‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 49 sur 70 · CHANTECLER VIENT DEMANDER JUSTICE · texte numérisé non relu

CHANTECLER VIENT DEMANDER JUSTICE

revinrent de pâmoison, elles se jetèrent aux pieds du Roi. Chantecler agenouillé pleurait abondamment.

Le Roi eut pitié d'elles, il poussa un profond soupir, et puis il redressa la tête et rugit.

Quand le Lion soupire et rugit, il n’y a bête si hardie, pas même le Sanglier, qui ne soit effrayée. Couard le lièvre eut si grand’peur que pendant deux jours la fièvre le tint. Toute la Cour trembla, les plus courageux frémirent, personne n'avait jamais entendu le Roi rugir avec autant de colère. Et de sa queue il se battait si furieusement les flancs que le palais en résonnait. |

— Dame Pinte, dit-il, par l’âme de mon père! — je n'ai pas encore fait pour elle, aujourd’hui, la moindre aumône — votre chagrin me peine grandement, et je veux vous donner satisfaction. J'enverrai chercher Renard, et vous verrez, de vos yeux, quelle vengeance je prendrai de lui. Je veux faire éclatante justice de ce crime.

Ysengrin se leva et dit :

— Site, si vous vengez dame Copée, ce sera une belle action dont tout le monde vous louera. Je ne dis pas cela en haine de Renard, mais par pitié pour cette pauvre dame qu'il a si méchamment tuée.

— Mesamis, dit le Roi, Renard m’a mis grand deuil au cœur — et ce n’est pas la première fois ! Je me plains à vous tous de l’offense que m'a faite cet adultère, cet orgueilleux, en rompant ma paix. Maintenant, sire Brun, prenez une étole, et vous, messire Bruyant, priez pour l’âme de la défunte. Faites creuser la sépulture dans ce champ, entre la plaine et le jardin.

t56 LE ROMAN DE RENARD

— Sire, fit Brun, à votre volonté!

Il revêtit l’étole et l’on commença l'office des morts. Tardif le limaçon chanta les trois leçons. Ronneau chanta le verset. Brun l'ours dit l’oraison. Puis il donna l’absoute et l’on porta le corps en terre, enfermé dans un beau cercueil de plomb, le plus riché qu’on vit jamais. On l’enterra au pied d’un arbre. Sur la tombe 6n mit une pierre, et sur la pierre on grava — au ciseau ou à la griffe, je ne sais — cette épitaphe :

« Ci-git Copée, sœur de Pinte. C'est Renard qui l'a tuée. Priez pour la pauvre martyre ! »

Eten voyant Pinte pleurer, Chantecler se tordre les pattes de désespoir, tout le monde fut ému de grande pitié.

Quand leur douleur fut un peu calmée, les barons dirent au Roi: | |

— Sirel vengez-nous de ce maudit glouton qui nous a si souvent trompés, et si souvent a troublé [4 paix! |

— Oui, dit le Roi. Brun, mon frère, allez le chercher. N'ayez aucun égard pour lui, dites:lui qu'il y a déjà trois jours que je l’attends ! Et qu'il vienne! ‘

— Sire, dit Brun, j'y vais.

Et le voilà parti, à l’amble, à travers champs. |

Or, pendant qu'il s’en allait ainsi vers Malpettuis, une chose advint qui empira beaucoup les affaires de Renard. Messire Couard le lièvre qui, dé peur, tremblait les fièvres, quand fut enterrée Copée, voulut se coucher et dormir sur la tombe de la martyre. Quand il s’éveilla, il était guéri,

Ysengrin, entendant raconter qu’elle était vraie sainte à miracles, dit qu’il avait mal à l'oreille. Ronneau lui conseilla

de sé —— suf la tombe, ét dès qu il y fut étendu, il éria qu'il était guéri. Mais si ce n’eut été chose si bonne à croire, ét le témoignage de Ronneau, tout le monde autait dit que c'était un mensonge.

Quand la nouvelle de ces miracles vint à la Cour, chacun s 'en réjouit fort — sauf Grimbett, le bon défenseur de Renard. — Ah! Renard, pensait-il, si lon té prend maintenant, il faudra que tu sois bien rusé POU t'en tirer ! |

Brun traversa la forêt ét arriva à Malpertuis. Comme il était beaucoup trop gros pour y entrer, il s'arrêta devant la barbacane. |

Renard se reposait au fond de sa tanière. Il avait en réserve, ptès de lui, une grosse et grasse geline. Il avait mangé le matin deux belles cuisses de Dose Il sè FRE il était très bien. - : . |

Brun, à la porte, l’appela :

— HET Renard ! Ecoutez ! Je suis Brun, lé messager du Roi. Sortez ! que je vous dise ce qu’il vous mañde !!

— Brun, fit Renard, beau doux ami, celui qui vous a envoyé ici vous a fait prendre une peine inutile. J’allais jus-

tement partir pour la Cour, mais je voulais finir d’abord un merveilleux manger français. Vous savez que lorsqu'un homme riche arrive à la Cour, on lui sert du bœuf à l’ail, et ensuite toutes sortes d’autres plats. Mais le pauvre homme qui n'arien est comme merde de diable. Il n’a place ni au feu, ni à table, il mange sur ses genoux, et les chiens viennent lui ‘enlever le pain des mains. Si on lui donne à boire, c’est bien peu — à manger, c’est d’un seul plat, et on lui jette les os. Le pain, la viande, le vin qu’il devrait avoir, ces larrons de sénéchaux et de cuisiniers — puissent-ils être brûlés ! et leurs cendres jetées au vent — le luienlèvent pour l'envoyer à leurs ribaudes. C’est pour cela que j'ai mis ensemble mon lard et mes pois dont j'ai déjeuné — et j'ai mangé encore la valeur de deux deniers de miel nouveau en rayons.

— Du miel ! dit Ours, in nomine patri filium ! d’où tenez-vous tant de miel ? C'est la chose du monde que j'aime le mieux. Conduisez-moi à ce miel !

Renard, enchanté de si bien réussir, lui fit la grimace, mais le pauvre ne s’en aperçut pas. |

— Brun, dit-il, si je pensais trouver en vous bonne foi et amitié, de ce miel je vous ferais emplir le ventre. Mais si je vous conduisais chez Lanfroi le bûcheron — où il est — etsi je vous aidais à le prendre, vous ne tarderiez pas à m'en faire repentir.

— Comment ? fit Brun, que dites-vous ? n'avez-vous pas confiance en moi ?

— Non!

— De quoi avez-vous peur ?

— De trahison, de félonie.

— Renard, quelle diablerie est-ce là ? Me croire capable de vous trahir ! Vous pouvez être tranquille, malgré l'hommage que j'ai rendu à Noble, je ne serai jamais traître ni félon envers vous —- je le jure!

— Votre parole me suffit, dit Renard, je m'en remets à votre bonté. |

Et ils partirent pour le bois où travaillait Lanfroi.

Lanfroi le bûcheron avait commencé à fendre un chêne en y enfonçant deux coins.

— Brun, doux ami, dit Renard, voilà ce que je vous ai promis. Ici dedans est le miel. Mangez d’abord et puis nous irons boire.

Brun mit le museau et les pieds de devant dans la fente.

— Vous y touchez presque, dit Renard, allons ! ouvrez la bouche ! Vous y êtes ! Tirez la langue |

Il n'y avait miel ni rayons, et Renard empoignant les coins, à grand’peine les retira. La fente se referma et Brun resta pris par la tête.

. — Ah! Brun! dit Renard, je savais bien que vous me tromperiez et que je ne goûterais plus à ce miel. Vous mangez tout, il ne me restera rien. Comme vous me soigneriez si j'étais maiade ! Je n'aurais que poires molles !

Tandis qu'il parlait ainsi, arriva le bûcheron. Renard ne l’attendit pas.

Le vilain vit l’ours pris au piège dans son chêne, il retourna au village en courant, en criant :

« Harou ! Harou ! à l’'Ours ! nous le tenons ! »

Et bientôt il y eut sur le chemin une fourmilière de vilains. Qui porte un bâton, qui porte une hache, qui porte un fléau, qui porte un gourdin d’épine. Il y avait là Heurtevilain, Joudome, Baudoin, Giraut Barbette, Trousse-ânesse, Corberault, Tigerin Brise-fouace, Goubert le fils de Gilloin, Hardouin, Fainbert, Hélyès, Outrant, Brise-faucille, Rousselin, Hubert Grospet, Fouchier Galopet, et beaucoup d’autres.

Quand Brun entendit les cris furieux de tous ces vilains, il pensa qu'il valait mieux perdre le museau que d’être tué à coups de hache. Il tira ses pieds, il tira sa tête, s’arracha le cuir, se rompit les veines et tira tant, qu’en y laissant cuir de ses pieds, cuir de sa tête, il s’échappa. A flots, le sang lui coulait du museau. De la peau qui lui restait sur les joues, il n’y aurait pas eu de quoi faire une bourse. ons on ne vit si laide bête ! . |

Ainsi s'enfuit le fils à l’ourse, poursuivi par les vilains qui criaient, et dans sa fuite il rencontra le curé de la paroïsse — Je père de Martin d'Orléans — qui revenait d'étendre son fumier. D'une fourche qu’il tenait à la main, il frappa Brun sur les reins, si rudement que le pauvre Brun faillit tomber. Il chancela, les vilains le rattrapèrent. Et coups de bâton de pleuvoir ! si dru qu’il eut grand’peine à s'échapper.

Renard avait entendu, de loin, les cris de Fours, et il était rentré à Malpertuis où il ne craignaït ni siège ni surprise. Il vit passer, devant sa RON Pours fuyant. Il se au le de lui et lui cria : :

— Brun ! voilà ce que c’est que d’avoir voulu manger sans moi le miel de Lanfroi ! Vous êtes puni de votre mauvaise foi,

et vous mériteriez de n'avoir pas de prêtre à votre dernière heure. Dans quel ordre êtes-vous donc entré pour porter si rouge chaperon?

Brun ne répondit pas, il s'enfuyait aussi vite qu’il pouvait, craignant de tomber encore entre les mains de Lanfroi et des autres vilains.

À midi sonnant il arriva à la Cour. Chacun en le voyant si bien arrangé, sans oreilles, fit le signe de la croix. Le Roi demanda, au milieu d’un profond silence :

—— Brün ! qui t'a misen cet état ?

Brun avait perdu tant de sang qu’il eut à peine la force de répoñdre : | |

— C'est Renard !

Et il tomba pâmé, aux pieds du Roi.

Alors le Lion poussa un terrible rugissement, hérissa sa crinière et jura par la vie et par la mort de Notre Seigneur.

— Brun, s’écriat-il, Renard t'a tué ! Mais par la mort Dieu et par ses plaies ! je te vengerai, et dans toute la France on parlera de ma vengeance. Tybert | où êtes-vous ? Allez immédiatement chercher Renard. Dites-lui que le Roi vous envoie, et que justice sera faite. Qu'il n'apporte ni or, ni argent, ni paroles pour se défendre, mais une corde pour être pendu !

Tybert n’osa pas refuser. Il eût de s'excuser, mais il n'avait pas d’excuse à donner, et il faut que le prêtre, bon gré, mal gré, aille au Synode.

Il se mit en route.

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