‹ Le roman du Renard: mis en vers d'après les textes originauxChapitre 1 sur 22 · CH. POTVIN · texte numérisé non relu

CH. POTVIN

PABIS

A. BOHNÉ, LIBRAIRE,

RUB DE RIVOL.I, 170

BRUXELLES n. f Al non n g>*, immou-foiniiu

RVK DB LA PUTTBRIE, 88

Car à tourner d'une langue étrangère, La peine est grande et la gloire légère. ..

Le traducteur ne donne à son ouvrage Rien qui soit sien, que le simple langage.

Que màincte nuict dessus le livre il songe, Et, dépité, les ongles il s'en ronge ; Qu'un vers rebelle il ait cent fois changé , Et en traçant le papier outragé; Qu'il perde après mainte bonne journée ; C'est mesme corps, mais la robe est tournée.

Tousjours l'autheur vers soy la gloire ameine. Et le tourneur n'en retient que la peine.

ESTTENNE DE LA BoÊTIE.

Chef-d'œuvre, populaire dans les langues modernes du Nord qui n'ont guères fait que le traduire, presque inconnu ou méconnu dans les deux langues qui l'ont créé : tel était, il y a quelques années , tel est encore pour le grand nombre le Roman du Renard, même après les publications de Grimm, de J. F. Willems et de Méon.

Chef-d'œuvre, ce mot n'a rien de trop. Poètes, savants, critiques sont d'accord : ce poème est un des trésors de l'esprit humain. « La sagesse profane n'a pas produit de livre plus digne d'être loué, » dit le poète Laurensbergh (1). a II est de

(1) PlattdeuUchegedichte,

toute vérité, dit le savant Heinneccius, que nous poumons opposer ce poème à beaucoup de monuments grecs et latins (1). » « Jacob Grimm dit que cette satire de la société est, après la Divine comédie, le meilleur poème du moyen âge, et nous pouvons ajouter qu'elle a été beaucoup plus populaire et plus répandue que l'œuvre immortelle du Florentin (2). » Gervinus, Mono et Rothe n'en parlent pas avec moins d'estime. Dès le xv« siècle, Caxton avait traduit en anglais « cette admirable chose (3). »

« Savez-vous, dit un jour Herder à Gœthe, que nous possédons en allemand un poème épique aussi original et aussi judicieux que l'Odyssée, Reyneke fuchs. Gœthe avoua qu'il n'avait pas jugé ce poème digne de remarque et qu'il ne l'avait pas lu. Le livre fut produit; Gœthe l'emporta et en fut tellement émerveillé qu'il résolut de le rappeler à la vie, en le traduisant en allemand moderne. Telle est l'origine de cette traduction qui est reconnue dans toute l'Allemagne comme l'édition classique .par excellence (4). »

« Ce poème, dit YAthenœum en parlant de la

(1) Elementajuris germanici.

(2) Marinier, Lettres sur la Hollande.

(3) Expression de Thomas Haerne.

(4) R&ime rétrospective^ traduction de la !'• partie dn Reînart de Vos.

nouvelle traduction anglaise de Naylor, est de la catégorie de ces livres universels (handbooks of the world) qui ont grandi en volume et en influence de siècle en siècle, ont passé de pays en pays, non comme l'œuvre d'un homme, mais comme si la race entière avait contribué à leur existence, et comme le produit de l'intelligence générale (1). » Aucun sujet dans le moyen âge n'a occupé autant de poètes, produit autant d'œuvres, obtenu autant d'éditions dans toutes les langues. Dès le xi« , d'autres disent dès le ix^ siècle, on le voit esquissé, dans la basse Flandre, en deux poèmes latins, dont le fond est le même : Isertgrimus (2) et Reinardus Vulpes (3). Déjà de nombreux petits récits, en prose ou en vers, avaient préparé la voie (4). Bientôt, paraissent d'autres poèmes, en latin, en flamand, en gaulois. L'un dut s'appeler Aucupium, Aucupatorius ; il contenait les premières ruses de Renard : comment il essaie de prendre le coq, comment il se joue du loup et de la louve, etc.; Pierre de Saint-Cloud l'a imité du

(1) Année 1845, p. 9«

(2) Poème anonyme de 688 Ters, publié par Grimm.

C^) Par un bénédictin de Gand, publié par Mone (6,600 vers). C'est la version attribuée à Van Macrland par Méon, d'après Baluze.

(4) J. Grimm, J. Grimm et Scbmeler, et Édelestan Dumcril en ont pablié plusieurs.

latin. Les autres mettaient en scène la Cour plénière du lion et les accusations des animaux contre Renard; on en connaît deux anciennes versions qui s'en réfèrent à des œuvres antérieures : la flamande est le Reinart de Vos, la gauloise est la 20« des branches publiées par Méon (1). Henri de Glischesaere, n'avait pas tardé à imiter Reinardus Vulpes^ Reinart de Vos et les plus anciennes branches, dans un très beau poème, en vers saxons, du commencement du xin® siècle.

Dès le XII* siècle, la réputation du poème est telle que les trouvères et les troubadours parlent de ses personnages à quatre pattes comme de

(i) On a beaucoup discuté pour savoir laquelle de ces deux versions avait la priorité sur l'autre. Toutes deux ayant, de leur aveu, suivi des travaux antérieurs, la question devient assez oiseuse. Je me rangerais de préférence à Fopinion de feu Willems; les objections qu'on lui oppose me semblent sans valeur contre les arguments tirés des mots flamands et des nombreux termes de chevalerie qui se trouvent dans le gaulois. De plus, le trouvère, en mettant en scène la femme du curé, lui reproche vivement son concubinage; le poète flamand, s'il avait imité ce passage, aurait-il pu retrancher ce blâme comme il le fait? On objecte surtout le mérite de l'œuvre flamande. La supériorité ne prouve rien. Un homme de talent se montre tel à toutes les époques. L'ampliflcation et le mauvais goût sont aussi bien des marques de décadence que de jeunesse. Un mauvais poète a beau venir le dernier, il n'y gagne rien. Ce mérite de Willem prouve, au contraire, qu'il n'a pas connu la branche gauloise actuelle ; car toute inférieure qu'elle est, cette branche contient des passages qu'un poète comme lui n'aurait pas négligés, s'il les avait connus : par exemple le miracle qui guérit le lièvre et qu'on trouve aussi dans le poème saxon du continuateur d'Henri de GlischesaBre, et la dernière bravade du Renard, en face même du Roi, scène dont l'idée l'emporte de beaucoup sur le VI* chant flamand, ne fût-ce que parce qu'elle évite à la gaîté du poème la mort de deux de ses héros.

héros connus de tous (1), que les partis politiques lui empruntent leurs noms (2), les peuples leurs proverbes (3), les langues les noms de ses héros (4) et les bourgeois, même les prêtres, des sujets de peinture pour orner leurs maisons (8). Aucun poème primitif, flamand ou gaulois, ne nous reste qu'on puisse faire remonter au delà du règne de Baudouin de Constantinople ou de Philippe-

ci) XII* siècle, langue d*oîl : Vie de saint Dormanz (musée britannique).

— Benoit de Saint-More, Histoire des d/ucs de Normandie {ibid.). — Courtois d'Ârras, fabliau. — Le conte du Baril. — Gauthier de Goinsy, miracles de la Vierge. Ce dernier cite deux vers de la 20* branche (1230). —Langue d'oc : Sirvente de Richard Cœur de Lion. — Pierre de Busignac.

— Armand d*Entreras

En Angleterre on trouve, sous le règne d'Henri ni (1216-1272), la fable de la grand'mère et du loup, d'Avienus, traduite en vers .latins, et, sous le règne d'Edouard I" (1272-1397), un petit poème anglais de près de 300 vers : Ofthe Vox and the Wolf, qui rentre dans le sujet supposé deVAiuMpa' Vorius,

(2) Lutte des bourgeois de Laon contre leur évêque , qui appelle leur chef Isengrin (Guibert de Nogent, 1112). Guerre des Isengrins et des Blavoetins (Adrien de Budt, 1143, et Rigord, 1213). — Renard s'est fait moine, crient les Flamands en voyant Henri II, duc de Brabant, en appeler au comte de Flandre (Chapeauville, 1213).

(3) Renard qui prêche les poules. — Se confesser au renard. — Il n'y a si fin regnard qui ne trouve plus finard. — A regnard regnard et demy (xvi* siècle Trésor des sentences, de Gabr. Meurier). — A la fin sera le renard moine ( ibid. ). — Avec le regnard on renarde, xvi* siècle (Baif ). — Je te ferai escorcher le regnard. (Rabelais). — Il faut coudre la peau du renard à celle du lion. (Dictionnaire comique de P. J. Le> roux.)

(4) Renard en français et en provençal. Renaud en patois picard, qui signifie renard, et Renard qui signifie ruse. — jB»nit/n, sobriquet de l'ours en Angleterre. —fiaM<ic^, de Baudouin, sobriquet de l'âne. — Teta et Tida, la poule, dans le dialecte de Bresce et de Naples.

(5) Gauthier de Goinsy adresse ce reproche aux prêtres de son temps, 1233. {Vie des Pères.)

Auguste (1). Mais, à partir de cette époque, le sujet est à Tordre du jour de la poésie, dans les deux langues nées entre le Rhin et la Somme. Le poème flamand commence à conquérir la domination sur toutes les langues du Nord, et les branches gauloises se multiplient.

Pierre de Saint-Cloud écrit la première et la onzième branches; Richard de Lison, un normand,

(1) Deax indications pea connues établissent autant qu'il est possible la date à laquelle on peut faire remonter quelques branches gauloises. D'après nn texte latin bien formel, Pierre de Saint-Gloud était sexagénaire en 1208 : PelrusdeSancto Clodovaldo et sexagenarius. (Cesarius Heisterbachiensis, V lib. de Dialogorum, cap. 2, in bibli. patr. Gisterciensium, cité dans le recueil des Hist. de France, XVH, p. 83.)— Dans la 5* branche, qu'on devrait peut-être attribuer aussi à Pierre de Saint-Gloud, et dans la 19*, le propriétaire des poules que Renard convoite est nommé messire Coatant Desnoes (V. 1274 et 8623). Or, dans le Bestiaire divin de Guillaume de Normandie, Tarticle Renard commence ainsi : «Vous avez assez entendu raconter comment Renard avait coutume de voler /e« gélines Costanz de Noes. » Ce bestiaire a été récemment publié deux fois ; aucun des éditeurs n'a compris ce vers. M. Gabier ne sait comment l'expliquer. Gela signifierait-il que les larcins et les fraudes de Renard sont constantes et bien connues? dit-il. M. Hippeau est normand, il cherche l'explication dans le patois du pays : les poules côtoyant la prairie. Noe est Normand ; mais Costanz ne peut signifier côtoyant. C'est costéanz ou costoianz qu'il aurait fallu. (Roman de la Rose et glossaires de Roquefort et de Burguy.) Des quatre manuscrits du Bestiaire , le plus ancien, celui de 1267, orthographie le vers comme je Tai cité; celui de 1338 écrit Costant de noes. Un autre du xni* siècle porte : Costains de noes, et celui du xiv* : Cointes des Tioes. Aucun texte n'est en faveur de l'interprétation de M. Hippeau. — Guillaume de Normandie fait tout simplement allusion au roman du Renard. Or, il écrivait son Bestiaire vers 12118 Les 1'*, 5*, 11* et 19* branches seraient donc de la fin du xu" siècle. Dans le Reinhart de Henri de Glischesaere le fermier est appelé Lanzelin et Ruotzela. La réputation de Constant Desnoes n'avait pas franchi la frontière.

LE ROMAN DU RENARD. Il

la 28® ; un prêtre de la Croix-en-Brie la 25«; une foule d'anonymes suivent ; trente-huit branches poussent et fleurissent sur ce vaste tronc poétique. Renard a sa place obligée dans les recueils allégoriques ou moraux, comme dans le Dit de V Entendement y où Jehan de Condé raconte l'histoire de Renard maître d'hôtel du Roi; il prête son nom à la satire, comme dans Renard le Bestoumé de Rutebœuf, ou les dits anonymes de la Queue du Renard, la Confession Renard, la Compaignie Renard. Plus de trente poètes, plus de 40,000 vers ! L'obscure tige a grandi, elle a créé tout un cycle littéraire.

La fécondité ne s'arrête pas là. Deux fois encore, — à la fin du xni« siècle et au xiv« siècle, — ce cycle satirique reprend une floraison nouvelle. Cette fois, ce sont des œuvres de longue haleine : d'abord le Couronnement de Renart, de 3,000 vers, attribué à Marie de France, et le Renart li Nouvel ou le petit Renard, épopée satirique de 8,000 vers de Jacquemart Giélée, de Lille (1). Ensuite, un poème satirique d'Eustache Deschamps (2), et les deux éditions de Renart li contrefez, où le héros

(2) « Da mauvais goaveraemeat de ce royaume, selon ceste fiction que raateor adresse au lyon en condescendant aux autres bestes, par manière morale. » (MS. do la Bibl. nation, de Paris, n' 7219.)

mêle toutes sortes d'histoires sur son compte à une espèce d'encyclopédie, à l'histoire de Troie, à un cours d'astronomie; ce qui mène à 32,000 vers la première version, à 18,000 la seconde (1). Après les poètes, les prosateurs. Jacques Giélée écrit en 1288; les deux versions du Renard contrefait sont du xir siècle. Au xv®, l'œuvre de Giélée est mise en prose par Jean Tenessax. Au xvi® et au xvni® siècles, le Reinart de Vos est traduit en français, Plantin publie Reynier le Renard (2) et Jacques Pammeels, le Procès des Bêtes, Beaucoup de manuscrits sont du xiv^ siècle; mais l'imprimerie s'empara tout d'abord de cette œuvre populaire. Le Livre de maître Reynard de Tenessax a dix éditions successives; les bibliographes connaissent celles de 1477, de 1516, de 1828, de 1880 et de 1881. Au même moment, le célèbre Jean Bouchot donnait encore au héros le sceptre de la satire (3). — 1828 à 1881 : l'époque où Rabelais

(3) Les Regnards traversant les périlleuses voies des folles fiances du monde ; composées par Sebastien Brand (Jean Bouchet), Paris, Ant. Verard, sans date, 1" édit. — Paris, Michel Le Noir, 21 mai 1304. — Paris, Denys Janot, 1530.

La première partie, en prose, est une suite de réflexions morales et de satires sur les mœurs des diverses classes de la société, nobles, moines, etc. La deuxième partie, en vers, passe en revue les arts , sciences et métiers, et les vices qui y sont attachés. Enfin la troisième partie, aussi en vers, est la confession de Renard, devenu vieux; le sermon de sou confesseur

publie son œuvre! Renard marche de pair avec Panurge, qui doit le détrôner bientôt.

Le moi Renardieresidi longtemps dans la langue. On le trouve déjà dans les contes dévots de Gauthier de Coinsy et dans le roman, de la Violette. On le voit en concurrence avec Papelardie, dans le Roman de la Rose de Jean de Meung et dans la Queue du Renard. On le trouve encore dans le glossaire de Jehan Palsgrave, en 1830 (1).

Le mot Renard resta toujours ; et ce n'est pas un des moindres succès de cette œuvre. A chaque époque, on peut remarquer l'influence d'un peuple initiateur sur les langues européennes. Au xix« siècle, on sait d'où viennent la plupart des mots de l'industrie ou du régime représentatif : Coak,Rail, Tender, Waggon, Steamer, etc., oixParle-

donne Toccasion an poète d*écrire nn long poème moral et satirique. On y remarque de beaux vers sur la vanité de la beauté.

Pierre De Larivey, dans sa comédie des Escolliers (1579), fait aussi allusion au I Reynard qui contrefaist le mort afln d'estre jette sur la voiture des pescheurs, puis, s'estant bien emply le ventre, se moque d'eux. »

(1) En Dieu n'a point de renardie. (S" Léocade, par Gauthier de Coinsy, écrit vers 1230.) — Et affubler ma renardie — du mantel de papelardie. (Jean de Meung, 1300.) — Crafle SIeyght, malengin, s. m. regnardie s. f. (Éclaircissements de la langue francoyse, par Jehan Palsgrave.)

Prêtres, moiues, jacobins, Cordeliers et 11 béguins.

Qui font bien le papelart Sous leurs chapes ont Renart.

{La Queue du Renaru)

menty Bill, Club. Au xiv« siècle, presque tous nos termes de marine sont empruntés au hollandais : Beaupré, Bâbord, Hamac^ Hâler, etc. Le xii« siècle est un siècle littéraire : le chef-d'œuvre satirique du moyen âge détrône le mot latin, et donne au goupil le nom de son héros. Reinart, Reginald, Regnard est un nom propre de la langue germanique; l'animal qu'on nommait vulpes en latin, s'appelait en français goupil, d'où l'on a fait goupillon, la queue du renard ayant servi d'abord à cet usage. Le goupil porte encore le nom de Vos en flamand, de Fuchs en allemand , de Fox en anglais; en français il n'a plus qu'un nom. Dès le xu^ siècle, les deux mots s'emploient indifféremment; on les trouve réunis dans deux vers d'un bestiaire de 1208 (1). Mais un prédicateur du xn*' siècle constate déjà l'usage en faveur du nom germanique (2). Au xv« siècle, le mot gaulois a disparu (3). On dit bien une illiade, un Achille, un

(1) Du Gourpil :

C'est goupil qui tant set mal art Que nus ci appelons renart.

{Bestiaire de Guil. de Normandie, édit. Hippeau, p. 234.)

(2) En parlant de la confession sans repentir : «Hsec est, dit-il, confessio vulpis,qua& solet inFranciâ appellari confessio Renardi. » (Jacques de Vitry, abbé d'Oignies, Sermones ad pueros.)

(3) V. extrait d'un glossaire du xv' siècle par Em. Cachet. Bulletin de la com. d'hist. On y trouve renard, mais on n'y trouve plus goupil, dans la liste des animaux.

harpagon, un Tartuffe; les mots épopée, héros, avare, hypocrite, subsistent; Tâne baptisé par La Fontaine garde le sobriquet d'Aliboron, mais il n'a pas perdu son nom de famille. Goupil a disparu devant maître Renard.

M. Génin attribue ce fait « au prodigieux succès du roman. » Combien d'œuvres ont eu ce succès? Un autre livre flamand le partage; quand on appelle un enfant espiègle, mot aussi vif que le caractère qu'il peint , qui se doute qu'on lui donne le nom d'un héros flamand du xni*^ siècle : Ulenspiegel?

Papelardie, adopté par Rabelais, a remplacé Renardie^ comme Papelard devait céder le pas à Tartuffe.

Trois ans seulement avant la publication des six premiers livres des fables de La Fontaine, John Ogilby publiait à Londres un recueil où il gardait à ses animaux les noms des héros du poème; et l'on sait que la fable dont l'Ésope français accepta le sujet de M"« Harvey, le Renard anglais^ est empruntée au Reynard the fox.

En 1825 et 1826 enfin, les branches manuscrites sont imprimées. M. Robert publie de nombreux fragments de Renart contre fez; M. Méon édite la plus grande partie des branches gauloises, le

Couronnement de Renard et le Nouveau Renard de J. Giélée.

Le succès du renard germanique n'est pas moins prodigieux, mais il fut autre. Il n'existe pas, à vrai dire, un roman du Renard, en langue d'oïl ; l'œuvre à laquelle^on donne ce nom est une agglomération d'épisodes inégaux, de divers auteurs, sans enchaînement, sans suite, sans unité de pensée, d'action, ni de style. Chaque poète sème à pleines mains, plante au hasard, sur ce fonds commun. Chaque branche a son caractère et son esprit, et l'œuvre entière est comme une forêt vierge. Dès la fin du xn® siècle, le génie germanique avait fait son choix, et le goût ni le sujet ne varièrent plus. Les versions saxonnes d'Henri de Glischesaere et de son continuateur furent vite oubliées pour le poème en deux parties qui constitue encore aujourd'hui le Reinart des langues du Nord. La première partie, la plus belle, au dire général, est de Willem, auteur d'un autre poème qu'il nomme Madoc. On a beaucoup cherché quel était ce Willem.

M. J. F. Willems le fait prêtre, M. Serrure médecin; les deux professions de Rabelais (1). La

(i) M. Serrure voit un magUter Wilîelmus physidis comparaître en 1196 comme témoin du châtelain de Gand, et il se demande si ce ne serait

seconde partie, attribuée à Claes van Acen, aurait pu être corrigée et le poème lui-même complété. L'a-t-on essayé (1) ? Ce qu'on sait, c'est que le succès s'est attaché à ces deux branches réunies, malgré la supériorité du poème saxon sur la seconde branche flamande, qu'il ne s'est pas ralenti pendant plusieurs siècles et qu'il a repris dans notre époque un élan nouveau.

La version de Willem est reconnue la première par les savants allemands, hollandais et danois, Grimm, Mone, Rothe, Jonckbloet. Mais, par un caprice inexplicable, l'original en vers reste inédit et se voit comme enfoui sous d'innombrables traductions. En 1498, un poète, qui avait été conseiller à la cour de l'évêque d'Utrecht, le traduit en vers saxons. « Ce nouvel ouvrage, dit M. Rothe, tantôt imité, tantôt traduit mot à mot sur le poème des deux auteurs flamands au point de rendre le plus souvent les rimes mêmes, révéla, pour ainsi dire, de nouveau, le poème du Renard au public

pas notre poète. L'indication est bien insuffisante. M. J. F. Willems nous présente au moins un poète quand il croit trouver Fauteur du Reinart de Vos dans ce "Willem Van UtenhoYe, t prêtre de grand renom, » natif d'Ardembourg, que Van Maerland désigne comme auteur d'un bestiaire. Mais rien ne prouve que le poète du Bestiaire soit le poète du Reinart.

(1) On connaît un grand nombre de petits poèmes flamands et allemands semblables aux petites branches gauloises. J. Grimm, Ern. Rommel, Willems et Serrure en ont publié plusieurs, et il en reste que je crois inédites à la bibliothèque de Bourgogne.

allemand et fut aussitôt traduit en plusieurs autres langues ; c'est aussi le texte généralement connu aujourd'hui en Allemagne et dans la Scandinavie , et littéralement traduit par Gœthe et tant d'autres, en allemand moderne et en différentes langues.G'est le Reineke fuchs : on l'attribue à Henri d'Alkmar.»

Cette traduction, souvent mot à mot et rime pour rime, du Reinart de Vos, précipita le succès, accapara la renommée. Traduite en vers allemands par Michel Beuther (1854), en vers latins par Hartman Schopperus (1867), en vers danois par J. Kaldes, puis par H. Wiegere (1881, 1686); en vers suédois (1621) et en prose suédoise (1775) ; en islandais même; illustrée cent fois aux siècles passés, elle fait les délices de l'Europe septentrionale ; restaurée de nos jours par les plus grands critiques et traduite par les plus grands poètes : Gœthe en allemand , OElenschlaeger en danois, Naylor en anglais. Depuis la consécration que Gœthe lui a donnée, dix traductions nouvelles, vingt éditions illustrées perpétuent sa célébrité dans tous les pays germaniques.

Cependant l'œuvre flamande n'était pas perdue. Avant toute autre traduction, avant Henri d'Alkmar, les presses de Gouda en publiaient un récit en prose flamande (1479), souvent réimprimé;

c'est lui qui servit de modèle à d'Alkmar et à la traduction anglaise de Caxton (1481) et qui fut le père de tout le cycle germanique. En 1866, Plantin en donnait, dans un même volume, deux versions, en français et en flamand, in franchoyse ende nederduytsch; en 1739 et en 1788, on en imprimait encore une traduction à Bruxelles et à Paris : le Renard ou procès des bêtes. Mais, avant même la première version en prose de 1479, vers 1473, Nicolas Ketelaer et Gér. de Leempt en avaient édité à Utrecht une traduction en vers latins, faite avant 1280, d'après l'original flamand, par un nommé Baudouin. La première partie du poème existait seule alors ; le Reynardxis de Baudouin ne contient que celle-là.

Le génie de l'histoire, infatigable lutteur, ne manqua point d'appeler le génie de la fable à la rescousse. L'énergique chancelier de l'empereur Frederick II, Pierre Des Vignes, tout en luttant contre Grégoire IX dans les cours et dans les conciles, dans la chaire évangélique et dans les correspondances diplomatiques, emprunte son fouet sanglant au Reineke fuchs (1), et quand Léon XII

(1) Missira Leonis ad asinum et leporem , par Pierre des Vignes , avec réponse, où se trouve un passage du Reineke Fuehs :

I Qnod vulpes reddiens ad cor suum , pro multis maleficiis dndum eommissis^religioâis suscoperat habitam,Deo ctsli et non régi ferarum

prit parti contre Charles-Quint, il se trouva un poète pour rappeler à l'Empereur le modèle de la ruse et de Thypocrisie qui plaisait tant à Philippe le Bel.

Vulpes erat fraudis plena, referta mali, Ostabat sancti species et hypocrisis offrons (1).

Au seizième siècle , la satire est surtout religieuse ; l'esprit de la réforme fait du héros l'emblème de la Papauté : Romysche fox (2), et l'on

de cetero responsara, et ideô retrusa in heremo , contemplacioni dedita, reddire nullatenas proposaerat adactivam. ■ (MS.de Palerme. Pertz, Archives.)

(1) De perfidia Romani pontificis, epistola ad Garolum cœsarem, authore Germano Ëleutherostomo.

(2) Wynkyn db Worde (un des éditeurs les plus distingués après Caxton), The Fantasy of the Passyon of the Fox, lately of the Towne of Myre, a lytell besyde Shafsterbury in the diocèse of Salisbury. London 1530. in-4'.

John Bale of Balbds, bishop of Ossory in Ireland. A course at the Romysche Foxe, a disclosynge or Openynge of the manne of synne contayned in the late Declaratyon of the Popes olde Faythe, made by Edmunde Boner Bysschopp of London ; wherby Wyllyam tolwyn was the newelye professed at Paule's crosse openlye into Antichriste's Remysche relygyon agayne, by a newe solempne Othe of Obedyence, notvythstandinge the othe made to hys Prynce afore to the contrarye, etc., compyled by John Harrison (Baie), Zurich, 1543, in-16.

TuRNBR William. The Rescuynge of the Romish Fox , otheraise called the Examination of the Hunter devised, by Stephen Gardiner. Winchester, 1545, in-8'.

— Id. — The Hunting of the Fox and Wolf, because they did make havock of the sheep of Jésus Christ. In-8'. 1543.

A Toil for two-Iegged foxes. Londres, J. Baxter, 1600. In-8'.

A Toil, etc., by J.-B. Londres, Islip Adam, 1600. In-16; — le même, Londres, Th. Man, 1600.

Zbphakiah Smith (de la secte des Antimoniens.) The doome of hérétiques; or a Discorey of sobtle foxes, who wer tyd Tayle to Tayle aud crept into

trouve Renard mis au service des ennemis de la liberté religieuse, dans une diatribe contre le prince d'Orange, attribuée au président Richardot, et qui eut Thonneur de paraître précédée du décret de mise à prix de la tête du Taciturne (1). La version en prose flamande n'avait pas cessé d'être populaire à cette époque. On n'arrache pas facilement un sujet de la mémoire du peuple, ni un livre à ses lectures ; alors le Reinart de Vos, corrigé, amélioré (verbeterd), avec approbation de l'écolâtre d'Anvers Van Eynetten (18 novembre 1661 ), continua à s'imprimer chaque année et eut

charch to doe Mischiefe; as it was delivered îa a sermon atWichham- Market, in Soffulke, npon the Fast-day being the 26 of may 1647. Londres 1648.

Robert Warb, Foxe and Fierbrands ; or a spécimen of the danger and Harmony of Popery and séparation , Wherein is proved from undeniable matteroffactand rea8on,that séparation from the church of Englandis, in the judgment of Papist and by sad expérience , found the most compendious way to introduce Popery, and to ruin the Protestant religion, in two parts. Londr. 1680. In-4'. — Doblin, 1683. In-8*; — 3* partie, Londres, 1896.1n-8\

Id. The Hanting of the Romische fox and the Qnenching of Sectarian firebrands ; being a spécimen of Popery and séparation. Dublin 1683. In-8*.

Thomas Crispb. A Just and Lawful trial of the foxonian Chief Priest. Lond. 1697. In-8'.

The fox unkenelled ; or the Paymaster's accounts laid open. By an alderman. London, Rosar. ln-8*, 1769.

(1) Le Rervart découvert, Mons, Rutger, 1580. — La fête de Saint-Jean était célébrée à Paris par un feu de joie dont le morceau capital était un aato-da-fé de 24 chats. L*année après le massacre de la Saint-Barthélcmy l'entrepreneur de la fête, pour donner plus grand plaisir à Sa Majesté Charles IX, ajouta aux chats un renard; le roi mit lui-même le feu au bûcher. Le héros qui avait tant de fois représenté la papauté représentait-il Thérésie dans le feu de joie de Charles IX?

â2 LE ROMAN DU RENARD.

plus de cent éditions dans une espèce de bibliothèque bleue flamande, grossièrement illustrée. Quand les critiques allemands reprirent l'étude des origines du Renard et en firent honneur à la vieille littérature flamande, les hommes de lettres, les professeurs de littérature, les académiciens ignoraient ce joyau de nos pères, mais le peuple connaissait son Reyuaert van den Vos, ofte het oordeel der dieren, qui se vendait 28 schoone plaeten, dans les foires. Cette même bibliothèque bleue flamande, outre les histoires gauloises des quatre fils Aymond, des Gharlemagne, etc., outre les aventures de Tyl Ulenspiegel, contenait une autre œuvre que Gœthe a rendue illustre comme le Renard : Faust !

Le xvni® siècle marque une renaissance. La nouvelle édition flamande d'Amsterdam de 1712 et 1736, une traduction en vers anglais des vers latins de Schopperus, en 1706; plusieurs autres versions de cette époque en vers anglais, 1701, 1708, 1756, 1761; l'édition de 1498 d'Henri d'Alkmar republiée : en saxon par le professeur Hackman, 1711, et par G. Bredow, 1798, en allemand par Gottsched, avec des illustrations d'un Belge, Albert Van Everdingen, 1752 ; et en prose suédoise, 1775 ; une continuation du roman, en vers

bas-saxons, essayée en 1732 par Renner, sous le pseudonyme de Spare , publiée comme datant de 1516 et qui devait être traduite en vers allemands en 1814; enfin l'édition de Delft de 1485, réimprimée, en 1783, par L. Guhl, et la prose française publiée à Bruxelles et Paris, 1739 et 1788, préparent une nouvelle royauté littéraire à ce ruiysse des animaux. » Gœthe, 1794, suivi par OEhlenschlaeger, 1806, couronna le Reineke fuchs.

Un écrivain qui attribue justement aux régions du Nord le poème du Renard avance que les manuscrits eux-mêmes, malgré la dispersion et le pillage des bibliothèques, n'ont pas franchi ces limites. C'est une erreur. Il existe à Rome un manuscrit du Renard en langue d'oïl ; et les troubadours ont souvent cité le héros dont le nom a passé et reste dans leur langue conjointement avec Volp.

Cependant la science était saisie de la question. Avant 1800, M. Van Wyn avait signalé un fragment flamand sur papier ; bientôt le professeur Graeter découvre, à Stuttgard, dans un manuscrit daté de 1404 et appartenant à la bibliothèque du roi de

Wurtemberg, un poème flamand ; c'était la première partie du Reinart de Vos. M. Weckerlin en donne des extraits (Stuttgart, 1811); M. Graeter le publie (Breslau, 1812). On Ta appelé le manuscrit de Comburg. En 1834, J. Grimm en donne une édition plus correcte, en y ajoutant le fragment d'Amsterdam. L'ancien texte continuait cependant à être étudié, traduit, publié : par M. Sheltema, à Harlem (1826), par le docteur Scheller, à Brunswick (1825), par M. Hoffman von Fallersleben, à Breslau (1834). -

On savait en outre qu'il avait existé à Amsterdam un manuscrit plus complet de l'œuvre fla^ mande; MM. Ten Broeke Hoekstra et Groebe en avaient gardé chacun une copie et le gouvernement hollandais en préparait une édition, en 1836. Depuis 1827, le manuscrit d'Amsterdam avait disparu.

En Belgique, la révolution de 1830 n'avait jeté de réprobation sur cette renaissance que chez quelques hommes d'État à courte vue, complices d'un faux préjugé de réaction. « Éliminé du professorat belge par des hommes incapables de l'apprécier, disait J. F. Willems en 1833, M. Mone s'est vengé noblement de sa disgrâce en faisant imprimer le texte original de l'un des plus beaux monu-

ments de notre gloire littéraire au moyen âge (1). » M. Mono venait d'éditer le Reinardus Vulpes (1832). Willems se plaignait lui-même dans cet article d'avoir été « relégué dans un lieu d'exil, » à Eecloo, en expiation de la témérité qu'il avait eue « d'exhumer de notre histoire une nationalité, à laquelle se rattachent nos institutions, nos usages, nos mœurs, notre langue. » Mais les amis de la science, les Warnkœnig, les Willems, les Serrure, les Reiffenberg persistèrent dans leurs travaux. C'est en agissant plus qu'en se plaignant que l'on confond les préjugés et déjoue les injustices.

La même année, Willems publiait à Eecloo une traduction en vers flamands de la première partie du Reinart de Vos. « Les Belges ont le plus grand intérêt au Renard, disait Grimm, mais ont-ils depuis des siècles témoigné quelque attachement à la langue flamande (1834)? » Grimm venait à la rescousse. Grimm n'aurait plus le droit de parler ainsi. En 1836, on apprend que le manuscrit d'Amsterdam fait partie de la collection laissée par un bibliophile anglais, M. Heber, et qu'il est mis en vente à Londres. MM. Willems et Serrure proposent au gouvernement belge de l'acquérir; la pré-

(i) Messager des sciences hisioriques^ 1, 330.

vention est conjurée; le manuscrit est acheté. M. Willems le publie aussitôt avec une introduction savante: M. Delepierre traduit Tune et l'autre en français (1838). D'autres traductions, d'autres monographies se succèdent chaque année. L'édition de Willems, revue, annotée, a été réimprimée deux fois déjà, en Belgique par M. le docteur Snellaert (1850), en Hollande par M. le professeur Jonckbloet (1856). Le poète Vanduyse a imité en vers flamands modernes le poème du moyen âge (1) ; enfin, les seules gravures du poème qui soient réputées sont d'un belge, Everdingen; elles ont été réimprimées avec luxe à Londres (2); et, dans la patrie de Gœthe et du Reineke fuchs, le poème flamand est aussi traduit en vers allemands par A» Fr. H. Geyder (Breslau, 1844).

Reinart de Vos a repris son rang légitime. La renaissance est complète.

Complète, non ; elle ne l'est pour le public qu'en Allemagne, en Angleterre et en Flandre. Dans la Belgique wallonne qui a sa part de la gloire de

(i) Ouvrage posthume encore inédit.

(2) L'éditeur a joint à l'édition de luxe qui coûte 35 schellings, une édition populaire à bon marché de 4sh, (1845).

Willem et qui revendique Jacques Giélée; dans la France qui a son Renard publié par Méon,le héros n'a pas le droit de bourgeoisie; le public ne le connaît pas; ce soin est laissé aux savants qui s'en acquittent peu ou prou. Croirait-on qu'après les publications de Robert et de Méon, M. Villemain ne connaît pas Renard mieux que le public? Il se contente de dire que « ce n'est pas le Tartuffe que Molière a pris chez les trouvères, bien qu'on s'y moque déj^ des Papelards et des hypocrites ; mais que les scènes bouffonnes du Médecin malgré lui sont tirées d'une fable amusante. » Le savant professeur ne voit pas plus loin que le Roman de la rose et que Rabelais ; au delà il n'y a que le Vilain mire. M. Villemain ne veut pas « se perdre dans l'étude généalogique de quelques vieilles plaisanteries, venues de nos vieux poètes jusqu'à Rabelais et de Rabelais à Voltaire. »

M. Nisard caractérise parfaitement, pour en faire honneur à son pays, cet esprit qui a créé l'épopée satirique et la comédie de mœurs et produit Voltaire, Molière, Rabelais, Cervantes, le Renard, Plante et Aristophane :

« Le tour d'esprit satirique dans les écrits en vers des XII* et XIII* siècles est comme le cachet du génie national , et l'empreinte n'eu est pas effacée. C'est donc dans les poèmes

mêlés de récit et de satire qu'il faut chercher les premiers traits de l'esprit français et les premières traditions de notre langue poétique...

» En aucun autre ouvrage en vers l'esprit français ne s'est montré plus librement et sous plus de faces. Là on le voit dans ce naturel qui se perfectionnera sans changer ; ennemi des préjugés et vivant bien avec eux ; pénétrant les réalités derrière les apparences et l'homme sous l'habit; obéissant aux puissances, à condition de n'en être pas dupe ; narguant toute classe qui profite de la simplicité populaire;... plus malin que méchant; « cette certaine gaîté d'esprit, dont parle » Rabelais, conficte en mépris des choses fortuites. » Le bon sens français a chassé le merveilleux romarï&sque... L'imagination est mise au service de la raison;... aussi l'écrivain est- il monté de la vassalité du trouvère à l'indépendance du poète. Il fait la leçon aux rois; il la fait aux prêtres, au pape, à tous les pouvoirs... «

Ne croiriez-vous pas qu'il s'agit du Roman du Renard? Cela s'adresse au Roman de la rose y « le premier ouvrage en vers auquel l'esprit français se reconnaisse! » Quant au Renard, il a « amusé nos pères. » On s'explique sa popularité, « car ce renard, ce loup, c'étaient le trompeur et sa dupe : c'était l'époque !» — Le grand critique ne voit pas que ce qu'il admire le plus dans le Roman de la rose, c'est le héros du Roman du Renard. Il cite complaisamment un passage de Faux-Semblant, sans s'apercevoir que Faux- Semblant lui-même

nomme son maître, comme Basile parlant de Tartufferie :

J'aim mieux devant les gens orer.

Et affubler ma Eenardie Du mantel de Papelardie.

a Le Tartuffe de Molière, dit -il encore, n'est autre que le Faux -Semblant de Jean de Meung, comme celui-ci n'est autre que la Papelardie de Guillaume de Lorris. » Bien! Mais puisque M. Nisard ne dédaigne pas, comme M. Villemain, cette généalogie, pourquoi ne remonte-t-il pas en ligne directe au héros de Pierre de Saint-Cloud ?

M. Nisard n'avait pas lu le roman du Renard.

M. Lénient pense comme M. Nisard, mais il rapporte son éloge à qui de droit :

« Renard n'est point un philosophe chagrin ni déclamateur : sa malice et sa gaîté triomphent de tous les obstacles. Personnage discret, matois et prudent, il accepte le monde tel qu'il est et se contente de l'exploiter à son profit... Sophiste, diplomate, casuiste, dévot, hypocrite, gourmand, paillard, menteur effronté, faux ami, mauvais parent, esprit fort; à la fois Patelin, Panurge, Tartuffe, Figaro, Robert- Macaire, voilà Renart...

» La satire se mêle perpétuellement à la fable, mais sans l'entraver ni l'étouffer (1). »

(i) De la satire en France au moyen âge, par C. Lénient, professeur de rhétoriqae au lycée Napoléon. Paris, 1859.

Ainsi la cause s'éclaire; elle sera gagnée en appel. Les écrivains ont commencé k lire l'œuvre et à lui rendre justice. Dès 1828, M. Robert, en recherchant les origines des fables de La Fontaine, mettait en tète des ouvrages français ce poème qu'il regardait « comme un des monuments les plus curieux de la littérature française naissante. » Deux ans après, M. Méon éditait la plus grande partie des branches gauloises. Déjà Le Grand d'Aussy avait analysé quelques branches et Roquefort et Paulmy avaient signalé le succès de Jacques Giélée. M. Raynouard étudiait avec soin les publications de Méon et de Robert.

C'est en français que le savant danois M. Rothe a publié son excellente étude sur tous ces poèmes (1). — « L'œuvre d'Henri d'Alkmar, dit • M. Eichhoff, se rattache, par la perfection de l'ensemble , aux meilleurs modèles de ce genre que nous offre l'antiquité classique, dans les apologues de Phèdre et d'Horace, dans la Batrachomyomachie et dans THitopadesa des Indiens. Comme ces œuvres justement célèbres, le poème allemand joint au mérite de la forme la peinture énergique et rigoureusement vraie d'une époque de transfor-

(1) Les romans du Renard examinés, etc., par A, Rolhe, professeur à l'académie royale de Soroë (Danemarck). Paris, 1845.

mation sociale (1). » M. Saint-Marc Girardin a fait du roman gaulois une étude à sa façon, où il néglige « le noble de l'ouvrage » pour le point d'allégorie historique imaginé par Eckhart, adopté par Mone et récemment reproduit par Gfoerer.

M. Marmier a jugé l'œuvre germanique avec un goût sérieux (2).

u Le pins célèbre des fabliaux, disent MM. Bordet et Charton, est le poème du renard, et il est digne de sa célébrité... Kenard court à travers mille aventures hasardeuses, dont le tour vif, la vérité profonde, les détails variés font de cette fable Tune des plus agréables compositions que notre littérature ait produite. Elle paraît être originaire de la Flandre, ce pays des fortes bourgoisies (3). »

• Qu'est-ce donc que ce livre? dit M. Philarète Chasles ; l'analyse de la vie humaine, tracée avec une joviale, rustique et chaude sagacité. C'est le monde en mascarade, avec des moines-loups, des intendants -renards, des coqs-guerroyants, et mille réalités tristes sous de comiques masques. Le contraste des diversités humaines, finement marquées, est le caractère spécial du livre. Au-dessus de toutes ces variétés, et triomphant d'elles , plane la Ruse , maîtresse unique, suzeraine du monde. . . — Son éloquence, ses ressources, sa finesse, sa dextérité, le superbe sang-froid avec lequel il

(1) Tableau de la littérature du Nord au moyen âge, par F.G. Eichhuff, professear à la faculté des lettres de Lyon, etc. Paris, 1853.

(2) Lettres sur la Hollande, par X. Marmier. Paris, 1841.

(3) Histoire de Fi'ance d'après les documents originaux, par BIM. H. Bordier et Ed. Charlon. Paris, 1859.

3â LE ROMAN DU RENARD.

exploite tous les caractères et tous les vices, le plaeent à côté de Panurge, de Figaro et de Gil-Blas (1). «

VHistoire littéraire de France des bénédictins , continuée par rinstitut, consacre une longue étude à ce cycle poétique. M. Paulin Paris ne ménage pas les éloges à cette « multitude de petits tableaux, pleins de vie et de poésie, » à cette « miniature épique, hardie, originale, » et, en parlant d'un discours de la poule, il va jusqu'à prononcer le nom d'Homère.

Naylor a appelé ce poème « la Bible profane du monde moderne, the unholy Bible of the world. »

Enfin MM.Phil. Chasles, Génin et Lénient caractérisent l'œuvre d'un mot : le premier l'appelle une épopée d'observation comique; le second : la grande comédie de mœurs de l'époque ; le troisième : le chef-d'œuvre satirique du moyen âge.

La popularité du livre ne peut tarder à s'étendre du Nord au Midi. La France plus longtemps ne voudra pas ignorer que l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande, la Suède, le Danemarck, l'Islande même possèdent une illiade satirique. Dans une

(1) Etudes 8\ir les premiers temps du christianisme et sur le m^yen âge^ par M. Philarète Chasles , professeur au Collège de France. PariSi Amyot, 1847.

époque où Ton recherche et publie les monuments littéraires des pays les plus lointains, des temps les plus reculés, on finira par avoir honte de ne pas lire une œuvre commune à nos pères, gaulois et germains, et qui ne date que de quelques siècles.

Jusqu'à présent, le Renard, — populaire et illustré de toutes les façons et pour toutes les bourses dans le Nord, — apprécié enfin des savants du Midi, n'a aucune édition populaire en français.

Je me trompe; il en est deux.

Sur l'une je lis :

Le Renard de Gtœthe, traduit par Edouard Grenier, Bruxelles, Office de publicité, 1858.

Et puis rien! Ouvrez le livre et comparez; il peut servir de traduction au poème flamand.

Voilà donc, dans la patrie de Willem, Gœthe proclamé l'auteur du Renard, par un compatriote de Pierre de Saint-Cloud. En bonne conscience, l'éditeur pouvait-il dire : M. Grenier a traduit Gœthe, lequel Gœthe a traduit Henri d'Alkmar, lequel Henri d'Alkmar a traduit l'édition de Gouda, lequel anonyme de 1498 a traduit Reinart

de Vosy lequel... Cette « généalogie de quelques vieilles plaisanteries » eût été trop longue, même pour une préface. Le plus simple eût été de traduire l'original sans intermédiaire. Mais cette œuvre est de deux Flamands de Flandre. Est-on obligé de savoir cela à Paris, et l'achèterait-on en Belgique? Le Renard de Gœthe, à la bonne heure !

yautre édition est édifiante :

Le Roman du Renabd, d'après toutes les brauches et toutes les versions, édition publiée par J. CoUin de Plancy. Malines, P. J. Hanicq, imprimeur du Saint-Siège, de la sainte Congrégation de la propagande et dç l'iarckevêque de Malines, 1843.

Écoutez ce passage de la préface :

1 Avouons qu'il faut avoir de l'admiration à perdre pour la prodiguer à de brutales indécences, à de sales aventures, à cet esprit qui ronge, qui n'est autre chose qu'un coup de dent ou un un coup de sabot, et qui n'a manqué en aucun temps aux écrivains avilis. Par exemple, on fait de Renard un ermite , puis un prélat qui mange des poulets. Est-ce bien spirituel? On le fait excommunier par l'âne ; comme c'est ingénieux. On rétablit grand-maître des templiers et des hospitaliers, portant d'un côté la barbe rase et de l'autre la barbe pleine avec l'habit mi parti. N'est-ce pas trivial? Ce sont là les plus beaux traits de l'esprit que nous signalions.

it Mais cet esprit d'allégories forcées gâte le vrai roman

du Renard ! C'est donc ia conception originale dans: sa verdeur naïve que nous voulons donner ici...

» Nous croirons rendre service en procurant à tout le monde le plaisir de lire ce roman célèbre. Il est connu de tous les pays et de toutes les langues. . . . Grœthe n'a pas dédaigné de le rajeunir en Allemagne, Œhlenschlaeger en Danemarck.».. Laurenabei^li disait : La sagesse profane n'a pas produit de livre plus digne d'être loué que le Benard. Il l'entendait dégagé des immmondicesquil'étouffent, « (P. 9 et 10.)

Vous croiriez d'après cela rencontrer l'original si illustre, traduit par Gœthe et OEhlenschlaeger, loué par Laurensbergh ; ne vous y fiez point; l'auteur dévot se croit obligé de vous prémunir :

* Si l'on iTOVLYGpeiit'éire, dit-il, que le Renard ne répond pas suffisamment au vacarme qu'on en a fait, nous ferons remarquer qu'il a été exalté pax deux trompettes, celle des bonnes gens qui ont salué le bon livre spirituel et naif, et celle des ennemis de l'Église et des mœurs qui ont battu des mains, ^YQfi frénésie de fanfares, aux plates surcharges effrontées, conspuées aujourd'hui. « (P. 11.)

Le lecteur trouvera en eifet que ce livre ne répond pas au vacarme que l'auteur lui-même en fait. Style, esprit, portée, on y cherche en vain le poème du moyen âge. C'est le Renard A. M. D. G.; Renard revu , corrigé, amendé, et publié par luimême!

Ce chef-d'œuvre, dégagé de ses immondices,

n'a pas manqué d'être réimprimé plusieurs fois en France :

Bibliothèque approuvée.

Les fabliaux du moyen dge far mi lesquels se lisent,,, le Roman du Bendrd; colligês par Jacques Loiseau, Librairie d'éducation de Périsse frères. Paris et Lyon. — Paris, librairie des livres liturgiques illustrés.

En regard du titre, on trouve V approbation de Mg. J. F. V., évéque de Châlons.

« Nous avons fait, dit Tévéque, examiner ce livre, d'où Ton a écarté assez heureusement les mauvaises doctrines et les choses répréhensibles des poètes du passé, etc. Châlons, 26 décembre 1845 (1).«

L'introduction dit :

» Aux scandales que Le Grand d'Aussy affectionne nous avons substitué de plus honnêtes détails... Nous avons déblayé les grossièretés des Aventures de Tyl V espiègle. Nous avons trouvé le travail tout fait pour le Roman du Renard. »

Ce travail est celui de M. Collin de Plancy.

Ce Renard-là n'a point de patrie.

Glorification au Nord, réprobation ou falsification au Midi, la cause de cette différence est facile

(1) 11 y en a d'autres éditions : Roman du Renard, version épurée par Collin de Plancy. Paris, société de Saiot-Victor, rue de Tournon, 3' édition, 1855. Prix : 60 cen times.

à reconnaître. Chez les peuples protestants, le succès se maintient longtemps, se propage au premier réveil. Chez les peuples catholiques, le poème est au nombre des livres proscrits, livrés à la destruction; il tombe avec la liberté religieuse; il a grand'peine à renaître avec la liberté politique. Renard comme Marnix est un vaincu (1)!

Puis, la prévention et la routine s'en mêlent. Un chef-d'œuvre inconnu ! qui aurait failli périr ! que la France ne connaîtrait pas ! dont les cours de littérature ne feraient point mention ! On est trop façonné à une philosophie idolâtre du succès pour supposer une pareille méprise du goût, pour admettre une semblable erreur de la Providence! Ainsi, des esprits libres, se piquant de ne relever que de la raison et de réparer les brèches que Tinquisition lui a faites, se laissent prendre aux préjugés et aux proscriptions des vainqueurs. Bonnes gens qui se croient indépendants et qui acceptent les verdicts de VIndex! Ah! que nous sommes bien de la race qui a crié le Vœ victis !

La différence des œuvres a dû entrer aussi pour quelque chose dans la différence des destinées du

(1) M. Édelestand dn Méril dit en parlant de ces fables : « Il en résulta des tendances démocratiques et antisacerdotales qui les empêchèrent d'acquérir une grande popularité dans les pays aristocratiques et profondément catholiques. »

poème germanique et des branches gauloises.

L'unité défendait le Reineke fuchs , tandis que le sujet, disséminé, émietté dans les fabliaux, devait déchoir avec le goût et s'évaporer au souffle de la persécution religieuse, de la renaissance de l'antiquité et de la concurrence des œuvres de Rabe-» lais et de La Fontaine.

Les plus anciennes branches gauloises, se rapprochant le plus du type, sont des peintures de caractères ; bientôt, elles parodient les combats, c( se chamarrent des couleurs de la chevalerie (1) » ou tombent dans l'obscénité de certains fabliaux, ou s'égarent dans la quintessence allégorique du Roman de la rose, ou passent de la comédie de mœurs, satire en action, à l'iambe, satire en paroles. La langue n'est pas faite d'ailleurs, ni le goût, et le style se perd dans l'excès ou la grossièreté des détails. Le sentiment du sujet même y est fréquemment négligé, au point que Renard y reçoit le rôle de dupe. — Avant tout cependant. Renard, représente le succès, le succès quand même, sans conscience, par l'exploitation des vices et des faiblesses d'autrui; le succès par l'esprit, par l'adresse, par la ruse. Trop souvent,

(1) Rothe.

dans les branches gauloises , Renard voit sa proie lui échapper; trop souvent il est maigre et chétif, comme si les renards ne trouvaient pas toujours bonne table; trop souvent il est battu , même par le loup ; trop souvent le poète se plaît à lui lancer d'ironiques proverbes : Cil qui tôt convoite tôt perd. — N'est ni sage qui ne foloit. — Ni fol qui au^un sen ne face. — Mais sages fions sovent foloit. — Lors sot Renard trop pou d^aguet (lors Renard fut à court de ruses). Ce sentiment va trop loin lorsqu'on nous le montre : ici, devant la vie à la pitié du loup et presque mangé par lui ; là, notant et mat', là, saisi de couardie, ou s'accusant de vieillesse; et qu'on gâte les plus spirituelles inventions pour lui ôter le beau rôle (1). Je ne reconnais plus la vieille couleur flamande que MM. Marmier, Phil. Chasles et Duméril, comme Grimm et Gervinus, ont remarquée dans cette poésie, et il me semble entrevoir un antagonisme de race dans ce plaisir que prend le trouvère gaulois à berner le héros germanique. La Fontaine lui-

(1) Voyez, entre autres, vers 1186, 1679,2897, 2930, 3918; 4«87; 4702; 5459- 5552^57; 6503, 6566, 6636, 7342, 7757-7780; 15,910, 17,043-17,046; 17,362, 17,566, etc., etc. — Dans la fable da renard et du corbeau, quand le corbeau laisse tomber son fromage , le renard fait un grand effort sur lui-même et laisse le fromage à terre : «Il ne peut aller jusque là, il a le lumbago ; le corbeau peut Tenir reprendre son fromage.» Mais ce joli tour ne réussit pas, le corbeau ne s'y laisse pas prendre.

même subit l'influence ; il est inutile de citer ses fables où le renard se laisse prendre. «Vos renards sont plus fins, » dit-il malicieusement à madame Harvey, en faisant l'éloge des Anglais et de leurs chiens; et ailleurs il s'explique ouvertement :

Mais d'où vient qu'au renard Ésope accorde un point. C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie? J'en cherche la raison et ne la trouve point. Quand le loup a besoin de défendre sa vie

Ou d'attaquer celle d'autrui.

N'en sait-il pas autant que lui ?

Je crois qu'il en sait plus ; et j'oserais peut-être Avec quelque raison contredire mon maître (1).

La Fontaine ne savait-il pas ce que représente Renard dans l'Aristophane du moyen âge? Qu'est-il besoin de consulter l'histoire naturelle? C'est le cœur humain qui est en scène ; ce n'est pas de la science, c'est une comédie de mœurs que fait le poète. Renard n'est pas le goupil, mais « un type intellectuel, physique et moral que tous méprisent, mais auquel h plupart cèdent bon gré mal gré (2). »

(1) Le loup et le Renard, XI, 6.

(2) Rothe. — Même en histoire naturelle , La Fontaine se trompe ; lisez Buffon qni compare aussi le renard au loup : « Ce que le loup ne fait que par la force, il le fait par adresse et réussit plus souvent. »

Le Renard Theumesius (Tgu^îj^ta a^wtdjÇ), que Bacchus suscita contre les Thébains, ne pouvait être pris. « Quelque mal et dommaige qu'il feist, dit Rabelais d'après Pausanias et autres, de beste du monde ne seroit prins ne offensé. » Tel est le vrai héros du poème; tout ce qu'il entreprend réussit, car tous les moyens lui sont bons et il représente le succès :

Ne fa mie si fol baé Qu'il comenchast sans faire fin. . .

Mais cil Eenard^ coment qu'il loist, Vint au cheif de lou qu'il emprist (1),

Je cuidai enguigner Renart ; Or ni valent engm ne art (2).

Mais alors l'esprit avait changé ses allures, varié ses goûts ; il était passé du poème à la fable, au roman, à la comédie; il s'était transmis du Renard à l'Ysopet, à Pathelin, à Rabelais, à Molière, avant d'aiguiser la plume de Voltaire. Les Tartufs et les archipatelins (3) remplaçaient les Renards pour La Fontaine. Le grand fabuliste ne connaissait pas son aieul du xiii« siècle.

(1) Le couronnement Renard.

(2) Rutebœuf. Edition Jubinal, 1. 1, p. 38.

(3) Le chat et le Renard, Lafontaine, K, 14.

La question de priorité entre les versions de diverses langues me semble aussi peu importante que difficile à vider; je la néglige pour m'occuper des origines de ce cycle poétique.

La fable est de tous les pays et de tous les temps. On la trouve déjà sous la tente de Nemrod avec Abraham (1) , dans la Grèce avec Hésiode , Archiloque et Stésichore, dans le forum romain avec Ménénius Agrippa, dans les palais de l'Inde avec Bidpaï, dans le camp des Perses avec Cyrus(2), et personne ne s'étonnera de rencontrer

(1) Josephe, Histoire des Juifs, apologue d'Abraham à Nemrod. — Le Liwe des Juges contient aussi plusieurs paraboles.

(2) Hérodote I,CXU.

Renard en Chine (1). De bonne heure, l'homme dut sentir ses regards attirés vers les animaux; ils ont des sens et des passions comme lui ; il leur voyait à tous une âme dans les yeux, une volonté dans les actions; à chacun, un caractère distinct, une originalité propre, où il retrouvait, séparés et comme personnifiés, ses qualités et ses vices : force, ruse, vélocité, souplesse, jalousie, cruauté, vengeance; il dut naturellement se comparer à eux, chercher dans leurs usages l'énigme de ses passions, l'exemple de ses mœurs. Aristote donne pour principe à la science de la physionomie, que les qualités des animaux sont exprimées par la forme de leurs organes et que la ressemblance entre ces organes et ceux de l'homme suppose une similitude de caractères. Adamantins pense de même que, si l'on rencontre dans l'homme quelque chose qui se rapproche des formes des animaux, c'est à cause de la ressemblance des penchants , de sorte que chaque homme tient plus ou moins de quelque bête. La métempsycose ajoutait un prestige à ces rapprochements et quelque chose de religieux aux relations des hommes avec les animaux; la

(i) Voy. les Renards fées ( la Chitie ouverte)^ etc.

ii LE ROMAN DU RENARD.

fable est surtout fille de l'Orient : « La fable , ô fils du roi Alexandre, dit Babrius dans son prologue, est une vieille invention des hommes de Syrie qui vivaient au temps jadis, sous Ninus et Bélus. »

L'origine des fables dont Renard fut si souvent le héros se perd dans les antiquités greco-orientaies, ou indo-germaniques; et c'est encore de l'Orient que le génie moderne reçut ses meilleurs apologues.

L'influence des Arabes sur la civilisation européenne fut plus grande qu'on ne veut généralement l'avouer. Ces maudits, ces Sarrasins, ces Wandres, auxquels on courait sus et qu'on massacrait sans pitié , nous apportaient les sciences , les arts, les lettres, l'astronomie, les mathématiques, la médecine, l'architecture, les contes. Rabbi Moïse Sephardi se fait baptiser à l'âge de 44 ans, sous le nom de Pierre Alphonse, 1106; un de ses premiers soins est de faire la leçon au clergé, en traduisant des contes arabes, sous le titre de Disciplina clericalis (1). Jean de Capoue, juif con-

(1) Le Disciplina Clericalis a été traduit an xni* siècle en vers gaulois 80U8 le titre de Castoiement {Fabliaux deMéon elBarbazan, II, 39 et suiv.) et en prose par Jean Miellot, secrétaire de Philippe le Bon. On y trouye, entre autres, la fable du Renard et du loup dans le puits et le fabliau de celui qui enferma sa femme dans une tour. Les fabulœ collectes en sont des ei^traits.

verti, traduit les contes de Bidpaï, en vue de diriger les hommes : Directorium humanœ vitœ (1). Une traduction latine de Bidpaï existait déjà, sur laquelle fut faite la version espagnole de 1251 (2). Enfin, un moine de Haute-Selve imite le roman grec de Syntipas qui n'est autre que le livre oriental de Sendabad (3). — Si l'on veut remonter aux origines du poème du Renard, il est impossible de ne pas tenir compte de ces trésors venus de l'Orient (4).

(2) Sarmiento, Memorias para la hist. délia poesia, — Rodr. de Castro, Bibliot. Espan. — Publicer y saforcada , Ensayo de una bibl. de trad. espan.

(3) Le roman des Sept sages de Rome, en latin, imité en gaulois par Herbers sons le titre de Dolopathos.

(4) On raconte qu'à peine Alexandre avait quitté llnde , les peuples conquis, secouant le joug, élurent un roi qui ne tarda pas à étendre sur eux une lourde tyrannie. C'est alors que Bidpaï parut, admonesta le tyran en face, s'en fit écouter après bien des persécutions et reçut la mission d'écrire un livre de morale. Ce livre fut le recueil de fables qui porte le nom de deux chacals, d'autres lisent deux hyènes, d'autres deux renards, qui en sont les héros : Kalila et Dimna. Il n'eut pas moins de retentissement que notre Renard. Traduit de l'indien en pehlvi, du pehlvi en arabe, de l'arabe en persan, échappé à la destruction qui signala le fanatisme de la conquête de la Perse par les Musulmans, traduit en grec, en syriaque, refait plusieurs fois en Parsi , refondu et rajeuni , à chaque siècle , en persan , traduit en hébreu , en turc , en malabare , en malais , en hindonstani , en marhatte , traduit plusieurs fois en latin, en espagnol, en italien, en français, il n'est pas délivre après la Bible qui ait été autant répandu que celui-là, dit M. de Sacy.

Voici le titre des principales fables de La Fontaine qui n'ont d'autre origine que le Kalila et Dimna : Les deux pigeons, les Deux amis, VOurs et VamaVeur des jarditu, le Dépositaire infidèle, l'Homme et la couleum^e, la Souris m4tamorphosée en fille, le Pot de terre et le pot de fer, VHomm^e entre les deux âges, etc.

Cependant, bien avant ces traductions du grec, de rhébreu ou de l'arabe, bien avant la renaissance des naturalistes anciens, les premiers chrétiens s'étaient fait une zoologie d'après Aristote et la Bible. Dès le second siècle , un livre populaire, écrit d'abord en grec, répandait quelques idées grossières sur les animaux, les plantes, les pierres précieuses. C'est le Physiologus. Il avait été commenté par Saint Épiphane auquel de savants éditeurs l'attribuent. Déclaré apocryphe par le concile de Rome de l'an 496, on le voit encore imité ou utilisé par Avitus, par Georges de Pise, par Saint Isidore, et plus tard il est recommandé au clergé; les poètes y puisent de fréquentes comparaisons qui ne peuvent être comprises sans cela; une version en vers latins du xi® siècle, attribuée à l'archevêque de Tours, Hildebert, imprimée souvent sous le nom de Théobald, évéque, (Thibaut de Plaisance), commentée par Albert le Grand, répand cette petite histoire naturelle à tout le moyen âge : Telle est l'origine de tous les Bestiaires, Volucraires, etc. Un poète allemand du xi« siècle, un poète anglo-normand du xn% Philippe de Thaun, un poète flamand du xii% Willem Van Utenhove, le même que quelques critiques prennent pour l'auteur du premier Reinart de Vos,

un poète anglais du xni«, traduisent le Physi(h logus; Guillaume de Normandie l'imite librement en vers gaulois au commencement du xni« siècle, et un clerc de Picardie, nommé Pierre, le met en prose du Beauvoisis (1).

(1) Plas de doute aujourd'hui, le Physiologus est grec et du second siècle. Traduit en arménien, en syriaque et en latin dès cette époque, il a traversé tous les siècles et a été traduit de nouveau au xi* et au xii*, en arabA, en vers latins, en tudesque, en flamand et en gaulois, prose et vers. On a retrouvé un ancien MS. grec que Dom Pitra a publié, avec une version arménienne ( 5l>tei2e^mm Solesmetise). Il reste de nombreux manuscrits de l'ancienne traduction latine; les principaux sont celui de la bibliothèque de Bourgogne, n* 1U,074, fin du x* siècle, et ceux de Berne que Sinner fait remonter, Fun au vin*, l'autre au ix* siècle. Ceux de Londres et de Paris sont du xui*. M. Ch. Cahier en a publié le texte avec les variantes {Mélanges d'archéologie). Le Physiologus tudesque est un des monuments primitifs de la langue germanique; il a été publié par Hoffman { Fundgriiben, Fur, etc.) et par Massman {Deutsche ged. des XII /.). Le Physiologus en vers dHildebert est un des livres élémentaires du moyen âge ; il y en a plusieurs éditions incunables. Philippe de Thaun dit qu'il prend le texte qu'il traduit:

En un livre dit de grammaire

Que nus appelum Bestiaire.

Le Bestiaire anglo-normand de Ph. de Thaun, écrit vers 1121, a été publié par Wright, d'après un manuscrit de Londres {Popular Treatise of sciences, etc. Londres, 1841). Il s'en trouve un manuscrit à la bibliothèque de Copenhague, ancien fonds, n° 3466 (Abrahams, DesciHpt. des MS. fr. Copenh., 1844). Le Bestiaire anglais a aussi été publié par Wright {Scrap from ancient MS. Londres, 1841). Le Bestiaire de Guil. Van Utenhove, mentionné par Van Maerland, n'a pas été retrouvé. Le Bestiaire divin de G. de Normandie a été publié par M. Uippeau, Caen, 1852, et par M. Cahier {Mél. d'arch.).

Sans parler de Salomon, d'Aristote, de Démocrite et du roi Juba, le Physiologus a été attribué à Tatien, à saint Épiphane, à saint Ambroiso, à saint Ghrysostôme, à saint Jérôme, à Philatus, à Philo Carpatus, à saint Isidore, à Théobald, à Damascène, à Fulgencius, à Florinus, à Hildebert, à Hugues de Saint-Victor, à Alain de Lille, etc. ; il a été traduit, commenté, publiéldans toutes les langues, depuis le ii* jusqu'au xv* siècle, depuis Tertulien jusqu'à Robert de Furnival, depuis Triphon jusqu'à Dom Pitra. C'est un de ces livres .universels, cemme le Kallla et Dimna et le roman du Renard.

Lorsqu'à la fin du xiii® siècle, Gratien publia de nouveau le décret de Gélaseet du concile de Rome, il était trop tard. Le seul effet de cette publication fut de suspendre un instant l'usage de traduire les récits du vieux bestiaire, en pierre, dans les cathédrales. Mais le poème du Renard ne tarda pas à donner à ces tendances une vigueur nouvelle.

Les anciens racontaient quelques traits du renard dont le nom était devenu le synonyme de la fourbe, et l'Évangile n'avait pas trouvé d'épithète plus injurieuse contre Hérode que le nom du héros de la fable : Allez dire à ce renard que je chasse les démons! (Luc, XIII, 32). Le Physiologus raconte donc, d'après Aristote, comment le renard, quand il a faim, fait le mort pour attirer les oiseaux et les prendre au piège (1). Puis

(1) I Dolosum est animal hujus modo, si autem esurierit et non inveniat quod manducet, quœrit scissaram terrsB et proicit se snpinam snrsnm adtendentem, et adducit flatus snum infrà se omni modo ; et pntant volatilia eam esse mortuam et descendent ut dévorent eam. Illa verô subito exsurget et rapit et comedit. » (Ancien Physiologus.)

« Lena dolis mnltis vocitatur subdola Yulpes ;

t Hanc fugat agricola, nam cepit altilia ; « Sin habet illa famem, quia desunt, invenit artem

c Qua sibi cantantes prendere possit aves ; « In terram scissam se tendit liramque supinam

c Et quasi sit mortua flamina nulla trahit ; € Comix aut alter corvus putat esse cadaver,

a Insidet ut comedat, morsibus excoriât ; I Illa levis subitoque volatilia snmit,

« Dentibus et tristem reddit edendo necem. >

iPhys, d'Hildebert.)

d'après l'Évangile, la moralité compare à l'animal rusé, le démon, Hérode, et l'homme artificieux (1).

Démon ab insidiis — vulpeculae similis.

Et cmn fraude viri — sont vulpis nomine digni. (Ph^siologus d'Hildebert J

Déjà, SOUS Théodose, Claudien, en faisant descendre Rufln aux enfers, y montre les voleurs livrés aux loups, les perfides aux renards :

Frœdonesque lupis, vnlpes fallacibus addit.

(1) 'Ex TOUTOU xai 'H/0W(Jij5 Tra/osTrAvjffîaw t>j àAdjTTsxt* /.al b ypafificiTebç àxouffàg napà, toÛ Xurvipd^i' "Aï àAwTTïXes ^wAsoùg

Ixoufft, etc.

— ■ ... Nam et SalTator de Herode, filio Herodi diaboli, sic ait : Et die ▼uipi illi, etc. • (Ancien Physiol.)

— t Herodesque fuit — qui Christum quœrere jussit, « Credere se simulans, ~ perdere dissimulans. »

iPhys. Theobaldi.)

Les traductions anglo-normandes et anglaises rappellent ce trait que néglige Guil. de Normandie :

£ Erode en yerté

A gupil f ud esmé ;

Et notre sire dit

Par veir en sun écrit :

Dites à la gupille

Qu'il fait grant merveille.

(Phil. de Thaun.)

So was Herodes fox and flerd Tho Grist kam in to this middel-erd, He said he wulde him leren on, An thogte he wulde him for-don. »

(4 Bestiary.)

Un siècle après, Boèce disait : « L'homme qui dresse des embûches secrètes et se plaît à dépouiller par la ruse, est Témule du renard. »

Famme est gopO pur gent deoeyrie,

dit un fabléor du Xm« siècle (1).

L'homme est trompeur comme B^nard,

dit, au XY"", le traducteur des Enseignements d'Aristote (2).

D'un autre côté, les fables sont remplies des ruses de leur héros et le nom d'Ésope était resté populaire ; en Grèce, il avait été le type de l'apologue; dans le moyen âge, on lui attribua toutes les fables que conservait la tradition, ou que les voyageurs apportaient de l'Orient ; les fabulistes empruntaient son nom ou le joignaient au leur (3), et les grands recueils de fables s'appellent en gaulois : Ysopet. De temps immémorial, les fables latines servaient de livres élémen-

(i) La Femme, poésie da règne d'Edouard H, MS. Harley., publié par Wright iScraps, etc.). Voy. aussi Jubinal {Jongleurs et trouvères) : Le bldm£ des femmes : » Feme est gorpil por tout deçoivre. »

(2) MS. Bibl. nat. de Paris, ancien fonds, n" 7304, in4", 4* partie, fol. 55.

(3) Le faux Ésope anonyme, les fables d'Ésope de Romulas, de Remicius, d'Avienus , etc., les Fabulœ extravagantes JEsopi, les FàbaUe collectœ d'après Alphonse, et en gaulois les deux recueils du xui* siècle, connus sous le nom dTsopet.

LE ROMAN DtJ RENARD. 51

taires, sous diverses formes en rapport avec l'époque; au ix« et au xi« siècle, Babrius avait été refait en grec et en latin dans le goût du temps ; bientôt, on le mit en prose, en y mêlant des contes tirés du Syntipas ou du Kalila et Dimna^ et en y ajoutant des morales de l'Évangile. Le latin dominait alors : c'est lui qui servit aux débuts du Renard. Non seulement les premiers poèmes du cycle sont en cette langue, mais on retrouve, dans les fabulistes latins antérieurs, les divers épisodes et souvent l'idée principale des œuvres du genre nouveau. Trois sujets, tout d'abord, se partagent les poètes : — VIsengrimuSy complété dans le Reinardus Vulpes. — L'œuvre de Pierre de Saint- Cloud. — La cour plénière. — Isengrimm? deux fables des Fabulœ extravagantes le contiennent presque en entier (1); Reinardus? Mone le divise en 18 récits, que je retrouve à l'exception de trois dans les fables latines (2). — La branche de

(1) De Vulpe et Lupo pùcatore et Leone,— De lupo pedente — Grimm les a publiées en latin et Robert les a traduites en français.

(2) Voici quelques exemples des sources latines du Renard :

Renard apprend au loup à pécher : Fab. extravagantes, fable 9. ~ Isengrimus, — Heinardvs Vulpes, liv. I, f. 2. — Reinart de Vos et Heineke FtU)hs, chant IV. — Méon, branche 4.

Le loup arpenteur : Fab. extr., iQ.—Iseng.,—R,Vulpes, 1, 3.— Méon,i2.

Le loup écorché pour guérir le lion : F. ext., 9.— Iseng.—Ji. Vulpes, U. —Vos et Fv£h8, X. — Méon, 26.

Pèlerinage du loup .- Iseng. — /f. Vulpes, UI, i. — Méon, 23.

Renard mange le coq : Versus de Gallo (IX siècle Grimm),— F. ext., 2.—

Pierre de Saint-Cloud? L'auteur lui-même la dit extraite d'un livre latin : Aucupre ; ce mot signifie le métier de l'oiseleur, le premier métier du renard, celui que lui donne le Physiologus. Il est probable qu'à côté du Luparius, du Pœnitentiarius , de la Fabella lupina, de VEcbasis, deVUnibos, il y avait un Aucupium, Aucupatoritis, Aucupalis (1), comme qui dirait les Piperies de Renard^ ou Renard oiseleur. Sauf la Naissance du renard^ dont on découvrira peut-être un jour l'origine, les sujets de Pierre de S'.-Cloud se retrouvent dans les poésies latines : le Physiologus et les faux Ésopes. — Rei-

GaUtis et Vulpes (Grimm et Schmeler). — iî. Vulpes, UI, 2. — Reinhart saion. ~ Méon, 5 et 8.

Le loup mange le lard et ne laisse qae la corde à Renard : R. Vulpes, 1, 1. — Vos et Fucfts, l, — Méon, 18.

Le loup fait moine : Luparius (X* S. Grimm et Schmelcr). — Lupus monacfius {ibid.).—R. Vulpes, 111, 3.— Vos et Fuchs, TV. — Méon, 9.

Renard viole la louve : R. Vulpes, III, 4.— Fo« eiFucfis.— Méon, 1 et 29.

Le loup ou le renard chassé du couvent : R. Vulpes, III, 5. — Méon, 24.

Le loup, le cheval et le renard : F. extr., 1. — Romulus, F. jEsopi, f. 42.

— R. Vulp€%, m, 6. — Vos et Fuchs, VllI. - Méon, 13 et 17.

La part du lion : Romulus, f. 6. — F. antiques Nilantii, 9. — R. Vulpes, IV, 2. — Vos et Fuchs, XI. — Méon, 11. — La compaignie Renard.

Serment du loup sur un piège : R. Vulpes, IV, 3. — Méon, 10.

Renard fait le mort : Physiologus, etc. — Vos et Fuchs, VII. — Méon, 2, 10, 18 et 29.

Le prêtre et le loup : Sacerdos et lupus (Grimm et Schmeler).— Méon, 16.

Renard qui sait mille tours et le chat qui n'en sait qu'un : Fab. extr., 5.

— Méon, 28.

Renard dans le puits : Disciplina Clericalis. — Fab. collectes, 9. — Remicius, F. Ms., 3. — Vos et Fu/cli», XI. — The Vos and the Wolf. — Méon, 13.

(1) Aucupalis, ad Aucupium idoneus, année 1217 (Glossaire de la basse latinité).

nart de Vos et la 20^ branche de Méon , à leur tour, empruntent beaucoup aux auteurs latins et s'en réfèrent à la connaissance qu'en ont les lecteurs. Ainsi, l'allusion aux fonctions de forestier du Roi qu'occupe Renard (1), rencontre son explication dans Reinardus Vulpes (2). On sait aussi que Reinart de Vos a été traduit en latin, avant l'année 1280.

Toutes les autres branches ne sont guères que des imitations, des développements de ces trois sujets, qui eux-mêmes se mêlent et se confondent. Une grande partie de ce que les trouvères y ajoutent est due encore aux premières imitations latines d'Ésope ou de Bidpaï. Toute la poésie vulgaire du reste suivait cet exemple. Le génie moderne s'était essayé dans le latin, imposant à la langue de Virgile corrompue, ses modes nouveaux de versification, la rime et les plus gracieux détours de la strophe. Quand il préféra les langues nouvelles, il n'eut qu'à s'imiter, à se continuer lui-même; il ne répudia point ses premiers trésors amassés et confiés à une langue morte. Le fabliau de Celui qui enferme sa famé en une toi\ qui a fourni à Molière le dénoûment de

(1) Reinart de Vos, ?. 1806 et 18117.

(^ t Gam sit tntelse crédita siWa meœ. > ( Édition Mone, ch. HT, vers 15.)

Georges Dandin, le Dolopathos où Shakspeare a puisé son Shylock, sont imités du latin; les premières visions qui ont préparé l'œuvre du Dante étaient en latin ; les traditions bretonnes, mères de Chrestien de Troyes et de l'Arioste, ne sont parvenues dans tes idiomes modernes qu'en passant par cette langue de transition ; le cycle poétique des croisades, qui aboutit au Tasse, commence pardes chansons latines, avant Graindorde Douay; La Fontaine et Boccace auraient reconnu beaucoup de leurs contes dans les imitations latines d'Ésope et de Bidpaï; et ce n'est pas sans surprise qtf on retrouve en embryon dans la muse latine, les plus beaux fabliaux : La grand'mère et le loup, de Perrault (1), V Avarice et l'Envie, que M. Victor Hugo a rajeuni (2), et jusqu'au Testament de l'âne, de Rutebœuf (3).

(1) Fàbulœ Avianù 1. On trouve cette fable en anglais sous le règne d'Henri ni (Wright).

(2) Fab. Aviaoi, 17. De Phœbo^ avaro et invicU) :

Nam petit extincttbs ut lumine degeret uno.

Que Ton m*arrache un œil, dit-elle. (V. Hugo.)

(3) Voici Toriginal latin du fabliau de Rutebœuf :

« Argumentum XXU. De episcopo sacerdote t et ejus cane.

t Summiis muUipotens loca sécréta violata per se etiam (ibsque ceremoniis réconciliât. De qiio hanc seruentiam animadverte. t la Tuscia sacerdos quidam erat ruâticaau^, sed admoduBi opulentus ;

Les peuples germaniques à leur tour revendi* quent une large part dans ce cycle littéraire.. J'ai déjà dit que leur esprit y dominait. Les lois des Germains protégeaient les animaux, et ces peuples sont ceux de la race indo-européenne qui ont conservé davantage le culte de la nature, métempsycose dansl'Inde et chez les Druides, sorte de providence naturelle chez les Bardes, penthéisme chez les Saxons et les Allemands.

Le nom d'Isengrin donné au loup vient de l'antique langue Scandinave; on an trouve l'étymologie dans le poème de l'Edda, la Voluspa (1), où le loup représente le principe du mal. De tout temps, le nom du Renard fut une injure; la loi salique défend de le donner à personne, et ce nom lui-même offre une double particularité

hic c&iiiealiimsibi'carissiinam, enm mortuas esset, sepeliTit in cimiterïo. Sensii hsee episcopos et in ejas pecaniam animum intendens : Sacerdotem yelati maximi criminis ream ad se puniendum rocavit. Sacerdos, qui animum episcopi satis noverat, centum aureos secum deferens, ad episcopum venit : qui sepulturam canis graviûs accnsans : jussit sacerdotem ad carceres duci. Hic vero sagax : presnl, inquit, devotissime, si nosceres qnâ pnidentiâ caniculos iste fuerat praeditus : non mirareris si sepulturam tnter homines meraerit. Fuit enim plus qnam ingenio humano, tnm in vitâ tnm in mortis articulo, usus. Qnidnam hoc est, ait episcopus. Testamentum, inquit sacerdos, in fine vitœ condens : Sciens nnnc urgentem egestatem tuam : centum tibi aureos ex testamento reliqnit,qaos jam mecumdetuli. Tune episcopus et testamentum et sepulturam approbans, accepta pecuniâ, sacerdotem absolvit. •

(JFabulœ colleetŒf ex Adelfonso.) (1) Duméril, Poeseos popularUj p. 30*.

remarquable : dans le latin, il ne rappelle que la vélocité du Vulpes : à velocitate pedum, dit Varron; dans les langues du Nord comme dans le grec, il rappelle sa ruse. Dans le latin et le grec, il est féminin, et il a conservé ce genre en espagnol et en italien ; dans les langues du Nord et en français. Renard est masculin, comme il convient au héros d'une épopée.

Chaque race a son jour d'avoir de l'esprit, quand elle sert une bonne cause, ou se trouve dans sa véritable voie. Renard eut son siècle, et son esprit est germanique. La fable doit être « une ample comédie aux cent actes divers; » dans l'Inde, elle était devenue un roman moraliste; en Grèce et à Rome, on l'avait concisée en quelques vers, en vue de l'enseignement général; Babrius avait dédié son recueil à un enfant, et un diacre du ix« siècle, maître Ignace, le trouvant encore trop long, l'avait réduit en quatrains. De la fable qui peint les mœurs au conte de Boccace, il n'y a qu'un pas; l'Orient et la Grèce l'avaient risqué. Les romans indiens n'ont pas d'ensemble; le sujet n'est qu'un prétexte; l'idée n'est que le cadre d'une mosaïque. On n'y commence pas un conte sans en rencontrer plusieurs, enfermés les uns dans les autres , comme ces boites qu'on ne

peut ouvrir sans en trouver une autre plus petite. Le génie, plus épique dans le Nord, donna à ces récits tous les caractères de Tépopée : l'unité, Tampleur, la mise en scène, les discours héroïques. Qu'il écrivît en latin, en flamand ou en gaulois, il prit ses matériaux où il les trouvait et il les marqua d'un cachet nouveau ; son choix fut judicieux, et la transformation complète : il avait un héros et une idée artistique, il soumit tout à cette double nécessité.

Il adopte d'abord le récit du Physiologus qu'on retrouve partout et qui donna sans doute son nom à l'Aucîipatorius; puis, de quelques fables du Disciplina clericalis et des Fabulœ extravagantes^ il fait deux poèmes latins, et de deux mots prêtés au renard il fait un discours d'épopée satirique. Bientôt il prend aux récits orientaux l'idée de la cour plénière : Renard comparait devant le lion ; mais ce ne sera ni un ministre intègre et calomnié (1), ni un coupable qui doit périr (2) ; le héros, coupable, défendra vivement sa tète et la sauvera par la ruse. — Il emprunte au lièvre ses paroles hypocrites : « Celui que je vous présente

(1) Kalila et Vimna, chap. IX, t. 3, p. 139, traduction Galland et Cardonne Paris, 1778.

(2) Ibidem, ch. 111, t. 2, p. 212.

est tout en Dieu (1); » mais il les prête à Renard et se garde de lui faire concurrence sur ce point capital. II ne néglige pas Thistoire de la guérison du lion (2); mais il en fait honneur à son héros et donne la vie à cette fable en y ajoutant un trait, la vengeance. La fable des deux béliers qui tuent leur agresseur ne lui échappe point (3); mais il évite de faire de Renard leur victime. S'il s'approprie l'histoire du singe qui se prend la queue dans un arbre fendu, en en faisant sauter le coin (4); mettre en scène la maladresse du singe ne lui suffira pas , il voudra peindre à la fois la ruse du renard et la gloutonnerie de l'ours. Enfin, il se garde d'avoir deux renards, l'un rusé, méchant, vindicatif (8), l'autre sage, adroit et philosophe (6) ; il supprime le faux renard et garde le vrai. Sous ce souffle puissant, les contes moraux s'animent d'une vie nouvelle, les fables, emboitées, se développent dans l'action et

(1) Kalila et Dimna, ch, l. — Le loup, le lièvre et le renard, fable, 1. 1, p. 379.

(2) Ibid., ch. 1. — Le corbeau, le loup, le renard, le lion et le chameau, t. 2, p. 87 et suivantes. On y trouve en germe (p. 96) le discours da loup du Reinardus Vulpes sur les droits de l'autocratie.

(3) Ibid., ch. l. — Le dervic/ie et le voleur, 1. 1, p. 312.

(4) Jbid., cb. I. •- Le singe et le menuisier, 1. 1, p. 238 et saiv. {^) Kalila.

(6) Dimna.

l'unité; l'apologue grandit, la petite école de mœurs devient une iliade satirique.

Outre ce génie épique, la poésie du Renard affecte une causticité narquoise,, se plaît au sarcasme après la mystification, aiguise la ricanerie avec amour. Ce caractère s'aperçoit déjà dès les premières versions latines, même dans les Fabulœ extravagantes : Quin es tu, dit Renai*d au loup qu'il a fait écorcher, sauf à la tète et aux pieds, quin es tu, quipergis deorsum per pratum, cyrothecas gestans in manibu^ et pilleum in capite, tempore tam sereno (l)î Les discours, surtout les discours railleurs abondent, surabondent dans les poésies latines, et cet entrain sarcastique ne fera que se fortifier avec l'art et le goût. Ainsi, les jeux d'esprit de moines désœuvrés, forgeant de cruelles plaisanteries sans danger, les uns contre les autres, ouvrent à la fable ce cycle nouveau, le vrai cycle du Renard, dont la muse populaire doit faire une arme si tranchante et si belle. Rendons leur part aux traditions grecques et orientales ; le genre épique et la poésie sarcastique, voilà ce qui appartient au génie germanique, et n'appartient qu'à lui. Il a élevé le fabliau

(i) FaffuUB extravagantes, 9.

naissant à la puissance d'une épopée aristophanesque.

N'oublions pas cependant que la fable est un genre universel, et que celle du Renard fut renouvelée au moyen âge par la langue universelle du temps.

A cette époque d'ailleurs, l'individualisme n'était pas en vogue.. Loin d'appartenir à une race ou à une langue, un sujet n'appartenait pas même à un poète. Tout était à tous. La littérature vivait de larges échanges. Rois et manants, princesses et bourgeoises , prêtres et épiciers (1), toutes les classes se mêlaient dans la culture du gay savoir. Cycle gaulois des douze Pairs, cycle breton d'Arthus, cycle germanique de Renard, cycle naturel des Bestiares , cycle catholique des Visions, cycle antique d'Alexandre, etc., etc., tous les héros fraternisaient de pays à pays, de poète à poète, ce Si quelqu'un, dit Pasquier ,avoit encommencé une œuvre de mérite, et qu'il fût prévenu de mort avant que de le parachever, il se trouvoit

(i) « Marchans fu (je fus marchand) et espiciers Le temps de dix ans tons entiers, > Dit l'auteur du Renart contrefait.

quelque bel esprit qui y mettoit la main pour ne laisser Touvrage imparfaict. «Ainsi du Renard (1); adopté partout, personne ne songe à en réclamer le monopole, à établir un droit de premier occupant. Les noms gaulois s'y confondent avec les noms germaniques; le Reinart flamand habite Mautpertuis; le Lion français parle du chastelVempereor Ottovien comme s*il était à Gand , près du château d'Othon. Ysengrim le loup, Baldwyn l'âne, Cuwaert le lièvre, Tiercelyn le corbeau, Grimbert le baireau, Landfrit le charpentier, tous bons Germains par le baptême, se mêlent à Courtois le chien, à Chanteclair le coq, à Pinte la poule, à Fierapel le léopard, baptisés en Gaule. « Je me suis servi de livres français, » dit Willem, répété par d'Alkmar. Willecome! dit l'auteur de la 20° branche française, ne reculant pas devant ce flandricisme, qui n'est pas le seul.

Dans ce temps de morcellements féodaux où

(1) • Elle est si profondément germanique, dit Phil. Ghasles, qne l'on en troave des traces jusqu'au fond du xi* et du xii* siècle ; elle est si complètement européenne j que chaque peuple du Nord se l'est appropriée. » (Études sur les premiers temps, etc.)

« Le sol de la patrie universelle était fécond en généreuses pensées , chante Aug. W. Schlegel , ... une même chevalerie changeait les combattants en frères d'armes... un même amour inspirait tous les coeurs, et la poésie qui chantait cette alliance exprimait le même sentiment dans les langues diverses. • {Stances, citées par M"* De Staël.)

l'Europe n'existait pas, la poésie était européenne; laissons-lui ce caractère.

J'étudierai l'œuvre en elle-même, dans ses caractères généraux, et partout. C'est sur sa signification morale, sa portée littéraire et son rôle historique que je ferai du vacarme.

Corne JDiex ot de paradis Et Adam et Évain fon mîa...

Fitiez Temprist, si lor doua Une verge, si lor mostra Qant il de riens mestier auroient, De cete verge en mer ferroient.

Adam tint la verge ea sa main.

En mer feri devant Evain :

Sitost con en la mer feri.

Une brebis fors en sailiL Lors dist Adam, dame, prenez Geste brebis, si la gardez; Tant nos donra let et fromage.

Assez i aurons compenage.

Evain en son ooier porpensoit Que s'ele enccMr une en avoit« Plus belle estroit la conpaignie.

Ele a la verge tost saisie,

En la mer feri roidement :

Un Leus en saut, la brebiz prent,

Grant aléure et granz galos

S'en va 11 Le os fuiant au bos.

Qant Eve vit qu'ele a perdue

Sa brebiz, s'ele aïue,

Bret et crie forment, ha ! ha !

Adam la verge reprise a.

En la mer fiert par mautalent,

Un chien en saut hastivement.

Quant vit le Leu, si lesse corre

Por la brebiz qu'il velt rescorre.

Il li resquest : moult à enviz

L'a laissé li Leus la brebiz ;

Si feroit-il encor demain

S'il la tenoit n'a bois n'a plain.

Por ce que mesfet ot li Leus,

Au bois s'en foui tôt honteus.

Quant Adam ot son chien et sa beste, Si en ot grant joie et grant feste.

Toutes les fois c'Adam feri En la mer, que beste en issi.

Celé beste si retenoient, Quele que fust, et aprivoient.

Celés que Eve en fist issir, Nepot-il onques retenir; Sitost con de la mer issoient.

Après le Leu au bois aloient.

Les Evain asauvagisoient.

Et les Adam aprivoisoient.

Entre les autres en issi

Le Gorpil, si asauvagi :

Rous ot le poil coiime Renart, Moult par fu cointes et gaingnart :

Par son sens toutes decevoit Les bestes qanqu'il en trovoit.

Icil Gorpil nos senefie Renart qni tant sot de mestrie :

Tôt cil qui sont d'engin et d'art Sont mes tuit apelé Renart.

Por Renart et por le Gorpil Moult par sorent et cil et cil.

Se Renart set gens conchier ; Le Gorpil bestes engingnier.

Car cil Renart nos senefie Cens qui sont plain de félonie, Qui ne finent del agaitier Gon puissent autrui engingnier ; Ne jà le fel liez ne sera Le jor q'autrui n'engingnera.

Al engingnier li sont onni Privé, ou estrange ou ami :

^ Jà un sol n'en espargnera, Jà si chier ami ne sera.

Et avec celé félonie A-il le cuer tôt plain d'envie, Et envie est tele racine Où touz li max prenent orine.

Avec félonie et envie Escharsetez est lor amie.

Et escharsetez est tel chose Que toz tens a la borse close.

Escharsetez est une vice Qui forment aime avarice :

Avarice a le mont sorpris, Cil est clamez dolent, chaitis.

Ne rente n'a, se il n'usure (1).

C'est ainsi, s'il faut en croire Pierre de Saint- Cloud , presque en même temps que l'homme et sans doute pour remplacer le serpent, que naquit cet animal rusé qui se glisse entre le mari et la femme, entre les citoyens et l'État, entre l'homme et Dieu, pour exploiter les vices des grands et l'ignorance du peuple (2).

L'antiquité l'a connu ; le Christ l'a chassé du temple; les Pères de l'Église l'ont stigmatisé; le moyen âge l'a flagellé; le Roman de la Rose l'a flétri des noms de FauxrSemblant et de Papelard ; Pierre Gringoire a groupé autour de Mère Sotte, Hypocrisie et Sotte Fiance; Rabelais a emprunté au XIII* siècle le nom de Papelard pour le mettre au pilori de ses sarcasmes ; Regni^r lui a donné

(l)Méon,l'* branche.

(2) Le Henard contrefait remonte plus haut ; selon lui Fart de renardie date d'avant la création, et a perdu les anges :

t Renardie puis truvée feu Longtemps que Nature ne feu, ^ Dès lors que ange furent fait, Qui par orgueil furent défait. »

la jupe de la courtisane jouant la dévotion; Machiavel Ta esquissé dans la Mandragore, Ta peint tout entier dans le Prince ; Pascal lui a donné un coup mortel. Le théâtre s'empara de bonne heure de ce sujet; une vieille chronique rapporte qu'en juin 1313, aux fêtes données à Paris par Philippe le Bel, lorsqu'il arma ses fils chevaliers, on joua des mystères et des farces, au nombre desquelles la vie du Renard, médecin, évéque. Pape, et mangeant toujours des poulettes :

Là vit-on Dieu sa mère rire ; Eenard fisicien et mire.

Herode et Cayphas en mitre Et Eenard chanter une espître Là fil véu, et Évangile Croix et flos et Hersent qui file.

Corroier aussi contrefirent, Qui leur entente en ce bien mirent, La vie de Eenart sans faille, Qui menjoit et poucins et paille ; Mestre Renart i fu evesque Véu, et pape et arcevesque.

Renart i fut en toute guise Si com sa vie le devise (1).

(1) Chronique de Godefroid de Paris.

Machiavel a mis en scène Fra Timotéo ; Ben- Johnson, Volpone; Molière, Tartuffe; Beaumarchais, Basile. Notre siècle qui le trouve sur le trône comme Machiavel, et dans la sacristie comme Molière, a essayé de le peindre sous divers noms; déjà ses deux faces sont esquissées : le Renard religieux du xix^ siècle , c'est Rodin ! le Renard politique, le voyez-vous, c'est Robert-Macaire!

L'antiquité l'a connu. Qu'est-ce, en effet, que le parasite de la scène antique qui vit aux dépens de celui qui l'écoute? Aristophane a mis en scène le parasite religieux : A peine les oiseaux ont-ils tracé l'enceinte de leur ville, Néphélococcygie, qu'un devin se présente.

» Le deyin : Arrêtez ! ne touchez pas à la victime ! PiSTHÉTÉKOS. Qui es-tu ?

— Je suis un devin.

— Va te faire pendre.

— Malheureux ! ne méprise pas les choses saintes. Il y a un oracle de Bacis sur Néphélococcygie.

— Que n'en parlais-tu avant sa fondation ?

— Le Dieu ne le permettrait pas.

— Vraiment !... Eh bien ! Voyons l'oracle.

— n Entre Corinthe et Sycione, Quand corneilles et loups viendront à s'allier... Que d'abord à la terre on immole un bélier;

Puis, que pour récompense on donne

A celui qui viendra le premier Annoncer de ma part ce que le ciel ordonne.

Habit neuf et complet, manteau, pourpoint, soulier. . . , «

— Ah ! les souliers en sont aussi !

— Prends le livre et lis.

« Pour prix de sa bonne nouvelle Qu'on lui verse un grand coup de vin; De la victime, dans sa main.

Qu'on mette la part la plus belle ! »

— Cela aussi !

— Prends le livre et lis.

— Ton oracle ne s'accorde guères avec un autre qu'Apollon m'a dicté :

1 Lorsque le ventre à jeun, par de vains artifices. Quelque saltimbanque effironté Viendra troubler vos sacrifices.

Sans être par vous invité.

Prenez un bon paquet de gaules.

Cassez-le-lui sur les épaules ! . . . »

— Le citoyen veut plaisanter.

— Prends le livre et lis.

« Et s'il ne prend un autre ton.

Qu'on le chasse à coups de bâton. »

— Quoi cela y est aussi !

— Prends le livre et lis. Sors d'ici^ misérable canaille, et ?a débiter tes oracles aux vieilles femmes. « (Les Oiseaux,)

Aristophane peint l'homme qui vit de la superstition d'autrui. Platon a peint rhypocrisie religieuse tout entière :

« Je serai scélérat et du fruit de mes crimes je ferai aux Dieux des sacrifices. Étant juste, je n'aurais rien à craindre des Dieux, mais je perdrais les avantages attachés à Tinjustice ; au lieu que je gagne à être injuste et que je n'ai rien à craindre des Dieux, si je joins à mes crimes des vœux et des prières.

j» Mais je serai puni aux enfers, dira-t-on. Non pas ; il est des Dieux qu'on invoque pour les morts. Pour quelle raison m'attacherai-je donc à la justice plutôt qu'à l'injustice, puisque tout me réussira auprès des Dieux et des hommes pendant la vie et après la mort, pourvu que je couvre mes crimes des apparences de la vertu. « {La Républiqite.)

H est avec le ciel des accommodements,

dit Tartuffe.

Pourvu qu'on se confesse on a toujours sa grâce,

dit la Macette de Régnier.

Platon semble avoir deviné les confesseurs de Pascal.

Toujours donc, la ruse exploita la bonne foi, et Thypocrisie la religion. Mais nulle religion n'y prête autant que celle qui remet au confesseur les clefs du paradis et au pape les foudres du ciel. C'est au moyen âge, en plein âge d'or du catholicisme, que le roman du Renard prend sa place.

L'épopée des Niebelungen chante la force barbare et indépendante des Germains, qui doit vaincre l'armée civilisée de la Rome des Césars; le Roman du Renard met le génie démocratique de la vie civile en face du pouvoir spirituel de la Rome des papes.

Le pouvoir spirituel ! les écrivains catholiques ne manquent jamais de faire ressortir son influence et sa grandeur. Ils montrent, d'un cdté, le monde avec ses passions, avec ses armées, avec ses empereurs ; de l'autre, un vieillard, seul, sans autre arme que sa bénédiction qu'il donne ou refuse au nom de la justice , de la liberté, de la vertu; et, au geste de ce vieillard, le monde et ses maîtres, les peuples et les légions s'inclinent, domptés ou touchés par ce pouvoir moral plus fort que le glaive des héros. Quel beau thème pour un De Maistre ou un Veuillot ! Rôle sublime, en effet, s'il était vrai, moral, humain! La réalité

dissipe ce pieux mirage; l'histoire détruit ce mystique château de cartes. La vie spirituelle et morale est la plus noble prérogative de l'homme; s'il est quelque chose en nous qui mérite le nom de divin, c'est l'intelligence dans sa double fonction de certitude : la raison qui cherche le vrai et s'y attache, la conscience qui sent le bien et s'y conforme. Mais pour peu qu'on s'étudie et se consulte, on sent que cette force intérieure ne relève que d'elle-même, ne connaît d'autre pouvoir que la conviction , d'autre guide que sa lumière. La vérité ne s'impose pas comme un Senatus-consulte ; la justice ne se décrète pas comme un saint canon. Ni prière, ni violence, ne peuvent forcer un homme à prendre pour le bien et pour le vrai ce que sa conscience sent être le mal , ce que sa raison déclare être le faux. L'essence indestructible, inviolable, éternelle de Tâme humaine, c'est la liberté ! D'un autre côté, l'homme ne possède pas la vérité absolue et générale, ses instruments de certitude sont perfectibles comme lui-même, et l'on comprend bientôt que, si la raison et la conscience sont libres de leur nature intime, elles doivent l'être aussi dans leurs manifestations extérieures, pour pouvoir se développer, chercher et trouver de mieux en mieux la science

et la justice. La vraie philosophie part donc de l'esprit humain : je pense, je suis ! de son indépendance naturelle, de sa puissance unique de conviction, de sa perfectibilité indéfinie, et le^ principe de liberté fait, du développement intellectuel et moral, le prophète éternel et l'éternel sauveur du monde.

Le principe de l'autorité ne l'entend pas ainsi. L'autorité sait tout;. elle possède la vérité absolue, infinie, révélée, éternelle; elle a son Dieu; elle connaît l'origine et la fin des choses; elle distingue le bien et le mal; elle est dans les secrets de la Providence et le ministre de ses desseins. La raison est vaine , la conscience est faillible; l'homme doit tout demander à Dieu et à son représentant sur la terre : l'autorité constituée ! Qu'est-ce que la liberté, la science, le progrès lui apprendront de mieux jamais? Dès lors, du moment où l'on accepte le principe divin, du moment où l'on place la certitude en dehors de l'homme , devant quel moyen reculerait-on pour réaliser la loi suprême, pour imposer aux hommes les desseins du Dieu absolu? Il faut penser et agir comme Hildebrand et Philippe IL Voilà les vrais chrétiens, convaincus et conséquents! Que devient la conscience sous ce régime? L'autorité

la remplace par un livre saint. Et la morale? Elle est écrite, c'est le code pénal de la théocratie, dicté par les intérêts des défenseurs de la Foi. Alors, de deux choses Tune : ou les ministres de l'autorité seront maîtres absolus, et ils feront de la société une caserne mystique : voyez l'établissement des Jésuites au Paragay; ou ils^ devront compter avec le monde, composer avec la nature, ménager l'influence du Dieu , alors ils auront des faveurs, des tolérances, des partialités, des complicités sans nombre. Quand la morale est la loi d'un maître et non la voix de la conscience, il est avec elle des accommodements. Tout à l'heure Torquemada, maintenant Escobar! Mais chez Escobar comme chez Torquemada, la philosophie est la négation de la raison et de la science ; la morale, la négation de la conscience et de la liberté ; la politique, l'oppression et la mort des peuples. Ce qu'il y a de divin dans l'homme!

voilà ce qu'en fait le pouvoir spirituel !

Le pouvoir intellectuel et moral ! Je le connais, je le vois commander le respect au monde ! Mais c'est toujours contre le pouvoir spirituel régnant. C'est Christ pardonnant à ses ennemis, les prêtres. C'est Jordan Bruno, disant à ses juges : Vous tremblez en portant la sentence plus que je ne

tremblerai en la subissant. C'est Vanini se laissant brûler la langue plutôt que de parler contre la vérité. C'est Jean Huss jetant du haut du bûcher une parole que recueillera Luther. C'est le chevalier de la Barre léguant à Voltaire la défense de la liberté de conscience. Ce sont les hommes de notre siècle qui s'inquiètent des signes de décadence, qui veulent remplacer une religion de ténèbres, par la philosophie de la raison, et qui ont vu leur tête mise à prix, ou sont en prison ou en exil.

Mais ce vieillard, successeur des amants des Théodora et des Marosie, prédécesseur des Borgia, ce vieillard, plus soldat que prêtre, plus tyran que pontife , plutôt loup et renard que pasteur ! on le dit juste : il décrète la justice et il vise à l'oppression; il parle de foudroyer les vices des rois : il veut surtout usurper leur puissance. Ils seront ses vassaux, alors tout leur sera permis ; qu'ils soient indépendants et toutes leurs vertus deviennent des crimes. On le dit seul, et il a avec lui la moitié du monde qu'il pousse contre l'autre; il a avec lui les renards affamés d'or, les lions altérés de sang ; il a pour lui tous les abus et toutes les ruses ; il a pour lui l'aventurier qui rêve un trône, l'usurpateur qui veut faire

sacrer son crime , le Constantin qui éroit acheter le silence du remords , le grand Louis qui veut expier l'inceste et Tadultère ; il a pour lui le parjure et la tyrannie, l'exploitation de Dieu et des hommes, la trahison jetée dans les familles et, souvenez-vous de l'empereur Henri IV, il a pour lui jusqu'au parricide! — Ah! ne confondons jamais la force de la raison et de la conscience avec sa parodie la plus sacrilège !

Honneur suprême, hommage forcé rendu à la conscience libre : Chaque fois qu'une des causes de la lutte est juste, les deux antagonistes cherchent leur force dans le peuple. Les couvents étaient plongés dans le vice et la vénalité, Rome était corrompue.— L'église est un lieu de prostitution, dit l'archevêque Dunstan; une Gomorrhe, dit le cardinal Damiens; un troupeau d'Épicure, dit le pape Benoît VIII (1).— Chacun voulait jouir des richesses de l'an mil, le clergé par le vice, la papauté par la domination ; mais les vices étaient portés à un tel excès qu'ils compromettaient l'autorité. A qui en appellent les papes? au sentiment

(1) Conciliam Ticinense, année 1030.

moral du peuple. Et le peuple les aide dans une réforme réputée impossible et réellement impossible sans lui. En vain la luxure et la simonie font rage; en vain les conciles résistent jusqu'à l'assassinat des représentants de Rome. L'opinion populaire est avec le pape , et les réformes sont acceptées. Les rois et les empereurs, à leur tour, poussés à bout par les prétentions de l'Église, parlent au peuple de liberté ; le peuple vient à la rescousse et conjure les foudres de Rome, aussi impuissantes contre lui que fortes de son adhésion. Ces appels ne manquaient pas d'un certain danger pour le double despotisme; mais cette force morale était la seule; il fallait abandonner la lutte, succomber, ou s'en servir.

Le peuple dans cette lutte apporta son génie.

C'est alors qu'une petite fable imitée d'Ésope ou de Bidpaï, un petit poème caustique de moine désœuvré, une moralité narquoise d'un juif converti, grandit, s'aiguise au cœur de la démocratie, et devient l'iliade satirique du moyen âge. On réclamait la voix du peuple; cette voix, c'est le sifflet; il lui donna la force de l'épopée. L'esprit qu'on appellera rabelaisien , voltairien, gaulois, français, c'est l'esprit du peuple, l'arme du faible, la vengeance des petits. Tel

est le roman du Renard et sa place dans Thistoire. A le considérer comme œuvre littéraire, c'est un chef-d'œuvre de comédie de mœurs. Mais ce serait ne le connaître qu'à demi que d'oublier son rôle historique.

On s'étonnerait à bon droit qu'une satire ayant cette portée eût été possible dans un siècle de répression aussi violente, si l'on ne savait que les divers partis avaient besoin du peuple et s'appuyaient tour à tour sur lui. Philippe le Bel s'amusait fort aux processions du clergé de Paris, où l'on menait un Renard en surplis et en tiare, croquant des poules sur sa route : Le roi se moquait du pape. Plus tard, Louis XII fit aussi jouer, sur la scène, son dévot ennemi. L'opposition du clergé séculier contre les moines, surtout contre les ordres mendiants, entretint cet esprit de satire et explique bien des licences. Des prêtres entrent dans le concert de railleries : l'auteur de Reinardus Vulpes n'a aucun égard pour le prince, ni pour la religion; ses dernières scènes sont une parodie de la messe, étonnante d'audace : on sent qu'il est clerc ; c'est un bénédictin de Gand. — « N'aies mie de mentir honte, » dit Renard dans la vingt-huitième branche de l'édition Méon : c'est un prêtre de la Croix-en-Brie

hE ROMAN DU R^ARD. 79

qui fait parler un moine et qui le fera bientôt jouer par le vilain et par Tâne. Gauthier de Coinsy reproche aux prêtres de faire peindre bien moins l'image de la Vierge, dans leurs « moustiers » que, dans leurs maisons, le sujet le plus scabreux du roman : « Isengrin et sa famé. » Les gravures anciennes habillent Renard en moine et l'âne en prêtre. Les missels mêmes entourent les textes saints d'arabesques représentant les scènes du Renard qui parodient le culte (1). Bientôt la fable envahit les palais et les cathédrales, ces « cathéchismes sculptés ; » monte aux chapiteaux, se pend aux gargouilles, se glisse dans les jubés, sous les chaires, et ricane jusque sous les stalles des* abbés. Sous la chaire de Pforzheim, un Renard porte une volaille dans son capuchon de moine et épie toute une basse- cour, occupée à écouter pieusement un sermon; sur les stalles de Salignac et de Saint-Léonard, on voit des moines - Midas , aux oreilles d'ânes, et des Renards enfroqués, prêchant des dindons. Sur le

(I) Dans le Missale AmbianensU , bibliothèque de La Haye, n* 48, (xiV siècle), ton aperçoit des loups et des renards déguisés en moines, chantant au lutrin, et dans un endroit est un lion, couronne en tête ,(Me8sire noble le lion, du roman du Renard), assis sur un trépied élevé, tenant dans ses mains une bandelette sur laquelle on lit : Palardie, orgueil, envie. Un carme et un dominicain, sous la figure d'un loup et d'un renard, se portent au devant lui. i (Jubinal, Lettre à M. de Salvandy.)

principal portail de l'église de Brandebourç, ce sont des oies, sur les stalles d'Amiens, des poules, que Renard- moine endoctrine. Les stalles de l'église d'East-Brent montrent Renard pendu par une oie, puis en abbé, .mître en tête et crosse en main. A Strasbourg, sur les chapiteaux des grands piliers de la cathédrale, les bas-reliefs représentent, entre autres choses : « Une procession en laquelle un pourceau emporte le benestier, avec l'eau bénite, et force pourceaux et asnes suivant en habits sacerdotaux. On y voit aussi un asne qui assiste à l'autel comme s'il allait consacrer ; et un autre emportant une châsse de reliques dans laquelle est un Renard, et tout l'attirail de

la procession porté par des singes On voit

encore sur le pupitre, une religieuse ayant des souliers de fer, taillée dans le bois et couchée de son long, et un moine couché près d'elle avec son bréviaire ouvert devant lui, qui lui met la main sous la jiipe (1). » — « Tout cela dit l'auteur, paraît avoir été fait par le Clergé séculier, en haine des moines. » — « Le loup est moine et Renard prêtre, » dit l'auteur de Reinardus Vulpes, en intervertissant les rôles (2).

(1) Barnet, Voyage en Suisse, fait eu 1685 et 1686.

(2) Les moines mendiants sont surtout en butte aux attaques des poètes.

« A répoque même où on sculptait les Stalles (d'Amiens), le chanoine Pierre Genest, se disant subdélégué du pape Léon X, annonçait à Amiens

Le Spéculum stuUorum résume en deux vers tout le système de la mendicité :

t Pauperis ut, sine re, nomen habere qneant.

—Ne qnid eis desit spreverunt omnia... i

Rntebœufdit:

Car se Renard ceint une corde Et yest une cctele grise, N*en est pas sa Tie moins orde.

{Descorde de Vuniversilé.)

Le Roman de la Rose emporte la pièce :

Amour. Tu semblés être un saint Hermite,.

Faux Semblant. G^est voir, mais je suis hypocrite.

— Et si vas preschant pénitance.

— G*est voir, mais je remplis ma panse.

— Tu vas preschant la povreté.

— Voir, et je suis riche à planté.

^entends ces faux religieux...

Qui se font povres mais qui vivent De bous morceaux délicieux Et boivent les vins précieux ; Et la povreté vont preschant Et les grand richesses péchant.

Et toujours povres nos faignons ; Mais, comment que nous nous plaignons.

Nous sommes, ce vous fais savoir.

Cil qui tout ont sans rien avoir.

Et voloit que je renoiasse Mendicité, et laborasse.

Se je n'avoie de quoi vivre; Bien me voloit tenir por ivre ;

la croisade contre les Turcs et s'attirait, par ses criantes exactions, Tindignation du clergé et du peuple ; qu'y aurait-il de surprenant que les conducteurs de l'œuvre aient livré cet homme méprisable à la vengeance du ciseau de l'entalUeur? En ce cas, notre renard-prédicateur offrirait un intérêt de plus... on le nommerait : Pierre Genest (1). »

Une fois armé du fouet, le peuple frappa tous ses ennemis. Le clergé est attaqué au gré du pape, le pape au gré des princes, les princes au gré des prêtres ; ou plutôt, c'est à sa manière à lui qu'il fait la guerre et pour son propre compte qu'il flagelle. Ses ennemis ont tous les vices; ils les

Car laborer ne me peut plaire.

De laborer n'ai-je que faire ;

Trop a grand peine en laborer.

J'aim mieux devant les gens orer (prier)

Et affubler ma renardie

Du manteau de papelardie.

(1) Uisloire et description des Stalles de la cathédrale d'Amiens, par MM. les abbés Duval et Jourdain. {Méinoires de la Société des antiquaires de Picardie, t. VII).

Bien avant ce temps , le nom de l'animal rusé servait à baptiser les fautes du clergé. Au VI* siècle, Gennebaut, ayant quitté sa femme pour entrer en religion 'était devenu Tévéque de Laon. Son haut rang lui donna trop de confiance, il revit sa femme, t céda au démon,* et en eut deux enfants. 11 nomma son fils latro, (ce fut le 2* évéque de Laon), et sa fille vulpecuUi, « comme engendrée par la fraude et la ruse. » (Frodoard, Hist. de l'église de Rheims, 1, 14.)

satisfont en exploitant les vices des grands et les faiblesses des petits; par quels moyens ? par la force ou par la ruse. Voilà ce que nous montre en action le roman populaire. C'est Téternelle histoire de l'humanité, du jour où elle a couronné un soldat heureux, ou s'est agenouillée devant une idole.

Les détails en sont profonds et fins, comme il convient à la comédie.

C'est un jour de Pentecôte, le jour des champs de mai; le Roi tient sa cour plénière; tous les animaux sont venus à la fête, excepté le goupil, maître Renard , dont la conscience n'est pas nette. Ses ennemis profitent de son absence pour l'accuser et, avant de le faire entrer en scène, le poète va nous le faire voir sous plus d'un aspect. Les plaintes du loup et du chien nous montrent déjà le dévot personnage qui se joue des reliques, qui vit aux dépens d'autrui, et qui admire dans la femme de son voisin « l'auteur de la nature. » Le chat défend son parent ; le castor réplique et voici un autre trait du saint homme qui se voue à l'éducation pour tenir le peuple sous sa griffe :

• « Reineke joua le dévot et s'offrit à lui enseigner rapidement tous les chants d'église et tout ce que doit savoir un sacristain ; ils s'assirent en face l'un de l'autre et commen-

cèrent le Credo, Mais Eeineke ne pouvait pas renoncer à ses anciennes pratiques : au milieu de la paix proclamée par notre roi et malgré, son sauf-conduit , il tint Lampe (les romans flamand et gaulois nomment le Eèvre Couard) serré

dans ses griffes. . . .; lorsque j'arrivai près d'eux il tenait

Lampe par le collet, et certes il lui eût ôté la vie, si, par bonheur, je n'étais pas allé par là (1). «

C'est au tour du blaireau à défendre son ami, et l'esprit rabelaisien apparaît : « De quoi se plaint le loup? »

• Il y a sept années révolues, mon oncle a donné son amour à la belle Girmonde (Hersinde en flamand.)... et qu'y a-t-il à ajouter ; elle ne s'en est jamais plainte ; elle s'en trouve même très bien : mais lui, quelle figure fait-il? S'il était sage, il se tairait sur ce chapitre, qui ne peut lui rapporter que de la honte. «

Dans la branche gauloise, c'est le Roi qui parle la langue de Rabelais :

Ysengrin, lessiez ce ester ; Vos n'i porriez riens conquester A ramentevoir vostre honte.

Musart sont li Roi et li Conte, Et cil qui tiennent les granz Cors Deviennent cop, hui est li jors .

Onques de si petit domage Ne vi-ge fere si grand rage ;

(1) Je me sers de la traduction de Gœthe, faite par M. Grenier. On pourra voir par là combien le Reinefce Fuchs ressemble au Reinart de Vos.

Tele est oele ovre à escient Que li parlers n'i vaut noient.

Mais signons-nous, voici Tartuffe :

• Depuis que la paix du rit a été proclamée, personne ne Tobserve comme lui. Il a changé sa vie, ne mange qu'une fois par jour, vit comme un ermite, se mortifie, porte une haire sur la peau et se prive depuis longtemps de viande et de gibier, comme me le racontait encore hier quelqu'un qui venait de le voir. 11 a quitté Malpertuis son château- fort ; il se bâtit un ermitage pour y demeurer. Vous verrez vousmême comme il est maigre et pâle par suite de l'abstinence et des autres pénitences que son repentir lui a imposées.if

On n'attend que sa mort pour la canoniser,

dit Régnier, de Macette au moment où elle va essayer de corrompre une jeune fille. Voyons ce que va faire Renard :

» Lorsque Grimbert eut fini, parut Henning (Chanteclair) le coq, entouré de toute sa famille, au grand étonnement de l'assemblée. Sur une bière en deuil, derrière lui, on portait \me poule sans tête. C'était Gratte-pied (Coppe), la meilleure des couveuses. Hélas ! son sang coulait et c'était Reineke qui l'avait répandu. »

Chanteclair mène le deuil et porte sa plainte devant le lion :

• Il m'apprit qu'il était devenu ermite, et qu'il avait

fait vœu d'expier des péchés dont il confessait l'énormité. Personne ne devait donc plus se défier de lui ; il avait promis

devaat Bien de ne plus manger de viande. Il me fit examiner son froc, toncher son scapulaire. Il me montra, de plus, un certificat donné par le prieur et, pour m'inspirer plus de confiance encore, la haîre qu'il portait sous son froc. Puis il partit en disant : « Que la bénédiction du ciel soit avec vous ! il me reste encore beaucoup à faire aujourd'hui ; j'ai encore à lire None et Vêpres, » Il lisait en marchant. Mais il ne pensait qu'au mal , il méditait notre perte • —

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline !

Mais Willem est trop près de Molière. Écoutez la « conception originale, dégagée de ses immondices : »

« Et moi, seigneur Canteclair, me dit Trigaudin d'une voix posée, je suis bien changé. Pour rien au monde je ne voudrais aujourd'hui causer le moindre chagrin à personne. Ne craignez aucun piège de ma part. Je m'en vais voyager, autant j^our nCinstruire que pour faire oublier les torts de ma jeunesse ; et de ce moment, je prends congé de vous. « En achevant ces mots, il s'éloigna. Mais il n'avait disparu que pour se blottir derrière une haie (1).

La poule est mise en terre sainte, et Ton va juger Renard. Le Roi se décide à le sommer de comparaître en justice. L'ours Brun est choisi pour ambassadeur. Après Tafféterie du petit chien qui parle le beau français^ après l'aveugle passion

(1) Édil. de Malines, p. 30. Édit. de Paris, p. i8â.

du loup, voici un nouveau caractère, la suffisance de la sottise, qui entre en scène avec Tours.

Cette fois Renard est connu ; il va agir. Pour satisfaire tous ses vices , il va exploiter tous les vices d'autrui. Gourmand, il croquera coqs, chapons et poulettes et volera de toutes mains, et il prendra ses ennemis par leur gourmandise pour leur échapper ou s'en venger. Luxurieux, il séduira la louve, certain de s'exposer bien moins au blâme que d'exposer le loup aux railleries d'une cour débauchée, et il se servira d'un amour adultère du Roi pour lui voler la léoparde. Avide de richesses, il pillera tout le monde, par la flatterie ou par la ruse, et il se sauvera de la potence en alléchant la cupidité du Roi et de la Reine. Vindicatif, il satisfera sa rancune de prêtre sur tous ses ennemis par mille tours sanglants, et il déjouera toutes leurs vengeances, en exploitant l'un ou l'autre de leurs faibles. Ignorant mais habile, il se jouera de l'ignorance de chacun, et il se tirera de plus d'un mauvais pas, par un faux apparat de science. Orgueilleux, il parlera avec hauteur, avec menaces au lion lui-même, le bravera en face, soutiendra un siège contre lui, mutilera ses ambassadeurs, tentera de lui ravir sa couronne, et il tournera l'orgueil du Roi et de son fils à son

propre salut et à sa propre gloire. Impie, il se fera de la religion un masque pour tromper ceux dont elle est le faible, et, des pratiques superstitieuses, autant de pièges tendus à la crédulité des bonnes gens; et il ne s'arrêtera qu'il ne soit arrivé au faîte de la fortune et de l'impunité.

On a vu dans Renard la personnification de l'intelligence humaine, de l'esprit populaire, se vengeant ou se raillant des abus et des vices. C'est une erreur. Ce qui fait la grandeur de cette comédie de mœurs, c'est que chaque personnage est un caractère, ridicule ou odieux : la violence, l'orgueil, la ruse, la sottise, la poltronnerie, etc., si bien qu'en général, sauf les petits et les faibles, tous ceux que Renard joue sont bien joués. Mais, au dessus de ces détails de la vie, de ces petits portraits des sept péchés capitaux, de ces tableaux de genre la plupart tracés de main de maître, apparaît la grande figure qui personnifie l'ensemble des mauvais instincts, les élève à la plus haute puissance et les synthétise dans un type immortel.

L'ours est la première victime de sa gourmandise. Il suffit à Renard de lui offrir du miel, pour le pousser dans un piège affreux. Le malheureux ne peut éviter la mort, qu'en y laissant la peau de sa

tête et de ses pieds de devant. Renard le trouve dans cet état et le raille :

• Dites-moi donc, mon oncle, à quel ordre de religieux vous êtes-vous affilié, puisque vous portez maintenant une calotte rouge sur la tête ? Êtes-vous donc devenu abbé ? Le barbier qui a rasé votre tonsure a un peu coupé les oreilles; je le vois bien, vous avez perdu le toupet, la peau du visage et vos gants; où diable les avez- vous laissés (1) ? »

OÙ trouver plus mordante ironie? On remarquera que la forme comme le fonds est toujours emprunté de préférence au culte. Est-il besoin de dire que le Renard de l'archevêque de Malines et de révêque de Chûlons, a « déblayé toutes ces grossièretés; » mais comment a-t-il donc pu remplacer d'aussi piquants sarcasmes?

« Il (Trigaudin-le-renard) se mit à railler sa victime : Qu'avez- vous donc, mon cher Gros-Brun? dit-il; est-ce qu'on aurait voulu vous faire payer le miel trop cher, que vous vous êtes échappé comme un voleur (2) ? «

Voilà bien la conception originale « dans toute

(1) De quel ordre Tolez-v os esta i Qui roge chaperon avez ?

.(Méon, 20- branche.) Un troubadour du xii» siècle , Pierre de Busignac , fait allusion à cette scène : quand Renard fit écorcher Isengriu et pour s'en moquer lui donna chapeau et gants.

(2) Malines p. 29. Paris, p. 190.

sa verdeur naïve , » et les « honnêtes détails » substitués aux scandales !

Lorsque les paysans viennent attaquer Tours, l'auteur met une première fois en scène le curé; il entre dans la carrière, armé de la hampe de la croix, et sa femme Julocke le suit, brandissant sa quenouille. Le roman gaulois dit : sa concubine, le mot est plus grossier, et reproche au prêtre sa mauvaise vie , dont « toute la ville se plaignait. » Le poète flamand dit bonnement : sa femme, et Baldwinus qui le traduit dit :

Presbyter et Uxor. Henri de Glischesaere dit de même : Wipp, et il nomme le prêtre un saint homme. Avant eux , le bénédictin, auteur de Reinardus Vulpes, avait mis en scène le curé et sa femme qu'il avait nommée Albrada , et le Spéculum Stultorum parle aussi des enfants d'un curé , Natospropriâdeconjuge.kn xn^ siècle, bon nombre de prêtres étaient encore mariés et ils commençaient même à laisser leurs charges ecclésiastiques à leurs enfants. Renard, édité par lui-même , est du xïx« siècle; il fait du prêtre, un fermier!

La femme du curé le suit donc ; quand l'ours s'échappe, il saute au milieu d'un groupe de

LE I»)MÀN DU RENARD. 9t

femmes et les fait rouler avec lui dans la rivière, et le poète atteint au plus haut comique lorsqu'il fait crier au prêtre :

« Je promets deux tonneaux de vin et indulgence plenière pour récompense à qui la sauvera ! «

Dans le Reinardus Vulpes, Renard vole un coq au curé pendant la messe ; le prêtre quitte l'autel et le poursuit. Plus tard, dans le Reinart de Vos, quand le chat, nouvel ambassadeur, sera pris aussi par sa gourmandise, ce sera dans la grange du curé, par son fils Martinet, et Tibert, en s'échappant, mutilera le prêtre, au grand désespoir de sa femme, au grand plaisir de Dom Renard qui la consolera, avec une verve digne de Panurge.

Chez les païens, le prêtre n'était qu'un magistrat temporaire ; dans les agapes chrétiennes, c'était le vieillard, et les anciens de la communauté vivaient du travail et non de l'autel. De nos jours, dans plusieurs sectes protestantes, le pasteur refuse tout salaire et tout budget. L'Église catholique, rêvant une forte organisation de l'autorité spirituelle, eut à opter entre la caste héréditaire et le célibat. Grégoire VII connaissait le génie moderne; la caste sacerdotale aurait perdu

rÉglise au lieu de lui assurer la domination; Hildebrand le comprit. Malgré les prêtres , malgré les évêques qui emprisonnaient ses légats , dispersaient les conciles et allèrent jusqu'à le déposer en le calomniant, Hildebrand poursuivit la réforme des mœurs du clergé. Il en appela à la conscience du peuple et lui apprit à résister au clergé. Le peuple mit au pilori les vices du prêtre.

Mais voici bien une autre scène; le troisième ambassadeur est un ami : Renard va se confesser. Sa confession n'est qu'une suite de récits de tours nouveaux joués au loup. La curiosité lascive, les interrogatoires scabreux de certains confesseurs et l'indulgence des bons pères entre eux, y sont peints à la façon du poète et, l'absolution donnée, on ne tarde pas à voir opérer la grâce ; Renard s'élève au sublime de l'hypocrisie dans sa réponse à Grimbert qui lui reproche de lorgner encore les poules :

Il Vous avez tort, mon neveu ! Ne vous pressez pas tant , et ne troublez pas mes prières. Laissez-moi dire un Pater noster pour Tâme des poulets et des oies que j'ai volés en si grand nombre à ces saintes femmes de nonnes ! /'

Écoutez l'édition de « la Sacrée Congrégation de la propagande et de la librairie des livres liturgiques. » De confession, pas un mot :

• Ah ! mon oncle , dit le Blaireau consterné, est-ce ainsi que TOUS êtes corrigé ?

— Je n'y pensais pas, dit Renard.

— Voilà l'effet des mauvaises habitudes (1). »

Après ces déblaiements , nous pouvons laisser les ouailles de Trigaudin s'étonner que le roman ne réponde pas au vacarme que nous en faisons. On retrouve plusieurs fois la scène de la confession dans ce cycle satirique ; Tune d'elles est plus hardie ; c'est l'histoire du Renard qui mange son confesseur. Le héros confesse ses adultères au milan, qui l'excuse et lui fait un sermon contre son mauvais goût et sa fidélité : la louve est horrible, elle n'est plus jeune ; pourquoi ne pas butiner partout et choisir entre les jeunes et les belles? Là-dessus le confesseur fait, du libertinage, un éloge dans le genre obscène qui caractérise trop souvent les branches gauloises. Renard saisit ce moment d'éloquence pour avouer au milan que c'est lui qui a croqué ses petits; alors la scène change : la large manche s'emplit de fouci) Malioes, p. 51. Paris, p. 309.

dres; le confesseur obscène n'a pas assez d'imprécations contre le criminel, qui s'irrite et le croque à son tour.

Un des petits poèmes latins, le PœnitentiariuSy avait mis aussi en scène l'indulgence des bons pères entre eux : le Loup et Renard se confessent, l'un à l'autre, toute sorte de mauvais tours, de meurtres et de larcins, que le confesseur non seulement absout, mais justifie. Vient le tour de l'âne , l'âne ici c'est le peuple profane ; au premier aveu, l'ours l'interrompt : Videte sacrilegum! et le poème finit comme la fable par le Haro sur lebaudet! Mais le poète ajoute un trait qui manque à La Fonfaine : le loup quelque peu clerc prouve que l'âne mérite la mort, puis, en bon confesseur, il engage la victime à supporter patiemment la peine de son crime, et dore la pillule du martyre:

Si patiens fiieris, martyre major eris.

Guillaume de Haudent a imité le Pœnitentiarius (1) et F. Habert a refait cette fable (2). L'âne s'accuse d'avoir mangé la paille qui se trouvait

(1) Les propos fabuleux moralises^ etc. Lyon 1833.

(2) Annales poétiques.

dans les sabots de son maître, laissés par lui à la porte d'un cabaret : Quel crime, s'écrie le loup.

Et si le pied eût été là dedans^ La tendre chair eût été dévorée.

On remarque de nombreux mots latins dans les diverses branches gauloises et germaniques du Renard, et quel latin! C'est une parodie nouvelle. L'ignorance des prêtres était grande depuis longtemps. Au dire d'un Pape lui-même , ils hsn^ iisdiient in nominepatris et filia etspiritua sancta(i). Le cardinal Damiens rapporte qu'au x® siècle ils ne savaient pas lire, et Ratherius, un belge qui fut évêque de Vérone, trouva qu'un grand nombre de ceux de son diocèse ne savaient pas le Credo,

Renard reste peintre fidèle : Confiteor tibi pater... et mater ^ dit-il en raillant. Quand le roi lui reproche la tonsure de l'ours : In nomine patrum, Christum, file! s'écrie-t-il, et plus tard quand il vole au curé son rôt, le curé crie: Ah! sancta ^piritus! La confession au père et à la mère, le Christ neutre, le père au pluriel, le Saint-Esprit femelle! Voilà les traits qui ont fait rire nos pères, clercs ou laïcs.

(i)Vm* siècle,

Revenons à notre héros. Condamné à être pendu, un faible du roi va le sauver. Renard calomnie son père pour tromper le Lion, en flattant son amour de Tor, et pour se venger de ses ennemis.

Noble, alléché, croit à tout et Renard est sauvé ; il ira en pèlerinage à Rome avec le lièvre et le bélier. Aussitôt à l'abri, son impudence éclate au grand jour, il brave le roi, mais il est en sûreté.

Là s'arrête la première partie du Reinart de Vosy évidemment inachevée. Henri d'Alkmar remplace cette dernière scène par la guérison du roi qui sert de vengeance au Renard contre ses accusateurs ; la 20® branche gauloise fait marcher aussitôt le lion à l'assaut de Mautpertuis. Nous verrons bientôt l'une et l'autre aventure. La seconde partie flamande reproduit la mise en scène de la première : cour plénière, accusations, fables en récits, confession, comparution du héros. Renard, après de longs discours, en appelle au jugement de Dieu, provoque le loup en combat singulier; il en sort vainqueur et rentre en grâce; le poète conclut avec tous ses confrères que la terre appartient à Renardie. Amen!

Telle est aussi la conclusion du Couronnement de Renard et de Renart li Novel. Là, d'autres vices

sont exploités. Quand le loup s'était plaint de l'adultère de Renard, le blaireau, dans le poème flamand, le roi, dans la branche gauloise, lui avait répondu par des railleries : Pourquoi tant de bruit pour si peu de chose? Renard va faire sentir au lion ce que vaut ce peu de chose. Il lui vole la léoparde, et le roi entre dans une telle colère qu'il assiège le traître dans son château fort.

On rencontre plusieurs sièges dans les diverses branches du roman. Dans l'œuvre de Willem, Renard en est menacé plus d'une fois, et on peut en inférer que le poète réservait ce grand moyen pour la fin du poème. La 20® branche, dont le sujet est le même, pousse plus loin les aventures et ouvre l'assaut, aussitôt après la bravade de Renard. Le siège dure six mois; Renard surprend le camp dans le sommeil, garrotte chefs et soldats et se livre à sa passion brutale sur la reine, sans être arrêté par le réveil du camp. Mais il a oublié de lier Tardif, le limaçon, qui délie les autres; Renard, pris, ne doit la vie qu'à la pitié de la reine, et à une forte rançon offerte par sa femme. Dans la première partie de l'œuvre de Giélée, Renard, ayant frappé le loup en trahison et tué son fils, toute la cour avait marché con-

tre lui ; un formidable recrutement qui montre sa force, et une soumission qui met cette force au service du roi, avaient sauvé Renard. Au second siège, le héros abandonne Mautpertuis, s'évade en mer sur un navire symbolique, mène trois amours à la fois, se venge de ces dames qui se sont montré ses lettres , attaque le navire du roi dans un combat naval terrible, se jette dans son château de Passe-Orgueil, soutient le siège, puis, songeant à la paix, met de son parti ses trois maîtresses et le fils du roi prisonnier qu'il a séduit par l'orgueil, se montre redoutable et conciliant, étale des troupes nombreuses et renvoie ses prisonniers, et risque enfin sa soumission, certain qu'elle sera acceptée. La paix est faite. Renard est au comble de la puissance. Il ne manque à Tartuffe que l'apothéose.

Jacques Giélée ne la négligera pas.

• On fait excommunier Renard par l'âne : comme c'est ingénieux ! On l'établit grand-maître des templiers et des hospitaliers, portant d'un côté la barbe rase et de l'autre la barbe pleine, avec l'habit mi-parti. N'est-ce pas trivial? Ce sont là les plus beaux traits de l'esprit que nous signalions. «

Ces paroles de la préface du Renard A. M. D. G. signalent à notre attention deux grandes scènes : Texcommunication et l'apothéose.

L'excommunication, c'est le glaive du pouvoir spirituel,, le tonnerre des Jupiters nouveaux, des Grégoire VII, des Innocent III , des Boniface VIII. Il frappe d'abord les prêtres concubinaires, adultères, simoniaques. Puis, il se tourne contre les vices des rois. Erreur du moyen âge et du principe d'autorité, d'imposer la morale par la force, en empiétant, même au nom de la justice, sur le pouvoir temporel. Mais le glaive spirituel ne fait que s'aiguiser dans ces escarmouches; bientôt c'est contre le pouvoir civil qu'il fait rage. Après avoir longtemps lutté pour l'indépendance de la vie spirituelle et morale, l'Église trahissait ce grand principe, en organisant la foi en autorité et en voulant lui assurer la domination temporelle et politique ; la résistance poussa cette erreur aux plus odieuses conséquences en théorie et en pratique. Donc, le roi sera le serf moral du pape, l'Église sera la tête de la féodalité , les princes à ses côtés et le peuple en dessous, ou bien rois et peuples seront excommuniés. Soumis à l'autorité morale, ou proscrits du giron catholique, il n'y a pas de milieu. Alors, dans cette lutte impossible.

le glaive spirituel se traîne dans la fange et dans le sang, et s'avilit plus que la hache des Nérons et des Caligulas. Ses éclairs donnent le signal de la révolte du fils contre le père , de l'assassinat privé et des massacres publics. Un pape permet à chacun de tuer les excommuniés, un autre ordonne de déterrer leurs cadavres, un autre semble défendre à son Dieu même de leur pardonner dans le ciel. La morale qui veut se faire pouvoir, aboutit là ! Ce n'est pas tout, le glaive spirituel devient h vendre, on le donne à louage; il se met, comme un mercenaire, au service des rois contre les peuples. Quand les barons anglais proclamèrent la grande charte des libertés britanniques, un pape se trouva pour les excommunier. Quand Guillaume de Normandie fut déclaré déchu du comté de Flandre, il rendit douze églises à l'évêque de Tournai, qui excommunia le pays rebelle (1128). Quand Baudouin de Constantinople rendit hommage de ses fiefs à Philippe-Auguste, le roi lui fit déclarer solennellement qu'il requérait les évoques du pays de l'excommunier, s'il manquait à ses devoirs de bonne vassalité ; Innocent III confirma cet engagement.

La Belgique fut bientôt victime de cette simonie des foudres catholiques.

» Que fit le roi de Trance pour lutter contre Baudouin P Las de combats et d'un caractère peu belliqueux, il eut recours à un moyen qui, grâce à l'habileté de ses successeurs, devait être dans leurs mains le plus terrible instrument de leurs vengeances. L'archevêque de Reims, oncle du roi et ministre complaisant de sa politique plutôt que prélat austère, s'était associé à ses projets et frappa d'interdit toute la Flandre : Baudouin lui en avait reconnu le droit lors de son fatal serment d'hommage à Compiègne. Qu'on se représente les terribles formules de l'excommunication, telle qu'elle existait au xii« siècle, prononcée solennellement au milieu des églises où les cierges qui s'éteignent font place à une nuit profonde, qu'on se figure le clocher privé de sa croix où se tait l'appel quotidien à la prière, la nef abandonnée aux plaintes sinistres des oiseaux de la nuit, l'autel désert d'où le prêtre s'est hâté d'enlever les Vases et les livres sacrés en même temps que l'anneau des fiançailles, et l'on comprendra aisément la désolation qui se répandit dans toute la Flandre. Dans plusieurs villes , le peuple employa la violence pour forcer les clercs à célébrer les divins mystères. Les uns éclataient en gémissements stériles ; les autres cherchaient dans l'hérésie une excuse et un prétexte pour leur désobéissance (1). •

Le pape méditait alors des projets contre le roi de France et la Flandre fut sauvée. Mais vingt fois dans les xn«, xni® et xiv« siècles, elle fut le jouet, souvent la victime des mêmes attentats sacrés. Quand la force, la ruse, la trahison et le massacre ne réussissaient pas aux rois conquérants, le pape

(1) Kervyn, Hist. de Flandre, II, p. 120, etc.

lOS LE ROMAN DU'RENARD.

leur restait. Philippe le Bel avait aussi obtenu une bulle qui lui permettait d'interdire la Flandre. Il s'en servit après les défaites de Courtrai et de Mons en Puelle, et Charles le Bel s'en servit contre Jacques Pyc, Philippe de Valois contre Zannekin et d'Artevelde.

La résistance ne manqua point. La lutte, commencée par une scène terrible, où l'on voit l'empereur Henri IV mendier un regard, pendant trois jours, à la porte de Grégoire VII, finit par une scène ridicule : un soufflet donné à Boniface VIII sur son siège, par un agent de la France. Nos provinces prirent une grande part à cette légitime défense de la société civile. Jacques Pyc pose carrément la question : il se moque publiquement des foudres du roi de Rome ; il affecte de ne plus entrer dans les églises, ses partisans abandonnent les sacrements et cessent de donner aux enfants le baptême, aux morts la terre sainte. Jacques Pyc fut assassiné. Zannekin résista les armes à la main, mais la bataille de Cassel fut gagnée par l'excommunication, dit un historien. D'Artevelde combattit et triompha; le clergé était avec lui.

Le glaive spirituel fut partout vaincu; il n'est pas brisé. Encore aujourd'hui, les peuples ne peuvent secouer leurs servitudes, sans être con-

LE ROMAN DU RENARD. i03

damnés au nom du Dieu des papes ; témoin la Pologne en 1832, les États romains en 1849, les Romagnes en 1858. Les libertés de 1789 ont été excommuniées, comme la Charte anglaise, et TEncyclique de Grégoire XVI a jeté la réprobation sur les libertés de 1830. Que, quelque part, en Amérique ou en Piémont, on abolisse les dîmes : excommunication! on établisse la justice séculière au détriment du pouvoir religieux : excommunication! le mariage civil : excommunication! et l'on ne peut toujours y répondre par un éclat de rire ; rappelez-vous le bombardement de Rome. Au xu« siècle, c'était encore la guerre, la défaite, la ruine, le deuil, le massacre, la servitude.

Alors, au milieu de la mêlée, au milieu des mandements des évéques, des bulles des papes, des répliques des rois, des réclamations du bas clergé, des protestations ou des gémissements des peuples ; au milieu du glas des cloches funèbres, des plaintes des victimes, des colères des rebelles, quel cri strident se fait entendre ? Est-ce le fouet de Juvenal qui siffle ? — Cette foudre qui fait trembler les rois, le peuple la parodie ! Que leTrigaudin orthodoxe trouve cefa peu ingénieux! Je trouve cela grand ! Je trouve grand ce rire des faibles qui brave en face le tonnerre des forts.

Écoutons ces passages, écoutons-les religieusement. La poésie en fût-elle aussi mauvaise qu'elle est de bon aloi, l'esprit en fût-il aussi grossier qu'il est fin, il faudrait encore respecter ce cri de la liberté. Mais l'art y est beau; l'arme est bien aiguisée et bien ciselée; elle tranche et brille. Que peut-on rêver de plus grand : le génie au service de la liberté !

Écoutons d'abord Jacques Giélée :

Et lors TArceprestres Timer Prist par si haut à recaner, K'en tentist 11 mons et li vans.

11 ot cauciés ses estivaus, S'iert des armes Dieu reviestis ; Avoec lui ot deus de ses fis, Cloke, candeille et benoitier Orent pour escumeniier Eenart et tous ciaas de s'aïe.

Timers en haut rescumenie Et ses gens à cloke sonnant, Et s'eut avoec candeille argant; Et quant Est le candeille estaindre.

Si dist pour plus Renart destraindre, Por çou qu'iert en mauvais estât, Amen, amen, fiât, fiât.

Timers li asnes s'en repaire, G'autrement ne set assaut faire ;

Et Eenart en mocant s'escrîe :

Ke ferai-je P on m'escmnenie ; Mengier ne poraî de blanc pain Sans talent, u se je n'ai fain.

Et mes pos bonlir ne pora Devant çou que fa sentira.

Coidié m'ont faire mon damage.

Mais il m'ont fait grant avantage.

Car de pourir n'arai pooir.

Car jou 01 dire pour voir, Ains duira tons entirs mes cors Tous jours puis que je serai mors. Jamais jou ne voel estre assos.

Hués as SOS, as sos, as sos !

Hué ont tout apriès Timer (1).

Quand la paix est faite, « Timers li ânes rasost (absout, relève) Renard kil avoit eskemunié. »

Au XVI® siècle, l'Église et le trône étaient d'accord, il y avait danger à ces satires; cette scène est retranchée de la traduction de Jean Tenessax.

Le poème flamand a aussi son coup de sifflet, dans sa seconde partie. Renard se défend devant le Roi; il raconte comment il s'est plaint d'être excommunié, à son oncle, le singe Martin ; celui-ci le rassure et la satire a plus de sel dans

(1) Renard li novel, vers 61(»^14. (Méon, IV, p. 376.)

la bouche du clerc de Tévêque et en face du Roi:

1 Ne vous laissez point abattre, mon neveu, et ne vous affligez pas ainsi. Je connais des gens puissants à Rome, et je m'entends à la besogne. Je m'appelle Martin, le clerc de l'évêque; je ferai citer le proviseur à Rome; je plaiderai contre lui, mon neveu; je ferai valoir vos excuses, et je vous rapporterai une absolution , fût-ce même malgré lui.

• Je connais les détours à la cour, et ce qu'il faut y faire ou ne pas faire. J'y ai, de plus, mon oncle Simon qui est puissant et haut placé. Il aime à aider les gens d'esprit. Il

s'y trouve aussi d'autres de mes proches Je prendrai

avec moi une bonne somme d'argent, pour le cas où j'en aurais besoin. Une prière est plus assurée du succès, lorsqu'elle est accompagnée de présents. On gardera de l'argent en réserve, afin de pouvoir empêcher l'injustice (1).

a Neveu, fiez-vous à moi; je pars demain de boime heure, et je ne me reposerai point avant d'être arrivé à la cour du Pape. J'aurai soin de votre affaire. Vous, allez trouver le Roi sans perdre de temps; je prends sur moi tous les péchés et tous les mauvais actes pour lesquels vous avez été banni; je vous en tiens quitte

• S'il vous paraissait qu'on ne voulût pas vous rendre justice, faites-le-moi savoir, et que le messager marche nuit et jour. Je vous promets de faire mettre au ban du Pape tous les habitants du pays, hommes et femmes, même le Roi, et sous un interdit si sévère, qu'on ne pourra plus enterrer les morts, ni chanter pour eux dans les églises, ni prier pour

(i) Denier fait la besogne à Rome, dit une célèbre satire de Tépoque intitulée : Dams Deniers, (Dom argent). (Ms. de Berne, Catalogue Siuner, et Jubinal, Jongl. et Trouv.J

eux, ni baptiser, ni donner le Saint- Sacrement, à moins que pleine justice ne soit rendue. Nevea, je m'engage à vous faire obtenir cela de suite. Le pape est vieux, de sorte qu'on fait peu de cas de lui, tout le pouvoir est entre les mains du cai*dinal de Valoite (1) qui est jeune et a d'illustres parents. A cette heure, il a une concubine qu'il aime, à ce qu'il paraît, par dessus toute chose. Tout ce qu'elle désire de lui, elle ne l'obtient que trop légèrement ! Cette femme est ma nièce, et je suis si bien avec elle, qu'elle ne me refuse jamais rien (Traduct. de M. Oct. Delepierre) (2). »

(1) De valere, comme qui dirait le cardinal Argent.

(2) L'excommunication du Ribaud, Escomeniemenz au léchéor, est un fabliau célèbre du xiii' siècle. MS. Berne, n* 334, fol. 47 r', et bibl. Richelieu, n- 7218, fol. 194:

J'escommeni moine qui sone Mais j'aim' celui qui.... et done Et Ya seoir sur une tonne Et dist : Traiez sor sete gonne...

Tescommeni les useriers, Et les provost et les voiers ; Vilain qui devient chevaliers...

Jongleors qui n'est mençongers...

J'escommeni à un seul mot Sage homme qui roscemble sot...

Encor escommeni-ge plus Riche homme qui ferme son huis...

Le plaidéor qui het l'argent...

Et enfant qui n'aime sa mère. . .

Tavernier a loial mesure Et provost qui aime droiture...

Qui eve (eau) boit à son mengier Por que il ait vin au celier...

Or les escommeni très tous Fors seul put... et lecheours Que Diex les mete a granz honors.

Or assoudrai, quoi que nus die, Qui tient le hanap, se il pie (boit) Tant qu'il ait la teste étourdie.

Le grand d'Aussy fait mention d'une poésie semblable en langue d'oc par un moine de Montaudon.

Est-ce que je me trompe ou que je m'aveugle, quand je dis que cette poésie est digne du peuple et digne d'une cause immortelle? fy vois l'âme de d'Artevelde parlant la langue d'Aristophane. « Aussi, l'écrivain est-il monté de la vassalité du trouvère à l'indépendance du poète; » quand M. Nisard s'exprime ainsi, n'avais-je pas raison de dire qu'on croirait qu'il parle du Roman du Retiard ?

Elles sont grandes, les œuvres littéraires qui sont en même temps des armes de civilisation et des monuments historiques. La Satire Menippée est de ce nombre. Tartuffe et les Provinciales résument la lutte de Port-Royal contre les Jésuites. Renard est digne de ce rôle. Une querelle semblable, de Louis XII contre le Pape, donna une première comédie aristophanesque à la France : c'est Le jeu de Mère Sotte, par Pierre Gringore, un homme de génie aussi méconnu que Willem.

Gringore avait pour devise : « Tout par raison , raison partout. » Il osa mettre en scène l'Église et le pape , et les appeler Mère Sotte et l'Homme Obstiné; il osa leur opposer le Peuple français, le Peuple italien et la Commune !

C'est lui qui dit à l'Église :

Vos Prelatz font ung tas de mynes

Ainsi que moynea regulliers;

Mais souvent, dessoubz les courtines ^

Ont créatures femynines.

En lieu .d'heures et de psaultiers...

L'Église a de maulvais pilliers.

C'est lui qui fait dire à l'Église même et à ses suppôts. Sotte Occasion et Sotte Fiance :

Le temporel vueil acquérir.

Et faire mon renom florir; Ah! brief, vêla mon entreprise.

Je me dis Mère saincte Église...

Je mauditz, anatematise , Mais soubz Thabit pour ma devise, Porte l'habit de Mère Sotte.

Je trouveraj invention

De mutiner princes, prelatz...

Je promettra^ escus, ducatz.

— On dit que n'avez point de honte De rompre vostre foy promise...

Ligratitude vous surmonte ,

De promesse ne tenez compte Non plus que bourciers de Venise.

— Aussi tost que je cesseray D'estre perverse je mourray.

C'est lui qui fait dire à l'hypocrisie :

Devant les gens prier Dieu je me acquitte ; Mais en secret je fais plusieurs oultrages ; Feignant manger Crucifix et images, Pense à mon cas, trompant maint homme et femme. Tout suis à Dieu, fors que le corps et Tame.

Écoutez aussi la Commune :

Les marchans et gens de mestier N'ont plus rien ; tout va à l'Église...

Enfin je paye toujours l'escot....

Je ne puis pas cecy comprendre Que la mère son enfant tendre Traicte ainsi rigoureusement,

— Pugnir la fault de son forfait ; Car elle fut posée de fait

En sa chaire par Symonie.

Trop a fait de mutinerie Entre les Princes et Prelatz.

— Et j'en suis, par Saincte Marie !

Ce n'est pas Mère Saincte Eglise

Qui nous fait guerre; sans fainctise Ce n'est que nostre Mère Sotte.

Le peuple ne s'oubliait pas lui-même. Le Reinardus Vulpes fait développer par le loup-moine les maximes de l'autocratie politique, et met en scène, avec une grande naïveté de satire, la com-

LE ROMAN DU RENARD. ill

plicité des deux despotismes. Le loup conseille au roi malade, de manger, pour se guérir, le bélier et le bouc :

Le loup les haïssait, mais il cachait sa haine.

Pour garder du soupçon sa vengeance certaine.

Tous les seigneurs, dit-il, que je vois à la cour.

Je les aime et j'en suis payé d'un même amour.

Mais il est d'autres boucs, d'autres béliers au monde;

S'ils réclament la paix de Dieu, qu'on les confonde !

Le ciel veut que chacun se voue au bien de tous.

La gloire de l'État périrait avec vous î

Vous respectez la paix, mais en voulez un gage.

Le bouc ou le lion , lequel vaut davantage ?

Est-ce un crime, je suis prêtre et prends tout sur moi (1).

Le prêtre met l'utile au dessus de la loi.

Une sage terreur suit un roi légitime.

Quand il sait à propos commettre un rare crime.

Un principe en vigueur soumet le droit au fait ,

Et lorsqu'on le partage, on excuse un méfait.

Pour atteindre un grand bien, quoi ! craindre un mal infime !

Mais souvent un vain lucre inspire un plus grand crime.

Pour un blâme, combien d'excuses au délit*!

L'un dira : Quelle horreur ! Mais l'autre : Quel profit !

Aux usages des cours que le roi s'abandonne ;

Tout doit vous redouter; vous ne craignez personne.

La paix ! en temps pascal, je la violerais.

Si le droit violé servait mes intérêts.

Aux heureux criminels les honneurs, la ripaille !

Être amoureux du droit, c'est bon pour la canaille (2) !

(1) t Si quid in hoc peccas, monachus feror atque sacerdos.

I P«ccati moles in mea colla cadat. » (V. 160, 170.)

(2) t Paaper et infamis juris amator erit. » (V. J84.)

L'intérêt du pouvoir fait et défait les droits ;

Celui qui Mt les lois est au dessus des lois.

Ce que vous ordonnez, n'oseriez-vous l'enfreindre?

La loi, c'est son auteur qu'elle doit faire craindre.

Est-ce le fer qui tue? Eh ! non ! c'est l'homme armé !

Le roi qui fait les lois n'en est pas opprimé.

Un roi juste aux manants, c'est un roi de la glèbe !

Les troupeaux paissent l'herbe et les princes la plèbe.

Si l'on craint d'être injuste, on aura souvent faim.

L'intérêt avant tout, voilà la règle enfin (1)!

En parlant ainsi cependant, le loup prépare des armes contre lui. Quod non Renardus adest! Que Renard n'est-il ici! avaient crié les victimes (2). Renard arrive; il vient de Salerne, dit-il; il en rapporte de savants avis pour la santé du Roi. Qu'il se couvre d'une peau de loup fraîchement écorché, sur-le-champ il sera guéri. Que répondre à cela? Isengrin a plaidé toutes les raisons, écarté tous les scrupules ; il est pris à son propre piège.

VIsengrimus avait déjà esquissé ces deux scènes :

— Non timuere patres et tu leo diceris esse.

— Et mala sunt facienda quibus pejora repellas ;

XJtilitas stulto sœpè pudore périt.

Aucune des imitations postérieures ne donne

(i) Édition Mone» ch. H, v. 199-196.

(2) Isengrimus. (Édit. Grimm.)

ce discours du loup. La seconde partie flamande gâte cette scène en en faisant un récit. Henri de Glischesaere, seul, en a tiré le parti qu'elle mérite ; il en a fait son dénoûment : par cette cure merveilleuse, Renard rachète tous ses torts. Ce poète est aussi le seul qui donne une cause à la maladie du lion et ce trait complète le tableau : le Roi a écrasé une fourmilière qui lui refusait obéissance; la reine des fourmis lui est entrée dans le cerveau, et l'y torture horriblement. Le petit se venge du despote : l'esprit populaire est déjà là.

Isengrimus et Reinardus sont du x® ou du xi« siècle; les moines poètes parlent sans grand danger. Au xn% Pierre de Saint-Gloud est menacé du bûcher, comme albigeois ; le chroniqueur qui rapporte ce fait met le trouvère au nombre des savants, Quibusdam viris litteratiSy condamnés au feu, à Paris, en 1208, et il ajoute qu'avant d'être appréhendé, Pierre put s'enfuir et se fit moine, par frayeur : Petrus autem antèquam caperetuvy prœ timoré, monachus effectus est (1). Au xiv« siècle, l'esprit du bourgeois Marcel se mêlera à la fable, mais le poète sera forcé de se

(1) Gesarins Heisterbachiensis, 5 lib. dialogoram, c. % in biblioth. patr. Cistercensiam. T. 3, p. 140. (Déjà cité.)

cacher sous l'anonyme et il aura à se repentir de s'être découvert, même à des amis :

Et a ancons se descouvry Qui faignoient ses amis estre.

Mais depuis si fu mué Testre Qui le mirent en bas degré.

Quand ilz eurent sceu son secré (1).

Serait-ce pour la même raison que la plupart des branches du Roman gaulois sont anonymes et qu'on ne connaît de l'auteur du Reinart de Vos que le prénom? Ces dangers ajoutent à la grandeur des trouvères, qui s'élevaient à l'indépendance du poète-citoyen.

Dans la première phase littéraire, dans l'œuvre de Willem, d'Henri d'Alkmar, de Pierre de Saint- Cloud, le poème est la comédie de mœurs du moyen âge. La seconde période s'empreint de mauvais goût et remplace l'action par l'allégorie; les animaux ont pour concurrents des êtres allégoriques de toute sorte : par exemple, les sept péchés capitaux en personne et en nom. La terre

(1) ReTwrt contrefait.

n'est plus un théâtre qui suflSse; des navires symboliques personnifient le bien et le mal. L'art des trouvères est en décadence : nous sommes au Roman de la Rose. Mais ce genre lui-même exige l'unité, et le sujet a conservé assez de vie, le génie populaire assez de sève pour y créer de belles et fortes scènes d'un haut comique. Au xiv« siècle, troisième période, le goût n'est pas meilleur, la science remplace l'allégorie, le sujet devient encyclopédique, l'unité de l'épopée disparaît; mais — sous la plume du Roi de la Laidure^ Eustache Deschamps, comme dans le long poème de l'épicier-avocat, (qui sans en faire métier), «nécessité n'en avoit, » chante seulement pour oublier la mélancolie de la saison du froid, après les folies de la jeunesse et les travaux de l'âge mûr, — le génie narquois du peuple sera remplacé par l'esprit politique de la bourgeoisie. D'abord, c'est la fable élevée à la puissance de l'épopée comique, La Fontaine ou Molière épique ; puis, c'est le roman allégorique où perce le génie de la satire; enfin ce sont les passions du tiers état.

Eustache Deschamps avait lancé de vives satires contre les querelles des papes se disputant la tiare; il voyait dans le schisme la perte des

États : qua nd la tête est salade, loos ks membres souffrent :

Srfmre et &; cb. &iih cesser

Un. acnl pa^ipe^ en tcot tôt Suer!

Haï ciiief ê^ les OLemlns dokir (^^ç/ivû.) (1).

Il accosah de ces troubles les riebesses et les bénéfices de IT^ise, qui excitent la conToitise et Toi^eil :

Pins ne senmt cam chien et chat

Quand il ne sera phis d'argent {Befraim.) (2).

Yods q[ui tenez cinq proorendes ou six.

Tant cathedraax comme collégianx,...

Vous les tenez à to dampnadon {Be/raim) (3).

Hais Eustache était bon chrétien et bon français ; il respectait VÉglise et le trône, en blâmant les abus du pape et du roi. Il avait comparé les antipapes aux apôtres; c'est par l'éloge du règne de Charles V, qu'il attaque le règne de Charles VI. Ses deux satires politiques empruntent des noms d'animaux pour couvrir leurs allusions assez

(1) Cliandon royal sur le fait de la religioUf 1394-1410. (î) Jtallado sur le fait de VUnirni, 1396-1400. (3) lialUido du cumul des bénéfices, 1389-1399.

transparentes. Dans Tune, la plus courte, c'est Taigle qui est en scène, l'aigle Charles V, qui

Les renars fit trembler et faire.

Les renards sont les financiers avides, les fonctionnaires cumulards dont les abus avaient été réformés par l'ordonnance du 27 janvier 1359 et l'édit de 1372. Dans l'autre, le Roi devient lion et Renard joue un grand rôle. Lion-Charles V étant mort, toutes les bêtes de proie se jettent sur le pauvre peuple; la discorde, la corruption, le pillage prennent les rênes de l'État; la violence et la guerre sont déchaînées ; et les misères du temps sont peintes avec des couleurs d'une sombre énergie. Le pervers à barbe rousse profite de cette anarchie, il suscite le léopard contre le lion. Le poète épanche alors toute sa haine contre l'Anglais envahisseur : « le léopard de nie des Géants. »

Paix n'arez jà, s'ilz ne rendent Calais^

avait-il dit dans le refrain d'une de ses chansons populaires* Pendant dix siècles, ce mot d'ordre retentira, et, en l'an 1811, un autre poète, Gringore, en jouant l'Église et le pape, criera encore :

Que font les Anglais à Calais ?

Cette satire en forme épique n'a pas moins de 2855 vers et n'est pas achevée.

Le Renard contrefait ne manque ni de gaîté, ni de bonhomie; on y retrouve les plus belles fables de La Fontaine (1) et le conte du Psautier. Plusieurs de ses récits seraient dignes de la plume du grand fabuliste; j'en citerai deux : le premier, publié dans les Menagiana, puis par Méon, est le mariage d'un chevalier laid et sage qui épouse une femme belle et sotte; il espérait avoir des enfants

Très beaux à cause de la mère Et saiges pour cause du père.

Mais les enfants naissent

Laids et hideux de par le père Sots et niches de par la mère.

Le second est le conte de la tigresse malade; elle ne peut se guérir qu'en mangeant une femme bonne, obéissante et fidèle, un noble

(i) Le Rat de ville et le rat des champs, — le Chêne et le roseau, —le Geai paré des plumes du paon, — TAigle et le hibou, — l'Ingratitude des hommes envers la fortune, — le Loup et le renard, — le Renard, le loup et le chevaU — la Génisse, la chèvre et la brebis en société avec le lion.

sans orgueil, un usurier ayant du cœur, un prêtre qui ne tende pas la main ; mais la gent, masculine ou féminine, se garde bien désormais de lui donner ces moyens de guérison.

Comme tous les fabliaux de l'époque, l'auteur attaque spirituellement le clergé. « Je prends volontiers aux prêtres, dit Renard à confesse,

Car ils le gaignent en chantant, Nous le despensons en riant. «

L'esprit politique y est plein de sel et donne un cachet particulier au poème. La première scène est une sorte de conspiration de toute la cour contre le peuple, pour piller le pauvre et le faible. Le roi l'approuve,

Et fit de cette inductinm Fere une Constitutium,

Dans la seconde version, Renard cause avec un vilain, et relève sa dignité d'homme. Le seul, le vrai vilain, c'est l'homme de rien :

Vilain est apelez a plaîn , Non pas pour ce qu'il soit plain^ De vilenie ne de mal, non ; Mais de ville est vilains a nom.

Nnk n'est vilains^ qui voir au dit , S'il n'est fel^ au fait et au dit.

Le portrait du bourgeois, comme de droit, n'est pas oublié :

Bourgeois du roy est per et conte.

De tous etatz portent l'honneur.

Biches bourgeois sont bon seigneurs Bourgeois sont la moienne vie , De quoy bonnes gens ont envie.

En Champaigne ils y ont sailli , Trop y sont souvent assailli De tailles et subvencions Et de telles occasions.

Et ni a trop de gentillesse (noblesse) Qui pen ayde et assez blesse.

Ce n'est mie Bruges, ne Gand (// n'en est pas ainsi à Bruges ni à Gand), Trestout y sont francs les marchands (1).

(1) Les bourgeois ne sont pas épargnés au moyen âge. M. Wright a publié, d*aprè8 un MS. de Berne, le Bornais Borjon, satire mordante contre la bourgeoisie :

Je Tos dirai en audiance

Qu'anors (honneur) dechiet, et honte avive,

Que nus hom' qui en cest mont vive

Por biax mos, ne por bel parler,

Por solaz, ne por déporter,

Por déduit, ne por rien qu'il die,

Ne trovera mais cortoisie.

Car il est avis à plusors

Qu'onors est honte, et honte anors...

Proece muert et honte vit,

Trahison dance et agaiz rit,

Charité crie et pitié plore.

L'esprit politique bourgeois qui éclate dans ces sentiments d'opposition se montre ailleurs sous un autre jour, non moins vrai. Le jonc applique la moralité de la fable du Chêne et du Roseau aux Flamands, vainqueurs à Mons en Puelle, vaincus à Cassel :

Car autrefois tu ne povoies Tenir, et tenir t'y vouloies ; Si com les Elamants firent tuit, En l'an mil trois cent et vingt huit ; Rébellion en eulx se mist Et assemblée d'eulx se fist ; Dirent qu'au roy n'obéiroient Ne à seigneur ne le tenroient.

En l'an mil trois cent et vingt huit.

Tant par le jour que par la nuit.

Voici quelques traits du portrait du bourgeois :

Sa lance est desloiauté

Et sa banière a nom envie.

Orgoil, sorfait, malvaise vie,

Ils ont escrit es toz maux vices....

Es riches, c'est chose provée,

N'est jamais proece trovée,

Ghies esvesque, ne chies pro voire...

11 n'est pas borjois, qui ne prant

De franc home ce qu'en puel prandre....

Car oncqnes borjois ne quenui

Qui povre chevalier amast,

Ne qui volantiers s'acointast

De lecheor à povre robe.

Borjois n*{(ime home, s'il ne l'robe (voie).

122 LE WBmÈS K BBSIâlD.

Le roi Philippe tant Taniai (1) Qee très tous ks Flamants mata.

Le sentiment libéral avait fait citer au poète ces bourgeois, tous francs, comme modèle de peuple libre ; Tamour de la gloire militaire lui fait oublier que la liberté n*est rien sans l'indépendance. Ces bourgeois, au cœur de chêne, et qui ne pliaient point, avaient déjà fait reculer Philippe le Bel : a II pleut des Flamands! » Ils allaient bientôt venger Gassel ; car ils allaient avoir à leur tête d'Artevelde. Le bourgeois voltairien, libéral, chauvin, a-t-il changé depuis l'avocat-épicier-poète, auteur du Renard contrefait?

Le premier poème se termine par une satire contre la noblesse, que Tibert le chat, poursuivi par des gentilshommes, leur jette à brûle-pourpoint, du haut d'un arbre où il s'est réfugié:

Entre vous qui vivez de proie , Jà Dieus en bon leu ne vous voie !

Vous fêtes tant, gros et menu.

Que vous estes pour chier tenu, Qu'eusi ne peut demeurer gaire , Que vous n'aiez tuit trop à faire.

(i) Métaphore qui rappelle la fable et continne la comparaison : Les chôoes flamands sont renversés par la tempête du roi de France.

LE ROMAN DU RENARD. i^

Car li peuples vous haïra

Et puis si vous envaïra,

Pour Torguel que vous démenez

Quar de plus en plus vous penez.

Il vous semble à vos jugemens

Que soïez nez de dyamans

Et de rubiz et de thopaces.

Ne n'oit en vous fors biens et grâces.

Et qui tuit autre soient de boe {honé), ,

Et que son temps pert qui les loe;

Mes se bien vous regardoiez

Trop petit vous priseroiez ;

Ains Dieux apostres qu'il éust

Ne vost que gentis bon féust ;

Ains gentis bon n'i mist le pié.

Ne bon qui jà tenist de fié.

Ne qui déist d'om : mon vilain.

Ne qui ains levast morte main ;

Ne qui de tailles vosist vivre.

Onques Dieus ne vost tels gens suivre (1) !..

Notre épicier-avocat écrivait ceci en 1322 , et le second poème était terminé en 1580. L'auteur ou les auteurs n'auraient-ils pas fait partie des États-Généraux de 1388 ou de 1388?

Revenons à la lutte du pouvoir spirituel et de la civilisation laïque. Il nous reste à étudier l'apothéose triviale de maître Renard.

(i) Je dois ce fragment inédit à Tobligeance de M. Panlin Paris.

L'unité est le vain rêve de tous les pouvoirs ; elle devait préoccuper particulièrement une autorité qui se croit issue d'un Dieu unique, une religion qui se nomme universelle. La philosophie de la liberté sait que l'unité n'est possible que . dans la variété des usages et des climats, par l'expansion indépendante des aptitudes^ par la fraternisation des civilisations diverses. L'unité par le glaive temporel ou spirituel est une unité de Procruste, une tyrannie contre nature. Mais la force et la ruse alliées n'y réussissent pas. Elle n'aboutit qu'à des convulsions anarchiques, à de monstrueuses décadences. On sait comment finit l'universelle Rome des Césars, dans les saturnales du Bas -Empire. L'unité catholique a été rêvée bien des fois ; les Césars chrétiens l'ont essayée par la force : ils ont livré la moitié de l'ancien monde romain à Mahomet ; les papes du xu« et du xni® siècle l'ont tentée au nom de la morale: leur ambition a suscité le schisme d'Occident , et le gallicanisme n'a pas tardé à affaiblir l'Église, déjà divisée. Plus tard, la lutte, recommencée contrôle libre examen et la science rationnelle qui entament l'unité de la foi, ôtera au pontife tout le Nord de l'Europe; et le dernier combat contre la philosophie et la liberté sera plus vain et plus

coûteux encore : le serpent se brisera les dents sur les lois d'airain de la démocratie. L'unité catholique ! Mahomet Ta écornée , le schisme l'a affaiblie, la réforme Ta mutilée, la démocratie la réduira au droit commun, c'est à dire à néant.

Au xni® siècle, la papauté se sentit ébranlée. Caligula souhaitait que le genre humain n'eût qu'une tète pour la faire tomber : Voilà l'unité matérielle! Innocent III écrivit : « Un mot du Ciréateur est mon unique consolation; il regretta d'avoir fait l'homme! » Voilà l'unité spirituelle! Le meurtre universel , désir du César ! le néant universel, consolation du pape!... quand l'autorité politique ou religieuse désespère!

L'apothéose de Renard, c'est l'unité qui a réussi pour les maîtres du monde.

La conclusion des principales branches est que Renard règne sur la terre. Willem n'ayant pas achevé son œuvre n'avait pas conclu ; Baldwinus, en la traduisant, ajoute quatre vers au poème pour affirmer la royauté universelle du héros :

Urbibus et castris regaat et ecclesiis.

L'unité de Renardie ! l'auteur du Couronnement Renart l'esquisse, Jacques Giélée la peint à grands traits. Dans le premier de ces poèmes, Renard, appuyé sur les deux ordres mendiants, les Frères Mineurs et les Jacobins, porte ses prétentions jusqu'au trône; déguisé en moine, le saint homme confesse le roi malade et parvient à se faire désigner comme son successeur. Une fois roi, il parcourt la terre et reçoit des hommages universels ; le pape même « par le conseil des Chardenaus, » le mande auprès de lui, pour se former à son école :

Pour quel raison vos ai mandé Que m'aprendrés des vostre tours.

A Rome, à Jérusalem, à Paris, en Allemagne, en Angleterre, partout on célèbre le nom, partout on suit les préceptes de Renard :

De Renard qui est couronés.

Que confremés fu de par Rome, Si que partout porte couronne En Eranche et en toute Bretaiiigne, En Engleterre, en Alemaingne, En Poitau et en Honguerie, En Escoche et en Hiermenie, En Loheraine et en Saisoingne, En Champaigne et en Borguingne ,

En Gresce, en Aise, en Galilée.

Que vos diroie? N*est contrée En tout le monde où on abite Que Renard n'ait home tout cuite.

Qui de lui tingue aucune chose.

Que nus ne puet, ce poise mi.

Au jour d'ui venir à maistrie Se il ne set de Renardie (1).

Jacques Giélée a fait l'apothéose dans toute sa grandeur. Crurer rapporte, dans son histoire de l'université de Paris, que saint Louis aimait les dominicains et les franciscains jusqu'à dire que s'il pouvait se partager en deux, il donnerait une

(1) Un poème latin du xiii» siècle, le Spéculum stuMorum, parodie aussi à sa manière Tunité papale. Son héros, Tâne Brunellus, — • asinus iste monachus «st, * dit la préface du xy* siècle, — fonde un ordre nouveau, une sorte d'abbaye de Thélème, qui portera son nom et qu'il compose de tous les ordres anciens, en leur prenant ce qu'ils ont d'agréments et de licences. Le moine y mangera viande comme les chanoines, sera chaud vêtu comme les prémontrés , couchera sans caleçon comme à Grandmont , ne sera tenu de dire qu'une messe par mois comme les chartreux. Enfin chacun aura sa. chacune, selon l'ordre primordial et éternel du créateur :

a Ordine de reliquo placet ut persona secnnda

« Fédère perpeiuo sit mihi juncta comes.

« Hic fuit ordo prior et conditus in paradiso,

« Hune Deus instituit et benedicit eum ; € Hune in perpetuum decernimus esse teneudum,

t Gujus erat genitor cum gonetrice mca ; « Et genus omne meum superfuit ordinis hujus

f Quo genus humanum déficiente cadat. »

i28 LE ROMAN DU RENARD.

moitié de lui-même à chacun des deux ordres.

Jacques Giélée terminait son livre dix ans après la mort de Louis IX; peut-être mit-il à profit cette bonne pensée du saint roi. Mais Renard fait mieux que le roi de France : il met son vœu à exécution. L'idée que M. Collin de Plancy trouve si triviale est d'un saint.

Je résumerai toute cette fin du Renard li novel; elle n'a pas moins de 700 vers.

Renard et le roi ont fait la paix; l'esprit de la fourbe et du mal domine la cour : Le clergé « ki nos déust paître » ne pense qu'à luxure, gloutonnerie, avarice. Fuyez, brebis, les loups aiguisent leurs dents.

Lasses brebis, foliés, foliés!

Ll Leos a ses dens aigoisés Poor voos mengier et devoorer.

Renard et toute la cour ont abordé à Mautpertuis, sur la nef, symbole du mal, dont l'amiral est le pape et le clergé l'équipage :

Li amiraux de celé nef C'est 11 papes qui a le clef.

Ce set cascons, de tout le mond ; Li autre marounler ce sont Cardounal, prélat et evesque.

Clerc, prestre, abé et arcevesque,

Cordelier, jacobin et moine, Prestre parrochial et chanoine, Tuit moinent le nef de Renard, C'est cist mond qui va maie part.

Renard leur oflfre ses trésors; qu'ils choisissent ;

Et il lor donra plainement Plus k'il n'oseront demander.

Alors le clergé demande en fief la convoitise, en héritage Tavarice.

. . . Si demandommes.

S'il voas plaist, en fiés, convoitise.

Et à yretage avarlse.

Renard le leur octroie et y ajoute sa sœur germaine, la fourberie, dame Ghille,

Ki a esté à maint concilie.

Tout le clergé reconnaissant s'agenouille devant son maître :

Tous li cliergiés genous flecis En ont Renart rendu mercis.

Et le poète s'écrie :

Hé ! las ! Clergiés, que respondrés, Augrant jour quant vous i venrés

Devant le face Jhesu-Cris

K'en sen lieu vous a çà jus mis

Por bien dire et por mix {mieux) ouvrer,

I Et por nous avoec lui mener ?

! Escuser ne vous pores mie,

I Car il vera vo felounie

De convoitise et d'avarice.

Et d'escarseté, ce let vice.

D'orgueil et de ghille et d'envie Ki en vous est par vostre envie.

Le clergé se retire, comblé de tous les biens désirés. Les deux ordres mendiants restent, les frères mineurs et les jacobins. Les jacobins se plaignent de la pauvreté de leur ordre : il serait bon qu'il fût plus riche; on le priserait davantage, et il multiplierait en nombre et en gloire. Mais, dit l'un, pourquoi ces débats?

I Vous n'aurés j à un pain vaillant

En cest siècle sans renardie.

Et le moine conseille à ses frères de demander

I à Renard d'être des leurs :

II Alons

Jusqu'à Renard et tant faisons K'il pregue l'abit de nostre Ordre.

Tous l'accordent; mais Renard « a trop à en-

tendre; » il leur oflfre pour provincial son fils, avec toute sa science. Ils l'acceptent :

Par quoi ils ont laissié le val De povreté par tel esquel, Et sunt monté en haut orguel.

Les cordeliers réclament la même faveur et Renard leur donne son second fils. Les lois de l'ordre étaient sévères :

Trop lor fist aspre saint François ; Roussiel les adoucira :

De miofl mengîer et miex viestir.

Les cordeliers et les jacobins étaient en querelle; les nouveaux provinciaux sont frères et toute discorde va cesser : ils en seront plus forts, ils résisteront aux prélats et ils pourront comme eux confesser, absoudre, assister aux testaments, posséder. Renardie leur rendra tous leurs privilèges.

Cependant Renard songe aussi à se ranger, il se fait vieux; il consulte un hermite, mais lorsqu'il apprend qu'il ne mange qu'une fois le jour, il s'écrie :

Vos ordres n'est pas bons à mi, Je lias tele relegion !

Et il retourne à Mautperfuis, d'où sa réputation se répand sur toute la terre.

Vers ce temps-là, un concile s'étant assemblé, les templiers et les hospitaliers se disputent Renard que chacun veut pour chef. Le conflit est important et solennel; Renard a déjà présenté une objection : j'ai peur de me faire moine, avait-il dit :

Car jou ai ma femme vivant.

Et le pape « en riant » lui avait accordé dispense. Mais dans quel ordre entrera-t-il, en gardant sa femme? La querelle s'envenime; le pape ne sait que faire; il ne peut couper Renard en deux :

Partir ne se puet mie eu deus.

Au contraire ! Renard se couperait en quatre, pour dominer le monde :

Les deus abis je viestirai ;

Mes viestemens sera partis,

A diestre je serai viestis

De vies tem eut d'Ospitelier,

Et à semestre {gauche) de Templier.

A seuiestre barbe lairai

A diestre rere {raser) le ferai.

Renard a bien mené de front trois adultères ;

il gouvernera bien tous les ordres de la chrétienté à la fois :

Bien les gouvernerai tous deus !

Renard se donne lui-même et l'unité est consommée. Il tient les ordres mendiants par ses fils , les ordres militants par lui-même ; l'universelle renardie est constituée.

La fortune elle-même est à ses genoux. Sur un palefroi, richement vêtue, elle vient à lui, pour le couronner et lui faire un trône de sa roue. Monte, lui dit-elle.

Car tu Tas trop bien desiervi.

Car nus n'est riens encontre ti.

Tout sunt mais Renart et Eenardes, Clerc et lai, witart et witardes, Viel et jouene, grant et petit.

Montés, bien Tavés desiervi.

Mais Renard hésite; sa roue pourrait tourner et le faire tomber aussi bas qu'elle l'aurait élevé :

Car se vostre ruée tomes.

D'aussi haut si bas m'asserés.

Non, dit-elle, je ne ferai plus tourner ma roue,

car :

Tu as abatu vraie foi.

Loiauté ai desous mes pies.

Sire Renart, par vo viertu;

Orgius a mise humilité

Bas à mes pies, en grant vilfcé.

Renard prend l'habit des deux ordres et monte sur la roue de la fortune ; il est « couronés comme uns rois;» toute charité, foi, humilité est perdue; « larghesce des cuers est banie. » Les vices ont « encaciés » les vertus. Renard a fixé la fortune et ne sera jamais détrôné, si Dieu n'intervient:

Se Dieus nel' fait, ki maint lassus (là haut).

Ainsi Jacques Giélée couronne largement l'épopée de Renard. Si son œuvre avait plus de méthode et de goût , était aussi sobre de détails et d'allégories que le Renard flamand, elle serait un chef-d'œuvre comme lui. Ici, la satire s'élève au dessus des barons et des moines, des prêtres et des rois, du pape lui-même. Ce n'est plus seulement Tartuffe, ni Robert Macaire, ni tous les deux à la fois. C'est le machiavélisme universel !

Machiavel l'a peint d'après la nature et d'après l'histoire :

u Les animaux dont le prince doit savoir vêtir les formes

sont le Renard et le Lion. Le prince apprendra du premier à être adroit, et de Tautre à être fort. Ceux qui dédaignent le rôle de renard n'entendent guère leur métier.

n Le plus heureux des princes est toujours celui qui sait le mieux se couvrir de la peau du renard. Le point est de bien jouer son rôle, et de savoir feindre et dissimuler à propos.

tf II n'est pas nécessaire à un prince d'avoir toutes les bonnes qualités, mais il lui est indispensable de paraître les avoir. Je dirai même qu'il est quelquefois dangereux d'en faire usage, tandis qu'il est toujours utile de paraître les posséder.

« Le prince doit surtout s'étudier à ne rien dire qui ne respire la bonté, la justice, la bonne foi et la piété, mais cette dernière quab'té est celle dont il lui importe le plus d'avoir les apparences (1). «

Rutebœuf a ajouté à l'apothéose un trait qui rappelle le cri bien connu : le Roi est mort, Vive le Roi :

Renars est mort, Renars est vis {vivant) !

Et Renars règne (2) !

L'auteur du Renard contrefait avait fait exister Renardie avant la création, Pierre de Saint-Cloud place la naissance de l'animal rusé au commencement du monde; Rutebœuf le dit immortel.

(1) Le PHivce, chap. 18.

(2) Henart le bestowmé.

Non ! Renard n'est pas immortel ; mais il vivra autant que les hommes du despotisme et du privilège dont il consacre le pouvoir, dont il autorise les vices , pour en tirer profit ; il vivra autant que la minorité du peuple dont il exploite l'ignorance. La corruption produit la vermine; l'abus politique, religieux et social engendre les Renards.

La moralité de l'art n'exige pas que la vertu triomphe et que le vice soit déjoué, dans le roman ou sur la scène. Elle consiste surtout à présenter un problème moral devant la conscience publique. P. Gringore fait intervenir contre Mère Sotte , Sotte Commune^ contre V Homme Obstiné^ Punition Divine. Dans ses deux comédies les plus philosophiques. Don Juan qui ne croit pas à l'amour et séduit toutes les femmes, Tartuffe qui ne croit pas à Dieu et exploite tous les sentiments religieux, Molière oublie le précepte Nec Deus intersit; il fait trancher le dénoûment par la statue du Commandeur et par l'exempt du roi. Molière avait d'abord compris Tartuffe autrement ; il s'était arrêté à son triomphe :

Tartuffe : La volonté du ciel soit faite en toute chose ! Orgon : Le pauvre homme ! allons vite en dresser un écrit Et que puisse Tenvie en crever de dépit !

Mais le poète vivait sous un prince « ennemi de la fraude »... et de la liberté; il dut changer ses plans; il le fit en homme de génie. Mais si son génie avait été libre, s'il avait été maître de son œuvre, on peut supposer qu'il l'aurait terminée par le triomphe de l'hypocrisie : Orgon trahi serait allé, comme tant de victimes politiques du grand roi, méditer, en prison ou en exil, sur le danger de se confier aux Tartuffes. C'eût été plus vrai pour l'époque, plus vrai pour l'art , plus vrai pour la morale, et, quand je lis le dernier acte, il me semble que le poète n'abandonne cette fin qu'à regret, car il manque à toutes les règles par un dénoûment imprévu, en dehors du sujet, qui ne tient qu'à un fil et qui serait tout autre si le roi n'avait découvert

Un fourbe renommé Dont sons im antre nom il était informé ;

il mè semble que Molière ait tout fait pour qu'on n'eût rien à changer à son œuvre, si un siècle de raison, un poète de génie osaient lui donner le dénoûment qu'il a rêvé.

Ainsi finit le poème du Renard. Il laisse le problème à résoudre à la raison publique. Renard triomphe! Renard est roi! Renard est Pape!

Renard est immortel ! Quand même le trouvère l'aurait tué dans son livre, comme le fait la version des évêques qui y a intérêt, en survivrait-il moins dans le monde, et, si Tillusion de l'art le faisait supposer disparu, n'en serait-il pas plus dangereux?

Il y a, dans Méon, une branche intitulée la Mort Renart ; mais c'est une supercherie : Renard passe seulement pour mort et le poète n'a garde de tuer son héros. Non ! la poésie instruit le procès, porte le réquisitoire; l'opinion seule peut faire justice. Ce n'est pas en tuant Renard, ce n'est pas en mettant Tartuffe en prison, en plongeant Don Juan dans l'enfer, qu'on en débarrassera l'humanité. Je n'invoque pas la violence contre la violence, la ruse contre la ruse. Liberté à Mère Sotte! Liberté à Tartuffe! Liberté à Renard! Ce sont les privilèges et les abus, les vices, les préjugés et l'ignorance qui font leur force; c'est au cœur de l'ignorance, des vices et des erreurs qu'il faut les frapper. Éclairons le peuple, moralisons toutes les classes, soyons égaux, agissons en frères, et les Renards ne seront plus. Le jour où il ne recueillera que mépris pour sa paresse, au lieu d'aumône pour le bon Dieu, Renard mendiant travaillera. Le jour où la raison lui enlèvera les

dupes que la superstition lui livre, Renard hypocrite jettera le froc aux orties. Un historien belge raconte qu'au xiv® siècle, un prédicateur de Gand ayant accusé en chaire les magistrats communaux, le peuple se réunit, jugea les griefs, les trouva faux et invita l'accusateur à rétracter publiquement son blâme public. Le curé s'y refusa, que fit le peuple? il déserta en masse son Église et le calomniateur dut céder (1). C'est ainsi que le peuple résout le problème du poète. Renard vit de nos faiblesses : qu'il meure d'inanition comme un loup dans la neige quand les bergeries sont bien gardées!

Non ! n'attendons ni des Rois, ni des Empereurs, ni des Papes, qu'ils chassent Tartuffe de chez Orgon ou Renard du monde. Les Lions finissent toujours par faire la paix avec les Renards. Si l'homme de la Révocation de l'Édit de Nantes a toléré la représentation d'une comédie qui osait protester indirectement contre un des plus petits détails de cette persécution qui fut un grand crime, on connaît le mot du Louis le Grand de notre époque, qui n'aurait pas laissé représenter le chef d'œuvre de Molière. Le Commandeur qui

(i) Lenz, Recherches mr l'état moral de la Flandre au xiv* siècle.

doit emporter Don Juan, c'est l'éducation du peuple ; l'exempt que doit déjouer Tartuffe, c'est la moralité publique. Gringore a eu une grande idée d'opposer la Sotte Commune à Mère Sotte : La Commune qui rendra impuissantes les exploitations du sentiment religieux, c'est la démocratie !

J'ai terminé une conférence, donnée à TUniversité libre de Bruxelles sur le Roman du Renard, par ces paroles :

— « Encore un mot, Messieurs, car je parle à des belges et je n'oublie jamais ma patrie. L'Allemagne s'honore de deux chefs-d'œuvre du moyen âge : les Niebelungen et Renard. Ses poètes les traduisent (1), ses savants les commentent, ses artistes les illustrent, des chaires sont créées pour les expliquer, des musées pour les représenter. Renard traduit par Gœthe, illustré par Kaulbach, est un double chef-d'œuvre. Ces deux

(1) La traduction en vers des NiebelungeUt par Simroch, est une œuvre classique.

poèmes cependant n'appartiennent pas exclusivement à l'Allemagne. Siegfrid est le héros des Pays-Bas. Une version flamande des Niehelungm existait, antérieure à la célèbre version allemande ; on a retrouvé de ce poème deux fragments; le reste semble perdu. Renard a eu un meilleur sort, nous possédons le poème flamand tout entier. Or, tandis que l'Allemagne se glorifie du Reineke fuchs^ nous connaissons à peine le Reinart de Vos. Grimm nous l'a reproché amèrement. Grimm va trop loin. L'Allemagne n'a pas toujours attaché tant de prix à son moyen âge. Il a fallu, pour celte renaissance, les attentats d'un nouveau César et le beau mouvement d'indépendance de 1812. La Belgique n'a reconquis ses libertés que d'hier; laissons-lui le temps de relever toutes ses gloires; elle n'est peut-être pas assez délivrée de Tartuffe pour que Renard y soit populaire. Nous luttons pour cette délivrance. Déjà depuis longtemps, elle pouvait répondre aux détracteurs par les noms des Rubens, des Duquesnoy, des Grétry, des Froissart, des Commines, des Henri de Dinant, des d'Artevelde! Marnix vient d'être ajouté à cette liste de gloire; il ouvre la voie au Renard.

« Nous avons de sublimes lutteurs, ne négli-

geons pas ces bons auxiliaires! N'attendons pas, pour glorifier Willem , Claes Van Acen et J. Giélée, que Renard soit mort. Nous pourrions attendre longtemps, et alors le devoir ne serait utile qu'à demi, pour la gloire du passé, non pour le progrès du présent. Appelons, au contraire, appelons à la rescousse ces fiers génies, ces champions de la raison libre ! Ne les entendez-vous pas qui nous crient : Siècle qui te dis un siècle de lumière, patrie qui crois à la liberté, nous avons combattu pour la lumière et pour la liberté, nous avons poursuivi l'oppression sur tous les trônes, l'exploitation sous tous les masques; nous laisserez-vous, comme un glaive enfoui, inutiles et impuissants, dans la poussière des bibliothèques? Rendez-nous à la vie, rendeznous au combat, rendez-nous à la victoire! Nous ferons votre gloire et votre force.

« Pour ma part. Messieurs, je n'ai à mon service, ni la plume de Goethe, ni le crayon de Kaulbach; les Goethe et Kaulbach viendront après. Mais j'en prends ici l'engagement : je donnerai l'exemple, je ferai revivre ce chef d'œuvre oublié, je tirerai du fourreau cette bonne lame de nos pères. Il y a des belges qui aiment la pairie, même et surtout dans ses gloires les plus démocrati-

144 LE momAS DC BE3(AftD.

ques; ceux-là m'aideront; et s'il est besoin d'un éditeur, je m'adresserai aux éditeurs de Mamix! a Alors nous pourrons répondre à Grimm : ce poème dont s'enorçueillit l'Allemagne est Tœuvre de deux flamands de Flandre! et, si quelque plume gasconne exerce encore sa pointe sur ce petit peuple, belge comme une oie, après avoir répondu : cette oie est libre et saurait donner l'alarme au capitole européen, nous ajouterons : le livre le plus digne de la sagesse profane selon Laurensberg , la grande comédie de mœurs selon M. Génin, le chef-d'œuvre satirique du moyen âge selon M. Léuient est l'œuvre de ces magots de Teniers, buveurs de bière! » —

Je viens remplir cet engagement et je commence par la première partie du Reinart de Vos. Je ne négligerai pas les branches gauloises ; la Naissance du Renard dont j'ai fait un prologue leur appartient ; je leur ferai d'autres emprunts fréquents, chaque fois que la poésie y aura quelque chose à gagner. Je ne rendrai pas aux émules gaulois de Willem le dédain de certains éditeurs pour le chef-d'œuvre thiois. Ce ne sera pas altérer, ce sera compléter l'œuvre flamande. Willem déclare suivre une version gau-

loise, et il n'est guère de poème important de la langue d'oïl qui n'ait été imité en flamand à cette époque (1). Chaque fois que les Flandres ont été libres et prospères, elles ont été cosmopolites. J'ai déjà dit que presque toute la poésie du moyen âge était européenne; je lui laisserai aussi ce caractère dans ma traduction. La poésie est au dessus des rivalités de race et des prétendues suprématies de langue et de littérature.

L'œuvre la meilleure sans contredit, pour le fond comme pour le style, est le poème flamand, surtout la première partie. Tout le monde l'accorde. M. Marmier caractérise au mieux cette supériorité : « Le récit est beaucoup plus dramatique, plus serré, beaucoup moins licencieux, et l'ouvrage entier est empreint, comme Ta dit

J. Grimm, d'une couleur toute flamande Le

premier est certainement une œuvre à part, une épopée complète , une comédie excellente, écrite avec verve, avec une profonde connaissance des vices du temps et des subtilités du cœur humain. » —Rien d'étonnant à cela. La langue flamande était formée alors, et sa littérature était presque clas-

(1) Exemples : La Légende de saint Brendan, le Rwnan de la Rose, YOrdène de chevalerie. Flore et blanchefleur, la Chanson de Roland-, Charles et Élegast, le Lancelot et le Graal et tout le cycle de la Table ronde, V Alexandre, la Guerre de Troie, etc., etc.

sique; elle avait rejeté cette surabondance de détails, cette profusion de couleurs sans choix, cette prodigalité des premiers jours de force indisciplinée, qu'on remarque encore chez Rabelais. Aux mains d'un vrai poète, l'œuvre s'en ressent doublement. Là, point de détails oiseux, confus, ou obscènes ; point d'ivraie allégorique étouffante, point de débauche d'idée, ni de forme; mais un récit qui se soutient, des épisodes à leur place, des discours spirituels et dans le rôle, des traits profonds, la vérité des caractères, la finesse de l'observation , la portée de la comédie de mœurs. L'auteur de la 20« branche gauloise dit lui-même que son sujet, qui est celui de Willem, est le miez de la matere^ et, dans cinq manuscrits sur sept, cette branche commence l'œuvre, comme la plus importante sans doute. Qu'on en juge encore : on peut traduire le poème germanique sans en retrancher un mot, Goethe l'a fait. Aucune des branches gauloises ne supporterait cette épreuve, ni pour les idées, ni pour les expressions; il en est qu'il faudrait réduire des trois quarts. Je choisis donc, dans les deux langues, le mieux de la matière. J'aurai toujours soin d'indiquer ce qui appartient à César.

Chaque fois que cela a été possible, j'ai suivi exactement le texte ; je Tai pu pour l'œuvre de Willem; la traduction en e^i fidèle, la poésie seule est libre. Pour ce que j'emprunte au vieux français, c'est en général tout différent. Le goût ni la langue ne sont pas assez faits pour s'imposer : dans une forêt vierge, on marche la sape à la main.

Je m'arrête avant que l'œuvre de Willem soit achevée. Renard s'est tiré de la potence, il reste maître du terrain; la première branche finit. Willem, je l'ai déjà dit, ne dut pas croire son œuvre terminée, il semble préparer de longue main un dernier acte. Les bravades de Renard , le trésor qu'on ne trouvera point, en lui suscitant de nouveaux dangers, ouvrent une scène nouvelle : c'est la seconde branche. Elle paraîtra bientôt, si le lecteur lui prête vie.

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