HECTOR BERLIOZ
Je viens de lire un livre qui m'a profondément ému, la Correspondance inédite cV Hector Berlioz, ie n'entends pas parler musique, je serais incompétent. Même, je veux me mettre à un point de vue tout particulier, n'étudier chez Berlioz que le génie si longtemps incompris, exaspéré par une lutte ardente de chaque jour, hué €t sifflé en France, lorsqu'on l'acclamait à l'étranger, ne triomphant enfin que dans la mort, après avoir traîné pendant six années l'agonie de la chute suprême des Troyens.
Mon travail sera simple d'ailleurs, je me bornerai à des citations. Voici la vérité des faits.
Dans une excellente notice biographique, dont M. Daniel Bernard a fait précéder la Correspondance^ je trouve d'abord de précieux renseignements. Il faut se souvenir des légendes qui s'étaient formées sur Berlioz de son vivant. On faisait de lui un fou et un méchant, un artiste dont l'orgueil démesuré ne pouvait tolért'i aucun rival. Les journaux du temps le peignaient ainsi : :< Le musicien incompris méprise profondément ce qu'on nomme vulgairement le public; mais, en compensation, il n'a qu'une médiocre estime
pour les artistes contemporains. Si vous lui nonimez Meyerbeer ; — Hum ! hum ! il a quelque talent, je ne dis pas, mais il sacrifie à la mode. — El M. Auber ?
— Compositeur de quadrilles et de chansons.
— Bellini? Donizelti ? — Italiens, Italiens ! musiciens faciles, trop faciles. »
Et ce n'est pas tout. Comme le dit M. Daniel Bernard, on prêtait en critique à Berlioz les opinions les plus saugrenues. Homme de lutte, ayanl;'» combattre pour imposer ses idées, il s'était fortifié dans son feuilleton du Journal des Débals, d'où il mitraillait ses adversaires, très nombreux, et qui avaient pour eux la bêtise courante. Mais il avait beau dire blanc, on lui faisait dire noir. C'est là un phénomène stupéfiant qui se produit toujours. La chose écrite que chacun peut lire semble devoir être un fait. Eh bien 1 pas du tout. Berlioz, à propos de VIdoménée, de Mozart, écrivait : « Quel miracle de beauté qu'une telle musique! Comme c'est pur! Quel parfum d'antiquité ! » El on lisait : « Mozart n'a aucun talent, personne n'a de ta'ent, moi seul ai inventé la musique.» Explique qui pourra ce phénomène, il a lieu chaque fois qu'un artiste convaincu parle à la médiocrité des foules.
« Une fois pour toutes, dit M. Daniel Bernard, établissons que Berlioz ne prétendait nullement au rôle que certains compositeurs ont tenu depuis. H ne se vantait pas d'être le seul de son espèce et ne croyait point qu'avant lui la musique fût une science ignorée, ténébreuse, inculte; loin de renier les anciens, il se prosternait avec vénération devant les dieux de la symphonie... Son ufiique prétention (et elle nous paraît justifiée) était de continuer la tradi-
tion musicale en l'agrandissant, en l'améliorant grâce aux ressources modernes. »'
D'ailleurs, il avait des tendresses ardentes, il défendait Liszt avec une passion extraordinaire. S'il faisait un continuel massacre des opéras-comiques, il était pris de véritables accès de dévotion devant les œuvres qu'il aimait. C'était un croyant, avec une pointe de fanatisme pour ses idées, forcément aigri par l'injustice de ses contemporains. J'emprunte encore à M. Daniel Bernard les lignes suivantes, qui résument très nettement la vie tourmentée de Berlioz.
« Il existait d'excellentes raisons pour que Berlioz fût aitaqué, discuté, calomnié par ses concurrents, qui, ayant du talent, ne lui pardonnaient pas d'avoir du génie, et par ceux, beaucoup plus nombreux, qui, ne possédant ni génie ni talent, se ruaient indifféremment à l'assaut de toute réputation sjérieuse, sans espoir d'en tirer avantage pour eux-mêmes, et uniquement pour le plaisir de briser. Couvert de lauriers à l'étranger, Berlioz s'irritait de trouver dans les feuilles de ses couronnes triomphales des moustiques parisiens qui le piquaient. 11 était plus préoccupé des haines qu'il rencontrait dans son propre pays que des magnifiques ovations qui l'attendaient au delà des frontières, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Weimar, à Lowenberg. »
Une dernière citation de M. Daniel Bernard, une phrase que j'ai trouvée bien jolie : « Certains critiques croyaient l'avoir détruit à tout jamais, ou s'imaginaient qu'ils le croyaient ; car, au fond, ils n'en étaient pas bien sûrs. »
Mais il est temps d'entendre parler Berlioz lui même. Je prends qh et là les passages où coule toute
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son amertume contre Paris et la France. C'est une blessure sans cesse ouverte, c'est une révolte continuelle contre la sottise, mêlée d'une douleur prolonde à se voir ainsi chassé de son pays.
Le 14 janvier 1848, il écrit de Londres à M. Auguste Morel : « Quant à la France, je n'y pense plus... L'évidence est là : comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé .de conclure que c'est le public de l^aris qui la comprend le moins. N'est-il pas grotesque qu'on joue dans les concerts du Conservatoire les œuvres de tout ce qui a un nom quelconque, excepté les miennes ? N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux et ses directeurs toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à combattre, si la main leur était forcée ? La presse ne devient-elle pas ignoble de jour en jour? Y voyons-nous autre chose maintenant (à de rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du crétinisme ?... Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils savent que j'ai des griffe < et des dé f crises 7 Ne voir partout qu'imbécillité, iudifférence, ingratitude ou terreur, voilà mon lot à Paris. »
Le 15 mars 18^8, il écrit de Londres à M, Joseph d'Ortigne : « Je n'ai plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France ; la dernière révolution rend ma résolution plus ferme et plus indispensal;]e. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des haines semées par uu
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feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent nos théâtres et rindifférence du public ; j'aurais, de plus, la foule des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la musique populaire, philanthropique, nationale et économique. La France au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de gredins ; il faut être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître. »
Le 21 janvier 1852, il écrivait de Paris à M. Alexis LwoCf : (( Rien n'est plus possible à Paris et je crois que, le mois prochain, je vais retourner en Angleterre, où le déi>i}' iCaiiiier la musique est au moins réel et persistant. Ici, tonte place est prise ; les médiocrités se mangent entre elles et l'on assi>te au combat et aux repas de ces chiens avec autant de colère que de dégoût. Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise el. d'une frivolité dont rien ne peut offrir un exemple chez les autres nations. »
Le 9 janvier 1856, il écrit de Paris à M. Auguste Morel : « On ne voit que tripotages, platitudes, niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs. Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné d'empoisonneurs. »
Le 1\ lévrier 18G1, il écrivait de Paris à son fils Louis Berlioz : « Les professeurs de chiflVes (.musique en chillVes) m'ont provoqué dernièrement ; tu as vu dans mon article du 19 à quoi leur instance a abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la tète. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux, il y a quelques années... Jamais je n'eus tant de moulins à vent à combattre que cette année. Je suis entouré de fous de toute espèce. Il y a des instants où la colère me suffoque. »
Je pourrais multiplier ces citations où l'on voit le pauvre grand homme exaspéré se débattre dans les insultes qu'on faità son génie La colère l'emporte, les épithètes se pressent, il est continuellement sous les armes pour repousser les attaques ; et l'on sent, dans son cœur, une incurable tristesse, le coup de couteau que la frivolité de son cher et détesté Paris lui a planté en pleine poitrine et dont il mourra. Dans sa douleur, les consolations ne lui viennent que de l'étranger. Quand il sourit, c'est qu'il a triomphé quelque part, au loin, à Berlin ou à Londres.
(( J'ai reçu hier une lettre d'un monsieur inconnu sur ma partilion des Troyens. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une musique plus indulgente que la mienne. Cette expression m'a ravi. » (Lettre à M"*» Ernst, Paris, 14 décembre 1864.)
« Voici encore un bulletin de la grande armée.... La seconde représentation de Béabnce à Weimar a été ce qu'on m'avait annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après le deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des artistes et du grand duc. » (Lettre à M. et M"* Massart, Lowenberg, 19 avril 1863.)
« Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un succès pyramidal. Redemandé je ne sais combien de fois, acclamé et tout {sic) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis dans le Times, le Morning Post, le Mom ng Herald, Y Advertiser &i autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je viens d'éciii-o à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du Journal des Déùats, fasse un pot-pourri de tous ces articles
et qu'on sache au moins la chose. » (Lettre ?i l\î. Josepn d'Ortigue, Londres, 24 mars 1852.)
Ainsi donc, telle a été sa vie jusqu'au dernier jour : hué en France, applaudi à l'étranger. Je terminerai mes citations par une page d'ironie cruelle. On avait annoncé que Berlioz allait partir pour l'Allemagne, où il venait d'être nommé maître de chapelle. C'est alors que, le 22 janvier 1834, il écrit à M. Brandus la lettre suivante :
« Le fait est que je dois quitter la France un jour, dans quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenant le lieu de ma future résidence : je suis directeur général des concerts particuliers de la reine des Ovas, à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de première force. Ils n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère, dans les premiers temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir. J'espère donc arriver au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance. En attendant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai ù habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins possible, mais à y aller cependant, et à remplir mes fonctions de critique commeauparavant, plus qu'auparavant. Je veux, pour la fin, m'en donner à cœur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à Madagascar. ))
Maintenant, quelle moralité devons-nous tirer de tout cela Berlioz mort, on sait quela été son triomphe.
Aujourd'hui, on s'incline très bas devant sa tombe, on le proclame la gloire de notre école moderne. Ce grand hom.me qu'on a vilipendé, qu'on a traîné au ruisseau pendant sa vie, est applaudi dans son cercueil. Tous les mensonges entassés autour de lui, toutes les légendes odieuses et ridicules, toutes les polémiques sottes, tous les efforts delà haine cL de l'envie pour le salir, s'en sont allés comme une poussière balayée par lèvent ; et il reste seul, debout dans sa victoire. C'est Londres, c'est Saint-Pétersbourg, c'est Berlin, hélas! qui ont eu raison contre Paris. Mais croyez-vous que cet exemple guérisse la foule de sa frivolité et les médiocres de leur rancune, en face des talents personnels? Ahl que non pas! Demain, un musicien original peut naître, il trouvera exactement les mêmes sifflets, les mêmes calomnies, et il recommencera identiquement la même bataille, s'il veut la même victoire. La bêtise et la mauvaise foi sont éternelles.
CHAUDES- AIGUËS ST BALZAa
J'ai fait une trouvaille, j'ai découvert un volume iiililulé : les Ecrivains mod^î'nes de la France. Il a paru chezGosselin, en 1841, et il a pour auteur un "ritique du nom de Chaudes-Aiguës, mort depuis vin :l-cinq à trente ans, je crois, et parfaitement oublié aujourd'hui. Je me souviens d'avoir lu, dans la Revue de Paris, un article oti Asselineau donnait ce Chaudes- Aiguës comme un lettré de talent, un esprit fin et sagace. En tous cas, sans être au premier rang, Chaiides-Aigues occupait une place honorable dans la litléraliire de l'époque, et l'on peut dire qu'il résumait l'opinion moyenne, qu'il tenait alors la place de certains de nos critiques, aujourd'hui très écoutés. D'ailleurs, la preuve que ses études avaient une valeur, c'est qu'il a trouvé un éditeur pour les réunir en un volume.
Or, en feuilletant ce volume, j'ai rencontré une étude sur Balzac, qui est devenue pour notre génération le comble de la drôlerie. Cela est complet, cela résume la bêlise d'une époque. On assiste là à celte
éternelle rage de la médiocrité, à cette éternelle négalion des aveugles devantles personnalités puissantes. Et ce qui est amusant, c'est que nous sommes déj.\ la postérité et que le rire nous prend, lorsque nous mel ons Balzac en face de ce Ghaudes-Aigues, le géant du roman moderne à côté de ce nain ridicule qui lâche de le couvrir de boue, sans arriver à autre chose qu'à se salir lui-même. Quel beau spectacle et quelle leçon! Mordez, insultez, meniez, soyez bêtes, dénoncez, faites-vous mouchards et gardes-chiourme, traînez les œuvres dans la boue, \o\\h le résultat : ceux que vous diffamez grandissent et rayonnent dans l'admiration de vos petits-fils, tandis que vos jugements odieux et imbéciles deviennent, quand on les retrouve, un objet de honte et de risée pour vos mémoires.
Je veux ressusciter Ghaudes-Aigues. Cela sera d'un bon exemple pour nos aboyeurs d'aujourd'hui. Il faut qu'on mette le nez d'une certaine critique dans ses ordures. Vous allez voir que rien n'est changé. Les accusations sont toujours les mêmes, et le talent ne s'en porle pas plus mal.
Donc, je me contenterai de donner des citations. Il suffît qu'on ait le^ piètres sous les yeux. D'abord, Chaudes-Aiguës triomphe en dix pages, parce que Balzac se permet d'opérer certains changements dans la classification de ses ouvrages. On sait que le grand romancier ne trouva qu'après coup l'idée de réunir ces romans par un lien commun, sous le large titre de la Comédie humaine, et il eut alors certaines hésitations, il modifia plusieurs fois l'ordre des différentes parties. 11 n'y avait évidemment là rien qui diminuât le talent du romancier; nous ne nous
préoccupons plus de ces choses aujourd'hui; mais Chaudes-Aiguës exulte, il s'imagine confondre Balzac en lui faisant celte guerre de détails, et quand il a prouvé que certaines œuvres ne sont pas à leur place, il triomphe, il se vante d'avoir mis en poudre la Comédie liumaine. Pauvre homme 1 II conclut : « Ce recensement sommaire une fois livré aux méditations des admirateurs les plus enthousiastes de M. de Balzac, nous écouterons d'une oreille indifférente M. de Balzac vanter à outrance les merveilles architectoniques dont il rêve. Qui pourrait songer sans rire, désormais, à la future cathédrale de M. de Balzac? » Gertts, on rit aujourd'hui, mais on rit de Chaudes-Aiguës.
Ce qui mettait Chaudes-Aiguës hors de lui, c'était î'attitudedc Balzac. Ecoulez-le : « Chaque fois que M. de Balzac roule sur la place publique une pierre de son édifice, c'est à son de trompe, à grand bruit de préface, et en ayant un soin tout spécial d'annoncer que, si le temple n'est point terminé encore, cela lient uniquement à l'immensité du plan conçu. » Naturellement, Balzac devait êlre accusé d'être un charlatan ; c'est dans l'ordre. Il avait des idées à défendre, il se débattait au milieu d'adversaires très ardents; pur charlatanisme. En outre, ses chefs-d'œuvre avaient le tort de faire du bruit, et ses éditeurs commettaient le crime de vouloir les vendre. D'ailleurs, Chaudes-Aiguës hausse les épaules devant la Comédie humaine. 11 est plein de pitié. « 11 y a de cela cinq ou six ans, dit-il, M. de Balzac imagina un singulier moyen de se soustraire à la juridiction souveraine de la critique ; il déclara hautement, avec i.n sang-froid imperturbable, que ses romans ne pou-
vaient pas être jugés en dernier ressort, ni même d'aucune façon, par la critique existante, attendu que ses romans n'étaient point des œuvres distinctes les unes des autres, rivales pour ainsi dire, procédant chacune d'une inspiration particulière et arrivant à des conclusions essentiellement diverses, mais bien autant de fragments d'un monument gigantesque, autant de pierres indispensables d'un colossale palais où il voulait loger son pays. Médiocrement irritée de cet arrêt d'incompétence dont on la frappait, la critique se contenta de hausser doucement les épaules en signe de pitié indulgente... » Voyez-vous cet homme de génie qui a l'ambition de bâtir un monument et qui prie la critique d'attendre! Cette prétention peut-elle se supporter? La bêtise n'attend pas.
Mais ce n'est là que l'entrée en matière. Chaudes- Aiguës, d'une chiquenaude, a fait crouler la Comédi'i liuuiaine. Balzac est convaincu de mensonge et d'impuissance; il n'a pas de plan général, il veut en imposer k la critique, il s'épuise on efforts superflus. Maintenant, il s'agit de prouver que ses romans, pris à part, n'oflrent ni originalité, ni intérêt, ni talent, rien, rien du tout, le vide absolu.
D'abord, Balzac n'a rien inventé. Dans toutes ses œuvres, il n'y a que deux types, un homme de génie méconnu et luttant, une femme de cœur vouée à tous les sacrifices. « Louis Lambert et madame de Yicu.mesnil. dit Chaudes-Aiguës, pour contiauer une compaiaison très juste, sont des épreuves avant la Icttie des deux seuls portraits qu'ait gravés M. de Balzac. Malheureusement pour M. de Balzac, l'invention de ce?T deux portraits lui est tout à fait étrangère; il n'a
que !e mérite de reprofinctenr habile, en celte occasion. Comme le graveur imprimant sur la planche de boi.s 0 1 d'acier ridée du peintre, ou comme l'élève dirigeant un crayon timide sur les traces qu'a laissées le pinceau du maître, il a imité des images créées par d'autres cerveaux que le sien. » Et plus loin : « M. de Balzac n'a pas été aussi soigneux de dissimuler ses larcins, quand, au lieu de caractères principaux, il s'est agi de personnages secondaires et de détail. Pour ne le combattre que sur un terrain qui lui soit favorable, nous citerons à l'appui de notre assertion, ses deux livres les plus populaires : Eugénie Grandet et le Lys dam la vdlée ; le premier, où Y Avare et Melnioth, un peu grimaçants et contrariés, il est vrai, posent constamment devant l'auteur, à tour de rôle; le second qui, comme dispositions générales et comme effets de scène, est fabriqué avec les rognures de Volupté. Molière! Mathurin! Hoffman ! Sainte- Beuve ! Il faut être juste, M. de Balzac n'y va pas de main morte, et ce n'est pas aux pauvres qu'il s'adresse. » Balzac pillant Sainte-Beuve, c'est un comble, comme nous dirions aujourd'hui. D'ailleurs, l'accusation de plagiat est également dans l'ordre Chaudes-Aiguës ne serait pas complet s'il ne traitait pas Balzac de voleur. Les Chaudes-Aiguës d'aujourd'hui continuent la tradition.
Passons maintenant au style. Vous allez voir comment Balzac ignore radicalement sa langue. « M. de ^alzac est parfaitement étranger aux notions les plus vulgaires de la syntaxe; il n'y a pas, dans l'art d'écrire, de principe si élémentaire dont il paraisse avoir môme une vague idée. Selon son bon plaisir, il met au régime de l'activité les verbes de la nature la plus
passive, et réciproquemont; ou bien il ringe dans la catégorie des irréguliers ou des absolus des verbes dont la condition est de rester neutres. Presque tous les mots sont forcés, sous sa plume, à des associations impossibles. Avec une audace et une assurance vraiment fabuleuses, il établit violemment, entre des substantifs dont il ne cormaît ni la signification précise ni l'origine, et des adjectifs dont il ignore les obligations particulières, des alliances que réprouvent tout à la fois la tradition, le vocabulaire et le goût. Quant aux pronoms, relatifs ou possessifs, et aux adverbes, le romancier s'en sert comme de ces détachements de cavalerie légère qu'on lâche au milieu d'une armée en déroute, pour accroître le désordre et le carnage : c'est son corps de réserve destiné, aux heures décisives, à rendre le massacre de la langue plus complet. » Ceci est de l'ironie. Ghaudes-Aigues ne se doute pas d'une chose c'est qu'une page de Balzac, môme incorrecte, a plus d'accent que tout son volume d'articles. Notre langue se transforme depuis le commencement du siècle, au milieu de nos luttes littéraires, et c'est faire une singulière besogne que de vouloir juger le style de Balzac avec les règles de La Harpe. Ghaudes-Aigues nie tout simplement l'évolution moderne, en matière de style, cet enricbissement considérable de lalangue, ce flot d'images nouvelles, cette couleur et je dirai cette odeur introduites dans la phrase. Sans doute il faudra plus tard une police pour régler tout cela. Mais ricaner et s'indigner devant ce mouvement, c'est ne pas comprciîiire, c'est faire preuve d'infirmité cérébrale.
Arrivons à la moralité. Ici, Ghaudes-Aigues devient superbe. Il me semble que j'entends nos critiques et
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nos chroniqueurs d'aujourd'hui foudroyant le natulisme. Le comique abonde. Je n'ai que l'embarras des citations. « Une des prétentions de M. de Balzac, pour laquelle nous seroiis impitoyable, s"écrie-t-il, c'est celle (jue révèle haulcfucnt le titre général de ses œuvres, de connaître à fond les mœurs du siècle et de les peiiidre avec une rigoureuse vérité. Quelles sonl donc les mœurs que peint M, de Balzac? Des mœurs ignobles et dégoûtantes, ayant pour seul mobile un intérêt sordide et crapuleux. S'il Faut en croire le prétendu historien philosophe, l'argent et le vice sont lemoyen et le but uniques pour tousles lio iinies d'aujourd'hui: les passions perverses, les goûts dépravés, les penchants infâmes animent exclusivement la France du dix neuvième siècle, cette fille de Jean- Jacques et de Napoléon ! Nul sentiment honorable, nulle idée hoiincle, de quelque côté que se tourne le regard. La France, — car c'est le portrait de la France que l'auteur se propose, — est peuplée de goujats galonnés, de bandits plus ou moins déguisés par un masque, de femmes arrivées aux dernières limites de la corruption ou en train de se corrompre : nouvelle Sodome dont les iniquités appellent le feu du ciel. C'est-à-dire que les cachots, les lupanars et les bagnes seraient des asiles de vertu, de probité, d'innocence, comparés aux cités civilisées de M. de Balzac. » Tout y est, comme ou le voit, Sodome, Jean-Jacques et Napoléon. Et l'on dit cela de nos œuvres aujourd'hui, et l'on nous jette Balzac à la tôle, en déclarant que Balzac au moins faisait la part de la vertu, qu'une haute moralité se dégageait toujours de ses œuvres I Voyons, il faudrait s'entendre. La vérité est que les Chandes-Âiguesde demain nous jet-
teront à la lôte des romanciers du vingtième siècle, en les accusant à ]<îur tour d'une honteuse immoralité.
Attendez, ce n'est pas fini. Voici le plus beau, on croirait entendre parler les critiques que vous connaissez bien, on croirait lire un article publié hier sur des romans dont vous savez les titres : «i Eh ! oui, sans doute, il y a dans la société contemporaine des infamies et des hontes, des fortunes dont la source est inavouable, des positions usurpées, des métiers exercés bassement, des industries déshonorantes, des éi,'oï->nies poussés jusqu'à la lâcheté et à la scélératesse, des turpidcs sans nom. Mais dire qu'il n'y a que cela, voilà l'impardonnable mensonge! Mais se ])laire dans la mise en œuvre de pareils éléments, les g 'aiidir, les poétiser, les caresser, en comijoscr un éternel spectacle pour la foule, en vouloir l'aiic des sujets d'admiration et d'enthousiasme, voilà le tcit criminel 1 Heureusement, il y a, aujourd'hui plus que jamais, dans le cœur d'une ccrlaine jeunesse dont M. de Balzac ne soupçonne pas l'existence, des instincts désintéressés et nobles, des passions généreuses, des convictions sincères et ardentes, (]ue ne terniront ni ne déracineront les mauvais exemples, non plus que les pernicieuses leçons. Sous ce l'umier (jne M. de Balzac remue de deux mains amoureuses, au sien d'une terre vierge et féconde, se développent en silence, à cette hrurc môme, des L;eruies piécieux... Maij, à qui parlons-nous? et l'aulcur de /'a Fi/Ie aux yeux d or peut-il nous comprcnilrc? Tout ce que nous devons dire à M. de Balzac, c'est qu'il n'a rion de plus à démêler avec l'esprit philosoiilii [ua de son siècle .qu'avec la litléi'aturo sérieuse... PL^Cl', de son vi\ant
même, entre mademoiselle Scudéry, dont il a la fécondité maladive, et le marquis de Sade, qu il continue, dans un autre ordre d'idées, avec un bonheur rare, il pourra voir avant peu, de ses fenêtres, le cadavre de sa réputation traîné aux gémonies. »
Cette fois, c'est complet. Voilà le marquis de Sade arrivé. Je l'attendais. Il devait être de la fête. On ne saurait croire quelle consommation la critique fait du marquis de Sade. Il est la « tarte à la crème » des Chaudes- Aiguës passés, présents et futurs. Un romancier ne peut risquer une plaie humaine sans qu'on le salisse avec cette comparaison inepte, qui prouve une seule chose, l'ignorance parfaite de ceux qui remploient. Mais laissez-moi m'égayer sur la clairvoyance extraordinaire du prophète Chaudes-Aigiies. Où estelle, ta jeunesse qui devait traîner Balzac aux gémonies, ô Chaudes-Aiguës? Aujourd'hui, les fils et les petits-fils de Balzac triomphent; ce romancier de génie, qui n'avait rien à démêler avec la littérature sérieuse, ni avec l'esprit philosophique du siècle, a justement laissé la formule scientifique de notre littérature actuelle. Si tes pareils de l'heure présente, ô Chaudes-Aiguës, prophétisent avec la même certitude, ceux qu'ils condamnent à l'égoût peuvent se réjouir, car c'est à coup sûr une haute et noble gloire qui les attend.
Finissons. Voici encore une longue citation nécessaire : Chaudes-Aiguës, dans un dernier paragraphe de deux pages, croit achever Balzac d'un coup de massue. Il s'en prend aux excès de sa personnalité, il parle de son orgueil, il le traite carrément de fou. Lisez et méditez ces pages.
« Nous aurions volontiers assisté en témoin aussi
impassible que peu curieux à la décadence de M. de Balzac, faux météore prêt à replonger silencieusement dans la mare d'in-octavos sinistres d'oïl il est sorti, si M. de Balzac, à mesure qu'il décline, ne prenait à tâche de lasser la patience publique par l'excès de sa personnalité. M. de Balzac, à force de se trouver semblable, sinon supérieur, à tous les grands personnages anciens et modernes, en est arrivé à se placer si haut dans sa propre estime, qu'il ferait preuve d'une modestie incroyables'ilse mettait, commeonl'assure, sur les rangs pour l'Académie. Consentir à partager ainsi l'empire des lettres avec trente-neuf rivaux, vouloir troquer un trône contre un fauteuil serait, nous en convenons, une abdication véritable... MM. de rinslitut ne donneront pas lieu, nous l'espérons, à l'une de ces bouffonneries dont le public est las... Que M. de Balzac se proclame, par la voie des annonces, un auteur incomparable, le plus excellent des romanciers modernes, le premier fabricant de chefs-d'œuvre en gros ou en détail, c'est un ridicule sans doute qui rappelle la grenouille de La Fon laine, mais que les librairies, h tout prendre, ont le droit de donner à l'auteur pour leur argent. Que M. de Balzac se pose, dans une préface, en écrivain près de qui Richardson, Walter Scott et autres sont une petite monnaie vulgaire; cela est, jusqu'à un certain point, tolérable, comme sujet précieux d'hilarité. Mais que M. de Balzac, non content d'imposer son nom au public, au moyen delà préface et delà réclame i ayanic, saisisse toutes les occasions de se prodiguer l'encens à lui-même, et fasse naître ces occasions au besoin ; que, sous prétexte, aujourd'hui, d'éclaircir une q;:cstion de droit littéraire; demain, de signaler le tort
fait à la librairie française par 1a contrefaçon belgR ; api\s-demàin, de réfuter une opinion émise sur lui, dans un article critique; un autre jour, de proposer une modification du code civil ou du code pénal, M. de Bal/.ac, incessamment préoccupé de son irnporlance individuelle, explique le double rôle de maréchal de France et d'empereur qu'il joue tour à tour, s ! s que la société s'en doute,... voilà qui n'est plus tolci'.ible, voilà qui n'est plus risible; car ceci est de l'ui uueil poussé jusqu^à la folie. Opposer l'exiguilé du m M ,Le fi l'extravagance de l'ambition était, en pareil cà^, un devoir dont la critique philosophique ne pouvait se dispenser. »
Les oreilles me tintent. Est-ce de Balzac qu'il s'agit, est ce d'un autre? L'article a-t-il paru il y a trente ans, a-t-il paru ce matin? Ne serait-il pas de Chaudcs- Ai^ues, serait-il de — mettez un nom? Pauvre grand Balz.ic, tombé sous la férule d'un médiocre, parce qu'il travaillait trop, parce que sa personnalité débordait f.iLalemenl, parce qu'il emplissait son temps a\ec la foi dis forts travailleurs! Ah! quelle vengeance aujourd'hui ! Mais il a souffert, et il n'est plus là.
On me dira : « En voilà assez, vous avez raison : C3 Chaudes-Aiguës est idiot. Quelle étrange icbe a.L'Z-vous eue d'exhumer ce tas d'enfantillages? Ce n'est pas drôle, ça nous ennuie, ça n'a plus le sens commun. A cette heure, tout le mande est d'accord. Balzac est le grand romancier du siècle. Il est inutile, pour le prouver, d'étaler les sottises que des critiques oubliés ont dites sur son compte. Laisseznous tranquilles avec votre Ghaudes-Aigues. »
Et je répondrai: « D'accord, Ghaudes-Aigues est idiot; les citations que je lui ai empruntées sont
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devenues bouffonnes et cnnny.'iises. Mais i! est l)on d'établir que Chaudes-Aiguës a clé, dans son temps, un critique distingué, écouté, lu par un public ilmt il gâtait l'intelligence et qui pensait comme lui. Sou étude est écrite proprement, sauf quelques incorrections et beaucoup de niaiseries. A coup sûr, il croyait faire œuvre de justice et de morale. Or. il est arrivé que trente années ont suffi pour'Ie changer en un fantoche qu'on ne peut plus lire sans s'égayer. Eh bien ! dites-moi combien nous comptons ;\ noire époque de Chaudes-Aiguës, et songez avec quel échit de rire nos petits-fils liront les articles de cea messieurs. Gela me réjouit, voilà tout. »
JULES JiVNIN ET BALZAC
Je me suis récréé à donner des extraits d'une incroyable étude, que le critique oublié Chaudes- Aiguës avait jadis déposée contre la haute figure de Balzac. Aujourd'hui, je prendrai un nouveau plaisir, je reproduirai certains passages d'un article publié par Jules Janin sur l'auteur de la Comédie humaine, dans la Revue de Paris, numéro de juillet i839.
Chaudes-Aiguës était presque un inconnu, un homme sans grande autorité, dont l'imbécillité ne tirait pas à conséquence. Mais Jules Janin, diable ! cela va devenir grave. Souvenez-vous que Jules Janin a été solennellement sacré prince des critiques, qu'on s'est pendant quarante ans incliné sous sa férule, que rien n'a égalé sa célébrité, si ce n'est l'oubli oij il est tombé d'un coup et tout entier. Romancier fécond, critique dramatique acclamé, il semblait de taille à comprendre et à juger Balzac. Eh bienl vous allez l'entendre.
Il faut dire que Balzac venait de malmener la presse dans son roman des Illusions perdues. Jania crat
devoir prendre la défense du journalisme. En ce lcmps-là,on s'étonnait déjà qu'un romancier, égorgé par les journaux, traîné chaque matin dans la boue, eût l'audace grande de n'être pas content et d'accuser ses diffamateurs de mauvaise foi et d'ignorance. Balzac ne mâchait passes paroles: dans la Revue qui lui appartenait, il avait carrément déclaré que les journaux montraient une attitude « ignoble » à son égard. Jamais, d'ailleurs, il ne leur pardonna. Ce sont des choses qu'on a trop oubliées aujourd'hui, lorsqu'on cherche à écraser les vivants sous le souvenir des grands morts. Ajoutons que Janin, en se faisant le défenseur de la presse, était bassement l'exécuteur des rancunes de la lievue de Pm-is, qui venait de perdre son fameux procès contre lîalzac.
Mais arrivons aux citations. Je les donne simplement dans l'ordre oii elles se présentent.
D'abord, Janin plaisante agréablement On l'a forcé à lire les Illusions perdues, et c'est pour lui un supplice atroce. Un moment, il espère éviter la corvée, il s'écrie : u Aussitôt, tout joyeux, je revenais à ces vieux livres qui ont eu tout de suite un milieu, un commencement, une fin; nobles chefs-d'œuvre dont la contemplation vous rend meilleur. Au contraire, toutes ces misères modernes, écrites au hasard, sans plan, sans but, et comme si l'on traçait sur le papier le plus fantastique des châleaux en Espagne, vous donnent je ne sais quelle impatience que vous avez de la peine à contenir. » Voilà la profession de foi. « Sans plan, sans but » est bien joli. Cela rappelle Sainte-Beuve, qui préférait le Voyage autou7' de ma Chambj^e à la Chartreuse de Parme.
Continuons. « David Séchard s'estima donc fort
3i2 DE LA CRITIQUE.
heureux de remplacer son père à tout prix, pour pouvoir nommer son ami Lucien proie d'imprimerie, aux appointements de 50 francs par mois: j'oubliais de vous dire que M"* Chardon, la mère, gagnait trente sous par jour chez ses malades, sa fille vingt sous chez la maîtresse blanchisseuse. Ce bruit d'argent et celte horrible odeur de billon reviendront souvent dans mon récit; mais à qui la faute! sinon à M. de Balzac, qui fait dépendre la destinée de ses héros, et je dis de presque tous ses héros, d'une pièce de cinquante centimes. » Et plus loin : « Des 2,C00 francs qu'il avait apportés à Paris, il ne lui restait plus que 360 francs; il fut se loger rue de Cluny, près de la Sorbonne, il donna 40 sous au fiacre; il lui resta donc 3o8 francs. Pour lire avec fruit les romans de M. de Balzac, il faut savoir au moins un peu d'arithmétique et un peu d'algèbre, sinon ils perdent beaucoup de leur charme. Au resle, je vous prie de croire que ces minulieux détails sont exacts et que je suis incapable de les inventer. )j Je le crois pardieu bien ! Il est intelligent, ce Janin. Le prince des critiques n'a pas compris que la grande originalité de Balzac a été de donnera l'argent en lillérature son terrible rôle moderne.
Mais le plus amusant des reproches que lui fait Janin, c'est de se répéter, c'est de n'avoir qu'une note. Cela égaie, quand on se rappelle que ledit Janin a refait pendant quarante ans le môme arlicle. au rez-de-chaussée des /^é6^;^^\ Quarante annéesdu même bavardage vide, quarante années de critique inutile et lleurie! N'est-ce pas énorme de venir ensuite accu ^cr d'uniformité l'auteur de la Comédie humaine^ qui a créé tout un monde?
Enfin, il se risque, il se lance à fond dans la lecture des Il/usions perdues; et voyez en quels galants termes : « Encore une fois, il le faut ; donc fermons les yeux, retenons notre haleine, mettons à nos jambes les bottes imperméables des égoûliers et marchons tout à notre aise dans cette fange, puisque cela vous plaît. » Je crois lire un critique d'aujourd'hui parlant de l'égoût du naturalisme.
Au passage, Janin rencontre le nom de Walter Scott, et le voilà parti, il en a pour deux pages de ce style fluide qui coulait comme une eau tiède. Balzac, qui avait pour WaUcr Scott une admiration difficile à comprendre aujourd'hui, ayant eu le malheur de dire que toutes les héroïnes du romancier anglais se ressemblaient, le critique s'écrie avec indignation : « Quel blasphème! etconmient peut-on méconnaître la valeur de ces chefs-d reuvre que toute l'Europe sait par cœur? M;iis c'est justement parce qu'il a placé la femme au second plan de ses histoires, parce qu'il a entouré ses hoioïncs des plus douces vertus, parce que lenr passion est calme, parce que leur amour est honnête, parce qu'elles restent toujours décentes et réservées, comme il convient à d'honnêtes filles, destinées à devenir d'estimables mères de famille; c'est justement pourquoi les romans de sir Walter Scott ont été ainsi adoptés à l'infini... » Voilà de la criticjue profonde. Décidément, le prince des critiques n'avait pas le crâne assez large pour comprendre Balzac.
Il le comprenait si peu ({uil lui comparait et qu'il lui prêterait Paul de Kock. Du reste, c'était là une des plaisanteries du temps, dont Balzac enrageait. Janin raille avec perlidie : « Ainsi, par des chemins
3i4 DE LA CRITIQUE.
différents, l'un par la grosse gaieté et par l'exagération du sans façon, l'autre par le sentiment le plus raffiné et par une politesse un peu plus qu'exquise, M. Paul de Kock ei M. de Balzac sont arrivés tout à fait à la mftme popularité, à la même faveur, au même nombre de lecteurs ; quant à savoir lequel des deux l'emporte sur l'autre, demandez-le aux grandes capitales de l'Europe? Londres choisira M. Paul de Kock ; Saint-Pétersbourg, la plus habile des contrefaçons de Paris, proclamera M. de Balzac ; Paris est pour tous les deux, Paris est pour tous ceux qui l'amusent; il n'aura jamais trop d'amuseurs. » Aujourd'hui, Paris, et 1 Europe, et le monde, ne connaissent plus que Balzac, car Paul de Kock, et Jules Janin lui même, sont morts.
Plus bas, le prince des critiques ne veut pas donner la royauté du roman à Balzac. Il confesse là son tempérament. Je cite toute la page (lui en vaut la peine : « Je vous répondrai que M. de Balzac n'est pas le roi des romanciers modernes ; le roi des romanciers modernes, c'est une femme, un de ces grands esprits pleins d'inquiétudes qui cherchent leur voie, et qui même, quand elle écrit ses plus beaux romans, me produit l'effet d'Apollon gardant les troupeaux d'Admèle Viennent ensuite, tantôt à côté, tantôt derrière M. de Balzac, tantôt devant lui, plusieurs romanciers qui, comme lui, regardent avec grand mépris la société telle qu'elle se comporte ; écrivains d'une grande audace, d'une fécondité merveilleuse. Quel ouvrage de M. de B:ilzacaété plus rempli de mouvements et d'incidents divers que les Mémoires du Diable ? Quel conte de M. de Balzac est supérieur à la Femme de quarante ans.
DE I.A CIHTIQL'E. 345
par M. de Bcrnjinl? ijiiiind donc M, de Balzac a-l-il pou'^sé l'ironie plus loin que M. Eugène Sue 1 A-t-ilrien écrit pour la fraîchesir des descripl/ions, pour la grâce murmurante et prinlanicrc du paysage, qui soit préférable aux adorables caprices de M. Alphonse Karr? N'oublions [)as, dans un genre plus élevé, le roman de M. Alfred de Vigny el Nuti-e-Dame de Paris, et Viilnidé, qui est un livre h part, sans compter tant de beaux petits coules que j'oublie, tous remplis de délire, d'imagiiialion el d'amour... » Tout cela est devenu bien drùK- iï celte heure. Ce prince des critiques manquait de flair'.
A'oiik'z-vous maintenant entendre traiter Balzac comme un infect naturaliste d'aujourd'hui : « Parce que la chose existe, est-ce à dire que le roman et la comédie, le crochet à la main, se puissent occuper de ce paudemonium grouillant sur ce tas d'immondices? Non, non, il y a des choses qu'on ne doit pas voir et qui sont à peine permises au philosophe, à peine permises au moraliste, à peine permises au chrétien. Un écrivain n'est pas un chiffonnier, un livreneseremplil pas comme une hotte. » Voilà une phrase qui a l'air d'avoir été écrite ce matin. Oh ! ces messieurs ne se mettent pas en frais d'imagination : les mêmes phrases leur servent depuis un demi-siècle. Elles n'ont pas entamé Balzac, n'importe, on les trouve encore assez bonnes pour tâcher d'écraser les nouveaux venus.
En somme, comme je l'ai dit, Jules Janin feint de croire que Balzac s'attaque aux grandes personnalités du journalisme, à tous ces grands noms : Chateaubriand, Royer-Collard, Guizot, Armand Garrel, Villemain, Lamenais.La vérité était que Balzac parlait
des honteuses < uisines dont il était le témoin, des coulisses de la presse, de tous les abus que le brusque succès des journaux faisait naître. Dès lors, admirez lepassage suivant: « Lorsque, depuis 1789 seulement, tous les principes sur lesquels repose la socié é moderne ont été fondés, défendus et sauvés par le journal, cela est triste de voir sa noble et chère profession attaquée, même dans ses ténèbres, même dans ses accessoires les plus futiles et les plus inaperçus, et attaquée par quoi, je vous prie? Par un livre sans style, sans mérite et sans talent. » Grand Dieu ! estce des /llu'^ions perdues que parle le prince des critiques ? M.iis, vous ne connaissez seulement pas votre principauté, vous barbotez ! Après un jugemL'iit pareil, on aurait dû vous asseoir sur votre couronne comme sur une chaise percée.
Attendez, ce n'est pas fini II y a une phrase plus forte. La voici : u Heureusement ce livre est du grand nombre de romans, qu'on n'a nul regret de ne pas lire, qui paraissent aujourd'hui pour disparaître le lendemain dans un immense oubli. Jamais, en effet, et à aucune époque de son talent, la pensée de M. de Balzac n'a été plus diffuse, jamais son invention n'a été plus languissante, jamais son style n'a été plus incorrect... p C'est assez, arrêtons-nous, car nous touchons au sublime du comique.
Eh bien ! prince, je crois que c'est vous qui avez disparu le lendemain dans un immense oubli. Personne ne lit plus vos romans, et vos quarante années de critique n'ont pas même laissé une trace dans notre histoire littéraire. Quant à Balzac, il est debout, il grandit chaque jour davantage. Ce sont 1;\ des fouilles dans le passé, des lectures saines et rafraî-
DE LA ClîITIQUli. 347
chissantes, qui font du bien. On iespiie,cn conslalant l'imbécillité de la critique, même lorsqu'elle est couronnée. Songez donc qu'au' ourdhui il n'y en a pas même un qu'on ait jugé digue d'asseoir sur le trône. Si l'on patauge é\ ce poiul lorsqu'on est prince, que peuser des jugements portés par le troupeau des critiques ordinal '.es ?
tJN PRIX DE ROME LITTÉRAIRE.
Il vient de se produire un étrange projet, celui de fonder un prix de Rome littéraire. Certes, ce ptojet n'a heureusement aucune chance d'être réalisé, et il serait inutile de le discuter, s'il n'était un symptôme delà laide maladie que nous avons en France d'ôlre protégés et encouragés par l'État.
En vérité, nous ne nous affranchissons jamais de notre vie de bambins au collège. L'art et les lettres continuent à être pour nous une série de compositions en thème latin et en version grecque ; et il faut qu'un maître quelconque distribue des places, soit toujours là pour coller dans le dos des élèves des numéros d'ordre. Si, à la fin de l'année, la distribution des prix, avec des couronnes de laurier en papier peint, venait à manquer, ce serait une consternation générale.
Les gamins de huit ans ont des croix de fer blanc sur la poitrine. Plus tard, on les inscrit au tableau d'honneur, on les comble de bons points. Plus tard, à leur entrée dans la vie, on les promène de con-
cours en concours, et les diplômes tombent sur eux, drus comme les feuilles en automne. Ce n'est point fini, les médailles, les litres, les croix de tous les métaux continuent de pleuvoir. On est timbré, scellé, apostille. On porte sur chaque membre le visa de l'administration, déclarant en bonne forme que vous avez du génie. On devient un colis dûment enregistré pour la gloire. Quel enfantillage, et comme il est plus sain d'être seul et libre, avec sa poitrine nue au grand soleil I
Ainsi, voilà les écrivains qui n'étaient point trop protégés. Ils n'avaient pas de concours, seule \ Académie se permettait de distribuer à des dames et à des hommes tranquilles quelques prix timides. Ils ne sentaient point la tutelle de l'Ltat, comme les [)eintrcs et les sculpteurs par exemple, qui dépendent absolument de l'administration. De là, une jalousie énorme. Nous voulons des chaînes, nous aussi ! Notre liberté nous gêne, nous ne savons pas en faire des chefs-d'œuvre, et nous tendons les mains pour qu'on nous garotte. Les artistes sont trop gourmands de garder toutes les entraves pour eux. Nous entamerons des polémiques, nous ferons des conlérences s'il est nécessaire, mais nous exigeons quand même notre coin de cachot.
Songez donc ! les peintres et les sculpteurs ont une école où des professeurs leur enseignent le beau patenté. Ils passent leur jeunesse au milieu des concours. Ensuite, un jury les admet ou ne les admet pas à la publicité. Chaque année, ils composent, et les premiers ont des médailles. Quand les médailles sont épuisées, ilyades récompenses exceptionnelles. Voilà une carrière enviable, au moins! Les élèves
forts y goûtent toutes les jouissances possibles. Parlez-moi de cette façori de comprendre une existence d'artiste et comprenez combien la vie d'un écrivain est grise à côté ! Le pauvre homme n'a pas la moindre médaille pour s'égayer. Son ménage ea reste tout chagrin.
Pour le moment, on ne demande pas encore des médailles, on serait satisfait, si l'État voulait simplement fonder un prix de Rome littéraire. Ce prix consisterait, comme le prix de Rome de peinture, en une certaine rente qu'on servu'ait pendant quatie années au lauréat. Naturellement, il serait décerné à la suite d'un concours, et le lauréat serait tenu de fournir chaque année un travail quelconque, pour prouver qu'il ne mange pas l'argent de l'administration avec des duchesses. Yoilà le projet en gros. Resterait à fixer le genre de la composition. Serait-ce un roman, une étude historique, un poème? On a parlé, je crois, d'une comédie ou d'un drame en vers. Cela restreint singulièrement le prix de Rome littéraire, qui devient en réalité un prix de Rome dramatique. Je soupçonne les inventeurs du projet d'avoir des tragédies de jeunesse dans leurs tiroirs. Mais, vraiment, ils n'ont pas dû voir tout le côté comique de l'invention.
Quand le prix de Rome a été créé, il s'agissait avant tout de fournira déjeunes artistes l'occasion de faire un séjour dans la ville que l'on regardait alors comme le tabernacle de l'art. Le voyage coûtait fort cher; d'autre part, on voulait ass.irer aux lauréats un local, des relations, une direclion artistique ; enfin, l'école avait un drapeau et entendait foi-
mer des soldats pour le défendre. Toutes ces raisons expliquent la fondation.
Mais, dans les lettres, à quoi rimerait un pareil prix ? Il ne peut venir à la pensée de personne d'envoyer les lauréats littéraires dans une ville quelconque ; ils devront rester à Paris, dans ce Paris qui attire toutes les intelligences. Je comprendrais à la rigueur les grandes villes de province fondant des prix de Paris. D'un autre côté, les écrivains n'ont aucun frais matériel. Avec une main de papier, tro;.5 sous d'encre et un sou de plumes, on écrit un chefd'œuvre. Enfin, il n'y a plus une littérature d'État, dont on veuille défendre le drapeau. Les deux cas sont donc complètement différents, et je ne saisis pas quels rapports on a pu voir entre eux.
La seule raison qu'on ait donnée, c'est que le prix de Rome littéraire remédierait à de grands désespoirs et à de grands découragements. Et l'on a parlé d iïégésippe Moreau, de tous les poètes delà légende qui sont morts à l'hôpital, de misère et de génie rentré. Alors, il faut s'entendre. S'il s'agit de servir une rente à un jeune écrivain pauvre, il faudra poser en principe que seuls les jeunes écrivains pauvres auront le droit de concourir. Le maire et le commissaire du quartier délivreront un certificat d'indigence, qu'on devra déposer au secrétariat avec les autres pièces. En effet, les lauréats qui auraient seulement douze cents francs de rente, une petite pension de leur famille, commettraient une très vilaine action, en venant, à mérite égal, disputer le prix au meurtde-faim, La pauvreté du candidat pèsera plus que son mérite dans la balance du jury.
Si l'on écarte celte raison sentimentale, on ne sau»
.3o2 DE LA CRITIQUE.
rait citer aucun autre argument sérieux en faveur de la fondation. Mais ce n'est point tout, lors même qu'on aurait pour le prix de Rome littéraire les mêmes arguments qui ont décidé la création du prix de Home de peinture, il serait prudent, avant de se lancer dans une seconde tentative, de se demander si la première a donné de bons résultats.
Aujourd'hui, on peut nettement établir le rôle de notre école de Rome, dans l'art de ce siècle. Ce rôle a été complètement nul Certes, un grand artiste qui irait à Rome en reviendrait sans doute avec son génie. Seulement, Rome est si peu nécessaire à nos peintres que les plus grands d'entre eux, Eugène Delacroix, Courbet, Théodore Rousseau, Millet, Corot et toute notre grande école de paysagistes, n'y ont point passé. De celte pépinière qui devait être fertile en maîtres, il n'est guère sorti que des médiocrités. Le large mouvement de l'art au xix^ siècle s'est fait en dehors et à côté de la serre chaude administrative.
Cela est si vrai, l'école de Rome est aujourd'hui tellement inutile et dévoyée, que les élèves y vivent dans l'anarchie absolue des doctrines. Chaque année, à l'exposition des envois, on peut constater le tohubohu des personnalités. L'École de Rome n'a même plus son entêtement esthétique. Autant envoyer les lauréats à Pontoise, ils seront plus près de la vie moderne. D'ailleurs, leur séjour en Italie est une chose agréable. Il fêle peut-être un peu leur jugement, mais un peintre médiocre de plus ou de moins, cela ne lire pas à conséquence. Quant au génie qui s'égarerait là, il s'en tirerait toujours. Mon avis est donc que notre école de Rome n'est ni nuisible ni utile.
Ainsi, l'expérience est laile, à quoi bon la recommencer en liLtérature? Il est entendu que l'art et les lettres ne gagnent rien à être patronnés et pensionnés. Cela ne sert qu'à entretenir la médiocrité. Un écrivain médiocre est déjà gênant par lui-même ; s'il était patenté, il deviendrait dangereux. Nous sommes trop mangés par les faiseurs de phrases, pour qu'on ouvre une école de rhétorique. Le jour où l'on fonderait le prix de Rome littéraire, je sais bien ce qui se passerait : il n'irait pas à la pauvreté, il n'irait pas au talent original, il irait aux esprits moyens et souples, qui savent cueillir toutes les fleurs du chemin. A quoi bon encourager ces messieurs qui n'ont déjà que trop de courage?
J'ai une théorie un peu barbare en ces matières: c'est que la force est tout, dans la bataille des lettres. Malheur aux faibles ! Ceux qui tombent ont tort de tomber, et c'est tant pis si on les écrase. Ils n'avaient qu'à savoir se tenir debout. Chaque fois qu'un débutant échoue, qu'un vainqueur de la veille est vaincu, je conclus qu'il portait en lui le germe de sa défaite. La victoire est aux reins solides, et cela est juste. Le talent doit être fort; s'il n'est pas fort, il n'est plus le talent, et il mérite que la vérité se fasse sur son compte. Quand on arrive dans l'art, il faut se dire ces choses virilement, pour savoir se conduire en homme dans la chute ou dans le succès.
Je trouve, par exemple, qu'on abuse étrangement d'Hégésippe Moreau, de Chaterton et des autres. Hégésippe Moreau était un médiocre poète. Sa grande habileté a été de mourir comme il est mort. S'il avait vécu, personne peut-être ne saurait son nom. On peut plaindre les pauvres diables que l'ambition lit-
téraire tue dans les mansardes; mais il est nnïT de regretter leur talent. C'est un crime que d'entretenir l'orgueil des médiocres. L'écrivain qui apporte un monde, accouche toujours de ce monde.
J'ai parlé en commençant de ce vilain besoin de protection que nous avons en Fi'ance. On s'appuie d'une main sur les dames, de l'autre sur les corps constitués; on monte ainsi, peu ?i peu, réchellc des succès aimables; on commence par les diplômes et les prix académiques, on finit par les croix et le? litres. Pour gravir cette échelle, il suffit d'avoir l'échiné souple et de savoir contenter tout le monde; un salut à droite et un salut à gauche; une tirade sur l;i morale de temps i\ autre; surtout un choix de phrases qui ne puissent fâcher personne.
Ah! que le mépris est meilleur! Mépriser toutes ces coin cnauces, ne sentir aucun de ses besoins de la vanilé, c'est peut-être la force suprême, dans notre métier d'écrivain. On est seul, on ne relève que de son talent. Une œuvre est bonne, et on l'écrit, parce qu'on veut l'écrire. Nulle considération ne déterminera le changement d'une ['hrase. Pourquoi un changement, dès qu'on a renoncé à toutes les récompenses? La grande jouissance est de vouloir et de créer. On va devant soi, jusqu'au bout de sa volonté, ®t c'est la seule roule qui mène à des chefs-d'œuvre;
Quand je plaçais des articles avec grand'peine, je me souviens de l'émotion que me causait l'apparilion d'un nouveau journal : une porte de plus pouvait s'ouvrir, la littérature allait peut-être avoir enfin un petit coin d'hospitalité. Est-ce pour cela, mais j'ai encore parfois la naïveté de me réjouir, lorsque je vois Paris se barioler d'affiches. C'est au moins du pain pour quelques débutants.
Cette année, l'apparition de nouveaux journaux a coïncidé avec le chômage de la belle saison . Plus de
(1; Ce ciia;>itre et le suivant ont une histoire. Ils Turent la cause décisive de ma rupture avec le Voltave, dont le directeur, sans me prévenir, s'avisa de protester, en déclarant que je manquais de respect à nos hommes politiques et. en affectant de croire que je défendais robsC(';nité. (l'était, provoquer ma démission violemment et devant tous. Un pareil procédé, inusité dans les lettres, venait-il d'un lioniiue qui seivait d'instrument plua ou moins conscient aux laiés littéraires dont je dénonçais les appétits polii queî? ou bien cet liomme avuii-il agi de lui-même, seul pour ce 0 'ai coup, étranger k notre nn/nde, et n'ayant réellement pas Compris c; que j'écrivais dans son journal? Tout est possible. Voici mes article*, on les jugera, (l'est un beau rôle, de tomber pour la littérature. Je n'ai plus qu'une coquetterie, je veux que ce directeur extraordinaire vive par moi, et je lègue son nom aux peuples futurs : il se nommait, m. Jules l.aflit.e.
356 DE LA CRITIQUB.
Chambres, presque plus de politique, à peine un incident de loin en loin. Puisque le nombre des journaux augmentait juste au moment oii la politique faisait relâche, sans doute allait-on se décider à donner une place plus large à laliltérature ; carvous n'ignorez pas que la littérature est devenue simplement un bouche-trou. Entre deux séances du parlement, on se sert d'un article de bibliographie pour justifier. Quant aux variétés, aux études littéraires de quelque longueur, elles restent des mois sur le marbre. Les journaux qui passaient pour être hospitaliers aux lettres, les h'cbats et le Tonps^ par exemple, se sont laissés dévorer comme les autres par la politique. 11 n'j' a plus, dans la presse, que cinq ou six personnalités entêtées qui s'obstinent à parler littérature, et rien que littérature, au milieu du sabbat abominaSle que les partis déchaînent autour d'elles. Je crois que, plus tard, on leur tiendra compte de cette louable obstination. Pour le moment, j'ignore si on les lit. On leur fait déjà une grâce, en leur laissant prendre chaque semaine trois cents lignes d'un journal, qu'on pourrait si utilement employer à la discussion delà révision ou du scrutin de liste.
Donc, la politique chôme, le nombre des journaux a augmenté, et je rêvais qu'on aurait recours au pis aller de la littérature. Eh bien ! pas du tout. La politique, qui coulait en torrent, s'est simplement étalée en mare stagnante ; elle dort et elle pourrit sur place, voilà tout. Il se créerait vingt feuilles nouvelles, la politique en serait quitte pour s'aplatir et s'envaser davantage; et les journaux se videraient jusqu'aux annonces, qu'elle se délayerait an point de les emplir du haut en bas de son flot tiède et bourbeux. Elle
seule, et c'est assez. Elle est la maîadie fatale de notre époque de troubles et de transition.
Je causais un jour avec le directeur d'un nouveau journal. Il me parlait avec amertume de sa rédaction, qui élait loin de le contenter, et me demandait si je ne conn.iissais pas des jeunes gens de talent. Je lui citai plusieurs noms ; mais il haussait les épaules, en murmurant :
— Oh ! un littérateur .. Je voudrais un jeune homme qui eût un grand talent et qui s'occupât exclusivement de politique.
— .\h ! ça, fîuis-je par lui dire impatienté, est-ce que vous croyez qu'-un garçon qui a assez de talent pour être un écrivain, consentira jamais à patauger dans la sale cuisine de votre politique ?
C'était brutal, mais c'était et c'est encore l'exacte expression de ma pensée. Certes, j'admets parfaitement que les ambitieux qui se taillent une situation dans la politique, sont parfois des personnalités puissantes et originales. Mais remarquez qu'ils triomphent surtout dans l'action, et qu'il y a souvent au fond d'eux un écrivain médiocre. Les grands poètes et les grands prosateurs ont toujours fait une assez piètre mine dans les gouvernements. Si nous mettons à part les fortunes politiques extraordinaires, si nous nous en tenons à la foule des journalisles et des agitateurs, au troupeau des élus du suffrage universel, depuis les simples conseillers municipaux jusqu'aux députés, nous voyons qu'il y a un artiste ou un écrivain raté chez chacun de ces hommes d'Etal d'occasion, l/obsirvation est presque constante : la politique se recrute aujourd'hui dans la bohôme littéraire. Que j'en connais, et que de bonnes histoires à
3o8 DE LA CRITIQUE.
raconter! Celui-ci a débuté par uu volume de vers, dont on trouve encore les exemplaires chez les bouquinistes; celui-là a promené pendant dix ans des manuscrits dans les cabinets de rédaction el chez les concierges des théâtres ; uu autre a fait depuis sa jeunesse du journalisme obscur, sans arriver au public, las d'efforts et ne pouvant dépasser une célébrité de brasserie; un autre encore a tenté de tout, de rhistoire et de la critique, de la poésie et du roman, rongé d'ambition, obligé de lâcher un à un ses rêves, jusqu'au jour où il a enfin trouvé dans la politique une mère compatissante à tous les médiocres. Et je ne parle pas de's écrivains qui ont eu de l'esprit un jour, puis qui se sont, le lendemain, réveilles si courbaturés, qu'ils n'ont môme plus retrouvé leur talent; encore d'excellentes recrues pour la politique, dont la main droite est tendue aux impuissants et la main gauche aux invalides.
Yoilà l'hôpital, la ménagerie, et tant pis si l'on se fâche, car je ne sais pas de mot assez fort dans ma révolte. Oui, je suis indigné d'un pareil étalage d'ambitions mauvaises et bêtes. Prenez-moi un scrofuleux, un crétin, un cerveau mal conformé, et vous trouverez quand même dans le personnage l'étoffe d'une homme politique. J'en connais dont je ne voudrais pas pour domesliques. C'e^t un rut, un assaut de tous les appétits donné à une femme facile et que chacun espère violer. Il n'y faut ni esprit, ni force, ni originalité, mais seulement des alliances et une certaine platitude personnelle. Quand on a échoue en tout et partout, quand on a été avocat médiocre, journaliste médiocre, homme médiocre
des pieds à la tête', la politique vous prend et fait de vous lin ministre aussi bon qu'un autre, régnant en p.irvenu plus ou moins modeste et aimable sur l'in- Iclligence française. Voilà les faits.
Mon Dieu! les faits sont encore acceptables, car il s'en passe joiiruellement d'aussi étranges. L'observateur s'babitue et se contente de sourire. Mais où mon cœur se soulève, c'est lorsque ces gens-là affectent de nous mépriser et de nous protéger. Nous ne sommes que des écrivains, nous comptons à peine; on nous limite notre place au soleil, on nous place au bas bout de la table. Eb! puisque les situations sont connues, messieurs, nous entendons passer les premiers, avoir toute la table et prendre tout le soseil. Comprenez dune qu'une seule page écrite par un grand écrivain est plus importante pour l'bumanité que toute une année de votre agitation de fourmilière. Vous faites de l'bistoire, c'est vrai, mais nous la faisons avec vous et au-dessus de vous; car c'est par nous qu'elle reste. Votre vie, le plus souvent, s'use dans l'infiniment petit d'une ambition personnelle, sans que la nation puisse en rien tirer d'utile ni de pratique ; tandis que nos œuvres, par là même qu'elles sont, aident à la civilisation du monde. Et, d'ailleurs, voyez comme vous mourez vite : feuilletez une histoire des dernières années de la Restauration, par exemple, et demandez-vous où sont allées tant de batailles politiques et tant d'éloquence; une seule chose surnage aujourd'hui, après cinquante ans, la grande évolution littéraire de l'époque, ce romantisme dont les chefs sont tous restés illustres, lorsque les hommes d'État sont déjà effacés des mémoires. Entendez-vous, petits hommes qui meuez $•
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grand bruit, c'est nous qui vivons et qui donnons l'immortalité.
Il faut que cela soit dit nettement : la littérature est au sommet avec la science ; ensuite vient la politique, tout en bas, dans le relatif des choses humaines. En un jour de colère, exaspéré des ambitions ridicules et du tapage odieux qui m'entouraient, j'ai écrit que ma génération finissait par regreller le grand silence de l'empire. Le mot dépassait ma peu-; sée, je puis bien le confesser aujourd'hui. Mais, en vérité, n'ai-je pas toutes les circonstances atténuantes? Le milieu de vacarme, de secousses, de préoccupations effrayantes et sottes, dans lequel la politique nous fait vivre depuis dix ans, n'est-il pas un milieu intolérable oii l'esprit fini par étouffer? Relisez notre histoire. A chaque convulsion, pendant la Ligue, pendant la Fronde, pendant la Révolution française, la littérature est frappée à mort, et elle ne peut ressusciter que longtemps plus tard, après une période plus ou moins longue d'effarement et d'iinbccillité. Sans doute, les évolutions sociales ont leur nécessité et leur logique. Il faut les subir. Seulement, c'est un véritable désastre, quand on les prolonge. Aujourd'hui que la République est fondée, qu'elle tâche donc d'avoir la solidité d'un véritable Etat, assurant à la nation le libre usage de son intelligence. Sa durée et, sa gloire sont là. Les poliliqueurs à outrance la tueront, tandis qu'elle vivrait par les artistes et par les écrivains.
Je parle moins pour ma génération que pour la génération qui nous suit. Nous autres encore, nous avons fait notre trouée tant bien que mal, au milieu des circonstances les plus fâcheuses. Mais combien
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je plains les débutants d'aujourd'hui! N'est-ce pas effrayant, ce pullulement de journaux dont je parlais et cette indifférence, ce mépris pour la littérature ? Pas une feuille qui donne un coin à une partie littéraire sérieuse. Tous broient les airs les plus discordants, sur l'orgue de Barbarie politique. Et ils sont mal faits, et ils sont ennuyeux, et ils assomment le public; car le public, paraît-il, ne mord guère Je serais enchanté qu'ils périssent par où ils pèchent, qu'ils mourussent d'une indigestion de politique, dans l'abandon final des quelques centaines de lecteurs qu'ils se disputent avec une âpreté de boutiquiers rêvant la nuit de l'Elysée. Vous n'ignorez pas, en effet, qu'il y a un président de la République, au fond de tout nouveau directeur de journal. Après Napoléon, tous les ambitieux voulaient être lieutenants. Aujourd'hui, après MM. Thiers, GrévyetGambetta, voilà les fêlures qui se déclarent, et il n'y a pas un raté des lettres et de l'art qui ne rêve la magistrature suprême par le barreau ou par la presse.
Folie d'un moment, mais bien tumultueuse et bien gênante. Tout cela passera, et nous resterons : c'est ce qui nous donne un peu d'orgueil. L'orgueil, quoi qu'on en dise, est une santé par les temps d'aplatissement où nous sommes. Quand les directeurs de journaux demandent des garçons de talent, et qu'ils haussent les épaules, si on leur nomme un écrivain, un pur littérateur, il est bon, il est sain que les littérateurs se lèvent et leur disent : « Pardon, vous n'êtes rien, et nous sommes tout. »