L HOMME ARRIVE
J'ai quarante ans, un nom et une position dans le monde, deux ordres étrangers sur la poitrine, mes entrées un peu partout. En deux mots, je suis ce qu'on appelle un homme arrivé. Pour acheter ce titre, vous ne sauriez croire toutes les privations que je me suis imposées, tous les amis que j'ai sacrifiés, toutes les joies que je me suis interdites. Depuis vingt ans, je n'ai pas été moi-même pendant une heure. Toujours le sourire postiche aux dents, l'air compassé, l'échiné basse, la bouche close, le cœur et le visage aussi ; je suis le Masque de fer du dix-neuvième siècle , le martyr des convenances sociales et de mon ambition. Je suis l'homme arrivé; arrivé à quoi?., à regretter cette jeunesse dont je n'ai jamais usé, ce beau temps que j'ai perdu, ce sang généreux et vermeil que j'ai laissé moisir dans mes veines! — Aujourd'hui, mon masque me pèse, — ma gourme me travaille ; toutes les folies humaines, l'amour, la fougue, la jeunesse, le besoin des cris sans cause, des gambades sans raison, tout cela m'est monté au cerveau. — Que je me laisse aller à ces accès de fièvre chaude dans le monde, le monde étonné me reniera et m'enverra à Charenton ; j'aime mieux y venir de plein gré. Allons, messieurs, un cabanon pour l'homme arrivé! Un cabanon !! un cabanon!!! — Plus de gène ! Plus de contrainte ! Plus de masque ! Plus rien! — Allez ! une gambade! Allez ! une cabriole! et vive la gaîté ! Houp la la, la la, lonlaire ! [Il danse
en criant. — Danses et cabriolades générales des fous, du tribunal, des candidats.)
le président, faisant une gambade.
Soyons sérieux, mes amis, soyons sérieux. — Tiens ! qu'est devenu mon tribunal? tous partis? Le Coucou est monté sur un arbre, et chante de sa voix la plus perçante ; le Fleuve des Amazones se promène gravement, un bateau en papier sur la tête ! Pauvres garçons! quels écervelés! C'est égal, reprenons la séance; — en place ! en place ! {Les fous reprennent le cercle. — On amène le petit rentier.)
le petit rentier, suffoquant de colère.
Enfin, je vais pouvoir parler !
LES FOUS
Oh! là là ! La singulière tête ! Quel air bêle et majestueux! Et ce nez, et ces lunettes vertes, et cet habit bleu, et comme il se mouche, et comme il prise! (Ils se tordent de rire.)
LE RENTIER
Au nom de la liberté publique, je proteste contre les
lazzis dont on m'accable et les violences qu'on me fait.
LES FOUS
Bravo! bravo! L'est-il assez, mon Dieu! l'est -il assez !
LE RENTIER
Voyons, monsieur le président, vous qui m'avez l'air raisonnable...
LE PRÉSIDENT
De quoi s'agit-il, mon ami? — Vous désirez un cabanon, n'est-ce pas?
LE RENTIER
Mais, sac à papier ! je ne suis pas fou et n'ai pas envie de l'être. J'étais venu au parloir pour parler à l'économe, un de mes amis, quand un de ces messieurs est venu me dire qu'on me demandait. J'ai cru avoir affaire à une personne sérieuse. Je l'ai suivie, et j'ai vu trop tard que j'étais tombé entre les mains de fous. [Hurlement de colère dans la foule.)
LE PRÉSIDENT, (Vutl tOH Sec.
Sachez, l'homme, qu'il n'y a pas ici un seul fou ; vous êtes chez des fantaisistes; mais, morbleu! ne parlez pas de folie, ou je vous fais hallebarder par mon duc de Guise.
le rentier, effrayé.
Mais enfin, messieurs, que voulez-vous faire de moi? — Je m'appelle Timoléon ; je suis un honnête rentier de la rue Saint-Denis ; je me lève à huit heures et me couche à dix. Après déjeuner, je vais entendre tirer le canon du Palais-Royal, en regardant jouer les enfants. Je suis électeur. Le soir, je fais mon domino avec l'adjoint. Vous voyez donc que je n'ai en moi aucun symptôme. {A un fou.) Finissez donc, monsieur, vous m'arrachez ma perruque. Je demande qu'on me rende ma liberté, ou j'appelle à l'aide.
LE PRÉSIDENT
Mes amis, assurez-vous de ce pauvre diable, et le liez fortement pendant que le tribunal va délibérer.
le rentier, effaré.
Mais cette plaisanterie est de très-mauvais goût...
17 i UN CONCOURS
Vous attentez aux droits sacrés de l'homme... Messieurs, je suis père... Messieurs, ma femme va m'attendre ! Au secours î
LE PRÉSIDENT
Qu'on le bâillonne.
LE RENTIER, Suffoqué.
Au secours! à moi! au sec...
LE PRÉSIDENT
Or çà, messieurs de Charenton, et vous postulants, oyez la décision du tribunal.
Article 1er. — Les folies de l'amour, de l'argent, de l'art et de l'ambition étant des maladies toutes spéciales et très-graves, qui troubleraient la paix de notre maison, les candidats l'amoureux, le poëte, le musicien, le boursier, l'homme arrivé, le savant, tous hommes d'un contact dangereux, sont déboutés de leur demande et renvoyés chez eux. Charenton contient des maniaques et des fantaisistes, mais la place des vrais fous est au dehors.
LES FULSi
Bravo ! bravo !
POUR CHARENTON. l"7S
LE PRESIDENT
Article 2. — M. Timoléon, dit le petit rentier, nous paraissant gravement atteint, mais d'une folie douce et inoffensive, vulgairement appelée crétinisme, sera porté en triomphe dans le cabanon Ladislas, qui lui revient de droit. C'est un des gâteux les mieux réussis que j'aie jamais vus... Dixil
[Hurlements et trépignements de joie. — Les candidats refusés s'éloignent d'un air triste. — Les fous portent en triomphe le malheureux Timoléon au cabanon Ladislas. — Le président fait la culbute sur le tribunal. — Cris, gambades, cabrioles, tableau./
LES ROSSIGNOLS DU CIMETIÈRE