TROISIÈME EDITION
PARIS SOCIÉTÉ d'Éditions littéraires et artistiques
Librairie Paul OUendorff 50, CHAUSSÉE d'an TIN, 50
Tous droits léf^rvés.
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Il a été tiré à part 1 0 exemplaires sur papier de Hollande mimcrctés à la presse.
Dans plusieurs volumes et dans de nombreux articles on a essayé de faire l'histoire des relations de Sainte-Beuve avec Victor Hugo et ]y|me Yictor Hugo ; mais on n'avait pour éléments que la Correspondance de Victor Hugo et une plaquette de vers, clandestine, de Sainte-Beuve. La plaquette, il est à peine besoin de le dire, était sujette à caution, et les précieuses Lettres de Victor Hugo étaient en plus d'un endroit obscures et parfois incompréhensibles : il y manquait, pour les expliquer, les Lettres de Sainte-Beuve. — Ah! ces lettres, si on les avait!... on pourrait avec elles établir enfin la vérité!... mais, sans doute, elles étaient perdues? brûlées, peut-être? — Eh bien, ces Lettres, on les a, elles ont été récemment retrouvées; elles étaient égarées, dispersées
parmi crautres papiers; on les a rassemblées, classées, ordonnées, non sans peine; quelquesunes font défaut, mais celles qui restent suffisent à former un tout, et, en les rapprochant des l-ettres de Victor Hugo, en les éclairant les unes par les autres, on pourra sûrement parvenir à tout comprendre, à tout deviner. Nous possédons maintenant presque toutes les pièces du procès, nous les mettons sous les yeux du lecteur, nous les commenterons avec lui : cela suffira, même sans plaidoirie, pour qu'il prononce le verdict en toute connaissance de cause.
Un mot sur le caractère des Lettres de Sainte- Beuve. Il ne faut pas croire qu'elles fassent tort à sa mémoire, elles lui font grand honneur, au contraire. Deux ou trois surtout peuvent compter parmi les plus émouvants cris d'amour et de douleur qu'ait jetés une pauvre âme humaine. Si celui qui a écrit ces lettres s'en était tenu là, s'il n'avait pas compromis d'avance par de méchants vers, — méchants aux deux sens du mot, — la profonde impression de cette prose enflammée; s'il n'avait ainsi gâté vilainement la plus belle page de son œuvre et de sa vie.
si on n'eût entendu Je lui que ces « immortels sanglots », ces Lettres, pures de toute tache, réunies à celles de Victor Hugo, fussent restées comme un des plus beaux et des plus poignants parmi les « romans vécus » les plus célèbres.
LE JELWE MENAGE
AvaiiL trenU-er clans [le drame, il est nécessaire d'en connaître les personnages, nécessaire de savoir dans qnelles conditions, dans quel état d'âme Victor Hugo, sa jeune femme et Sainte- Beuve se rencontrèrent; eux, paisiblement heureux, aimés, honorés, letés de tous; lui, solitak-e, amer, inquiet, mécontent des autres et de lui-méîue.
On connaît les adorables Lettres à la Fiancée : on sait conrme, à dix-se])t ans, Victor Hugo, cœur aussi précoce que son génie, devint amoureux d'une fillette de son âge ; on se rappelle ce que fut cet amour à la fois ardent et pur; on
LE KOMA^" DE SA1>TE-BEUYE
admire avec quel courage et quelle persévérance ce jeune homme, cet enfant ])rcsque, lutta pendant trois années contre toutes les résistances et finit par triompher de tous les obstacles. Le 12 octobre 1822, il épousait la bien-aimée.
Les jeunes mariés n'étaient pas bien riches : la pension royale de mille francs ])our lui, une petite dot de trois ou quatre cents francs, avec quelques meubles et effets, pour elle. Il fallut habiter d'abord chez le père d'Adèle; mais, au bout de quelques mois, Victor put louer et meubler, rue de ^'augirard, un modeste logement. Ils étaient chez eux !
Alors commence poui- eux une vie charmante et touchante d'amour et de travail. Adèle est devenue tout de suite enceinte, elle accouche d'un garçon, le 12 juillet 1823, neuf mois, jour pour jour, après le mariage. Quelle joie pour les jeunes époux! Joie bientôt changée en douleur : Fenlant, aucjuel on avait donné une nourrice, mourait le 12 octobre, anniversaire même de leur mariage! Et leur amour, si grand, eut ainsi son seul ac<ioissemeut possible : plciuer ensemble.
LE JEUNE MENAGE
Victoi' Hii^'o récoiilorLait de son mieux la pauvre mère, ayanl, lui, sou l'éconlbrt, le travail : car, à travers les joies et les deuils, il était déjà le grand laborieux qu'il fut toute sa vie. Il avait promptement terminé son roman commencé de Haii (V Islande, (ju'il publia en janvier 1823. Tout en poursuivant ses études et ses lectures, il préparait un nouveau volume de poésies. Sa manière et sa visée y pi'ennent plus d'ampleur; mais, comme autrefois sa fiancée, ce qui l'inspire encore le mieux, c'est sa femme. Son amour est maintenant de l'adoration, et les vers qu'il lui adresse sont d'un sentiment qu'il n"a nulle part dépassé.
liNCOUE A TOI
A toi! toujours à toi! Que chanterait ma lyre? A loi l'hymne d'amour! à toi l'hymne d'hymen I Quel autre nom pourrait éveiller mon délire? Ai-je appris d'autres chants? Sais-je un autre chemin?
C'est toi dont le regard éclaire ma nuit sombre; Toi dont l'image luit sur mou sommeil joyeux;. C'est toi qui tiens ma main quand je marche dans l'ombre, Et les rayons du ciel me viennent de tes yeux.
Je t'aime comme un être au-dessus de ma vie, Comme une antique aïeule aux prévoyants discours, Comme une sœur craintive à mes yeux asservie, Comme un dernier enfant qu'on a dans ses vieux jours.
llélasi je t aime tant qu'à ton nom seul je pleure...
SOX NOM
Le parfum d'un lys pur, l'éclat d'une auréole,
La dernière rumeur du jour, La plainte d'un ami qui s'afflige et console. L'adieu mystérieux de l'heure qui s'envole,
Les doux bruits d un baiser d'amour...
Le cliant d'un chœur lointain, le soupir qu'à l'aurore
P«.endait le fabuleux Memnon, Le murmure d'un son qui tremble et s'évapore, Tout ce que la pensée a de })lus doux encore,
0 lyre, est moins doux que son nom !
La renoinmëe de l'ardenl jeune lioiniiie croissait avec son talent, avec son amour.
hea Nouvelles Odes Yinrureni en février 1824. Elles avaient, coninie les j)r«Mnièr('s, une préface (jui pouvait passer pour une préface de combat. L'école « romantique » commençait à se prononcer avec éclat contre Fécole dite « classique », et, dans celte lutte de la vérité contre
LE JEUNE MENAGE
ia coiiveiiLiou, ces |)ro<^'i-uiumcs, eu iiièiue Leiiips modestes et (iei-s, faisaient de N'ielor lliioc) Tuii des eii(ds d(; la jeunesse.
Dès ce teiii[)S-là lï-écjuentaieiiL chez lui les |)oètes et les artistes déjà célèbres, Laïuailiiie, Alfred de A^igny, Emile et Aiitony Deschamps ; le statuaire David d'Auu;ei'S, raicdiilecte Roljeliu, les peiutres Louis Boulanger, Eugène et Achille Devéria, quelquefois Eugène Delacroix. On discutait, on disputait art, poésie, critique, même théâtre ; on se lisait les vers f[u'on venait (Tachever; on se conseillait, on se ciiticjuait, ou s'aj)plaudissaitet, pour (iuir eu gaieté, on daul)aitsur les« perruques ». Le gi-and enthousiasme, c'était dans le moment l'architecture gothique, c[ue les classiques détestaient ; le grand amour, pour ces chercheurs de la vérité, c'était la nature. Les soirs d'été, leur récréation et leur joie, c'était de partir, de s'en aller en bande : ils ()assai<Mit la barrière, alors très pi'oche, ils gagnaient (iueh|ue colline propice, et, là, ils regardaient les couchers du soleil. Le dimanche, ils aimaient à se retrouver, dans les mêmes parages, à une guinguette qu'avait découverte Abel Hugo, le frère aîné de ^'ictor : iis (b'naicMit l)rii\ animent ensem-
6 LE ROMA>' DE 8.Vt!^TE-BEUVE
ble en plein air, à une table de hoi.s mai équarri, puis se rendaient, a])rès le repas, à un })ouquet de bois voisin, s'étendaient sur l'herbe et reprenaient sous les étoiles leur causerie de littérature et d'art en écoutant fredonner au loin
Les vagues violons de la mère Saguet.
Adèle Hugo, choyée, admirée, honorée, était la grâce et le charme de ces réunions fraternelles. On était habitué à la voir sans cesse à côté du poète. Elle était là quand il tiavaillait, elle était là quand [il recevait un ami. Elle parlait peu, elle écoutait beaucoup. Elevée dans un milieu bourgeois et assez rétréci, elle avait du moins celte science de se savoir ignorante; mais, docile et attentive à son mari, suspendue à son bras, "suspendue à ses lèvres, elle refaisait avec son cœur l'éducation de son esprit.
Au mois de juillet 1824, il leur était venu un autre enfant, une jietite fille, qu'on avait appelée Léopoldine, du nom de son grand -j)ère. Oh! celle-là, il ne fallait pas la perdre! La jeune mère avuit résolu de la nourri i- elle-inéme, tie nour-
LE JEL'>'E MEXAGE
rir tons les enlaiits qiiVUo aurait, otcllo vil bientôt comme ce devoir était tloiix.
Voici ce qu'on a trouvé clans des fenillets de souvenirs laissés par madame Victor Hugo :
« Vicloi* Hugo avait, h la naissance de sa Léopoldine, connu la paternité dans toute son extension et donné à son nouveau -né tout l'amour qu'il multiplia ensuite sur ses autres enfants. La chère fdle, que sa mère allaitait, j)artngeait la chambre conjugale, et, le jonr venu, elle gravissait, de son berceau, le grand lit, et de son doigt naïf essayait d'ouvrir les yeux de srt mère ])our lui fa.ire comprendre qu'il était l'heure de s'éveiller. La mère rc'sistait à la Ithiacité de son nourrisson, puis cé(hdt, oi c'était alors des joies et des rires à trois.
« Le jeune ménage emmenait, en toute sortie, le maillot chéri, qui, porté par sa bonne, allait devant, le visage tourné vers le couple heureux. Cette douce vue ne suffisait pas au père, il j)renait sa (ille dans ses bras j)our la posséder tout entière. Il lui ])arlait, elle souriait, gazouillait, et avait à peine an an qu'elle jasait '... »