RENARD FAIT YSENGRIN MOINE
sous la porte, dans le trou de la serrure. Il savait qu’il n'entrerait pas, il regardait par la fenêtre, il voyait les broches bien garnies devant le feu, il se léchait les babines, il hérissait sa moustache, il bâillait à se décrocher la mâchoire, il gémissait doucement. Enfin, n’y pouvant plus tenir, il frappa à la porte, il appela :
— Neveu ! Neveu ! mon compère ! ouvrez | ouvrez{i je vous apporté bonnes nouvelles ! ouvrez vite que je vous les dise ! | |
Renard l'avait reconnu et l’avait entendu souffler sous la porte. Cependant il demanda :
—— Qui est là ?
— Moi !
— Qui ? moi?
— Ysengrin, votre oncle, votre compère.
— Ah ! je croyais que c'était un voleur.
— Non ! Non ! c’est moi, je vous apporte bonnes nouvelles ! Ouvrez ! Ouvrez vite que je vous les dise.
-— Attendez ! vous ne pouvez pas entrer maintenant, pas avant que les moines aient fini de manger.
— Les moines ! quels moines ?
— Les moines et chanoines de Tyron. Je suis entré dans leur ordre et ma maison est devenue une de leurs abbayes.
— Par Notre-Dame ! alors hébergez-moi et donnez-moi à manger de cette viande que je sens, qui sent si bon !
— De la viande ! quelle viande ? nous ne mangeons jamais de viande, nous autres moines.
— Que mangez-vous donc ?
— De bons et gras poissons, comme Saint Benoît notre saint patron nous le commande — mais pas de viande, jamais de viande !
— Par charité, donnez-moi seulement un peu de ce poisson. Je m'en contenterai — il sent si bon ! et j'ai si grand faim ! é
Renard répondit :
— Las ! nous ne pouvons nul recevoir s’il n’est moine ou ermite pour le moins. Passez votre chemin, bel oncle !
— Par charité ! donnez-moi seulement un morceau de ce poisson !
— Allons ! je vais, pour vous, violer notre sainte Règle et vous faire goûter notre manger.
Renard prit devant le feu deux morceaux d’ oil très bien cuits, mangea le plus gros et donna le plus petit à Ysengrin qui le trouva bon et en redemanda. |
— Par mes bottes ! dit Renard, si vous vouliez vous faire moine, je vous en redonnerais. Et bientôt vous seriez mon maître, car beau et noble et fort et pieux comme vous êtes, on vous élirait sûrement Prieur ou Abbé avant Pâques prochaines. Par Notre-Dame ! vous auriez belle prestance avec le manteau sur votre pelisse grise !
— Mais au moins, dit Ysengrin, me donnerait-on beaucoup de poisson tel que celui-ci ?
— Autant que vous pourriez en manger.
— Alors, vite ! je veux être moine, faites-moi tondre.
— Non pas tondre, dit Renard, mais raser — une belle couronne bien large sur la tête.