D'UNE ANCIENNE JEUNE FILLE
A CLARA D'ELLEBEUSE
Au fond du vieux jardin plein de tulipes, ô mémoire pure qui consoles îiia vie cruelle^ repose.
Je ne t'ai jamais trahie et tu ne m'as jamais trompé. Tu es morte avant que je fusse né, parce qu'au ciel il y a d'admirables roses.
0 mon enfanty ô mon amie, j'évoque en ce moment le jour ou, par une t)lanche tombée d'automne, tu tiens un petit arrosoir sur des buis qu^
tu arroses .
J'évoque aussi la cour des récréations taciturnes où tu semblés, en habit de communiée, je ne sais quel encensoir de corolle éclose.
Assiste-moi toujours. Lorsque je suis broyé, quand je traîne sous les ormeaux de la petite ville y aux heures bleues de Vangelus îiocturne, mon doute et mon orgueil, pose ta main sur mon front qui bourdonne, ta blanche main... pose,,.
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Prends ce petit livre. Il est fait sans art. Mais je souris parce que je l'aime à cause de toi, et que tu n'as jamais su, ô cueilleuse de papillons, pas plus que moi, selon quelle formule il faut aimer en vers, il faut pleurer en prose.
Je te donne mon âme. Jette-la aux pieds de Dieu. Je ne sais pas ce qu'elle vaut. En te parlant, mon sourire sanglote. C'est toi qui es venue à moi sur les nias de ma douleur. Dis à Dieu, â mon aimée, que je ne veux plus me souvenir de la Terre morose.
Clara d'Ellébeuse s'éveille sous ses boucles et bâille contre son bras nu. Elle est blonde et ronde, et ses yeux ont la couleur du ciel quand il fait beau temps.
Le soleil de ces anciennes grandes vacances fait bouger, sur les rideaux transparents d'indienne à ramages, à la fenêtre de l'Est, l'ombre du tulipier.
Il est huit heures. La pure lumière se glisse dans la chambre, éclairant, contre la tapisserie bleue et gaie, le portrait de Joachim d'Ellébeuse, le grand-oncle de Clara.
Et la petite jeune fille bâille encore, s'étire et songe :
Comment était-il, l'oncle Joachim d'Ellébeuse? Est-ce que la maison de la Pointe-à-Pître où il est mort était belle?... La petite miniature que grand*mère m'a montrée, et qui est dans le tiroir d'en bas, est celle de sa fiancée. Elle se nommait Laure. Elle était bien jolie, avec des boucles de
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cheveux très noirs, un collier de corail et un corsage de mousseline blanche rayée de vert... Estce qu'elle est enterrée près de l'oncle?... Il avait eu un duel. C'est M. d'Astin qui l'a dit... Est-ce queLaure était plus jolie que maman?
Clara d'Elle'beuse s'habille, puis fait sa prière. La maison s'éveille. L'escalier grince. Le ramage des canaris monte du vestibule. Elle descend à la salle à manger et prend dans le compotier un raisin dont les grains luisent à ses doigts légers.
— Neuf heures déjà, se dit-elle. Maman se sera arrêtée en revenant de la messe...
Neuf heures sonnent au trumeau qui représente une église entourée d'ormeaux. Le timbre de la petite peadule encastrée dans le joli clocher peint à l'huile est rauque et doux. Amidietle soir, il imite l'angelus. Sous les arbres, il y a une bergère, un berger et des moutons.
Clara d'Ellébeuse considère la bergère et le berger.
— Ils causent, pense-t-elle, et se marieront dans la chapelle du tableau. Auront-ils du bonheur ? Je souhaite que oui. Mais, puisque c'est dans un tableau^ ils ne se marieront pas...
Elle met son grand chapeau de soleil orné de reines-marguerites et de narcisses, et va sur le
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perron. Sur la pelouse brillante, le paon ondule lentement.
— Le paon, songe-t-elle, est l'image de l'orgueil. Moi, je suis orgueilleuse. C'est monsieur l'aumônier qui me l'a dit. Mais tout le monde ne porte pas le nom d'Ellébeuse. Voici maman qui arrive.
— Mon enfant, dit M™* d'Ellébeuse à sa fille après l'avoir baisée au front, il vous faudra mettre aujourd'hui la robe que vous a donnée tante Aménaïde. M. d'Astin s'est fait annoncer. Il arrivera vers midi. Mais ce sera bien à temps de vous habiller vers onze heures.
Et Clara, tandis que M"' d'Ellébeuse entre dans la maison, se rend au verger. Elle longe les framboisiers obscurs et les pommiers coniques et luisants. Sur des roses il y a des cétoines. L'azur tremble sur les buis. Mais voici qu'à la sérénité de tout h. l'heure succède, dans l'âme de la jeune lille, une sorte de tristesse pareille à celle de ce beau jour doré.
Soudain, et sans que rien do subit semble les Hvoir appelés, des scrupules intenses taraudent l'adolescente. Mon Dieu, mon Dieu, se dit-elle, ayez pitié de moi. J'ai eu de mauvaises pensées. Où irais-je, maintenant, si je venais à mourir. Suisje prête è. paraître devant Dieu? J'ai eu des pea-
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sées impures au sujet du grand-oncle Joachim et de sa fiancée Laure. Je me suis demandé si elle s'asseyait sur ses genoux (|uaud ils étaient fiancés...
Et cette peur du péché, torture que peut seule comprendre une âme catholique, houleverse en ce moment l'âme douce de Clara. Elle arrive au bout du verger et, p/ès de la tonnelle, elle ouvre la barrière verte et gagne la partie la plus ombreuse du parc. Là sont des vernis du Japon, des lauriers, de faux-pistachiers, des liquidambars et des érables. Sous la voûte de feuillages règne une espèce de nuit, même lorsque la canicule pose une lumière de silence aux cimes luisantes des arbres.
Bientôt la jeune fille quitte le parc, et franchit la grille où des initiales des d'EUébeuse, dans une ferronnerie ovale, s'encadrent de fleurs de lys Fouillées. Et, quittant le domaine, elle se trouve sur le chemin craquelé par la chaleur, entre les fougères des talus. Un bec choque une écorce, un lézard se glisse, une cigale se tait.
Ce chemin conduit à la chapelle ancienne et pauvre. Pour s'y rendre, Clara traverse le cimetière où sont des tertres ornés de yuccas, d'œillets, de buis, de violiers, de menthes poussiéreuses, et de ces plantes que l'on appelle cabarets-des-oiseaux à cause de leurs feuilles creuses où séjourne de Teau-
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Clara d'Ellébeuse entre dans la chapelle. Une impression glaciale la saisit. Il lui semble que des gouttes de pluie se glissent le long de son corps tiède, car sous son lierre et ses briques, sous l'azur torride, la chaumière de Dieu a fraîchi comme une cruche.
L'autel est pauvre et beau, à peine éclairé pat deux fenêtres aux petits carreaux en losanges d'où tombe untulle campagnard soigneusement empesé. De chaque côté du tabernacle, sont trois grands chandeliers dorés. A gauche, il y a une vierge dansune niche du mur et, à droite, dans une niche pareille, un saint Joseph. A leurs pieds de petits vases de loterie, si dorés et si verts qu'ils réjouissent le cœur, contiennent d'humbles lîeurs artiiicielles. Au milieu de l'église, sur un fût brisé, une pierre creusée comme un calice renferme l'eau bénite pleine d'ombre. Sous la tribune, semblable aux crèches des étables, la grille du confessionnal est cachée par une lustrine verte, luisante et roide. Cet asile pacifique n'a point de nef, mais un plafond de bois que recouvre une chaux d'azur.
Clara d'Ellébeuse s'agenouille et prie.
Mon Dieu, murmure-t-elle, préservez-moi des mauvaises pensées. Je veux être une petite fille pure. Eloignez de moi la curiosité. Ne me donnez pas envie de lire dans le tiroir de bonne-maman
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les lettres de l'oncle Joachim. Je suis une âme tourmentée. Sainte Vierge, intercédez pour nous. Faites que je n'aille pas en enfer. Mon Dieu, que je suis malheureuse... J'ai peur d'ôlre damnée. Mon Dieu, ne me séparez pas de maman ni de petitpère. Faites que nous soyons ensemble dans le ciel. Pardonnez-moi.
Elle fait une génuflexion devant l'autel, se signe, prend de l'eau bénite et sort.
Un moment, elle est éblouie par le jour. Au loin, par delà les coteaux d'ombre, les Pyrénées sont comme des cascades célestes.
Clara repasse parle cimetière. Là est le tombeau des d'Ellébeuse : Bernard cT Elle beuse, 1690. Jean d'EUébeuse, 1715. Jean d'Ellébeuse, 1780. Elisabeth d'Ellébeuse, 1781. Tristan d'Ellébeuse, 1804, ^m^/ma(/'^//e6eM5e,1820.Etd'autresd'Ellébeuse...
A côté, se trouve une sépulture isolée près de laquelle a fleuri une touffe de ces fleurs de velours
Îose que l'on confond parfois avec la belladone ^ fficinale parce que leur nom est : Amaryllis '^elladonnœ. La pierre porte cette simple inscrip- Cion;
Laura Lopez
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Et Clara d'Ellobeuse n'a jamais bien su qui fut cette personne. C'était une amie de la famille, lui a-t-on dit. Et elle aime cette tombe dont prend soin bonne-maman qui a planté là ces lys de l'eu, cette mémoire inconnue dont ne subsiste que le doux nom... Elle s'appelait Laura, c'est-à-dire presque Laure... comme la fiancée du grand-oncle Joachim.
Et l'enfant rêve encore :
Comment était-il, le cimetière de la Pointe-à- Pître oh repoeent l'autre Laure et son fiancé l'oncle Joachim? Est-ce qu'il y a une église pareille à celle-ci?... Moi, je me figure la Pointe-à-Pître à cause d'une gravure du Musée des familles... Il y a des forêts parfumées où les nègres se promènent. Comment était Laure? Elle devait être grande et marcher lentement. Est-cequ'ils s'embrassaient?...
Et Clara soudain rougit et chasse la pensée. Sa grâce penche un peu vers le sol, cette grâce charmante et maladroite d'une enfant de seize ans. Par le verger, elle repasse et, remontant le perron, sourit au jardinier qui porte des laitues.
Bonne-maman travaille à sa tapisserie et petitpère, assis non loin d'elle, fume sa pipe. Et Robin- Bon, le cliien, dort sur la pierre en rond, le nez contre la queue.
— Bonjour, bonne-maman, bonjour petit-père.
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Et Ton s'embrasse.
Avez-vous été heureux è. la chasse, petitpère?
— Oui, ma chérie. Va voir à l'office. Mais fais vite. Tu sais que M. d'Astin ne tardera pas à arriver.
Et Gertrude montre à Clara deux jolies perdrix aux pieds rouges, dont les plumes ardoisées, rousses et noires, sont douces comme de la soie.
Clara d'EUébeuse vadans sa chambre s'habiller. Elle refait ses boucles lourdes et dorées, les enroule et les lisse au moule de buis. Elle enferme son corps frais dans la robe de mousseline blanche que lui a donnée sa tante Aménaïde. Une ceinture d'un blea céleste pend de la taille haute, lit, jusqu'à terre, lecorpsn'estqu'une ligue simple, presque nue. Une chaîne d'argent semble couler vers la gorge creuse. Les bras nus ont chacun une fossette qui semble sourire. Et la bouche sourit aussi, la lèvre inférieure écarlate, à peine un peu épaisse et fendue. Et le nez un peu large, très pur, à peine relevé. Et le front étroit et haut. Et les oreilles presque trop petites perdues sous les repentirs.
Sur le palier :
— Vous êtes jolie, mon enfant, dit M"' d'EUébeuse. Il était temps que vous fussiez habillée. La cloche sonne; c'est, je pense, M. d'Astin.
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Elles sortent.
Il est midi. La canicule tombe des ormeaux bleus et noirs où éclate le cri d'une cigale. L'air tremble et sue. Un souffle chaud, empli d'âmes de fleurs lourdes, se traîne.
Clara d'EUébeuse se tient droite sur le perron une jambe un peu en avant; et cette grâce de couventine est si naturelle qu'elle en paraît puissante... On songe à quelque eau vive traversée de soleil, ou à une cerise mordue par un oiseau. Par l'allée d'anémones du Japon, la lente voiture de M. d'Astin s'engage, puis s'arrête au rond-point du tupilicr qu'entourent les lianes des bignoniers d'où pendent ces longues corolles jaunes et rouges dont les enfants s'amusent.
M. le marquis d'Astin met pied à terre, péniblement, car il a une jambe de bois. Appuyé sur sa canne, il agite son chapeau. Il est très grand. Le flot dressé de ses cheveux ressemble à une tulipe blanche. Sa taille mince est serrée dans un habit qui, à la base, à la roideur d'une crinoline. Il gravit le perron au bras de M. d'Ellébeuse, salue ces dames qui l'attendent, et les suit au salon.
Sa voix est douce. Il dit en s'asseyant :
— Ma jambe de bois ne peut me laisser en paix. Elle a, depuis deux semaines, sa crise de goutte...
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Et bonne-maman d'Étanges, avec un sourire enfantin :
— C'est comme moi, monsieur d'Astin... Voici dix jours que s'enfla ma main droite...
— Pour Dieu!... Encore votre main n'est-elle pas une bûche et pouvez- vous la tendre... Et que dit cette belle enfant?
Il considère Clara assise en face de lui, contre ie paravent. Sur ce paravent il y a des arbres aux fruits jaunes sous lesquels sont étendus des bergers et des bergères. On y voit aussi une chasse au cerf. Le cerf traverse un ruisseau où sont des angéliques roses. Les chiens, langue pendante, le serrent de près. Au loin, sur une pelouse, deux petits cavaliers en tricorne, la trompe en sautoir, s'efi'orcent aies rejoindre. El les arbres aux beaux fruits sont sur un fond blanc, et la rivière et les arbres sont bleus. Ce doit représenter une tombée dorée de septembre. Il semble que les cimes des ormeaux y soient agitées par un vent de grandes vacances au déclin. Et, contre ce paravent, les boucles de Clara d'Ellébeuse se détachent des fruits peints, des fruits ronds et beaux comme des grenades qui seraient des poches.
Elle ne dit rien et sourit, embarrassée et charmante. Tandis que sa mère répond pour elle, mille pensées vivent sous ce front lisse. Elle songe que
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M. d'Astin l'intimide, bien que, depuis longtemps, elle le connaisse et l'aime, depuis toute petite, depuis toujours. Cependant, il lui faisait peur jadis quand il racontait son voyage à la Chine, et les missionnaires torturés. C'est lui qui donna ces deux jolies gravures dont l'une représente une femme Mongole de distinction en habit de cérémo» nie d'été y l'autre la fille aînée de l empereur,,. La Chine est un vilain pays qui donne envie de vomir et oh l'on torture le Christ, un pays qui a la môme odeur vilaine et noire que le coiïret qui est là et qui sent le camphre et le poivre. C'est le pays du démon. Ah I combien Clara d'Ellébeuse préférerait visiter les îles de la Guadeloupe où les bonnes négresses se font catholiques, où sont morts l'oncle Joachim et sa fiancée Laure, qui s'aimaient dans des fleurs... Mais M. d'Astin est très bon pour sa petite amie, et tout récemment il lui a donné un bracelet à la mode, une petite chaîne de forçat en or terminée par un boulet... 11 était, paraît-il, le meilleur ami du grand-oncle Joachim, mais il ne parle presque jamais de lui...
Tout justement, aujourd'hui, comme l'on vient de passer à la salle à manger, la conversation tombe sur l'oncle Joachim, au sujet de la jolie décoration de fleurs de capucines qui est au milieu de la table.
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— Mon cher Henri, dit M. d'Astin, je me souviens que, lors du dîner d'adieux que donna le frère de votre père, à la veille de son départ pour l'Amérique, il y avait une garniture de nappe dans le même goût. Ce fut un repas empli de gaîté, à Bordeaux, au Restaurant du Brésil.
Nous bûmes h nos futures amours. Alors, certes, je ne pensais point que les siennes finiraient si tragiquement, ni qu'à mon retour de la Chine je dusse ensevelir dans ce pays sa bien-aimée Laura...
M. d'Astin se tait. Il a oublié la présence de la jeune fille. Un sourire de M"" d'EUébeuse la lui rappelle.
— Vous avez, fait-il, des melons magnifiques?
— Le terrain est très sableux, répond M°" d'Ellébeuse... Mais ne reconnaissez- vous point leur espèce ? Elle est de ces fameuses graines que vous eûtes la gracieuseté de nous offrir, il y a six ans, et que vous disiez tenir de la fille d'un poète de la Chine...
— ... Ou de la fille d'un mandarin, c'est tout comme. Aujourd'hui le vieux garçon que je suis ne reconnaît plus les melons... Et les mandarines, je le crains...
Un pli s'est formé entre les sourcils de Clara d'EUébeuse. Les mots qu'a prononcés le mai'quis au sujet de l'oncle Joachim la bouleversent. Elle
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se Téphie : Il a dit : à mon retour de la Chine... Il a dit à mon retour de la Chine... J'ai enseveli dans ce pays sa bien-ainaée Laura... On lui avait donc menti, à elle, à Clara? Elle est donc morte ici Laura? Oii? Dans la maison?... Mais elle ne s'appelait pas Laure, sa fiancée, puisqu'il l'appelait Laura, du même nom que la femme de la tombe? Comment?... Comment?... Pourquoi grand'mère lui avait-elle dit en lui montrant la miniature : C'est le portrait de M"* Laure, la fiancée, de ton grand-oncle Joachim.
— Où sont-ils morts, grand'mère? avait-elle demandé. — ^ Là-bas, h. la Pointe-à-Pitre. — Alors ce n'était pas vrai qu'ils étaient là-bas?... Mais si, puisque sur les lettres du tiroir il y a écrit ; Guadeloupe... Iladit: je l'ai ensevelie dans ce pays.
— Vous n'avez point d'appétit, mon enfant? remarque M"" d'EUébeuse.
Elle répond :
— Je suis un peu fatiguée, petite-mère. Et boit un peu d'eau pour essayer de se donner faim.
Et, tandis que la conversation reprend autour d'elle, de nouveau elle se remémore : il a enseveli ^ dans ce pays, sa bien-aimée Laura.
Elle évoque le cimetière oii sont les cabaretsdes-oiseaux, les belladones chaudes et roses et les menthes poussiéreuses. Elle se souvient que,
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dans un coin d'ombre, des tomates échappées de quelque misérable potager ont mûri. Sa pensée, à travers les ronces, lit encore cette inscription :
Làurâ Lopbz i805
La nuit claire coule dans le ciel, une de ces nuits tièdes où les longs moustiques désertent la rivière pour la lueur de la lampe.
C'est après dîner. M. d'Astin, qui s'est résolu à rester, joue aux échecs avec M. d'Ellébeuse. M°" d'Étanges et sa fille travaillent à leurs tapisseries. Clara d'EUébeuse, les bras derrière le dos, regarde, par la fenêtre qui donne sur le parc, l'ombre remuer dans les feuillages. Une vague inquiétude l'oppresse. EUenepeut être absolument heureuse. Toujours, même aux soirs calmes comme celui-cit son âme éprouve une angoisse qui semble nécessitée par le bonheur. Lorsque Clara d'EUébeuse était petite enfant, et que le don d'une poupée la comblait d'abord de joie, elle l'abandonnait tout à coup, sans que ses parents comprissent la
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cause de ce changement subit d'humeur. Elle devenait soudain morose, et, les sourcils froncés, jetait, pour n'y plus toucher, sa poupée dans un coin. <' Cette enfant est inconstante », disait M°" d'Etanges. Mais non. C'était qu'au plus fort de la joie de posséder ce jouet, Clara d'EUébeuse venait d'y découvrir l'insigniQante, mais inévitable tare dont rien, en ce monde, n'est exempt. Elle avait remarqué là, sur l'étoffe rose emplie de son qui simulait la chair, une petite tache qu'elle n'avait pu effacer :
Ma poupée est imparfaite, se disait-elle. Quel dommage que, dans le magasin, on n'en ait pas choisi une autre, n'importe laquelle...
Et maintenant, l'époque des jouets passée, dans les moments de plus grandes ivresses, c'est-à-dire au sortir du confessionnal, quand l'absolution et la bonne volonté régnent dans son cœur, surgit tout à coup le péché oublié. C'est le plus grand toujours. Mais l'a-t-elle seulement oublié ? Ne l'a-t-elle pas caché exprès à son confesseur. Ce doute la taraude. Est-ce qu'elle sait, elle? Peut-elle affirmer que non? Alors, elle est damnée? Cette crainte éloi< gnée, une autre, quelconque, survient, la torture parfois jusque dans ses rêves, dont elle s'éveille en sursaut avec une sensation d'étouffementet de vertige. « Ce sont des vapeurs, mon enfant », lui
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dit M"' d'EUébeuse. Et Gertrude prépare pour Clara quelque infusion de plantain.
— Échec et mat, dit M. d'Astin à M. d'EUébeuse, qui sourit.
Clara s'est retournée, la tête haute, ses beaux bras nus toujours derrière le dos. Elle sourit dans ses boucles lisses et regarde le jeu. Elle aime, sans bien les connaître, ces pièces polies qui glissent sur l'échiquier dallé comme un palais. Elle s'assied, silencieuse, auprès de la lampe et ouvre un volume qu'elle a toujours vu là.
C'est la CAzVie en mtnm/wrf, de M. Breton, cadeau fait à M. d'EUébeuse par son vieil ami d'AsUn. Clara d'EUébeuse regarde la gravure qui orne le chapitre sur la récolte du thé. Des singes roses gravissent une montagne au bord d'un ruisseau. L'un d'eux, assis auprès d'un arbre à thé, en embrasse le tronc qu'il secoue avec rage. Et des ranveaux, choient des feuilles et des fleurs que recueille un Chinois h, large culotte oronge, aux pantoufles feutrées et courbes, à tunique bleue, au chapeau défaille en abat-jour. Non loin, un singe qui a des gants blancs suce un fruit.
Clara d'EUébeuse referme le volume. Dix heures sonnent. Elle embrasse tout le monde, va demander son chandelieràGertrude, et monte dans sa chambre.
A se sentir seule, Clara d'EUébeuse éprouve ua
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soulagement. Non point qu'elle n'aime la société de ses chers parents, mais la solitude et la méditation apaisent un peu cette âme fragile.
« Mon enfant, lui dit souvent l'aumônier des Ursulines, vos scrupules proviennent d'une délicatesse trop grande. Votre conscience est timorée, mais cela est chez vous la preuve d'une grande bonne volonté. »
Clara d'Ellébeuse fait sa prière, puis se déshabille lentement, mais avec une pudeur excessive, la crainte de fixer trop longtemps ce que cache la robe de tante Aménaïde. Elle se dit qu'il est permis de regarder ses bras exposés ô. l'air tout le jour; mais qu'il ne faut pas toucher ou regarder à son corps inutilement, en dehors de sa toilette.
Elle se couche, pose l'éteignoir de cuivre sur la chandelle, mais ne s'endort point tout de suite. C'est le moment oiji son âme se recroqueville. Alors, ellerevoit mieux les choses en pensée qu'elle ne les a vues directement. Elle songe à M. d'Astin, îi ce qu'il a dit du grand-oncle Joachim, de la fiancée Laure, au mystère que l'on fait autour de leurs mémoires. t*uis elle se revoit dans le parc. Sous ses cils clos elle perçoit nettement la pelouse qui dévale au bas du perron, puis une cime d'ormeau, une touffe de bambous, puis une urne de pierre grisedans la perspective de l'allée ombreuse... puis s'endort.
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L*orage, pendant la nuît, atrcmpé le parc. Mais la pluie s'évapore et le soleil est si brillant sur les feuillages qu'ils fatiguent la vue. Clara d'EUébeuse se promène dans V Allée aux noisettes. Il y a des coques, àterre, vidées par les écureuils. C'estune de ces matinées fraîches et limpides qui annoncent la canicule.
Clara attend que le jardinier ait fini de bâter le petit âne. C'est fait. Elle cueille une gaule verte et, d'un banc de pierre, saute sur la bête qu'elle dirige vers la grille. Elle prend le sentier des bois do Noarrieu. Les gouttes glacées des néfliers pleuvent sur elle. L'âne trotte. Elle est toute secouée et, de temps en temps, retient son large chapeau de paille prêt à tomber. La voici sur la lisière moussue où veillent les colchiques. .Dans les haies brillent des toiles d'araignées. On lentend le gloussement des ruisseaux encore gorgés
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de l'orage nocturne . Des pies jacassent, un geai crie.
Mais, au milieu des bois, c'est un silence que rien ne trouble, à peine le bruissement des hautes fougères froissées par les flancs du petit âne ; c'est un recueillement de fraîcheur qui va durer là jusqu'au soir, même aux heures torrides oii les maïs crépitent. Au pied d'un châtaignier, sur une éclaircie de lumière et d'émcraude, il y a des gentianes. Leurs cloches sombrement bleues tentent Clara d'Ellébeuse qui arrête sa monture, en descend, et les cueille pour les allier aux reines-marguerites et aux narcisses de son chapeau des champs, orné de rubans blancs à filets paille
Elle s'assied auprès de l'arbre et, tressant les fleurs, songe avec tristesse à la fin des vacances, à la rentrée, à la grande cour des récréations d'octobre où les feuilles dures des platanes sont agitées par le vent aigre et froid.
Jamais elle ne s'est bien résignée au pensionnat. Et c'est encore plus affreux les jours oii sa mère lui rend visite au parloir. Elle préférerait, tant son regret est amer aux heures de séparation, que M"' d'Ellébeuse ne lui donnât point ces joies trop brèves, empoisonnées toujours par l'attente du départ. Lorsque la cloche sonne et qu'il faut se quitter, après une demi-hsure, c'est le cœur gonflé d'angoisse qu'elle emporte h son pupiire,
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près de la petite Vierge de métal dressée sur un autel de livres, les pâtisseries que lui envoie M°" d'Étanges. Elle n'y peut jamais goûter le soir môme et, encore, le lendemain, lui laissent-elles dans la bouche un goût de larmes, une odeur morose qu'elle a définie intérieurement ; le parfum de la séparation.
— Suis-je donc sotte, se dit-elle, de songer d'avance à tout cela...
Et elle considère un escarbotqui vient de s'abattre à ses pieds.
Il est temps qu'elle rentre, surtout si elle veut revenir parla route royale. Elle se lève et, remontée sur son âne, reprend sa route à travers bois.
Le trot de l'âne rhythme ses pensées qui, toutes en ce moment, se concentrent sur la mémoire de l'oncle Joachim et de sa fiancée. Clara d'EUébeuse songe à cette mystérieuse Laure. Toc, tec, tec — toc, tec, toc — tec, tec, toc — font les sabots du petit âne... Oh! que je voudrais voir les colonies de Laure... Et elle se récite cette strophe d'une poésie d'Anaïs Ségalas parue au Magasin des demoiselles :
De peur qu'un maringouin ne touche à ton visage,
Tes nègres viennent déplier La moustiquaire en gaze, et sous le blanc nuage
On voit la déesse briller.
CLAHA d'ellébeusk 89
Dans l'habitation, maîtresse étincelante,
Tout un peuple noir suit tes pas; Ton trône est un liamac, ô reine nonchalante,
Et ta couronne est un madras.
.. Mais elle trouve ces vers moins beaux que ceux que compose Roger Fauchereuse, un jeune homme de leurs amis.
Clara d'EUébeuse se retrouve à la grille du parc au moment où sa mère et M. d'Astin se promènent dans la grande allée. La maman de Clara est charmante. Elle semble une aquarelle tirée des F/eurs animées. Un chapeau de grosse paille cousue de suisse, enguirlandé de reines-marguerites, encadre ses lisses bandeaux châtains, ses yeux brillants et ses joues fraîches. Elle porte un peignoir de mousseline blanche imprimée à pois roses, et s'abrite sous une ombrelle verte. Clara d'EUébeuse met pied à terre, tend son front d'abord à sa mère, ensuite à leur vieil ami.
— Avez-vous été bien loin, mon enfant? demande M. d'Astin.
— J'ai fait le tour du bois de Noarrieu, et je suis revenue par la route royale.
— C'est un grand tour. Ah ! Que ne puis-je vous accompagner, ma chérie. J'ai encore la passion des promenades matinales et des bois, mais ne puis y donner cours. Si je vous accompagnais à
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cheval, j'en serais réduit à un seul éperon... et à une seule jambe. Triste cavalier, ma chère enfant, pour vous défendre...
Clara sourit et s'éloigne, tandis que M"' d'Ellébeuse fait remarquer à M. d'Astin la beauté de tournesols dont les fleurs lourdes apparaissent audessus de la haie du potager.
— Bonjour, bonne-maman. Que lisez-vous là, bonne-maman?
— Je lis, mon enfant, une histoire très intéressante...
Et, pour expliquer, bonne-maman enlève ses lunettes.
— Je lis, mon enfant, l'histoire très intéressante d'un navigateur presque inconnu. Cet homme, vraiment remarquable, a fait le tour du monde dans une petite barque. Il fut au pays des Hindous dans une ville où les singes sont tout-puissants. On n'a pu se rendre maître de ces animaux, car ils pilent d'une espèce d'épice qu'ils soufflent à travers les yeux de leurs ennemis, à l'aide d'un roseau...
— Oh! Qu'elle est jolie, bonne-maman, votre histoire... Qu'elle est jolie, bonne-maman... Bonnemaman?... Le tiroir d'en bas, de votre commode, est resté ouvert... Vous avez oublié de le refermer?...
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— Non, mon enfant. C'est ton père, qui est dans sa chambre, qui vint prendre ici, tout à rheure, des papiers qui étaient sous clef... Il doit les remettre à M. d'Astin.
— Quels papiers, bonne-maman?
— Je crois, des lettres de la Guadeloupe... Mais cela t'importe peu, mon enfant. Il est temps que tu ailles t'apprAter pour le déjeuner.
Clara d'Ellébeuse sort de la chambre de M"" d'Étanges, et monte l'escalier en fronçant les sourcils :
... Pourquoi M. d'Astin va-t-il garder les papiers de la Guadeloupe? Les papiers de la Guadeloupe, ce sont les lettres du grand-oncle Joachim... Ces papiers doivent rester dans la famille... Pourquoi M. d'Astin va-t-il les emporter?... Je ne veux pas, moi, que M. d'Astin les emporte... Est-ce qu'il va emporter aussi le joli portrait de Laure?
Une grande tristesse, une sourde rage gonflent le cœur de l'enfant. Elle n'a jamais lu ces correspondances. Elle n'en a vu que l'extérieur, parfois, lorsque bonne-maman ouvrait le tiroir d'en bas. Mais elle tient à ces papiers jaunis, parce que le portrait du grand-oncle Joachim est dans sa chambre, et que l'oncle Joachim était le fiancé de Laure... Mais elle ne peut pas empêcher petit
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père de remettre ces papiers à M. d'Astin... Elle est folie de songer à cela... Elle n'oserait jamais...
Elle s'habille machinalement. Cette pensée, que les lettres de l'oncle Joachim vont quitter à jamais, peut-être, la maison, la bouleverse autant qu'un scrupule religieux. Elle était, il y a vingt minutes, tout heureuse de sa promenade. Maintenant, sa joie est empoisonnée. L'idée fixe la taraude. Cependant, elle se recoiffe, met sa belle robe de mousseline et, avant de quitter sa chambre, considère longuement le portrait du grand-oncle, et lui envoie un baiser.
La porte de la chambre de petit-père est ouverte. Elle entre et le voit assis à sa table en face de plusieurs liasses de lettres. Certaines de ces liasses sont déjà cachetées; d'autres ne sont encore que ficelées ; d'autres sont libres. L'enfant se rend bien vite compte du travail auquel est occupé son père. Elle dissimule son émotion et dit :
— Bonjour, petit père, comment avez-vous passé la nuit?
— Bien, mon enfant. Tu me trouves en train d'effectuer un rangement de papiers d'affaires auquel je m'emploie depuis ce matin. Heureusement que je vais avoir terminé. Je n'ai plus qu'à apposer quelques cachets de cire... Mais ce sera
CLAHA d'eLLÉBEUSK 93
pour cet après-midi. Voici le premier coup du déjeuner.
Clara descend. Maman, grand'mère et M. d' Astin sont déjà au salon. M. d'Ellébeuse arrive bientôt. M. d'Astin lui dit :
— Mon cher ami, j'ai dû vous donner un mal de tous les diables, en vous faisant ranger cette correspondance; je vous en demande bien pardon.
— Mais pas du tout, mon cher d'Astin... Voire réclamation est entièrement juste, et je me reproche de n'avoir point songé, de moi-même, plus tôt, à vous remettre ces lettres du pauvre Joachim. Vous les relirez avec émotion... Vous me les aviez confiées à la veille d'un voyage déjà ancien, et j'eusse dû, déjà, vous les rendre.
Pendant le repas, Clara demeure silencieuse et dissimule son état d'âme. Elle fait semblant de manger, de crainte d'une observation qui la ferait éclater. Quand on ne la regarde pas, elle glisse à Robinson, qui est près d'elle, le contenu de son assiette. Elle n'entend que vaguement ce qui se dit autour d'elle.
On sert le café sur la terrasse, à l'ombre du tulipier. Clara d'Ellébeuse descend le perron où s'est posé le paon. Elle songe profondément :
...Ces lettres sont du grand-oncle Joachim;
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donc elles pourraient être à nous?, Cependant, il est impossible de les garder, puisque petit-père veut les remettre à M. d'Astin... Quand repart-il, M. d'Astin?
Elle fait lentement le tour du château, ses bras nus croisés derrière la taille. Sous un grand chapeau de paille Clarisse Harlowe, sa tête, inclinée un peu vers le sol, laisse pendre en avant deux boucles à moitié dans l'ombre.
... Si je pouvais seulement, se dit-elle, conserver deux ou trois lettres de l'oncle Joachim?... Serait-il bien mal de les prendre dans les paquets non cachetés?... Oui, sans doute... Ce serait un vol abominable... dont je pourrais me confesser à la rentrée... Mais est-ce que l'on peut accomplir une mauvaise action, et obtenir valablement l'absolution, quand on s'est dit avant que Ton s'en confesserait ensuite ?^
Elle longe un vieux mur oh s'épand un lierre, fait le tour du perron et revient sur ses pas, taraudée par l'idée fixe," bouleversée par des scrupules et par l'envie de prendre les lettres.
— Clara, lui dit M"" d'EUébeuse, allez chercher votre zéphyr en haut? Nous faisons, cette après-dînée, une promenade en voiture... Voua pourriez vous enrhumer au retour...
La jeune fille monte Tescalier. Elle passe de-
CLARA d'eLLÊBBCSB 95
vant la chambre de son père. La porte en est ouverte, et les papiers sont toujours sur la table. Elle hésite, entre, s'en va, revient, ferme les yeux et les rouvre. Elle est seule. Rapidement, elle s'empare de deux lettres, au hasard, chacune prise au milieu de deux paquets rangés, mais non ficelés, et s'enfuit dans sa chambre. Elle cache les lettres dans son sachet à mouchoirs, puis s'agenouille et demande pardon à Dieu.
La promenade sur les coteaux est délicieuse, mais Clara d'Ellébeuse n'en goûte point le charme, et l'après-midi lui paraît long. Elle ne se sent un peu plus à l'aise qu'au retour, bien que, durant un quart d'heure oii son père est monté dans ses appartements, elle éprouve une crainte et une angoisse inexprimables.
Enfin sa peur se dissipe lorsque M. d'Ellébeuse reparaît, une dizaine de liasses cachetées dans les mains, et disant :
— Tenez, mon cher d'Astin, voici vos lettres en ordre.
Le dîner et la soirée se passent monotones. C'est, comme la veille, une tiède soirée de l'été finissant, dont le silence n'est troublé, dans le salon, que par le bruit sec et léger des pièces de buis sur l'échiquier.
A dix heures, Clara d'Ellébeuse regagne sa
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chambre et va prendre dans le sachet les deux lettres qu'elle y a cachées. Elles sont écrites sur du papier rugueux et jaune, taché de poussière et d'humidité. L'une des adresses est très ornementée. Les suscriptions sont identiques. En carao tôres d'imprimerie noirs et rouges :
Guadeloupe, par le Havre*
Et en belle anglaise :
Par le navire la Rosina.
A Monsieur,
Monsieur d'AsTiN,
à Aïciritz, par Balansun,
en France (Basses-Pyrénées.)
Les plis sont alourdis par de la cire et des pains à cacheter. Clara d'Ellébeuse est émue, ses oreilles bourdonnent un peu. Elle s'assied, déplie les missives de l'oncle Joachim, en examine les dates, et lit rapidement.
L'Artibonite, près la Pointe-à-Pitre, ce 12 juin 1805.
L*empressement que vous mettez, mon cher Hector, à m'envoyer le plan de la petite maison de campagne où doit s'installer Laura me touche infiniment. Ce que vous m'en dites m'agrée en tous points, surtout que la
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villa n'est point humide, ce qui est d'une grande importance pour une créole qui n'a jamais quitté les Antilles. La description qui accompagne votre plan est séduisante. Cet isolement, non loin du village où s'est passée ma jeunesse, conviendra à cette âme profondément blessée par la vie. Je crois, du reste, me souvenir de cette habitation. Ne l'appelions-nous pas la propriété fermée? Ne domine-t-eîlepas un léger coteau, non loin de Noarrieu? N'y a-t-il pas, tout auprès, un vieux puits auprès duquel je me suis posté bien souvent durant nos chasses au lièvre?
Ce que vous me dites du jardin me plaît également. Laure aime les belles fleurs. Comme «lie adore aussi les oiseaux, vous seriez charmant d'en faire mettre quelques-uns en volière par les petits paysans de Balansim. Ils ne sont point comparables à nos oiseaux des Tropiques, mais les bouvreuils, les chardonnerets et les linots ont d'agréables chants.
Mon amie est dans une mélancolie profonde de quitter La Pointe-à-Pitre. Son angoisse redouble à l'idée que sa famille ne saura point si elle est morte ou vivante. Je lui ai promis que, pour rassurer ses parents, vous chargeriez un de vos amis fidèles de Londres de porter lui-même au navire qui fait le courrier des Antilles une lettre qu'elle vous fera tenir, destinée à rassurer les siens.
Je ferai partir Laura secrètement pour Saint-Pierre de la Martinique, où elle s'embarquera le 30 courant, à bord de Y Aimahle-EUsa. Je vous prierais de l'aller quérir à Pauillac-sur-Gironde, où l'on fait escale, en compagnie du D' Campagnolle. 11 est toujours entendu que Laura passera aux yeux des curieux de Balansun et de Noarrieu pour une malade
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qu'un de vos amis envoie à notre docteur pour faire une cure d'air.
Vous voudrez, mon cher Hector, me faire tenir le compte de tout ce que je vous dois et de tout ce que je pourrai vous devoir.
Je vous prie d'accepter les quelques colis que je fais charger à votre intention à bord du Val-cTOr qui emportera cette lettre. Je fais adresser le tout en douane de Bordeaux. Il se trouve, parmi ces colis, une partie du trousseau de Laura, du linge dont vous trouverez le détail ci-inclus, des robes, etc., et une guitare d'une grande valeur dont elle joue parfaitement.
Le rhum qui est à votre adresse doit être transvasé goutte à goutte dans une deuxième barrique. Vous en perdrez ainsi beaucoup, mais ce qui en restera sera délicieux.
Je ne sais assez vous remercier, mon cher Hector, de votre bonté fraternelle.
L'Artibonite, près la Pointe-à-Pitre, ce 7 décembre 1805.
Je vous remercie, mon cher Hector, des nouveaux détails que vous me donnez sur la mort de la pauvre Laura. Je désirais connaître la vérité, si terrible qu'elle fût. Ma main est prise d'un tremblement à vous écrire ces lignes. Voici dix nuits que je pleure amèrement, demandant pardon au Tout-Puissant de l'imprudence que j'ai commise, et qui a précipité dans la tomb<» le plus aimable des êtres. Hélas ! Pourquoi suis-je resté sourd aux plaintes de cette chère amie et no l'ai-je point accompagnée en France ? Pourquoi la confiance en moi lui a-t-elle fait défaut ? Malheureux que
CLAHA o'ELLÉnEUSB 99
je suis ! Il ne me reste plus qu'à terminer dans les sanglots et le repentir une vie si cruelle, qu'il me faut faire appel à toute ma religion pour ne point en hâter la fin.
Vous me dites que vous n'aviez rien observé chez Laura, si ce n'est un peu plus de tristesse durant les derniers jours. Mais n'étions-nous pas habitués à cette mélancolie? Ici même, sous cette triste véranda d'où je vous écris, et où elle passa de longues soirées, je ne pus jamais lui donner un peu de joie. Le pauvre être fixait sur moi ses yeux douloureux, et qui semblaient marqués pour une mort prématurée. Son seul plaisir était que les maronnes lui apportassent des colibris et des fleurs. Me souvenir de ces choses fait battre mon cœur à coups précipités, ou le fait s'arrêter comme s'il allait rejoindre dans la tombe celui de ma bien-aimée Laura.
Mais où se procura-t-elle la fiole de laudanum que vous avez trouvée sur sa table de nuit? Délivre-t-on des remèdes aussi vénéneux sans ordonnance? Mais que dis-je ? Si son dessein était arrêté, rien ne pouvait contrarier les lois du sort. Il fallait que ce terrible événement s'accomplît.
Que ce douloureux secret demeure entre nous. Il ne faut pas que ce qui est un scandale aux yeux du monde retombe sur cette chère Mémoire. Le docteur-médecin Campagnolle et vous, savez seuls comment s'est déroulé ce ti'iste drame. Je connais son cœur d'ami. Il se taira, car s'il est des obligations envers les hommes, il en est de plus grandes envers Dieu qui, j'en suis sûr, s'est montré compatissant envers elle. Si le châtiment d'une mort que réprouve le sentiment chrétien doit retomber sur le coupable, c'est moi seul qui en assume la responsabilité, dans ce monde et dans l'autre.
La pauvre enfant doutait de mon amour. Elle pensa
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que le triste fruit qu'elle portait en elle m'était un sujet d'inquiétude et d'ennui, et que je l'avais exilée en France, plutôt dans l'espoir égoïste de fuir cet événement, que dans celui d'éviter le scandale de sa grossesse. Pourquoi ai-je gardé secret ce sentiment paternel qui m'emplissait de joie? Pourquoi la nature m'a-t-elle loué de ce tempérament inflexible qui cache, sous un orgueil blâmable, la plus douloureuse des sensibilités? Pourquoi n'ai-je pas assez expliqué à ma chère maîtresse que la seule crainte de voir sa réputation effleurée, dans une cité où sa famille occupe une situation si considérable, était la seule cause de son embarquement? Nul n'a soupçonné que la jeune fille avait gagné la France. Antonio Lopez, son frère, a fait efl'ectuer des recherches, mais en vain. Un instinct secret l'avertit cependant que je devais être l'auteur de cette disparition. A cause du manque de preuves, et de la position que j'occupe ici, il n'a pu me dénoncer à la justice. Alors, il m'a cherché querelle, et vous connaissez la triste issue d'un duel où, tirant au hasard et avec l'intention de ne même pas blesser mon adversaire, je l'ai défiguré et aveuglé. Laura doutait-elle que je dusse retenir en France et l'y épouser, comme je le lui avais promis? Je ne sais. Mais chacune des questions que je me pose au sujet de son trépas m'emplit d'angoisse, d'épouvante et de remords. Je l'avais envoyée auprès de vouSj parce que je savais que là seulement elle trouverait une âme dévouée et faite pour la soutenir. Je veux, ô mon ami, si ce n'est déjà fait, que sa dépouille mortelle repose dans le cimetière où moi-même je dormirai un jour. Il faut que cette fiancée éternelle demeure auprès du tombeau des d'Ellébeuse dont elle eût porté le nom. Si mon frère Tristan n'était pas mort, je vous eusse prié
«ÎLAHA d'kLLÉBEUSB lOi
de lui confier ce secret douloureux, car je désire que mes actions soient justiciables de ma famille. Je vous demande, au cas où moi-même je viendrais à mourir ici, qu'à l'époque de sa majorité mon neveu Henri, aujourd'hui âgé de trois ans, soit instruit de cette inhumation, et des circonstances qui la déterminèrent.
Et maintenant, reposez en paix. Mânes de ma bienaimée Laura! Que la miséricorde toute-puissante de Dieu soit avec vous ! Chère Ombre, vous n'êtes que la victime de mon cœur terrible et passionné! Que je demeure seul sur la terre avec mes douleurs et mes remords, puisque vous n'avez même pas laissé à ma cruelle solitude le triste fruit de nos embrassements !
Je vous étreins, mon cher Hector, le visage inondé de larmes.
Joachim d'Ellébbusb.
En achevant la lecture de celte dernière lettre, la jeune fille sent sa vue s'obscurcir. Un bourdonnement emplit ses oreilles, en même temps qu'une sueur froide l'inonde. Elle veut se lever, mais tombe évanouie au pied du fauteuil. Peu à peu, le bourdonnement reprend plus léger. Une sensation de bien-être l'envahit. Elle revient à elle et comprend. Elle est seule. Sur sa table à toilette elle prend un morceau de sucre, l'imbibe d'eau de m élisse et l'avale. . . Elle s'était évanouie aussi une fois... quand elle était toute petite... Elle ramasse les lettres, les renferme dans le sachet, se couche et s'endort d'un sommeil sans rêves, jusqu'au matin.
402 CLARA d'bllébeusb
HT
Aujourd'hui est un Dimanche. Gertrude vient ouvrir les contrevents.
— Il faut vous lever, Mademoiselle. On va sonner la messe. Il sera bon de partir un peu d'avance à cause de M. d'Astin.
Clara s'habille, essayant d'oublier la terrible aventure d'hier soir.
... Je prierai avec ferveur le Bon Dieu, se dit-elle, lui demanderai pardon... Il y avait des choses bien horribles dans ces lettres... Je n'ai pas tout compris... Cette personne était une femme qui n'était pas la sienne, qui allait avoir un enfant et qui, alors, s'est... Oh! mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi.
Clara d'EUébeuse descend. Elle a bien doi*mi. Son teint est reposé. M"' d'EUébeuse ne remarque aucun trouble dans la physionomie de sa chère fille. Gertrude apporte les paroissiens. On se dirige vers Téglise.
CLARA d'ëLLÉHBUSB 103
M. d'Astin va doucement. A chaque pas sa jambe de bois décrit un demi-cercle. Lui-même sourit de sa lenteur :
— Rien ne sert de courir; il faut partir à points dit le fabuliste... Ahl ma petite Clara...
Tout infirme qu'il est, M. d'Astin est délicieux. De son chapeau haut de forme gris sort, pour se relever contre l'oreille, un épais flocon de cheveux d'une blancheur étincelante. Dans sa cravate de soie noire à triple tour, son cou garde une roideur charmante et altière. Sa jaquette, couleur de prairie sombre, tombe régulièrement sur un pantalon de même teinte, et un escarpin verni, que recouvre une guêtre verte, chausse son unique pied.
M. d'Ellébeuse porte un habit bleu très serré à la taille. Il donne le bras à M"" d'Étanges, dont la robe est de Flandre grise, ornée d'olives d'ivoire. Un fichu de dentelle noire recouvre ses bandeaux blancs.
M°" d'Ellébeuse est coiffée d'un chapeau de paille de riz à rubans ivoire et roses, orné de feuillages des eaux et de tubéreuses. Un fichuberlhe recouvre ses épaules rondes.
La journée est sereine comme le furent les préeédentes, et les bois semblent endimanchés.
L'humble église éclate d'une sainte lumière.
104 CLARA D ELLEBEUSE
M. le curé vient de monter à l'autel Sa chasuble est ornée de palmes vertes, de corolles dorées et roses.
Ces dames se sont agenouillées. M. d'Astin cf M. d'Ellébeuse se recueillent, debout, les bras croisés.
Clara, très inclinée, récite la prière de saint Thomas d'Aquin :
M 0 vous qui m'aimez tant, Jésus, ici véritablement Dieu « caché, écoutez-moi, je vous implore!...
« Rendez-moi amère toute joie qui n'est pas vous, impossible « tout travail fait sans vous, insupportable tout repos qui n'est « pas en vous!...
« Bonté suprême, 6 Jésus, donnez-moi un cœur épris de vous « qu'aucun spectacle, aucun bruit ne puissent distraire, un « cœur fidèle et fier qui ne chancelle, qui ne descende jamais; « un cœur indomptable, toujours prêt à lutter après chaque « tempête: un cœur libre jamais séduit, jamais esclave ; un « cœur droit qu'on ne trouve jamais dans les voies tortueuses.
« Puisse la pénitence me faire sentir les épines de votre cou- « ronne ! Puisse la grâce me verser vos dons sur la route de « rexil! Puisse la gloire m'enivrer de vos joies dans la Patrie I « Ainsi soit-il. »
Elle ouvre son livre de messe, mais ne peut suivre la lecture attentivement. Elle resonge aux lettres qui Font bouleversée, à l'oncle Joachim, à sa fiancée Laure... Laura Lopez. Oui, c'est bien le même nom que celui qui est gravé sur la tombe, là, tout près. C'est elle. Et, tout à coup, de ces
CLARA d'eLLSBEUSB 105
sentiments confus qui la hantent depuis la veille, ne surgit qu'une idée de pitié passionnée pour la pauvre trépassée. Clara d'Ellébeuse murmure mentalement : Laure... Pauvre Laure... Laura... Dolora... Dolorida... Et elle prête à cette triste inconnue, dans son exaltation, le nom de la Vierge douloureuse.
M. le curé monte en chaire et, tandis qu'il proche dans le patois du pays, Clara d'Ellébeuse regarde les assistants devant elle. Elle vient de reconnaître, à droite du bénitier, le frère d'uivO de ses amies de pension : Roger Fauchereuse.
La famille de sa compagne de classe Lia Fauchereuse habite aux environs, à une lieue et demie de Balunsun, le château des saules. C'est un vieux manoir précédé d'une immense cour oij, toutelajournée, se promènent des légions de paons. Une longue avenue de saules et de chênes y conduit. M. et M"" Fauchereuse sortent peu. M"" Fauchereuse est d'humeur bizarre qui ne laisse point, à certaines époques, d'inquiéter son mari. Celuici est un gentilhomme rural, fort bien élevé et très intelligent, qui fit à Montpellier de bonnes études en médecine. Il peut ainsi, et sans que sos oflices tournent à métier, exercer sa charité au près de pauvres voisins, voire se trouver utile à des amis en cas pressant. M. d'Ellébeuse a ren-
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contré parfois M. Fauchereuse, et la sympathie, d'ailleurs partagée, qu'il a éprouvée pour celui-ci lui a fait souvent regretter la rareté de leurs entrevues. Quant à Lia Fauchereuse, on la confie parfois au régisseur, quand il va en ville, pour qu'il la laisse en passant, jusqu'à son retour, chez les d'Ellébeuse. Parfois aussi, moins souvent, elle s'y rend accompagnée de son frère Roger.
Ce jeune homme n'est là que pendant les vacances. Il a fait son droit à Paris. 11 est charmant et a du goût pour la poésie, ce qui le retient à la Capitale presque toute l'année.
Clara d'Ellébeuse rougit en l'apercevant. Il est en costume de chasse. Des cheveux bruns, assez longs, séparés sur le front et rejetés un peu en arrière, forment une volute autour de chaque oreille. Le profil est très fin. Les yeux noirs sont en même temps doux et vifs. Il est mince et grand. Le cou, entouré d'un foulard de soie blanche, jaillit, gracieux, des épaules étroites et tombantes. ... C'est la chasse qui aura fait qu'il est venu entendre la messe à Balansun, se dit Clara d'Ellébeuse.
A là sortie, on se retrouve. Roger salue. M. d'Ellébeuse lui tend la main :
— Comment allez-vous, Roger? Quel bon vent vous amène?
CLARA d'eLLÉBBUSB 107
— Nous avons lancé il y a deux heures et n'avons pas abouti. J'ai perdu un chien du côté de Gastétis. L'un des piqueurs est à sa recherche, et l'autre garde la meute à l'auberge.
Ces dames se sont rapprochées :
— Bonjour, monsieur Roger. Donnez-nous des nouvelles de vos chers parents? Ma fille se plaint de ne plus recevoir la visite de Lia.
— Ma mère n'était pas très bien ces jours derniers. Elle se passe difficilement de Lia, en ces moments. Cependant il y a un mieux sensible, et j'espère bien qu'avant peu ma sœur vous viendra voir.
— Mais vous, Roger, demande M. d'Ellébeuse, pourquoi ne nous resteriez-vous pas?
— Mais je n'ai point dit non, cher Monsieur... Si toutefois...
— Mais non, mais non... Vous restez. Il y a place, pour vos chiens, à l'écurie. Vous coucherez ici, c'est entendu, et nous chasserons demain ensemble... Il y a dans votre chambre un Lamartine à votre disposition. Il n'y a donc point de raison pour que vous nous refusiez cela. J'enverrai tout à l'heure un de mes hommes pour avertir vos parents, et faire emmener les chiens au château.
Rog<îr sourit et remercie. Et le petit groupe s'en va, le long des haies.
108 CLARA d'eLLEBEDS»
Le déjeuner est fort gai. Clara d'Ellébeuse écoute, ravie, ce que Roger raconte. Il parle lentement, d'une voix un peu sourde. Ce qu'il dit est original. Et puis, il sait tant de choses touchant Paris... Il est souvent reçu chez Lamartine où l'ont bien fait venir son talent précoce et sa distinction. De temps à autre, il regarde Clara en souriant, un peu comme une enfant, beaucoup comme une jeune fille. Et celle-ci oublie ses angoisses, les lettres de l'oncle Joachim, son évanouissement de la veille... Sans doute parce que j'ai bien prié, pense-t-elle.
— Monsieur Fauchereuse, dit M. d'Astin, on citait, il y a quelques mois, dans un magazine parisien, quelques très belles stances de vous, prononcées à l'occasion d'un mariage. J'ai fortement regretté que l'on ne donnât point tout le poème.
— Si vous avez la bonté de l'apprécier, Monsieur, il me sera facile...
— ... Mais je l'ai, moi, ce poème, dit en rougissant Clara d'Ellébeuse.
— Comment! Tu l'as! Petite cachée! s'écrie. M. d'Astin.
— ... Je l'ai recopié dans mon cahier de poésies. C'est Lia qui me l'avait prêté.
— Tu iras nous chercher ton cahier de poésies après déjeuner, mon enfant, dit M°" d'Étanges. Je
CLARA D ELI.ÉBEUSB 109
suis heureuse de voir que tu aimes à recueillir de beaux sentiments bien exprimés.
— Ces quelques vers, reprend Roger Fauchereuse, je les ai récités en l'honneur de M. de la Mirandière, l'un de nos avocats les plus estimés, à la veille de son départ pour Rome oti il a été nommé secrétaire d'ambassade. Quelques jaloux y virent, en plus de la cordiale amitié que je m'étais efforcé d'exprimer, une allusion désobligeante au peu de talent de certains tribuns actuels. M. de Lamartine, qui assistait à ce mariage, voulut bien prendre fait et cause pour moi. Quelques belles dames me félicitèrent et, le soir même, au bal de l'Ambassade anglaise, celui qui s'était montré le plus courroucé vint me féliciter et choquer son verre contre le mien...
Clara d'Ellébeuse est toute saisie d'admiration. Comme Lia doit être fière de posséder un frère pareil. Il a des mains fines comme une femme, et il la regarde avec tant de bonté. Elle se sent tout intimidée par lui. 11 a une façon de sourire qui fait que l'on ne sait pas s'il se moque de vous joliment... Elle n'oublie jamais quand elle le rencontre... Un premier mardi du mois, jour de sortie... 11 était en voiture, à Pau, en compagnie d'une dame très élégante. Oh! Qu'elle était belle!... Elle avait une grande capote rose... Elle était
IIQ CLARA D'BLLÉBBUSB
appuyée nonchalamment sur les coussins de la berline... Son corsage était d'organdi à pois saumon... Qui était-elle? Qui sait? Peut-être une grande dame de Paris venue exprès pour soigner Roger, au cas où il tomberait malade...
... Les poètes doivent être malades, et les jolies dames les soignent... Us sont aimés des créoles qui récitent leurs vers dans des hamacs, à l'ombre de grandes fleurs... Roger Fauchereuse ira, peutêtre, aux colonies... On y donne des bals... Il y rencontrera une jeune lille comme Laura... Non! Pas comme Laura l... Gomme moi, alors? Non, parce qu'elle sera brune... La lanterne du nègre éclairera la forêt, comme dans Paul et Virginie... Ils se marieront dans l'église, le matin... Elle sera bras nus sur des haies de roses... 11 y a des sauterelles bleues dans les prairies...
Le déjeuner s'achève, on va sur la terrasse.
Tout le monde s'est assis en cercle. Des guêpes bourdonnent sur les feuillages. La cloche sonne les vêpres. Des coquelicots noirs se fanent sur la pelouse.
— Mon enfant, dit M°" d'EUébeuse à sa fille, vous seriez bien gentille, maintenant que le café est servi, d'aller nous chercher le cahier de poésies 011 vous avez recopié les beaux vers de M. Fauchereuse.
CLAnA d'ellébeusb 111
Clara d'Ellébeuse va dans sa chambre. Elle ouvre le cahier à la page où se trouve le poème de Roger. Là une pensée a séché. Vite, elle l'enlève. Mais la tige et le cœur de la fleur ont laissé, en s'y écrasant, une petite tache d'un vert jaune. Clara veut l'effacer, mais ne peut y réussir. Elle mouille son mouchoir et frotte la tache qui s'élargit. C'est comme les clefs de la femme de Barbe- Bleue. Elle redescend, et tend le cahier tout ouvert à Roger. Celui-ci sourit. On fait silence. Il lit :
A Franz de la Mîrandière.
A l'occasion db son mariagb
Au moment que tu vas, sur une voile errante Tranchant le tiède azur d'une mer transparente, Porter ton bel amour aux pieds des orangers, Laisse un moment souiller aux cordes de ma lyre Cette brise du cœur, spirituel zéphire
Qui berce Dieu dans ses vergers.
La vie est devant toi, s'ouvrant comme un portique Où de suaves lys mêlent au pur cantique De ton hymen naissant leurs parfums langoureux. Tribun, laisse un moment l'orage populaire Gronder, et que ta voix qui calme sa colère ITftit plus que des accents heureux.
H2 CLARA D'ELLRnKUSB
Si tu t'en vas errer sur la plage dormante, Abandonnant ton bras à l'épouse charmante, Et laissant l'Océan souffler dans tes cheveux. N'écoute plus les voix des factions humaines, Mais, les regards fixés sur celle que tu mènes, Comprends la voix de l'âme et ses secrets aveux.
Lorsque tu penseras à ta chère Patrie, A celte Liberté par les bardes chérie.
Four qui nous combattons et pour qui nous mourrons, Dis-toi : la Liberté que Dieu donne à notre âme Est sainte, s'il prosterne aux genoux d'une femme Tous les orages de nos fronts.
Et maintenant, haussons nos coupes de jeunesse Aux lèvres de l'ami deux fois heureux qui laisse Un songe s'éveiller dans la réalité, Et que nous saluons au seuil sacré d'un tempie, D'où l'avenir, soleil des jours passés, contemple Tout un bonheur d'éternité.
— Merveilleux! Oh!... Merveilleux I... s'écrient en même temps M™" d'EUébeuse et d'Étanges. M. d'EUébeuse, gravement, fait un signe d'approbation. Quant à M. d'Astin, il se lève, très ému, et, tendant la main à Roger Fauchereuse :
— Jeune homme, lui dit-il, les larmes aux yeux, je ne suis point dans vos idées. Mon siècle est mort. Mais laissez-moi vous dire que vous irez loin.
Roger Fauchereuse s'est levé. Son attitude, un peu empruntée, est charmante. Il a rendu le
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cahier à Clara et, le poing sur la hanche, sanglé dans sa redingote de chasse, la tête un peu en arrière, il regarde le déroulement des collines. Un murmure des chants des vêpres parvient jusqu'à la terrasse. Et, dans les villages lointains, des cloches battent.
Clara d'ElIébeuse n'a rien dit. Jamais peut-être elle ne fut plus doucement dmue qu'aujourd'hui, si ce n'est le jour de sa première communion. Encore ce jour-là, sa joie fut-elle empoisonnée par des scrupules. Elle se souvient qu'au moment de partir pour la messe elle craignait d'avoir bu de l'eau pendant la nuit. Avant d'aller se ranger parmi ses compagnes, elle fit part de son inquiétude à sa mère qui en sourit, et l'envoya à M. l'aumônier qui la tranquillisa. Elle évoque cette sainte journée. C'était il y a cinq ans. Elle avait une couronne de roses blanches sur ses bandeaux ondulés, une chemisette ornée de ruches de tulle, et une robe et une jupe festonnées. Dans son missel recouvert d'ivoire, elle avait réuni les pieuses gravures que ses amies lui avaient données. Au dos de ses gravures, on lisait de fines dédicaces : « A ma chère Ciara, en souvenir du plus beau jour de notre vie; » uAma tendre amie Ciara d'Eliébeuse, jusque dans la Patrie de Dieun; « A ma préférée Clara, souvenir d'une
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Journée bien heureuse. » Et ces gravures étaient des cœurs qui flambaient, des calices d'or d'où s'élevait l'iiostie dans un rayonnement de gerbes au soleil; des saints prosternés sous des éclairs; des Vierges qui tenaient l'Enfant-Jésus et dont un pied nu, posé placidement sur le monde, écrasait le serpent tentateur; des agenouillemenls de communiantes à la Sainte-Table recevant le Sacrement des mains d'un digne prêtre, aux cheveux bouclés.
...J'étais en blanc, se dit Clara... On est en blanc le jour de sa première communion et le jour de son mariage...
Certes, Clara est heureuse aujourd'hui. Elle peut chasser les sombres pensées. L'histoire du grand-oncle Joachim et de Laura ne lui apparaît plus qu'à travers une brume, comme un songe triste et qui serait doré. Elle se lève et va rapporter le cahier dans sa chambre, et revient à la terrasse. On passe au salon oii Roger Fauchereuse, d'une voix pleine de sentiment, chante, en s'accompagnant sur la guitare, une nouvelle romance de Loïsa Puget : Quand tu reviendras.
Un domestique de M. d'EUébeuse vient annoncer que le chien a été retrouvé et mis à l'écurie, et que la valise contenant les effets de M. Roger est arrivée. Sa famille avertie la lui envoie.
CLARA d'eLLÉDEDSB 115
M. d'Ellébeuse conduit le jeune poète dans la chambre qu'il lui a destinée, et lui dit :
— Mon cher Roger, agissez comme bon vous semblera.
— Merci. J'ai quelques lettres à écrire.
— Vous avez tout ce qu'il faut pour cela.
Au moment du dîner, Roger Fauchereuse réapparaît. 11 a revêtu un habit vert qui moule sa taille fine. Il porte des guêtres d'étoffe d'une couleur assortie à celle de son pantalon. On cause de la chasse projetée pour le lendemain. Il est convenu que Clara d'Ellébeuse y viendra. On la postera, pour qu'elle ne se fatigue pas trop, au pied de quelque chêne.
Le départ de M. d'Astin interrompt cette conversation. Sa voilure estavancée. Il fait ses adieux.
On voit son lourd carrosse s'enfoncer sous les feuillages de l'allée où se meurt le bel après-midi. Il disparaît, puis reparaît entre les magnolias dont une lourde fleur se détache et neige sur les chevaux.
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Clara d'Ellébeuse a rôvé pendant la nuit. Elle a rôvé qu'elle était Laure et que Roger était le grand-oncle Joachira. Elle était sous une fleur qui était une grande cloche blanche. Elle étouffait, Une voix lui criait : « Malheureuse! Voici venir le temps de ta grossesse! »
Elle se réveille en sursaut, aux coups frappés à la porte par Gertrude qui dit :
— Mademoiselle, il est cinq heures.
Clara se rappelle que l'on va chasser le lièvre. Elle fait sa toilette, s'habille rapidement, oublie son vilain cauchemar en songeant à Roger et à la belle matinée qu'il va faire. Gertrude lui apporte à. déjeuner. Les courants gueulent dans la cour. Clara descend. Elle va prendre son fusil dans la bibliothèque, oii se mêlent des parfums de vieux livres, de ratière et d'ombre.
M. d'Ellébeuse, Roger et les trois piqueurs sont déjà sur la terrasse. Elle les y rejoint. Roger veut
CLARA d'eLLÛBEUSE li7
lui prendre son fusil et le porter, mais elle le lui refuse en riant. On franchit la grille.
Dans l'ombre fraîche el grise de l'aube, les contours sont durs et noirs. On découple bientôt les chiens qui reniflent et rampent sur un chaume. L'und'eux s'attarde. Un autre tourne sur lui-même. Tous épandent une odeur caséeuse. Quelques-uns trottent vite, bassets torses, griffons moustachus et braques dégingandés.
Tout à coup un long appel jaillit d'une gorge. Immobile, le cou tendu, le corps raidi, les yeux vagues, un chien hurle puis se tait une seconde. Et, de nouveau, il sonne. C'est un gémissement long qui tremble dans l'air matinal, l'ébranlé de la plaine aux coteaux. Ses compagnons accourent à lui. Il crie toujours, le mufle haut et froncé, remuant la queue, les oreilles dressées et ridées. Puis tous, presque en môme temps, se mettent à donner. Un jappe. Ceux-ci ont deux notes prolongées : haute puis basse, et ceux-là jouent du tambour de leur gosier. Et là-bas, pendant les silences, répond la meute de l'écho. La chasse va.
Les jolies guêtres chamois de Clara d'Ellébeuse se trempent aux fougères. Elle suit les chasseurs. Parfois un ajonc la pique aux genoux. Les halliers laissent couler sur son large chapeau orné d'une aile de geai, en pluie glaciale et Jjrillante, la rosée.
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Il s'élève des champs un effluve de terre et de menthe. Le lièvre se dérobe. On gravit un petit coteau.
— Mon enfant, dit M. d'Ellébeuse à sa fille, tu te fatiguerais... Va te poster sur le petit chemin, près de la propriété fermée ; nous t'y rejoindrons tout à l'heure. Nous allons aussi nous poster, Roger et moi.
... La propriété fermée ^s& dit Clara d'Ellébeuse, n'est-ce point l'habitation dont parle l'oncle Joachim dans la première lettre, l'habitation où était Laure?... Mais si... Lentement, la jeune fille se rend sur le sentier. Elle regarde, comme si elle la voyait pour la première fois, cette maison close qui n'a qu'un étage. Une palissade en minces échalas cassés, mal reliés entre eux par des fils de fer, entoure le petit jardin abandonné où l'enfant pénètre. Les gonds des contrevents verts sont usés. Du bout du doigt, Clara d'Ellébeuse en caresse la rouille grenue. Une grande émotion l'envahit : Il doit faire froid et noir au dedans, se dit-elle. Il doit y avoir des toiles d'araignées pendantes.
A gauche, près du chemin, un bosquet de chênes ombrage un puits.
Clara se promène dans le jardin où elle considère, montant de l'herbe haute pleine de pavots, de pieds-d'alouette et de folle-avoine, des rosiers
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pareils à des ronces, et qui formèrent peut-être nne tonnelle. Il y a une planche de banc, humide et pourrie, qui est là.
La chasse s'est éloignée. A peine Clara d'Ellébeuse entend-elle les chiens de temps en temps, comme s'ils étaient au fond du ciel.
Elle cueille des fleurs et songe à leurs symboles qu'elle a recopiés sur son carnetde couventine, en cachette, car cela est défendu.
... Le pavot mauve, si fragile, signifie sommeil et langueur ; le pied-d'alouette, dont chaque fleur est comme un papillon bleu, timidité, ingénuité; la rose, fraîcheur et tendresse...
... Laure connaissait-elle le langage des plantes? Pauvre Laure ! Elle a dû bien soufl"rir... Est-ce que c'est là qu'elle est morte? Où était sa chambre ? Est-ce que c'était au contrevent de gauche ? Il y a un clou, là. Est-ce qu'on y suspendait une cage? Elle aimait les oiseaux.
Clara d'EUébeuse n'entend plus la chasse qui est bien loin, sans doute... derrière le coteau... Est-ce que papa et Roger sont avec les piqueurs?...
Elle ne sait pourquoi, elle a envie de sangloter.
... Elle aimait les oiseaux, Laure... Et elle jouait de la guitare... Qui avait délivré le laudanum?
Le ciel est pur comme une source bleue. Le so-
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leil de neuf heures jette une ombre épaisse au pied du puits.
... Laure buvait de cette eau, peut-être?... Et si j'en buvais, moi? Il y a un seau neuf qui doit servira quelque métairie du voisinnge... Que l'intérieur du puits est noir et beau! Il y a des scolopendres, des violettes et des mousses glacées... Il y a un tremblement de soleil sombre aufond... Le seau n'est pas trop lourd... Il revient... L'eau est claire... Qu'elle est fraîche...
— Vous allez prendre mal, mademoiselle Clara !
C'est Roger qui a dit cela. Il a surgi tout à coup.
— Votre pore n'est pas ici?... Il m'avait dit qu'il y viendrait... Peut-être a-t-il suivi les chiens?... Voulez- vous bien laisser cette eau... J'ai du vin dans ma gourde. En voulez-vous un gobelet?
— Merci, monsieur Roger... Merci. . Je ne bois jamais que de l'eau... Je n'aime pas le vin... Je ne bois jamais de vin.
Elle sourit à Roger et s'assied sur une poutre, au pied du puits. Roger se place auprès d'elle. Ils ont posé leurs fusils contre la margelle.
— Savez-vous, monsieur Roger, qui habitait cette maison?
— Ma foi, non... Je l'ai toujours vue fermée
CLARA d'eLLKBEUSB 121
ainsi... Je la trouve extrêmement jolie. Et vous?
— Oh!... Moi, si j'étais poète comme vous ou comme Almaïde de Fleureuilje saurais bien... Je parlerais...
— Quiest Almaïde de Fleureuil?
— Une grande du couvent...
'— De quoi parleriez-vous ?
— Je parlerais des contrevents, de la rouille et des vieilles fleurs... Il y a de vieilles fleurs qui souffrent d'être seules, parce qu'elles ont appartenu h des personnes mortes... comme dans ce jardin... On se flgure les personnes... Elles étaient bonnes et causaient le soir quand il faisait tiède... Est-ce que vous voudrez écrire cela dans vos poésies, dites, monsieur Roger? Elles sont belles, belles, vos poésies... Moi, je suis une petite enfant dont vous riez... Gela me donne envie de pleurer... Tenez... J'ai cueilli ces fleurs pour vous... Tenez...
Et Clara d'Ellébeuse, d'un geste brusque et maladroit, jette les fleurs aux pieds de Roger. Celuici sourit et dit à l'enfant :
— C'est bien gentil, cela, ma petite amie. Je ferai des vers sur ces fleurs et les enverrai, pour vous, è, votre maman...
Mais tout à coup il cesse de parler, surpris... Il se tourne vers Clarad'Ellébeuse, pensant qu'elle rit, la tête dans les bras. Il écarte doucement l'une
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des mains de l'enfant... Et voici qu'elle sanglote, qu'elle sanglote pour de bon... De grosses larmes coulent le long de ses boucles.
Et, tout embarrassé, ne voulant pas comprendre, il lui demande avec douceur :
— Qu'avez-vous, ma petite amie ? Pourquoi pleurez- vous ainsi ?
Mais Clara d'EUébeuae ne répond point et, longuement, pleure encore, les coudes sur les genoux, son chapeau tombé. Roger tout ému le ramasse.
— Ne pleurez pas ainsi, petite amie, vous me faites beaucoup de peine...
Et comme d'une main légère il caresse la nuque lisse et dorée de l'enfant qu'il veut consoler, celle-ci enlace tout à coup son grand ami et pleure longtemps, le front caché sur lui.
L'appel d'une corne de chasse leur parvient de très loin. Roger se lève et répond. Il prend le petit mouchoir que Clara d'Ellébeuse tient sur ses genoux et, gentiment, lui essuie les yeux en souriant. EUe sourit aussi.
— Vite, vite, petite amie... Ne pleurez plus. Il
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ne faut pas que l'on voie que vous avez pleuré. Je vous aime bien. Soyez gentille.
Clara d'Ellébeuse va tromper son petit mouchoir dans l'eau ensoleillée du seau, et s'en humecte les paupières. C'est fini.
Le maître-piqueur arrive avec les chiens. M. d'Elîébeuse et les deux paysans le suivent à peu de distance, portant deux lièvres tués sur le coteau de Castélis.
— C'est moi qui les ai tirés I Vous n'avez pas suivi, Roger ? C'a été très amusant.
— ... Ma foi, non! J'étais un peu fatigué... Et j'avais une compagne charmante.
— Et toi, ma chérie?...
— Moi, je suis contente, petit-père...
— Eh bien, alors : En avant ! Marche I Et l'on redescend dans la plaine.
Des merles s'effarouchent dans les haies. L'un eux se pose à terre.
— Tire-le ?
Clara d'Elîébeuse épaule lentement et ne tire point. L'oiseau file. Elle éclate de rire :
— Il était si gentil, petit père...
Et, visant soudain la cruche d'un pailler, elle tire et la brise, puis rit de nouveau.
— J'ai encore un coup I... Monsieur Roger, sur quoi faut-il tirer ?
124 CLARA d'eLLÉDEUSE
— En l'air, sur ma casquette ?
— Non, elle est trop jolie.
- Si, je le veux. Ce me sera un souvenir. Un... deux... trois... Ça y est I
Clara d'Ellébeuse est toute fière. Il y a des marques de plomb à l'étoffe.
— Mais c'est charmant ! Elle m'était un peu lourde, ma coiffure 1 Vous m'avez rendu un réel service... Lia, pour faire ce travail h l'aiguille, i eût mis certainement trois quarts d'heure...
Clara d'Ellébeuse rougit de joie. Elle vient de voir, dans les doigts de Roger, les fleurs qu'elle avait cueillies pour lui, et qu'elle avait jetées à terre.
Roger repartit le soir môme, laissant dans le cœur de l'enfant une douceur pareille à la tombée dorée et blanche des après-midi de septembre. Le cœur de Clara d'Ellébeuse éclate comme un fruit. Elle se réfugie sous les charmilles. L'histoire du grand-oncle Joachim et de la fiancée Laure ne lui apparaît plus ni si dramatique, ni si funèbre. Elle y peut resongor avec calme.
CLARA d'eLLÉiîEUSH 125
... C'était la vie créole d'autrefois, se dit-elle, la vie ardente et passionnée.
Elle ne sait trop quelle était cette existence, ni ce que signifient ces qualificatifs exaltés dont elle la revêt, mais elle évoque en secret la splendeur des îles dans la teinte des vignes vierges d'automne et des liquidambars finissants, et dans les rosaires de piments de feu que Gertrude suspend aux lucarnes du grenier. Elle se voit, avec Roger, en quelque bal des Antilles, ou d'ailleurs, car il est encore des noms charmants : la Floride ou Louisiane, ou la Caroline du Sud que décrivait un jeune marin dans le Musée des Familles. Il y a des révolutions. Les champs de cannes h sucre sont incendiés et l'esclave fidèle emporte jusqu'à la cime d'un cocotier l'enfant que veut tuer le chef des rebelles...
Les rêveries de Clara augmentent sa piété. Ses scrupules ont disparu. Elle trouve Dieu infiniment bon. Par ces journées encore torrides, l'humble église est comme un nid frais. Elle s'y retire souvent, mais ne demande plus pardon à Dieu pour les péchés qu'elle a commis. Sa prière est une muette exaltation, une légère fumée d'encens qui la transporte en ravissement. Elle enveloppe les pieds de la Vierge d'une sorte de cantique
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mental. Un jour, pendant l'élévation, elle chasse de sa mémoire ces vers de Roger :
La'isse un moment souffler aui cordes de ma lyre Cette brise du cœur, spirituel zéphire Qui berce Dieu dans ses vergers.
Un après-midi, Lia vient la voir.
— Figure-toi, ma ch5re, lui dit-elle, que ton frère nous a ravis l'autre jour en nous lisant de ses vers... Est-ce qu'il en récite souvent chez vous ?
— Non, ma chère. 11 ne nous fait pas cet honneur, et puis...
— - Et puis ?...
— Les jeunes personnes, dit Roger, ne les peuvent pas tous entendre.
— Tu n'as jamais lu de ceux-là ?
— Curieuse... Une fois... C'était une poésie pour une dame.
— Il y avait ?
— Je ne sais plus... Il parlait de ses épaules...
— Tu crois qu'il les a' vues au bal ?
— Oui, sotte, tiens...
Clara d'EUébeuse n'achève pas. Elle s'absorbe, resongeant h cette jolie dame qu'elle aperçut un jour en voiture avec Roger, cette jolie dame qui avait une grande capote rose.
CLARA d'eLLÉBEUSE 127
— Mes enfants? appelle M°" d'Ellébeuse; il est temps que vous veniez goûter.
Les amies vont s'asseoir à la salle à manger en face l'une de l'autre. En s'arrangcant sur leurs chaises, elles se sourient d'une manière embarrassée, enfantine et contente, de ce sourire innocent et bon, presque un peu attristé, de deux couvcntines qui se rencontrent hors du pensionnat.
Clara d'Ellébeuse a mis la robe de tante Aménaïde, et ses boucles tombent à ses épaules comme des copeaux de hôtre. Lia Fauchereuse, moins blonde que son amie, est coiffée à la vierge, avec un nœud de velours à gauche du chignon. Elle a des yeux noirs, un peu taillés en amande comme ceux deson frère. Son nez est très aquilin, sa bouche ronde et petite. Elle porte une robe lilas à double jupe sur un dessous très empesé, et ses pantalons tombent droit sur ses bottines de même couleur que la robe. Une guimpe recouvre le bas du cou et les manches, très courtes, terminées par une double frange, laissent voir les bras minces et bruns. Des mitaines légères de soie noire donnent à ses petites mains un air raisonnable. Elle sourit toujours b. son amie, tenant déjà sa cuillère audessus d'une assiette de framboises sombrement transparentes.
M"" d'Ellébeuse se retire. Et les petites mangent
128 CLARA d'eLLÉhEUSS
silencieuses, tandis qu'à l'horloge du trumeau sonnent quatre heures. De temps en temps, Clara d'Ellébeuse se lève pour servir son amie. EUemôme a écrit deux petits menus : framboises^ raisiîis, pommes^ brugnons, crème au chocolat, confiture d'abricots, chinois, sirop de groseilley orgeat. Et tout à coup elles éclatent de rire parce que sur le rebord de la croisée le paon vient de s'abattre comme un grand bouquet d'ombre.
Après goûter, elles vont sur la pelouse et là, une jambe en avant, la tête haute, le bras étendu attendant le volant, elles jouent.
— Allons voir s'il y a des œufs au poulailler? s'écrie soudain Clara d'Ellébeuse.
Et, dans le foin, elles vont recueillir trois œufs tièdes qu'elles rapportent à Gertrude qui s'exclame avec bonté. Elles repartent et, se donnant le bras, s'enfoncent dans l'allée ombreuse.
— Est-ce que tu as des nouvelles d'Almaïdo de Fleureuil?
— Oh!... ma chère, figure-toi, répond Lia, figure-toi... Roger a vu avant-hier des poésies d'Almaïde dans mon cahier...
— Qu'est-ce qu'il a dit?
— 11 a dit : Ce sont des vers d'une jeune personne très exaltée.
— C'est tout ce qu'il a dit?
CLAHA d'ellrheusb 129
— Il m'a dit encore : Ton amie Clara d'EUébeuse m'a parlé l'autre jour de M"' Almaïde de Fleureuil... Mais ce que me disait ton amie était cent fois plus joli que les vers d' Almaïde.
— Et alors, ma chère?...
— Alors je lui ai demandé ce que tu disais.
— Et qu'est-ce qu'il t'a répondu?
— Elle parlait d'un vieux jardin.
— C'est tout? demande Clara d'EUébeuse inquiète.
— C'est tout.
— ... Oui, c'est vrai... Je lui parlais d'un vieux jardin?
— De quel jardin?
— Du jardin de la maison fermée.
— Qu'est-ce que c'est que la maison fermée?
— C'est une propriété sur le coteau de Noarrieu.
— Qui l'habite?
— Personne, puisqu'elle est fermée... Mais il y i eu, dans le temps...
— Qui? Dis?
— Une étrangère malade... je crois...
— Regarde ce gros lézard vert?
— Il a la tête bleue.
— J'entends la voiture... C'est le régisseur
qui vient me chercher... Ohl ma chère... que
c'est court...
130 CLAIIA d'eLLI'ïBEUSB
— Nous ne nous reverrons plus qu'au couvent?... C'est la .fin des vacances.
Oh! Que c'est ennuyeux, ma chère... Et
Roger repart après-demain... Je vais être presque toute seule... Tu m'écriras?
— Je t'écrirai... Toi aussi?...
— Oui.
La belle saison décline. Les jours qui suivent s'effeuillent sous les vents désolés d'automne ou s'endorment au bruit des pluies. Clara d'Ellébcuse emploie ses après-midi h ranger et èi déterminer les derniers rameaux fleuris de son herbier. Avec la pointe d'une épingle, elle compte et détache soigneusement les étamines. Voici l'dRciîie des prés, qui exhale une odeur d'amande douce et qui hante les prairies inondées. Voici la Scrofulaire aquatique et le Colchique automnal^ nuisible aux troupeaux etdont la lueur veille sur les herbages. Voici V Attrape-mouches habitant des tourbières, qu'argenté éternellement la rosée du soleil, ce qui lui a valu le nom de Rof^solis. Voici la Gentiane pneumonanthe aux sombres cloches bleues, et la fragile Bruyère vagabonde^ et VOrigan désolé dont les
CLAIU O^ELLHUIttlSB 131
fleurs sont humbles et odorantes, amies des premiers vents d'orage, et la Sauge commune dont le nom signifie plante salutaire, et la Mélisse agréable aux abeilles. Et Clara d'Ellébeuse relit dans sa botanique, dont la préface est ornée d'une Vierge fleurie, ces vers d'un poète inconnu :
La mélisse commune et l'herbe du Milet, Ingrédients précieux au maître des abeilles, Invitent tout l'essaim bourdonnant qui volait A clore ses ailes vermeilles.
Bientôt, il faut refermer la flore et songer à la froide rentrée.
Clara d'Ellébeuse range dans sa malle un tas de petites affaires. Elle met en ordre, dans un petit coffret, les missives que ses amies lui ont écrites durant ces vacances. Elle les relit en les classant. Voici une lettre de cette originale Victoire d'Etremont. Elle lui mande, avec beaucoup de « ma chère » et de points d'exclamation, que, pendant un piquenique, le fiancé de sa sœur aînée est tombé à l'eau, la tête la première; qu'il avait de la vase dans ses souliers et dans ses poches; qu'il n'avait pas d'habits de rechange ; que c'était comique, en entrant au château, de voirEdmée pleurnicher et essuyer Eugène avec son mouchoir de batiste. Voici des nouvelles de Blanche de Percival, qui
132 CLARA D'ELLéDKUSB
se plaint amèrement de n'avoir pas reçu une seule lettre de leur amie Sylvie Laboulaye. « C'est une ingrate », conclut-elle. Quanta Rose de Limércuil, elle lit beaucoup : « Ce qui m'a surtout enthou- « siasmée, écrit-elle, c'est l'histoire d'un jeune « homme, par M"* Derval, que l'on a pris pour un « autre qui a été assassiné, qui s'habille en bour- « reau et qui retrouve sa fiancée qui s'échappe, « dans un cachot de la Terreur. »
Soudain Clara d'Ellébeuse fronce les sourcils. Elle allait oublier, dans son sachet à mouchoirs, les terribles missives de l'oncle Joachim. Elle va vite à son tiroir, prend les deux lettres, les glisse entre celles de ses amies, et referme le coffret dont elle cache la clef dans la doublure de son mantelet de couvcntine.
CLARA D'ELLÉBEUSE 133
La tristesse du vent émeut les platanes d'Octobre de la cour des récréations. Une aigre et froide poussière tourbillonne. Le mince jet d'eau se brise à chaque instant. Les goûters sont terminés, et les papiers qui enveloppèrent les gâteaux, les pommes et les oranges volent au ras du sol. C'est le moment le plus animé des jeux. On voit évoluer les robes noires des couventines. Celles-ci font exception qui se promènent, confidentielles, ensemble ou avec leurs maîtresses.
Les plus nom breuses courent ou sautent, ou jouent au volant et aux grâces :
— Lia ! Tu es prise ou je n'y fais plus I
— Vingt-un, vingt-deux, vingt-trois... Manqué 1 A toi.
— Tu as parlé. Aï ! C'est à moi de recommencer.
— Où en suis-je?... Tu as foulé la ligne.
— Ne crie pas comme ça.
— Je te dis que non.
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— Le palel est juste...
— Aï!... Que je me suis fait mal au genou...
— ... Et alors, raconte l'une des promeneuses à ses compagnes, et alors, ma chère, quand elles furent allées dans la chambre, et qu'elles furent revenues au réfectoire, on s'aperçut qu'elles parlaient peu, et que leurs voix étaient rauques... Elles disaient qu'elles revenaient de Palestine... La converse qui les servait à table, ma chère, vit une botte rouge sous la robe... tout h, coup...
— L'épingle est entrée dans la balle I
— Aï! Aï! Aï!
— Que tuessotte!... Machère, si tu cries comme ça, je n'y fais plus.
Le vent souffle toujours, désolé. Des moineaux déjà gonflés par le froid pépient dans la poussière, craintifs, s'envolent en emportant des miettes do pain.
Clara d^llébeuse est seule, assise sur un banc, pliée en deux, une main sur sa poitrine. Depuis trois jours, elle est en proie à des douleurs aiguës qui la prennent au long des côtes, à l'échiné, à la gorge, à la nuque. Elle serre les dents et ne dit rien de son mal, soit qu'être plainte l'exaspère, soit qu'une épouvantable idée ait germé dans son cerveau déséquilibré. Un petit cri, parfois, et c'est tout. Elle est là, depuis le commencement de la
CLARA d'rLLBBEUSE 135
récréation, troussée dans sa capeline noire, un peu tremblante de fièvre, et ne répondant point à ses compagnes qui l'interrogent en passant, pas môme à Lia, sa chère amie.
Mais celles-ci ne s'étonnent point de son mutisme, la sachant souvent bizarre. Un petit panier est à côté d'elle, empli de raisins flétris, bien arrangés par Gertrude, que lui apporta hier sa mère, et auxquels elle n'a point touché. Elle est farouche comme un petit animal malade. Ses repentirs sont en désordre sur ses joues pâles.
Elle ne se relève que lorsque la cloche sonne pour la rentrée à l'étude.
— Mon enfant, lui ditM"" la Supérieure, qui passe \h comme par hasard, si vous êtes malade, il ne faut point vous fatiguer. Vous êtes, d'habitude, une excellente élève. On a constaté qu'un changement s'est opéré en vous depuis trois jours. Etes-vous souffrante?
— Je suis un peu fatiguée, ma bonne mère... Mais cela ne sera rien...
— En ce cas, mon enfant, vous êtes dispensée de tout devoir... J'exige même que vous vous reposiez comme vous l'entendrez... Vous avez, Dieu merci, donné assez souvent des preuves de votre assiduité... Si vous ne vous jugez pas assez malade pour aller h l'infirmerie, demeurez h l'élude, mais
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ne vous y fatiguez point... Môme je vous permets, exceptionnellement, des lectures libres, comme à la veille des vacances. Allez, mon enfant.
Clara d'EUébeuse entre à l'étude où ses compagnes sont déjà au travail. Les plumes d'oie grincent ensemble sur les cahiers méthodiquement inclinés. Les enfants s'appliquent la tête penchée sur l'épaule droite, un bout de langue ressorti.
Clara d'Ellébeuse lève la planche de son pupitre qu'elle maintient longtemps ouvert à l'aide d'une règle. De sous ses livres, elle sort l'une des lettres du grand-oncle Joachim. Elle la déplie et, la figure hébétée par l'angoisse, elle en relit, pour la centième fois, la fin :
« Que je demeure seul sur la terre avec mes dou- « leurs et mes remords, puisque vous n'avez même « pas laissé à ma solitude le triste fruit de nos « embrassements. »
Oh! L'épouvantable idée qui, depuis trois jours, tord le cœur de l'enfant! Je suis enceinte, je dois être enceinte, s'est-elle mentalement écriée avanthier, en relisant cette lettre... Et, maintenant, elle se redit cela avec obstination... Elle ressentait quelques douleurs nerveuses et, tout à coup, l'idée folle a surgi dans sa conscience en déroute... « le triste fruit de nos embrassements. »
Alors, s'est dit Clara, c'est par des embrassements
CLARA d'eLLÉBEUSK 137
que naissent les enfants? C'est par des embrassemenls que la malheureuse Laura est devenue grosse? Ahl Savais-je cela, misérable que je suis!
Quelle coupable folie s'est emparée de mon âme lorsque, près de la maison fermée, j'ai serré passionnément Roger dans mes bras?...
... Mais pourtant, papa bien souvent m'a serrée dans ses bras?... Oui, sans doute. Mais Dieu ne permet point qu'on ait jamais d'enfant avec son père ni avec ses frères, ni avec ses parents... Avec ses cousins... oui, puisqu'on les épouse?.,.
De ce jour, commence pour Clara, une lente agonie. Rien ne l'instruit de son erreur, pas môme, tant elle est ignorante, les plus rassurantes des preuves. Sa mère l'est venue voir, l'a interrogée sur son mal, mais en vain. Clara d'Ellébeuse a passé dix jours à la maison, et sa gaieté n'est point revenue. Môme elle a redemandé le couvent. Elle a erré souffrante, dans les greniers où s'abritèrent les jeux de son enfance. Son père, roulant au fond (le sa pensée le terrible secret de la folie de plusieurs d'Ellébeuse, essaye de chasser l'abominable crainte.
138 CLARA d'eLLEBRUSH
La morne enfant dépérit, et promène à travers les couloirs glacés du couvent, où elle est revenue, sa fièvre et ses angoisses si fortes qu'elle ne ressent plus ses névralgies.
Une nuit elle croit sentir remuer l'enfant dans son ventre de vierge. Et, réveillée en sursaut, elle se souvient de cette voix entendue en rêve pendant les vacances, le matin môme de l'abominable chasse, de cette voix qui criait : « Voici venir le temps de ta grossesse. » C'était l'avertissement divin, se dit-elle... Et moi! Ne l'avoir pas écouté! Tout est perdu, tout est fini!... Ah! Qu'elle ne fût jamais née... ou qu'elle fût née une bête, un "pauvre être comme Robinson, le chien, qui mangeait des os au soleil... On l'eût laissée bien tranquille...
Et parfois sa pensée se concentre sur l'enfnnt que nourrit son ignorance douloureuse. Ah! Elle l'aime déjà. C'est son fils, le fils du bien-aimé. Que dirait-il, Roger, s'il la savait dans cet état?... Lui décrire? Oh! Non... Quelle hontel... Elle ne saurait môme pas... Mais quand il apprendra l'affreuse ^vérité, est-ce qu'il y aura un duel comme celui de l'oncle Joachim et du frère de Laura? Est-ce que Roger tirera? Est-ce qu'il aveuglera petit père? Et alors?... Non, c'est trop affreux...
Et chaque jour est une nouvelle agonie, chaque
CLAHA d'bllébeuse 139
nuit une nouvelle mort; non, pas môme une mori, mais quelque chose de plus affreux que la vie.
Un jour, MM. d'EUébeuse et Faucliereuse vont ensemble au couvent rendre visite à leurs filles. Elles arrivent, l'une de'périe et pâle, l'autre pleine de joie et de santé. Au bout d'un quart d'heure, M. Fauchereuse congédie Lia et, se tournant vers Clara d'EUébeuse:
— Est-ce que vous souffrez, mon enfant?... Dites ? D'où souffrez-vous?
Ah I comme elle est prête à confesser son crime! Mais une pudeur la retient... Devant un autre médecin, oui, peut-être eût-elle crié, dans un sanglot, sa faute imaginaire... Mais devant celui-ci, non, jamais... celui-ci, qui est le père de Roger... Roger n'a point commis de faute... Elle seule est responsable de ce crime. Une invincible pudeur la retient... Elle répond:
— Mais je ne souffre pas... J'ai la fn^vre.
Et les deux hommes se retirent. Et la grille du couvent franchie, un long sanglot monte de la poitrine de M. d'EUébeuse.
— Calmez-vous, mon pauvre ami, lui dit M. Fauchereuse. Il est de ces maux de nerfs, fréquents chez les jeunes personnes, qui disparaissent aussi subitement qu'ils sont venus... Je ne crois pas à un danger immédiat... L'enfant est forte... d'une
MO CLARA D ELLKDEDSB
parenté robuste. . Je n'ai jamais entendu dire que les d'Ellébeuse ni les d'Etanges aient eu des maladies nerveuses.
A ces mots, inconsciemment terribles, M. d'Ellébeuse se redresse.
— Moucher Fauchereuse..., dit-il.
Et il se tait, arrête la terrible confidence.
— Cette enfant n'est que nerveuse, continue M. Fauchereuse... Je vous affirme que sa raison n'est point altérée.
Clara d'EUébeuse suit un régime spécial. 11 n'est pas de soin que n'ait pour elle un couvent dont elle a toujours été la chérie. Afin de ne la pas énerver davantage, l'aumônier la dispense de tous les exercices religieux... La messe, le dimanche, et c'est tout. Elle n'est pas tenue à la confession de quinzaine. Le vieux prêtre connaît l'âme de la jeune fille et sait quel exercice terrible peut être un examende conscience dans cet état morbide.
Mais Clara d'EUébeuse, d'abord soulagée de cette obligation, s'en inquiète ensuite :
Si je m'étais confessée, peut-être me fussé-je mal confessée. Est-ce que je ne suis pas aussi coupable d'intention, ne me confessant point?
Et les tortures recommencent ou, plutôt, ne cessent point. Elle rêve souvent qu'elle est assise au bord du puits da la maison fermée, que d?*8
CLAnA d'ellkbeusk m
paons sont perchés sur la margelle, et que le soleil lui brûle la tôté.
Il naîtra nu, se dit-elle... L'enfant Jésus avail de la paille.
Et, tandis qu'elle s'attendrit à la pensée du nouveau-né divin, une sourde rancune l'emplit contre Dieu le Père. Oh ! il est mauvais, s'écrie-t-elle. Mais, effrayée bientôt de son blasphème, elle courbe son âme et prie.
Une visite, surtout, la comble d'amertume, celle de son vieil ami M. d'Astin qui, la sachant malade, la vient voir. Il entre péniblement au parloir, lui apportant avec un bon sourire un panier de ces jolies nèfles dont elle raffolait quand elle se portait bien. Elle est si touchée de cette attention qu'un sanglot la secoue. Le vieux gentilhomme, suffoqué par sa propre émotion, tend les bras à l'enfant pour qu'elle s'y jette un moment et s'y apaise.
Mais soudain Clara d'Ellébeuse se lève, les sourcils froncés, les yeux hagards :
— Pas d'embrassements, lui crie-t-elle... Vous êtes un misérable... Vous voulez me déshonorer.
142 CLARA d'kLLÉBBUSB
M. d'Astin sait taire à la famille la phrase, indice d'une folie terrible, pense-t-il, qui a 6chapp4 à. l'enfant, mais il insiste, sans s'expliquer, pour que la couventine soit replacée au grand air. Clara d'Ellébeuse est ramenée chez elle.
M. Fauchereuse, avec une bonne grâce charmante, vient souvent passer l'après-midi à Balansun; mais l'inexplicable mal dont souffre la jeune fille, et qu'il étudie attentivement en silence, ne s'éclaire pas davantage ë. ses yeux.
Peut-être, se dit-il, sont-ce des troubles de la circulation, des arrêts fréquents h cet âge? Il interroge M*"* d'Ellébeuse; mais celle-ci déjà s'est inquiétée de ces moments, et la certitude lui est acquise de leur absolue régularité, dont ne peut, hélas! se rassurer l'ignorance de la pauvre enfant.
Clara d'Ellébeuse ne parle plus que lorsqu'on l'interroge, et brièvement.
Elle se lève tous les jours à la même heure, et va prier de grand matin à l'église où elle n'entre qu'après avoir fait une halte auprès de la tomba de Laura. Les belladones de velours rose n'y sont plus fleuries, mais les tristes rouges-gorges leg
CLARA d'eLLÉUEDSB 143
remplacent, parmi les feuilles sèches ou la neige. Vn jour elle se met à tousser beaucoup, s'étant agenouillée, par pénitence, dans l'herbe brillante de gelée. Il n'est point de mots pour raconter les tortures de cette suppliciée. Une lassitude, un écœurement de toute chose ne l'abandonnent que pour laisser place à des remords aussi cruels que peu fondés. Ces remords brûlent ses tempes, emplissent ses oreilles d'un bourdonnement continuel. Et, la nuit, des hallucinations l'épouvantent, des voix lui crient sa grossesse, des douleurs aiguës la rongent, elle voit des ombres rouges frémir dans l'obscurité.
Au réveil d'une de ces nuits terribles, Clara d'EUébeuse n'a pas la force de se lever. Gertrude lui apporte à déjeuner. Mais l'enfant, irritée par son s-upplice intérieur, refuse, avec des mots do colore, les soins de la vieille servante. M""' d'Ellébeuse insiste alors doucement auprès de sa fille, pour la déterminer à prendre quelque nourriture. Mais c'est en vain, et la pauvre femme, accablé© de douleur, se retire, et va pleurer longuement dans sa chambre.
144 CLARA d'eLLÉBEUSB
Ce fut par une sereine matinée de mars que Clara d'EUébeuse se tua. Le ciel était limpide comme la nacre de certaines eaux; les nuages légers et rares s'écaillaient, à peine ardoisés. Mille oiseaux chantaient sur les platanes nus, et les lauriers-thyms étaient fleuris. Des coqs se répondaient. Les iiielairies luisaient sous les rosées, les bourdonnements confus du printemps qui va venir s'élevaient des verdures jaunissantes des blés nouvaux. Çà et là, dans le parc, les corolles rosâtres des magnolias à fleurs nues semblaient des flammes. Sur les pelouses brillaient les anémones-sylvie aux feuilles tremblantes. Les primevères jaunes et roses, les violettes, les renoncules, les pulmonaires, les petits-houx ornaient les talus des haies. Les Pyrénées tremblaient au loin, pareilles à des glaçons flottants d'azur et de neige.
M""' d'EUébeuse entra dans la chambre de sa
CLARA d'ellÉBEUSE i45
fille qui, depuis deux jours, un peu moins souffrante, recommençait à se lever.
— Gomment avez-vous dormi, mon enfant?
— Je me sens mieux, petite mère.
— Voulez-vous que Gertrude vous apporte Teau chaude pour votre toilette ?
— Je veux bien, petite mère.
M"" d'EUébeuse quitta la chambre de Clara et, toute ravie de son espoir, alla s'agenouiller et prier au pied de son crucifix.
Lorsque Gertrude se fut retirée, Clara d'Ellébeuse fit avec grand soin sa toilette. Elle lustra au rouleau de buis ses boucles lourdes. Elle sépara régulièrement ses bandeaux lisses qui s'incurvaient sur le front; puis, soucieuse, ouvrit son sachet k mouchoirs. Elle y prit les deux lettres de l'oncle Joachim qu'elle y avait replacées, et les brûla dans la cheminée, soigneusement. Un moment, elle fixa des yeux le portrait de son grand-oncle, puis descendit, en étouffant ses pas, à la bibliothèque. Il y avait, à l'un des angles de cette pièce, un placard oii M"" d'Etanges avait réuni toutes les drogues nécessaires aune pharmacie de campagne, quelques sels, quelques liquides. Sur chaque fiole ou bocal, M™' d'Etanges avait écrit de sa vieille écriture le nom du médicament : Ether sulfuriquc^ Laudanum, Arnica, Eau sédative, etc.
146 CLARA D'iiLLlîbEUSB
Clara d'EUébeuse ouvrit l'armoire et prit le laudanum. L'inspiration de faire cette chose fut presque subite. L'idée n'était point complètement formulée dix minutes avant, lorsqu'elle brûlait les lettres de l'oncle. C'était peut-ôtre le fait d'avoir détruit ces missives, la continuation d'une pensée que son esprit fatigué avait interrompue — puis reprise. Elle ne s'étonna pas elle-même de son acte. Elle ne le ressentait plus qu'avec difficulté, comme son corps. Elle éprouvait la paralysie presque totale de ce qu'elle accomplissait. Elle prit donc la fiole et la glissa dans son corsage.
Aucune émotion n'était sur sa figure. Elle regarda, par l'unique fenêtre de la bibliothèque, dans le parc. Il y avait là un coin humide et ombreux où elle jouait aux jardins^ quand elle était petite. Alors, elle se souvint de cela. Sous l'acacia aux grandes gousses, elle plantait régulièrement des têtes de grosses roses, puis les arrosait d'un petit arrosoir vert que, pour sa fête, son père lui avait donné. Elle se rappelait de sa demande :
« Bonne-maman, faisons la pluie ? » On mettait un peu d'eau claire au fond du jouet. Quelques gouttes tombaient sur les pétales ardents. Un bruissement dans les massifs l'emplissait de crainte. Elle laissait l'arrosoir et se précipitait
CLARA d'bllbbbusb 147
vers sa grand'mère, de ce pas des enfants qui commencent à marcher, les bras en avant.
Ces souvenirs lui broyèrent le cœur. Elle se retint de pleurer. Elle éprouva comme une nausée morale. Son âme l'étranglait. Par-dessus son corsage noir de couventine, elle serrait la fiole qui lui donnait froid aux seins.
Elle quitta la pièce, gagna le parc. Elle aperçut son père qui ne la vit pas. Il allait à la chasse avecRobinson. Elle ralentit son pas. Elle considéra sa robe, vaguement. Une inexprimable angoisse contracta sa bouche. Elle se figura que son ventre avait grossi. Elle songea h sa mère, à Roger. Elle les chassa de ses pensées...
Maintenant elle était au cimetière entre le caveau des d'EUébeuse et la tombe de Laura. Des jacinthes blanches fleurissaient.
Elle s'agenouilla, tira la fiole de son corsage et la déboucha. De la main gauche elle se cramponna à la grille. Elle ferma les yeux, but le laudanum d'un trait, et resta là.
Ainsi mourut Clara d'EUébeuse, à l'âge de dixsept ans, le dix mars mil huit cent quarante-huit. Priez pour elle.
FIN DE CLARA d'eLLÉBEUBB
ÂLMÀÏDE D^ETREMONT
ou l'bistoirs D'UNE JEUNE FILLE PASSIONNÉE
A ALMAÏDE D'ETREMONT
Pourquoi^ et par quel mystère ^ es-tu venue f asseoir à mon côté ?
Dis-mot pourquoi ta grâce antique et tes noirs repentirs me troublent et me rappellent un orage lointain ? Et pourq7(oiy seul, je t'aperçois dans le passé? Et pourquoi je souffre tant, lorsque, de tes yeux d' Oindre à jamais enfoncés dans les miens, tu semblés me reprocher, avec une amertume et un amour immenses ^ une faute que je ne connais point?
Almaïde d'Etremont, accoudée au banc où elle est assise, ne peut dissiper sa tristesse qu'augmente la langueur de ce triste et ancien après-midi.
L'ombre au cadran d'ardoise qu'irise le soleil marque trois heures. Tout conspire à la mélancolie de cette âme qu'as'sombrit le regret d'un songe mal vécu. Ahl Pourquoi îe parfum du pompadouraécœure-t-il ainsi la jeune lille? Pourtant elle aimait son arôme étrange aux jours qu'avec des amies d'enfance elle jouait aux grâces dans l'allée ténébreuse.
0 Temps lointains! Rien ne demeure plus des jours de grandes vacances qu'empourpraient les agonies solaires de l'Automne. 0 Almaïde d'Etremont! Evoques-tu aujourd'hui, dans la morose rêverie de cette méridienne, les feuillages qui, d'année en année, étendent une ombre plus solennelle sur le sable des récréations? Revois-tu la sentimentale que tu étais déjà quand, aux jours de distribution des prix, l'on te choisissait pour
i54 almaTdr d'btremont
venir réciter, parmi le parfum pieux des fraîches guirlandes, l'élégiepar toi composée? Songes-tu aux funérailles de tes parents? Ou te souviens-tu de cette compagne adolescente <q[ue conduisit au trépas une folie ardente et pure? Te remémores-tu que, pour cette Clara d'EUébeuse, (a cloche pleura dans l'air liquide et qu'une petite procession blanche, dont tu étais, se balança comme une armée de lys dans le cimetière en flamme»?
Depuis lors, que d'après-midi sont passés! Almaïde d'Etremont a vingt-cinq ans. Elle connaît la solitude et l'ombre que ies morts étendent au gazon oii ils furent. Les monoiones jours 8*enfuient sans que rien distraie celte orpheline demeurée seule dans ce trop vaste domaine en face d'un oncle âgé, infirme et taciturne. Aucun pèlerin ne s'est arrêté à la grille, un soir de mai, pour cueillir dans le parfum des lilas noirs cette colombe fiancée. C'est en vain qu'Almaïde, assise auprès de rétang,guette la carpe légendaire qui, des glauques profondeurs, doit rapporter l'anneau nuptial. Et rien ne répond à sa rêverie que la clameur des paons juchés dans le deuil des chênes. Et rien ne console sa méditation que sa méditation. Et rien ne se pose à sa bouche plus ardente qu'un fruitde-la-passion que le vent altéré qui souffle aux lèvres de chair des marronniers d'Inde.
ALMAÏDE d'eTREMONT 155
Ses yeux n'ont point de candenr, mais une chaude et hautaine mélancolie, unecoqlée de lumière noire au-dessus du nez mobile et mince. Et ses joues et son menton font un arc si parfait et si plein que tout haiser en voudrait rompre l'harmonie. D'un grand chapeau de paille orné de pavots des moissons, les cheveux coulent enrepeniirs obscurs sur la ronde lueur de l'épaule. Et tout le corps n'est qu'une grâce paresseuse qui fléchit sur ce banc d'où la main d'Almaïde, négligemment, laisse toniber une missive,
... C'est une lettre d'Eléonore de Percival, une amie de pension qu'elle a revue parfois, qui lui fait part de ses fiançailles et la convie à son mariage :
0 Almaïdel lui écrit-elle, je sentais que mon cœur allait éclater,.. Je n'avais jamais trouvé le Printemps si beau que cette année... Peut-être que le Ciel, pour me donner ce pressentiment de ma joie, voulut parer davantage la Nature... Jamais la prairie n'a été si charmante et les seringats, lorsqu'ils frôlaient mes boucles, exhalaient un parfum qui me faisait défaillir. 0 Almaïde! Je prie pour toi le Bon Dieu qu'il t'envoie une pareille ivresse. Si tu savais.,. L'autre soir, pendant que je me promenais au bras de mon fiancé, un rossignol s'est pris à chanter... Je succombais. Il me semblait que ma poitrine allait se briser et
156 ALMAÏDB d'BTKEMONT
qu'une vie nouvelle se levait en moi... Lorsque je me suis retrouvée seule dans ma chambre, je me sentais si émue de reconnaissance envers le Ciel, et ma foi était si ardente, que je me comparais à ces lampes du sanctuaire qui ne savent que se consumer pour Dieu. J'ai compris h. ce moment que, si René ne m'avait été envoyé par la Providence, j'aurais quitté le monde pour vivre dans la divine exaltation de Fiançailles Eternelles. 0 Almaïde! Prie pour moi. Et qu'un pareil bonheur t'inonde!... Si j'avais été morte... Ah! C'est toi qu'il eût dû choisir...
— ÉléoQoreest bienheureuse, se dit Almaïde... Comme l'on est égoïste quand on ne souffre pas 1 On étale sa joie aux yeux des abandonnés... Moi, je demeurerai seule. Je vieillirai dans l'attente. Chaque jour du calendrier sera pareil à l'autre...
Pauvre Almaïde I Ses yeux sont gonflés de larmes, sa gorge est contractée. Elle étend le bras, cueille uue rose et la baise avec tristesse, comme si elle la prenait à témoin de sa douleur.
Puis, se redressant :
— Allons, pense-t-elle, fuyons ces lieux désolés. Elle sort du parc à l'heure du couchant, tra
verse le hameau où ne s'entendent que les rebondissements d'un marteau de forge.
C'est dans le plus secret recoin d'une « Vaiiée
almaTdg d'etremont loi
heureuse » que se dresse le château des d'Etreraont. Dans ce pays, l'émeraude argentée des prairies, l'eau bleue du ciel et la verte clarté des pics enchâssent tour à tour la neige des troupeaux et des cascades, Ips fauves moissons de l'été et les hêtres rougissants du pompeux Automne.
Tantôt gravissant les premiers contreforts do la montagne printânière, Almaïde rêveuse cueille à ses pieds la gentiane vernaleou le narcisse, tantôt errante par la plaine, elle entre dans les berceaux bleus de l'été, gagne quelque source et s'y plonge.
Ainsi ce soir, fuyant ses moroses pensées et l'août brûlant, elle atteint le bois des Aldudes. Elle en sait les discrets sentiers. C'est là qu'enfant elle s'asseyait et que sa mère, qui était d'Espagne et de la famille de Alcaraz, lui contait des légendes de Grenade, s'exallant elle-même à se les rappeler.
Cette mère était morte quand Almaïde avait treize ans; et la jeune fille évoquait la chambre ardente où son père la reçut dans ses bras, lorsqu'elle revint en hâte du couvent, le lit funèbre où Guadalupe de Alcaraz reposait vêtue de blanc et parée comme une Vierge d'Alméria.
Et dès ce jour une fatalité avait pesé sur le 'lomaine. M. d'Etremont mourait quelque temps après dans un asile d'aliénés où l'on avait dû lin-
158 ALMAÏDB d'ETUEMONT
lerner, saisissant de la tutelle de sa fille un oncle inlirme et taciturne qui trouva son avantage à gérer les biens de sa nièce et à l'éloigner le plus possible du monde,
... Almaïde s'enfonce de plus on plus dans le bois des Aldudes. Sa robe de gazt blanche ondule au zéphyr qui s'élève au coucher du soleil. Elle arrive auprès de l'eau, dépouille ses vêtements et, ravie, se plonge au creux le plus caché de la rivière. Elle voit, devant le tremblement de ses jambes charmantes, s'enfuir les reilets blancs des ablettes effarouchées. Elle frissonne à peu à peu entrer tout entière dans la fraîcheur verte et liquide où remue l'ombre des aulnes. Elle suffoque et ses épaules frémissent quand elle y est baignée tout à fait. Le silence règne sur l'eau.
Assise sur le gravier, elle éprouve une joie à se sentir loin du château qu'elle déteste, loin de ce parc dont chaque fleur lui paraît triste. Souvent elle vient ainsi, à la tombée du jour, étreindre sur sa gorge polie et ronde la douceur des eaux. Elle sait que nul ne passe en ces retraites. Et d'ailleurs, jamais d'extrêmes pudeurs ne l'effrayèrent. On la grondait, au couvent, de courir riante et peu vêtue au milieu du dortoir.
Mais, ce soir, comme elle se berce de ses rêveriesj et s'atnuse à voir sombrer, dans le courant,
ALMA.ÏDB d'bTRBMONT 159
la lettre exallée d'Eléonore, elle entend un bruit à l'orée de la rivière. Elle regarde, enfouie dessous les feuilles...
C'est un pâtre d'une quinzaine d'années, le torse nu, sa petite culotte de toile bleue retroussée audessus des cuisses, qui enjambe le gué, poussant deux chèvres devant lui. Il disparaît sans apercevoir Almaïde, mais elle rougit de l'avoir vu.
Rentrée chez elle ce soir-là, elle se sent troublée par un peu de tristesse fiévreuse et se couche d'assez bonne heure après avoir salué son oncle qui, pour prendre ses repas, ne descend plus de sa chambre où il reste étendu tout le jour. Almaïde ne peut s'endormir. Ce bain était froid, pensct-elle. Elle songe à l'eau que dore l'ombre, à la lettre d'Eléonore que le flot abaissait et soulevait en l'entraînant, aux vives ablettes, au petit berger qui passait l'eau... Il avait une figure amusante et des jambes aussi rousses que le maïs à sa récolle, et un petit torse bombé... Va-t-il souvent par là? Jamais encore Almaïde ne l'avait rencontré. Qu'il est donc mignon, cet enfant... Il sifflait bien et ses deux chèvres étaient noires.
150 ALMA-fUK p'BTKKMONT
Almaïde d'Etrcmontaîmc àassister, le dimanche après midi, aux danses que les habitants du hameau forment autour de la vieille église. Bergères et bergers font, ce jour-là, un lent rondeau. Les jeunes filles portent le sanglant capulet d'Ossau, et les gorges bombent sous le châle oii sont brodés l'épi de blé et les fleurs bleues et rouges des sommets. Elles vêtent la robe noire à bandes d'azur qui est rélevée en arrière et imite les ailes bordées de ciel des papillons. Et, lentement, le rondeau tourne, si lentement, accompagné d'une psalmodie si lente, que tous semblent s'endormir de langueur à leur chant. Ces montagnards ont des physionomies aussi tranquilles que des choses. Leurs yeux seuls, pareils à des agates, indiquent une vie puissante et douce.
Tandis qu' Almaïde regarde évoluer la ronde et écoute ces chants si calmes, si désolés que rien ne peut dire combien calmes et désolés, elle reconnaît
ALMAÏDK D'initEMONT 161
le petit pàlie qui, la vcillo, chassait devant iui, à travers l'eau dorée, les deux chèvres. Elle ne sait point qui il est, bien qu'elle connaisse depuis longtemps la plupart de ceux qui sont là... Cet enfant est charmant, se dit-elle. Et elle sourit de ce qu'il danse avec gravité, donnant les mains à deux belles filles dont les joues sont pareilles à des pommes de feu sous la rosée. Gela amuse beaucoup Almaïde de l'avoir vu, hier, les culottes troussées, presque aussi na qu'un petit chien de berger qui vient de naître, et do le retrouver là, vêtu de la bure des pasteurs, accordant son pas et sa voix à la psalmodie plaintive.
— Qui es-tu, petit? D'où es-tu? De qui es-tu?
— Je suis Petit-Guilhem, de chez Arramoun, Mademoiselle.
— Mais où étais-tu? Je ne t'ai jamais vu au village...
— Je suis revenu pour remplacer mon frère, qui est parti.
— Mais où étais-tu?
— Dans la vallée de Gavarnio, Mademoiselle.
— Qu'est-ce que tu y faisais?
— Je tressais des cordes pour les sandales et j'apprenais le métier de guide avec mon oncle.
— Tu es bien jeune pour la moutagne. Quel
Age as-tu?
le* ALMAÏDB d'BTRKwONT
— Seize ans, Mademoiselle.
La physionomie du petit garçon demeure calme. Il n'est point intimidé par ces demandes. Il a une jolie figure, lisse comme du lait caillé, des yeux pareils à des mûres, des dents aussi blanches que celles d'un levraut, des lèvres de chèvrefeuille rose.
Sa mère s'approche d'Almaïde :
— Vous parlez à mon garçon, Mademoiselle?.., Petit-Guilhem, enlève ton berret?... Vous ne le connaissiez pas?...
— Non... Laissez-le retourner à la danse. C'est un joli enfant.
— Joli, oui, Mademoiselle. Mais pas toujours sage. Et puis il me fait rire de danser comme ça avec ces chevrottes qui sont plus grandes que lui. Quel toupet 1
La ronde et la mélopée reprennent, se marient avec une douceur angélique. Comme un encens, les voix montent vers la montagne empourprée. C'est l'heure oii elle se dore comme un fiuit ou comme une église, oii la vineuse lueur du soleil rampe sur les rhododendrons et les raisins d'ours, où se dissipe en ombres confuses l'azur nocturne des sapins.
Almaïde d'Etremont regagne le château morose, en emportant au fond du cœur le regret de n'avoir point sapart aux joies de ces simples mon-
ALMAÏDE d'eTREMONT 163
tagnards. Ah! Que n'est-elle une bergère? Que n'habite-t-elle au pied du ravin où frémissent les hépatiques bleues, dans la chaumière de ces pâtres? Elle emplirait h la source verte la cruche qui, l'été, grésille. Elle cultiverait dans le jardin villageois les lys, les romarins et les ciboules. L'appel funèbre des paons ne l'éveillerait plus, mais le cri ensoleillé du coq. A la saison, elle irait dans la montagne, chaque jour, portant le repas de son jeune frère. Tous deux ils mordraient aux arbouses, ils entendraient rire les fontaines. Ils baiseraient les tèvres des rhododendrons. Ils boiraient l'eau bénie des rocs. Us guideraient, de leurs gaules vertes, la neige des agneaux vers les pâturages fleuris. Ils écouteraient les cloches rauques du troupeau sonner dans l'élévation...
Au lieu de cela, il va falloir rentrer comme de coutume, subir le monotone écœurement de cette vie sans espérance. Pauvre Almaïdel Entre deux tristes serviteurs et ce parent exigeant et maniaque, eUe «st la prisonnière d'un domaine maudit. Coromft sœur Anne au sommet de la tour, elle n'aperçoït que la poussière soulevée sur la route par les brehis résignées. Plus rien! Pas même, tant elle est triste, l'envie de fixer sur le papier, comme jadis elle le faisait au couvent, les expressions de sa mélancolie.
164 ALMAÏDB D BTRlîMONT
Elle se prend k rêver dans sa chambre. Elle est assise et fait un bouquet avec des fleurs éparses sur elle. Le jour qui tombe éclaire sa joue gauche, le corps demeure dans l'ombre. Elle s'ennuie. Un vague énervement, elle ne sait quoi d'insatisfait, une oppression qu'elle voudrait chasser, une angoisse, pareille à celle qui la brise parfois au réveil, la torturent. Et rien que de sentir, un instant, la pression de son coude sur son genou l'émeut jusqu'à la faire se lever du fauteuil où elle est étendue. Elle fait le tour de sa chambre sans quitter son chapeau des champs. La mousseline de sa robe qui bruit à peine lui donne de la langueur, le glissement du tissu léger sur sa chair ronde et chaude l'inquiète.
Qu'Almaïde d'Etremont est belle ainsi 1 Ses yeux cernés d'ombre dans l'ombre, sa pâleur fondue au jour qui se meurt, sa démarche puissante et gracieuse qui la fait, à chaque pas, tourner sur elle-même, disent assez l'origine maternelle, le sang puisé au soleil de Grenades ardentes.
Elle pose son bouquet sur la commode bombée où luisent des appliques de cuivre et, détachant de la muraille une guitare, elle en tire quelques accords. Maintenant, assise et les jambes croisées, un poignet nerveusement tendu sous le col du bois
ALMAÏDE D KTREMONT 165
sonore dont elle pince les cordes sourdes, Almaïde se met à chanter.
Par la fenêtre, son regard plonge dans la nuit bleue qui se lève et recouvre l'étang de splendeur. Les chauves-souris, amies des greniers vermoulus, tournoient, hésitent, crissent, cliquètent et glissent dans l'air liquide. Pareilles à de noires fumées, les branches touflues des chênes moutonnent dans l'azur nocturne qui, au-dessus de l'allée ténébreuse, semble s'écouler comme un fleuve de nacre.
La guitare glisse aux pieds d' Almaïde. La tête en arrière, les bras pendants, les yeux perdus, les narines mobiles, elle frémit un instant. Car, vision rapide, elle croit voir, dans le clair de lune qui s'élève et tremble comme un ruisseau, s'arrêter un chevrier adolescent qui tend vers elle en riant les baies d'arbouse de son torse.
1Q(J ALMAÏDli D'KTHBMONT
C'est la sixième noce à laquelle vient assiste Almaùide depuis sa sortie du couvent. Elle s'éveille, dès l'aube, dans la chambre qu'on lui prépara au château des Percival, et songe tristement que ce n'est point encore elle qui, aujourd'hui, donnera son cœur et sa main au fiancé longtemps attendu.
.. Cependant, il eût été juste que je me mariasse avant Éléonore. Elle a trois ans de moins que moi. Et pourtant je suis belle... Mais personne ne vient me demander, personne ne s'intéresse à moi, mon oncle ne veut voir personne... Je souffre. Pourquoi la robe qui est là et que je dois mettre n'est-elle pas celle de la mariée?... Cela me fait delà peine d'assister àce mariage. Je n'aurai pas faim. Je ne danserai pas. Ça m'ennuie... Si j'avais rencontré son fiancé avant qu'elle le rencontrât, il m'aurait choisie aussi bien... Pourquoi pas? i^es choses. Jaus le monde, se font au hasard
almaToe d'etrëmont 167
mais je n'ai pas de chance... Et puis on dit qu'elle est fort riche et que je suis peu fortunée... Etmon père est mort dans un asile d'aliénés... Pourtant je ne suis pas folle ?. . . Quand on a un oncle comme le mien, cela vous empêche de vous marier... Quand on n'est pas assez riche, on ne se marie pas. On assiste au bonheur des autres. C'est bête. C'est agaçant et triste... Us vont partir pour l'Espagne. Ma mère était d'Espagne, et c'est moi qui devrais partir pour l'Espagne, mariée. Us vont s'arrêter à Fontarabie, m'a-t-elle dit. Je connais Fontarabie. Us dormiront ensemble. J'ai envie de dormir avec quelqu'un. Ils entendront le bruit de la mer. Elle est bleue et luit dans le ciel. Us feront tout ce qu'ils voudront. Us iront se cacher dans quelque auberge où il y aura des muletiers. Les filles auront des fleurs de grenadier dans les cheveux. U y aura des giroflées sur l'épaisse muraille du jardin. Eléonore gagnera la verte vallée. Us se coucheront dans la mousse... Ce lit est ennuyeux. Il faut que je me lève.
Déjà une rumeur emplit le château. Que la journée est joyeuse ! Le ciel tout entier n'est qu'une fraîche pervenche. Et c'est dans sa corolle que la pelouse est enclose. 0 lumière plus claire que la pluie 1 0 frondaisons lointaines ! Pourquoi rendez*
168 ALMAÏDB d'kTREMONT
VOUS plus sombre encore que de coutume l'âmo d'Almaïde d'Etremont?
Elle s'assied sur son lit avant que d'en descendre, et contemple avec un sentiment d'amer orgueil la rondeur parfaite de ses bras. La noire lumière de son regard les caresse. Elle en respire l'odeur un peu fauve, et soudain sa poitrine est gonflée de sanglots.
Qu'elle est donc belle, une fois habillée! Dans son énorme robe rose couleur de figue ouverte, et bombée par la crinoline, elle a l'air d'une corolle renversée, d'une belladone de feu dressée sur ses étamines. Le dos brun jaillit du corsage, engaine comme d'un calice la base de cette folle fleur. Et l'on dirait, à, chaque pas qu'Almaïde fait dans la chambre sur la pointe de ses bottines roses, qu'elle va bondir nue des pétales ardents.
Cependant la cloche nuptiale sanglote dans l'air angélique et de lourds carrosses roulent dans la cour. Ce sont les familles des environs qui arrivent. Voici les Limereuil. Voici les Demonville. Voici le vieux marquis d'Astin qui tremble, et boite de sa jambe de bois, appuyé sur son ami d'Ellébeuse. On remarque toujours la beauté de ses cheveux blancs. Il a quitté par exception le fauteuil de cuir où il traduit rÉnéide, et où il se souvient de l'empire chinois qu'il visita. On dit
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que de tragiques aventures bouleversèrent sa vie et qu'au crépuscule de sa destinée il se prépare, comme Robinson au retour de son île, à aborder en paix la Contrée de Dieu. De la fenêtre où elle est, Almaïde le voit passer. Elle distingue son profil accusé et cette ride de douleur qui balafre la joue du vieillard. Deux claires adolescentes, au bas du perron, lui font gravement la révérence. Il les salue sans leur sourire.
Le galop de nombreux chevaux roule, sur le gravier. Ce sont les jeunes paysans de la vallée qui viennent saluer l'épousée. Ils lui amènent une douce génisse couronnée de lierre. Et des villageoises en blanc soutiennent une cage d'osier oii s'effarouchent deux tourterelles. L'allée estjonchée de laurier, de buis et de glaives d'iris. Et la cloche, à qui soudain répondent les deux colombes, roucoule toujours dans la matinée immatérielle. Et des voix d'adolescentes, plus légères que des églantines, s'effeuillent aux échos de la maison. Elles se sont éveillées de grand matin dans le dortoir que l'on a improvisé pour elles auprès de la chambre de la fiancée, rieuses et élevant leurs grêles bras nus vers leurs cheveux encore endormis.
Bientôt se forme le cortège. La mariée paraît et se balance. Elle est comme un lys que parent
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d'autres fleurs. Des lilas blancs mêlés à^es corolles d'oranger couronnent ses bandeaux lisses et noirs d'où tombe un voile si iégor qu'il s'azure comme l'aile d'un moustique. Elle tient les cils baissés, des cils qui battent comme des papillons noirs, posés à l'iris couleur de gentiane obscure. L'ovale du visage est allongé, presque trop ; et le nez si mince qu'il inquiète un peu, tant le souffle vital qui l'anime est léger, tant la courbe en est accentuée au-dessus des lèvres pincées et pâles. Comme d'un muguet le haut des épaules jaillit d'une collerette en dentelle. Et, hors de la large sousmanche enrubannée, la main, d'une petitesse étrange, se pose un peu crispée sur le bras paternel.
Almaïde d'Etremont embrasse Eléonore, puis, après avoir répondu au salut de M. de Landelaye, le futur époux, elle prend le bras de M. de Soulèro, qui la doit accompagner. Ce choix de cavalier ne lui plaît qu'à moitié. Il est veuf et jouit de la réputation de parler beaucoup de lui-môme h propos de choses peu intéressantes... Il aurait mieux figuré dans les Caractères de la Bruyère, se dit Almaïde, qu'ici... Je le laisserai dire.
Tous s'en vont à pied vers l'église entre les haies rouges de ronces. La canicule pèse. Tout se tait. Seule, un instant, dans un fossé herbeux et humide, une grenouille coasse.
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Sous la nef, la lumière s'épand en larges raies que les vitraux colorent, et la traîne de la mariée déployée sur la fraîcheur des dalles se revêt ainsi d'arc-en-ciel. La chapelle est semblable à un gâteau de miel en rumeur quand tournoie sur lui le peuple actif des abeilles. Un parfum de forêt, d'encens et d'angélique, charme ce saint asile. Le gémissement d'un petit harmonium se propage, s'élargit sous la voûte, émeut les âmes recueillies.
Almaïde d'Etremont, à genoux, la figure dans les mains, a l'air de prier : mais elle ne cherche d'abord dans cette attitude qu'un moyen de s'isoler, de laisser entrer dans son cœur un peu de cet apaisement qui noît du silence que l'on fait en soi. Elle est charmante ainsi : on dirait que, distendu par l'agenouillement, le corps va rompre son écorce et se détacher comme un fruit mûr, lourdement, des palmes de la chevelure.
Bientôt Almaïde relève la tête et voit, en transparence sur un vitrail, Jean-Baptiste enfant vêtu de peaux de bêtes et debout auprès d'un ruisseau, ^ Elle songe alors à Petit-Guilhem qui est pâtre aussi, et qui franchit le gué des rivières :
... Qu'elle était donc bénie, cette époque oîi maîtres et valets ne faisaient qu'une famille...! C'était l'âge d'or, pense-t-elle. Ruth glanait auprès de Booz qui l'épousait. Les pavots saignaient
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parmi Tombre des gerbes. Une lourde liqueur gonflait les raisins violets de Chanaan... Les femmes accouchaient à l'ombre des dromadaires. Les jeunes chefs de la tribu priaient dans le désert.
... 0 mon Dieu! se dit Almaïde d'Etremont... mon Dieu, écoutez-moi, je veux aimer, je suis si triste... si malheureuse... Mon Dieu, j'ai le besoin d'aimer quelqu'un... Je crie vers Vous...
Mais rien ne répond à la jeune fille que le petit harmonium qui continue sa note grêle pareille à la voix du vent du soir sur les eaux.
Le cortège se reforme et l'église se vide. Et le parfum des verdures déjà flétries est plus fort au soleil de midi. On a dressé deux tables dans la grange dont les murs sont tapissés de feuilles. A l'une sont conviés les villageois du hameau. Le repas est commencé. Les bruits du jour au dehors se consument. La porte est close. On n'entend que le bruit léger des fourchettes sur les faïences. L'ombre arrose la paix des âmes. M. d'Astin se lève et dit :
— Il m'est doux, ma bien chère enfant, ma bonne Eléonore, de méditer sur votre bonheur alors que le soleil va bientôt se lever pour moi sur le continent des Ombres. Je suis comme le pèlerin qui a regagné le village natal, et qui ne demande plus qu'à reposer bientôt en paix sous
ALMAÏDB d'etUEMONT 173
le beau chêne qui ombrage la tombe de scsancôtres. Je suis semblable à Ulysse qui, de retour dans ses foyers, aime à se souvenir de la mer tempétueuse et des combats. Je suis comme un orme bientôt centenaire dont la joie est d'abriter dans ses derniers feuillages le nid charmant de vos jeunesses et de vos grâces.
A l'issue de tant de diverses circonstances qui poussèrent mes pas aventureux des plages de l'Empire Chinois aux rives de la brumeuse Albion, je demeure les yeux fixés au Ciel, confiant dans l'étoile divine qui sut mènera leurs destinées les Mages Chaldéens aussi bien que le Navigateur de Gênes.
Tant d'orageux Etés ont marqué mon visage d'ineffaçables rides 1 Tant de frimas ont laissé sur mon front un peu de la neige éternelle qui m'avertit que je dois bientôt atteindre les premiers sommets d'un autre Empire-Céleste!
Ma bien chère enfant, vous voici à jamais auprès du gentilhomme que vous avez choisi. Sa distinction vous rendra fière et sa bonté heureuse. Et Dieu vous bénira dans votre descendance.
Hélas! ô mes amis, que n'ai-je fait comme vous? Le Créateur, sous les fruits d'or du Paradis terrestre, voulut à l'homme une compagne. Per- »ettez à un vieillard qui va descendre dans la
i74 ALMAÏDH d'KTREMOXT
tombe de regretter la soUlude intérieure de sa
vie.
Certes, il est beau de voyager 1 II est intéressant de revêtir la robe des principaux d'une cité iMongolo, de pénétrer, déguisé en lama, dans un verger, quitte à revenir de cette expédition avec une jambe de bois! Il est agréable d'étudier l'astronomie en compagnie des Pères Jésuites de Pékin, et d'assister chez un peuple délicat aux fôtes de la quatrième lune!
... Mais combien plus belle l'existence de celui qui aura vécu selon le Seigneur et qui mourra, pareil au laboureur du Fabuliste, les mains dans les mains de ses enfants.
Mes amis, laissez, avant que ma voix se taise, que je vous confie le talisman rapporté de mes pérégrinations. Peut-être vous préservera-t-il de quelques dangers : Ne vivez point trop dans le rêve. Il engendre la mélancolie. Je connus une jeune Tartare qui, semblable à la Belle-au-Boisdormant, se laissa ravir par des songes, tellement qu'au bout de sept années de sçmmeil elle mourut de chagrin de s'être réveillée.
Vaquez aux soins du ménage. Élevez des oiseaux. Cultivez des plantes utiles. Visitez les pauvres de la contrée. Donnez aux fils et aux filles qui vous naîtront l'amour de la vérité et de la nature, car
ALMAÏDE d'ETREMONT 175
c'est dans l'œuvre du Créateur que résident nos joies et nos consolations.
Maintenant, ô mes enfants, je vous dis adieu. Ce n'est point sans émotion que je contemple, une dernière fois sans doute, les charmilles de ce parc sous lesquelles, il y a septante et cinq années, de chères Ombres se fiancèrent. Mais ce n'est pas non plus sans douceur qu'après des tribulations sans nombre j'aspire à l'éternel repos, trop heureux que le Tout-Puissant m'ait fait encore cette grâce de voir renaître en vous un passé chéri.
Son discours fini, M. d'Astin se rassied péniblement. Un respectueux silence, puis des applaudissements accueillent ces éloquentes paroles. A côté de l'orateur une forme noire frémit. C'est l'antique M"" d'Étanges, la grand'môre de la pauvre Clara d'EUébeuse, qui sanglote dans ses mains veinées et noueuses. Et, tout à coup, avec une attitude charmante et douloureuse, gardant toujours sur ses yeux l'une de ses mains, elle tend l'autre à son vieil ami d'Astin, qui en baise les doigts où semblent pleurer les bagues anciennes^.
Et Almaïde d'Etremont, belle comme la nui! dans sa robe ardente, se dit en regardant le vieux gentilhomme qui lève son verre en tremblant
176 almaTdb d'btbkmont
— Qu'il est donc bien 1... Je le préfère au marié...
Et, à la grande joie d'Almaïde, le repas fini, M. d'Astin s'approche d'elle :
— Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue, ma belle enfant... Je bouge si peu... Comment se porte votre oncle? Toujours maniaque? Enfin!... Ah! votre chère mère, votre père, qu'ils étaient aimables ! Comment, jolie comme vous êtes, ne vous mariez-vous pas ? Ne rougissez point... Ah ! Oui? je comprends... L'oncle?... Je m'en doutais...
Enfin — achève M. d'Astin en souriant — tout n'est pas éternel... Les grenades sont faites pour être cueillies. Et si votre Argus d'oncle garde l'arbre par trop, on les lui volera, ma chérie... Et je regrette bien de n'être plus assez jeune... Voyons?... Vous vous ennuyez là-bas ? Vous ne sortez jamais? Quand me venez- vous voir?... Mardi j'ai de nos amis, venez-vous?
Almaïde répond:
— Vous êtes bien bon, monsieur d'Astin... Je voudrais tant, mais ne le puis. Mon oncle, bien qu'il me voie peu, ne peut souffrir que je m'absente des Aldudes pour aller visiter du monde... Aujourd'hui, la permission est exceptionnelle... Merci, monsieur d'Astin, merci...
ALMAÏDE d'ethemont !77
— Eh bien ! ma fille, reprend le gentilhomme joyeux à demi, à demi attristé, je vote à votre oncle le plus beau chône de mes bois pour son cercueil '
Il dit cela debout, voûté sur sa canne, ricanant à la façon de M. de Voltaire. Mais une grande bonté glisse de ses yeux, bien qu'il semble s'amuser de l'intimidation qu'il cause à la jeune fil^e qui rougit. Il la considère avec le septicisme indulgent d'un digne vieillard, qui conserve le culte de la beauté, mais qui garde un sourire de crainte attendrie aux illusions des jeunes gens.
178 ALMAÏDB D'iiTHEMONT
Quelques jours après le mariage d Eléonore, comme Almaïde d'Etremont se dirige vers la rivière qui arrose le bois des Aidudes, elle trouve non loin de la berge, dans un épais herbage, Petit-Guilhem qui joue de la flûte.
Elle s'arrête et lui sourit :
— Est-ce que c'est bien difficile de siffler comme cela?
Et elle prend le triangle de buis et, de sa lèvre ardente, en effleure le bord.
— Non, pas comme ça, Mademoiselle. Il faut faire glisser la flûte de gauche à droite et puis de droite à gauche en soufflant après les douze trous
La soirée frémit doucement au souvenir d'une ondée qui passe au soleil. D'épais nuages blancs fuient sur le bleu limpide et net. L'eau verte, sur qui les larmes des aulnes bleus s'élargissent en cercles de lumière, se trouble un peu par endroits,
ALMAÏDE d'eTBEMONT 179
là où des bulles montent du fond pour se briser h. l'air.
— Viens, rapprochons-nous de la rivière? lui dit-elle. Asseyons-nous là, veux-tu?
L'enfant se met aux pieds d'Almaïde et, rajustant son pipeau à ses lèvres, il gonfle ses joues au buis creux qui résonne.
— Quelle était la jolie chevrière avec laquelle tu dansais l'autre jour ?... Celle qui avait les sabots vernis et les bas violets?
— C'est ma petite amie. Mademoiselle.
— Comment, ta petite amie?
— Mon amoureuse, Mademoiselle.
Almaïde rougit et lui demande:
— Elle s'appelle?
— Maïlys.
— Est-ce que vous êtes promis ?
— Oh! promis... nous sommes trop jeunes... Puis, malin:
— Nous nous amusons dans la montagne.
— A quoi vous amusez-vous?
— A l'amour. Mademoiselle.
Alracïde rougit et se tait un instant, puis:
— Comment faites-vous à l'amour?
... Et, en demandant cela, son cœur bat, ses oreilles bourdonnent. Elle ne sait si elle regrette d'avoir parlé. Elle étend I0 Lras et, à travers la
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mousseline de la manche, elle sent la joue brûlante du petit pâtre. Un long moment ils demeurent ainsi, muets, immobiles, étourdis par leur désir hésitant et par le violent parfum qui s'élève des menthes rouges.
... Ma foi, tant pis ! se dit-elle. C'est bon d'être comme ça...
Mais comme elle attire davantage à elle, insensiblement, presque sans le vouloir, la tôle de l'adolescent, celui-ci se hisse un peu à la manière des chevreaux brouteurs de haies et cueille une bouche plus douce et tiède qu'un fruit dont la pulpe se fond.
Alors seulement la jeune fille se lève et, sans mot dire, s'en va.
ALMAÏUE d'eTREMONT 181
Dès ce jour, ils se retrouvent et s'aiment. Les tièdes regains de la fin d'août abritent leurs caresses que nul ne soupçonne et que rien ne trouble. Ils s'enlacent, bercds par le rire des eaux courantes et par le bruit régulier que font en broutant les chèvres noueuses. Parfois ils recherchent les bruyères. Quelle joie, dans les bras l'un de l'autre, de s'enfouir parmi ces grappes de braises! Quel anéantissement voluptueux ils goûtent lorsque, les fournaises de l'après-midi ayant fendu l'ocre des sentiers, les larmes espacées d'un orage viennent à crépiter soudain sur les feuillages ! Oh ! les lents retours k travers les vignes hautes, lorsque la grive pépieuse appelle en vain les raisins disparus; et les arrêts sous le figuier lorsque, succombant à tant d'ivresse dorée, Almaïde ne peut que battre des cils en gémissant...
Bientôt vient l'automne, et c'est dans la montagne qu'ils vont cacher leurs amours.
La passion d'Almaïde s'accroît à mesure qu'elle devient moins ignorante entre les bras du petit faune. Elle se donne sans réserve, sans crainte, sans regrets, sans remords. Elle trouve à la brûlure fraîchissante des baisers la saveur poivrée
18J ALMAÏ0E D'ETniiMONT
d'un fruit rouge qui se fondrait à tous ses membres. Elle emplit du souvenir de ses étreintes le parc si funèbre jadis. La clameur des paons n'attriste plus les ombrages, mais ëclate au spleil, aveuglante et joyeuse. L'humeur inquiète de son oncle, aussi bien que les nouvelles reçues d'Eléonore, laissent Almaïde indifférente, presque narquoise. Et ce sont maintenant des heures d'envie et d'attente qu'indique sur le cadran solaire l'ombre aiguë des beaux soleils mûrs.
Tous deux gravissent les sentiers pierreux et gagnent les bergeries désertes. Les hêtres ne perdent pas encore leurs feuilles qui sont rouges comme des copeaux de cuivre recroquevillés par le feu. La mollesse de ce silence bleu toujours nocturne : les sapins, caresse les battements de leurs cils et ils s'amusent du vol des perdrix blanches qui éveille et fait trembler le vide.
Personne au village ne s'étonne de les voir s'en aller, presque chaque jour, ensemble. On sait qu'Almaïde a du goût pour ces promenades dont elle rapporte des rameaux fleuris. Et il n'y a rien d'étonnant h. ce qu'elle prenne un guide : il est dangereux d'errer seul dans la montagne.
0 cascades que semble immobiliser votre chute rapide ! Gieux de pourpre dorée ! Oiseaux de proie qui plongez dans les gouffres où dort le bruit !
ALMAÏDE d'etREMONT 183
Cavernes creusées par le liquide saphir des eaux vierges : voyez passer deux aimables enfants!
Tantôt les sombres daphnés les invitent à s'étendre, tantôt une pelouse plus verte que la vallée où se mouraient d'amour les pâtres de Cervantes les accueille et les alanguit.
Almaïde d'Etremont a voulu revêtir, pour ces courses alpestres, le capulet et le châle ossalois. Elle-même a brodé les aconits, les pavets et les colchiques d'automne sur la soie sonore et luisante que bombe sa gorge. Et Petit-Guilhem ne l'aime que mieux ainsi, car elle ne lui paraît plus être la demoiselle des Aldudes, mais la sœur des chevrières qu'il délaisse et qui, de l'éclatante blancheur des couchants, ramènent l'ombre harmohieuse des troupeaux.
Qu'il est bon que se dissipe enfin la tristesse d' Almaïde! Oh! l'écœurante vie que, jusqu'à présent, elle a traînée! Elles s'enfuient maintenant, les nausées de l'existence ancienne, l'acre et monotone douleur qui gonflait son âme de dégoût, l'iniquité de n'être aimée de personne, elle, doni le cœur débordait d'amertume et d'étouffante jalousie quand, sur les toits des métairies, les pigeons roucouleurs mêlaient leurs ailes.
La mort; elle eût préféré la mort à ce retour en arrière ; la mortqu'elle avait souhaitée jadis lorsque,
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par la fenêtre ouverte sur la nuit, elle écoutait, de son lit, bruire et mourir le vent d'orage aux feuilles de l'épais figuier — et lorsqu'elle n'entrevoyait rien au delà de ce gémissement.
— M'aimes-tu? Dis que tu m'aimes, Petit- Guilhem? demande-t-elle.
Et les yeux de pie de l'adolescent brillent sur ceux de la jeune fille à laquelle il ne répond guère que par des caresses qu'elle compte. Puis il ferme les paupières sous le désir comme un Sylvain sous un vol d'abeilles, et s'enivre au parfum de cette fleur des bois.
— Où étais-tu, hier? Hier, je ne t'ai pas vu. Dis-moi où tu étais? Je veux savoir où tu étais.
— Hier, j'ai conduit des touristes au Cinq- Monts.
— Ce n'est pas vrai. Je parie que tu es allé trouver la petite chevrière... Tu étais avec Maïlys. Va-t'en. Je ne t'aime plus.
— Je n'étais pas avec elle. J'étais au Cinq-Monts.
— Tu mens. Embrasse-moi?
Et Almaïde laisse jouer sur elle cet écureuil des montagnes Elle ne garde aucune réserve envers lui. Elle que l'on accusait, avec raison, au eouvent, de trop montrer l'orgueil de sa race, elle livre aux baisers du petit pâtre l'ovale impassible et parfait de ses joues, qui fait songer au dédain
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tranquille, k la sensuelle gravité de quelque sombre Marie- Antoinette.
Combien peu elle regrette à présent de ne s'être point mariée! Comment se fait-il qu'il y a quelques jours à peine elle rêvât d'une existence pareille à celle d'Eléonore de Landelaye? Qu'importe, à, cette heure, à Almaïde, que son amie ait gagné l'Espagne au bras d'un mari défait cl pâle? Toutes les brûlantes contrées sont dans le cœur d'Almaïde, et tous leurs vins, et toutes leurs grenades, et toutes leurs amours, et toutes leurs chansons. Ah! cent et mille fois elle préfère au plus parfait des gentilshommes ce chevreau noir de la vallée qui la caresse de sa bouche éclatante.
Ils s'aiment. La saison s'enfuit. Après le noir Été et la sanglante Automne vient l'Hiver. Et, venu l'hiver, c'est pour Almaïde une volupté que de se souvenir des bois bleus qui commencèrent d'abriter ses amours, des ruisseaux qu'eût chéris la colombe de La Fontaine, des libellules sur le glauque ruisseau des Aldudes, du ronflement des batteuses qu'accompagnaient le roucoulement des tourterelles et les silences des baisers. Elle évoque aussi les bergeries de septembre closes au feu blanc de midi, la pénétration des caresses, la cruche bombée et rouge où ils buvaient l'eau qui grésillait dans la terre poreuse.
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Maintenant, c'est février et, ce jour-Ià, Petit- Guilhem doit conduire au col trois touristes qui sont arrivés à l'auberge, la veille.
Avant de les aller rejoindre, et bien qu'il soit -de très grand matin, il s'est glissé dans le parc du château jusque sous les croisées d'Almaïde. ïlle a enir'ouvert la fenêtre du sud. Et lui, s'aidantdes branches du figuier, il est monté jusqu'à elle, est entré dans la chambre.
— Ghutt! Fais bien doucement... Tu es gentil d'être venu. Je t'attendais depuis une heure. Tu as froid. Regarde... On est bien ici...
On entend coasser la girouette du colombier.
— ... Vous aurez du vent.
— Ils veulent partir quand môme.
— Combien sont-ils?
— Troi«.
XLMAÏDE d'eTREMONT 187
— Quelle heure est-il ? Trois heures ?
— Trois heures et demie.
— Tu seras prudent. Il faut t'en aller... Écoute dans les lauriers?... Il n'y aura pas d'avalanches?
— Non.
— Gomme ça...
— Oui...
— Adieu...
11 est devant l'église. Quatre heures sonnent, d'un timbre rauque, doux et fêlé, qui tremblote et pleure. Les touristes arrivent.
Petit-Guilhem prend la tête. Il va d'un pas égal et lent, se servant peu, pour la montée, du bâton de montagne, mais laissant hésiter son pied une seconde sur le sentier rocailleux, pour s'assurer de l'équilibre des pierres.
On gravit les premières rampes, on passe h gué les torrents qui bondissent. Les mugissantes eaux brisent aux rochers leur fine écume, tournoient, reviennent sur elles-mêmes, coulent un instant avec lenteur entre deux galets, puis sursautent et s'éparpillent en grésillant.
Petit-Guilhem annonce :
— Il y aura de la tempête au col.
Puis il reprend son air méditatif, sa rêverie que berce, de seconde en seconde, le choc régulier des piques sur le granit. Il songe à la jeune fille
188 ALMAÏDE d'ETREMONT
qu'il vient de quitter, et frissonne de conserver si longtemps dans son épaule creuse la caresse qu'y nicha tout à l'heure l'épaule douce et ronde d'Almaïde. Il se dit : ces messieurs qui sont avec moi n'ont certainement pas une amie aussi jolie... Et il évoque la houche fine d'Almaïde, le nez mobile et mince, arqué, la langueur des yeux, l'élastique tiédeur de la gorge, la grâce mate des jambes sous la mousseline.
A l'horizon, le relief des montagnes s'accuse violemment tout à coup. Çà est là, perçant la brume, apparaissent, comme les veines du ciel, les arêtes d'azur sombre sillonnées de filets de neige. A mesure que l'on monte et que l'on change de position, il semble que les pics les uns devant les autres étages se déplacent, qiie leurs crêtes se renouvellent.
On s'enfonce dans la nuit bleue des sapins. On entend toujours les bâtous obliques tâter le sol rocheux du côté où n'est pas le gouffre. Voici la première plaque neigeuse... Attention!
Petit-Guilhem va tracer le chemin. Il hésite, puis enfonce résolument ses pas dans la neige dont la surface arrive à ses genoux. Les trous ainsi formés, et où chacun des touristes pose à son tour les pieds, ont la lueur verdâtre d'une rivière profonde.
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— Regardez là-bas?
— Oui. Il neige...
— Oui, et une tempête de vent... Gare! Couchons-nous... Ce grésil brûle la ligure et les mains. On dirait des étincelles... Tiens!... une martre, là-bas... Voyez-donc cette martre?...
— Ne bougeons plus.
Ils demeurent immobiles, la face vers la terre, cramponnés à leurs bâtons, de peur d'être enlevés par la rafale.
On repart enfin. Ce n'est plus, jusqu'à la limite du ciel, qu'une seule et immense courbe jaune ou blanche sur laquelle rien n'existe, pas un mouvement, pas un bruit. Il semble qu'une mouche, tant la solitude est mortelle, suffirait en volant à faire basculer l'horizon. On ne peut, à cause de la force de l'ouragan, atteindre le sommet du col. Il faut redescendre.
Les glissades commencent. Petit-Guilhem s'assied le premier sur la pente de neige et se laisse aller, modérant parfois de son bâton la vitesse vertigineuse. Cliacun le suit en riant, les reins soulevés par des monceaux de neige en boule, éprouvant à cette sorte de vol presque horizontal cette sensation du dormeur qui rêve qu'il plane, étendu sur le dos.
Bientôt, l'on va quitter le névé et se retrouver
190 ALMAÏDE D ETIIKMONT
en sûreté. Déjà, là-bas, voici des bergeries où l'on pourra déjeuner. Petit-Guilhem pense que l'on y serait bien avec Almaïde... Mais les montagnes sont iTO\i méchantes à présent. A la belle saison, ils pourront venir là. Il étendra des fougères fraîches sur le sol... Ils amèneront les deux chèvres. Ils riront en essayant de traire le lait bleu dans son chapeau de joncs, comme l'année dernière... Elle était belle, dimanche, en revenant des vêpres... Elle est bonne... Toutes les petites filles du hameau lui offrent des perce-neige, de gros bouquets de perce-neigo. Ça attriste Petit-Guilhem quelquefois, qu'elle semble l'oublier pour une touffe de fleurs. L'été, il lui portera des chardons bleus...
— Dites donc?
^ Quoi?
— ■ Oii est le guide ?
— Mais il était là... Je ne le vois plus...
Le lendemain, après-midi, on retira d'une crevasse le cadavre de Petit-Guilhem. De sous le berret avait coulé un filet de sang dont sa poitrine était tachée comme celle d'un rouge-gorge.
ALMAÏDE d'eTREMONT 101
Vî
Lorsque le jardinier du château apprend à Almaïde la mort de Petit-Guilhem, elle ne marque aucune émotion, tant le choc intérieur est terrible. Elle dit :
— Ah! Quel malheur...
et gagne, pour s'y asseoir, le banc qui est près du cadran solaire. Elle n'y voit plus bien. Le saule pleureur se met à tourner. Il lui semble qu'elle compte des chiffres, qu'elle a un vilain rêve dont elle se veut éveiller, mais il continue...
Almaïde se trouve mal. Elle ne sent point le coup de tôte qu'elle donne au dossier du banc. Elle fléchit et ne se ranime qu'au bout d'un long quart d'heure.
Elle supporte tout avec courage : la visite aux affligés, la vue de Petit-Guilhem mort. La mère est assise impassible auprès delà couche où l'enfant repose, les narines pincées, blanc de cette blancheur bleue qu'a seule, aux déclins des jours
192 ALMAÏDE d'ktREMONT
d'hiver, la neige des sommets que n'atteint pas encore la marée de Tombre.
Sur le seuil de la cuisine convertie en chambre mortuaire glousse une poule, craintive, la patte en l'air, vers ses poussins dispersés. La flamme du cierge tremble, rougeoie, file et fume au-dessus du crucifix et de l'assiette d'eau bénite où trempe un laurier noir. Au mur sont suspendus un bissac et une gourde. Le chat, devant l'âtrc éteint, se peigne délicatement. Une vieille paysanne en capuchon noir prie, tousse et s'en va. De belles filles de la vallée ne s'agenouillent qu'un instant, efi'rayées par cette chose incompréhensible : l'immobilité de cet enfant dont la souplesse peut-être un jour lessurprit.
Almaïde d'Etremont se prosterne. Elle se dit :
— Il avait ce berret marron et ce costume, les jours qu'il dansait ivec les chevrières...
Elle essaie de prier, mais ne le peut. Sa pensée reprend :
... Avec les chevrières... qu'il dansait avec les chevrières... Il avait cette même boucle de cheveux, la fois où il m'a rencontrée... qu'une branche m'avait griffée au front. Les bêtes s'étaient échappées. Je crois que c'est la plus noire qui bêle... 11 est temps de s'en aller d'ici. Oh ! que je souffre...
Elle se lève.
— Vous êtes bonne d'être venue, Mademoiselle.
ALMAIDB d'eTHEMONT i'S?
11 VOUS aimait tant... Regardez : on a. retrouvé son bâton... Il y avait du sang à la pique. Almaïde demeure froide et demande :
— A quelle heure l'enterrement, demain?
— A neuf heures, Mademoiselle.
— Vous ferez prendre au châ-teau ce dont vous aurez besoin.
Ellerentre, se couchesansavoir mangé etseplonge dans ses tristes rêveries. Elle se remémore cette idylle de cinq mois. Elle oublie, à chaque moment, tant ses souvenirs sont récents, la mort de Petit-Gui- Ihem. Il lui arrive, à plusieurs reprises, de se dire :
... Après-demain, je le retrouverai au gué des saules; maintenant les charmilles sont desséchées; les feuilles ne nous cachent plus, il faudra faire attention...
Puis elle pense :
— N'y a-t-il rien qui m'empêche de l'aller retrouver?...
Et, avant même qu'elle se soit formulé cette réponse que Pctit-Guilhem est tombé dans un gouffre, et qu'il est maintenant semblable à la neige morte et bleue, une autre objection surgit qu'elle est sur le point d'écarter... Mais comment n'avoir pas songé à ça depuis deux mois?...
... Et tout à coup un flot de sang brûle sa face, elle étoutle un cri de honte...
194 ALMAÏDE niiUin.MONT
Elle n'assiste point, le lendemain, à l'enterrement du petit pâtre et, durant les jours qui suivent, demeure immobilisée par sa consternation. Enceinte! Elle est enceinte...
Que faire ? Pauvre Almaïde ! Gomme un fruit sa beauté va mûrir, fruit de passion oi^ seraient encloses toutes les promesses des beaux jours. MaU gré le deuil et l'angoisse, une puissante vie puisée à ce sol va pousser au coeur d'Almaïde sa sève ardente.
Des jours se passent. Elle se reprend. Ce n'est point que la mortelle inquiétude la déserte, mais la faroucbe énergie qui couve en elle s'accroît h mesure que l'instinct de la mère se définit. Elle est trop femme pour ne pas s'arc-bouter k la défense, et la première défense est le soin qu'elle prend de cacher son état. Elle l'accepte au fond d'elle-même avec une sorte de résignation aigre, sombre et passionnée. Mais cette pécheresse violente s'attache à son fruit aussi bien qu'une fleur. Et jamais à cette nature saine et belle ne viendrait l'idée que, par les montagnes, on peut trouver de mauvaises fées, qui, aux flancs des ravins stériles, cueillent des lys noirs dont le parfum tue les enfants qui vont naître.
ALMAÏDE n'ETriKMONT 195
VU
Deux mois se passent de la sorte, et un nouveau deuil advient qui n'affecte guère Almaïde : la mort de son oncle frappé d'une congestion et trouvé, un matin, inanimé dans son lit.
Comme en rêve, troublée par ses terribles soucis, Almaïde assiste à, ces obsèques sans prendre garde aux importuns dont la curiosité vient supputer la ruine prochaine du château des Aldudes. Seule au monde, que doit-elle faire?...
Éléonore de Landelaye s'approche d'elle après la cérémonie :
— Chère Almaïde, lui dit-elle, que tu es à plaindre? Ne crois point que nous ne pensions à loi souvent... Tu es sympathique à René; il a songé à toi... Je sois combien causer de ces choses, en une telle circonstance, est délicat... Mais l'occasion est peut-être unique et pourrait ne plus se présenter... Dans le monde, te voilà seule, sans un bras auquel t'appuyer...
Almaïde commence à deviner ce que lui va con-
196' ALMAÏDB d'ETRBMONT
seiller son amie. 11 lui semble que dans sa poitrinese caille un flot desangquil'étoufl'e. Mais, plutôt qu'un regret, c'est une sourde irritation qu'elle ressent.
— Non... laisse-moi... laisse-moi, dit-elle.
— Non, ma chère Almaïde, reprend Éléonore, je ne me tairai pas. C'est ton chagrin, sans doute, qui te fait me parler ainsi. Mais écoute...
— Non! Tais-toi I
— Si; écoute-moi; je le veux... C'est René qui m'a dit d'insister... Tu connais M. de Soulère... Il t'accompagnait à mon mariage... M. de Soulère est libre... Il est riche... Il t'aime.
Almaïde ne répond à son amie que par un douloureux éclat de rire. En quelques secondes, comme dit-on celui qui se noie, elle revoit de nombreuses images. Elle évoque l'homme ennuyeux qu'on lui propose, un geste de lui, une inflexion qui l'agacèrent le jour des noces d'Éléonore. Ah I cet homme, sans presque le connaître, elle le hait... Elle le hait de toutes ses forces, d'une haine irraisonnée et charmante de jeune fille... Puis, tout à coup, dans ses yeux dilatés par le délire, la montagne se reflète en même temps que le battement de ses artères emplit ses oreilles d'une rumeur de cascade... Puis elle croit voir, cabré comme un maigre chevreau, Petit- Guilhem au bord d'un précipice. Il va glisser sur
ALMAÏDE d'kTREMONT 107
l'herbe qui est blanche... Il tombe. Il est tombé. II est mort. Il est dans son lit, avec un berret marron sur les yeux. Oh I Que ses baisers étaient chauds I Elle s'écrie :
— Non... Je t'en supplie... Va-t'en... Je t'en supplie... Va-t'en... Laisse-moi tranquille.
M. d'Astin s'approche d'elles :
— Ma chère Eléonore... Voulez-vous nous lais-* ser seuls un instant?...
... Mon enfant, dit-il à Almaïde, que vous souffrez, n'est-ce pas?
— Oh 1 Oh 1 oui, je souffre...
— Mon enfant, il vous faut un grand repos... Je vous en prie, confiez-vous à moi ? Vous habiterez quelque temps mon château. Nous serons seuls et rien ne vous y troublera... Je ne sais pourquoi, ma chérie, il me semble que c'est la volonté de vos chers parents qui parle en moi. Voulez-vous, dites, voulez-vous venir?
— Oui, répond-elle doucement.
— Eh bien, il faut que vous quittiez ces lieux dès ce soir. J'enverrai ici mon intendant pour qu'il veille à. ce que rien ne soit distrait. Reposezvous un moment dans votre chambre. Nous partirons dans deux heures. Mon carrosse est là. Nous enverrons prendre, ces jours-ci, ce dont vous n'avez-pas besoin immédiatement.
i98 ALMA.ÏD£ D ETRBMONT
Almaïde d'Etremont est installée chez M. d'Astin. Tant d'événements abolissent parfois en elle la précision de la pensée jusqu'à lui faire, à de certains moments, oublier son état. 11 lui arrive — chose singulière ! — de pouvoir, grâce à ces absences, goûter parfois le charme du printemps qui commence à parer le vieux domaine.
• Il y a en elle comme un frémissement de source dans les herbes. Elle se dit alors : Calme-toi ; il n'y a rien qui t'inquiète.
Mais elle sort bientôt de ce rêve, et la réalité la perce alors comme une lame dont elle croit sentir la froide pénétration là, se dit-elle, où doit être la pointe du cœur. Le partum des lilas lui fait mal jusqu'à lui donner la nausée. Toute odeur s'exagère en elle.
M. d'Astin la laisse seule autant qu'elle le désireu Elle se promène par les pelouses, caressant avec une infinie tendresse le crâne bas du vieux chien qui la suit. Elle lui parle : Oh I que tu es bon, toi... Si tu savais...
ALMAÏDB d'eTREMONT 199
Et elle sent sa douleur croître comme une ronce, seconde par seconde.
Cet état de la jeune fille n'est pas sans inquiéter M. d'Astin qui connaît hélas ! l'atavisme paternel de la jeune fille, et qui sait dans quel mysticisme sombrèrent plusieurs de Alcaraz.
Il s'essaie parfois à distraire Almaïde. Il lui fait visiter cette antique demeure encombrée comme un roman d'aventures. Le parfum d'un autre monde y règne. En considérant les objets rapportés de la Chine, on songe à Sindbad-le-Marin. Dans le salon, il y a une chaise à porteurs dans laquelle est assise une grande poupée du Céleste Empire qui, de sa main passée à la portière, laisse pendre un hibiscus rouge. En s'approchant, on admire la robe d'azur de ce mannequin charmant dont la tête, appuyée en arrière, offre, comme une rose éternelle, le sourire un peu dédaigneux de la bouche.
Çà et là sont des meubles rares, des chaises incrustées de nacre ou des fauteuils drapés de robes si légères que l'on distingue à travers elles les pivoines couleur de chair qui s'épanouissent aux dossiers. Les pieds de l'un de ces fauteuils reposent en des babouches si petites, si jolies que l'on songe à Cendrillon. Et, sur les murs, on voit de gaies peintures, polies comme des porceiames
200 ALMAÏDB d'eTHEMONT
OÙ des princesses Mongoles achètent des fleurs, ou les marchandent, avec de petits gestes réservés. Un soir qu'Almaïde est plus sombre que de coutume, et que M. d'Aslin s'aperçoit qu'il ne peut plus lutter contre cette énigmatique tristesse, qu'il ne peut attribuer à la mort d'un oncle égoïste et morose, il lui demande :
— Ma chérie, vous paraissez avoir un gros chagrin?...
Elle demeure silencieuse dans l'ombre de la lampe.
Il s'assied auprès d'elle et lui prend les mains :
— Dites, qu'avez- vous?
La voix du gentilhomme est si douce et bonne qu'elle fait frissonner la jeune fille comme sous un souffle d'amour. Longuement, comme qui va sangloter, elle aspire l'air d'un soupir entrecoupé. Ses yeux se remplissent de larmes, ses narines frémissent.
Enfin elle tombe à genoux sur le tapis et, pleurante, appuyant sa joue humide et brûlante aux vieilles mains ridées qu'elle retient entre ses doigts crispés, elle fait sa confession.
AI.MAÏDE d'eTRBMONT 201
^ Au lendemain matin de cette terrible soirée, M. d'Astin mande Almaïde dans sa chambre.
— Mon enfant, lui dit-il, asseyez-vous en face de moi. . . J'ai songé à vous toute la nuit. J'ai besoin de vous entretenir.
Il dit cela doucement, gravement, étendu sur un fauteuil, le pied sur un tabouret, enveloppé d'une robe de femme chinoise qu'il se plaît à souvent revêtir dans sa chambre. Il appuie, à plat, ses bras sur les bras du fauteuil, chaque main s'incurvant à l'un des pommeaux de chêne. Le corps est un peu voûté en avant. Les cheveux blancs, rejetés en arrière, ondulent. Les yeux de claire pervenche fixent le plancher où tremble la lueur du feu. Une bonté éclaire le visage douloureux.
M. d'Astin reprend :
— ... J'ai songé à vous toute la nuit..» Et il se tait de nouveau, hésitant.
202 ALMAÏOB D'BTRBMONT
Au dehors souffle une rafale de Mai. Une tendre lueur verdâtre filtre par les petits carreaux. Une cafetière ronronne devant la braise. Almaïde, craintive, essaie de poser ses regards aux objets qui ornent cette chambre où elle n'était jamais entrée.. A droite, il y a une carte marine roussie comme un vieux coquillage. On lit au-dessous : Océan Indien. Et çà et là, contre les murs ou sur des étagères, on voit des armes, des bouts de câbles, des oiseaux et des papillons naturalisés, des œufs d'autruche. Au fond, il y a deux grands tableaux.
L'un représente une jeune femme brune qui a Tair malade et langoureux. Elle a un regard triste et long. D'une main elle soutient un châle, de l'autre elle joue avec un colibri. Et, à ses pieds accroupie, une petite esclave noire range dans une corbeille des corolles jaunes qui ressemblent à des fruits et des fruits roses pareils à des corolles.
L'autre tableau représente une Chinoise élégante et d'un grand charme. Les cheveux dressés sur le front conique supportent obliquement des épingles et des fleurs. Les yeux, d'une petitesse extrême, sourient de côté, sensuels. On dirait que les narines sont deux pétales d'oeillet. La bouche, petite et ronde comme une cerise, indique l'obsti-
Al.MAÏDH D HTREMONT 203
nation à demeurer fermée, peut-être la volonté de ne s'ouvrir qu'au baisier, délicatement, comme une bonbonnière de corail — au-dessus de l'ivoire ovale et charnu du menton. Elle est habillée d'une robe verte de môme nuance que le vêtement de M. d'Astin, et une ceinture lilas nouée par derrière ressort des deux côtés en larges ailes de papillon.
— ... Toute la nuit, et une partie de la matinée, — reprend M. d'Astin, — j'ai songé à vous, mon enfant. Ecoutez-moi.
J'ai connu bien des douleurs... L'âge m'a donné l'expérience. Tout homme qui a beaucoup souffert et vécu n'ose plus condamner, peut-être parce que lui-même aura bientôt besoin de la miséricorde de Dieu...
Ma chérie, vous avez aimé parce que vous aviez besoin d'aimer. Votre sentiment ne fut point vil. Vous avez aimé d'un amour naturel, et non point de cet amour qui s'achète ou se vend aujourd'hui par un mariage intéressé, et qui fait, hélas ! que la plus divine des aspirations se fabrique à volonté dans le cœur d'une jeune fille. Cette pierre philosophale, cette transsubstantiation que recherchèrent des alchimistes, on l'a trouvée, ô mon enfant! La plupart des pères, des mères, cèdent leur fille au roi Midas. Pensez-vous que Dieu voie sans
204 ALMAIDE D BTREMONT
irritation cette simonie des âmes? Non... La femme est née pour l'homme et l'hommo pour elle. Toutes les créatures, toutes les choses veulent se donner d'elles-mômes les unes aux autres. Considérez la vallée au printemps. Le perdreau blanc y cherche sa compagne, la fleur de l'hépatique s'incline vers la fleur de l'hépatique, l'ajonc n'a cette odeur suave que parce que ses pistils vont être alors fécondés.
... Mon enfant, je connais le supplice des cœurs solitaires, la soif d'aimer, la douleur qui gonfle de sanglots les âmes délaissées... Ma chérie, ne sufl"oquez pas ainsi, calmez-vous. Êtes-vous mon amie? Je suis le vôtre et ne sais que m'attendrir sur votre cas. Votre action n'est point criminelle. Mais malheur à une société qui condamne le plus souvent une jeune fille sans fortune ou sans relations à la plus horrible des solitudes ! Ce n'est point vous qui êtes coupable, Almaïde, mais ce monde égoïste et repu de tous les vices qui refuse à une pauvre enfant ce qu'elle accorde aux animaux, ce qu'elle favorise aux oiseaux dans leurs cages. De l'hypocrisie naît tout le mal. Il faudrait que toute vierge, dont le cœur se consume isolé, ait le droit de choisir celui à qui elle veut se donner; et que ce droit fût absolu; et qu'il existât en dehors des conventions, des con-
ALMAÏDB d'eTREMONT 205
trats et des parents. Il serait bon que celle qu'une injuste destinée astreint au célibat ait le droit de le rompre, et de rompre avec tous ceux qui la blâmeraient de celte action, échappant ainsi àleur hypocrite mépris; et qu'elle pût leur dire, le jour qu'elle se sentirait devenir mère : je m'en vais où bon me semble, puisque vous me refusez une place au chenil.
La voix de M. d'Astin tremble et s'élève. Ainsi au temps de sa jeunesse, devait-il donner à sa parole ce ton d'autorité que savent avoir tous ceux qui commandent à la douleur et aux dangers.
— Ne soyez pas si émue, ma chère enfant, reprend-il. Donnez-moi la main, et ayez confiance.
Et, se retournant vers le portrait de la créole qui décore le fond de la chambre, il l'indique d'un mouvement de lôte à Almaïde :
— C'était l'amie d'un ami. Elle est morte victime de la honte que suscitèrent en elle ces hypocrites préjugés. Elle avala du laudanum, et son trépas tragique bouleversa à jamais les idées de celui qui l'aimait. Elle se nommait Laura Lopez.
Puis, désignant le portrait de la Chinoise :
— Elle se nommait Li-Tsée. C'était la fille d'un mandarin. Il s'opposait à son mariage. Elle se donna à moi. Je ne demandais qu'à continuer de
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l'aimer et qu'à chérir l'enfant qu elle me promettait. Mais son père surprit nos relations et, trouvant qu'elle s'était déshonorée à fréquenter un chrétien, il la fit dévorer par des truies. Et je perdis ainsi la plus aimable des maîtresses et la fleur de tout un Printemps.
M. d'Astinse recueille, le front dans une main. On entend le bruit du feu et celui du vent dans le parc, ce même vent peut-être qui soufflait jadis sur le jardin de la Chine oii,dans un massif épais, le jeune marquis sentait fléchir sous lui Li-Tsée, plus souple et douce qu'un rameau fleuri de cognassier.
Almaïde est aux genoux du vieillard qui pose sa main sur elle en signe de bénédiction, et dit :
— Ne vous troublez point. Je suis ému en songeant que ma pauvre Li-Tsée n'eut jamais le bonheur que vous allez avoir : celui d'être mère. Votre enfant, vous en serez fière, puisque Dieu vous l'envoie. Si je vis encore quelques mois, il me fera me souvenir de celui dont on me priva... Oui, Dieu nous l'envoie. Nous l'accueillerons. La position que je lui laisserai, je n'ai pas d'héritiers naturels, sera belle. Et votre richesse vous évitera bien des ennuis. Mon amie, vous élèverez cet enfant non point en secret, ni en désavouant son origine, ce qui serait facile. Mais vous le produi-
A1.MAÏDB d'bTRBMONT 207
rez aux yeux de ce monde qu'il faut apprendre à mépriser en déclarant hautement : Voici le fils ou la fille de M"' Almaïde d'Etremont et d'un petit pâtre de la vallée.
Almaïde, toujours agenouillée, la main dans la main du gentilhomme, sent une immense tendresse l'envahir. Elle relève enfin la tête et, cambrée, les cheveux épars, fixe de ses yeux ardents où brûlent des larmes ceux du vieillard plus bleus et pur3 qu'un azur d'avril. Elle entoure de ses beaux bras le cou de M. d'Astin et murmure :
— Mon ami, que vous êtes bon...
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L'Été couronné d'origan et de bninelles bleues vint et passa.
Et, la fin de Septembre arrivée, le parc du château d'Astin s'emplit de cette aurore du crépuscule qui rend pareil à quelque verger mûr, la fin du jour. Tout s'empourpre, tout se dore. Les ramées obscures et cramoisies, pas encore dégarnies de leurs feuilles, s'épandent avec lourdeur audessus des gazons. Aucun vent ne souffle aux eaux Touillées des bassins. Et, dans les buées lilas de l'allée, un marbre nu, quelque Diane courante, semble tresser, plus haut que son front, une invisible guirlande.
Etendu sur sa chaise longue, au bas du perron, ayant jeté parjeu sa canne à son épagneul qui la lui rapporte, M. le marquis d'Astin voit du fond de l'allée s'avancer vers lui Almaïde.
Elle s'assied auprès de lui, tenant son enfant
ALMAÏOB D'ëTREMONT 209
qui pose aux fruits blancs et gonflés qu'elle lui tend ses lèvres d'anémone humide.
M. d'Aslin les contemple longtemps, puis :
— Ce soir, qu'il fait beau, mon amie! Cette mort de l'après-midi est douce et recueillie. Puisse mon existence se terminer ainsi, et puissent les nuages du Trépas ne voiler un instant mes yeux que pour me découvrir ensuite le limpide azur des Contrées divines... Ne vous attristez pas, mon enfant, de ces paroles." Vous me donnez eucore de la joie... Mais je ne voudrais pas recommencer la vie.
... Voici le dernier Automne, sans doute, où je me souvienne de moi. Je m'éteindrai, un soir, comme ce soleil qui dore les bois poétiques de ces coteaux. Sur leurs bruyères, adolescent, je rencontrai l'amour de bergères comme vous trouv;Ues celui d'un pâtre. Il n'y a de diilérence .[Li'aux yeux du monde entre votre jeunesse et la mienne passée. Toutes choses sont égales. Ces coteaux bondissent comme l'Océan, et ils gardent aux creux de leurs vallons, comme la mer au fond de ses vagues, les reliques de bien des tempêtes...
Voyez là,-bas, près de ce blanc clocher, reposent en paix Clara d'EUébeuse, qui vous fut amie, et Laura Lopez, dont je vous parlai au lendemain de votre aveu. Toutes deux moururent d'aiaour,
210 ALMAÏDB d'ETUBMONT
bien que l'égoïsme des hommes prétende que Ton n'en meure point.
L'une était chasteté, l'autre était passion, ce qui est souvent la môme chose. L'une succomba, je ne sais plus à quelle pure folie, et l'autre à l'efiroi de s'être donnée. En un mot, elles semblent avoir trépassé au même mal, victimes de l'orgueil héréditaire.
Quant à vous, mon enfant, ce fut d'être privée d'assez bonne heure d'éducation qui vous sauva. Toutes choses sont égales, vous ai-je dit — et toutes les créatures. Quelle différence établir entre nos chaperons rouges des montagnes, qui ne peuvent davantage résister h. l'amour que les noisetiers à la poussée de la sève, et M"* Almaïde d'Etremonl? Je suis revenu de bien des hypocrisies dont l'homme le plus droit se débarrasse difficilement. Je puis d'autant plus émettre ces opinions que mon âge me les permet et .que, depuis de longues années, j'ai su ne point profaner la beauté, et que je vis dans cet état de pureté qui seul rend la vieillesse digne en la rapprochant de l'adolescence. Mais, enfant, — souriez : Je sais que si, jeune homme, j'eusse vécu auprès de vous, pâtre ou marquis, et que s'il m'eût été impossible de vous épouser, j'aurais essayé de vous prendre. Et que, si j'y fusse parvenu^ je me
almàTdb d^étrbmont 211
serais tenu pour un misérable si l'idée d'un mépris quelconque pour vous avait traversé mon esprit.
Je sais également que tout triste cœur de jeune fille voué à la solitude, meurtri constamment par la vision de la joie de ses amies, gonflé par le besoin de donner son amour, de se dévouer et de se sacrifier, doit succomber à la moindre caresse qui lui affirme qu'il est capable de donner du bonheur. Et quelle est la femme heureuse qui, ayant mordu au fruit d'un riche verger, oserait blâmer Almaïde qui, au fond des ravins, cueillit une pauvre arbouse?
M. d'Astin se tait. Il prend dans sa main la main libre d'Almaïde qui, rêveuse, penche toujours vers son enfant sa gorge de pervenche pâle d'où coule la blanche rosée de vie :
— Je sens que vous parlez selon Dieu. Mais qui donc parle encore comme vous?
Elle relève la tête, attendant la réponse qui ne vient pas.
M. le marquis d'Astin s'est endormi dans la Paix éternelle.
FIN D ÀLMAlDE D ETREMONT
A Paul 9t Vi-tn^ yi'ifj'ieritU
J'entre dans un grand carré d'ombre qui bouge Là, un homme tape des clous sur une semelle, auprès d'une chandelle rouge et noire. Deux enfants étendent leurs mains, à plat, vers l'âtre. Un merle dort dans sa cage de roseaux. On entend l'eau bouillir dans le pot de terre fumé, d'oij sort une odeur de soupe rance mêlée à celle du tan et du cuir. Un chien assis regarde fixement la braise.
Ces âmes et ces choses obscures ont une douceur telle que je ne me demande pas si elles ont une autre raison d'ôtre que cette douceur même, ni si je prête un charme à leur humilité.
Là, veille le Dieu des pauvres, le Dieu simple auquel je crois; Celui qui d'un grain fait naître un épi; Celui qui sépare l'eau de la terre, la terre de l'air, l'air du feu, le feu de la nuit; Celui qui
1. Quelques exemples sont ici de pure invention. Je les al imaginés oiin que l'on pût mieux pénétrer dans le cœur de ces choies. F. J.
218 DBS CHOSES
anime les corps; Celui qui fabrique, une à une, les feuilles; ce que nous ne saurions faire, mais en quoi nous avons confiance comme dans l'œuvre d'un ouvrier parfait.
Je contemple sans désir d'inttlligence, et c'est ainsi que Dieu se révèle k moi. Dans la case de ce savetier, mes yeux s'ouvrent aussi simplement que ceux du chien qui est là. Alors ;> vois, je vois en vérité ce que peu verront. La conscience des choses, par exemple : le dévouement de cette flamme fumeuse sans quoi le marteau de cet ouvrier ne pourrait être un gagne-pain.
C'est avec légèreté que, la plupart du temps, nous touchons aux choses. Mais elles sont pareilles k nous, souffrantes ou heureuses. Et, lorsque je remarque un épi malade parmi des épis sains, et que j'ai vu la tache livide qui est sur ses grains, j'ai très nettement l'intuition de la douleur de cette chose. En moi-môme, je ressens la souffrance de ces cellules végétales, j'éprouve la difficulté qu'elles ont à s'accroître sans s'opprimer l'une l'autre à l'endroit contaminé. Le désir me vient alors de déchirer mon mouchoir et de bander cet épi. Mais je songe qu'il n'est point de remède permis pour un seul épi de blé, et que ce serait humainement un acte de folie que de tenter
cette cure, encore que l'on n'observe rien à ce que je prenne soin d'un oiseau ou d'une cigale. Cependant, la souffrance de ces grains m'est certaine puisque je la ressens.
Une belle rose, au contraire, me communique sa joie de vivre. Et sur sa tige on la sent bien heureuse, tellement que, par ces simples mots : « il est dommage de la couper», un homme quelconque affirme et conserve le plaisir de cette fleur.
Je me souviens très exactement de la première révélation que j'eus de la souffrance d'une chose. J'avais trois ans. Dans mon hameau natal, un petit garçon tomba, en jouant, sur un tesson de verre, et mourut de sa blessure.
Peu de jours après, j'allai dans la maison de cet enfant. Sa mère pleurait dans la cuisine. Sur la cheminée, il y avait un pauvre petit jouet. Je me rappelle parfaitement que c'était un petit cheval d'étain oi» de plomb attelé à une petite barrique de fer-blanc montée sur roues.
La mère me dit : «C'est la voiture de mon pauvre petit Louis qui est mort. Vftux-tu que je te la donne? »
Alors un flot de tendresse noya mon cœur. Je Bcntis que cette chose n'avait pliLs son ami, son
218 DBS CHOSES
maître, et qu'elle souffrait de cela. Et j'acceptai ce jouet et, pris de pitié pour lui, je sanglotai en l'emportant chez moi. Je me rappelle bien que, trop jeune, je ne sentis point la mort du petit garçon, ni la désolation de la mère. Je n'ois pitié que de cet animal de plomb qui m'apparut désolé sur celte cheminée, à jamais inactif, privé de celui qu'il aimait. J'affirme, parce que je me souviens de cela comme de ce qui s'est passé hier, qu'aucune envie de posséder ce jouet pour m'amuserne me vint. Gela est si vrai que, revenu chez moi, je confiai en pleurant ce petit cheval et ce petit baril à ma mère qui, elle, a oublié ce fait.
La certitude de l'animation des choses existe chez des enfants, des animaux et des simples.
J'ai vu des enfants prêter à un morceau de bois brut, ou à une pierre, les fonctions d'un être vivant, leur porter une poignée d'herbe et ne poir»t douter qu'ils ne l'eussent mangée, lorsque, sans être aperçu d'eux, je l'avais enlevée.
L'animal ne différencie point la qualité de l'action. J'ai vu des chats griffer longuement ce qu'ils trouvaient trop chaud. Il y a dans ce fait, delà part de l'animal, une idée de lutte envers une chose capable de céder ou, peut-être, de mourir.
DES cnosES 219
Je crois que ce n'est que par une éducation, néo: d'une fausse vanité, que l'homme se dépouille de telles croyances. Pour moi, je n'établis point de grande différence entre le cas de l'enfant qui donne à manger à un morceau de bois et la raison de certaines libations de religions primitives. Et qu'est-ce autre chose que de prêter aux arbres un attachement envers nous plus fort que la vie, de croire que des végétaux plantés au jour que naquirent des enfants qui languirent et moururent, s'étiolèrent et séchèrent au même temps?
J'ai connu des choses en souffrance. J'en sais qui sont mortes. Les tristes hardes de nos disparus s'usent vite. Elles s'imprègnent souvent des maladies mêmes de ceux qui les vêtirent. Elles ont leur sympathie.
J'ai souvent considéré des objets qui dépérissaient. Leur désagrégation est identique à la nôtre. Il est pour eux des caries, des ruptures, des tumeurs, des folies. Un meuble que ronge les vers, un fusil dont se casse le ressort, un tiroir qui a gonflé, ou l'âme soudain faussée d'un violon, voilà des maux dont je suis ému.
Pourquoi vouloir, lorsque nous nous attachons aux choses, placer en nous seulement, pour l'extérioriser ensuite, l'amour? Qui prouverait que les
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choses ne sont point capables d'aiïection, ou qui déraontrerait leur inconscience? N'eut-il point raison ce modeleur qui se fit enterrer avec, dans sa main, un bloc de la môme argile qui avait obéi à son rêve? N'eut-elle pas le dévouement d'une servante fidèle, et n'est-ce point ce que nous admirons le plus en celle-ci : la vertu de se dévouer en silence, sans intérêt, avec la passivité de la foi ?
N'est-elle point sublime et rayonnante la chose qui agit envers l'homme de môme que l'homme se comporte envers Dieu? Ce poète savait-il davantage que cette glaise à quelle impulsion il obéissait? Du moment que tous deux ont prouvé leur inspiration, je crois également à leur conscience, je les aime d'un même amour.
La tristesse qui se dégage des choses tombées en désuétude est infinie. Dans le grenier de celff^ maison dont je n'ai pas connu les habitants, la robe d'une petite fille, sa poupée sont désolées. Ce bâton ferré qui mordit à la terre des verts coteaux, ce chapeau de soleil qu'éclaire à peine le jour mome d'une lucarne, abandonnés là depuis des ans, combien j'ai la certitude qu'ils seraient joyeux de ressentir encore, l'un la fraîcheur des mousses, l'autre le ciel d'été
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Les choses pieusement conservées nous gardent leur reconnaissance et sont prêtes à nous remettre leur âme dès que nous la rafraîchissons. Elles sont pareilles à ces roses des sables qui s'épanouissent indéfiniment, dès qu'un peu d'eau leur rappelle l'azur des citernes perdues.
J'ai, dans mon humble salon, une chaise d'enfant. Mon père s'en amusa pendant la traversée qu'il fit, à sept ans, de la Guadeloupe en France. Il se rappelait bien qu'assis sur elle, dans le salon du bord, il regardait des images que lui prêtait le capitaine. Le bois des îles dont elle est faite doit être solide puisqu'elle résista, dans la suite, aux jeux d'un petit garçon. Ce meuble, échoué dans ma demeure, y dormait presque oublié. Il ne manifestait plus son âme depuis de longues années, car l'enfant qu'il avait accueilli n'était plus, et d'autres enfants n'étaient point venus pour se poser sur lui comme des oiseaux.
Mais récemment la maison fut joyeuse de la présence de ma nièce qui venait d'avoir sept ans. Sur ma table de travail elle s'était emparée d'un vieil allas de botanique. Et lorsque j'entrai dans le salon, je la trouvai assise sur la petite chaise, au rayonnement de la lampe, et regardant comme 1(1 fit jadis son grand-père défunt de belles et douces images. Et je fut ému. Et je me dis que,
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seule, cette petite fille avait pu ranimer cette chaise, et que l'âme docile de cette chaise avait doucement séduit la candeur de cette enfant. Il y avait, entre elle et cette chose, un échange mystérieux d'affinités. L'une ne pouvait pas ne pas aller vers l'autre, et l'autre ne pouvait être ému que par celle-là.
Les choses sont douces. D'elles-mêmes jamais elles ne font de mal. Elles sont les soeurs des esprits. Elles nous accueillent, et nous posons sur elles nos pensées qui ont besoin d'elles comme, pour s'y poser, les parfums ont besoin des fleurs.
Le prisonnier que ne console plus aucune âme humaine doit s'attendrir au sujet de son grabat et de sa cruche de terre. Alors que tout lui est refusé par ses semblables, sa couche obscure lui donne le sommeil, sa cruche le désaltère. Et même, si elle le sépare de tout le monde extérieur, la nudité des murs est encore entre lui et ses bourreaux. L'enfant puni aime l'oreiller sur lequel il pleure; car, alors que ce soir-là tous l'ont blessé et grondé, l'âme du duvet silencieux le console, ainsi qu'un ami qui se tait pour calmer un ami.
Mais ce n'est point seulement du mutisme des choses que naissent leurs sympathies pour nous. Elles ont de secrets accords, soit qu'elles pleurent
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dans la forêt que René emplit de son âme orageuse, soit qu'elles chantent sur le lac où médite un autre poète.
11 est des heures, des saisons oi!i certains de ces accords existent davantage, où l'on entend mieux les mille voix des choses. Deux ou trois fois dans ma vie, j'ai assisté à l'éveil de ce monde mystérieux. A la fin d'août, vers minuit, quand la journée a été chaude, un bourdonnement indistinct qui n'est pas celui des rivières ni des sources, ni du vent, ni des animaux froissant l'herbe, ni des bestiaux, qui secouent leurs chaînes sur les crèches, ni des chiens veilleurs inquiets, ni des oiseaux, ni du retombement des métiers des tisserandes, s'élève autour des villages agenouillés. Ce sont des accords aussi doux à l'oreille que la lueur de l'aube est douce à l'œil. Là, s'agite un monde immense et doux où les brins d'herbe l'un sur l'autre s'inclinent jusqu'au matin, où la rosée bruit imperceptiblement, où les germes à chaque battement de seconde soulèvent toute la surface des plaines. Il n'est guère que l'âme qui puisse saisir ces âmes, pressentir ces pollens dans la joie des corolles, ces appels et ces silences par qui se crée l'Inconnu divin. C'est comme si, tout à coup, l'on se trouvait dans une contrée étrangère dont
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vous charmerait la langueur du langage sans que l'on en comprît exactement la signification.
Cependant je pénètre davantage dans le sens murmuré par ces choses que dans celui qui est enfermé dans un idiome inconnu de moi. Je sens que je comprends, et qu'il ne me faudrait pas un très grand effort (et peut-être la poésie y arrivet-elle quelquefois) pour traduire la volonté de ces âmes obscures, et pour noter, d'une façon concrète, quelques-unes de leurs manifestations. 11 m'est arrivé de répondre mcnLulement à cet indistinct bourdonnement, aussi bien qu'il m'est arrivé de répondre distinctement, par mon silence, aux questions d'une amie.
Mais ce langage des choses n'est pas tout auditif. Il est aussi formé d'autres signes qui s'ébauchent paiement sur notre âme, qui ïimpressionnenllv(>i faiblement encore, mais ({m viendro?it mieux, peui être, lorsque nous serons mieux préparés à la réception de Dieu.
Il est des objets qui m'ont consolé dans telles circonstances douloureuses de ma vie. Il en est qui, dans ces moments, attiraient particulièrement mes regards. Moi qui ne savais faire que if âme pliât devant des hommes, je l'ai pro^li- . devant des choses. Un rayonnement s'énian d'elles, peut-être en dehors des souvenirs que j \
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attachais, pareil au i'rissoa d'une amitié. Je les sentais, je les sens vivre autour de moi. Elles sont dans mon obscure royauté. Je me sens responsable envers elles comme un frère aîné. Et, dans cet instant où j'écris, je sens peser sur moi, avec amour et confiance, les âmes de ces sœurs divines. Cette chaise, cette commode, cette plume, elles sont avec moi. Elles me touchent, et je me sens prosterné par elles. J'ai leur foi... J'ai leur foi, en dehors de tous les systèmes, de toutes les explications, de toutes les intelligences. Elles me donnent une conviction que nul génie ne pourrait me donner. Tout système serait vain, toute explication erronée, du moment que je sens vivre dans mon âme la certitude de ces âmes.
Lorsque je suis entré chez ce savetier, je me suis senti accueilli immédiatement et, sans mot dire, m'étant assis devant l'âtre auprès des enfants et du chien, j'ai ouvert mon âme aux mille voix obscures des choses.
Dans ce recueillement, la chute d'un sarment à demi consumé, le grincement de la barre dont on attisait le feu, le choc du marteau, le vacillement de la chandelle, le bruit du collier du chien, la tache noire ronde et gonflée du merle endormi, le tressautement du couvercle du pot, tout cela for- Tnait un langage sacré plus accessible à mon
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entendement que le parler de la plupart des hommes Ces bruits et ces couleurs n'étaient que les gestes de ces objets, leur expression, de môme que la voix ou le regard sont parmi nos expressions et nos gestes.
Je sentais quelle fraternité m'unissait à ces humbles choses, et que c'est enfantillage de classer les règnes de la nature alors qu'il n'est qu'un règne de Dieu.
Est-il permis de dire que jamais les choses ne nous donnèrent des manifestations de leur sympathie? L'outil qui ne sertplus la main de l'ouvrier se rouille aussi bien que l'homme qui délaisse l'outil.
J'ai connu un vieux forgeron. Il était gai au temps de sa force, et l'azur entrait dans sa forge noire par les rayonnants midis. L'enclume joyeuse répondait au marteau. Et le marteau était le cœur de cette enclume, mû par le cœur de l'artisan. Et, quand tombait la nuit, la forge s'éclairait de sa seule lueur, du regard de ses yeux de braise qui flambaient sous le soufflet de cuir. Un amour divin unissait l'âme de cet homme à l'âme de ces choses. Et quand, aux jours dominicaux, le forgeron se recueillait, la forge, nettoyée la veille, priait aussi dans le silence.
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Ce forgeron était mon ami. Souvent, du seuil noir, je l'interrogeais et c'était la forge tout entière qui me répondait. Les étincelles riaient dan» le charbon et des syllabes de métal formaient une langue mystérieuse et profonde et qui m'émouvait ainsi que des paroles de devoir. Et j'éprouvais là à peu près les mômes choses que chez l'obscur savO" tier.
Un jour, le forgeron tomba malade. Son haleine devint courte, et je sentais bien que lorsqu'il tirait la chaîne du soufflet, jadis puissant, celui-ci haletait aussi, pris peu à peu du mal du maître. Le cœur de l'homme eut des sursauts, et j'entendis bien que, lorsque l'ouvrier brandissait le marteau sur l'enclume, l'outil battait le fer irrégulièrement Et à mesure que le regard de l'homme avait moins de lumière, la flamme du foyer éclairait moins. Le soir, elle vacillait davantage et, sur les murs et le plafond, il y avait de longs évanouissements de lueur.
Un jour, l'homme sentit en travaillant l'extrémité de ses membres se glacer. Le soir, il mourut. J'entrai dans la forge. Elle était froide comme un corps privé de vie. Une petite braise luisait seule sous la cheminée, humble veilleuse que je retrouvai à côté du lit mortuaire auprès duquel priaient deux femmes.
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Trois mois après, je pénétrai dans l'atelier abandonné pour assister à l'évaluation de son petit mobilier. Tout y était humide et noir comme dans un caveau. Le cuir du soufilet s'était troué en se pourrissant et, lorsqu'on voulut faire jouer sa chaîne, elle se détacha du bois. Et les simples qui expertisaient avec moi déclarèrent: « Cette enclume et ces marteaux sont usés. Ils ont fini de vivre avec le maître. »
Alors, je fus ému, car f entendis le sens mystérieux de ces paroles.