Le roman de l'énergie nationale. [1] Les déracinés
Le professeur, M. Paul Bouteiller, était nouveau, et son aspect, le son de sa voix, ses paroles dépassaient ce que chacun de ces enfants avait imaginé jamais de plus noble et de plus impérieux. Un bouillonnement étrange agitait leurs cerveaux, et une rumeur presque insurrectionnelle emplissait leur préau leur quartier, leur réfectoire et même leur dortoir : car, pour les mépriser, ils comparaient à ce grand homme ses collègues et l’administration, Ce bâtiment d'ordinaire si morne semblait une écurie où l’on a distribué de l’avoine.
A des jeunes gens qui jusqu'alors remâchaient des rudiments quelconques, on venait de donner le plus vigoureux des stimulants : des idées de leur époque ! Non pas des idées qui aient été belles, neuves et éloquentes dans les collèges avant la Révolution, mais ces mêmes idées qui circulent dans notre so-
ciété, dans nos coteries, dans la rue, et qui font des héros, des fous, des criminels, parmi nos contemporains. Et peut-être à l’usage perdront-elles leur puissance sur des âmes diverties par les années, mais en octobre 1870, voici seulement que naissent ces lents enfants de province : jusqu'alors, ils n’ont connu ni la vie ni la mort, mais un état où la rêverie sur le moi n’existe pas encore et qui est une mort animée, comme aux bras de la nourrice.
Pour bien comprendre ce qui se passa dans cette année scolaire 1879-1880, où sortirent de la vie végétative et se formèrent dans une crise quelques-unes des énergies de notre temps, il faut se représenter le lycée, réunion d’enfants favorable, comme tout groupement, aux épidémies morales, et soumise, en outre, à une action très définie qui marque jusqu’au cimetière la grande majorité des bacheliers.
Le lycéen reçoit de la collectivité où 1l figure un ensemble de défauts et de qualités, une conception particulière de l’homme idéal. Cet enfant qui plie sa vie selon la discipline et d’après les roulements du tambour, ne connaissant jamais une minute de solitude ni d'affection sans méfiance, ne songe même pas
à tenir comme un élément, dans aucune des raisons
qui le déterminent à agir, son contentement intime. Il se préoccupe uniquement de donner aux autres
une opinion avantageuse de lui. C’est bon à un jeune
garçon élevé à la campagne de sentir vers dix-sept ans la beauté de la nature et les délicatesses du sens moral ! Toujours pressés les uns contre les autres, inquiets sans trêve de sembler ridicules, les lycéens développent monstrueusement, à ce régime et sous le système pédagogique des places, une seule chose, leur vanité. Ils se préparent une capacité d’être
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humiliés et envieux qu’on ne rencontre dans aucun pays, en même temps qu'ils deviennent capables de tout supporter pour unè distinction.
La qualité qui fait compensation, c’est le sens de la camaraderie. On dit « chic type », dans leur argot, celui qui possède une supériorité, — qu'il versifie ou qu’il ait réussi au Concours général, — et qui, de plus, est bon camarade. Mais être bon camarade, c'est tout d’abord se refuser à la discipline. Il est difficile de ne point la haïr. Ceux mêmes qui l’appliquent en rougissent. Le prov'seur, le censeur, fort impérieux et glorieux devant les petites classes, éprouvent du malaise en face des philosophes et des candidats aux Écoles du Gouvernement. Les pions, qui aux jours de sortie les croisent à la brasserie et dans l'escalier des filles, et qui pressentent déjà les distances de l’avenir, tendent à être, plutôt que des supérieurs, des camarades mécontents du rôle où leur fâcheuse destinée les contraint.
Sur toute la France, ces vastes lycées aux dehors de caserne et de couvent abritent une collectivité
révoltée contre ses lois, une solidarité de serfs qui
fusent ét luttent, plutôt que d'hommes libres qui s'organisent conformément à une règle. Le sentiment de l’honneur n’y apparaît que pour se confondre avec le mépris de la discipline. — En outre, ces jeunes gens sont enfoncés dans une extraordinaire ignorance des réalités.
Quelle conception auraïient-ils de l'humanité ? Ils perdent de vue leurs concitoyens et tout leur cousinage ; ils se déshabituent de trouver chez leurs père et mère cette infaillibilité ou même ce secours qui maintiendraient la puissance et l’agrément du lien filial. Les femmes ne sont pas à leurs yeux des êtres d’une vie complète, mais seulement un sexe. En leur
présence, ils sont incapables de penser à rien autre qu’à des séductions où excellaient les jeunes Francais du siècle dernier et dont leur réclusion, qui les fait timides et gauches, les rend fort indignes. L'imagination ainsi gâtée de curiosités précoces, ils rougissent de leurs sœurs, cousines et parentes qui les visitent au parloir. Pendant les promenades à rangs serrés et si fastidieuses des jeudis et des dimanches, la distraction des lycéens est de « coter » les femmes qu’ils croisent. Ils se montrent plutôt sévères. Avec ce premier entraînement, ils se croiront engagés d’honneur à avoir toutes celles qu'ils rencontreront, alors même qu’elles leur déplairaient. Et voilà qui les prépare aussi mal pour la passion que pour la bonne camaraderie des jeunes Anglais et Anglaises, joueurs de lawn-tennis. Mais leur diminution principale, c’est de ne point fréquenter des vieillards. L’affection d’un homme âgé pour un enfant, si touchante et que la nature même inspire, comporte les plus grands bénéfices. Vers les douze ans, nous comprenons là notre infériorité et ce que vaut l'expérience ; nous tâchons de nous faire estimer, et nous accueillons, ce dont manque le collégien, un certain pressentiment, de qualité morale et poétique, que nous-mêmes nous vieillirons. fsolés de leurs groupes de naissance et dressés seulement à concourir entre eux, des adolescents prennent de la vie, de ses conditions et de son but la plus pitoyable intelligence. On disait couramment au lycée de Nancy qu’un homme qui serait fort comme le professeur de gymnastique, polyglotte comme les maîtres d'allemand et d'anglais, latiniste comme un agrégé, dominerait le monde. — On ne se doutait pas d’une certaine fermeté morale, le caractère, qui impose même au talent, ni de toutes
ces circonstances qui réduisent les plus beaux dons. — On était persuadé qu'aux pieds d’un si brillant prodige afflueraient tous les trésors, Les élèves de PUniversité, servis par des valets malpropres, mais ponctuels, ignorent ce qu'est un gagne-pain et, sitôt bacheliers, s’étonneront qu’il faille cirer ses bottes s0l-même.
Tel est, brièvement décrit, l'esprit de l’internat, auquel les externes eux-mêmes résistent mal, car chacun d’eux se formant sous des influences familiales très diverses, ils né peuvent opposer une force d'ensemble aux notions habituelles et indiscutées qui composent, dès le seuil, l'atmosphère des grands, des moyens et des petiés.
M. Paul Bouteiller, lors de la première classe, prit place dans la chaire et examina un livre jusqu’à ce qu'il jugeât écoulé le délai suffisant pour l’installation de chacun ; alors, il leva les paupières. Un silence parfait s'établit. Dès le premier inStant, il n’y eut point de doute que ce jeune maître était de ceux qui dominent une situation.
Il avait ce teint d’un seul ton, cette face décolorée fréquente chez les personnes qui vivent renfermées. Souvent, ses yeux étaient fatigués et légèrement rougis par un travail tard prolongé. La méditation et les soins intellectuels mettent de la gravité sur la physionomie. Son regard n'était jamais distrait ni vague, mais le plus souvent baissé ; sinon, il regardaït en face, et de telle façon qu’il n’eut jamais besoin de punir. Il avait du prestige et sut faire appel au sentiment de l'honneur, Il paria. Il leur dit sa haute notion de sa responsabilité, étant venu pour | faire des hommes ét des citoyens. Mais eux aussi, ils avaient des devoirs, de patriotisme et de solidarité.
Quelques-uns prenaient des notes, il les pria de n’en rien faire :
— Ce ne sont pas les matières du cours ; on ne vous interrogera pas là-dessus à l’examen, mais plus qu’un diplôme, ceci est nécessaire : que vous réfléchissiez sur les liens qui nous unissent, afin que vous ayez une conscience plus nette de votre dignité.…
A ce mot, un élève, Alfred Renaudin, se mit à rire : il ne lui était jamais venu à l'esprit que lui, lycéen, pût avoir une dignité.
Le professeur immédiatement se tut. Si superbe de raison inflexible apparut sa physionomie que la classe n’osât même point se tourner vers le coupable. Après un long silence :
— Messieurs, dit-il, je n’appliquerai jamais de punitions ; je les juge indignes du maître et des élèves ; mais ceux qui troublent l’ordre auquel nous avons tous droit quitteront la salle. Que l’inconvenant sorte !
Renaudin eut contre lui, disgrâce jusque-là inouïe, le sentiment de ses camarades.
Dorénavant, Racadot et Mouchefrin, qui étaient voisins et se plaisaient, ne polissonnèrent plus que durant les classes d’histoire et de géographie, de sciences et de langues vivantes.
À la fin de cette première semaine, ce fut un autre événement non moins significatif. Le proviseur, accompagné du censeur, se présentait chaque samedi pour lire les notes. De taille moyenne, bien pris dans sa redingote boutonnée, la physionomie impassible et si noble, M. Paul Bouteiller se tint un peu à l'écart. On observa qu’il affectait de ne pas regarder ces dignitaires administratifs. Il les dédaignait. Par là, il enthousiasma ces enfants révoltés.
Il leur parut un frère aîné et tout-puissant. Cette attitude l’égalait au professeur de mathématiques spéciales qui, un jour, d’un coup de pied, avait violemment fermé la porte laissée ouverte par le censeur. L'opinion salua leur indépendance. Les jeunes gens dirent en récréation :
— Un proviseur ! eh bien quoi ? c’est un policier !
Après cela, M. Bouteiller peut bien leur enseigner tout ce qu'il voudra sur le respect des lois, sur la discipline sociale. Il a méprisé, au nom de sa supériorité individuelle, un supérieur hiérarchique.
Cependant proviseur et censeur se consultaient : - — Ses allures confirment mes renseignements. Il a des protections.
— Qui donc ?
— Peut-être Gambetta ! dit le proviseur à voix basse.
Devant ces pauvres enfants, vulgaires, cyniques, habitués à craindre des maîtres que les plus développés s’élevaient seulement jusqu'à mépriser,” M. Bouteiller tint l'emploi d’un jeune dieu de l’Intelligence. De leurs ardeurs inutilisées, il reçut un prodigieux éclat. Certes, Maurice Rœmerspacher, Henri Gallant de Saint-Phlin, François Sturel, Georges Suret-Lefort, Alfred Renaudin, Honoré Racadot, Antoine Mouchefrin, tout ce petit troupeau, en marche pour la vie et encore indiscernable, paraîtrait arriéré à des « philosophes » de Paris. Bien qu’en eux une force d'hommes soit prête à éclater, ils demeurent, par le geste et le vocabulaire, des enfants. La formation n’est pas hâtive en province, mais peut-être ces jeunes gens, qui profitent d’une longue hérédité campagnarde et dont nul bruit de la vie ne détourne l'enthousiasme, ont-ils une naïveté plus avide, plus réceptive, que les merveilleux ado-
lescents parisiens, un peu débiles et déjà de curiosité disperséé par leurs plaisirs du dimanche.
: Jeunes sauvages, serrés sur leurs bancs, ils l’écoutent, l’observent, un peu méfiants, le guettent et s’apprivoisent par l’admiration. Ils allèrent jusqu’à s'émerveiller qu’il fût d’une propreté parfaite. En eux apparaissaient les éléments de poésie de la puberté, certaines délicatesses qui se perdaïent en minuties pour n’avoir pas encore trouvé leur direction. Ce jeune homme au teint mat, qui avait quelque chose d’un peu théâtral, ou tout au moins de volontaire dans sa gravité constante et dans son port de tête, fut confusément l’initiateur de ces gauches adolescents. La jeunesse est singe : on cessa de se parfumer au lycée de Nancy, parce que Paul Bouteiller, qui n'avait pas le goût petit, séduisait naturellement.
Ils l’associaient à toutes les notions qu'ils s'étaient amassées du sublime moderne. Dans un âge où les lycéens du premier Empire entendaient le canon de Marengo et parfois le coupé de l'Homme traversant en hâte leur ville, ces enfants, grandis depuis la guerre, n’avaient d'autre idée générale de qualité émouvante que la France vaincue et la lutte de la République contre les partis dynastiques. D’instinct, ils symbolisaient et glorifiaient la persistance de la patrie dans le nom national et républicain de Victor Hugo. Les vieux professeurs des petites classes lui déniaient tout talent ; en rhétorique, on admettait certaines de ses beautés modérées. De ces injustices, les lycéens, en 1870, frémissaient. Quinze jours environ après la rentrée, M. Bouteiller leur apporta la seconde série de la Légende des siècles : il lut l’'Hymne à la Terre, où l’on jette un magnif-
que regard sur le fleuve épandu, sur le Gange que fut au terme de sa course le vieux maître, et, le | commentant avec sa belle voix grave, pure d’accent
provincial et dont l'autorité leur semblait religieuse, il ouvrit à ces êtres encore intacts les grands secrets de là mélancolie poétique.
Quelle matière sublime qu’un troupeau de jeunes mâles reclus, confiants et avides ! Par ses actes, même indifférents, M. Bouteiller les modelait. Sa renommée s'étant répandue, des parents voulurent le connaître. I1 découragea ces avances par sa froideut : il voulait qu’on respectât son temps. Aussi fut-on surpris qu’un jour, après la classe, il dît à un externe : «Monsieur votre père ira-t-il au cercle, ce soir ? » Cet élève était fils d’un juif, consetiler municipal de la ville. Cependant, la grand’mère d'Henri Gallant de Saint-Phlin ayant manifesté le désir de l’entretenir, il la pria de passer chez lui et la reçut debout, en manches de chemise, dans une chambre défaite, Cette fois, c'était plus que le désir de s’isoler, et nettement une grossièreté voulue.
Gallant de Saint-Phlin, qui était un enfant admirable de négligence sur soi-même, de vivacité d’esprit et d’absence totale de malice, souffrit de cet échec : sa grand’imère se refusa désormais à partager son enthousiasme pour son professeur, et ses camarades l’humilièrent sur cet incident qu'il était incapable de taire. Il souffrait d’un léger désordre nerveux, qui montait passagèrement au degré de la passion les mouvements successifs de son âme tendre, noble et incertaine. Agité d’un besoin d’'épanchements affectueux, il cherchait la popularité, la chaude sympathie de tous. Or, il était difiérent. Jusqu'à sa rhétorique, il avait travaillé avec un précepteur chez sa grand’mère ; et cette vie de famille,
dans une belle propriété à la campagne, lui avait composé une nature telle qu’au lycée, après dix-huit mois d'initiation, il demeurait un nouveau. Il paraissait sans attache avec les réalités : c’est qu’elles n'étaient pas pour lui dans les usages et dans les règles du lycée, mais dans l’amour de sa famille et dans les longues promenades forestières de l’Argonne. Incapable d'observer les distances convenues entre professeur et élèves, il faisait la joie de la classe par ses discours et objections sur les matières du cours. Quand M. Bouteiller, ayant lu l’Hymne à la Terre, dit : « Je suis content de vous avoir révélé une des pièces les plus profondes du poète philosophe », Gallant de Saint-Phlin lui répondit vivement :
— Je la connaissais ; je l’ai entendue de nouveau avec plaisir, mais c’est une vision astronomique et préhistorique : à la campagne, je comprenais mieux
. les Géorgiques.
De telles réflexions, où l’on sent l’influence d’un ecclésiastique médiocre et cultivé, maïs enfin intéressantes, déplaisaient à M. Bouteiller, parce qu’en troublant de rire la classe, elles déplaçaient les effets et dérangeaient sa mise en scène. Et puis, il n’aimait pas Gallant de Saint-Phlin.
Ces enfants réunis de tous les points de la Lorraine avaient dans toute son âpreté le magnifique sentiment égalitaire du paysan français. Ils découvrirent aussitôt que M. Bouteiller avait pris ce ton avec la grand’mère de leur camarade parce que les Saint-Phlin'étaient des ennemis de la République. Le retentissement fut immense, hors de la classe de philosophie, dans tout le lycée subitement informé.
L'Université est un puissant instrument d’État pour former des cerveaux : elle a ‘enseigné le dé-
vouement à l'Empire, aux Bourbons légitimes, à la famille d'Orléans, à Napoléon IIT ; elle enseigne en 1870-1880 les gloires de la Révolution. A toutes les époques, elle eut pour tâche de décorer l’ordre établi. On peut se croire à dix-sept ans révolté contre ses maîtres ; on n'échappe pas à la vision qu’ils nous proposent des hommes et des circonstances. Notre imagination qu'ils nourrissent s’adapte au système qui les subventionne. Dans les lycées, on est républicain ; dans les établissements religieux, réactionnaire et clérical. Georges Suret-Lefort, qui sortait d’un collège de prêtres, n’aimait pas la République. Sans doute, la supériorité de manières et de fortune de ses camarades bien nés l'avait froissé, mais au milieu des vulgarités du lycée il oubliait leur arrogance — qui chez des enfants de douze ans n’a d’égale que la susceptibilité, — et, fier d’avoir connu mieux, il flétrissait la mauvaise éducation des républicains. Merveilleusement habile à distribuer son temps, il trouvait chaque jour des heures pour feuilleter le Dictionnaire historique de Bouillet, au point de pouvoir réciter les biographies des dignitaires du premier Empire. Les plus fameux révolutionnaires satisfaisaient aussi son romanesque ; hélas ! cette grande espèce, pensait-il, a disparu. Quand il vit un tel homme, dont le prestige le fascinait, servir la République, ses antipathies pour ce système s’évanouirent. En cour, il déclara :
— Le malheur, c’est qu’il n’y en a pas beaucoup comme celui-là.
Ainsi, M. Bouteiller, dès le début, se confondait pour ses élèves avec les deux images les plus importantes qui flottaient sur la France : il fut Victor Hugo et la République héroïque. Il ne devait pas s’en tenir là : il abrégea dédaigneusement la philoso-
phie universitaire pour insister avec de puissants développements sur l’histoire de la philosophie... Il allait hausser ces enfants admiratifs au-dessus des passions de leur race, jusqu'à la raison, jusqu’à l’humanité.
Dès ses premiers entretiens, quand il leur parlait de Victor Hugo, et parfois même de Gambetta, quand, par l’affront à M de Saint-Phlin, il se posait en démocrate orgueilleux de sa qualité peuple, il incarnaïit pour eux l'esprit national moderne ; mais aujourd'hui que, se promenant de long en large, il dicte son cours, et surtout s’il ordonne qu'ils posent leurs plumes pour mieux suivre tel, rapprochement à travers les siècles, c’est vraiment l’univers qui parle par sa bouche : l'humanité conte ses rêves, le monde révèle ses lois.
Depuis 1870, une caractéristique des jeunes gens, c'est qu’ils font de médiocre rhétorique et d’excellente philosophie. Pendant quelques années, l’humanité dans un pays montre avec surabondance une aptitude qui disparaîtra presque de la période suivante. Nés pour s’'émouvoir des problèmes philosophiques, ces pauvres êtres, entravés sur les bancs de la classe, tandis que la beauté se révélait à eux, — puis, en étude, sous les lampes qui leur chauffaient le crâne, relisant leurs notes, — puis au dortoir, maintenus en veille par une fièvre d’imagination, parmi les souffles réguliers des rhétoriciens et des scientifiques, — connurent ces incomparables exaltations qui deviennent, passé trente ans, le privilège de quelques natures royales.
À la fin de novembre, quand il commença de leur expliquer les vieux penseurs de l’Ionie et qu'il voulut retrouver chez eux les conceptions les plus modernes de la science, quand sa voix grave montra
comment la doctrine orientale des épurations et des métempsycoses, enseignée dans les temples et les grandes écoles de la Grèce, est confirmée par les théories modernes qui rattachent la destinée humaine aux métamorphoses de la nature et aux lois dé la vie universelle, ces graves problèmes, ce recul au fond des siècles, cette certitude créée par la concordance des religions du passé avec les académies de Paris et de Berlin, enivrèrent ces enfants d’une poésie qui ressemblait à de l’épouvante. Plus de salles d’études pour écoliers, Dlus de préaux pour camarades, mais d'immenses horizons imprévus et mouvants ! Des phrases se détachaient du cours avec la force d’un thème musical qui leur faisaient sensible la loi des choses, et cette loi variait chaque sémaine selon le philosophe de la leçon : ils devenaient éperdus devant là multiplicité, la splendeur et la contradiction des systèmes.
M. Bouteiller se hâta de les fixer. Kantien déterminé, il leur donna la vérité d’après son maître. Le monde n’est qu’une cire à laquelle notre esprit comme un cachet impose son empreinte... Notre esprit perçoit le monde sous les catégories d'espace, de temps, de causalité... Notre esprit dit : «Il y a de l'espace, du temps, des causes » ; c’est le cachet qui se décrit lui-même. Nous ne pouvons pas vérifier si ces catégories correspondent à rien de réel.
En décembre, après une affreuse semaine de brouillards ét comme les leçons de cette métaphysique désolée avaient encore été aggravées par les lumières de rouille qui pesaient sur la classe, Maurice Roœmerspacher écrivit aux siens une lettre vraiment douloureuse sur les limites de la connaissance. Elle révélait un tel désarroi qu'un jour, à l’affût au sanglier, son père la lisant à
son compagnon de chasse qui haussait les épaules, déclara :
— Si je l’ai fait comme cela, il faut bien que je l’accepte ; mais je crois bien que lui et moi, nous sommes refaits.
Leur état n’avait rien de commun avec les angoisses d’un Jouffroy ou les balancements d’un Renan. La grande affaire pour les générations précédentes fut le passage de l’absolu au relatif ; il s’agit aujourd’hui de passer des certitudes à la négation sans y perdre toute valeur morale. Soudain un homme d’une grande éloquence communiquait à ces jeunes garçons le plus aigusentiment du néant, d'où l’on ne peut se dégager au cours de la vie qu’en s’interdisant d’y songer et par la multitude des petits soucis d’une action. Dans l’âge où il serait bon d'adopter les raisons d’agir les plus simples et les plus nettes, il leur proposait toutes les antinomies, toutes les insurmontables difficultés reconnues par une longue suite d’esprits infiniment subtils qui, voulant atteindre une certitude, ne découvrirent partout que le cercle de leurs épaisses ténèbres. Ces lointains parfums orientaux de la mort, filtrés par le réseau des penseurs allemands, ne vont-ils pas troubler ces novices ? La dose trop forte pourrait jeter chacun d’eux dans une affirmation désespérée de soi-même ; ils se composeraient une sorte de nihilisme cruel.
M. Bouteiller, après une étape dans le scepticisme absolu, et sitôt les vacances du nouvel an passées, croyait bien avec Kant et par l’appel au cœur reconstituer à ses élèves la catégorie de la moralité et un ensemble de certitudes. Ils ne le suivirent pas.
C’est que la force vive de la puberté s’amassait dans leur sang. Les plus banales mélancolies ont
une puissance infinie dans les jeunes poitrines qu’elles emplissent. En vain, le 8 janvier 1880, il se surpassa en dignité et, comme on dit des prédicateurs, en « pectus », pour leur commenter la page sublime : « Deux choses comblent l’âme d’une admiration et d’un respect toujours renaissants, et qui s’accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s’y applique davantage : le ciel étoilé au-dessus de nous, la loi morale au dedans. » Ce n’est pas la loi morale qu’éveille le ciel étoilé dans la conscience de François Sturel. Au dortoir, couché auprès d’une fenêtre, jusqu’à ce que le sommeil apaisât le tumulte de ses sensations, il s’attachait de toute son âme à la plus brillante des clartés célestes, et, sachant par la biographie de Napoléon que les ambitieux ont leur étoile, et aussi les amoureux, et aussi les grands poètes, il pleuraïit par crainte de vivre sans génie, et cherchait à surprendre aux constellations les secrets de gloire et d'amour. Ce qu'il adressait aux profondeurs du ciel, c'était le cri des jeunes âmes exaltées : « Trouverai-je mon objet dans la vie? » Mais il le formulait ainsi : « Égalerai-je jamais en génie Bouteiller ? »
Au matin, avec ses beaux yeux largement cernés par l’ardeur de ses rêves, il était plaisanté par ses pauvres camarades qui, tous, du lycée, avaient reçu le ton obscène de la caserne, et lui-même l’adoptait, déjà gâté de grossièreté. Ce milieu, s’il salit tout l'extérieur des adolescents, du moins fortifie la puissance du rêve en le refoulant. Celui qui grandit hors de la société des femmes, appliqué à ne pas différer de compagnons vulgaires et railleurs, n'épanouira jamais sur son visage et dans tous les mouvements de son corps la grâce sublime d’une âme confiante ; mais ses jouissances intimes, qu'il ne
pourra partager avec pérsonne, y gagneront en âpreté,
De l'ambition mêlée à la mélancolie romanesque, voilà ce que l’on retrouve au cours de ce siècle, chez des milliers de jeunes gens, les Julien Sorel, les Rubempré, les Amaury, pour qui les conquêtes de la bourgeoïsie ont rompu les frontières sociales, et ouvert tous les possibles. M. Bouteiller, qui croit soumettre ses élèves à la notion du devoir, ne fait que les jeter plus ardents dans la voie commune aux jeunes Français modernes. Et leurs lectures aussi les exaltent sans plus leur fournir de sentiment social.
Dans chaque quartier de lycée se trouve une petite bibliothèque, composée d’après l’âge des élèves. L’apprenti philosophe y connaît à travers de faibles contradicteurs les grands esprits libres. Malmenés, parfois injuriés par les éditeurs universitaires, ils se présentent à l'enfant comme des révoltés, des proscrits : par là son imagination, qu’ils auraient bien su ébranler, est plus fortement séduite, Il les lit sous la flamme du gaz, dans un lieu infecté par tant d'adolescents pressés, dans une atmosphère de contrainte, de malaise, d’irritation et de grossièreté. Son sang en est brûlé ; sous leur poids, son âme prend une pente selon laquelle dorénavant coulera tout ce qu'elle recevra de la vie. Le grand air, les horizons libres, la douceur d’une jeunesse passée dans une harmonie d'intérêts naturels et d’affections, donneraient à de tels livres un sens qu’ils n'ont pas dans les cellules d’un lycée, Et Rousseau, qui fait aimer et donne le sens de la fraternité, si tu le lis dans un verger, les tourmentait de sénsualité et de sauvagerie mélancolique, tumultueux petit livre lu secrètement aux lueurs tard prolongées d’un
jour de juin, splendide, mais trop lourd pour le prisonnier.
Du professeur ou du livre, nous recueillons seulement ce que notre instinct reconnaît comme sien, et nous interprétons avec une étrange indépendance. Alors que ie maître réfute, souvent ses indignations tombent lourdement au pied de sa chaire, et la doctrine qu’il pense avoir détruite, 1l l’a propulsée dans des êtres avides qui, dès lors, en seront animés. Les mouvements si violents de ces jeunes âmes ne se traduisent pas encore en actioi.s. M. Bouteiller, qui leur parle, avec une insistance éloquente, de cette idée supérieure du devoir qui gît dans chaque conscience et qui prouve l’existence de Dieu, jamais ne se penche pour écouter leurs murmures intérieurs. Nul doute qu'il eût été stupéfait de constater les prolongements de sa parole dans ces jeunes cerveaux. Mais voilà un des aspects les plus intéressants de l’œuvre de M. Bouteiller au lycée de Nancy : il fait avec ampleur son geste de semeur et ignore absolument ce que devient la graine.
Pour qu'il prévît sa moisson, il eût fallu qu’il connût son terrain ; c’est une étude qu’il dédaigne. Ce kantien ne se rend pas compte que d’être parvenu à son degré élevé de culture, d’avoir échappé à la patrie restreinte et à ses intérêts étroits pour appartenir à la France, à l'humanité tout entière et à la raison, c’est une puissance qui, chez un éducateur, implique un devoir : ie devoir et la puissance dé comprendre toutes les conditions de l'existence, qui sont diverses suivant les milieux. Chaque individu est constitué par des réalités qu’il n’y a pas à contredire ; ie maître qui les envisage doit proportionner et distribuer la vérité de façon que chacun emporte sa vérité propre. 191
Et même avant d'examiner les biographies de ses élèves, M. Bouteiller ne devrait-il pas prendre souci du caractère général lorrain ? Il risque de leur présenter une nourriture peu assimilable. Ne distingue-t-il pas des besoins à prévenir, des mœurs à tolérer, des qualités ou des défauts à utiliser ? Il n’y a pas d'idées innées ; toutefois des particularités insaisissables de leur structure décident ces jeunes Lorrains à élaborer des jugements et des raisonnements d’une qualité particulière. En ménageant ces tendances naturelles, comme on ajouterait à la spontanéité, et à la variété de l’énergie nationale !.…. C'est ce que nie M. Bouteiïller. Quoi ! à la façon d’un masseur qui traite les muscles de son client d’après le tempérament qu’il lui voit, le professeur devrait approprier son enseignement à ces natures de Lorrains et aux diversités qu’elles présentent ! C’est un système que M. Bouteiller n’examine même pas. 7 Déraciner ces enfants, les détacher du sol et du groupe social où tout les relie, pour les placer hors de leurs préjugés dans la raison abstraite, comment cela le gênerait-il, lui qui n’a pas de sol, ni de société, «ni, pense-t-il, de préjugés ?
Fils d’un ouvrier de Lille, remarqué à huit ans pour son intelligence précoce et studieuse, il avait obtenu une bourse jusqu’à l’École normale d’où il sortit premier. Enlevé si jeune à son milieu naturel et passant ses vacances mêmes au lycée, orphelin et réduit pour toute satisfaction sentimentale à l'estime de ses maîtres, il est un produit pédagogique, un fils de la raison, étranger à nos habitudes traditionnelles, locales ou de famille, tout abstrait, et vraiment suspendu dans le vide. Ses mœurs, ses attaches, il les a discutées, préférées et
décidées. Et comme il a administré sa vie, il ne lui répugne pas d'admettre que toutes les vies doivent relever d’une sage administration, qui leur impose un emploi, un but. Pourquoi les principes qui lui ont servi à se déterminer ne conviendraient-ils pas à organiser les autres ?
M. Bouteiller sait qu’un individu n’a pas de droits contre la société et il connaît ce qui convient le mieux à la société. En conséquence, il lui appartient de la servir en l’administrant, comme à ce troupeau d’enfants de la servir en se pliant à une sage administration. Il ressemble en plusieurs points essentiels — bien qu’il s’en distingue par ailleurs, fortement — à M. Burdeau. M. Burdeau a écrit : « Nous n’avons le droit de distraire du service de l’État aucune fraction de notre fortune, aucun effort de notre bras, aucune pensée de notre intelligence, aucune goutte de notre sang, aucun battement de notre cœur. » Désireux d'utiliser son passage à Nancy pour connaître les circonscriptions de Meurthe-et-Moselle, leur esprit et leurs ressources, le jeune professeur a rassemblé sur cette population un ensemble de renseignements plus nombreux que n’en prend sur la race chevaline un officier chargé de la remonte. Maïs l’éducateur ne respectera pas des particularités que l’homme politique prétend effacer.
Au résumé, il serait absurde de supposer qu’un Bouteiller, qui a pris sur Kant son point d'appui et qui, désormais, ne le vérifie pas plus que ne fait un croyant pour la vérité révélée, qui est le délégué parfait d’une espèce psychologique et d’un parti social, peut s’attarder à peser les conséquences de son enseignement et se faire scrupule d’égarer les caractères d’une douzaine de jeunes gens. Il tient
son rôle strictement, comme une consigne reçue de l'État. C’est le sergent instructeur qui communique à des recrues la théorie réglée en haut lieu, Exactement il leur distribue de vieux cahiers, rédigés depuis huit ans et qu’ila dictés à Nice, à Brest, comme aujourd’hui à Nancy.
Certes il n’est pas homme à négliger un service public dont il est responsable ! Son cours est remarquable, dans le meilleur esprit de la jeune
cole normale, et, dès ses premières fréquentations politiques, il l’a rehaussé d’une certäine morale sociale kantienne dont la construction porte sa marque propre. Toutefois c’est un travail arrêté définitivement, où il ne prend plus que l'intérêt de la diction et, parfois, de l’éloquence.
Pendant que ces vieux cahiers, présentés avec chaleur, tombent en nouveautés enivrantes sur des êtres avides de recevoir, il assouplit sa voix, essaie des débuts à voix basse qui forcent un public à l’attention, cherche et trouve ces intonations émouvantes, ces accents du devoir et ces appels à l’énergie virile qui s’accordent le mieux avec son génie.
M. Bouteiller forme son âme de domination en déformant des Âmes lorraines, et dans le même temps lui prépare un emploi plus vaste dont elle est avide et capable. Par delà Sturel, Racadot, Mouchefrin, Gallant, Suret-Lefort, Rœmerspacher et Renaudin, il observe Gambetta. Au verso de leurs pauvres copies d’écoliers il crayonna plus d’une fois des indications que le fameux orateur utilisa dans les débats sur l’enseignement public. Gambetta, d’une curiosité politique insatiable, eût voulu connaître chacun des Français. M. Bouteiller lui donna des rapports sur l'esprit des fonctionnaires en Meurthe-
et-Moselle. D'où, cette année-là, de nombreux déplacements et des révocations.
Ses menées étaient secrètes ; il ne s’en expliquait pas au préfet, et pas davantage à la loge maçonnique. Il fit chasser le portier du lycée, un nommé Fanfournot, type singulier, bonapartiste enragé, qui amusait beaucoup et ne scandalisait guère. En vain, des professeurs apitoyés essayèrent-ils d'éviter une telle rigueur au vieux soldat, qu’ils présentaient comme une sorte d’imbécile sympathique. Rien n'y fit et, sur un ordre, le portier dut décamper avec son fils de douze ans, Louis Fanfouriiot, qui, par la même catastrophe, perdit sa bourse. C'était un enfant très doux, très nerveux, et dans la cour des petits on eut les larmes aux yeux, en le reconduisant à la grille, un dur soir d'hiver. M. Bouteïller fut soupçonné : ses collègues, entre eux, le blâmaient ; tous ses élèves nièrent sa responsabilité ou reconnurent son austère sentiment des implacables exigences du devoir.
Ce rôle de dénionciateur n’inquiétait pas sa conscience : elle se fiait tout entière à une règle morale acquise dans des méditations de cabinet et qu'elle ne remettait jamais er. discussion. Quand M. Bouteiller était encore élève, un de ses condisciples déroba une montre, fut convaincu, puis, sur ses pleurs et ses supplications, pardonné par le volé ; mais lui, solennellement, porta plainte au proviseur, exigea Vexpulsion du coupable.
Avec quiétude, il faisait reposer toute sa conduite comme son enseignement sur le principe kantien qu'il formulait ainsi : « Je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle. » — Dans les cas particuliers que nous citons, il avait jugé qu'il n’ap-
partient pas à un brouillon qui se pique de générosité de maintenir quelque chose de pourri dans une collectivité.
Il y a dans cette règle morale un élément de stoïcisme, et aussi un élément de grand orgueil, — car elle équivaut à dire que l’on peut connaître la règle applicable à tous les hommes, — et puis encore un germe d'intolérance fanatique, — car concevoir une règle commune à tous les hommes, c’est être fort tenté de les y asservir pour leur bien, — enfin il y a une méconnaissance tctale des droits de l'individu, de tout ce que la vie comporte de varié, de peu analogue, de spontané dans mille directions diverses.
Cette dure morale sert M. Bouteiller. Par ces manœuvres, il donne des gages à ses grands amis de Paris (je doute que ce fût un calcul, ces natures abstraites étant, par définition, dégagées des mesquineries) ; mais les partis, s'ils aiment qu’on les serve, apprécient surtout qu’on se coupe toute retraite vers leurs adversaires. Par la puissance et par la discrétion de son travail, — en toute carrière, n'est-il pas légitime qu’un débutant se laisse exploiter ? — et surtout par son zèle sectaire, il mérita l'estime de Gambetta, qui sans trêve recrutait des hommes.
Un jour de mai, le jeune professeur monta dans sa chaire, plus blême, plus grave, plus homme de conscience que jamais et, après un long silence, ayant levé les yeux sur les élèves qu'émouvait un pressentiment :
— Messieurs, leur dit-il, je viens de traverser une des crises de conscience les plus pénibles qu’il m’ait été donné de subir, moi qui, je puis le dire, en ai
subi de si douloureuses dans l’année 1871 où le devoir s’obscurcissait en même temps que la notion de patrie et l’idée d'humanité. Cette nuit, j'avais à choisir entre deux devoirs. Le gouvernement de la République m'appelle dans un lycée de Paris. Dois-je accepter ? Dois-je quitter des intelligences auxquelles je me suis attaché, auxquelles je puis encore être utile ?
« Je n’ai pas besoin de vous dire que l’idée d’avancement n’a pu un seul instant plaider dans ce débat intérieur. À celui qui depuis des mois est le compagnon de votre pensée, vous ferez bien l'honneur d'accorder qu’il n’envie d'autre poste que celui où il peut rendre son maximum de services.
« Mais, précisément dans l'espèce, suis-je juge de mon utilité ?
«Si le gouvernement de la République dispose de ce que j'ai de forces, ne dois-je pas m incliner ? Les considérants que j'apporterais dans cette discussion ne seraient-ils pas, à mon insu, l'expression du plaisir que je trouve parmi vous ? Oui, nous avons fait le plus pénible de notre tâche. Nous sommes des caractères qui avons appris à nous connaître. Il ne nous restait plus qu’à jouir de l’atmosphère fortifiante des sommets: Dans le début, nous nous étions un peu attardés aux philosophes d'Tonie ; et l’on coupe court difficilement, je l'avoue, aux entretiens de Socrate. L’hellénisme examiné, nous allions presser le pas, traverser plus rapidement des cultures notables, mais qui n’intéressent pas notre vie. C’est alors que nous aurions embrassé une grande pensée, la plus ample et la plus décisive, dont, à plusieurs reprises, je vous ai signalé les temps : comment Kant aboutit au scepticisme absolu et puis comment il rétablit le principe de certitude, en
disant : « Une réalité existe, c’est la Loi morale. » Beaux horizons, messieurs, qu’il ne nous est pas donné de parcourir ensemble, mais, prévenus par mes soins, vous voudrez souvent y revenir.
« Cette certitude des satisfactions que je trouverais à rester au milieu de vous me rend suspect le désir que j'en ai. Le devoir, pour l'ordinaire, a des aspects plus austères. Craignons de nous masquer la vérité par égoïsme.
. © N’y a-t-:l pas ailleurs une tâche plus lourde ? des esprits qui ont besoin d’un conseiller, d’un guide ? Je remets leur sort entre vos mains. Pour moi, j'ai fait mon sacrifice. Si je n’ai pu cette nuit prendre un instant de repos, c’est que je devais accepter cette douloureuse séparation. À vous maintenant d’apprécier si vous vous sentez l'énergie d’immoler au meilleur bien l'avantage incontestable de continuer sous un même maître la préparation de votre examen.
« Nous allons voter. Voter librement ; je me conformerai à la décision de votre majorité, mais l’on aura vu si vous êtes des hommes capables de céder au devoir.
« Que ceux qui sont décidés à s'incliner devant la décision du gouvernement lèvent la main. »
Après s'être regardés les uns les autres, ils mirent les mains en l'air, M. Paul Bouteiller dit :
— Maintenant l'épreuve contraire. Que ceux qui protestent contre mon départ lèvent la main.
Gallant de Saïint-Phlin seul leva la main. Quelques-uns, soit par servilité, soit sous l’action du speech de M. Bouteiller, le huèrent. Mais le maître les fit taire.
— M. Gallant de Saint-Phlin a usé de son droit absolu. Je lui demanderai seulement de nous dire,
s’il le veut bien, le motif de sa protestation, qui, je le constate, est unique.
Gallant, debout, comme c'était la coutume pour réciter la leçon et, très intimidé, sa petite figure jaune et pâle un peu animée de rouge, dit :
— J'ai pensé que l’on pourrait envoyer à Paris le professeur que l’on nous destine, de sorte qu'ici rien ne serait changé.
L'argument, quoique présenté sans aplomb, portait avec lui une telle évidence que chacun en eût été gêné, sans M. Bouteiller qui répondit de sa belle voix grave : :
— Je suis touché du regret que vous exprimez de mon départ, monsieur Gallant de Saint-Phlin, mais, croyez-moi, c'est nous qui avons raison, et contre un devoir il ne faut pas subtiliser ; il ne faut jamais non plus que nos préférences personnelles interviennent contre ce qui porte un caractère d'utilité générale. Rappelez-vous le principe sur lequel nous fondons toute morale. Combien de fois nous l'avons formulé ! C'est d’agir toujours de telle manière que notre action puisse servir de règle. Il faut se conformer aux lois de son pays et aux volontés. de ses supérieurs hiérarchiques. J'irai donc à Paris, où m'appelle M. le ministre de l'instruction publique. Je vais vous quitter, la vie ne nous séparera pas ; je ne perdrai de vue aucun de vous ; Je vous suivrai dans les carrières diverses où vous appelleront ves dons naturels, vos justes ambitions et le choix des autorités légitimes. Vous cessez d'être mes élèves; vous devenez mes amis: Toujours je serai heureux si l’un de vous frappe à la porte de mon cabinet de travail.
« Avant de partir, je voudrais, une fois encore, tâcher de vous être utile. Laissons de côté le cours,
laissons de côté l'examen de fin d'année ; vous pouvez l’envisager avec bon espoir. Je voudrais considérer avec vous un plus long espace et chercher à distinguer, d’après ce que je sais de vos aptitudes, comment vous collaborerez aux destinées de la patrie. »
Alorscet homme admirable descendit de sa chaire, et, se promenant le long des bancs, commença de dire une facon de bonne aventure à chacun de ces enfants, tremblants de gêne et d’orgueil.
C'était exactement le sorcier de jadis, mais d'aspect moderne. Il disposait des mêmes forces, autorité dans le regard, intonation prophétique, et psychologie pénétrante. L'âme un peu basse de cet homme, qui leur faisait l'illusion d’un philosophe et qui n’était qu’un administrateur, se trahissait en ceci qu'il les avertissait sur leur emploi et non sur leur être. Il voyait partout des instruments à utiliser, jamais des individus à développer.
— Monsieur Rœmerspacher, il faut que vous entriez à l'École normale. Vous avez de la puissance de travail, peu de faculté imaginative, un grand bon sens, de la santé intellectuelle. Voilà ce qui convient dans notre Université à une époque où 1l s’agit d’unifier les caractères.
« À vous aussi, monsieur Sturel, on pourrait conseiller l'École normale : vous deviendriez un de ces esprits distingués, agiles et fins comme il s’er forma autour de Weiss, d'About, d’Assollant. Maïs la tâche pressante, la tâche si grave des éducateurs modernes, former une génération républicaine selon moi ne veut pas de brillant : c’est un luxe de vainqueurs. En revanche, vous ferez, un excellent magistrat. Il existe chez ces messieurs une traditior de culture agréable que la République aurait tor
de laisser perdre : le magistrat, désigné comme le soldat pour servir l’organisation sociale sans la juger, a droit à distraire son esprit. Vous avez de la fortune, je crois ; avec votre éducation, votre parfaite honorabilité de famille, vous ferez un excellent magistrat, et si, comme il est probable, vous avez quelque don de parole, vous fournirez aisément une belle et utile carrière.
« Vous, monsieur Gallant de Saint-Phlin, — toute la classe tomba en arrêt, prête à rire, — vous devriez entrer à Saint-Cyr. »
Gallant de Saint-Phlin répondit avec naïveté :
— Ma grand'mère ne veut pas.
M. Bouteiller sourit ; il fit un geste qui signifiait : «Oh ! vous m’en direz tant, petit garçon !.. » Et sur tous les bancs les élèves se balançaient de joie. Bouteiller les calma :
— Dès lors, monsieur Gallant de Saint-Phlin, ce que vous avez de mieux à faire s’indique, c’est de soigner vos propriétés. Il faudra venir de temps en temps à Paris, ne pas trop perdre de vue la société moderne, ses conditions nouvelles, ses droits absolus sur nous tous. J'aurais voulu pour vous Saint-Cyr ; cela vous eût un peu assagi, réglé, accoutumé à une discipline. Enfin ! je sais que vous ne serez jamais un homme de désordre.
Bouteiller ne s’arrête pas un instant à comprendre la réponse de Saint-Phlin. Cet enfant, fils d’un général et orphelin de mère, fut élevé par sa grand’mère dans une propriété qu’elle gère elle-même et qui représente tout leur patrimoine. Elle juge sainement qu'il pourrait y mener une vie honorable et utile. Les intérêts réels de l'enfant et de ce coin de France, le canton de Varennes, ont été étudiés de plus près par cette vieille dame que par un philo-
sophe nomade. Celui-ci, qui ne s'attache qu’à trouver des serviteurs à l'État, méprise un petit être accroché à sa famille. C’est par un simple mouvement de justice qu'il ne veut pas le quitter en le bafouant et qu’il conclut :
— Ne riez pas, messieurs, Gallant de Saint-Phlin est un bon Français. Le pays le trouverait aux jours graves !
Puis, passant au voisin :
— Vous avez de la ténacité, monsieur Racadot, et de la discipline. Si votre esprit, d’une croissance plus vigoureuse que rapide, ne vous permet pas d'atteindre l’École normale dans les délais, pourquoi ne chercheriez-vous pas l'agrégation de grammaire ? Mais à quelque administration que vous apportiez votre concours, vous ferez un excellent fonctionnaire, solide au poste, utile à ses chefs et désigné pour de justes distinctions.
Enfin, il s'arrêta devant Suret-Lefort dont il es: timait le sérieux.
— Monsieur Suret-Lefort, je vous vois au barreau. J'ai lieu d'espérer que vous ne vous perdrez pas dans des chicanes d'intérêts privés, —— cependant respectables. S'il arrivait qu'à votre heure, müûri par votre expérience et par la confiance de vos con: citoyens, vous dussiez intervenir dans les grands débats d’un peuple libre, je compte que vous donneriez votre concours aux doctrines sociales qui font l’éssentiel de la philosophie telle que l’entend celui qui avait accépté la charge de vous énséigner, au nom du gouvernement, la loi morale et ses effets Sur l’activité humaine.
Ainsi parlait-il à chacun. Eux le regardaient marchér, jouissaient de sa voix, contemplaient son autorité, plus avidement qu'ils n’eussent écouté un
héros de tragédie... «Il va à Paris ! Comme il avance, si jeune ! Et moi, aurais-je une telle vie ?... » Ses phrases, durañt uné demi-année, avaient conseillé la soumission aux besoins de la patrie, le culte dé la loi, mais $on image triomphante dominait ces enfants, les faisait à sa ressemblance et obligeait léur volonté.
En Suivant les bancs, M. Bouteiller avait rencontré les boursiers : Renaudin, Mouchefrin.. I sentit probablement à prophétiser l'avenir de ceuxlà des difficultés. Entre les étrdes universitaires et les emplois rémunérateurs, il y à une fosse qu’un pauvre est à peu près impuissant à franchir. Il diftéra de traiter leur cas jusqu’à ce qu’il eût fini avec
les autres. Et regagnant sa chaire :
: — Messieurs, peut-être en est-il parmi vous que j'ai méconnus : je les prie de m’excuser. Ils ñe doivent pas en souffrir, mais considérer que seul vaut lè jugement de notre conscience. Mes dernières paroles, je veux les offrir à ceux de vos camarades qui, moins favorisés par la naissance, sont redevables de leur instruction à l'initiative de la société. Elle n’a fait qu’obéir à la justice : l’héritage amassé par l’huinanité pensante n’est point le privilège de la fortune ; sur ce fond social, chäcün possède un droit égal et complet ; imais la situation de ceux qui en profitent leur commande un dévouement particulier à la République. Messieurs Renaudin et Mouchefrin, ñe soyez pas effrayés par la vie. Rien n’est interdit à l’honnéteté et à la persévérance. Je me glorifie, si modeste que soit mon rôle, d’avoir été appelé à le tenir après avoir été moi-même un boursier. Ce m'est une raison pôur m'intéresser spécialement à vous deux. Ne potüvant pas serrer la main de tous vos camarades, c’est à vous, messieurs,
que je veux donner, dans ce dernier et pénible moment, une cordiale poignée de main.
Vit-il une déception ? Comprit-il qu’il leur apparaissait comme le vainqueur du monde et leur offrait peu ? Agitant son chapeau et serrant sa serviette sous le bras, toute la classe debout, il fit à ces enfants une chaude allocution sur sa confiance qu'ils se conduiraient toujours en serviteurs de l'État et en braves Français.
Ab ! oui ! c’étaient bien des Français, ces adolescents excitables ! Il suffit de les voir, avec leurs doigts tachés d’encre, leurs humbles vêtements de travail, leurs mentons à poils mal soignés, tout émus, électrisés par l’éloquence aimée et par la grande autorité du jeune maître :
— Vive la France ! Vive la République ! crientils d’une voix unanime.
La France! la République! Ah! comme ils crient !.. [l ne sert de rien qu’on prêche l’État, la France, la République. C’est du verbalisme administratif. Mais précisément, un bon administrateur cherche à attacher l’animal au rocher qui lui convient ; il lui propose d’abord une raison suffisante de demeurer dans sa tradition et dans son milieu : il le met ensuite, s’il y a lieu, dans une telle situation qu’il ait plaisir à s’agréger dans un groupe et que son intérêt propre se soumette à la collectivité, On élève les jeunes Français comme s'ils devaient un jour se passer de la patrie. On craint qu’elle leur soit indispensable. Tout jeunes, on brise leurs attaches locales ; M. Bouteiller n’a pas su dire à ses élèves : « Prenez votre rang dans les séries nationales. Quelques-uns d’entre vous, pour être plus sûrs de leur direction, ne veulent-ils pas mettre leurs pas
dans les pas de leurs morts ?.… Vous, Suret-Lefort et Gallant de Saint-Phlin, faites attention que le Barrois décline ; Bar a cessé d’être une capitale, mais il vous appartient d’en faire une cité où vous jouerez un noble rôle. Avez-vous remarqué, Mouchefrin, comment l'initiative d’un seul homme, M. Lorin, a transformé en magnifique bassin minier la région de Longwy ?.. Rœmerspacher, on dit que les Salines de la Seiïlle sont en décadence. »
Le Barrois, le pays de la Seiïlle, la région de Longwy, les Vosges, donnent à la Lorraine des caractères particuliers qu’il ne faut pas craindre d’exagérer, loin que cette province se doive effacer. Mais l’université méprise ou ignore les réalités les plus aisément tangibles. Ses élèves grandis dans - une clôture monacale et dans une vision décharnée des faits officiels et de quelques grands hommes à l’usage du baccalauréat, ne comprennent guère que la race de leur pays existe, que la terre de leur pays est une réalité et que, plus existant, plus réel encore que la terre ou la race, l'esprit de chaque petite patrie est pour ses fils instrument d'éducation et de vie.
Avec un grand tort, Bouteiller a hésité à se passionner de préférence pour les formes de la pensée française. On saurait bien découvrir chez nous quelques éléments des bonnes choses qu’on loue dans le caractère des autres peuples et qui chez eux sont mêlés de poison pour notre tempérament. On met le désordre dans notre pays par des importations de vérités exotiques, quand il n’y a pour nous de vérités utiles que tirées de notre fonds. On va jusqu'à inciter des jeunes gens, par des voies détournées, à sourire de la frivolité française. Non point qu’on leur dise : « Souriez », mais on les accoutume à ne
considérer le type français que dans ses expressions médiocres, dont ils se détournent.
/ Bouteiïller, quand il passait en revue et classi- | fiait les systèmes, ne se plaçait pas au point de vue ‘ français, mais chaque fois au milieu du système qu’il commentait. Aussi fit-il de ses élèves des \citoyens de l'humanité, des affranchis, des initiés
de la raison pure. C’est un état dont quelques
hommes par siècle sont dignes. Gœthe fut cela, mais auparavant il s'était très solidement installé Allemand. Quel point d’appui dans leur race Bouteiller
leur a-t-il donné ? À
En vérité, l'affirmation puérile que la France est une « glorieuse vaincue » ne suffira pas à maintenir un sentiment national auquel on enlève ses assises terriennes et géniales.
Cet excitateur qui prétendait pour le plus grand bien de l'État effacer les caractères individuels, quitte Nancy ayant créé des individus dont il fait seul le centre et le lien. Ces lycéens frémissants dans sa main, on peut les comparer à ces ballons captifs de couleurs éclatantes et variées, que le marchand par un fil léger retient, mais qui aspirent à s’envoler, à s'élever, à se disperser sans but.
Dans la récréation qui suivit cette dernière classe, Sturel, Suret-Lefort qui copie les attitudes de Bouteiller, Racadot, Mouchefrin, Saint-Phlin, le fûté Renaudin, Rœrmnerspacher le sage, délaissèrent leurs compagnons habituels, formêrent un groupe très animé et que leurs condisciples se montraient avec envie ou admiration. Plus spécialement doués pour le bien et pour le mal social, sans que nous puissions préciser si cette valeur procède du sang ou de la condition, ces enfants passent de la tête leurs
contemporains et deviendront des capitaines, tandis que le surplus, marqué par le régime du lycée, se confondra dans la vaste vie qui sait faire des galets avec les quartz les plus durs. Ces sept jeunes gens notables, c’est-à-dire chez qui les impressions peuvent prendre une forme individuelle et les idées développer toutes leurs conséquences, ayant été distingués et préférés ensemble, se sentent par là réunis. Chaque jour désormais, jusqu’à la fin de l’année, sitôt les rangs rompus, ils se retrouveront. Entre eux est une association.
De tels groupements sont fréquents. Les sorcières annonciatrices de Macbeth dansent, pour les jeunes gens imaginatifs, sur les préaux de tous les lycées. C’est au collège Bourbon que Taïine fit la connais- - sance de Prévost-Paradol, avec qui il développa sa vie morale : de Planat, le futur Marcelin de ja Vre parisienne, qui lui donna des lueurs sur le monde des artistes et sur la vie élégante ; de Cornélis de Witt, passionné de la langue et de la littérature anglaise, et qui l’introduisit chez M. Guizot. C'est à l'École normale qu’il forma société avec About, Sarcey, Libert, Suckau, Albert, Merlet, Ordinaire,
Balzac a inventé treize hommes qui, vers 1828, auraient juré de se soutenir dans toute occasion et dont la puissance occulte bravait avec succès l’ordre social. Cette imagination de romancier n’est pas absurde. La société tout entière doit appartenir à des gens distingués qui, à leur esprit naturel, à leurs lumières acquises, à leur fortune joignent un fanatisme assez chaud pour fondre en un seul jet différentes forces. Balzac, pour mous passionner plus sûrement, suppose qu’une de ces ententes fut volontaire. Le plus souvent elles naissent sans paroles échangées, d’un intérêt commun. On vit les
amis de Victor Hugo, vers 1830, se lier par un pacte de ce genre sur son génie ; les partisans du princeprésident, par un pacte sur son nom retentissant ; les familiers de Gambetta, par un pacte sur un grand sentiment populaire.
Que rêvent-ils, ces Lorrains-ci, jeunes gens de toute classe, grossiers et délicats mélés? M. Bouteiller est venu, l’ami de Gambetta, démocrate délégué par ceux qui se proposent d'organiser la démocratie. Il leur a prêché l'amour de l'humanité, puis de la collectivité nationale. « L’individu, disait-il, vaut dans la mesure où il se sacrifie à la communauté... » Tel était son accent que leurs yeux se remplissaient de larmes ; mais c’est de voir un tel héros qu’ils s’'émouvaient. Conséquence imprévue, trop certaine pourtant : il voulait asservir ces volontés, ces intelligences à l’État ; son contact fut plus fort et plus déterminant que ses paroles. Bouteiller à déposé en ces jeunes recrues des impressions qui contredisent sa doctrine en même temps qu'elles obligent leur intelligence et leur volonté. « Comme il est beau ! pensaient-ils, et qu’il fait bon aimer un maître !.. Si nous pouvions l'égaler !.. A Paris et tout jeune ! Par son mérite il est digne de commander à la France. »
Son image seule, sa domination de César les a groupés et spontanément les forme à sa ressemblance, ces jeunes Césarions. Déliés du sol, de toute société, de leurs familles, d’où sentiraient-ils la convenance d'agir pour l'intérêt général? Ils ne valent que pour être des grands hommes, comme le maître dont l’admiration est leur seul sentiment social.
Après que, sous le titre de devoirs, il leur a révélé les ambitions, aucun de ces jeunes gens ne veut
plus demeurer sur sa terre natale, et c’est presque avec un égal dédain qu'ils accueillent ses invitations à choisir un milieu corporatif. Quoi d’assez beau, d'assez neuf pour leur imagination ? Leur métier ne sera qu’un gagne-pain subi maussadement. Ils veulent être des individus.
… Rien de plus fort que le vent du matin qui s’engouffre au manteau du nomade, quand, sa tente pliée, il fuit dans le désert. Quitter les lieux où l’on a vécu, aimé, souffert ! Recommencer une vie nouvelle! Parfois, c’est délivrance... Mais ceux-ci, dès le seuil de la vie, appellent tous les inconnus : leur désir est pour le pays qu'ils ignorent, pour la société qui leur est fermée, pour le métier le plus étranger à ‘la maison paternelle. Ces trop jeunes destructeurs de soi-même aspirent à se délivrer de leur vraie nature, à se déraciner.
A la fin de ce mois de mai 1880, M. Paul Bouteiller part pour Paris, n’ayant été d’ailleurs, bien que nous paraïssions lui en faire porter la responsabilité, qu’un instrument de transmission. Des forces allaient marcher par le monde, auxquelles il avait donné l’impulsion, sans parvenir à les aiguiller.
Dans le même moment, les Fanfournot quittaient exaspérés Nancy, s’acheminant, eux aussi, vers la capitale pour frapper vainement aux portes des grandes maisons de l’Empire.
LE reste de l’année fut absorbé par la niaise prépa ration des examens, où ces jeunes gens réussirent. Bacheliers, ils quittèrent définitivement le lycée Pour rentrer dans leurs familles. C'était la liberté, Mais non un bonheur de leur goût.
Autour d’eux pourtant, il y avait l'été, puis l’autome, si beau dans ces pays de l'Est ! Mais, Gällant de Saint-Phlin excepté, ils ne séntaient pas 14 nature, ne savaient pas l'utiliser, En leur fermant l’horizon pendant une dizaine d’années, on les ‘avait Contraints de ñe rien voir qu’en eux,
Si cette éducation leur a Supprimé la conscience nationale, c’est-à-dire le sentiment qu’il ÿy a un passé de leur canton natal et le goût de se rattacher à ce passé le plus proche, élle à développé en eux l’énergie. Elle l’a poussée toute en cérébralité ét sans leur donner le sens des réalités, mais enfin elle l’atmultipliée. De toute cette énergie multipliée, ces provinciaux crient : « A Paris !»
Paris !.. Le rendez-vous des hommes, le rondpoint de l’humanité ! C’est la patrie de leurs âmes, le lieu marqué pour qu’ils accomplissent leur destinée.
N’empêche qu’ils sont des petits garçons de leur
välage ; et ce caractère, dissimulé longtemps sous l’uniforme en drap du lycée, et aujourd’hui sous l’uniforme d'âme que leur à fait Bouteiller, pourra bien réapparaître à mesure que la vie usera ce vêtement superficiel.
Roœmerspacher, Sturel, Suret-Lefort, Saint-Phlin, Racadot, Mouchefrin et Renaudin, marqués par un philosophe kantien et gambeéttiste, sont des éléments significatifs de la France contemporaine, mais plus secrètement, ils valent aussi, au regard de l’historien, comme les procuits de milieux historiques, géographiques et domestiques. Ils ont trouvé dans leurs foyers une idée maîtresse, qu'ils prisent moins haut que les idées reçues de l'État au lycée, mais qui tout de même est chevillée encore plus fortement dans leur âme.
Maurice Rœmerspacher, qui fut avec Suret-Lefort le meilleur élève de M. Bouteiller, est né à Nomény (Meurthe-et-Moselle) où son aïeul était percepteur du roi avant la Révolution et dès l’époque où la Lorraine devint française.
C’est un esprit et un corps robustes, un gai Camarade avec des cheveux roux. Il a de frappant l'ampleur dé son front. Certains fronts vastes ne témoignent que d’une hydropisie de la tête ; le sien est harmonieux et plein, puissant dans tout son développement. Ce beau signe d'intelligence, des dents admirables et de larges épaules font de ce jeune Lorrain un bon et honnête garçon qui sera digne, je le jurérais, de son magnifique grand-
ère.
k Celui-là, avec ses soixante-dix ans, c’est un type. Les alliés, en 1813, que suivaient des bandes de loups, et puis l'invasion de 1870, fournissent les
thèmes de ses plus fréquentes histoires. Il conte bien, parce que, dans ses récits, on suit les mouvements d’une âme de la frontière. Quand il s’écrie : « La patrie est en danger ! » ou bien que, pour caractériser un homme, il prononce : « C'était un vrai guerrier ! » ou encore que, pour marquer un instant tragique, il déclare : « J’ai cru que j'allais cracher le sang | » — alors il se lève et, malgré son grand âge, il tourne rapidement autour de la table de famille en tirant ses cheveux blancs à pleines mains, mais le tout d’une fougue si sincère qu’on voudrait courir à lui, saisir ses mains et le remercier en disant : « Vieillard trop rare, nul aujourd’hui ne participe d’un cœur si chaud aux souffrances et aux gloires de la collectivité ! »
C’est un enthousiaste, mais un Lorrain, et, qui plus est, un homme de la Seille, c’est-à-dire qu’entre tous les Lorrains il possède un merveilleux sens des réalités. Il a pour axiome favori : « Quand on monte dans une barque, il faut savoir où se trouve le poisson. »
Oui, c’est un type, un dépôt des générations. Il qualifie, d’après des souvenirs certains, les nobles de l’ancien régime, qu'il a vu revenir après 1815 : « Ce n’était pas qu'ils fussent débauchés ; de la débauche, il y en avait même moins qu’aujourd’hui, mais ils étaient trop fiers ! » Un jour, quand il avait huit ans, on l’a invité à dîner chez les hobereaux du pays ; et au dessert on a mangé du melon avec du sucre, qui, sous Louis XVIII, était cher. Alors, la demoiselle lui a dit, en lui frottant familièrement la tête : « Eh ! petit, chez toi, tu manges le melon avec du sel ! » — « Mâtin ! pensa le grand-père de Rœmer- Spacher. Je crois qu’elle se moque de moi ! Elle m'a touché l'oreille !... » Et, laissant son assiette, il se
sauvait chez lui, refusait pour jamais de retourner au château.
Aujourd’hui, parce qu’il critique les dépenses du gouvernement, on le croit conservateur ; maïs, sans qu'il le sache, c’est plutôt un radical. On jugera d’après ce trait. Au temps du « 16 Mai », faisant partie du jury, il eut à se prononcer sur le cas d’un journaliste poursuivit pour insultes au maréchal de Mac-Mahon. M. Rœmerspacher blâmait ces injures, parce que le maréchal a été un brave soldat. Mais voici que le procureur dans son réquisitoire soutint cette thèse, que le gouvernement, quel qu’il soit, doit être respecté, par cela seul qu’il est l'autorité. Or, le vieillard, qui sur son banc déjà s’agitait, dans la salle des délibérations, éclata. L'homme possède une conscience i L’homme peut et doit juger le gouvernement !.… Il voulut qu’on fit venir le président et lui déclara :
— Ce journaliste ne vaut pas cher, mais nous l’acquitterons contre M. le Procureur et pour protester qu’il y a avant tout notre conscience.
Voilà un homme. J'aime sa figure honnête de vieux jardinier ! Il a gagné sa vie et fait sa fortune dans l’agriculture et aussi en exploitant les marais salants. Îls donnent au pays une flore et par là une physionomie particulière : en automne, les mille petits canaux qui strient la région se couvrent d'une végétation éclatante lilas. Dans ce canton, à l'écart de la vie moderne, cet aïeul habite la petite ville de Nomény. Un de ses fils est mort commandant aux colonies ; un autre, sorti de l’École forestière de Nancy, occupe une bonne place ; le troisième, qui est le père du jeune Maurice, n’a jamais pu habiter dans les villes, il n’y respirait pas : il s'occupe sur les terres. D'accord avec l’aïeul dont l’autorité est sou-
veraine, il voit avec plaisir que son fils sera médecin ; ils savent que le docteur Rœmerspacher, installé à Nomény, sera sans conteste l’homme important du canton.
Pourquoi donc le jeune homme s’acharne-t.1l à leur affirmer qu'on ne peut faire, hors de Paris, d’études médicales sérieuses ?
François Sturel passe les vacances auprès de sa mère, dans leur maison de famille, à Neufchâteau (Vosges). Il à peu connu son père, qui est mort de rhumatismes pris aux affûts de nuit. Celui-ci n’avait souci que de ses chiens, de son fusil et du gibier. Il ÿ à dans nos pays de Lorraine une race de vieux chasseurs, d’hommes terribles, Bien malade déjà et ne pouvant plus sortir, il disait à son domestique : « Victor, va faire gueuler les chiens ! » Victor, plu- Sieurs fois de jour et de nuit, les fouaillait, pour que le maître dans ses douleurs s'enivrât l’imagination d’une belle chasse.
De tels traits choquaient sa très jeune femme, dont les délicatesses se retrouvent dans François. Le jeune garçon s’est péniblement plié à l’internat. Longtemps les cris de ses camarades remplirent pour lui l'univers d’épouvante. Il les craignit et les méprisa pendant des années ; ét, sitôt seul, il pleurait. C’est une grande peine pour un petit enfant qui a l'âme simple de n’embrasser personne avant de se coucher. Quand cette habitude est perdue par une dure nécessité, quelque chose se dessèche dans le Cœur et il demeure pour toute la vie méfiant et peu communicatif.
François Sturel aurait, d’après des vieilles gens, hérité sa vivacité et son originalité de sa grand’mère paternelle, Celle-ci ayant placé au collège de N ancÿ
son fils unique, lui dit, aux vacances, en regardant ses livres de classe : « Non, mon garçon, tout cela est trop bête, tu ne retourneras pas au collège. » Et c’est ainsi qu’il ne fut qu'un chasseur. En dépit de cette appréciation un peu brusque de l’enseignement universitaire, c'était une femme de tête.
On peut en juger par deux de ses sœurs, qui, veuves l’une et l’autre, vivent encore en 1880 à Neufchâteau. Ce sont des vieilles dames de quatrevingts à quatre-vingt-dix ans. On ne peut pas dire que Sturel apprenne d'elles .des histoires intéressantes : elles n’ont pas assez vu les choses modernes pour distinguer parmi les anciennes ce qui nous semblerait particulier. Mais elles sont elles-mêmes les mœurs anciennes. Par ces bonnes parentes, il prend contact avec la province, avec sa race, avec un genre de vie qui, si Bouteiller n'avait pas passé sur son âme, devrait, entre tous les usages qu'il y a de par le monde, lui paraître le plus naturel. Leur façon de se garder contre le froid, de soigner les maladies, de fêter certaines dates, leur cuisine aussi et leur vocabulaire contentent le tempérament de Sturel. Elles ne sont pas dévotes, à peine pratiquantes : nées sous ia Révolution, elles ont été baptisées longtemps après le Concordat ; elles censurent volontiers le curé, mais elles n’imaginent pas qu'à moins d’être juif ou d'Allemagne on puisse n'être pas catholique. L'église et la cure étant la seule chose publique où la femme puisse intervenir, leur besoin de domination s’y satisfait.
Elles avaient toujours pour leur petit-neveu, quand il était tout jeune, quelque cadeau, une pomme ridée, deux grosses prunes. Elles lui disaient : « Tu retournes encore à ton collège, mon garçon | Ah ! tout ce qu’on apprend maintenant |...
Ne te fatigue pas trop !... » Aujourd’hui elles bl4ment Sturel, qui, de Neufchâteau même, pouvait faire son droit, puis acheter la meilleure étude de la ville, vivre heureux parmi les amis de son père, — et qui veut aller à Paris !
Il est soutenu par sa mère. Légèrement opprimée jadis par sa belle-mère, encore maintenant par les vieilles dames, elle vit dans l'intimité des pensées de son fils. Elle étouffe un peu dans cette maison qu'habite depuis cent ans la famille Sturel. Les vieilles mœurs se maintiennent mieux dans les vieux murs. Mais pour une jeune femme si jolie, de délicatesse élégante, comme il était pénible de n’avoir pas de salon ! Qui ne la plaindra, sachant que jusqu’à la guerre on avait gardé l’habitude de veiller à la cuisine, autour de l’âtre ! Enfin elle obtint de transformer la maison. Le souvenir des batailles qu’elle dut, à cette Occasion, livrer contre ses tantes, l’incline à juger raisonnable son cher fils qui se plaint de la médiocrité de Neufchâteau. — Pourtant, à ce maintien des traditions particularistes, François doit sa partie forte et saine. Et dans la vieille demeure des Sturel, il n’y avait rien de beau, Soit ! mais non plus rien de laid ; la parfaite appropriation des pièces et du mobilier à l’usage quotidien donnait à l’ensemble un certain style. On n’y distinguait nul trace de ces élégances mesquines ét maladroites, de ces prétentions qui risquent de donner à de très honnêtes provinciaux des allures de déclassés, et qui ne sont touchantes qu'interprétées comme un effort pour se hausser, pour échapper à un passé dont la jeune Mme Sturel n’a plus le sens, — et ainsi échapper à la mort.
Suret-Lefort et Gallant de Saint-Phlin sont du
Barrois. Une partie de ce plateau, le Barroïs mouvant, ne fut réunie à la France qu'avec la Lorraine, en 1766. Bien que voisins, les deux camarades ne se visitent jamais, à cause des distances sociales de leurs familles.
Suret-Lefort habite Bar-le-Duc. Cette jolie capitale lui parle peu. Et pourtant, qu’elles sont particulières, ces maisons de la ville haute, surtout vers l'heure où le soir tombant ramène chacun lassé sous son toit ! Les hommes, les femmes vont préparer la vie de l'avenir, puis dormir, perdre la mémoire, mais les maisons demeurées seules, à travers la rue solitaire, reprennent leur dialogue significatif. Nul ne l’entend plus. Voilà ce qui explique le délaissement, dans l’église Saint-Étienne, d’un des plus beaux morceaux de la sculpture française. Elle va s’émietter, l’œuvre tragique de Ligier Richier, emprisonnée pauvrement sous un grillage qui la défigure sans la protéger.
René de Châlons, prince d'Orange, ayant été tué à la guerre, Louise de Lorraine, sa femme, pour attester la force de son amour, le fit représenter en squelette par notre grand Lorrain Ligier Richier. C’est, en marbre blanc, un corps debout, à moitié décomposé, mais qui, de sa main, soutient, élève encore son cœur, son cœur de pourriture, prisonnier d’un cœur de vermeil. Qu'il est jeune, élégant, ce cadavre défait, avec ses reins cambrés, et tout le souvenir de son aimable énergie ! En dépit de ses jambes dont les chairs dégouttent et de sa poitrine à jour, dans cette tête pareille au crâne qu’Hamlet reçoit du fossoyeur, sa femme amoureuse aime encore le souvenir du clair regard. Louise de Lorraine, sous la terre et tel que le ver dans le tombeau le fit, voit son ami désespéré lui tendre
Son Cœur pour qu'elle le sauve des lois de la mort.
Chez les Suret-Lefort, dans l’humble logement de la ville haute qu’ils occupent, pour six cents francs par an, au premier étage d’une exquise maison du XVI° siècle, — un logis de la vieille F rance qui vaut un voyage à Bar et que les Suret-Lefort n'ont pas une seule fois apprécié, — nul n’a Souci d’archéologie. On est tout à la terrible querelle du père de famille avec le président du Tribunal, Si vigoureuse et ingénieuse que fût l'intelligence de M. Suret- Lefort, il devait se briser contre un magistrat. Les Propos du procureur, confirmés par l'attitude du Parquet nancéen, reléguèrent au rang de courtier véreux cet homme d’affaires, qui pendant un instant avait dominé Bar. Convaincu, à force de le démontrer, qu’on se vengeait par ces indignités de ses opinions Conservatrices, il éleva son fils. dans la haine des opportunistes ; peu à peu, il vit les réactionnaires eux-mêmes se ranger, comme c'était fatal, avec la magistrature, Maintenant, il ne rêve plus que d'envoyer Georges à Paris, où l’on échappe au petit esprit et à la tyrannie de la province.
Ce qu’il ya d'étonnant chez Georges Suret-Lefort, c'est qu’il termine toutes ses phrases. Cette qualité se Tencontre assez fréquemment chez de jeunes Parisiens. À dix-huit ans, chez un collégien de l'Est, elle est rare. Oui, ce grand garçon aux cheveux châtains, de bonnes manières, d'intelligence précise, va jusqu’au bout de ses Périodes, toujours, et avec Un rare aplomb, Élancé, un peu raide et pourtant agréable par un joli air de bête de proie, il semble frêle, mais à bien l’examiner, il a des bras énormes. La ville d'Oudinot, le maréchal aux trente-quatre blessures, et du maréchal Exelmans, le cavalier
épique, à surtout produit des soldats. Une salle du musée est pleine de leurs portraits, souvent, faut-il le dire, des figures tristes et résignées de fonctionnaïires. Suret-Lefort est autrement combatif et vaillant que la plupart de ces militaires. D'ailleurs, pour un jeuné homme qui veut agir, que propose aujourd’hui l’armée? Son volontariat terminé, il courra aux vrais champs de bataille. Les habitués du Café des Oiseaux n'admettent pas les mérites qu'ils envoient à Paris, mais ceux qui leur en viennent.
Henri Gallant de Saint-Phlin habite à mi-chemin de Bar-le-Duc et de Verdun, en pleine campagne, près du village de Varennes (Meuse) et dans un monde de grands propriétaires terriens. On y évoque les souvenirs de l’ancienne autonomie et, si personne ne la regrette expressément, — car tout Lorrain est Français sans restriction, — ce qu'il peut en rester de vestiges est soigné avec complaisance. Autant que Suret-Lefort, pourtant, Henri ignore l’archéologie, et les thèses de Bouteïller pour longtemps l’en dégoûteront, mais il sent la nature, la variété des saisons, la vie des plantes, comme ferait un homme de quarante ans après des déceptions.
Cet adolescent, qu'il ne faut pas railler, est doué d'une sensibilité telle que les bois et les jeux des nuages sur le soleil le font pleurer. Il compose des vers lamartiniens. Cela est convenable, qu'il soit né dans les bois de l’Argonne qui prolongent la forêt des Ardennes aimée par Shakespeare. Il a autour de l'âme tous leurs brouillards du matin, et autour d'une figure mal soignée, mais charmante de sincérité, dés cheveux tombants d’un blond pâle. C'est ün enfant d'une parfaite bonté et d’une grande pureté morale, Ces jolies vertus, poussées à ce degré,
risqueraient d’en faire un naïf. Sa grand’mère, pour y remédier, l’avait mis au lycée. Maintenant, elle Juge Paris nécessaire. — Pour des hommes d’action, Henri Gallant de Saint-Phlin serait négligeable parce qu’il n’est pas encore né. Le cordon ombilical qui le relie au milieu qui l’enfanta n’est pas encore coupé, Décrire sa vie, toute intérieure, c’est décrire son pays qui seul l'anime.
Saint-Phlin, où il habite avec sa grand’mère paternelle, est un « château » et une ferme à quelques centaines de mètres de Varennes. Selon un usage assez fréquent et que l'opinion lentement ratifñie, le grand-père d'Henri, M. Gallant, d’une bonne famille de propriétaires et allié par son mariage aux meilleures maisons du Barrois, a pris le nom de la terre. C’est lui qui, au début du siècle et venant de Saint-Mihiel, a reconstruit le château. Tout à l’entour du beau parc, planté surtout de vieux tulipiers et de peupliers noirs, s'étendent les magnifiques forêts où chaque hiver on tue le plus de loups en France.
Le souvenir de Louis XVI fuyant vers la frontière domine le pays. Le fameux Drouet le reconnut à Sainte-Menehould, prit au court par les bois, fit vingt kilomètres tandis que l'équipage royal en par- Courait vingt-huit, et arriva au bas de la côte de Varennes, dans la principale rue, vers les onze heures de nuit : « tes-vous des patriotes ? » dit-il en entrant au café qui, aujourd’hui, est une épicerielibrairie dans la rue de la Basse-Cour. Il convainquit quatre jeunes gens de lui prêter main-forte, barra un pont et réveilla le procureur de la commune. Celui-ci, homme timide, d’opinion « constitutionnelle », pour solution eût trouvé de dormir, mais Drouet envoya le petit garçon de ce magistrat crier
dans les rues : « Au feu ! au feu ! » et enfin, accostant la voiture qui survenait, il força, de son autorité et malgré des papiers en règle, les personnes royales à suspendre leur voyage. Par ses émissaires et au son du tocsin que propageaient au loin tous les clochers, des milliers de paysans s'’ameutaient. Leurs fourches décidèrent du tout.
Par son caractère, tout un jour, et devant un Bourbon couronné, ce rustre de Drouet fut donc le chef, le dominateur. Dans la suite, tantôt divinisé, tantôt précipité dans le mépris, après une notoriété immense, il dut disparaître sous un faux nom. Les personnages locaux de ce drame moururent tous de mort violente. Leurs enfants habitent encore dans la région, et ces grands souvenirs s’agitent encore violemment autour d'eux. Un descendant de Drouet, M. Fleurissel, fermier à Mafrecourt, venait de solliciter et d'obtenir l'autorisation de relever le nom. A Saint-Phlin, on le blâmait ; à Varennes, on le louait. L'imagination d'Henri de Saint-Phlin, au milieu de ces contradictions passionnées, se formait, à son insu, pour la philosophie de l’histoire.
On a dit justement que la calèche royale fut, à Varennes, le corbillard de la monarchie. L’acte de Drouet, qui n’a pas épuisé ses conséquences historiques, agit aujourd’hui encore sur des destinées particulières. L'infériorité, l’avilissement pour tout dire, où Drouet, le 22 juin 1791, a réduit le roi, et dont la vieille Mme Gallant de Saint-Phlin garde la tradition locale, empêcheront que le jeune homme, pourtant traditionaliste, devienne jamais monarchiste. Secrètement, à Louis XVI qui voyageait sous un nom de domestique, — qui par ses absurdes lenteurs et par son équipage trop lourd se laissa prendre, — qui, à une proposition de forcer le pas-
sage, répondit : « Me garantissez-vous qu’une balle n’atteindra pas ma femme où mes enfants ? »— qui, Pour gagner un moment et permettre à Bouillé de le dégager, fit semblant de dormir, — Saint-Phlin préfère les ducs de Bar et le vieux temps où il semble que les grands propriétaires dominaient dans le pays. des
… Dans la cour du musée de Bar-le-Duc, sans gloire, sans convenance, la poussière des ducs de Bar gît, mal protégée de la pluie, du vent, pâr une mauvaise vitre! Auprès de ce résidu est couché, également sous vitre, un squelette romain. La pluie détachant une brique archéologique mal Suspendue, le Romain en eut Île crâne fracassé ét mêlé de verre pilé ; peu importe qu’il en arrive de même aux ducs de Bar, l'hiver prochain : déjà ces puissants seigneurs ne sont plus que vingt poignées de poussière..… Le système des idées auxquelles, par les traditions et les mœurs de son monde, Saint-Phlin demeure disposé, est, lui aussi, émietté et délaissé de tous, Il n’a même plus de nom dans aucune lan-
l'homme au sol et le tournait à chercher sa loi et ses destinées dans les conditions de son lieu de naissance.
Henri de Saint-Phlin n’a Pas uné conscience nette dé ces principes terriens qui le placeraient en contradiction avec la doctrine de Bouteiller. Il n’oserait renier le maître qui, pendant une année l’enthousiasma. Mais aujourd'hui ses sens impressionnables le livrent tout aux bois, aux prairies, aux Saisons ; et les bois, les prairies, les Saisons,
créent les conditions suffisantes pour que quelque chose des doctrines féodales redevienne sa vérité propre.
Avant qu’un Racadot, de Custines (Meurthe-et- Moselle), vint s'asseoir sur les bancs d'un lycée et auprès d'Henri de Saint-Phlin, il a fallu d’irnmenses bouleversements.
On à tort de croire que, dès le siècle dernier, la liberté civile était établie d’une façon générale dans les provinces. En 1782, le giand-père d'Honoré KRacadot naquit serf à Custines, dans une seigneurie ecclésiastique, et serf de la plus dure catégorie, « par servitude personnelle découlant d’une ser vitude héréditaire de l’homme vis-à-vis du seigheur ». Les serfs de cette espèce sont « si sujets à leur sel- : gneur que celui-ci peut prendre tout ce qu'ils ont, à leur mort ou durant leur vie, et leurs corps tenir en prison toutes les fois qu’il lui plaît, soit à tort, soit à droit »
Le 4 août 1789, l’Assemblée nationale porta un coup décisif à ce genre de propriété et l’abolit sans indemnité, Le grand-père d'Honoré Racadot avait sept ans. Son âme se développa résignée et tremblante.
… Ainsi Honoré est probablement le descendant des esclaves du monde romain ; il est possible que sa race soit tombée en servage plus récemment et par le jeu naturel des forces, mais de toute façon c’est bien le type de l’esclave rural que perpétue cet énergique et disgracié garçon à la figure sournoise. Suis-je dupe de mon imagination éaue par le renseignement? Après avoir connu des archives de Custines la saisissante et indiscutable vérité, je reconnais dans Honoré l’affranchi atissi gêné sous sa
tunique de lycéen que les barbares de Mérovée sous la chlamyde romaine.
Au lycée, il travailla lourdement, sans la réussite que son effort eût méritée. Il a comme une barre en travers du front, qu’on retrouve dans son regard, et s’il parle, tous les jeux de sa physionomie annoncent sa violence, des colères toutes prêtes, sans flammes généreuses. A dix-neuf ans il en paraît vingt-cinq. C’est un bourru qui ne sait pas plaire. Les femmes Pourtant, mais pas des plus jeunes, le distinguaient.
Son grand-père et son père demeurèrent serfs d'âme : rompus à la discipline sociale, prudents, calculateurs et craintifs de la loi et de l’autorité. Chez Honoré, des appétits violents seraient aisément . Suscités par la liberté presque Sauvage, hors de * toute discipline, qu’on peut trouver à Paris, et par des délices contre lesquels l’hérédité n°a pas mithridaté ses sens. C’est l’affranchi classique.
Si cette famille Racadot savait se servir de son argent avec la décence des petits bourgeois, elle aurait de la fortune. Le père Racadot, pendant la guerre, à beaucoup gagné sur les bêtes qu'il vendait aux Allemands, puis en se faisant indemniser par le gouvernement français des pertes qu’il n’avait pas faites. À sa rapine il avait associé tous les siens, et sa femme, qui était aussi sa cousine, a laissé du fait de son père quarante mille francs, Somme énorme à laquelle le jeune Honoré peut prétendre dès sa majorité, mais que le père ne veut lui remettre qu’à l’heure d'acheter une étude de notaire. Pour retarder cette date, le père Racadot accepte que son fils aille à Paris, où un jeune homme se laisse facilement tenter de prolonger son Stage. Maïs il fait le pauvre pour ne céder qu’une pension mensuelle de cent francs.
Antoine Mouchefrin est fils d’un photographe de Longwy (Meurthe-et-Moselle), assez brave homme, mais si misérable! connu dans toute la région comme agent électoral du député opportuniste, ce qui est un fâcheux métier. En rémunération de ses services, Mouchefrin a reçu pour son aîné Antoine une bourse à Nancy.
Ce lycéen est peu sympathique d'aspect, parce que bas sur ses pattes, il a une grande bouche tuméfiée de lymphatisme et une voix extraordinairement mièvre d’eunuque, parce qu'’ilne se lave jamais, et qu’il a sur la tête d’innombrabies épis, c'est-à-dire des mèches qui poussent en sens contraire des autres cheveux. Il tient de son père une plaisanterie de sous-rapin qu'il répète continuellement et qu'il s'efforce de justifier : « Moi, je n’ai pas d'esprit, mais je suis grossier. »
Cette famille besoigneuse pense continuellement avec amertume à la fortune soudaine du village de Villerupt. Ce petit endroit, patrie de Mouchefrin père, à dix-huit kilomètres de Longwy, sur les frontières du Luxembourg, de Belgique et d’Alsace- Lorraine, est fameux par sa brusque transformation industrielle. De braves gens, qui vivaient là médiocrement de leur champ, se sont trouvés, après la guerre, subitement enrichis par la découverte de gisements de minerais de fer. Les ingénieurs n'y furent de rien ; c’est un M. Féry, cultivateur, puis courtier en grains, fort étranger à la métallurgie, qui s’étonna de la qualité des terrains, comprit la situation et osa. Il construisit lui-même un chemin de fer de Longwy à Villerupt, et la vallée bientôt se couvrait de hauts fourneaux. On y produit aujourd’hui presque toute la fonte employée en France ; le spectacle des millions si rapidement ga-
gnés remplit d’aigreur Mouchefrin père et irrite contre lui sa femme et ses enfants : car l’imbécile, en 1872, n’a-t-il pas vendu, pour installer son atelier de photographie, son champ de pommes de terre ! Quand chaque morceau du minerai qu'aujourd'hui on en tire servirait à les lapider, les Mouchefrin ne Souffriraient pas davantage.
Alfred Renaudin, fils d’un modeste contrôleur des contributions indirectes, fut soudain, en août 1880, par la mort de son père, placé dans la nécessité de soutenir sa famille, Le jeune homme sollicita son ancien professeur et lui annonça qu'avec sa mère et une sœur de vingt ans, il émigrait à Paris.
Un jour que M. Bouteiller prenait part à l’un des fameux déjeuners de Gambetta, celui-ci lui demanda s’il ne connaissait pas un jeune homme qui voulût faire sa fortune dans le journalisme, Le professeur désigna Renaudin, Le jeune Lorrain, reçu par un secrétaire du tribun, s'entendit offrir une place au journal La Vérité. On lui expliqua qu’il suivrait les réunions publiques, qu'il se montrerait dans ses Comptes rendus et surtout dans ses propos de café résolument hostile à l'opportunisme et, avec tact, favorable aux idées Socialistes, qu’il fréquenterait €n Camarade des comités révolutionnaires et viendrait, de temps à autre, causer dans le cabinet de Gambetta,
Renaudin, étonné, — on à tout de même ses dix huit ans et son moment de fraîcheur, — prévint de ces conditions M. Bouteiller, qui l'engagea à refuser, Sans doute le distingué kantien se rappelait ce principe ; « Agis de telle sorte que tu traites toujours l'humanité, soit dans ta Personne, soit dans la
personne d'autrui comme une fin et que tu ne t'en serves jamais comme d’un moyen. » Mais Gambetta parla au professeur. Il jugeait d'utilité patriotique qu’on fût exactement renseigné sur les partis extrêmes : ils commençaient à s'organiser, et dans leur personnel la République pouvait recruter d’excellents adhérents. Il ne s'agissait pas d'une besogne de policier, mais bien de nouvelliste. Ce jeune homme, de vive voix, plus complètement que dans ses articles, informera ceux qui doivent être au courant de l’état d'esprit du pays... Gambetta savait convaincre : Bouteiller à son tour décida Renaudin. Portalis, directeur de la Vérité, combattait l'opportunisme, mais n'était pas fâché, dans le privé, d'obliger Gambetta ; il ne fit aucune difficulté de caser le petit provincial.
Le chef de l’opportunisme, avec le désordre habituel à ces grands meneurs, ne songea plus à utiliser son petit « indicateur », et ne le reçut aucune des fois qu'il se présenta dans son antichambre. Renaudin, par une chance inespérée, se trouva donc tout bonnement installé dans un grand journal avec de suffisants appointements. Comme son cerveau tout neuf fut pénétré par les images et par la moralité ambiantes | Portalis devant ce mince reporter, c'était Talleyrand et Machiavel, mais un Machiavel tangible, un Talleyrand dont il avait le contact, sur qui chaque jour il entendait une histoire nouvelle ; et puis c'était le patron, l’homme qui pouvait Île jeter sur le pavé et dans le cabinet de qui jamais il ne pénétrait sans angoisse. En outre, cet arrièrepetit-fils du grand Portalis, c’est un gâcheur d’argent et un homme de bonnes manières. Ses allures émerveillent secrètement Renaudin qui demeure et demeurera, avec tous ses cynismes acquis, le pe-
tit Alfred, le fils du « rat de cave » élevé chichement dans trois chambres glacées.
Pour jouir de sa fortune, le reporter se tournait vers la Lorraine ; il excitait ses amis à le rejoindre. Bien qu’il en crût, il n’avait Pas encore le ton parisien, il n’appréciait pas la psychologie, si fort à la mode en 1880 : sinon, il aurait pu leur écrire : « Le premier acte de Bouteiller, à Nancy, fut de m’expulser, parce que j'avais ri quand il parlait de ma dignité morale ; son premier acte, à Paris, vient d’être précisément une atteinte à ma moralité. Serait-ce que les sectaires deviennent aisément des hypocrites, qui couvrent de leurs principes leurs combinaisons personnelles ? Ne serait-ce pas plutôt que cette formule qu’il nous a tant de fois répétée : « Agis toujours de telle sorte que ta conduite puisse Servir de règle » est moins certaine qu'il ne croyait ? Je l'ai vu embarrassé de choisir s’il valait mieux respecter une âme ou s’il valait mieux servir l'État. »
Sturel et Saint-Phlin furent dispensés du volontariat comme fils aînés de veuve ; on ajourna Renaudin, pour constitution débile, tandis qu’on acceptait ce gnome de Mouchefrin. Avec lui, Rœmerspacher, Racadot et Suret-Lefort furent soldats.
Le service militaire devrait être une école de mo-
rale sociale : on sait ce qu’il est, Par manque de
rien qui pût se substituer à l'influence de Bouteiller. Dans un âge où l’on à besoin de beaucoup s’assimiler, l’image de ce maître s’enfonçait de plus en plus en eux et devenait une partie de leur Chair ; elle leur commandait le plus violent désir de Paris Enfin, leurs familles cédèrent, mais avec des senti-
DANS LEURS FAMILLES 6r
ments bien divers. À MM Gallant de Saïnt-Phlin, il suffirait de se maintenir sans s’augmenter dans son petit-fils. François Sturel et Maurice Roœmerspacher ont de ces parents qui aiment à se voir agrandis, d’accord avec les transformations du siècle, dans leurs enfants. Et pour le photographe Mouchefrin, pour l'agent d’affaires Suret-Lefort, pour Mme Renaudin et pour le père Racadot, le bonheur d'Antoine, de Georges, d’Alfred et d’Honoré serait que ces favorisés n’eussent absolument rien de commun avec les humbles qu'ils furent eux-mêmes. «Nous avons vécu chétivement, disentils ; si nos fils sont intelligents, leur existence contredira la nôtre. »
Pauvre Lorraine ! Patrie féconde dont nous venons d’entrevoir la force et la variété ! Mérite-t-elle qu’ils la quittent ainsi en bloc? Comme elle sera vidée par leur départ ! Comme elle aurait droit que cette jeunesse s’épanouît en actes sur sa terre! Quel effort démesuré on lui demande, s’il faut que, dans ses villages et petites villes, elle produise à nouveau des êtres intéressants, après que ces enfants qu'elle avait réussis s’en vont fortifier, comme tous, toujours l’heureux Paris!