‹ Le roman russeChapitre 24 sur 52 · AVANT-PROPOS. XXXIII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XXXIII

pauvres idoles auxquelles la littérature croyait tant bien que mal : la passion divinisée, la réhabilitation des coquins, le libéralisme de Béranger, l'humanitarisme révolutionnaire de 1848. Il a compris ce qu'il y avait de factice dans la sympathie humaine de ses devanciers ; sympathie doublée d'une haine, pur jeu d'antithèses qui relevait les misérables pour faire d'eux une machine de guerre contre la société. Cet humanitarisme agace Flaubert à bon droit. D'après la théorie qu'on lui propose, il faut plaindre le peuple, mais en même temps il faut proclamer ce peuple doué de toute sagesse et de toute vertu ; le réaliste qui regarde les hommes sans parti pris sait bien ce qu'il en est de ces fables; il repousse en bloc la théorie. Et comme il ignore l'existence d'une source plus haute de charité, il dépouille toute pitié ; il ne voit plus dans l'univers que des animaux bétes ou méchants, soumis à ses expériences, le monde des Bovary et des Homais. On lui a enseigné que sa raison était un instrument infaillible, et qu'il ne devait la courber sous aucune discipline; or, il s'aperçoit qu'elle trébuche à chaque pas ; et, de colère, il en démasque le ridicule. 11 conçoit pour les hommes et pour leur raison un effroyable mépris; il le déverse dans son livre préféré, dans l'Iliade grotesque du nihilisme, Bouvard et Pécuchet.

Eccehomo ! Bouvard, voilà l'homme tel que l'ont fait le progrès, la science, les immortels principes, sans une grâce supérieure qui le dirige : un idiot instruit, qui tourne dans le monde des idées comme un écureuil dans sa cage. Le malheureux Flaubert s'acharne sur cet idiot; il oublie que l'infirmité morale est digne de compassion tout comme l'infirmité physique; sans doute il corrige-

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