SCÈNE PREMIÈRE
un fou, venant par le fond.
Mes amis, mes chers amis, je vous apporte une fâcheuse nouvelle : notre pauvre Ladislas est guéri et quitte l'établissement.
les fous , accourant.
Ladislas guéri! Est-il possible?
LE FOL
Oui, messieurs, Ladislas guéri de la façon la plus complète, guéri sans rémission , guéri sans espoir de rechute ; vous m'en voyez aux larmes ! C'était un si beau toqué ! Hier encore; il était là dans cette cour, — extravaguant comme pas un, — divaguant comme vous tous ensemble, — tirant la langue aux gardiens, — tantôt à quatre pattes, tantôt les jambes en l'air, — aujourd'hui gai comme une noce, demain plus triste qu'un enterrement. Oh ! les affreux tordions ! Oh! les joyeuses grimaces, et quel drôle de pistolet cela faisait ! Vous souvient-il de la nuit où on alla le dénicher à la plus haute cime de ces arbres, — alors qu'il voulait décrocher la grande ourse pour en faire une résille à ses affreux cheveux rouges? et cette fameuse semaine où, pendant quatre jours et très-sérieusement , il se crut une des nièces du cardinal Mazarin ! Avec quelle bonhomie il nous priait, en rougissant, de ne pas regarder quand il quittait ses chausses ; et quelle noble giffle il allongea à ce gardien mal appris, assez indiscret pour jeter un regard sur la correspondance amoureuse qu'il avait avec Louis XIV! (Rires dans la foule.) Dire que nous le perdons aujourd'hui et pour toujours ! Pauvre ami ! pauvre Ladislas !
les Fous, d'un ton lugubre.
Pauvre Ladislas !
POUR CHAKENTON. 157
LE FOU
A cetle heure, il n'est déjà plus des nôtres ; les médecins ont signé son laissez-passer, et M. le directeur vient de le recommander au conducteur chargé de le ramener dans sa famille. 11 va rentrer dans la vie raisonnable et sérieuse. Adieu cette douce oisiveté qu'il avait au milieu de nous ! Adieu le pain frais et la couchette en fer! Adieu ce cher cabanon aux murs blancs, où l'on rêve en liberté , le nez au ciel , les mains aux poches ! Adieu ces beaux jardins de la fantaisie, où l'on s'égare à travers les plates-bandes et les roses mousseuses! Adieu les gambades, la vie de joyeuse paresse, les francs rires et les bonnes tristesses ! On a coupé les ailes à cet ange, et pouf! le voilà retombé dans le monde réel des pieds-bots et des culs-de-jatte. Ladislas est mort ! Ladislas est mort ! {Chanté.) Nous n'irons plus au bois ; les lauriers sont coupés. — Adieu, pauvre Ladislas !
les fous, sanglotant.
Ladislas est mort! Adieu, Ladislas!
{Passe Ladislas dans le fond , — confus et la tète basse. Il marche entre deux gardiens qui le reconduisent poliment jusqiC aux portes de l'hospice.)