‹ Le roman du lièvreChapitre 17 sur 36 · DE LA CHARITE ENVERS LES BETES · texte numérisé non relu

DE LA CHARITE ENVERS LES BETES

A Adrien Milhouard.

Il y a, dans le regard des bêtes, une lumière profonde et doucement triste qui m'inspire une telle sympathie que mon âme s'ouvre comme un hospice à toutes les douleurs animales.

Telle rosse plate qui sommeillait, la bouche à terre, sous la pluie nocturne, devant un café ; l'agonie d'un chat écrasé par une voiture; un moineau blessé réfugié en un trou de mur sont autant de souffrances qui, à jamais, sont en mon cœur. N'eût été le respect humain, je me fusse agenouillé devant de telles patiences, de telles tortures, car j'avais la vision d'un nimbe entourant les têtes de ces êtres douloureux, nimbe réel, grand comme l'univers, qu'y posait Dieu.

Hier, je regardais, dans une foire, tourner des animaux de bois. Il y avait, parmi eux, un âne.

274 CONTBS

A cette vue, j'ai failli pleurer, parce qu'il me rappelait ses frères vivants que l'on martyrise.

J'avais besoin de prier, de dire : Petit àne, tu es mon frère. On dit que tu es béte parce tu es incapable de faire le mal Tu vas d'un petit pas. Tu as l'air de penser, lorsque tu marches, ceci : Voyez 1 Je ne peux pas aller plus vite... Les pauvres se servent de moi parce que l'on ne me donne pas beaucoup à manger. Petit âne, l'aiguillon te pique. Alors tu te presses un peu plus, mais pas beaucoup. Tu ne peux pas plus... Tu tombes quelquefois. Alors, on te bat, on tire sur la corde qui s'attache à ta bouche, si fort que tes gencives se relèvent et laissent voir tes pauvres dents jaunes brouteuses de misères.

Dans cette même foire, j'entendis une musette

criarde. F me demanda : Est-ce que ça te

rappelle des musiques africaines? — Oui, lui répondis-je. A Touggourt les musettes avaient un nasillement semblable. Ce doit être un Arabe qui joue. — Entrons, fit-il, dans la baraque... On y voit des dromadaires.

Une douzaine de petits chameaux, serrés comme des sardines en baril, abrutis, tournaient dans une sorte de fosse. Eux, que j'avais vus dans le Sahara, ondulants comme des vagues et n'ayant autour

d'eux que Dieu et la Mort, je les retrouvais là, ô misère de mon cœur ! Ils tournaient, tournaient encore dans cet étroit espace, et la douleur qui d'eux montait vers moi était comme un vomissement vers les hommes. Ils allaient, allaient toujours, fiers comme des cygnes pauvres, nimbés de désolation, couverts de pagnes grotesques, bafoués par des femmes qui dansaient, levant leur pauvre col vermineux vers Dieu et vers les feuilles miraculeuses de quelque oasis de délire.

Ah! prostitution des êtres de Dieu!. Plus loin des lapins étaient en cage ; plus loin des poissons rouges en loterie nageaient en des ballons de chimie au goulot si étroit que F... me demanda; Comment les y a-t-on pu entrer? — En pressant un peu lui dis-je. Plus loin des volailles vivantes, en loterie aussi, étaient entraînées par le mouvement d'un tourniquet. Au milieu d'elles, saisi d'une peur folle, un petit cochon de lait se tenait à plat ventre.

Poules et poulets, pris de vertige, criaillaient et se mordaient les uns les autres, affolés. Et mon compagnon me fit remarquer des poules mortes et plumées qui étaient suspendues auprès de leurs sœurs vivantes.

Mon cœur se soulève à ces souvenirs. Une immense pitié m'envahit.

275 CONTBS

0 poète, prends en ton âme, pour les y réchauffer et les y faire vivre en bonheurs éternels, ces bêtes souffrantes.

Prêche la parole simple qui donne la bonté aux ignorants.

A Madame André Gide.

CHETMA

Souv. du 28 mars 189C.

Souviens-toi des vergers délicieux, des sources vives sous les palmiers, les figuiers et les grenadiers.

Rappelle-toi ces jeunes filles qui vivent en des jardins où règne un éternel crépuscule. Elles plongeaient aux ruisseaux tièdes leurs jambes nues, si fines que l'on eût dit des quenouilles d'ambre longtemps filées et polies par des mains royales.

Elles étaient les filles de l'immortelle beauté.

D'emplir des outres auxquelles on avait conservé la forme d'un animal, une eau en cascade ruisselait sur elles, et, sur elles, nos pensées poudroyaient pareilles à des papillons d'azur.

Dans cette oasis, les jeunes gens étaient beaux et tristes. Ils ressemblaient à des amphores de bronze et de neige dont la ligne ondulerait lentement.

Ils évoquaient des Aladdins mystérieux, des lampes d'or, des palais blancs.

280 NOTES SUn DP.S oasis KT sur ALGER

Leurs yeux pareils h de noires corolles se penchaient alanguis vers la terre parfumée, y semblaient guetter rêveusement la soudaine éclosion d'un génie dans une fumerolle d'aromates.

Torride était l'après-midi, en dehors des jardins. La psalmodie continuelle dont se berçaient, dans la mosquée, les hommes saints, nous donnait envie de mourir.

Athmann, comme une fleur de soie, nous précédait noblement, et, sur sa gandourah pâle, nervée de bleu-de-ciel, son mouchoir bariolé pendait comme un flot d'étamines.

Souviens-toi de Ghetma! de la passée de la rivière, des chameaux chargés de guenilles, qui s'enfuyaient vers l'Infini, épaves animées des sables douloureux...

Il y avait un moulin sur un torrent d'eau tiède, dans l'ombre glacée d'un verger... II y avait d'étranges enfants rongés de maladie, dont les yeux s'agrandissaient encore sous des halos de mouches — et leurs ongles étaient pareils, sous le henné, à des pétales de roses desséchées.

Ghetma! Nos âmes fleurissaient comme les magnolias d'un jardin de volupté, s'emplissaient d'arômes invraisemblables, éclataient comme des fruits de pierre précieuse dans le parc vénéneux où le Magicien conduisit son filleul.

Et ces images s'effacent. Et il me reste à peine le souvenir des mélopées funèbres dont nous berçait Athmann. Elles flottaient autour de nous, se posaient à nos âmes ainsi que des lépidoptères noirs sur des calices de douleur.

NOTBS SUn DES OASIS ET SUR ALGER

BISKBA

Au clair de lune, la modulation des flûtes douces aux lèvres violettes des petits Soudanais enchantait nos âmes.

Petit Mhammhar, petit pauvre gentil, ton crâne d'ébène bleue était comme un fruit singulier, un de ces fruits lourds que, sous la voûte opaque des feuillages de l'île, trouvait Robinson Grusoë.

Aux quartiers arabes, dans les flammes, les épiceries et les musiques, les corolles des femmes vénéneuses s'épanouissaient...

Mais elles ondulaient, comme l'eût désiré Flaubert, venaient à nous du fond du café maure, lentement, la tête haute, abruties par l'étourdissant et continuel frappement des tambours funèbres, pâles sous les fards, bruissantes sous les colliers et les jugulaires d'or.

Elles agitaient sur elles de changeantes soies et, brusquement, faisaient tressaillir leurs seins. Elles étaient si graves qu'elles paraissaient mortes.

Et Ton eût dit, sous ce résonnement de peaux

d'âne tendues, l'éclatement de fleurs du mal sous un écho d'orage.

Ma douleur s'endormait aux teintes et aux sonorités, semblable à ce pâle extatique, plus pâle que son burnous, et qui s'hypnotisait aux grêles cris des fifres nasillards, à la menace des tambours sourds, à l'éblouissement des sequins.

Au matin, le long des cassis et des mimosas, les trompettes fraîches des soldats éclataient.

Les palmiers rigides, pareils à des bouquets de fer, tranchaient l'azur.

La Mère des cyprès de Biskra tombait, comme une larme immense et noire, à l'horizon du village nègre...

Le village nègre I... Ils étaient quelques-uns, jouant aux osselets sur des damiers crasseux, fumant du haschisch dans de petites pipes dont ils secouaient la cendre parfumée sur des terrines rouges, et, parfois, ils buvaient de l'eau pure dans un vase goudronné.

Les yeux de ces fumeurs étaient si tristes qu'ils semblaient refléter leur vie.

Midi flambait. Dans l'ombre, quelque scribe presbyte à barbe blanche, revenu de la Mecque, écrivait avec un roseau. Il faisait le recensement. Il y avait auprès de lui, dans l'angle de la muraille sableuse, un blême adolescent qui, les jambes croisées, burinait aussi.

Cet enfant n'était qu'un profil de lumière, qu'une lampe d'argent vivante dérobée à quelque enchanteur, qu'un pétale de magnolia tombé un jour d'orage dans un verger. Tous deux, le vieillard et lui, évoquaient les trafics poétiques des longs comptoirs d'une Arabie heureuse, les magasins d'étoffes où doit venir la Dame, l'obséquiosité des salamalecs, les marchandages.

Nous revenions à pas lents par le marché où les chameaux renâclaient en broutant du bois sec.

On y vendait beaucoup de marchandises : des dattes écrasées, du nougat et des piments.

KEF EL DOH'R

En route vers Tuggurth le sombre, sombre à force d'éclatement...

La Mort était partout. Désolation des désolations.

Où trouverions-nous les gourdes, les outres, les vergers?

Mon âme s'assoiffait. Ma fièvre espérait en vain les palais blancs de Sindbad et les rues d'eau de rose, les seuils de marbre, les repas, les récits de voyages, les alcarazas, Hindbad et les pièces d'argent.

Après le sable, le sable.

Dans ce désert implacable, nous trouvâmes cependant trois coloquintes pareilles à des balles d'enfant.

Nous les cueillîmes à tort. Peut-être étaient-elles le cœur de ce sable insensé? Peut-être lesgardait- \1, jaloux, au fond de lui, comme un mystérieux amour? Peut-être avait-il volé à la mort qui le recouvrait cette parcelle de vie? Peut-être aimaitil ces humbles fruits?

Le sable. Le sable.

Mais tout changea.

A Kef el doh'r, l'air vibrait sur les chotts. Des Méditerranées d'azur, mirages merveilleux, naquirent du terrible Rien. C'était, peut-être, les rêves géants du Désert endormi.

Sur des eaux glissèrent des voiles, surgirent des rocs. D'inexistantes oasis bercèrent leurs palmes au-dessus de rhorizon qui pâlissait en s'éloignant.

Le Songe de l'Eau s'épaississait, devenait bleu de prusse et jaune. Des plages brillaient comme des fleurs de palmier mâle, lorsqu'elles ne sont pas mûres et que les mangent les enfants.

Des constructions s'élevèrent. Elles évoquaient des villes mortes, des villes de l'Indus abandonnées des hommes, des palais de marbre où des singes adroits et mystérieux se seraient retirés pour y mener, loin des multitudes, une vie de volupté, pour se bercer, au soir, des grognements des crocodiles dans les réservoirs croupis tachés de poissons d'or.

Le sel des lacs luisait traîtreusement. On croyait à la neige. Sur eux régnait un ciel d'une infinie douceur, pâle et bleu coiome une tempe de vierge.

Il UWWWP— I n

MOGAR

A Mogar, un mariage.

Des bruits de tambours funèbres mouraient dans les sables. Les aigres clarinettes jouaient sans discontinuer. De petites filles, semblables à des fruits pourris, nous regardaient curieusement.

Elles portaient, suspendues à leurs fronts tatoués, des molaires énormes et des branches de corail. Cette fête nous épouvantait...

Uq, vieillard s'agenouilla devant nous.

TUGGURTH

Sonr. du 5 aTrill896.

Vers onze heures, le soleil inondait le marché. Des jarres vides de goudron bâillaient sous l'azur insensé. Les dromadaires furieux criaient. Nous buvions d'étranges boissons, nous mâchions d'une espèce de résine. La lumière était de feu. Elle ternissait les cœurs sanglants des piments, auprès des tètes de moutons et des dattes sèches. Elle noircissait les caillots coagulés aux poils poussiéreux des cuisses de chameaux tués pour la boucherie.

Vers cinq heures, tout s'adoucissait. Les cafés maures étaient calmes. Au loin ronflait un tambour sourd. Un bêlement de chèvre emplissait l'étendue mortelle.

Le soleil sombrait aux sables. Les chameaux tangueurs, aux rognures bleues, et les ânes patients emportaient des feuilles vers Temacin.

C'étaient de mouvants parterres sur des morceaux de désert mouvant.

Partout, à cette époque pascale, les palmes semblaient pleurer de- n'être plus foulées par un Dieu.

Les lamentations des muezzins, vers la Mecque, s'effeuillaient comme des roses taciturnes.

Je vis passer un marabout; il appuyait sa main droite à l'épaule d'un pâle adolescent. Sans doute, il lui expliquait la sagesse, et, dans la tombée du jour, je me sentis ému à pleurer.

Çà et là, sous un dernier poudroiement de soleil, luisaient des crânes d'hommes que l'on rasait.

Quelque chameau, semblable à quelque grand navire échoué, surgissait au coin d'une rue, près d'une porte, tendant son cou de limaçon géant vers le ciel bleu tendre et doré.

Les couloirs avaient le parfum des roses, parce que dans l'air immobile flottaient les nuages du kief et des tabacs aromatisés.

Des ossements étincelaient aux murs des vergers...

Une jeune négresse, belle comme la nuit, passait, un pompon vert au front; une autre négresse, revêtue d'un pagne bleu foncé, tenait un fuseau de laine blanche; un Soudanais se promenait; une branche verte pendait de sa chéchia sur sa figure.

Les caravanes agenouillées tressaillaient dans le crépuscule, chargées d'herbes violettes.

290 NOTES StJR DBS OASIS BT SUR ALGBR

A mon approche, quelque dromadaire furieux se levait en renâclant du milieu de ses frères, sautait sur trois jambes, l'une ayant été reployée par les chameliers.

... Dans un café maure, la nuit venue, une femme, pourpre et or, dansa. Les bras levés, elle remuait les mains d'un mouvement si brusque et gracieux, que les poignets semblaient rouler sur des billes d'ivoire.

... Des chants nuptiaux s'élevèrent. On conduisait à leur nuit d'amour deux jeunes époux montés sur un âne. Des lanternes brillaient autour d'eux. Ils avaient l'air, l'un devant l'autre, dans leurs vêtements pâles, de grandes fleurs fatiguées.

NOTBS SUn DES OASIS BT SUR ALGER "2,^1

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