui n'est plus... ce n'est pas quelquefois, c'est toujours que je porterai ce bijou. Voyez.

Parlant de la sorte, Andréa attachait le collier à son cou.

M. Colombet et M. Pouchain laissèrent échapper en même temps une exclamation de reconnaissance.

— Et, maintenant, reprit Andréa, adieu à tous deux, et puisse le Dieu de pitié vous envoyer Tapaisement de vos douleurs ! C'est mon vœu le plus cher.

Elle leur tendait les mains ; chacun d'eux saisit une de ces mains offertes; mais, près d'j imprimer ses lèvres chacun d'eux recula...

Lançant soudainement un cri rauque, strangulé, surhumain, Andréa venait de se renverser en arrière; elle se tordait sur sa couche...

— Ah ! fit M. Grangeneuve, — en repoussant M. Colombet et M. Pouchain, désolés, terrifiés, — ah ! jelesavais bien qu'elle n'était pas encore capable de supporter cette épreuve ! Partez, de grâce, messieurs I Partez vite!...

Ce n'était qu'une crise nerveuse ; Andréa revint bientôt à elle.

— Eh bien, madame la vaillante, dit le docteur, quand il la vit rouvrr '.es yeux, avais-je toit, de vouloir vous éviter cette émotion?

EUe secoua la tète.

— Vous aviez raison, docteur , répondit-elle ; je ne suis qu'une misérable et frêle machine qu'un souffle abat.

Et, comme se parlant à elle-même, elle continua tout bas :

— Et, pocx^.ant, quelle touchante et admirable délicatesse chez ces deux hommes!... Ni l'un ni l'autre, du père et du mari, n'a prononcé une seule fois devant moi le nom le plus doux à son cœurl... Un tel exemple de force eût dCi me rendre forte. — Enfin I

Elle porta la main à son cou.

— Et le collier ?8'exclama-t-elle. Le collier? Où est le eollier?

Le docteur le lui avait retiré, pendant son accès, de peur qu'il ne la blessât.

11 était SUT 1-s tij'euil ; je le pris et le lui présentai.

— Merci, mou a;ni. iit-elle.

Elis le rat<acbait,

— Comment, mur-airai-je, vraiment, tu vas porter..., toujours... ce collier '

fille me regarda tix ':i,ent.

-» Tsiùoursl — cé.uita-t-elle.

troittènac partie

En vérité, «*Mt une lourde tàclie que celle dont je me suis chai'gé an comm.iu.aut d'écrire cette histoire. Je touche à son ^riUè, ^-',^-^ latt; quelques pages, quelques centaines de lif^nes en ;oi\ it j'aurai tout conté. Pourcuoi donc ma piumi s'aiT'S'r'.-o-^IJe, frémissante, entre fp.es doigt.'? Pora-quoi. suj ni.».- oapier, ces lueurs fulgurantes qui m'i.veiig'.ent .■' p-'urqjoi cette torpeur de mon esprit? C-aiie lassitude de mon âme? Ah ! c'est que ce que j'ai à d:re dans ces l'ielques pages, dans ces quelques lignes, est si terrible!... — 0 châtiment céleste! — Si j'anéantissais oe manuscrit... si je le brûlais? A quoi bon poursuivre? Qui instruirai-je, qui êclairerai-je avec ces confessions? « — Fiction, roman ! » — dira-t-on après les avoir lu3S, « Qu'est-ce que cela prouve? »

Eh bien, non, quand il ne devrait servir qu'à empêcher un malheureux, — un malheureux comme moi, — un seul ! — de succomber à l'un de ces instants d'égarement, de folie, qui transforment, du jour au lendemain, tins viî de délices en une vie d'angoisses, non, je ne brùi'irai pas ce livre !...

Et je l'achèverai tout entier.

Où en étais-je? Ah! à notre retour à Paris. Et puis, que se passa-t-il à notre retour à Paris? — Lisez.

J'ai dit que, par suite de sa conduite à mon égard pendant les quelques instants qui précédèrent la visite de M. Colombet et M. Pouchain, j'avais instinctivement compris qu'Andréa savait que je l'avais trahie.

Après ce mot, répété par elle avec une expression s.iisissante dans la voix et dans le regard, lorsque je lui demandai si elle comptait vraiment porter toujours le collier de la morte, le doute, — si j'eusse conservé un doute, — ne m'était plus permis ; Andréa savait tout.

Comment savait-elle tout? C'est ce que je ne m'occupai point de rechercher... ce que je ne recherchai point... d'autant mieux que je me sentais incapable de le découvrir...

Ce qui m'importait, c'était d'amener Andréa à s'expliquer la première sur ce sujet, afin de pouvoir me jeter à ses pieds et d'implorer, sinon mon pardon, au moinà l'espérance de mon pardon.

De quelle façon m'y prendrais-je pour l'amener l^?

Pei.dant trois mois, retenu par un sentiment qu'on concevra sans peine, — un sentiment de honte, de pudeur, une sorte de besoin de me punir moi-même, — j'avais traité ma femme comme si elle eût été ma sœur, me contentant, chaque soir et chaque matin, d'effleurer son front du baiser le plus rapide... le plus chaste.

Mais, un matin, — elle dormait encore /.iisi^ue je pénétrai dans sa chambre; — penché vers elle, l'ailmirant,

— oubliant! — elle était si belle, mon Andréa, et je l'aimais tant ! — au lieu de poser ma bouche à la place habituelle, j'osai...

Andréa se réveilla en sursaut. — Il semV)la)t que moni baiser l'eût brûlée... — Elle essaya de sounre, pourtant..,

— Mais quel sourire I...

— Ah !... c'est toi, Daniel, fit- elle.

Andréa, dis-je, en suppliant, tu ne m'aimes donc

plu? ?

— Pourquoi ne t'aimerais-je plus?

Pourquoi? je te le demande, Andréa?

— Daniel?

— Il y a un secret entre nous.

— Tu crois?

— J'en suis sûr. Et ce secret...

Elle m'interrompit brusquement et, me désignant, du doigt, le collier de perles qu'elle ne quittait jamais, même pour dormir :

— Je rêvais d'Hélène quand tu m'as éveillée, dit-elle. Rêves-tu aussi quelquefois d'Hélène, toi, Daniel?

Ainsi, c'était fini : plus de bonheur pour moi ! — Pour elle aussi, peut-être! — Andréa se létait juré, et ses sinistres paroles témoignaient de l'énergie de son serment. Entre elle et moi, désormais, une barrière insurmontable. La mort nous défendait l'amour. — La mort nous défendait la vie !

Comme le docteur, je connaissais l'inflexibilité de caractère d'Andréa. Ne m'avait-elle pas averti, d'ailleurs, en devenant ma femme? Pour t'Hij t:ri et toujours, ou /«»(««.' Je l'avais trompée ; elle me bannissait, sinon de son cœur, au moins de ses bras ; c'était justice.

Mais tout ce qui est juste est-il immuable ? et parce qu'Andréa avait tous droits de me repousser, ne m'étaitil pas permis, à moi, de tout mettre en œuvre pour la faire revenir sur sa résolution?

Pour cette première fois, néanmoins, je n'eus pas le courage d'insister. Le coup m'avait frappé trop rudement. J'attendis même quelque temps avant de risquer >uie nouvelle épreuve. — Le temps, s'il n'eflface pas, idoccit.

C était par une soirée d'hiver; — une soirée glaciale; - - non? revenions du théâtre; notre coupé roulait, comme b;.i rij tapis, sur la neige...

Enveloppée dans ses fourrures, Andréa se tenait, immobile et muette, au fond de la voiture.

— As-tu froid? lui dis-je.

— Un peu, répondit-elle.

— Pourquoi ne te rapproches-tu pas de moi ? J'entourai doucement son corps d'un de mes bras;

doucement aussi, plus doucement encore, je l'attirai à moi. Elle ne me résista pas ; au contraire : sa tète s'appuya iur ma poitrine; ma main, posée sur son cœur, put le sentir battre...

— Andréa! murmurai-je.

— Mon ami?

— N'as-tu rien à me dire ?. . . Ne me diras-tu jamais rien ? Un soupir.

— Que veux-tu que je te dise?

— Tout... tout, entends-tu bien?... plutôt que ce silence qui me tue... qui nous tue tous les deux.

Elle frissonna.

— Décidément, repris-je, tu as très-froid.

— Non, dit-elle, ce n'est pas le froid qui me fait mal.

— Qu'est-ce donc?,.. Ta colère... ta haine contre moi?

— Ma haine !

Un second soupir s'exhala de sa poitrine.

— Tu ne me hais pas, Andréa? Oh ! alors, si tu ne me hais pas... — Ecoute... dans notre intérêt à tous deux, c'est vrai, mieux vaudrait peut-être ne jamais évoquer le passé; mais... quant à l'avenir... l'avenir, ma chère aimée, pourquoi le ferions-nous éternellement morne et Sombre? N'es-tu pas bien ainsi près de moi? Oh ! et moi, si tu savais, — et tu le Jais! — quel bonheur j'éprouve en ce moment!... Andréa, mon Andréa, s'il le faut, tu ne m'accorderas que peu à peu, — bribe à bribe, pour ainsi parler, — mon pardon; mais tu me l'accorderas, prometsle moi! Fut-ce dans six mois... dans un an... tu me rendras ton amour tout entier. — Maintenant...

Mes lèvres s'approchaient des siennes.

— Non ! non ! s'écria-t-elle , en me repoussant ; pu celai pas cela!... Jamais, jamais cela ! ..

Nous étions rentrés à l'hôtel; j'accompagnai Andréa dans son appartement, et, tandis qu'une femme de chambre la déshabillait, je m'installai dans un fauteuil, devant la el' 'minée.

LjKemme de chambre s'était éloignée...

— Il est tard, mon ami, me dit Andréa; n'allez-voui pas vous reposer?

— Je vous gène?

— Non; seulement...

— Couche-toi, je me retirerai ensuite.

Elle secoua la tête.

— Je ne me coucherai pas tant que vous serez là. Je me levai.

— Du moment que vous avez une telle frayeur de moi...

En cet instant, un chien perdu se mit à hurler sous lea fenêtres de l'hOtel. — Andréa tressaillit.

— Encore ce ehien ! murmura-t-elle.

— Comment, encore?

— Oui; voilà plusieurs nuits...

— Qu'il vous empêche de dormir? Voulez-vous que j'ordonne qu'on le chasse?

— A quoi bon le chass-îr? Il reviendrait. Il faut qu'il revienne.

— // favt ? Pourquoi faut il ?

Andréa garda le silence. — Je repris :

— Ainsi... vous ne voulez pas que je reste un peu?

— Non... non; bonsoir, Daniel; à demain... à demain.

J'étais, depuis une demi-heure à peu prés, chez moi, assis, la tète enfouie dans mes mains, plongé dans mes réflexions; au dehors le vent faisait rage ; le chien continuait de hurler d'une façon lamentable.

Tout à coup on firappa à la porte. Ce ne pouvait être qu'Andréa ! Je courus ouvrir.

C'était bien elle.

Elle était très-pâle ; et pâle, non de sa pâleur habituelle, mais d'une pâleur livide, effrayante.

— Qu'y a-t-il donc? m'écriai-je.

— Il y a, répondit-elle, que... j'ai réfléchi. Vous désirez causer... eh bien! causons. Après tout... maintenant ou plus tard... nous serons bien forcés toujours d'en venir là 1

Elle était tombée dans un fauteuil. Je m'agenouillai à ses pieds.

— Non pas ainsi, reprit-elle ; asseyez-vous, mon ami. Ah! d'abord, mettez du bois au feu, je vous prie; je ne sais pas ce que j'ai ce soir, je ne puis parvenir à me réchaulTer. — Ah! et vous allumerez quelques bougies de plus... il fait si sombre ici... c'est triste !

J'avais obéi à toutes ses injonctions.

— Voyons, par quoi commençons-nous? fit-elle. Tu disais qu'il serait prudent, sage à nous d'oublier... — Ah! ah ! ouljlier ! Est-ce qu'on oublie !... D'aillours, si nous ne parlons pas du passe... de quoi parlerons-nous donc? — Oh! ce chien qui ne cesse pas ses plaintes !... Il hurle à la mort, comme disent les bonr<?,? gens. — Les bonnes gens disent juste, peut-être. — Daniel, te rappelles-tu quand on a rapporté Hélène morte... sur la pelouse, en face du château? Quel horrible spectacle!... — Nousne, retournerons jamais aux Cormiers, n'est-ce pas, DanieUj Jamais ! — Mes chers Cormiers ?ù j'ai passé de si beauj jours, pourtant! — Nous voyagerons... nous irons loin, bien loin... Après cela, si cela te déplaît de m'emmener, je resterai ici. Oui, mais ici... c'est trop près... je /a verrais encore ! Je /'ai bien vue tout à l'heure au pied de mon lit!... Où vas-tu, Daniel?... ne me quitte pas! Oh! ne rae quitte pas I J'ai peur, seule. Je n'osais pas te l'avouer.

mais voilà bien des nuits que jene dors plus ! Oh ! je dormais si bien autrefois, dans tes bras, mon cœur contre ton oœuf 1 Mon Daaiell mon pauvre Daniel 1...

Ea proie à une exaltation terrible, Andréa se pressait convulsivement contre moi; sa respii-ation était oppressée: un tremblement nerveux secouait, par saccades, ses membres...

— Il faut te mettre au lit, dis-je.

— Au lit? mais puisque j'ai peur dans ma chambre...

— Eh bien... ici... dans mon lit à moi; et... sur mon honneur, — sur mon honneur, tu entends ! — moi, je resterai dans ce fauteuil.

Je lui baisais les mains.

— Kon.. pas môme mes mains... mes mains non plus ! fit-elle avec une sorte d'épouvante.

Elle reprit, après un silence, en me regardant en face :

— Alors... tu ne veux pas que nous paçlious... de rien?

Je courbai la tête.

— Notre douleur n'est-elle pas assez immense? pourquoi l'accroître encore par de cruels souvenirs?

— Mais si j'avais à te confier... des choses que tu ne sais pas... que personne que moi ne sait... et qui pèsent eomiue une masse de plomb sur ma conscience?

Je tressaillis.

— Ah ! ah ! poursnivit-elle avec un ricanement amer, ah! tu vois, voilà que tu as peur i ton tour! — Qu'as-tu pensé, sois sincère? que penses-tu que j'aie à t'avouer?

— Mais...

'— Mais, toi qui me conjurais de te pardonner une Êiute... — oh! une grande faute, il est vrai... la cause de tout le mal !... — me pardonnerais-tu... un crime?

— Un crime !...

— Un crime. Il n'y a pas d'autre expression pour qualifier ce que j'ai fait.

— Tu es folle, Andréa.

■—■ Non, je ne suis pas folle... je le deviendrai peut-être ai je continue à souffrir comme je souffre... mais, maintenant, j'ai toute ma raison : oui, j'ai commis un crime... un crime affreux, épouvantable I

— Andréa !...

•^ Tu ne devines pas ce que ce peut être ?

— Non... et je ne veux pas le deviner!

^»- Ah ! ah !... ce qui signifie que tu as deviné tout! •» Andréa, au nom du ciel I . . . tais-toi !. . .

— Ah ! si je te fais horreur déjà avant d'avoir parlé, Joe sera-ce donc après?

— Après, comme maintenant, comme toujours, je ne croirai jamais que tu aies commis une action criminelle I

— Mon Daniel, que tu es bon! comme tu m'aimes! Mais moi ^ussiie t'aime plus que je ne t'ai jamais aimé, ot c'est ce qui m^ rend plus malheureuse ! — Enfin, tu as deviné, n'est-ce pas?

— Non.

— Tu mens I je n'ai plus rien à te révéler, Hélène... e'est moi...

— Andréa !

— C'est moi qui l'ai...

— Andréa 11

Dans la précipitation de mon mouvement pour arrêter, pour comprimer, de ma main ouverte, la paiole fatale près de sortir de la bouche d'Andréa, mon coude avait heurté le candélabre posé sur la cheminée, et qui nous éclairaitil tomba sur le tapis... les bougies s'éteignirent.

J'allais le ramasser...

— Laisse, dit Andréa d'une voix sourde. C'est Dieu qui DAtta vient en aide. Nous aurons moins à rougir l'un de Tautre en ne nous voyant pas pendant cet entretien.

Bt, d'an ton plus doux :

— Ecoute-moi, je t'en conjure, Daniel, reprit elle. Ecoute-moi pourjujrer si tu peux. ..si tu veux m absoudre 1

— J'écoute, murmurai-jo.

— Merci. D'ailleurs, j'abrégerai, rassure-toi.

Tu m'avais trompée ! — Oli !... Et pourquoi m'avaistu trompée? — Enfin, dès la preiuièi* minute de mon retour de Paris, je «avais tout ce qui s'était passé entre toi et Hélène ! Je l'avais lu dans ton regard... eiitetiilu dans ta voi.x... senti dans ton baiser! Tu ne m'apparti-nais plus! Tu n'étais plus mon bien! Mon Daniel! mon amant, mon bonheur, ma vie!

Ai-je besoin de te dire que, dès cet instant aussi, je n'.us plus qu'une pensée : celle de me vent;er!

Mon indisposition devait me servir, et elle me servit, en effet, à te laisser, en apiarence, toute liberté. — Ne fallait-il pas que tu fusses libre pour revoir, — ainsi que tr. le lui avais promis, j'en étais certaine, — pour revoir Hélène dans la soirée!

Tandis que tu me croyais couchée, endormie, je te guettais, du haut de l'escalier, à ta sortie do la salle à manger.

Tu montas à ton cabinet; — je me réfugiai chez moi ;

— tu redescendis après avoir écouté à ma porte ; — je fus aussitôt ([ue toi dans le parc.

Tu marchais vite, mais j'avais des ailes pour te suivre; en même temps que toi, encore, j'atteignis le pavillon.

Blottie, à quelques pus, dans une eliarmille, j'écoutai...

Ah ! Dieu m'est tt-moin que ma vengeance, si éclatante que je la voulusse, je ne l'avais pas, ju^^que-là, rêvée rouge de sang! Le mépris, le mépris seul, telle e^^t l'arma que je comptais emploj'er contre vous. Infâmes tous deux, je voulais vous cracher, à tous deux à la fois, au vi^-age. Lâches et vils tous deux, je voulais vous fouler à la l'ois tous les deux sous mes pieds !

Mais, après t'avoir entendu parler, lorsque j'entendis la réponse d'Hélène... Oh! je ne sais ce qui se passa en moi ! Si ! je le sais... je mêle rappelle : il me sembla que mon cœur se brisait de honte, de désespoir, de rage ! — Oh I si la foudre, obéissant à mon désir, eût pu tout à coup gronder,éclat-er et anéantir cette femme qui avouait, qui osait avouer qu'elle me baissait surtout parce que j'avais été toujours bonne et dévouée pour elle ! Cette femme qui ne t'aimait pas, — qui ne t'avait jamais aimé,

— et qui t'avait volé à moi, — à moi qui t'aimais tant! — pour la seule joie de faire le mal! Dans l'unique but de détruire mon bonheur... le tien !...

Elle s'éloignait lentement!... Elle s'en allait eurdir en repos la trame hideuse dans laquelle elle avait rêvé de nous étouffer...

Toi, jeté vis t'enfuir, de ton côté, éperdu...

Je la laissai traverser le pont, puis, bondissant hors de ma cachette, je gagnai, par un sentier transversal, le chemin qu'elle suivait, de manière à lui barrer le passage.

J'avais à dessein revêtu une robe noire; un voile noir couvrait mon v:'sage. Me prit-elle pour un spectre... pour un fantôaie, et eut-elle peur? — Eut-elle peur, bien plutôt, parce qu'elle me reconnut? — Toujours est-il qu'à mon apparition, elle poussa un cri étouffé et recula. Je ne disais rien, moi, mais ma main s'était levée menaçante. EUIe recula encore ! — «Mon Dieu! mon Dieu I » murmura-t-elle. — Je continuais de me taire, et de la suivre dans sa marche rétrograde.

Ah! Daniel, suis-je coupable, dis î N'étais-je pas foUe alors... n'étais-je pas folle? — Au lieu de retourner du côté du pont, Hélène, en s' effaçant devant moi, s'approchait de la berge, très-élevée en cet endroit. Elle ne Vu3'ai( pas le danger, elle, aveuglée qu'elle était par le brouillard, par la terreur... mais je le voyais, moi... je voyais où elle allait, à travers la brume, et je la forçais toujours, toujoturs de reculer!...

— Assez ! assez I m'âcri&i-je 61 eaKjnxA BU» fro6l

inondé d'une sueur glacée.

Andréa obéit; elle s'arrêta.

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L'âire mourant ne jetait plus autour de nous que quelques lueurs vacillantes... — Dans la rue, le chien avait repi is ses hurlements, un instant suspendus.

Andréa s'approcha de moi. Involontairement je reculai, — moi aussi, — au contact de sa main sur mon épaule.

— Ainsi... tu ne m'aimes plus? dit-elle.

— Je t'aime toujours.... mais...

— Mais tu es do mon avis, à cette heure, n'est-ce pas, qu'il n'est plus de bonheur possible pour nous ?

Je ne répondis pas.

— C'est bien, reprit-elle. Adieu.

Cet : adieu I avait quelque chose de si solennel que je tressaillis.

— Où vas-tu? m'écriai-je en me plaçant devant elle.

— Que t'importe I

— Où vas-tu?

— Eh bien... mais je vais... je vais me mettre au lit!... n est tard... je suis fatiguée.

— Tu mens, Andréa : tu ne vas pas dormir, tu vas mourir!

— Et puis après... quand je mourrais! Ne vaut-il pas mieux mille fois être morte qu'en horreur toute sa vie à ce qu'on aime!

— Andréa ! Ma pauvre Andréa !

Je l'avais saisie dans mes bras ; je la pressais contre mon sein.

— Ah ! ah ! Ta pauvre Andréa 1 s'écria-t-elle avec un éclat de rire déchirant; ta pauvre Andréa !... Oh ! c'est facile de vous plaindre en paroles ! Mais, à présent que je t'ai tout dit... tout révélé... si je te demandais l'aumôue d'un baiser, d'un seul baiser, tu me refuserais... et tu aurais raison! Est-ce qu'on donne des baisers à une femme qui a tué... qui a assassiné !... Eh bien, voilà pourquoi je veux mourir, Daniel! Je veux mourir... parce que, sans ton amour, je ne saurais vivre ! Je veux mourir parce que je sou£f''e trop du châtiment auquel je me suis condamnc-e... auquel tu me condamnes toi-même ! Laisse-moi donc l'éloigner, va! Adieu encore une fois... adieu pour toujours !

Elle frissonna ;\ son tour; mais de joie, de bonheur, elle! J'avais collé ma bouche sur la sienne; je lui donnais non pas l'obole de la pitié, mais lesmiilions de l'amour !...

0 funestes efTets d'une puissance mystérieuse et ven geresse! Mais était-ce donc un crime, mon Uieu, que ce mutuel pardon que nous nous accordions, dans un moment de délire, Andréa et moi 1...

— Je t'aime! murmurais-je.

— Je t'aime! murmurait-elle.

Soudain, se raidissant contre mon étreinte et transformant sa plainte voluptueuse en une plainte de douleur :

— Ah! fit Andréa... le collier !... le collier!... Il m'étrangle! Il m'étrangle ! Daniel, ôte-moile collier... vite... vite!... Hélène 1... C'estHélène qui... — Ahl...

J'avais arraché, en le brisant, le collier du cou d'Andréa; les porles roulèrent, égrenées, sur le tapis...

Je les é. rasais sous mes pieds en portant Andréa, sans mouvements, sur un canapé...

Je les écrasais on courant ramasser les bougies pour les rallumer...

Enfin j'avais de la lumière...

J'avais un flacon de sels...

— Andréa.... mon Andrée... dis-je.

Elle ne me répondit pas; elle ne pouvait plus me répondre Elle était morte.

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