SCÈNE IV
La chambre d'Éveline.
éveline, couchée.
L'affreuse nuit que j'ai passée, mon Dieu! l'affreuse nuit! Cette course à tâtons dans des couloirs obscurs, humides ; ces affreuses bêtes de nuit dont les ailes me léchaient la figure; cette maudite lampe qui s'éteignait à chaque instant. Cette grande porte sculptée, et puis la salle noire, immense, et les sept clous !... Brrr ! j'en suis encore frissonnante. Quel méchant homme que ce seigneur Barbe-Bleue ! Sept femmes à lui loutseul, c'est effrayant... Je sais bien que ces dames de là-haut ne valaient pas grand'chose, et que moi, je n'ai rien à craindre de semblable, puisque je n'ai aucun de leurs vices monstrueux... {On frappe.) Qui va là?
SOEUR ANNE
C'est moi, ma sœur... (Elle entre.) Miséricorde! encore au lit, à midi passé ! Mais c'est épouvantable! Vous qui étiez toujours sur pieds avec l'aube.
DE BARBE-BLEUE. Mo
éveline, regardant Vhorlorje.
Tiens! il faut croire que j'avais grand besoin de dormir.
SOEUR ANNE
Voici votre café au lait, ma sœur.
ÉVELINE
Fort bien!... Pouah! quelle chicorée! Holà! hé, sœur Anne ! holà !
soeur anne, accourant.
Ma sœur ! eh bien, ma sœur?
ÉVELINE
Qui m'a préparé cette horrible tisane? Il est détestable votre café au lait et vous pouvez bien l'aller porter à vos lapins, s'il vous plaît ainsi.
SOEUR ANNE
J'y ai pourtant mis ce que j'y mets d'habitude : du café, du sucre et le reste.
L VELINE.
Mettez-m'y trois morceaux de sucre de plus.
SOEUR ANNE
Plaît-il?... trois morceaux de sucre de plus!...
ÉVELINE
Eh bien! oui. M'entendez-vous, grande perche?
SOEUR ANNE
Grande perche, moi !
É VELINE.
Oui, vous! Donnez-moi ce sucrier. [Elle renverse le sucrier et le casse.)
soeur anne, bas, ramassant les morceaux. M'est avis qu'il y a du nouveau à la maison.
éveline.
Dites donc , sœur Anne , d'où tirez-vous cette jolie robe?
SOEUR ANNE
Mais , ma sœur, c'est celle que vous avez portée si longtemps et dont vous n'avez plus voulu.
ÉVELINE
Je n'en voulais plus hier, elle me plaît aujourd'hui; faites-moi le plaisir de quitter cette robe et de me la rendre.
soeur anne, avant de sortir.
Ma sœur, le vieux Clopinet est là dans l'antichambre et réclame son denier de toutes les semaines.
ÉVELINE
Allez au diable, vous et Clopinet ! Je n'ai pas trop de mes deniers pour les partager avec tous les pouilleux des environs. A propos , sœur Anne , quel est ce petit blondin qui jouait aux osselets tantôt sous ma fenêtre?
SOEUR ANNE
C'est le page de monseigneur.
E VELINE,
Dites-lui de monter; il est gentil. (Sur un signe de sœur Anne , entre le page.) Approche-toi du lit, mon mignot. Quel âge as-tu?