‹ Le roman des soldatsChapitre 8 sur 8 · BACCHUS · texte numérisé non relu

BACCHUS

Ses ministres, Chasselas, Boit-Sec, et Rubis-sur-l'Ongle. Pour copie conforme, R...

En sa qualité d'ivrogne de méchante humeur, Ragache avait trouvé la plaisanterie stupide.

— C'est qu'il n'aime pas le vin, mais l'absinthe, el voilà tout, avait fait Jupille.

Et on n'en avait plus parlé.

Jupille, Bimborel et Cœurdeloy formaient un trio

qui n'aimait pas précisément Urbain Ragache. Ils le

rencontraient cependant assez souvent au cabaret de la mère Madras, où les invalides se réunissaient d'habitude. Parfois, Cœurdeloy amenait avec lui Marguerite, que les vieux fêtaient en redoublant de rasades et de santés.

Le cabaret de la mère Madras, que quelques-uns appelaient aussi la mère Major, était d'ailleurs un des plus fréquentés et des plus bruyants de la rue Croix-Nivert. L'enseigne , peinte en vert sur fond rouge , était celle-ci : A la Belle Obus. Le peuple dit une obus (en sous-entendant le mot bombe comme il dit une omnibus en sous-entendant le mot voiture). Un peintre avait représenté sur un panneau assez grand et qui se dressait, tenu par deux crampons de fer au-dessus de la boutique, un obus colossal qui, en éclatant, laissait apercevoir un grenadier de la vieille garde donnant la main gauche à un zouave et la main droite à un chasseur à pied. Des flammes et des roses entremêlées formaient une agréable guirlande autour des trois guerriers. Dans un horizon couleur de soupe au potiron, on apercevait le légendaire petit chapeau surmonté d'une rayonnante étoile. Ce rébus attendrissant amenait des larmes aux yeux des grognards qui fréquentaient assidûment le cabaret de la Belle Obus.

La patronne de l'établissement , la mère Madras, comme on disait, la veuve Madras, comme elle tenait à être nommée, était une grosse, rude et forte femme,

le ventre en avant, les points sur h hanche, la tète haute, le regard droit et la voix arrosée de rhum. Elle avait été cantinière. Elle avait, comme la vivandière de Béranger. versé le rogomme en riant. Elle passait alors pour porter, comme on dit. les culottes dans le ménage. Madras, son mari, espèce de personnage silencieux et timide, rinçait les verres et servait la pratique,tandis que sa femme trônait au comptoir et regardait les beaux fils de la caserne avec des yeux doux. Devenue veuve , elle avait quitté le régiment et s'était établie rue Croix-Nivert, où d'anciens amis lui conservaient leur pratique. Elle trônait là, à son comptoir, entourée de bouteilles de kirsch, de cognac, d'anisette ou de raspail qui, par leurs couleurs, faisaient comme un nimbe autour du front de madame Mrdras. EUe pissiit pour témoigner quelques bontés à ce grand diable de Ragache, qui avait chez eb> sa pipe accrochée à un râtelier spécial et ne réglait sa note tracée sur une ardoise que de temps à autre. Mais nous devons peut-être négliger ces méchants propos.

Toujours est-il que, dans le cabinet du fond, cabinet tendu de papier peint représentant, deux cents fois répété , le groupe des deux grenadiers de Waterloo répondant à un major anglais par le mot de Cambronne, dans ce cabinet discret, Cœurdeloy, Poujade et Bimborel venaient souvent et, attablés en face d'une bouteille, buvaient, prisaient, toussaient et causaient d'autrefois.

Le plus vieux des trois était Poujade. C'était un

vieux sceptique, gouailleur, farceur, se faisant des journées à promener les étrangers dans l'hôtel, leur expliquant tous les détails avec une émotion qu'il n'avait pas, leur racontant des batailles auxquelles il n'avait pas toujours assisté, et s'attendrissant devant le tombeau de l'Empereur dont il disait, dans l'intimité : » S'il me reste encore la peau et les os, et encore » une jambe, par hasard, ce n'est pas la faute de ce » parisien-là ! » Bavard, amusant, tapageur, tel était ce petit vieux qui s'amusait, lui aussi, à faire poser ie bourgeois et à blaguer le pékin visitant l'Hôtel.

D'ailleurs, probe et bon, sans méchanceté, sinon sans malice. Un rapin dans la capote d'un invalide.

C'est lui qu'on entendit longtemps montrer ainsi le tombeau de Napoléon :

— Espacez-vous. Très-bien ! Vous voyez à droite, le dogme de la force, à gauche, le dogme de la force. Otez votre chapeau. Vous voyez Bertrand, premier grand maréchal du palais ; Duroc, second grand maréchal du palais... Remettez votre chapeau !

Poujade, dans l'intimité, chantait le couplet comme un vrai goguettier, mais il le chantait en faisant la charge du refrain, et il était revenu de son amour pour la gloire : « On sait ce que c'est, la gloire ! disait-il. Lue femelle qui vous fait des signes et qui vous renvoie avec une patte de moins ou une estafilade de plus, quand on a la bêtise de l'écouter. » Et il montrait sa jambe de bois dont il se servait depuis Montmiraii. Aussi, rien n'était comique comme Poujade lançant au

dessert les chansons que d'autres entonnaient de bonne foi et dont il faisait, lui , des bouffonneries amusantes. Tantôt c'était sur l'air: C est un luron, le discours du maréchal Gérard au général Chassé, ou la prise de la citadelle d'Anvers :

Ces Hollandais croyaient sans doute Par leurs obus nous repousser; Malgré forteresse et redouie Nous avons su les renverser.

Qu'espérail-il, ce fort immense, Contre nous vouloir se lutter ?

Malgré les efforts de Chassé Fallut qu'il succombe à la France.

Et le refrain :

Il faut Belge et Français Vaincre le Hollandais !

Tantôt remontant plus haut, c'était le couplet sentimental sur la perte du grand Napoléon par la France.

A Waterloo, quand fut sa déchéance, C'était à nous de jouer le grand coup; Vaincre ou mourir c'était le cri de France, Il -erait plus honorable pour nous; Quand il fit ses adieux à sa noblesse, De le sauver encore on le pouvait.

De le revoir on désire, on s'empresse.

Fallait donc le conserver quand on l'avait >.

1. Chansonnier nouveau, dont le dépôt est chez le sieui Aubert, rue du Plàirt;-Saint-Jj.<;ques, 16, à Palis.

Poujade, au refrain, feignait de pleurer largement et sa grimace était à mourir de rire. Et voilà ce que l'âge et la vie avaient fait de cet homme, intrépide jadis, allant gaîment au danger, blessé dix fois, et qui maintenant raillait ses vieilles amours et ses vieilles chimères, comme tous ceux qu'a détrompés l'avenir raillent leurs illusions perdues.

Bimbore!, l'autre ami de Cœurdeloy, moins âgé que Poujade, était aussi moins sceptique. C'était dans toute la force du terme le soldat, humble, timide, résolu, attristé, le soldat esclave de la consigne et du devoir. Il avait fait, depuis l'Afrique, jusqu'à la Crimée, toutes les campagnes. Au retour de Sébastopol, en débarquant, il s'était cassé le bras. Il était déjà vieux, ayant plus d'années de service qu'il n'en fallait et il entra aux Invalides. Il y avait, en 1809, treize ans déjà que Poujade et Cœurdeloy le connaissaient.

Bimborel mettait tous ses souvenirs dans ce terrible combat de la Macta, en Afrique, où il avait, avec ses compagnons du C6e, vu de si près la mort, une mort affreuse, la mort par la décapitation et le massacre. Il se plaisait à raconter, en hochant la tête, ces journées d'Afrique :

— Lorsqu'on quitta le champ du Sig, le 28 juin, sur trois files , avec le bataillon d'Afrique en tète et nous à l'a mère-garde, on ne se doutait pas de ce qu'on allait voir. L'émir Abd-el-Kader nous attendait i Bimborel l'appelait plus souvent Abel-Kadei) et, ses fantassins allant en croupe avec ses cavaliers, il

nous attendait au passage sur des montagnes et caché dans les bois. Ses réguliers (vous ne savez pas ce que c'est que les réguliers d'Abd-el-Knder ? des mauricauds jambss nues, tète rasée, avec de petits burnous bruns en poil de chèvre\ses réguliers nous guettaient, et quand nous arrivons, feu partout. Avec cela, des feux d'herbe sècb3 qu'ils allument et la fumée qu'ils nous envoient avec des balles. On était aveuglé, criblé, canardé, assassiné. Les conducteurs des trains de blés -es coupaient les traits des voilures et les Arabes égorgeaient les malheureux. On se défend .it comme on pouvait, -nais la chaleur était celle d'un four chauffé. On devenait fou. J'ai vu des cam rades se déshabiller et se mettre à danser, tout nus, devant les Arabes, qui les descendaient. Je vous dis, on était fou, la tète perdue. Le soleil p:tait écrasant. Sans nous et sans une poignée d'artilleurs, tout était fini. Mais on chanta la Marseillaise, on chanta, et en se dévouant et en se faisant tuer, on sauva les débris de la colonne; mais il y avait des vides dans les rangs, et le général Trézel ne riait pas.

Ainsi Bimborel avait laissé toute sa jeunesse et sa vigueur dans cette terre africaine, et il aimait à y retourner en pensée. Sans être un rêveur, et préférant, sans c ntredit, un verre de vin blanc à un sonnet, il avait aussi ses heures de inélanco'ie, quand il songeait à ces soirs de Constantine, aux rues d'Oran, aux petites juives avec leurs grands yeux veloutés, aux orangers qui sentaient bon. Il était fier aussi de se rap-

peler ses campagnes, les rudes assauts de Constantine, la retraite avecChangarnier, L'assaut avec Lamoricière, Orléans et Nemours , Tlemcen avec Cavaignac , et toutes ces courageuses campagnes qui devaient faire de la première armée d'Afrique (l'armée d'Afrique avant les bureaux arabes) une légendaire et intrépide armée.

■ — Il ne faut pas croire, disait-il encore, que nous nous soyons amusés non plus en Crimée. En faction, la nuit, à dix mètres des Russes, on gelait. Il fallait, le lendemain matin, casser la glace autour des sentinelles qu'on venait relever. Les pieds étaient pris. Rude armée, je vous le promets. On parle des Prussiens. Us ne gagneraient pas labatahle deTraktiret renâcleraient devant ce siège où l'on mourait dans la nuit.

— Quand nous sommes entrés à Malakoff, ajoutait Bimborel, les jours où il était causeur, j'étais crevé de fatigue. Il faisait nuit. Je vois des sacs, des sacs gris. Je me dis : Voilà mon traversin trouvé ! Je me couche dessus et, pas plus tôt couché, je m'endors. Ah ! quel sommeil ! A poings fermés. Au petit jour, je m'éveille. Ça sentait une odeur fade, j'avais mal au cœur; je me dis : Mais ce sont ces sacs, ils puent, ces sacs ! Je regarde, je crois bien qu'ils pouvaient puer! C'étaient des Russes, des cadavres de Russes tués la veille, et j'avais couché et dormi là-dessus, moi, sans savoir. Ce qui prouve que tous les lits sont bons quand on est fatigué !

m LE ROMAN DES SOLDATS

Tel était ce trio de braves gens parmi lesquels Marguerite grandissait et qui l'aimaient, tous les trois, d'une affection vraie et quasi paternelle. Cœurdeloy n'en était pas jaloux. Tous ceux qui aimaient Margerite, au contraire, il les aimait, La petite maintenant était demoiselle de magasin, rue du Faubourg-Saint- Denis, chez une mercière, une payse de Cœurdeloy, madame Sauviat, de la rue Manille. Cœurdeloy était assuré du moins que Marguerite, surveillée et choyée à la fois, n'avait rien à craindre. Aussi disait-il parfois, se frottant les mains :

— Allons, il ne s'agit plus que de trouver un parti à l'enfant, et je ne plains pas, je le dis d'avance, celui que je trouverai !

— Cœurdeloy, dit un matin Poujade en se promenant sur l'esplanade, tu parles souvent de marier la petite. C'est très-bien. Mais es-tu parfaitement sur qu'elle n'aime personne ?

— Oui ? Marguerite ? Aimer quelqu'un !

— Ce serait donc bien étonnant? Crois-tu que tout le monde a des frimousses comme Bimborel, toi ou moi? Avant de chercher, consulte Marguerite. Je parierais qu'elle a un nom sur les lèvres et qu'elle rêve à une moustache plus ou moins frisée.

— Tu sais donc !...

— Je ne sais rien du tout. Je présume. A dix-sept ans, ce n'est pas à Ragache qu'on pense, m'est avis. Interroge, tu sauras.

— Je suis bète, se dit Cœurdeloy, le fait est que Poujade a bien raison. Les fillettes savent quelquefois autrement mieux choisir que leurs parents le parti qui leur convient,

Il s'habilla, alla au faubourg Saint-Denis et demanda madame Sauviat. La mercière était enchantée de Marguerite. Intelligente, douce, dévouée, la jeune fille ne recevait que des éloges. On lui avait donné pour chambre la chambre de mademoiselle Sauviat, mariée récemment. Elle était là comme chez des parents. Cœurdeloy lui demanda si elle était heureuse, si elle souhaitait quelque chose. Elle ne souhaitait rien, elle se trouvait absolument heureuse. Pourtant, lorsque Cœurdeloy aborda de front, comme une redouîe, la question du mariage, Marguerite rougit un peu, etlorsqu'il lui demanda si elle n'aimrdt pas déjà quelqu'un, elle se troubla visiblement. « Ce diable de Poujade, pensait Cœurdeloy, il avait deviné tout de môme! »

Marguerite avait, en effet, un secret qu'elle avait caché jusqu'ici au père Cœurdeloy, quoique ce mystère ne fût pas bien coupable. Elle passait, un jour, rue du Faubourg-Saint-Denis, au moment où un cheval emporté, traînant après lui un fiacre, se précipitait descendant la pente assez rapide qui va de la prison Saint- Lazare à la rue de Paradis-Poissonnière, et que les om-

nibus gravissent avec un cheval de renfort. En voyant cette voiture, ce cheval lancé au galop, on criait, on fuyait. Une bonne du quartier, portant un enfant, une Alsacienne, traversait en ce moment la chaussée, et ne paraissait ni voir le cheval ni entendre les cris. « Mais elle va se faire écraser, » dit Marguerite qui, avec madame Sauviat, étaient accourues à tout ce bruit sur le pas de la porte. La pauvre fille et l'enfant eussent, en effet, été renversés et écrasés sans un jeune homme qui se jeta brusquement, intrépidement aux naseaux du cheval, et l'arrêta net d'un effort" puissant. La foule applaudit, entoura le brave garçon. Lui, souriait.

— Vous avez le poignet solide, lui dit quelqu'un.

— 11 le faut bien, répondit-il, quand on n'en a plus qu'un !

Marguerite le regarda. Le jeune homme était manchot. 11 lui manquait le bras droit. Elle vit en même temps qu'il portait à sa boutonnière un ruban double, le ruban de la médaille militaire et celui de la Légion d'honneur. C'était dommage. Le jeune homme était réellement charmant, beau d'une beauté mâle, brun, solide, les yeux francs et le regard profond.

Comme il allait s'éloigner, Marguerite remarqua qu'il était légèrement blessé au front, le timon de Ja voiture l'ayant peut-être un peu frôlé. Madame Sauviat le vit aussi. Elle fit entrer le jeune homme à son magasin, et Marguerite étendit un peu d'arnica sur un mouchoir de batiste.

— Allons donc, mademoiselle, disait-il, j'en ai bien

vu d'autres. Qu'est-ce que cette égratignure pour un mexicain comme moi !

— Vous avez été au Mexique ?

— Et je n'en suis pas revenu tout entier, fit-il en montrant d'un signe de tête sa manche droite repliée, cousue à son paletot.

Marguerite le regardait et se sentait prise de pitié pour ce jeune homme, brave, charmant et ainsi mutilé. Elle pensait que le père Cœurdeloy serait content de pouvoir le féliciter et lui dire qu'il avait bien agi.

Élevée dans ce milieu de vieux soldats et d'invalides, elle s'était accoutumée peu à peu à admirer par-dessus tout le courage militaire et à honorer les blessés des batailles. Le pilon qui servait de jambe à Poujade, les rhumatismes de Bimborel, la toux qu'avait parfois le père Cœurdeloy l'avaient depuis longtemps habituée aux infirmités humaines. Il y avait un peu en elle de la sœur de charité, qui ne s'effraye point devant un malade ou un amputé. C'est pourquoi Marguerite ne trouvait pas déplaisant, malgré le bras qui lui manquait, ce jeune homme dont la main virile venait de sauver la vie à deux êtres à la fois. Lorsqu'il prit congé de madame Sauviat, Marguerite le vit s'éloigner à regret. Il avait laissé son nom, André Fabreveyre; il avait même laissé échapper qu'il était Limousin, né à Saint- Yrieix, comme Dupuytren, et Marguerite était devenue toute rouge en disant : <r Tiens, mon père Cœurdeloy aussi est Limousin ! » mais c'était tout. Elle eût voulu connaître l'histoire de ce passant, dont elle ignorait

même l'existence une heure auparavant. 11 est de ces sympathies invincibles qui feraient croire entre les êtres à une électricité latente.

Cette histoire d'André n'était pas bien romanesque ; la vie de ce jeune homme de trente ans était faite de devoir. Fils d'un petit épicier de Saint-Yrieix, il était tombé au sort et n'avait pu être racheté, quoique le père, le vieux, comme il disait, eût voulu vendre son fonds pour «acheter un homme. » Il était parti et, après un ou deux ans de vie de garnison, où il avait, en lisant, achevé l'éducation reçue jadis au lycée de Limoges, on l'avait envoyé au Mexique où, pendant plusieurs années, il s'était battu. Dans une des dernières rencontres avec les soldats de Juarès, il avait reçu une balle danr> le bras et l'amputation avait été déclarée nécessaire. Elle avait réussi. Il était levenu en France et, après avoir obtenu une place de contrôleur au chemin de fer de l'Est, il espérait entrer dans les bureaux et il vivait dans cette espérance, apprenant le soir, tout seul, l'alleman 1 et l'anglais. Le père Fabreveyre était mort, la mère aussi. André se trouvait donc seul au monde, seul avec ces espoirs qui, à trente ans, sont encore fleuris et comme parfumés, seul avec ses souvenirs, qu'il se plaisait à évoquer, quand il était seul et rêvait.

Un des plus terribles souvenirs d'André était celuici. Une nuit, sa compagnie, étant détachée pour donner la cuhasse à une bande mexicaine, s'était établie dans une hacienda abandonnée, pour y passer la nuit. On

s'était logé et couché tant bien que mal dans l'auberge, et on commençait à dormir, lorsqu'un coup de feu traversa l'air, claquant avec un bruit sec, comme un coup de fouet. C'était une alerte. Les Mexicains entouraient la maison et comptaient surprendre le poste. Les sentinelles se replièrent sur la hacienda et chacun sauta sur son fusil. Le capitaine disposa en hâte ses hommes autour de la maison, en tirailleurs. La nuit était profonde, noire comme un ciel d'orage, et, la fusillade éclatant de tous côtés à la fois, l'obscurité semblait littéralement rayée de flammes. Un cercle de feu entourait le poste français, et si la compagnie n'avait pas eu le temps de se déployer autour de la ferme, elle était prise dedans et égorgée comme dans une ratière. Ordre avait été donné de riposter, sans s'avancer trop sur l'ennemi.

— Laissez venir, avait dit le capitaine.

Les chinacos devaient être nombreux, car leur feu était vif. André, tapi derrière un mamelon de terre, entendait les bal'es bourdonner autour de son képi comme des essaims d'abeilles : « Ça serait bête tout de même, pensait-il, de mourir comme ça en pleine nuit. » Il guettait les coups de feu et brusquement tirait aussitôt sur la lumière, au juger, avec la froideur et le sang-froid d'un chasseur qui vise un perdreau. De tous côtés on ripostait. On se battit ainsi pendant toute la nuit. A la fin André, étouffant sous une chaleur torride, se mit, comme on dit, en manches de chemise.

— Comment ! fit un soldat qui tiraillait à côté de lui, vous n'avez pas peur, mon fourrier, que ce blanc devienne un point de mire ?

— Que voulez-vous qu'on y voie quelque chose? Il fait noir comme chez le loup.

— Et chaud comme chez le diable !

Cependant il fallait se battre ; André avait le gosier sec et faisait claquer sa langue contre son palais. La gorge serrée, il s'efforçait d'aspirer, dans cette nuit torride, un peu d'air frais.

— Vous n'avez pas votre gourde, vous ? disait-il à son voisin qui rechargeait son fusil.

— Non , fourrier. Mais si vous voulez , à dix pas d'ici, en vous glissant derrière les arbustes, il y a une flaque d'eau, et j'y ai bu.

— Y venez-vous avec moi ?

André se glissa , s'abritant derrière des herbes hautes, jusqu'à l'endroit indiqué ; son soldat le suivait.

Dans la nuit, au clapotement de l'eau sous leurs pas, ils reconnurent la flaque, et, se penchant, André ramassa un peu d'eau dans ses mains réunies en forme d'écuelle et but. Il trouvait à cette eau un goût saumâtre, étrange, un goût de fer, mais il buvait. Un je ne sais quoi de solide et de semblable aux grumelots de la colle lui passait parfois par la gorge, et cette eau devait être pleine de détritus d'herbes, peut-être de mousse verdàtre nageant dans la mare croupie ; mais sa soif était si intense, si affreuse , qu'il buvait encore. Son compagnon, buvant aussi, disait :

— C'est bon tout de même!

Puis il retourna à la petite ferme et passa la nuit à faire le coup de feu.

Le matin, les Mexicains étaient repoussés, et quand le soleil se leva sur ce champ resserré de combat, André, en allant vers la flaque d'eau, recula terrifié et ses cheveux se dressèrent avec horreur sur son crâne tandis qu'un haut-le-cœur atroce le secouait et le souevait brusquement. 0 dégoût! 11 y avait dans la mare un cadavre étendu, un cadavre de Mexicain au front ouvert par une balle et dont la cervelle nageait, hideuse, dans l'eau rouge comme du sang. Cette cervelle et cette eau, c'était ce qu'André avait bu, et quand il y songeait un frisson d'horreur lui revenait encore.

— Et voilà, disait-il, ce que c'est que la guerre! Les sympathies, dans ce monde, sont le plus souvent

réciproques, et si André avait fait quelque impression sur Marguerite, la jeune fille avait absolument séduit André. Il y songea longtemps, et plus d'une fois il passa devant le magasin de madame Sauviat pour la revoir. Du fond du logis de la mercière, Marguerite apercevait André et devenait rouge. Elle avait envie d'aller lui parler. Elle trouvait ridicule qu'il n'entrât pas saluer madame Sauviat. Un jour qu'en prenant son courage à deux mains il se risqua dans la boutique, Marguerite fut heureuse et tentée de lui dire : Merci.

Peu à peu, il s'était établi entre les jeunes gens un courant magnétique et ils ne se dissimulaient pas l'un à l'autre, par l'éloquence du regard, qu'ils se plaisaient

et s'aimaient sincèrement. Maintenant Marguerite savait le nom du jeune homme et André connaissait la parenté de Marguerite. Lorsque le père Cœurdeloy eut flairé le secret, il l'obtint bien vite et Marguerite avoua tout. Elle tremblait que le petit vieux ne se fâchât. Point du tout. Au contraire.

— Eh! bien, mais, s'il est charmant, ce M. André, qu'il vienne me trouver, et si c'est un honnête garçon on lui donnera tes deux mains, quoiqu'il n'en ait qu'une!

Le lendemain, André se présentait à Cœurdeloy. Marguerite avait tout dit. Il venait faire officiellement la demande. Il séduisit le vieillard comme il avait séduit la jeune fille ; mais Cœurdeloy, qui, pour lui, eût été le plus insouciant des hommes, devenait pour Marguerite un calculateur effréné! Il trouvait que la position d'André n'était pas, disait-il, suffisante.

— Vous concevez, mon garçon, en élevant la petite, j'ai contracté vis-à-vis de moi-même l'obligation de la faire heureuse. La richesse, je m'en mo ]ue. On aurait beau être Rothschild, on ne mange pas deux fois, et quand on a de quoi vivre, cela suffit. Mais je veux au moins que Marguerite soit assurée de ne manquer de rien. Supposez que la maman, celle que j'ai vu filer le long des murs en 1853, revienne me réclamer sa fille un beau malin, je veux qu'elle puisse dire : «Eh! bien, père Cœurdeloy, vous avez joliment pris soin de son avenir tout de même. » Elle ne viendra pas, mais c'est tout comme. Mon garçon, le jour où vous pourrez me

dire : J'ai trois cents francs par mois d'assurés, je vous donnerai Marguerite. Ainsi, piochez, travaillez.

— Ne craignez rien, monsieur Cœurdeloy, on travaillera.

Et André se mit à piocher, comme il disait, davantage. On lui avait promis, au chemin de fer, une place dans les bureaux. Avec sa double pension, il aurait bientôt atteint les 3,600 fr. par an qu'exigeait Cœurdeloy pour lui donner Marguerite.

André, de sa main gauche, s'exerçait à écrire et faisait, grâce à des efforts de volonté, des progrès entonnants. Son écriture, superbe au temps où il était fourrier et où il écrivait de la main droite, prenait, tracée de la main gauche, une tournure, une inclinaison de ronde et, s'il mettait plus de temps à tracer ainsi une ligne, les caractères y gagnaient singulièrement en netteté. Il ne désespérait point d'acquérir une adresse, — je ne puis pas dire une dextérité, faisait-il en souriant — qui lui permit d'être employé avec profit.

11 avait, il est vrai, parfois bien des mélancolies et des découragements.

Du haut de sa mansarde du faubourg Saint-Denis, André, fumant sa pipe, songeait à Marguerite, tout en regardant vaguement devant lui. Des toits recouverts d'ardoises et de zinc se détachaient, couronnés de petites cheminées de briques jaunes, sur le fond bleu d'un ciel d'été. Au-dessous de la fenêtre, sur le pavé bruyant du faubourg, des fiacres passaient lentement, des haquets, des camions chargés, et un roulement

sourd montait jusqu'à la fenêtre où s'appuyait André. Il laissait machinalement ses regards aller sur les choses. En face de lui un petit tuyau de machine à vapeur lançait par jets rapides des bouffées de fumée blanche, tandis que d'une haute cheminée carrée sortait une fumée noire rabattue et dispersée par le vent. Au loin, dans un horizon noyé de brume apparaissaient des maisons, des toits, des cimes d'arbres, des lambeaux de mamelons de terre, couverts d'herbe pelée, et deux clochers parallèles, blancs et élancés, se dressant sur Iqs nuages. C'était Belleville, son église, ses buttes. André regardait cela, puis ramenait son regard sur les mansardes qui faisaient face à la sienne. Presque toutes les fenêtres étaient closes, à cause de la chaleur; une seule, ouverte, laissait apercevoir, entre deux rideaux blancs, une petite chambre tendue de papier à fleurs jetées, et devant la fenêtre, deux hommes en manches de chemise qui achevaient de déjeuner. L'un avait les cheveux blancs, l'autre était jeune. Des ouvriers l'un et l'autre. Une femme mince, pâle, frêle et charmante leur versait en souriant du café dans des tasses à filets d'or. Elle souriait à l'un et à l'autre, au vieux qui était sans doute son père et au jeune homme qui était son époux. Puis, quand elle avait fini, elle prenait au fond de la chambre, dans un berceau, un petit enfant qui criait, enveloppé de langes, et, le faisant sauter dans ses bras, elle se mettait à baiser ses joues rouges où le sang du nouveau-né courait à fleur de peau. — Dans une cage pendue à la fenêtre des chardonnerets chantaient.

André, regardant cela, se sentait pris d'une mélancolie profonde. Ces gens-là s'aimaient et ils étaient heureux! Ils étaient libres! Leur existence toute de travail avait aussi sa part de bonheur. Il souhaitait pour lui cette félicité tranquille, le coin de logis, ce nid sous les toits, cette tranquillité savourée ainsi, entre le brave père Cœurdeloy et Marguerite. Qui l'empêchait d'avoir cela bientôt?

Tout arrive, a dit un philosophe pratique. Le jour qu'espérait André arriva. On le prenait décidément au chemin de fer de l'Est, on l'employait. Il avait enfin des appointements suffisants, il pouvait vivre convenablement, faire vivre Marguerite, élever ses enfants, s'il en avait! Il courut aux Invalides. Le père Cœurdeloy l'écouta, sourit, lui tendit la main et dit :

— Tope, vous serez mon gendre !

Et Cœurdeloy hochait la tête à ce nom : mon gendre !

— Après tout, disait-il, elle est ma fille!

Cœurdeloy revint avec André, bras dessus bras dessous, jusqu'au faubourg Saint-Denis et on alla chercher Marguerite.

— Tiens, dit l'invalide, épouse-le ton André, puisque tu le veux '

On alla dîner dans la mansarde d'André. Et on dîna bien. Au dessert, Cœurdeloy chanta sa chanson limousine, puis il s'endormit sur un fauteuil. Les deux jeunes gens étaient à la fenêtre et regardaient, sans* dire un mot, le crépuscule qui venait...

Un de ces crépuscules de la fin d'août où les soirs ont

déjà la mélancolie de l'automne. Le ciel prend des tons, non pas frileux encore, mais apaisés et comme assoupis. Des rougeurs calmées courent au couchant et s'unissent à des nuages' d'an violet gris, d'un bleu sombre, étendus dans l'immensité grise comme un lavis d'aquarelle. Le haut des maisons s'incendie encore, les vitres ont des reflets roses, le crépuscule couvre les toits, l'horizon, d'une teinte bleuâtre encore vigoureuse mais attiédie et fraîchissante. L'air est plus frais, le soir plus rapide, et la lampe commence à s'allumer plus tôt. C'est le prologue de l'automne, c'est, dans un lointain pourtant rapide, la première vision de l'hiver. André, accoudé là, ue disait rien et savourait ce moment de volupté sainte, lorsque doucement, tendrement, Marguerite lui dit tout bas :

— Nous nous aimerons toujours ?

— Toujours! répondit André.

— Comme nous serons heureux!.... Que vous êtes bon!

— Que vous êtes jolie!

— Mais toujours, n'est-ce pas?

— Toujours !

— Que c'est beau cet horizon!

— Parce que vous êtes là !

— Flatteur. Ah ! si vous savez flatter, je croirai que vous pouvez mentir.

— Je ne flatte ni ne mens, Marguerite.

— - Alors vous m'aimez bien ?

— Je vous adore.

— Je vais bien voir... Dites-moi quel jour vous m'avez parlé pour la première fois...

— Un mercredi.

— C'est vrai. Je vois que vous m'aimez bien...

— Marguerite !

— Bien, bien, bien, bien ?

— Plus que tout au monde et pour toujours.

— Le joli mot ! disait-elle, et, les yeux fixés sur l'horizon, la lête appuyée sur l'épaule d'André, elle murmurait, doucement, tendrement, ce mot musical et séduisant : toujours !

Puis elle ajouta :

— Ah ! comme mon cœur rit, André !

Il se pencha vers elle et, baissant jusqu'à ce front de jeune fille ses lèvres, il demeura ainsi longuement la tenant embrassée, elle heureuse d'une ivresse pure, jusqu'au moment où Gœufdeloy s' éveillant dit :

— Allons, bon! Il faut que je rentre! Je n'ai pas de permission pour ce soir!

11 serra la main d'André, conduisit Marguerite jusque chez madame Sauviat et prit en trottant le chemin des Invalides.

Gœurdeloy annonça le lendemain à l'Hôtel qu'il mariait Marguerite. « Bravo, dit Poujade, on boira à la santé de la mariée ! — On dansera, ajouta Bimborel. » Cœurdtloy s'occupa de régulariser la situation légale de Marguerite. Aucun obstacle ne s'opposait à l'union des deux jeunes gens, et tout eût fini sans encombre, n'eût été Urbain Ragache qui,

depuis qu'on avait parlé de ce mariage, était devenu plus désagréable qu'auparavant.

Le soudard, en effet, avait eu longtemps, comme on dit, des idées sur la petite. Il la trouvait de son goût. Lorsqu'elle venait à la Belle Obus, chez la mère Madras , il lui tournait galamment des couplets de mirliton :

0 jeune fille des amours

Moi, je vous chérirai toujours !

Ragache tournait et, comme on dit, papillonnait autour de la jolie fille, mais Marguerite était véritablement trop honnête pour s'en apercevoir. Elle ne rougissait même pas quand cet homme en la regardant clignait ses paupières et souriait. Elle ne comprenait point. Lorsque la mère Madras, jalouse des attentions qu'avait Urbain pour « cette petite », risquait quelque allusion mordante, Marguerite répondait en toute sincérité : a Je ne sais, madame, ce que vous voulez dire ! » Cette candeur n'entendait rien ni aux galanteries de Ragache, ni aux grognements de madame Madras, elle ne comprenait rien à ces fureurs du vice vieilli.

Urbain Ragache était furieux. 41 faisait payer à Cœurdeloy les dédains de Marguerite. Et le calme de la jeune fille n'était pas même du dédain. Ragache maintenant regardait souvent Cœurdeloy d'un air tantôt railleur, tantôt agressif. La plupart du temps Cœurdeloy ne s'en apercevait pas. Cela dépendait de

ses lunettes. Mais quand Ragache en passant cassait un barreau delà clôture du jardin, ou faisait tomber les deux ou trois poires qui mûrissaient sur les poiriers, ou renversait l'arrosoir que Cœurdeloy avait rempli à la fontaine, quand il prenait ses airs narquois et sifflait en prenant le pas sur le petit homme, Cœurdeloy se sentait pris d'une envie folle de lui en demander raison. Il se calmait bientôt en se disant qu'après tout il faut bien souffrir en ce monde quelque chose des voisins grincheux, et que Ragache en avait bien fait d'autres jadis, lorsqu'il donnait des pichenettes sur le nez d'un invalide sans bras et tendait — on l'en soupçonne du moins — des ficelles dans les corridors pour faire trébucher les camarades. Et puis Ragache était farouche. D'un coup de sabre il pouvait tuer Cœurdeloy, comme il avait tué le canonnier, dans Tile des Épis. Et, depuis qu'il avait Marguerite auprès de lui, Cœurdeloy tenait à vivre.

Alors il se calmait. « Laisse-le donc tranquille, le Ragache, disait Poujade, moins on s'occupera de lui, plus il ragera. » Mais Bimborel hochait la tète et disait que celui qui adoucirait le matamore par une petite saignée donnée à propos rendrait un signalé service à l'Hôtel tout entier.

Ragache était hors de lui depuis qu'il savait que Marguerite épousait André, un ébraté, disait-il à la mère Madras qui, de son côté, voyait avec une violente jalousie les attentions de Ragache pour Marguerite. Un soir, Ragache vint à la Belle Obus dans un tel

état de colère que madame Madras se sentit piquée au vif et demanda au grognard si c'était le mariage de la petite qui le tracassait ainsi :

— Pourquoi pas? fit Ragache d'un air maussade. La veuve Madras , rouge d'ordinaire , devint

pourpre.

—Pourquoi pas? Parce que vous pourriez bien avoir la politesse de ne pas me dire, à moi, quelles sont les poulettes que vous convoitez pour vos fredaines !

— Des poulettes ! mes fredaines ! Ah ça ! dit Ragache en frappant sur la table, je crois que je suis libre de courtiser qui je veux et de ne plus cultiver qui je ne veux plus !

— Vaurien, lit madame Madras, tu viendras encore boire mon vin blanc et mon vespétro, pour me dire après cela des sottises! Eh bien! on te l'arrangera, ta donzelle ! Ne crains rien! J'ai des , moyens de me venger !

— Fais ce que tu voudras, répondit Ragache en haussant les épaules. Misère ! Après tout, ce n'est pas moi qui la défendrai, cette chipie !

La vengeance de la mère Madras devait être féroce et lâche. Cette femme haïssait Marguerite comme la laideur déteste la beauté, comme* la bêtise déteste l'esprit. Elle inventa pour la perdre une combinaison : un menscnge absurde, mais qui devait avoir d'autant plus de prise qu'il était plus brutal. La mère Madras savait par Ragache que Cœurdeloy avait donné rendez-vous à Marguerite au cabaret de la Belle Obus

L'INVALIDE 37o

pour aller de là à la mairie chercher des papiers. Sur cette simple indication, elle établit son plan de campagne. Elle jeta les hauts cris, disant qu'on l'avait volée ; que sa montre, suspendue à un clou derrière le comptoir, avait disparu ; que Marguerite, l'avantveille, avait justement passé par là, s'était appuyée contre le comptoir en attendant Bimborel et Cœurdeloy, qui portaient un dernier toast dans le cabinet voisin. Et, tout en guettant l'arrivée de l'omnibus que Marguerite avait coutume de prendre lorsqu'elle venait retrouver Cœurdeloy me Croix-Nivert , la Madras répétait de tous côtés : « Ma montre ! Je sais bien qui m'a volé ma montre ! »

C'était absurde et niais, mais c'était grossier et facile à saisir. Une accusation de vol est brutale comme un fait. Elle foudroie lorsqu'elle tombe sur quelqu'un.

Lorsque Marguerite arriva, elle trouva, sur le seuil du cabaret, la mère Madras, rouge et furieuse, qui la salua par cette interrogation jetée en plein visage :

— Ah ! c'est vous, enjôleuse ! Eh ! bien, dites donc, s'il vous plaît, j'espère que vous allez me rendre ma montre ?

— Quelle montre? balbutia Marguerite stupéfaite et qui devint rouge à son tour.

— Comment! quelle montre? glapit la mère Madras. Elle a le toupet de me demander quelle montre! La montre que vous m'avez prise donc, ma montre à moi ; vous entendez bien !

— Une montre... moi?... votre montre?... répétait Marguerite écrasée.

La rue Croix-Nivert était pleine de monde et la foule, attirée par le bruit comme le papillon par la lumière, se massait, grossissait et faisait cercle autour de la porte. La mère Madras, debout sur le seuil, eutre ses deux caisses de lauriers roses, montrait à tout ce monde Marguerite, pâle et qui tournait autour d'elle des yeux égarés.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? disaient les commères.

— Il va, répondait madame Madras parlant à la foule, il y a que cette petite malheureuse, vous la voyez bien, m'a volé ma montre, la grosse montre à répétition qui venait de feu Madras, un souvenir pieux, le souvenir de vingt années de félicité parfaite !

— Volé? j'ai volé? s'écria Marguerite, ah! vous mentez, madame, vous mentez !

Et, d'un mouvement brusque, irréfléchi, elle allait se jeter sur la mégère, lorsqu'elle sentit son sang se glacer et, livide, elle tomba évanouie dans les bras d'un ouvrier qui s'élança. On la porta chez le pharmacien, à côté ! et la foule s'assemblait et grossissait, lorsque, au coin de la rue se montra , un mouchoir à la main, s'essuyant le front, le père Cœurdeloy.

Cœurdeloy, essoufflé, accourut, et quand il demanda de quoi il s'agissait, un maçon répondit :

— Ce n'est rien, c'est une rien du tout qui a volé

— C'est votre Marguerite, dit une voix méchante et rauque, la voix de Ragache.

Ragache était enchanté de l'invention de la Madras, il avait tout compris et tout approuvé. Cœurdeloy leva les yeux sur l'invalide et dit :

— Comment ?

— C'est votre Marguerite qui est une vol . . . commença Ragache. Mais il n'acheva pas. Reculant un peu, se mordant les lèvres, furieux, le petit Cœurdeloy bondit et lança, comme d'an trait, sa rnain au visage de Ragache. Cette main s'abattit sur la joue grise du soudard et Ragache, étonné et étourdi, recula à son tour, tandis que Cœurdeloy répétait :

— Qui a dit que Marguerite était cela? Canaille !

A son tour, Ragache voulut s'élancer. On le retint. Tufille, d'autres invalides, qui étaient là, s'interposèrent.

— Tu sais ce que ça te coûtera, ça! disait Ragache furieux. Tu le sais, espèce de potiron?

■— Oui, oui, je le sais, répétait Cœurdeloy.

— Je te tuerai comme le canonnier, je te fendrai en deux !

— Oui, oui, disait toujours Cœurdeloy , qui demandait déjà à la foule : « Où est ma fille? où est Marguerite ! où est-elle? *

On le conduisit à la pharmacie, tandis que Ragache disait à la mère Madras que le soufflet serait payé cher, et que la cabaretière lui versait un verre de cognac pour le remettre. Lorsque Marguerite, qui

revenait à elle, aperçut Cœurdeloy, elle se jeta à son cou et se mit à pleurer à chaudes larmes.

— Pleure , ma pauvre petite, pleure, ça te fait du bien. Ne crains rien, ne crains rien; le père Cœurdeloy est là ! C'est une vilaine femme la Madras, et le Ragache est un coquin. Pleure... Non, ne pleure plus, tiens, je t'en prie, ne pleure plus... Allons-nous-en....

Un gamin alfa chercher une voiture place Cambronne, et le père Cœurdeloy y monia avec Marguelite. Il ramena la pauvre enfant faubourg Saint-Denis, puis, après l'avoir bien recommandée à madame Sauviat, il reprit, en fredonnant un air du pays, une chanson limousine de Foucaud , le chemin de

I Hôtel:

Tous les boulangers avaient juré. . .

Toû luû petiour vian jura. . .

Ce soir-là, And.é vint justement voir Marguerite. Quoiqu'elle se fût bien promis de ne rien dire, elle n'eut point la force de lui cacher ce qui était arrivé.

II devint vert de fureur en apprenant cela, et instinctivement ses yeux se portèrent sur la place de son bras absent : « Manchot ! pensa-t-il. » Ce ne fut qu'un éclair, il songa bien vite qu'on peut encore souffleter et tuer un homme du bras gauche et il se dit que dès demain il ferait cela. 11 promit cependant le contraire à Marguerite qui devina sa pensée. Puis il rentra chez lui et s 3 mit à écrire. Il écrivit à Marguerite une seule ligne :

« C'est la seule fois que j'aurai menti et que je vous tromperai. Marguerite, je vais souffleter le lâche qui vous a insultée. » Le lendemain de bonne heure, il se dirigeait vers les invalides. Lorsqu'il y arriva, il demanda Ragache.

— Sorti, lui répondit laconiquement un vieux appuyé sur sa canne.

— Ah ! Et le père Cœurdeloy ?

— Sorti, dit encore l'invalide.

— A cette heure-ci ?

— Sortis tous deux et ensemble, ajouta le vieux d'un air qu'il voulait rendre fin.

André recula brusquement et, se frappant le front :

— Mon Dieu, dit-il, ils se battent !

L'invalide ne répondit pas, mais il sourit.

André eut un effroyable déchirement de cœur. Le père Cœurdeloy se battant avec ce bretteur était perdu.

— Quel malheur ! dit tout haut l'ancien fourrier.

Il essaya d'obtenir des renseignements sur le lieu du combat, car il voulait à tout prix rejoindre Cœurdeloy, empêcher le duel et détourner sur lui la colère de Ragache. Il se mit à courir et à questionner de tous côtés en se répétant :

— Il le tuera, ce gredin-là le tuera ! Pauvre Marguerite !

Cœurdeloy se battait en effet. La veille, à peine arrivé à l'Hôtel, il avait prié Poujade et Bimborel de lui servir de témoins, puis il était allé demander au gouverneur la permission de se battre. Le général

n'était pas là, mais le colonel V... était de service. Quand il entendit Cœurdeloy parler de duel, il se mit à rire, mais il ne rit plus quand le petit homme nomma son adversaire, Urbain Ragache.

Le colonel dit seulement :

— Vous tenez donc bien à faire casser une vieille trompette comme la votre ?

Puis, devenant brusquement plus grave et presque ému :

— Comment, Cœurdeloy, voyons, deux vieillards, deux êtres qui avez votre bière tout équarrie chez le menuisier, qui en avez fini avec la vie, on peut le dire, deux échappés de tant de batailles, vous voulez encore vous battre au bord du tombeau, après vous être tant de fois battus ?

— C'est justement, répondit doucement Cœurdeloy, parce qu'il ne nous reste qu'un lambeau de vie à user qu'il faut le garder sans taches, mon colonel ; quand on a vécu honnêtement jusqu'à nos âges, on peut bien partir un peu plus tôt pour ne pas risquer de finir mal ce qu'on a bien commencé.

Le colonel regarda fixement Cœurdeloy :

— Vous avez raison, dit-il. Faites comme vous l'entendrez.

Et, soupirant, il dit au vieux soldat :

— Au revoir, j'espère !

— Je l'espère aussi, mon colonel. Dans tous les cas, merci !

Ragache avait choisi pour témoins Tufille et Tabou-

reaux, deux solides. Les témoins avaient décidé qu'on se battrait au briquet.

— C'est au sabre de cavalerie que j'ai tué le canonnier, dit Ragache, mais le briquet suffira cette fois.

— Très-bien, fit Cœurdeloy.

Il se coucha de bonne heure et dormit bien. A l'heure ordinaire il s'éveilla. On ne devait sortir et s'aller battre qu'après l'appel du matin, pour ne pas donner l'éveil à l'Hôtel qui, de la base au faîte, savait pourtant ce qui se préparait. L'appel terminé, le père Cœurdeloy rentra au dortoir, inspecta ses hardes, posa un mouchoir sur son lit et, y mettant sa croix d'honneur, sa tabatière, sa chaîne d'or, sa montre et son flageolet (toute sa fortune' , il le noua ensuite aux quatre coins et descendit dans la cour d'honneur où Poujade et Bimborell 'attendaient.

— Là, dit-il alors en leur tendant le paquet, voilà ce que l'un de vous deux rapportera à la petite s'il m'arrive malheur aujourd'hui. C'est entendu?

— C'est entendu, dit Bimborel.

Poujade prit le paquet et L'ensevelit dans la large poche de sa capote.

— Maintenant, dit Cœurdeloy, allons-y. Il ne faut faire attendre personne.

On se mit en marche doucement, Poujade clopinclopant, et Bimborel se plaignant de son asthme. Le petit Cœurdeloy seul avait l'air allègre et décidé, il redressait sa tête comme un coq redresse sa crête et il y avait dans toute sa personne une expression de

résolution belliqueuse que lui donnait la pensée de se mesurer avec l'homme qui avait insulté Marguerite. Poujade, qui regardait le petit vieux du coin de l'œil, étouffait de temps à autre un soupir et disait tout bas à Bimborel :

— Ça fait pitié, Ragache va nous l'embrocher comme une mauviette !

On arriva rue Lecourbe, dans le chantier qu'on avait choisi. C'était un chantier de bois, où l'on pouvait facilement se dissimuler derrière les hautes piles alignées au cordeau. Le portier, ami de Taboureau, autorisait la rencontre. Les charretiers étaient partis pour livrer des falourdes en ville, et l'intérieur du chantier était assez éloigné de la rue pour que le bruit du fer et du choc des sabres n'arrivât pas jusqu'aux rares passants.

Ragache et ses témoins étaient arrivés déjà, Ragache, le visage rouge, les yeux allumés, se promenait le long d'une pile de bois, les mains dans ses poches. Le père Cœurdeloy fut contrarié de n'être pas le premier au rendez-vous ; il fit claquer sa langue contre son palais et hocha la tète. De loin, Ragache, qui l'avait aperçu, le regardait en fronçant ironiquement la lèvre. Toute la physionomie brutale du vieux soudard avait quelque chose de plus féroce encore que de coutume.

— Toi, tu vas avoir ton affaire faite, Tom-Pouce, maugréait Ragache entre ses dents jaunes.

Instinctivement, en regardant ce grand vieillard solide qui faisait de si longues enjambées et dont les muscles du visage avaient des froncements sinistres,

Poujade et Bimborel songèrent au canonnier de Strasbourg et se dirent, chacun à part soi, que le père Cœurdeloy n'avait pas longtemps à vivre.

— Je ne flanquerais pas quatre sous de sa peau, avait dit la veille Tufille, qui devait le lendemain revêtir pour la circonstance son vieil uniforme de lancier rouge, au plumet dépecé et au drap rongé de mites.

On se salua. Les témoins mesurèrent les briquets et les tendirent ensuite aux deux adversaires. Ragache avait quitté sa capote, son gilet et relevé sa manche droite. On apercevait, par l'échancrure de sa chemise, un pku de sa poitrine noire et velue, et les nerfs de son bras droit se détachaient roides et tendus, gros comme des cordes. Le père Cœurdeloy en manches de chemise était tout simplement ridicule. Des bretelles à fond rose brodées de lauriers verts — les bretelles que lui avait ornées Marguerite — se collaient sur sa poitrine rebondie et faisaient remonter jusqu'au milieu du dos son large pantalon flottant, il avait posé ses lunettes d'or sur son nez et agitait un peu ses jambes comme un homme qui sent comme on dit vulgairement, des fourmis. Entre ce solide vieillard et ce petit vieux paciûque le combat ne pouvait être ni long ni douteux. Le pauvre Poujade en frissonna jusqu'à la moelle.

— En garde ! dit Bimborel.

Ragache se posa, le poing gauche sur la hanche, et, après avoir salué, il tomba en garde avec la désinvolture assurée d'un bretteur de profession, battant la terre du

bout de son pied et regardant son adversaire dans les yeux. Cœurdeloy doucement s'était mis en garde et attendait. Ragache brusquement attaqua, détendant son bras et portant à Cœurdeloy un robuste coup de tète, le coup qui avait fendu le crâne au canonnier. A ce geste, les témoins frémirent, sentant déjà que Cœurdeloy était perdu. Mais, par un mouvement brusque et ferme, Cœurdeloy, prenant la garde haute, prévint le terrible coup, et le sabre de Ragache vint se heurter à son sabre avec un bruit sinistre et des jaillissements d'étincelles. Le grand vieillard, furieux de la parade inattendue, laissa échapper un juron énergique, et Cœurdeloy demeura à sa place, solide sur ses petites jambes et prêt encore à parer.

Cœurdeloy éprouvait, en ce moment, comme une hallucination singulière. Il lui semblait que Marguerite était là, la pauvre Marguerite tout en larmes, la tète dans ses mains, telle que lorsque la mère Madras l'avait brutalement chassée devant tout ce monde. Il voyait la malheureuse enfant humiliée, frémissante, désolée. Assurément il la voyait, et cette vision lui rendait le pied plus sur, la main plus ferme, le coup d'œil plus net. Et, au même moment, une sorte de chanson douce, naïve, charmante, la chanson du pays, jouée par une sorte d'invisible flageolet, lui riait doucement, tendrement aux oreilles. Il avait envie à la fois de pleurer et de se précipiter sur Ragache. La chanson lui disait: Courage ! et la vision lui criait : Venge-moi !

Tout à coup, après le coup de lame porté en tête,

Ragache envoya violemment un coup de pointe en pleine poitrine à Cœurdeloy. Sans un mouvement instantané, l'invalide était mort. Mais il opposa encore une parade nerveuse à cette furieuse attaque, et, tout à coup, instinctivement entraîné, poussé, emporté, il se fendit brusquement sans donner à Ragache le temps de se remettre en garde et, allongeant le bras avec colère, perdant presque pied en se lançant sur l'ennemi, il enfonça son sabre tout entier dans la poitrine de Ragache. La lame du briquet disparut jusqu'à la garde et la pointe sortit avec un flot de sang dans le dos de Ragache qui, debout, l'œil fixe, tenant encore son sabre de sa main qui venait de glisser le long de son corps, roulait des prunelles hagardes et se dressait, droit et roide comme un pieu.

Au moment où les témoins se précipitaient sur lui pour le soutenir, une bave rouge ensanglanta sa lèvre et sa moustache grise et il tomba de toute sa hauteur, avec un hoquet affreux et sourd.

— Nom de nom, dit Poujade, son affaire est faite !

— Mort, dit Taboureau.

Cœurdeloy regardait devant lui, les verres de ses lunettes brouillés par les larmes qui venaient à ses yeux, et il demeurait immobile à sa place avec des étourdissements dans les oreilles.

— Je l'ai tué ? demanda-t-il de sa petite voix, au bout d'un moment.

— Tué net, répondit Bimborel.

Poujade ajouta entre sa moustache :

LE H OMAN bES SOLDAI -

— De Prof midis !

— Sacré nom, dit Tufille, j'aurais parié le contraire !

— C'est le premier, fit Cœurdeloy en hochant la tète; et ça fait un drôle d'effet tout de même. Brr ! Allons-nous-en ! J'ai besoin d'embrasser Marguerite !

C'est une vieille histoire, cette histoire qui date d'un an. Elle a fait causer bien des gens dans le quartier des Invalides. Depuis, Marguerite a épousé André. Cœurdeloy a quitté l'Hôtel. Il vit paisible maintenant, jouant toujours de son flageolet et racontant, avec un certain frisson, ce terrible duel avec Ragache. « Je n'aurais pas voulu le tuer, » dit-il. Et Bimborel l'interrompt en disant : « Le gredin ne l'avait pas volé ! » La mère Madras a depuis avoué son mensonge. Elle a fait faillite et depuis elle a disparu. Le cabaret de la Belle Obus est fermé.

Poujade est encore à l'Hôtel. Il sert toujours de guide aux étrangers. Lorsqu'il montre à présent le tombeau de l'empereur, il se plaît à ajouter :

— Maintenant c'est fini de rire ! I e neveu a fait du tort à l'oncle !

André s'est bravement battu pendant le siège, « Ce n'est pas une raison, disait-t-il, parce qu'on est infirme pour ne pas faire son devoir. » Il fut des gardes natio-

naux qui entrèrent à Buzenval. Cœurdeloy, de temps à autre, lui dit :

— C'est bien, mais avec tout ça je ne vois pas venir les petits grenadiers que j'attends. — Puis il ajoute : Bah ! à bientôt ! — Mais quelle étrange chose tout de même ! Si je n'avais pas monté ma faction rue Neuve- Saint-Jean, il y a des années, j'aurais vieilli seul, oublié, et fini comme une bête. Pas de famille, pas d'enfant, la solitude et l'ennui, c'est le lot de l'invalide. Voulez-vous que je vous dise ? Un soldat ne devrait pas vieillir, il devrait finir un jour de bataille, un jour de victoire ! 11 y a quelque chose de plus triste que la défaite, c'est la gloire qui se ride et qui tousse !

— Ce qui n'empêche pas, ajoutait Bimborel, que, tout vieux et laids que nous sommes, nous avons fait notre devoir en son temps et que nous avons aimé quelque chose qu'on aime toujours et qui s'appelle le pays.

Cœurdeloy ! Bimborel ! Quand je longe parfois l'esplanade où tant de maux se traînent qui furent jadis des énergies, des dévouements et des courages, je me prends à songer à tout ce qu'il y a de grand dans le sacrifice, à tout ce qu'il y a de consolant dans l'honnêteté, et aussi à tout ce qu'il y a d'ironique dans la destinée, et je salue avec un certain respect ces témoins d'un passé qui fut héroïque et ces êtres qui tiennent au sol comme si la glaise du cimetière les sollicitait déjà et glissent lentement comme des escargots après avoir rusi et bondi coihme des lions.

Ce sont les derniers. Chaque jour ils disparaissent, ils meurent. Les feuilles jaunes ne tombent pas plus vite aux premières bises d'automne. Ils s'en vont. « On bat le rappel là-haut, disait le maréchal Soult. » Le cimetière Montparnasse garde leurs tombes. Et le dernier invalide des guerres de l'empire ira bientôt dormir là-bas, oublié, sans nom, auprès de la fosse commune.. Et c'est avec ces vieux qu'on bâtit des arcs de triomphe et qu'on grave sur la pierre ou le bronze des noms éclatants de victoires ! Braves gens ! Pauvres gens !

La gloire, la gloire, est-ce donc un mot?. . .

On amena, le soir du 21 décembre 1870, à l'ambulance du Grand-Hôtel, un officier qui avait été blessé le matin, à l'attaque du Bourget. Une balle lui avait brisé le genou. Il souffrait horriblement; mais essayant de dissimuler sa souffrance, en vieux soldat qu'il était, il se contentait de mordiller sa lèvre inférieure et un peu de sa barbiche. Lorsqu'on le descendit de la voiture d'ambulance pour le transporter dans un lit, il dit froidement aux hommes qui le portaient et dont chaque mouvement eût dû lui tirer un cri, tant sa blessure était douloureuse :

— Fâché de la peine, les amis, mais il faut bien avoir recours aux bras des autres quand on n'a plus ses jambes à soi.

On le coucha sur un lit. Il enleva lui-même sa tunique, son gilet, déût ses bretelles, mais arrivé au pantalon, les forces lui manquèrent :

— Non, c'est impossible, dit-il.

Et il s'abandonna aux infirmiers.

11 s'appelait Merlier. Il avait quarante-cinq ans. Il était commandant d'infanterie de ligne.

Dans sa vie, cet homme avait vu souvent la mort de près et senti passer sur sa peau le froid du fer ou le sifflement de la balle. Il n'avait jamais été blessé. En Italie, au Mexique, à Wissembourg, à Frœschwiller, il eût dû rester cent fois sur le carreau, « C'est une des plus belles chances de soldat qu'on puisse rencontrer, disait-on de lui au régiment. Pour tant de campagnes, pas une égratignure. » Le commandant Merlier avait, avec une poignée d'homme?, dJfendu une des dernières maisons de Reihschoffen et arrêté l'élan de la horde prussienne acharnée à la poursuite de l'armée vaincue. Après Sedan, honteux et furieux de cette capitulation lâche, Merlier, après avoir trépigné dans la boue de cette île de la Meuse où les Allemands avaient parqué nos soldats prisonniers, s'était, après avoir refusé de donner sa parole qu'il ne combattrait point contre la Prusse, échappé, au risque d'être repris et fusillé, gagnant la Belgique. Delà, il était rentré à Paris par le dernier train venant du Nord, et il s'était rendu à l'hôtel du gouverneur de Paris. Il ne demandait pas un grade plus élevé, mais il réclamait le droit de commander, à Paris comme àWissembourg, comme à 'Wœrth, un bataillon. Le commandant Merlier fut des plus intrépides en octobre, le jour de la sanglante tentative de sortie par la Malmaison et la Jonchère.

Le matin du 21 décembre, à l'attaque du Bourget, il fut frappé au milieu de la grande rue, pendant que son régiment se lançait bravement, poitrines découvertes, contre des murailles et des tirailleurs abrités. Par un prodige d'énergie, le commandant, tombé de cheval, se tint encore debout tandis qu'on sonnait la retraite; mais quand il voulut suivre ses fantassins, un -éblouissement le prit, et, s'appuyant sur son sabre :

— A moi, dit-il, mes enfants, ne partez pas sans moi !

Deux de ses hommes le ramassèrent sous une pluie de balles et le transportèrent à la suiferie, à droite de la route du Bourget. Les fusiliers marins avaient enlevé, quelques heures auparavant, la suiferie comme à l'abordage, la carabine en bandoulière et la hache à la main. Elle était à nous. On laissa là le commandant durant de longues heures. Un officier de mobiles lui avait donné sa gourde, et, de temps à autre, Merlier humectait ses lèvres d'un peu de cognac, mais sans boire. Il savait que l'alcool, loin de réchauffer, débilite et glace.

Des ambulanciers, se disputant l'honneur de soigner un commandant, arrivèrent au bout de quelque temps. Ces hommes faisaient partie d'ambulances rivales. Le commandant leur dit :

— Finissez de vous chamailler, et enlevez-moi, puisque je ne suis plus bon à rien.

On le coucha dans une voiture à côté d'un petit mobile de Paris, pâle, maigre, blessé à la poitrine, et

qui, pendant la route, chantonnait encore, d'un ton narquois, comme pour braver le mal, ce refrain des moblots de 1870, à la fois gamin et attristé :

La Prusse aura son heure !

C'est pas toujours les mêmes Qu'aura l'assiette au beurre !

Et le commandant se disait qu'on pouvait faire quelque chose de ces insouciants et de ces tapageurs. Merlier n'était pas depuis douze heures au Grand-Hôtel que le chirurgien lui dit que la blessure reçue nécessiterait l'amputation.

Merlier regarda fixement le docteur et dit :

— Il n'y a pas moyen de me sauver cette jambe ? J'ai un fils au collège; il me faut l'élever, et je voudrais bien n'être pas mis à la retraite et aux impotents.

— C'est impossible, commandant.

— Notez que j'aimerais autant en finir que de me voir forcé de me traîner comme un escargot avec un pilon pour soutien.

— L'os est broyé, mon commandant, nous serions impuissants à vous sauver si vous vous refusiez à l'amputation.

— C'est bon. Charcutez.

On lui proposa de l'endormir avec le chloroforme pendant l'amputation. Le commandant se mit à rire :

— Vous me prenez donc pour un poulet ?

Il regarda, pâle, mordillant une cigarette de laquelle il tirait de temps à autre une bouffée, il regarda l'opé-

ration, cette jambe tuméfiée qui était la sienne, ces instruments posés sur le linge blanc, ces aiguilles, cette charpie disposée en bourdonnets, et ce chirurgien qui, plus ému que lui, préparait toutes ces choses. Durant l'opération il ne poussa pas même un soupir, mais quand il vit ce moignon saignant, cette cuisse d'où s'échappait un sang noir, et dont les chairs semblaient palpiter, prises d'un frémissement nerveux, tandis qu'on les recousait en recouvrant l'os blanc et coupé avec le lambeau de chair qui dépassait, il hocha la tête et dit :

— Infirme, va!

Au moment où on le rapportait dans son lit, un officier prussien, pâle, élancé, un lorgnon à l'œil et le bras en écharpe, entrait dans la salle. On venait de le faire prisonnier, et il avait la main droite brisée. Cette main était encore gantée. De sa main gauche, l'Allemand tenait sa casquette, et, froidement, il demanda à ceux qui l'escortaient <r où était son lit. » Quelqu'un lui désigna un lit voisin de celui du commandant Merlier.

Celui-ci vit l'officier prussien jeter sa casquette sur le lit, puis tirer de sa poche un petit livre, de science sans doute, qui ne le quittait jamais, et qu'il jeta à côté de sa casquette, enfin s'asseoir et regarder à droite et à gauche pendant qu'on retirait son 'gant collé à la chair et qu'on faisait à sa main broyée un premier pansement.

Merlier entendit qu'on agitait tout bas, parmi les

médecins, la question de savoir si on laisserait le Prussien si près du commandent.

— Pourquoi pas? dit l'amputé en interrompant le colloque à voix basse ; deux blessés ne sont plus ennemis.

A ces mots, l'officier prussien se retourna lentement du côté deMerlier, et, de cet accent légèrement gascon des Allemands qui parlent correctement le français :

— Vous vous trompez, monsieur, dit-il d'un petit ton impertinent, blessés ou bien portants, les Allemands et les Français ne peuvent jamais être amis !

Merlier haussa légèrement les épaules.

— Avec votre main en compote et ma cuisse rasée, dit-il, nous sommes propres et nous avons bien le temps de discuter ! Ne craignez rien, ce n'est pas l'amitié qui m'étouffera jamais pour les incendiaires de Bazeilles et les fusilleurs de femmes !

Le Prussien regarda Merlier et aperçut le képi de commandant suspendu a la tête du lit. Soit respect instinctif du grade l'Allemand était lieutenant), soit dédain affecté, il ne répondit pas.

On offrit encore à Merlier de le transporter ailleurs, de donner un autre lit au Prussien. Le commandant ne voulut pas. 11 promit de ne point s'emporter, d'être calme.

— Après tout, disait-il, tant que je pourrai manier un sabre ou tenir un revolver, je serai bon à quelque chose.

Pendant deux jours, l'amputation parut avoir réussi, mais, au bout de ce temps, des symptômes alarrr.

parurent. Merlier sentait vaguement, à une faiblesse plus grande et aussi à la façon dont on lui parlait et dont on parlait de lui, qu'il était perdu. Alors il se dit qu'il voulait au moins voir son fils et l'embrasser. Il n'avait pas voulu, jusqu'ici, qu'on dérangeât l'enfant, qu'on l'attristât déjà. Maintenant, il le fallait. Il demanda un capitaine de son régiment, Lavoine, un vrai soldat, esclave de la discipline et de l'amitié. Lorsque le capitaine fut à son chevet, Merlier lui dit: — Causons un moment. Mon cher, nous sommes battus, culbutés, perdus peut-être pour l'instant. Mais il faut savoir à quoi cela tient. Nous avons mérité nos défaites. Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, nous avons abdiqué, nous nous sommes endormis sur nos lauriers, nous avons oublié que le patriotisme, l'esprit de dévouement, l'amour du drapeau sont des vertus pareilles à ces plantes qu'il faut arroser chaque jour. La vie nous était trop facile. Nous étions trop heureux, malgré nos plaintes. Je ne parle pas seulement de l'armée, de l'officier devenu faraud, du soldat devenu douillet, de tout ce monde à qui il fallait des londrès, du café et des sommiers doux, je parle aussi de la nation, du peuple, de la bourgeoisie, de l'ouvrier. Nulle nation n'était comme la nôtre envahie par le luxe au point d'en être amollie, et, avec cela, nous gardions le prestige de la grandeur conquise par nos aines. Mais qu'était-ce que cette fausse grandeur et cette richesse d'apparence sans la liberté dans la loi et la virilité dans les mœurs ? Or, ces deux forces,

mâles et Gères, étaient depuis longtemps dans le coffre aux oublis. Confisquée, la liberté 1 Ridicule, l'honnêteté ! Avec l'humeur gouailleuse que nous avions, nous devions fatalement arriver où nous sommes venus. Notre armée, nos soldats perdaient, peu à peu, comme le reste de notre France, l'àpre attachement au sacrifice. Et les chefs ! Vous les avez vus à l'œuvre. Des héros quelquefois, des lâches souvent, des incapables toujours. Qui s'est fait tuer dans cette campagne ? Comptez : Les soldats, puis, et surtout les bas officiers, du sous-lieutenant au capitaine; il y a, je parie, dix pour cent d'officiers parmi les morts. Les jeunes gens ne pouvaient supporter le poids d'une défaite. Débuter par Sedan, c'était dur. Alors, ils ont demandé une balle à l'ennemi, et beaucoup l'ont trouvée. Moi, j'ai fait antichambre avant de la rencontrer: de Frœchswiller au Bourget, cinq mois passés. Mais quoi ! mourir bien, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout, je dirais presque que ce n'est rien; il faut vivre et grandir, c'est la loi du progrès, c'est la loi de tous, nations et individus. Or, pour durer, corrigeons-nous. Le jour où nous aurons acquis la conviction de notre faiblesse, de nos défauts, de notre mauvaise éducation, de notre vanité nationale et privée, ce jour-là nous serons bien près de nous relever. Je n'aurais peut-être pas vu ça, même en supposant que j'eusse survécu à l'amputation. Mais d'autres le verront, vous le verrez peut-être, vous, Lavoine ! Et dans tous les cas, il y aura quelqu'un après moi qui le verra. Écoutez, dit -il en tendant la main à son ami, il y

a à Pans, au collège Chaptal, un garçon, — il a dix ans, — que je fais élever là. Ma femme étant morte jeune, le pauvre petit n'a jamais été bien dorloté. Mais c'est un brave enfant et je mettrais ma main au feu qu'il sera un homme. C'est à vous que je confie son éducation, le soin de lui apprendre que je ne boudais pas et le souci de lui conserver les quatre sous que je laisse après moi. Je puis compter sur vous, Lavoine ?

Le capitaine serra la main de Merlier. il avait des larmes dans les yeux. Le mourant souriait. « Allons, dit-il, je vous remercie, mon ami. » Le lendemain, le commandant, qui s'affaiblissait de plus en plus, demanda à voir son petit Georges. On amena le collégien, tout ému, dans ce dortoir de moribonds. C'était un enfant pâle et triste, l'air sérieux et bon.

Le commandant l'embrassa.

— Écoute, Georges, dit-il, j'ai attendu de te voir pour mourir. Oui, je vais m'en aller. C'est fini. Tu ne me reverras plus. Mais tu m'aimeras, mon petit Georges? Je t'ai beaucoup et bien aimé, moi!

— Oh ! dit l'enfant, retenant ses sanglots, si bien et tant que personne ne m'aimera plus comme ça !

— Tu n'en sais rien, fit le commandant. Tiens (et il montrait le capitaine Lavoine), voilà quelqu'un qui me remplacera. Respecte-le et obéis à tout ce qu'il te dira !

Il prit la tète de l'enfant, à deux mains, et tout bas, en l'embrassant :

— Ta t'appelles Merlier, comme moi, ne l'oublie pas, et sois un homme !

L'enfant répondit d'une voix lente :

— Oui, un homme. . . comme toi !

— Mais plus heureux que moi, dit le commandant, car Dieu te garde de revoir ce que nous avons vu depuis Wissembourg !

Il posa ses deux mains à plat sur son lit, ût un effort violent pour se redresser un peu et, s'adressant d'une voix bizarre, stridente, à l'officier prussien qui, assis sur son lit, de sa main gauche feuilletait un livre, selon son habitude studieuse :

— Monsieur, dit-il, oui, vous, là-bas, lieutenant, donnez donc votre adresse à ce petit, qu'il aille vous rendre votre visite !

L'officier prussien se redressa, à la fois étonné et ironique, et son regard pâle rencontra les yeux du petit Georges attachés et rivés sur lui.

Il essaya de sourire et ne répondit pas.

Une sorte de transformation soudaine s'était faite sur le visage du commandant. Il ouvrait ses paupières, il tournait et retournait sa tête qui, brusquement, avec un soupir, retomba livide sur l'oreiller.

— Mort ! cria l'enfant en se jetant sur ce corps amputé, est-ce qu'il est mort? Et il régarda le capitaine en criant.

Le commandant Merlier n'était pas mort. Mais il ne devait pas, comme on dit, passer la nuit. Le soir, — i'enfant était toujours à ses côtés, — il appela douce-

ment : Georges ! Georges ! Et "regardant fixement son fi s : Où es-tu? lui demanda-t-il. Ses yeux ouverts ne voyaient plus.

— Je suis là, dit l'enfant effrayé.

A cette voix, un sourire de joie mâle souleva la moustache grise de Merlier.

— Je te croyais parti, fit-il. Tu es là, tant mieux. Alors, il tendit à l'enfant sa large et vaillante main,

où Georges mit sa petite main tremblante.

— Mon fils, dit le mourant d'une voix lente, fils de soldat, deviens soldat un jour. Et retiens mes paroles, retiens-les, car ce sont les dernières que tu entendras de moi. Sois le soldat de la patrie humiliée, qu'il faut venger, et de la France à refaire. Ne sers ni un homme, quel qu'il soit, ni un parti, ni une famille, mais une idée et une chose, la liberté et la République. Travaille, étudie, cherche, médite, apprends, et quand tu auras, toi et ceux de ton âge, rendu parla science, parle travail, par la force du droit, à la patrie sa grandeur, reviens alors frapper de ta petite main devenue forte sur la pierre où je vais dormir, et dis-moi trois mots, trois mots seuls, mais dis-les : La revanche est prise !

Le commandant Merlier prononça encore quelques mots que l'enfant seul entendit. Debout, l'officier prussien écoutait cette voix sépulcrale qui semblait déjà venir d'outre-tombe, pareille à une voix de prophète, et il lui sembla , dans une hallucination qu'il attribua plus tard à la fièvre, à l'ombre de la nuit, aux fantômes produits par les veilleuses vacillantes, il lui sem-

bla qu'il voyait cet enfant grandi, menaçant, i'épée au poing et marchant d'un air résolu, en agitant son glaive, vers un grand fleuve, un fleuve immense, le a vieux père Rhin, » dont l'eau verte mugissait au loin . . . Illusion, sans doute !

L'enfant, à genoux, les lèvres sur la main froide de Merlier,; pleurait immobile.

Quant au commandant, il était mort.

Pour nous, hommes d'une époque de transition, d'expiation et d'une génération sacrifiée, ce vaincu qui venait d'expirer représentait la France d'hier; cet enfant qui priait, ce vengeur prêt à grandir, personnifiait la France de demain-

Paris, 4 septembre 1871.

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