CHAPITRE IV
LES « ANNÉES QUARANTE » — TOURGUÉNEf.
Tandis que Gogol s'éteignait dans le silence et l'abandon, durant ces années qui vont de 1843 à la guerre de Crimée, son esprit se répandait sur la Russie, fécondait les intelligences et enfantait une légion de romanciers. Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple, dans l'histoire littéraire, d'une poussée aussi vigoureuse, aussi spontanée. Tous les écrivains qui ont brillé depuis quarante ans se lèvent à la même heure et partent sous le même drapeau, celui de 1' « école naturelle » . Malgré les divergences d'idées et l'originalité propre de chaque tempérament, ces artistes obéissent à une discipline commune, ils restent fidèles au programme que Gogol et Biélinsky leur ont tracé. Quelles que soient par la suite leurs évolutions, on les reconnaît toujours à leur air de famille et à un signe indélébile; ce sont les hommes des ■ années quarante ». (Qu'on me permette cet idiotisme ; il a passé du russe dans le français courant de Pétersbourg et de Moscou; il évite une périphrase; on l'emploie sans cesse pour évoquer d'un mol la physionomie d'une génération, d'une décade, auxquelles la
Russie actuelle rattache toutes ses origines.) Ils ont respiré l'illusion généreuse, puis souffert la compression de ces années ; leur cœur en est resté dilaté et endolori. La génération de poètes de 1820 avait puisé son inspiration dans le sentiment de la personnalité ; la génération de romanciers de 1840 trouva la sienne dans le sentiment humain, dans ce qu'on pourrait appeler la pitié sociale.
Avant d'isoler, pour les étudier en détail, les écrivains du premier rang que cette époque a légués à la nôtre, il faut marquer les éléments communs de leur formation. Accordons un regard d'ensemble au curieux mouvement qui les a préparés ; nous retiendrons, parmi leurs compagnons de seconde ligne, des noms moins favorisés du talent ou de la fortune, sur lesquels la justice nous commandera de revenir dans la suite de ces études.
Aux approches de 1848, la Russie n'échappait pas à la fermentation générale du monde. L'Europe n'a guère soupçonné le faible écho qui répondit là-bas à son cri de lassitude sociale. Ce grand pays muet vit comme ses fleuves gelés, en dessous, hors de la vue et de l'ouïe ; eux aussi ils semblent arrêtés pendant six mois ; mais sous la glace immobile, l'eau court, des êtres se meuvent et créent, les phénomènes de la vie se poursuivent. Ainsi de la nation ; pour qui n'eût vu que la surface, —
et qui voyait autre chose en Russie à cette époque? — elle était inerte et silencieuse sous la main de Nicolas : pas un pli du rigide uniforme ne bougeait. Pourtant les idées d'Occident cheminaient sous la grande muraille, les livres passaient en contrebande et volaient de main en main, dans les écoles, les cénacles littéraires, même dans les régiments.
Les universités russes étaient alors de maigres nourrices, elles donnaient le goût de la science et ne pouvaient le satisfaire; leurs meilleurs élèves les quittaient . vec découragement et allaient demander aux chaires d'Allemagne une nourriture plus substantielle. C'était une mode aussi, et une conviction générale, que pour parfaire les légers cerveaux slaves, il y fallait mettre un peu de plomb allemand. Le ministère de l'instruction publique lui-même envoyait à grands frais ses candidats à Berlin ou à Gœttingen. Ces jeunes gens lui revenaient bourrés de philosophie humanitaire et de ferments libéraux, armés d'idées dont ils ne trouvaient pas l'emploi dans leur patrie, mécontents et frondeurs. Le ministère éprouvait l'éternel étonnement de la poule qui a couvé des canards. On recommandait aux gendarmes ces missionnaires suspects de l'Occident, et on en renvoyait d'autres se former à la même école. Ces: un des types favoris de la littérature, ce jeune bursch qui revient d'Allemagne et rapporte à ses frères les raisins trop verts de la terre promise. Pouchkine l'avait déjà esquissé, avec son ironie légère, dans le poëme d'Oniéyuine, sous les traits de Lensky :
« ...Un certain Vladimir Lensky, — avec une âme purement yœttinyuienne, — beau garçon à la Heur de
l'âge, — sectateur de Kant et poëte. — De la brumeuse Germanie, — il rapportait les fruits du savoir, — des rêveries hardies, — un esprit enflammé et assez bizarre, — une parole enthousiaste, — et des cheveux noirs bouclés sur les épaules. »
Tourguénef nous donnera plus tard des portraits achevés de l'espèce, étudiés d'après nature durant son séjour à Berlin, où il eut pour condisciple Bakounine. — A leur retour, ces étudiants s'organisaient en cercles; on y discutait les théories étrangères à voix basse et passionnée, on initiait les retardataires restés au pays. Tous ceux qui se piquaient de penser professaient une philosophie transcendantale, empruntée à Hegel et à Feuerbach pour l'Allemagne, à Saint-Simon, à Fourier, à Proudhon pour la France. Les plus sages lisaient Stein et Haxthausen. — « Je me passerais plutôt de souliers que des livres de ces apôtres », écrivait un étudiant.
Bien entendu, cette métaphysique masquait des préoccupations d'un ordre plus concret et d'un intérêt plus immédiat. Les deux grandes écoles intellectuelles qui se disputent la Russie contemporaine et y tiennent lieu de partis politiques se formaient à cette époque et partageaient les esprits. C'était d'une part l'école slavophile, groupée autour de Kiriéevsky, de Chamékof, des deux Aksakof; elle se rattachait aux vues de Karamsine et protestait contre les blasphèmes antipatriotiques de Tchaadaief; pour elle, rien n'existait en dehors de la sainte Russie, seule dépositaire du véritable esprit chrétien et marquée d'un sceau mystique pour régénérer le monde. En face de ces lévites, grandissait l'école libérale et occidentale, le camp des
Gentils, où l'on ne respirait que réformes, négations audacieuses, et bientôt révolutions.
Je fais grâce au lecteur français de divisions et de subdivisions où il se reconnaîtrait à grand'peine ; d'autant plus qu'elles changent à chaque instant avec les idées mobiles de ces découvreurs de mondes, et qu'elles désignent en réalilé tout autre chose que ce qu'elles paraissent signifier au pied de la lettre. Quand on lit les biographies des hommes de ce temps, on les voit évoluer sans cesse de la « droite hégélienne » à la « gauche hégélienne ». C'est la terminologie consacrée; nous dirions, je crois, plus simplement : du libéralisme au radicalisme. Mais comme les discussions politiques et sociales étaient proscrites en Russie, elles devaient se couvrir du manteau de la philosophie et lui emprunter un langage hiéroglyphique. Pour comprendre les débats littéraires et métaphysiques de l'époque, il faut toujours recourir à la clef secrète; dans leur for intérieur, les disputeurs ne pensent qu'au fruit défendu de la politique, ils le déguisent de mille façons pour le dissimuler au censeur, en commentant une page de Feuerbach ou un vers du second Faust. Ces subtilités de Byzantins ne contribuent pas à rendre plus claires des idées déjà fort obscures, alors même qu'elles n'ont pas de double fond. En lisant les polémiques de ce temps, et en général toutes les polémiques russes, on croit assister à une de ces figures de ballet où des formes indistinctes s'agitent derrière un triple voile de gaze noire, tiré sur le devant de la scène, pour simuler les nuages qui cachent les déesses.
Les libéraux russes de 1848 continuaient la tradition des décembristes de 1825, comme les jacobins celle des
girondins. Rien ne fait mieux mesurer la marche du temps et des idées que la différence de l'idéal révolutionnaire dans ces deux générations. Les décembristes étaient des aristocrates qui rêvaient une révolution élégante, qui convoitaient uniquement les joujoux à la mode de Londres et de Paris, charte, parlement, tribune. Ces colonels de la garde avaient vu passer dans leurs songes le cheval blanc et le panache constitutionnel de M. de La Fayette ; ces universitaires, nourris du Contrat social, des théorèmes des physiocrates, ambitionnaient pour leur énorme et pesante Russie un de ces mécanismes fragiles que fabriquait l'abbé Sieyès. Ils jouèrent au conspirateur en enfants ; le jeu finit tragiquement ; les conjurés allèrent expier leur espoir chimérique en Sibérie ou en exil.
L'esprit de bouleversement se rendormit pour vingt ans : quand il se réveilla, il avait fait de nouveaux rêves ; il projetait cette fois la refonte totale de notre pauvre vieux monde. Les Russes recevaient d'Europe la foi démocratique et socialiste; ils l'embrassaient avec d'autant plus de véhémence qu'elle répondait à tous les instincts de leur race, à tous les penchants de leur cœur; ils ne s'apercevaient pas que l'alliage étranger dénaturait le meilleur de ces inclinations. Égarés par les écrits socialistes d'Occident, les révolutionnaires de 1848 s'enivrèrent de mauvaise encre, ils s'expatrièrent moralement dans un désert stérile d'abstractions et de négations. La théorie internationale leur fit perdre de vue la réalité russe. Leurs déclamations en faveur du peuple sonnent faux, parce que ces jacobins de Moscou sont tout pénétrés de l'esprit du dix-huitième siècle, rationaliste et irréligieux; ils n'ont rien de commun
avec la grave pitié d'un Dostoïevsky, d'un Tolstoï, tout évangélique et dédaigneuse des rengaines d'opposition libérale. Ceux-ci sont des réalistes aimants; les autres étaient des idéologues haineux, l'amour de l'humanité ayant tourné chez eux en haine contre la société. C'est là, je crois, le principe de distinction d'après lequel il faut classer les écrivains russes en deux camps, celui du dehors, celui du dedans.
Toutefois, les séparations tranchées ne se firent que plus tard; avant 1848, les nuances sont quelquefois difficiles à saisir; l'accès de fièvre a secoué tous ces jeunes gens, ceux-là mêmes qui se reprendront le plus fortement avec l'âge. Aux premiers rangs de l'aile gauche, nous trouvons Biélinsky, Herzen, Bakounine.
A partir de 1843, Biélinsky dérive progressivement vers un radicalisme athée et chagrin; on l'appelait alors le Marat russe. Sans la maladie de poitrine qui l'enleva en 1847, il eût probablement fini en Sibérie avec bon nombre de ses amis. — Herzen avait montré la hardiesse de sa pensée dans un roman philosophique, A qui la faute? Il quitte Saint-Pétersbourg à la veille du 24 février, assiste en amateur aux révolutions de Rome et de Paris, et écrit de cette ville au Contemporain les Lettres de l'avenue Marigny ; en 1849, il collabore à la Voix du peuple de Proudhon, et publie son plus retentissant ouvrage, De l'autre rive, réquisitoire passionné contre le gouvernement de son pays; mis au ban de l'Empire, dépouillé de ses biens, il devient membre pour la Hussie du Comité révolutionnaire européen, avec Mazzini, Kossuth, Ledru-Rollin, Orsini. Herzen était un agitateur de plume auquel l'action répugnait ; son spirituel pamphlet la Clocht,
inquiéta et amusa longtemps les classes dirigeantes; h nature trop fine de son talent ne lui donnait pas beaucoup de prise sur le peuple russe.
Un vrai Russe, c'est Bakounine, amoureux de la Révolution pour elle-même, comme Barbes, conspirateur par vocation, pour le plaisir. Il avait adopté cette devise : « La passion de la destruction est une passion créatrice. » Hégélien de droite, puis de gauche, il passe en Allemagne vers 1841, trouve les Allemands trop théoriciens, vient à Paris, manifeste avec les Polonais, se fait expulser par M. Guizot ; pour justifier cette mesure devant la Chambre, le grave homme d'État prononce un de ces mots qui feraient adorer le parlementarisme : « C'est une personnalité violente», dit-il en parlant du Russe. Je le crois bien! Bakounine revient à Paris au lendemain de 1848 et se mêle aux groupes les plus avancés; il arrache ce cri d'admiration à Caussidière, bon connaisseur : « Quel homme ' le premier jour d'une révolution, c'est un trésor; le lendemain, il faudrait le faire fusiller. » — Il va agiter d'autres peuples, a Prague, ou il prêche le panslavisme socialiste et combat avec l'émeute contre les soldats de Windischgraetz. Échappé à la police autrichienne, il court prendre part à la révolution de Dresde. Un jour, en se rendant de Paris à Prague, Bakounine aperçoit des paysans soulevés qui assiègent un château. Sans demander pourquoi, il saute à bas de sa voiture, organise les rebelles (il avait été officier d'artillerie), les aide à mettre le feu au château et reprend sa route. Condamné à mort, commué et emprisonné, la Saxe le cède à l'Autriche, qui l'enferme dix mois à 01mutz sans réussir à tirer de lui les révélations espérées.
L'Autriche le recède à la Russie, on le jette dans les casemates de la citadelle à Pétersbourg; à l'avènement d'Alexandre II, il fut envoyé à Irkoutsk, d'où il s'évada en 1860, pour revenir attiser la flamme révolutionnaire en Europe. M. Guizot avait raison, Bakounine était une personnalité violente.
D'autres le sont moins, qui semblent pourtant se confondre avec l'avant-garde révolutionnaire, dans le vertige de ces « années quarante ». — A deux ou trois ans d'intervalle, tous les jeunes écrivains de l'école naturelle débutent par un roman socialiste; œuvres amères et tendancieuses, qui doivent beaucoup pour le fond à l'influence de George Sand et d'Eugène Sue, tandis qu'elles restent fidèles par la forme au réalisme de Gogol. Saltykof (Chtchédrine), le satirique dont les écrits humoristiques ont eu depuis tant de succès en Russie, commence sa réputation avec Y Affaire embrouillée, où l'on voit une femme pauvre qui se vend pour gagner le pain de son mari et de son fils. Grigorovitch dramatise la condition du moujik dans son Anton Goremuika; il refait en prose les tableaux navrants que Nékrassof met en vers. Tourguénef les retouche d'une main plus discrète dans les Récits d'un chasseur. Dostoïevsky donne les Pauvres Gens. La première nouvelle de Pisemsky, le Temps des boyars, est un plaidoyer pour l'amour libre, visiblement inspiré par l'auteur d'/ndiana, tout comme le roman d'Herzen, A qui la faute?
Tandis que les conteurs séduisent l'imagination, Pétrachevsky monte une machine de guerre plus sérieuse, le Dictionnaire des termes étrangers; engin de destruction emprunté à la tactique du siècle dernier, et dont on espérait les grands effets produits par le Dictionnaire
philosophique de Voltaire. Le nom de Pétrachevsky est resté attaché à la conspiration dont il fut l'âme, en 1848; tentative avortée, à laquelle vint aboutir toute cette effervescence d'idées. En retraçant la biographie de Dostoïevsky, j'aurai une occasion naturelle de revenir sur cet épisode.
11 mit fin au rêve agité des « années quarante » : la Russie retomba dans son sommeil; une répression impitoyable suspendit jusqu'aux moindres apparences de la vie intellectuelle. Elle ne devait ressusciter qu'après la mort de l'empereur Nicolas. Les révolutionnaires les plus compromis avaient pris leurs sûretés à l'étranger; les écrivains suspects, et tous l'étaient, furent frappés ou dispersés; plusieurs d'entre eux suivirent Pétrachevsky en Sibérie; parmi les plus heureux, Tourguénef fut exilé dans ses terres, Saltykof relégué à Viatka. Les slavophiles eux-mêmes n'échappèrent pas à la bourrasque; Samarine séjourna à la citadelle pour avoir écrit les Lettres de Riga, où il préconisait la politique adoptée depuis lors dans les provinces baltiques, la lutte contre l'élément germanique. On fit défense à Chamékof d'imprimer et de lire à haute voix ses vers, « sauf à sa mère ». Tcherkasky, Aksakof, furent placés sous la surveillance de la police; les longues barbes, qui faisaient partie du programme patriotique des Moscovites, n'eurent pas un sort meilleur que leurs écrits : on leur signifia l'interdiction de les porter.
Le gouvernement supprima les missions scientifiques et les pèlerinages aux universités d'Allemagne qui lui avaient si mal réussi. Pierre le Grand poussait ses sujets au dehors, pour qu'ils respirassent l'air d'Europe;
Nicolas retint les siens par force : les passe- ports, mis au prix exorbitant de cinq cents roubles, ne furent délivrés qu'avec les plus grandes difficultés. Dans les universités de l'Empire, où le chiffre des admissions avait été limité, et jusque dans les séminaires, on proscrivit l'enseignement delà philosophie. Les études classiques subirent le même ostracisme; les publications historiques furent l'objet d'un contrôle équivalant à une prohibition; pour le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, on n'en tolérait aucune.
Quant à la presse, on devine que son histoire est sommaire durant cette période. Il n'y avait que sept journaux pour toute la Russie; ces petites feuilles vivaient sur les faits divers les plus inoffensifs. On y trouve à peine quelques allusions à la guerre de Hongrie, et plus tard à celle d'Orient. Le premier article de fond parut en 1857, dans V Abeille du Nord; cette innovation était si audacieuse qu'elle prit au dépourvu les censeurs. Les rigueurs et les enfantillages de la censure fourniraient la matière d'un long et amusant chapitre. Le mot « liberté » fut rayé partout et dans toutes ses acception*, comme le mot « Roi » sous la Terreur; puérilités identiques du despotisme, qu'il vienne d'en haut ou d'en bas. On changea le titre malsonnant et les couplets de certains opéras. La douane saisit des mouchoirs juges d'un emploi irrespectueux, parce qu'ils portaient imprimés les portraits du Pape et des souverains étrangers.
Ces années, qu'on a appelées l'époque de la « terreur censoriale «, ont défrayé depuis les plaisanteries des Russes; mais ceux qui les traversèrent, tout chauds encore des enthousiasmes et des illusions de leur jeunesse, en ont toujours gardé, avec la défiance à exprimer clairement
leurs idées, le fond de tristesse que nous retrouvons dans leurs œuvres ultérieures. D'ailleurs, le relâchement qui se produisit dans la censure sous le règne d'Alexandre II ne laissa d'abord aux écrivains qu'une liberté fort relative; ceci explique comment à leur réveil, quand ils se rassemblèrent et reprirent courage après 1854, ces écrivains revinrent d'instinct au roman, comme au seul mode d'expression qui permettait de tout sous-entendre. C'est dans ce cadre complaisant qu'il faut rechercher en Russie la somme des idées contemporaines sur la philosophie, l'histoire, la politique. Je dois revenir sur cette constatation; elle justifiera l'extension que j'ai cru pouvoir donner à ces études et l'attention que je sollicite du lecteur pour des œuvres d'imagination pure. Dans le roman, et là seulement, il trouvera l'histoire de Russie depuis un demi-siècle. En lisant les œuvres romanesques à ce point de vue, nous entrons dans les dispositions du public pour lequel elles sont écrites.
Ce public raisonne et se passionne d'après des lois particulières qui ne sont plus les nôtres. Nous ne demandons à un roman que ce qu'on demande à toute œuvre d'art, dans l'état de civilisation où nous sommes parvenus : un passe-temps raffiné, une diversion aux vrais intérêts de la vie, une impression rapide et extérieure; nous lisons les livres comme un passant regarde un tableau dans la devanture du marchand, un instant, du coin de l'œil, en allant à ses affaires. Ils écoutent autrement leurs maîtres, là-bas. Ce qui est pour nous un régal de luxe est pour eux le pain quotidien de l'âme. C'est l'âge d'or de la grande littérature, celui qu'elle a traversé chez tous les peuples très-jeunes, en Asie, en Grèce, au
moyen âge. L'écrivain est le guide de sa race, le maître d'une multitude de pensées confuses, encore un peu le créateur de sa langue; poëte, au sens ancien et total du mot, — vates, poète, prophète. Des lecteurs naïfs et sérieux, nouveaux arrivés dans le monde des idées, avides de direction, pleins d'illusions sur la puissance du génie humain, demandent à leur guide intellectuel une doctrine, une raison de vivre, une révélation complo'e de l'idéal. En Russie, la petite élite d'en haut a atteint depuis longtemps et dépassé peut-être notre dilettantisme; mais les classes inférieures commencent à lire, elles lisent avec fureur, avec foi et espérance, comme nous lisions le liobinson à douze ans. « Terres vierges », disait d'elles un de leurs romanciers. Des imaginations sensibles reçoivent de plein choc l'impulsion du livre; elle ne s'amortit pas, comme chez nous, sur un vaste établissement intellectuel; le journalisme n'a pas dispersé les idées et la puissance d'attention; on ne compare pas, donc on croit. Après avoir lu Pères et Fils ou Guerre et Paix, nous disons : Ce n'est qu'un roman. Pour le marchand de Moscou, le fils du prêtre de village, le petit propriétaire de campagne, sur l'étagère où quelques volumes de Pouchkine, de Gogol, de Nékrassof représentent l'encyclopédie de l'esprit humain, ce roman est un des livres de la Bible nationale ; il prend l'importance et la signification épique qu'avaient l'histoire d'Esther pour le peuple de Juda, l'histoire d'Ulysse pour le peuple d'Athènes, les romans de la Rose ou de Renart pour nos ancêtres
On me pardonnera ces considérations générales; elles étaient nécessaires avant d'approcher les trois grandes
figures qui ont mérité en dernier lieu l'adoption populaire. Beaucoup d'autres sollicitent notre curiosité, dans cette génération des ■ années quarante », repartie après 1854 pour de glorieuses destinées. Il y faudrait distinguer en première ligne Gontcharof, l'auteur de ce roman si caractéristique, Oblomof; Pisemsky, dont on vient de traduire pour nous les œuvres capitales, Mille Ames et Dans le tourbillon; Ostrovsky, romancier et auteur comique, le maître de la scène russe depuis trente ans ; tout de suite après eux, Solhogoub, Grigorovitch, Petchersky, le chroniqueur de la vie ecclésiastique et conventuelle, Potiéchine et ses émules du groupe des Narodniki, les peintres des mœurs populaires. Ils valent mieux qu'une analyse de quelques lignes dans un volume consacré à leurs chefs de file; je leur demande un crédit de temps. Nous serons déjà avertis de leurs tendances en étudiant les représentants les plus originaux des deux groupes entre lesquels ces écrivains oscillent ; Dostoïevsky nous apprendra ce que pensent les tenants de l'école slavophile et nationale; Tourguénef va nous montrer comment d'autres savent rester Russes sans rompre avec l'Occident, réalistes avec le souci de l'art et le tourment de l'idéal. 11 est sorti de l'école libérale, qui le réclame; mais cet incomparable artiste, dégagé peu à peu de toute attache, plane bien au-dessus des petites querelles de régiments.
LE ROMAN Rl'SSK. 147
I! y a des riens, des couleurs, des bruits, qui demeurent longtemps dans l'œil ou dans l'oreille et finissent par descendre dans l'âme. Un soir d'été, dans un relais de Peiite-Russie, on changeait mes chevaux. Je demandai à boire à la fille du maître de poste, une petite paysanne d'Ukraine qui portait le gracieux costume de sa province et jouait avec le vieux rouble d'argent retenu à son cou par un ruban ; elle alla chercher une carafe à demi pleine, et, dans le mouvement qu'elle fit pour verser l'eau, le ruban vint battre sur cette carafe, l'écu d'argent roula autour du col de cristal : ce fut un clair tintement, si doux et si sonore! La fille, enchantée, se prit à rire, et essaya de répéter le bruit pour son plaisir; en m'éloignant, j'entendais encore cette gamme perlée qui mourait longuement, comme un trille de rossignol, seule dans le sommeil du soir russe, sur le pays muet
Plus d'une fois, en relisant des pages de Tourguénef, je me suis rappelé le timbre de ce cristal caressé par le bijou d'argent. C'est bien là le son que rendait cette âme harmonieuse quand une pensée la touchait. Merveilleux instrument trop tôt brisé! la terre russe nou* l'a repris, lui qui était presque nôtre; elle l'a retiré dans son silence profond; les hivers qui viennent vont rouler sur lui leur lourd linceul de neige. Cette terre de
Russie, rude, immense, avec sa glace qui scelle plus vite les tombes et sa neige qui les sépare du bruit des vivants, il semble qu'elle s'entende mieux que toute autre à abolir la mémoire des morts ; ce n'est pas à elle qu'il faudrait demander, comme dans l'épitaphe de la jeune Grecque, d'être plus légère aux cendres. Et pourtant Ivan Serguiévitch se fût désespéré à l'idée de dormir ailleurs : il l'aimait tant, sa mère Russie! Le talent de l'écrivain, dans ses meilleures productions, n'était que l'émanation directe de cette terre, une communication spontanée de la poésie des choses; il n'est pas une page de son œuvre où l'on ne sente, suivant l'expression de Griboïédof, « la fumée de la patrie ».
Aussi sa génération lécouta longtemps de préférence \ tous ses rivaux. On se tromperait en cherchant uniquenent dans ce que nous appelons le talent les causes de cette fidélité ; combien, parmi ces lecteurs primitifs et passionnés, s'inquiètent du talent, des artifices de forme, des délicatesses de pensée? Dans les lettres comme en politique, un peuple suit d'instinct les hommes qu'il sent lui appartenir, qui sont faits de sa chair et de son génie, pétris de ses qualités et de ses défauts. Ivan Serguiévitch personnifiait les qualités maîtresses du vrai peuple russe, la bonté naïve, la simplicité, la résignation. C'était, comme on dit vulgairement, une âme du bon Dieu; ce cerveau puissant dominait un cœur d'enfant. Jamais je ne l'ai approché sans mieux comprendre le sens magnifique du mot évangélique sur les simples d'esprit, et comment cet état d'âme peut s'allier à la science, aux dons exquis de l'artiste. Le dévouement, la générosité du cœur et de la main, la fraternité, tout cela lui était
naturel comme une fonction organique. Dans notre monde avisé et compliqué, où chacun est durement armé pour la lutte de la vie, il semblait tombé d'ailleurs, de quelque tribu pastorale et fraternelle de l'Oural : grand enfant doux, distrait, suivant ses idées sous le ciel ainsi qu'un pâtre suit ses troupeaux dans la steppe.
Au physique, ce haut vieillard tranquille, avec ses traits un peu rudes, sa tête sculpturale et son regard intérieur, rappelait certains paysans russes, l'ancêtre qui préside la table dans les familles patriarcales : ennobli seulement et transfiguré par le travail de la pensée, comme ces paysans d'autrefois qui se firent moines, devinrent des saints, et qu'on voit représentés sur les iconostases des églises avec l'auréole et la majesté de la prière. La première fois que je rencontrai ce bon géant, statue symbolique de son pays, j'eus grand'peine à définir mon impression; il me semblait voir et entendre un moujik sur qui serait tombée l'étincelle du génie, qui aurait été enlevé sur les sommets de l'esprit sans rien laisser en chemin de sa candeur native. Il ne se fût certes pas offensé de la comparaison, lui qui aimait tant son peuple!
Et maintenant, au moment de parler de son œuvre littéraire, l'envie me prend de jeter la plume. J'ai dit que cet homme était parfaitement bon; pourquoi, grand Dieu ! ajouter d'autres éloges, et qu'est-ce que le surcroit des habiletés de l'esprit dont nous faisons tant d'état? Mais ce cœur a cessé de battre : ceux qui l'ont connu sont rares, et ce sont des hommes ; ils vont vite oublier et mourir. Il faut bien montrer aux autres, à tous, ce que le cœur éteint a laissé de lui-même dans l'œuvre d'imagination
Cette œuvre est considérable; elle témoigne d'un
labeur persévérant. La dernière édition complète • ne renferme pas moins de dix volumes : romans, nouvelles, essais dramatiques et critiques. De ces volumes, les plus dignes de survivre ont été traduits chez nous avec grand soin sous la direction de l'auteur; Tourguénef est le seul écrivain russe duquel il y ait plaisir à parler en France, devant des lecteurs initiés. Nul étranger ne fut aussi lu, aussi goûté à Paris : cette haute gloire a un versant français.
Le nom des Tourguénef a conquis sa notoriété littéraire dès le commencement du siècle. Un cousin du romancier, Nicolas lvanovitch, après avoir marqué dans le service de l'État sous Alexandre l,r, fut impliqué dans la conspiration de décembre 1825 et exilé par l'empereur Nicolas; il vécut le reste de ses jours à Paris, où il publia son grand ouvrage la Russie et les Russes. C'était un esprit honnête, distingué, un peu étroit et illusionné; l'un des plus sincères de cette riche génération qui se réveilla libérale après 1812. Resté fidèle à ses amis qui expiaient leur entraînement en Sibérie, le proscrit se fit de loin leur avocat et leur théoricien; surtout il continua à plaider avec chaleur la grande cause de l'émancipation des serfs; son jeune parent n'eut qu'à ramasser une tradition de famille le jour où il sonna le glas du servage avec son premier livre.
Ces Tourguénef vivaient en gentilshommes terriens dans leur bien du gouvernement d'Orel. Ce fut là que Ivan Serguiévitch naquit, en 1818, et qu'il grandit en toute liberté et solitude. Ce pays d'Orel, si souvent et si
1 Édition des frères Salaïef, à Moscou : 10 vol in-80, 1880.
complaisamment décrit par le romancier, est un bon pays. C'est encore la Grande-Russie, mais on sent que le ciel du sud n'est pas loin; la nature du nord, jusquelà rude et extrême, y entre en contael avec le midi; elle fait quelques efforts pour se modérer et sourire. La terre noire commence; elle allonge à l'infini des plaines ses gras labours, changés l'été en mer de froment. Le chêne apparaît et donne un aspect plus robuste aux maigre lisières de bouleaux. A l'orient, du côté d'Eletz et des sources du Don, il y a des vallées charmantes, empliela nuit de grands feux et de bruits de chevaux; Orel est un des centres d'élevage, les petits paysans et leurs poulains vaguent tout l'été dans ces pâtis de marais. A l'occident, la Desna s'engage dans les vieilles forêts de Tchernigof; la jolie rivière réfléchit les monastères de Briansk, et puis des pins et des trembles, tant que les siècles en ont pu mettre, pendant des lieues et des lieues, d'éternelles lieues russes. Sur le sol humide de ces forêts, le printemps jette une profusion d'herbes et de fleurs comme je n'en ai vu nulle part au monde. A peine la neige fondue au soleil des longues journées, cette riche terre entre en amour, en folie; la sève s'y précipite comme le sang dans déjeunes artères; la vie triomphante éclate sous bois en couleurs, en parfums, en murmures; cette ivresse de la nature étourdit l'homme; le chasseur ou le bûcheron égarés dans ces halliers semblent si chétifs, si tristes!...
De loin en loin, dans les plaines cultivées, des « nid^ de seigneurs », des habitations toujours semblables; un corps de bâtiment en bois ou en briques, élevé sur perron, surmonté d'un attique en zinc, flanqué d'une tou-
relie à clocheton ou, plus modestement, d'une aile en retour; quelquefois, quand le « seigneur » est riche et peut réparer, toute cette bâtisse est d'un blanc de chaux éclatant sous les toits verts; le plus souvent, les hypothèques de la banque de district rongent le seigneur et sa maison, on s'en aperçoit aux lézardes, aux bâillements des briques ou des revêtements de sapin, à la folle avoine qui poursuit l'ortie sur les marches du perron. Derrière la maison, une allée de tilleuls joint la grande route; devant, un verger de cytises et de saules descend en pente douce vers l'étang, l'immuable étang aux eaux mortes, dans le creux du ravin; on croirait qu'aucun vent n'a jamais ridé cette eau sous les joncs. Calme et muette comme l'existence de la famille qui végète là, elle subit la couleur du nuage qui passe, rose le matin, grise le jour; il semble que si la maison disparaissait, ce vieux miroir figé en garderait l'image par habitude, et aussi les souvenirs, les pensées des enfants qui ont grandi sur ses bords. C'est pour cela peut-être que l'homme russe s'attache si fort à cet humble berceau; quand, plus tard, il court le monde, et bien qu'il ait l'âme naturellement errante, quelque chose le tire toujours vers ce monotone horizon.
L'enfance de Tourguénef s'écoula dans un de ces « nids de seigneurs «, qui serviront de cadres à presque tous ses romans. Il eut, suivant la mode d'alors, des gouverneurs français et allemands, de pauvres hères recrutés au hasard, qui enseignaient ce qu'ils ne savaient pas, et qu'on gardait dans les familles nobles comme une domesticité d'apparat. La langue maternelle n'était pas en honneur; ce fut avec un vieux valet de chambre que le
petit garçon lut en cachette des vers russes pour la première fois. Heureusement pour lui, sa vraie éducation se fit sur la bruyère, avec ces chasseurs dont les récits sont devenus plus tard un chef-d'œuvre, sous la plume de l'écrivain. Encourant les bois et les marais à la poursuite des gelinottes, le poète faisait sa provision d'images, il amassait à son insu les formes dont il devait un jour revêtir ses idées. Dans certaines imaginations d'enfants, tandis que la pensée sommeille encore, les impressions se déposent goutte à goutte, comme la rosée durant la nuit ; vienne l'éveil à la lumière, le premier rayon du soleil fera luire ces diamants.
A l'âge des études plus sérieuses, Ivan Serguiévitch fréquenta les écoles de Moscou et l'université de Pétersbourg. Comme la plupart de ses contemporains, il alla achever de se former en Allemagne ; nous le trouvons en 1838 à Berlin, digérant la philosophie de Kant et de Hegel.
Il a noté son état d'esprit à cette époque dans un fragment autobiographique publié en tête de ses œuvres. Sous les formes embarrassées que revêt la pensée russe, quand elle confie à la presse certains aveux délicats, ce morceau nous livre le secret de toute une génération et nous apprend dans quel camp l'écrivain plantera d'abord Bon drapeau.
« Le mouvement qui emportait les jeunes gens de ma génération à l'étranger faisait penser aux anciens Slaves allant chercher des chefs chez les Varègues, au delà des mers. Chacun de nous sentait bien que sa terre (je ne parle pas de la patrie en général, mais du patrimoine moral et intellectuel de chacun) était grande et riche, maii
désordonnée1 . En ce qui me concerne, je puis dire que je ressentais vivement fous les désavantages de cet arrachement du sol natal, de cette rupture violente de tous les liens qui m'attachaient au milieu où j'avais grandi,... mais il n'y avait rien d'autre à faire. Cette existence, ce milieu, et en particulier la sphère à laquelle j'appartenais, la sphère des propriétaires campagnards et du servage, — ne m'offraient rien qui pût me retenir. Au contraire : presque tout ce que je voyais autour de moi éveillait en moi un sentiment d'inquiétude, de révolte, — bref, de dégoût. Je ne pouvais balancer longtemps. Il fallait, ou bien se soumettre, cheminer tranquillement dans l'ornière commune, sur la route battue; ou bien se déraciner d'un seul coup, repousser de soi tout et tous, même au risque de perdre bien des choses chères à mon cœur. Ce fut le parti que je pris... Je me jetai la tête la première dans la « mer allemande », qui devait me purifier et me régénérer, et quand enfin je sortis de ses eaux, je me trouvai un « Occidental », ce que je suis toujours resté... Jenepouvais respirer le même air, vivre en face de ce que j'abhorrais : peut-être n'avais-je pour cela pas assez d'empire sur moi-même, de force de caractère. Il me fallait à tout prix m'éloigner de mon ennemi, afin de lui porter de loin des coups plus assurés. A mes yeux, cet ennemi avait une figure déterminée, il portait un nom connu : mon ennemi, c'était le droit de servage. Sous ce nom, je rangeais et je ramassais tout ce contre quoi j'avais résolu de lutter jusqu'au bout, — avec quoi
1 C'est la phrase historique, et proverbiale en Russie, que lei députés des Slaves auraient prononcée en demandant aux cher* Varèj;ues de venir les gouverner
j'avais juré de ne jamais (aire de paix. Ce fut mon serment d'Annibal, et je n'étais pas le seul à le faire alors. J'allais à l'Occident pour mieux remplir ce serment... »
Voilà le gros mot lâché : l'écrivain sera un « Occidental s il tiendra pour Japhet contre Sem, pour la méthode de Pierre le Grand contre les patriotes retranchés derrière la grande muraille chinoise. Il faut être au courant des polémiques russes et de la terminologie des partis pour comprendre quels orages peut soulever cette appellation inoffensive, quels flots d'encre et de bile elle fait couler chaque jour. « Occidental », cela signifie, suivant le camp où l'on se place, un fils de lumière ou un traître maudit. Je me garderai bien déjuger le procès; d'autant plus qu'à mon sens, il y a là surtout une querelle de mots ; les batailleurs aveuglés par la fuméf tomberaient facilement d'accord, s'ils pouvaient se retrouve: o'e sang-froid; la raison, les bonnes lois et les bonnes lettres n'ont pas de patrie déterminée; chacun prend son bien où il le trouve, dans le fonds commun de l'humanité, et l'accommode à sa façon.
En lisant ce fragment de confession, on est tenté de s'inquiéter pour l'avenir du poète; on entend derrière ces phrases comme un mauvais grondement de politique; est-ce que la grande suborneuse va le détourner de sa vraie voie? Il n'en sera rien heureusement. Tourguénef était bien trop littéraire, trop contemplatif et trop détaché, pour se jeter dans cette mêlée où l'on entre avec des convictions et d'où l'on sort avec des intérêts. Sur un seul point il tint son serment, il porta son coup, un coup terrible, au droit de servage;
contre cet ennemi, la guerre était sainte, et teus étaient déjà de connivence.
Revenu eu Russie, Tourguénef publia dans les revues du temps ses premiers essais, des vers, naturellemeu'. Il mérita les encouragements et l'amitié de Riélinsky. Pourtant la voix de cette jeune muse ne perça guère et s'éteignit vite; l'écrivain fit le sacrifice héroïque, il le fit complet; dans les éditions définitives de ses œuvres, ce maître prosateur n'a pas donné asile à un seul des vers de sa jeunesse. Il a été moins sévère pour quelques saynettes et comédies, composées vers cette époque; mais, en permettant à ses éditeurs de les publier, il nous prévient modestement qu'il ne se reconnaît pas le talent dramatique. L'aveu est fondé : cette voix contenue et nuancée, si éloquente dans l'intimité du livre, n'était pas faite pour les sonorités du théâtre. Quelquesunes de ces pièces furent jouées dans le temps, aucune n'est restée au répertoire. Reparti pour les pays étrangers, Ivan Serguiévitch envoya de loin à une revue de Pétersbourg les premiers de ces petits récits qui allaient illustrer son nom : les Récits d'un chasseur.
Les petits brûlots se glissèrent un à un, de 1847 à 1851, sans malice apparente, abrités sous leur pavillon poétique; le public n'en comprit pas d'abord le sens caché, la vigilante censure elle-même fut prise en défaut. On ne vit là qu'une tentative littéraire de premier ordre, une note nouvelle en Russie. Sans doute l'influence de Gogol était sensible dans le style du jeune écrivain, dans sa compréhension de la nature; les Veillées du hameau avaient donné le modèle du genre. C'était toujours la grande et triste symphonie de la terre russe;
mais cette fois l'interprétation de l'artiste était autre. Ce n'était plus l'âpre humour de Gogol, le caractère franchement populaire de ses tableaux, ses chaudes fusées d'enthousiasme subitement rabattues par des rappels d'ironie; ches Tourguénef, ni joyeusetés ni enthousiasme; une note plus discrète, une émotion dérobée; les paysages et les hommes sont vus sous la pâle lumière du soir, à travers une vapeur idéale, nettement retracés pourtant, et comme concentrés dans la prunelle de l'infatigable observateur. La langue, elle aussi, est plus riche, plus souple, plus moelleuse, telle qu'aucun écrivain ne l'avait encore portée à ce degré d'expression. Ce n'est pas la prose nette et limpide de Pouch kine, qui avait beaucoup lu Voltaire, et qui se souvenait. La phrase de Tourguénef coule, lente et voluptueuse, :omme la nappe des grandes rivières russes sous bois, attardée, harmonieuse entre les roseaux, chargée de fleurs flottantes, de nids entrainés, de parfums errants, avec des trouées lumineuses, de longs mirages de ciels et de pays, et soudain reperdue dans des fonds d'ombre; cette phrase s'arrête pour tout recueillir, un bourdonnement d'abeille, un appel d'oiseau de nuit, un souffle qui passe, caresse et meurt. Les plus fugitifs accords du grand registre de la nature, elle les traduit avec les ressources infinies du clavier russe, les épithètes flexibles, les mots soudés entre eux à la fantaisie du poète, les onomatopées populaires.
J'insiste sur ce qui fait la puissance de ce livre : ce n'est qu'un chant de la terre et un murmure de quelques pauvres âmes, directement entendus par nous; l'écrivain nous a portés au cœur de son pays natal, il nous laisse
en têt e-à-fête avec ce pays; il disparait, ce semble, pourtant, si ce n'est lui, qui donc a tiré des choses et condensé à leur surface cette poésie mystérieuse qu'elles recèlent, mais que si peu savent voir, et que nous voyons clairement ici ? Les Récits d'un chasseur ont charmé bien des lecteurs français, qu'ils sont décolorés cependant à travers le double voile de la traduction et de l'ignorance du pays! .le me figure un lettré de Kief ou de Kazan, n'ayant jamais passé la frontière et lisant en russe le« romans rustiques de George Sand, qui ont quelque? affinités avec ceux de Toarguénef: que peuvent dire à cet homme la l 'élite Fadette et François le C/iampi? Comment sentirait-il le parfum de terroir de notre Berry? Il faut avoir vécu dans les campagnes décrites par Ivan Serguiévitch pour admirer comme il nous rend à chaque page la contre-épreuve exacte de nos impressions personnelles, comme il nous fait remonter à l'âme chaque émotion ressentie, aux sens chaque odeur subtile respirée sur cette terre.
Dans cet ordre d'idées, je citerai entre tous le petit récit intitulé Biéjin loug. Le Biéjin loitg, c'est la prairie où les jeunes paysans mènent paitre les troupeaux de chevaux, durant les chaudes nuits d'été. Notre chasseur s'est égaré dans la brume du soir; il erre longtemps par les landes solitaires, jouet des illusions de l'ombre; enfin il aperçoit un feu dans les marais; c'est le campement des petits pâtres; l'étranger vient s'étendre à leur foyer, et, feignant d'être endormi, il écoute leurs propos. Accroupis autour du brasier, ces enfants se racontent des histoires, de ces histoires qu'on raconte après mim:;'. Ce n'est pa« qu'il* aient peur, oh! non : seule-
ment des bruits douteux les font penser, des voix de nuit qui montent de la rivière, des appels d'orfraies, des hurlements de chiens quand le loup vient flairer les chevaux. La présence de l'invisible agit sur ces âmes simples, et les voilà se remémorant toutes les croyances du village russe; on cause des roussalki, les dames des eaux, de l'esprit des bois, du domovoï, le génie de la maison, et du camarade Vania, qui se noya l'an passé, qui appelle les petits pêcheurs dans les courants profonds. Cela tient le milieu entre un conte de nourrice et un con'e d'Hoffmann, et c'est encore autre chose, c'est plus naturel, plus sérieux; le poète nous a amenés au diapason voulu avec une habileté infinie, il a fait parler la terre avant de faire parler ces enfants, et il «e trouve que la terre et les enfants disent les mêmes choses; ces petits ne sont que les interprètes du vieux monde slave; ils refont à leur manière le Chant d'Igor, cette épopée panthéiste des anciens âges d'où toute la poésie russe est sortie. Cependant la nuit passe, l'esprit se détend, la lumière renaît et allège l'âme, une admirable description du soleil levant jette une note éclatante à la fin de cette symphonie fantastique en mineur.
Préférez-vous une corde plus humaine, plus intime? Relisez les Reliques vivantes. Entrant d'aventure dans un hangar abandonné, le chasseur aperçoit un être misérable, sans forme et sans mouvement; il reconnaît une ancienne servante de sa mère, une belle et rieuse fi i le jadis, maintenant paralysée et consumée par on ne sait quel mal étrange. Ce squelette oublié dans cette ruine n'a plus aucun lien qui le rattache au monde; nul n'en prend souci; de bonnes gens remplissent parfois sa
cruche d'eau, et il n'a pas d'autres besoins; il vit, sic est vivre, par le regard et un souffle de voix, « pareil au susurrement de la laiche des marais ». Mais dans ce vain reste d'un corps, il y a une âme, épurée par la souffrance, divinement résignée, soulevée, sans rien perdre de sa naïveté paysanne, sur les hauteurs du renoncement absolu. Loukéria raconte son malheur, comment le mal inconnu la saisit après une chute qu'elle fit, la nuit, en allant écouter les rossignols; comment toutes les fonctions et toutes les joies de la vie l'ont quittée l'une après l'autre. Son fiancé a eu beaucoup de chagrin, et puis, naturellement, il en a épousé une autre : que pouvait-il faire? Elle espère bien qu'il est heureux. Depuis des années, ses seules distractions sont d'écouter la cloche de l'église et le bourdonnement des abeilles dans le rucher voisin. Quelquefois une hirondelle vient voleter sous le hangar, c'est un gros événement, de la pensée pour plusieurs semaines. Les gens qui lui apportent de l'eau sont si bons, elle leur est si reconnaissante ! Et tout doucement, presque gaiement, elle revient avec le jeune maître sur les souvenirs d'autrefois, elle lui rappelle avec quelque vanité qu'elle était la première au village pour les danses et les chansons; à la fin, elle veut faire effort pour fredonner une de ces chansons.
« L'idée' que cette créature à demi morte allait chanter éveilla en moi un effroi involontaire. Avant que j'eusse pu prononcer une parole, un son traînant, à peine perceptible, mais pur et juste, tremblota à mon oreille...
1 Tous les fragments cités dans cette étude et dans les suivantes oui été retraduits directement sur le texte orijiual.
Un second suivit, puis un autre... Loukéria chantait : « Dans la prairie... » Elle chantait sans que rien fût changé dans l'expression de son visage pétrifié, les yeux toujours fixes. Cette pauvre petite voix forcée, vacillante comme un filet de fumée, résonnait si douloureusement, elle se donnait tant de peine pour exprimer l'âme tout entière!... Ce n'était plus de l'effroi que je ressentais; une pitié indicible me poignait le cœur. »
Loukéria raconte encore ses mauvais rêves, comment sa mort lui est apparue en songe : non pas que sa mort fût effrayante, au contraire, c'est qu'elle s'éloignait et refusait la délivrance. La malade repousse toutes les offres de service du maitre ; elle ne désire rien, elle n'a besoin de rien, elle est contente de tout et de tous. Comme le visiteur se retire, elle le rappelle d'un dernier mot, bien féminin; la malheureuse a conscience de l'horrible impression qu'elle doit produire, elle cherche ce qui pourrait survivre en elle de la femme. — « Vous vous souvenez, Barine, de la belle tresse que j'avais?... Vous savez, elle descendait jusqu'aux genoux... J'ai hésité longtemps; mais qu'en faire, dans mon état? Je l'ai coupée, oui... Adieu, Barine. »
Tout cela ne laisse rien à l'analyse, autant prendre des ailes de papillon; la trame même du récit est si ténue, si simple; c'est peu de chose, et c'est une merveille par tout ce qu'il y a, plus encore par tout ce qu'il n'y a pas. Étant donné le sujet, j'imagine comment diverses écoles littéraires l'auraient compris. Un romantique du bon temps nous eût montré la fatalité acharnée sur cette créature; il en eût fait une protestation vivante contre l'ordre de l'univers, un monstre doulou-
reux, la femelle de Quasimodo. D'autres, les illustres amis de la vieillesse de Tourguénef, n'eussent pas manqué de nous faire un cours de pathologie ; ils se seraient complu dans la dissection de ces membres roidis, de ces plaies secrètes ; ils auraient indiqué toutes les parties abolies du système nerveux et conclu à l'idiotisme. Un écrivain d'une dévotion ardente eût transfiguré cette martyre; elle nous serait apparue dans un nimbe, abimée dans la contemplation mystique, uniquement soutenue par les secours célestes. Rien de semblable chez Tourguénef; il glisse discrètement sur les misères physiques, à mots couverts, il voile le cadavre; nous comprenons assez qu'il y a un cadavre en voyant cette âme u>ute nue, hors de sa chair. Nulle déclamation, nulle antithèse, l'auteur ne tente rien pour grossir le cas et frapper notre imagination; c'est un accident de la vie, voilà tout. Pour ce qui est de Dieu, l'humble femme sait qu'il a d'autres affaires que ce petit malheur; elle le prie comme à son habitude, sans insister autrement, avec la piété ordinaire d'une paysanne, fort étrangère à la mysticité. Le point mis en lumière, dans ce récit comme dans presque tous les autres, c'est la résignation stoïque, un peu animale, de ce paysan russe toujours préparé à tout souffrir. Le talent est dans la proportion exquise entre le réel et l'idéal; chaque détail reste réel, dans la moyenne humaine, et l'ensemble baigne dans l'idéal. Voyez plus loin cette autre figure angélique de malade qui passe à travers l'épisode du Médecin de village; c'est la même juste mesure, l'homme maintenu dans son attitude naturelle, les pieds à terre et le regard au ciel.
Quand ces fragments furent réunis en volume, le public, indécis jusqu'alors, comprit la signification de l'œuvre; quelqu'un était venu qui osait développer le sens caché dans la sinistre plaisanterie de Gogol sur les âmes mortes. Quel autre nom donner à la galerie de portraits rassemblés par le chasseur : petits propriétaires de campagne naïvement égoïstes et durs, intendants sournois, fonctionnaires désœuvrés et rapaces; sous ce monde de fer, des ilotes chétifs, quasi déchus de la condition humaine, touchants à force de misère et de soumission? Le procédé, — si bien déguisé qu'il soit, il y a toujours un procédé, — était invariablement le même; l'auteur faisait repasser dans sa lanterne et nous montrait sous toutes les faces une créature falote, tour à tour risible et pitoyable, sans besoins, sans ressources, condamnée à la vie crépusculaire; à côté du serf apparaissait le maître, fantoche à demi civilisé, bon diable au demeurant, inconscient du mal commis, perverti par la fatalité du milieu. Ce tableau, qui eût dû être laid, repoussant, l'écrivain l'avait revêtu de grâce et de charme, en quelque sorte contre sa volonté, par la vertu intime de sa poésie.
Pourquoi les ressorts de la vie étaient-ils brisés chez tous les héros du livre? D'où venait cette malaria sur la campagne russe? Quel était le nom de cette peste? — On laissait au lecteur le soin de répondre. 11 n'est pas très-exact de dire que Tourguénef attaqua le servage; les écrivains russes, par suite des conditions qui leur sont faites aussi bien que par le tour particulier de leur génie, n'attaquent jamais ouvertement, ils n'argumentent ni ne déclament : ils dépeignent sans conclure
et font appel à la pitié plus qu'à la colère. Quinze ans plus tard, quand Dostoïevsky publiera les Souvenirs de la maison des morts, ses terribles souvenirs de dix années en Sibérie, il procédera de même, sans un mot de révolte, sans une goutte de fiel, semblant trouver ce qu'il décrit tout naturel, un peu triste seulement. C'est le trait national en toutes choses. — Un jour, je couchais à l'auberge d'Orel, dans la patrie de notre auteur; un roulement de tambours me réveilla; je regardai sur la place du marché; au milieu d'un carré de troupes et de peuple on avait dressé le pilori, une grande colonne de bois noir sur une plate-forme d'échafaud; on y attachait trois pauvres diables qui portaient au cou des écriteaux avec la mention de leurs méfaits. Ces larrons avaient l'air très-doux, très-inconscients de ce qui leur arrivait; ils étaient très-beaux, liés à cette colonne, avec leurs têtes de Christs slaves. L'exposition dura longtemps, le clergé vint les bénir, et quand la charrette les ramena à la prison, les soldats et le peuple se précipitèrent derrière eux, en les comblant de provisions, de menue monnaie, en les plaignant de tout cœur. — En Russie, l'écrivain qui veut réformer agit comme la justice, par démonstration mélancolique, avec des retours d'indulgence sur les maux qu'il dévoile. Le public entend à demi-mot.
Il entendit cette fois; la Russie du servage se regarda avec effroi dans le miroir qu'on lui tendait; un long frémissement la secoua; du jour au lendemain, l'auteur fut célèbre et sa cause à moitié gagnée. La censure comprit la dernière, mais enfin elle comprit, elle aussi. On s'étonnera peut-être de sa susceptibilité: j'ai dit que
le servage était condamné jusque dans le cœur de l'empereur Nicolas. Il faut savoir que la censure ne veut pas toujours ce que veut l'Empereur; du moins elle veut en retard, elle est parfois en arrière d'un règne. Elle renonça à sévir contre le livre, mais elle guetta l'auteur. Gogol étant mort sur ces entrefaites, Tourguénef consacra au défunt un article chaleureux. Cet article paraitrait bien inoffensif aujourd'hui ; il figure dans l'édition complète, et nous aurions peine à y découvrir le crime, si le criminel ne nous avait révélé le secret dans une note fort gaie :
« A propos de cet article, je me souviens qu'un jour, à Pétersbourg, une dame très- haut placée critiqua le châtiment qu'on m'avait infligé, le jugeant immérité, ou du moins trop rigoureux. Comme elle prenait chaudement ma défense, quelqu'un lui dit : — Vons ignorez donc que dans cet article il nomme Gogol un grand homme? — Ce n'est pas possible ? — Comme je vous l'assure. — Ah! dans ce cas, je n'ai plus rien à dire; je regrette, mais je comprends qu'on ait dû sévir. »
Ce qualificatif impertinent, donné à un simple écrivain, valut à Tourguénef un mois d'arrêts, puis le conseil d'aller méditer dans ses terres. J'imagine qu'il trouva alors la société très-mal faite, tant nous sommes injustes pour le pouvoir qui veut notre bien. Il faut pourtant l'avouer, ce pouvoir sert quelquefois nos intérêts mieux que nous-mêmes, et les lettres de cachet sont généralement d'accord avec les vues de la Providence. Trente ans plus tôt, un ordre d'exil avait sauvé Pouchkine en arrachant le poëte aux dissipations de Pétersbourg, où il perdait son génie, en l'envoyant au soleil d'Orient,
où ce génie devait s'épanouir. Si Tourguénef fût resté dans la capitale, la chaleur de la jeunesse et les amitiés compromeitantes l'eussent peut-être entraîné dans quelque stérile échauffourée politique; rendu à la solitude de ses bois, il y vécut des années laborieuses, étudiant l'humble vie de la province russe et en fixant les traits dans ses premiers grands romans.
Ivan Serguiévitch assurait qu'il n'aimait pas Balzac : c'est possible, leursdeuxespritsdifféraientdutout au tout, et l'on n'aime pas toujours son maitre; mais je crois bien que le disciple de Gogol, l'adepte de « l'école naturelle », avait par surcroit pris quelques leçons chez notre grand inventeur. Le Russe se proposa décrire, lui aussi, la comédie humaine de son pays; à cette vaste tâche, il apporta moins de patience, moins d'ensemble et de méthode que le romancier français, mais plus de cœur, plus de foi, et le don du style, l'éloquencepénétrante qui manqua à l'autre. S'il est vrai, en France, qu'aucun historien ne pourra retracer la vie de nos pères sans avoir lu et relu Balzac, cela est encore plus vrai en Russie de Tourguénef; làbas, je le répète, l'histoire contemporaine était muette, et pour cause; quand les historiens de l'avenir voudront faire revivre la Russie de Nicolas et des premières années d'Alexandre II, ils s'arrêteront découragés devant le vide et le silence des documents positifs; mais
un témoin les aidera à évoquer les morts, l'auteur qui sut discerner les courants d'idées naissants à cette époque de transition, incarner dans des types abstraits les états d'esprit les plus fréquents chez ses contemporains. Entre 1850 et 1860, la Russie a marché à tâtons, lasse et inquiète, comme un voyageur égaré aux dernièreheures de nuit; à l'horizon, de pâles lueurs daube, de^ bouts de route, des contours de sommets vaguemenî entrevus; partout la confusion de ces heures douteuses, l'attente de l'aurore, la précipitation irréfléchie chez les uns, la fatigue et la peur chez les autres. Il fallait de bons yeux pour voir et dessiner, dans cette troupe en marche, les figures qui émergeaient de l'ombre, celles qui reculaient volontairement dans la nuit et que le jour ne trouverait plu*. Tojirgmnef en saisit plusieurs; parcourons rapidement la galerie, en feuilletant les romans écrits à cette époque.
Dans le premier, Boudiné, l'auteur étudie un tempérament qui est de tous les temps et de tous les pays, mais qui semble avoir trouvé son climat d'élection en Russie. Ce Roudine, le héros de l'histoire, est un idéaliste éloquent, habile en paroles, incapable en action; il se grise et grise les autres de sa faconde, il se précipite dans la vie comme un torrent d'idées généreuses et lumineuses; mais chaque épreuve de la vie tourna contre lui, faute de caractère. Avec les meilleurs principes du monde, sans autre vice qu'une vanité naïve, ii commet des actes indignes d'un galant homme; on le croirait un cynique, à le voir vivre aux crochets dese< dupes, séduire une jeune fille, subir l'outrage d'un rival; et pourtant, il est lui-même sa première dupe : le fond
de son âme est trop honnête pour profiter jusqu'au bout des occasions offertes ; sans courage pour le bien ni pour le mal, il retombe sans cesse dans le vide et la misère, il apprend en vieillissant à reconnaître son irrémédiable impuissance; il finit misérablement.
Les cinquanle premières pages du roman sont un chef-d'œuvre d'exposition. L'auteur nous introduit dans une petite société de campagne, il marque rapidement la place et le caractère de chaque personnage ; soudain le Messie attendu arrive dans ce milieu un peu terne, et s'y installe en conquérant; tout pâlit aux fusées de son éloquence; seul, un vieux sceptique hargneux lui donne la réplique et représente la réalité prosaïque de la vie, dans sa lutte éternelle contre l'enthousiasme idéal. Petit à petit, le mirage se dissipe, les gens pratiques retirent leur confiance au montreur de chimères, les jeunes personnes séduites se reprennent à temps. Tous ces humbles comparses édifient patiemment leur vie au ras de terre et finissent avec de bonnes rentes, de bonnes femmes, de bons amis, tandis que le prodige, malgré toute sa supériorité intellectuelle, roule de chute en chute. La prose a triomphé de l'idéal. Pour son début, le romancier touchait au vif un des grands défauts de l'esprit russe et donnait à ses compatriotes une utile leçon; il leur disait que les aspirations magnifiques ne suffisent pas, qu'il y faut joindre le sens pratique, l'application, le gouvernement de soimême.
Dans Roudine, étude morale et philosophique, l'écrivain avait remué des idées et intéressé les esprits; on se demandait s'il serait aussi habile à développer des sentiments, à émouvoir les cœurs; le Nid de seiyneurs fut
sa réponse : ce sera, je crois, son meilleur titre de gloire. Ce roman n'est passans défauts, l'exposition est moins alerte que dans le précédent; l'auteur s'attarde aux généalogies de ses personnages, l'intérêt se fait attendre; mais une fois l'action engagée, elle est conduite avec un art consommé. Le Nid de seigneurs, c'est une de ces vieilles maisons provinciales où les générations se sont succédé. Dans ce milieu grandit une jeune fille qui va servir de prototype à toutes les héroïnes du roman russe; une âme simple, honnête, sans dehors brillants, sans dons particuliers dans l'esprit, mais imprégnée d'une grâce pénétrante et armée d'une volonté de fer, cette volonté que Tourguénef refuse aux hommes, qu'il donne comme un trait commun à toutes les filles de son imagination, et qui les porte aux extrémités les plus diverses, suivant les directions où le sort les pousse. Lise a vingt ans, elle est demeurée insensible aux séductions d'un beau tchinovnik de qui sa mère est coiffée : cependant, de guerre lasse, elle va lui engager sa parole, quand survient un parent éloigné, Lavretzky. Celui-ci est marié, mais séparé depuis longtemps d'une femme indigne, qui court les aventures dans les villes d'eaux du continent; il n'a rien d'un héros de roman, c'est un homme paisible, bon et malheureux, d'âge et d'esprit >érieux. Tous ces gens-là existent, ils ont été vus dans ta vie léelle. Un attrait mystérieux rapproche Lise et Lavretzky; au moment où ce dernier, plus expérimenté, £e-connait avec effroi le nom qu'il faut donner à leur sentiment mutuel, un article de journal lui apprend la mort de sa femme ; il est libre, et le soir même, dans le jardin de la vieille maison, l'aveu des deux cœurs s'é-
chappe comme un fruit mûr qui tombe; la scène est délicieuse, si naturelle et si peu banale! Ce bonheur des deux amants dure une heure ; la nouvelle était fausse, le lendemain la femme de Lavretzky surgit à l'improviste.
On devine toutes les renverses de sentiments que comporte la situation; ce qu'on ne peut deviner, c'est la délicatesse de main avec laquelle le romancier conduit deux âmes absolument honnêtes au travers de ce péril. Le sacrifice est accompli de part et d'autre, résolument par la jeune fille, avec des luttes poignantes pour l'homme. Nous voici espérant la disparition de la femme gênante et méprisable : le lecteur le moins féroce supplie l'auteur de la faire mourir. Hélas! les amateurs de dénoûments heureux doivent fermer le livre. Madame Lavretzky ne meurt pas, elle continue à vivre, et fort gaillardement; Lise n'aura connu de l'existence qu'une promesse d'amour, apparue et disparue avec les étoiles d'une courte nuit de mai; elle ne demandera pas sa revanche, elle reporte à Dieu son cœur blessé et s'ensevelit dans un monastère.
C'est là, dira-t-on, une vertueuse histoire pour les petites filles, dans le genre de madame Cottin. Résumé sommairement, le thème a l'air vieillot; il faut en lire les développements pour voiravec quel art nouveau, avec quel souci de la réalité le romancier a rajeuni son sujet dans un large courant de vérité humaine. Pas la moindre fadeur sentimentale dans ce douloureux récit, pas d'éclats de passion; une touche discrète et chaste, une émotion contenue qui va croissant et nous étreint le cœur.
— Le livre s'achève par un épilogue de quelques pages, qui est et restera l'un des modèles de la litté-
LE ROMAN RUSSB. 171
rature russe. Huit années se sont écoulées; Lavretzky revient, par un matin de printemps, au nid de seigneurs; une nouvelle génération l'habite, les enfants que nous y avons laissés sont devenus à leur tour de jeunes femmes et de jeunes hommes, avec leurs sentiments et leurs intérêts nouveaux ; le revenant, à peine reconnu par eux, tombe au milieu de leurs jeux; c'est ainsi qu'avait débuté le récit, il semble que nous en recommencions la lecture. Lavretzky s'assied sur le banc où jadis il serra, pendant une minute, la main qui égrène depuis lors le rosaire dans un cloître; les jeunes oiseaux du vieux nid ne peuvent répondre aux questions de ce trouble-féte, ils ont oublié la disparue ; ils ont bien d'autres affaires et reprennent leur partie de barres. Tandis que la solitude et le chagrin de la vieillesse dévastent ce cœur mort, les mêmes mots reviennent peindre la même nature vivante, les joies nouvelles et toujours semblables de nouveaux enfants; c'est le retour de la mélodie initiale dans le final d'une sonate de Chopin.
Jamais peut-être on n'avait rendu aussi sensible, par un exemple particulier, la mélancolique opposition entre la pérennité de la nature et la caducité de l'homme; jamais points de comparaison mieux choisis ne nous avaient fait mesurer plus cruellement la chute impitoyable du temps. L'auteur nous a si bien attachés aux personnages du passé, que tous ces enfants, nouveaux venus à la fête de la vie, nous paraissent presque haïssables. J'aurais voulu citer en entier ces pages, mais séparées de ce qui les précède, elles perdent leur sens, elles ne valent que par la lente préparation de tout le
récit, qui accumule seule leur puissance. En les achevant, on est tenté d'appliquer à Tourguénef ce qu'il dit ailleurs d'un de ses héros : « Il possédait le grand secret de cette musique qui est l'éloquence; il savait, en touchant certaines cordes du «œur, faire tressaillir et résonner sourdement toutes les autres. »
Le Nid de seigneurs fixa la renommée de l'écrivain. Ce monde est chose si bizarre, que le poëte, comme le conquérant, comme la femme, gagne l'attachement des hommes en les faisant souffrir et pleurer. Toute la Russie versa des larmes sur ce livre, la triste Lise devint l'idéal de toutes les jeunes filles; il faudrait remonter à Paul et Virginie pour trouver une œuvre romanesque ayant exercé une influence aussi souveraine sur une génération et un pays. Il semble que l'auteur lui-même continuât d'être hanté par le type puissant qu'il avait enfanté. Hélène, la victime du roman intitulé : A h veille, c'est encore l'implacable volonté féminine, la fille sérieuse, renfermée et obstinée, poussant à l'aventure dans la solitude, échappant à toutes les influences, disposant d'elle-même avec un suprême mépris de l'obstacle. Cette fois, les circonstances ont changé : l'homme aimé est libre, mais repoussé par la famille ; comme Lise allait au cloître, malgré les supplications des siens, Hélène va à son amant et se donne à lui; elle ne soupçonne pas une minute que son acte puisse être coupable, elle le rachète d'ailleurs par la constance du dévouement tout le long d'une vie d'épreuves. Dans ces études de caractères, un trait d'observation domine, et il est saisi sur le vif du tempérament national ; l'homme est irrésolu, la femme est décidée; c'est elle qui force la destinée, sai
et fait ce qu'elle veut. Tout ce qui dans nos idées serait hardiesse et impudeur, l'auteur le raconte avec tant de simplicité et d'une plume si chaste, qu'on est tenté d'y voir uniquement la liberté d'une âme plus virile; les filles droites et passionnées qu'il crée sont capables de tout, sauf de trembler, de trahir et de mentir.
Avec le Nid de seigneurs, Ivan Serguiévitch avait donné sa note intime, il avait épanché la source secrète, grossie de toutes les larmes refoulées daus le cœur durant la jeunesse, et qui tourmente le poète jusqu'au jour où elle trouve une issue dans son œuvre. Il se remit à étudier le milieu social, et dans ce grand branle intellectuel qui agita la Russie vers 1860, à la veille de l'émancipation, il écrivit Pères et fils. On sait que ce livre marque une date dans l'histoire des idées. Le romancier avait eu la rare bonne fortune de discerner un état d'esprit nouveau, de le fixer dans un type inoubliable, et celle plus rare encore de baptiser cet état d'esprit du nom que tous cherchaient sans pouvoir le trouver; c'était le bonheur de Christophe Colomb doublé de celui d'Améric Vespuce. — « Qu'est-ce que ce Bazarof? demande un des pères, un des braves gens de la vieille génération. — Tu veux le savoir? lui répond son jeune fils, ami et disciple du terrible étudiant en médecine. C'est un nihiliste. — Tu dis? — Je dis : un nihiliste. — Nihiliste, répète le vieillard; ah! oui, cela vient du latin ùhil, chez nous nitchevo, autant que je puis juger; cela doit signifier un homme qui n'admet rien. — Dis plutôt, ajoute un autre vieux, qui ne respecte rien. — Qui considère tout du point de vue critique, reprend le jeune homme. — C'est la même chose. — Non, ce n'est pas là
même chose. Le nihiliste, c'est l'homme qui ne s'incline devant aucune autorité, qui n'admet aucun principe comme article de foi, de quelque respeet que soit entouré ce principe. »
Le bonhomme Kirsanof, un classique de 1820, ne remontait qu'au latin. Pour mieux comprendre, nous remontons plus naut aujourd'hui, jusqu'à la racine du mot et de la philosophie qu'il résume; jusqu'à cette vieille souche aryenne dont les Slaves sont une des maîtresses branches. Le nihilisme, c'est le nirvana hindou, l'abdication découragée de l'homme primitif devant la puissance de la matière et l'obscurité du monde moral; et le nirvana engendre nécessairement la réaction furieuse du vaincu, l'effort aveugle pour détruire cet univers qui l'écrase et le déconcerte. — Mais je ne veux pas revenir sur un sujet que j'ai touché plus haut et qui exigerait de vastes développements. Aussi bien le nihilisme, tel qu'il s'est fait lugubrement connaître à nous, n'est encore qu'à l'état d'embryon dans le fameux livre de Tourguénef.
je voudrais seulement appeler l'attention du lecteur sur un autre mot du romancier, étonnamment juste et peutêtre plus fécond en révélations que le vocable dont la fortune devait être si brillante. Comme dans tous les romans de l'auteur, c'est ici une jeune fille qui a le beau rôle de sentiment et déraison; un jour, en discutant avec l'ami de Bazarof, un gamin naïf qui se croit nihiliste, parce qu'il répète les aphorismes de son maître, cette jeune fille lui dit tout à coup : « Tenez, votre Bazarof m'est étranger, et vous-même vous lui êtes étranger. — Pourquoi cela? — Comment vous dire?... C'est un animal sauvage, et, vous et moi, nous sommes des ani-
maux apprivoisés. » Cette comparaison fait apercevoir, mieux qu'un volume de dissertations, la nuance qui sépare le nihilisme russe des maladies mentales similaires, dont l'humanité a souffert, depuis les jours de l'Ecclésiaste jusqu'à nos jours. Le Bazarof, ce fils de paysans cynique, amer, qui va crachant sur toutes choses ses brèves sentences en langage tour à tour populaire et scientifique, brave d'ailleurs, incapable dune action vile, refoulant par orgueil les instincts de son cœur, c'est au fond un sauvage subitement instruit qui nous a volé nos armes. Le héros de Tourguénef a bien des traits communs avec un Peau-Rouge de Fenimore Cooper; seulement c'est un Peau-Rouge qui s'est grisé avec des tirades de Hegel et de Buchner au lieu d'eau de feu, qui se promène dans le monde civilisé avec un bistouri, au lieu de s'y précipiter avec un tomahawk. Quand les fils de Bazarof feront « de la propagande par le fait », ils sembleront tout pareils à nos révolutionnaires d'Occident; regardez de près, vous retrouverez la nuance entre l'animal sauvage et l'animal apprivoisé. Nos pires révolutionnaires ne sont que des chiens furieux; le nihiliste russe est un loup; et l'on sait aujourd'hui que la rage du loup est plus dangereuse.
Voyez comme il se comporte dans les deux grandes épreuves où le romancier nous le montre, l'amour et la mort. Une femme belle, coquette, ennuyée, tentée par cette conquête étrange, un peu louve elle-même, comme beaucoup des héroïnes de Tourguénef, s'est mise à jouer ?vec le fauve; le voilà blessé au cœur, lui, le détracteur ironique de l'idéal, lui qui n'a trouvé d'abord, pour exprimer son admiration, que ce cri de carabin :
« Un riche corps, ma foi! et qui ferait bien dans un musée d'anatomie! » — Bazarof s'indigne contre ce sentiment, qui n'est réductible à aucune de ses deux méthodes, l'explication critique ou la négation; puis, vaincu par la douleur, il procède à la manière du loup qui convoite une proie, il s'éloigne avec défiance, se rapproche, se hérisse, taciturne et ardent : dans ce manège, il laisse échapper les moments favorables dont un autre eût profité avec succès, et soudain, mal à propos, il s'élance d'un bond bestial sur sa proie; la coquette lui échappe, il s'en retourne la tête basse, dévorant son orgueil meurtri, il va se ronger en silence dans la solitude. Et la mort de Bazarof! Il s'est empoisonné le sang en étudiant le cadavre d'un typhoïde, il se sait perdu ; cette agonie sombre, muette, hautaine, c'est encore l'agonie de la bête sauvage emportant sa balle dans le hallier ; c'est la Mort du loup telle que Vigny l'a dépeinte et comprise avec son stoïcisme désolé :
Gémir, pleurer, prier est également lâche :
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
Le nihiliste renchérit sur le stoïque, il ne fait pas de tâche avant de mourir : rien ne vaut la peine de rien.
Le romancier mit tout son art à composer un personnage déplorable, mais nullement odieux. Effacez un seul trait du tableau, ce mépris de tout ce que nous vénérons, cette inhumanité, nous paraîtront intolérables; chez l'animal apprivoisé, ce serait perversion, oubli des règles apprises; chez l'animal sauvage, c'est instinct,
révolte native; l'auteur désarme habilement notre morale devant cette victime de la fatalité, ce cerveau envahi trop brusquement par la science comme par une apoplexie.
La sensibilité du poëte prend sa revanche avec les figures des pères, ces bonnes gens de la vieille roche qui regardent timidement bouillonner le flot nouveau et cherchent à le contenir à force de tendresse. Jamais encore Tourguénef n'avait poussé aussi loin la puissance créatrice, le don de l'observation minutieuse. Je voudrais en citer des exemples, et c'est fort difficile avec lui, car il dédaigne les morceaux de bravoure, les pages à effet ; chaque détail n'est précieux que par le concours discret prêté à l'ensemble de l'œuvre. Détachons cependant deux silhouettes ëpisodiques, qui passent un instant dans le récit avec une vérité saisissante. Voici une physionomie qui est bien de son pays et de son temps, un haut fonctionnaire de Saint-Pétersbourg, un futur homme d'État, venu en province pour reviser l'administration
«Mathieu Ilitch était ce qu'on appelait alors «unjeune».. il avait à peine dépassé la quarantaine, il visait déjà les grands postes de l'État et portait une plaque de chaque côté de la poitrine. L'une d'elles, à la vérité, était étrangère et des plus communes. Comme le gouverneur qu'il Tenait juger, il passait pour un progressiste, et, bien que déjà gros bonnet, il ne ressemblait pas à la plupart des gros bonnets. Il avait de soi-même une haute opinion; sa vanité ne connaissait pas de bornes, mais il affectait une attitude simple, il vous regardait d'un air encourageant, vous écoutait avec indulgence; il riait avec tant de bonhomie, qu'au premier abord on pouvait le prendre
pour « un bon diable ». Néanmoins, dans les grandes occasions, il savait, comme on dit, jeter delà poudre aux yeux. — L'énergie est nécessaire, disait-il alors; et il ajoutait en français: L'énergie est la première qualité de l'homme d'État. — Avec tout cela, il restait le plus souvent dans les dindons chaque tchinovnik un peu expérimenté le menait par le nez à sa fantaisie. Mathieu Ilitch parlait avec beaucoup d'admiration de Guizot; il s'efforçait de faire entendre à chacun qu'il n'appartenait pas à la catégorie des routiniers, des bureaucrates attardés, qu'il était attentif à toutes les manifestations considérables de la vie sociale, etc. Ce vocabulaire, il le possédait à fond. Il se tenait même au courant de la littérature contemporaine, bien qu'avec une nuance de majesté distraite : tel un homme mur, rencontrant dans la rue une procession de gamins, se joint à elle un moment. Au fond, Mathieu Ilitch ne différait pas sensiblement des hommes d'État du règne d'Alexandre Ier, qui allaient aux soirées de Mm* Swetchine et se préparaient le matin en lisant une page de Condillac; les dehors seuls étaient autres chez lui, plus contemporains. C'était un courtisan adroit et rusé, rien de plus; il n'entendait mot aux affaires publiques, ses vues étaient nulles, mais il savait admirablement mener ses propres affaires; sur ce point il ne se laissait jouer par personne. N'est-ce pas là le principal? »
Ailleurs, c'est la princesse X***, une étude de femme bien fine et bien locale :
« Elle passait pour une coquette évaporée, elle s'abandonnait avec fureur aux plaisirs de tout genre, dansant jusqu'à tomber de lassitude, riant et folâtrant avec les
jeunes gens, qu'elle recevait avant diner dans un salon à demi éclairé; et la nuit, elle priait, pleurait, elle errait parfois jusqu'au matin dans sa chambre, cherchant vainement une place où reposer, tordant ses mains d'ennui; ou bien elle restait assise, pâle et froide, penchée sur son psautier. Le jour venait, de nouveau elle se métamorphosait en femme du monde, elle sortait, babillait, souriait et se jetait littéralement au-devant de tout ce qui pouvait lui procurer un instant de distraction... — Même quand elle se donnait entièrement, il restait en elle quelque chose de secret et d'insaisissable que nul ne pouvait atteindre. Dieu sait ce qui nichait dans cette âmel Il semblait qu'elle fût en puissance de forces mystérieuses, inconnues à elle-même; ces forces jouaient avec elle à leur gré, et son esprit limité ne pouvait dominer leurs caprices. Toute sa conduite présentait une suite de contradictions; les seules lettres qui eussent pu éveiller les justes soupçons d'un mari, elle les avait écrites à un homme qui lui était presque étranger; l'amour y parlait d'un ton plaintif. Jamais elle ne riait ni ne plaisantait avec celui qu'elle avait choisi, elle l'écoutait en le considérant avec une sorte de stupeur; parfois cette stupeur se changeait brusquement en terreur glacée; son visage revêtait alors une expression morte, sauvage; elle s'enfermait dans son appartement, et sa femme de chambre, l'oreille collée à la serrure, l'entendait sangloter sourdement. »
Tout en poursuivant ces grands travaux, Ivan Serguiévitch revenait souvent aux rapides et simples histoires qui avaient fait la fortune des Récits d'un chasseur. De ces années laborieuses datent les charmantes nou-
velles d'inspiration si variée : Moumou, l'Accalmie, les Trois Rencontres, le Premier Amour, et vingt autres, légères aquarelles appendues entre les grands tableaux tout le long de la riche galerie du peintre. Ce sont des esquisses faites parfois avec un rien, un trait de mœurs paysannes, un souvenir fugitif, une vision intérieure; l'artiste délicat excellait à ces demi-teintes, à ces touches sobres qui indiquent sans appuyer une figure, une douleur, un frisson du cœur. Je ne sais rien de plus achevé dans ce genre que les soixante pages intitulées : Assiax. C'est un souvenir de la vi** d'étudiant en Allemagne, un timide amour qui s'est à peine avoué à lui-même. Assia est une jeune fille russe, une enfant effarouchée, fantasque, vive comme une fauvette; impossible d'oublier après l'avoir lu le portrait de cette étrange fille. L'étudiant la rencontre, l'aime à son insu, et tandis qu'il hésite à la prendre au sérieux, l'enfant blessée disparait; l'homme qui ne l'a comprise qu'après l'avoir perdue se lamente sur cette ombre évanouie. Je cite au hasard quelques lignes de ce poëme en prose, le prélude d'un sentiment qui s'ignore : les deux jeunes gens reviennent le soir d'une promenade sur les bords du Rhin :
« Je la regardais, toute baignée dans le clair rayon de soleil, calme et douce. Tout brillait joyeusement autour île nous, sous nos pieds et sur nos têtes, — le ciel, la terre, les eaux : on eût dit que l'air même était saturé de clarté.
> Annouchka, dans la traduction française. Je ne sais pourquoi on a débaptisé et affuble de ce nom de servante une des plus délicieuses filles de Tourguénef.
«— Regardez, comme c'est bien! dis-je en baissant involontairement la voix.
« — Oui, c'est bien ! répondit-elle sur le même ton, sans lever les yeux vers moi. Si nous étions des oiseaux, vous et moi, comme nous volerions, comme nous glisserions ! . . . nous nous serions noyés dans ce bleu. Mais nous ne sommes pas des oiseaux.
« — Les ailes peuvent nous pousser, répliquai-je.
« — Comment cela?
« — Vivez seulement, et vous le saurez. Il y a des sentiments qui nous soulèvent de terre. N'ayez pas peur, les ailes vous viendront.
« — Et vous, vous en avez eu?
« — Comment vous dire?... Il me semble que jusqu'à présent je n'ai pas volé.
« Assia se tut, pensive. Je me rapprochai d'elle; soudain elle me demanda :
« — Savez-vous valser?
« — Oui, répondis-je, assez intrigué par cette question.
« — Alors, venez, venez. Je prierai mon frère de nous jouer une valse. Nous nous figurerons que nous volons, que les ailes nous sont poussées...
« Te la quittai assez tard. En repassant le Rhin, à
mi-distance entre les deux rives, je demandai au passeur de laisser la barque dériver au courant. Le vieillard leva les avirons, et le fleuve royal nous emporta. Je regardais autour de moi, j'écoutais, je me souvenais; subitement, je sentis au cœur un trouble secret; je levai les yeux au ciel, mais le ciel même n'était pas tranquille; tout troué d'étoiles, il se mouvait, palpitait, frissonnait. Je me
penchai sur le fleuve ; là aussi, dans ces sombres et froides profondeurs, les étoiles scintillaient, tremblaient; l'agitation de la vie m'environnait, et moi-même, je me sentais de plus en plus agité. Je m'accoudai sur le rebord de la barque; le murmure du vent à mes oreilles, le clapotement sourd de l'eau sous le gouvernail, irritaient mes nerfs, les fraîches exhalaisons des flots ne parvenaient pas à les calmer; un rossignol chanta sur la rive, son chant m'accabla comme un poison délicieux. Des larmes gonflaient mes paupières, et ce n'étaient pas les larmes des vagues ivresses sans cause. Ce que je ressentais, ce n'était pas cette sensation confuse, éprouvée naguère, des aspirations infinies, quand l'âme s'élargit et vibre, quand il lui semble qu'elle va tout comprendre et tout aimer... Non! une soif de bonheur me brûlait; je n'osais pas encore l'appeler par son nom, mais le bonheur, le bonheur jusqu'à l'anéantissement, voilà ce que je voulais, voilà ce qui m'angoissait... La barque flottait toujours, le vieux passeur s'était assis et dormait, penché sur ses rames. »
Ah! les belles années qui suivirent 1860! L'émancipation des serfs, le rêve de Tourguénef, était devenue un fait accompli : et ce n'était que l'aurore des grandes réformes. De partout le jour nouveau pénétrait à torrents dans la sombre machine vermoulue; partout le
bruit des ressorts neufs qui la remettaient en mouvement, un éveil joyeux de forces et d'espérances longtemps contenues. Ces années si décisives dans l'histoire du pays ne l'étaient pas moins dans l'histoire intime d'Ivan Serguiévitch; il venait de donner sa vie, comme ses vierges donnent la leur, sans réserves et jusqu'à la mort. Déraciné de sa patrie par une amitié toute-puissante, ilquittait la Russie, où il ne devait plus revenir qu'à de rares intervalles, pour s'établir d'abord à Bade, puis à Paris, au milieu de nous. La destinée avait comblé tous les vœux de l'homme, de l'écrivain, du patriote; il assistait à la renaissance de son pays; sa gloire le suivait en Occident, avec ses ouvrages traduits dans toutes les langues. On pouvait croire que s'il reprenait la parole, après ces années de silence et de repos, ce serait pour redire le cantique de Siméon.
C'eût été bien mal connaître notre pauvre nature humaine, et en particulier cette âme de poëte à jamais inassouvie. Ce qui fait la joie de notre cœur, c'est de bercer un rêve tout le long de la jeunesse, et non de le voir réalisé par les vieux ans. Qu'avons-nous à faire de la réalité décolorée? Tourguénef rentra en scène avec Fumée, en 1868. C'était toujours le même talent, encore plus mûr et savoureux; ce n'était plus tout à fait l'âme candide et croyante d'autrefois. Dès les premières pages du livre, le désenchantement fait explosion; s'il s'agisait d'un autre homme, nous dirions que la poche defiei a crevé; en parlant de Tourguénef, le mot serait exagéré; il n'entrait pas de fiel dans son tempérament. Ses saillies douloureuses sont d'un idéaliste déçu, étonné «Je voir que ses chères idées, appliquées aux hommes, ne
184 LE ROUAN RUSSB.
les ont pas rendus parfaits. Le ressentiment de cette déception va quelquefois jusqu'à l'injustice; ce crayon chagrin nous montrera désormais certaines figures poussées au noir, partant moins vraies que celles des œuvres anciennes. Le monde décrit dans Fumée, c'est ce monde russe qui vit à l'étranger et qui n'y porte pas toujours les meilleures qualités du sol natal : grands seigneurs et femmes équivoques, étudiants et conspirateurs. La scène se passe à Bade, où l'auteur avait pu l'étudier à loisir. Dans cette galerie comique de « généraux de Kursaal », de princesses en pique-nique, de slavophiles vantards, de commis voyageurs en révolutions, il y a bien des traits pris sur le vif, mais la physionomie d'ensemble est chargée; le défaut de mesure est d'autant plus sensible que, dans la pensée de l'auteur, ces personnages ne sont pas des types d'exception, mais bien la représentation fidèle de la haute et basse société russe.
En outre, le procédé de l'artiste est modifié. Jadis, en nous montrant les batailles d'idées, il nous laissait juges du camp : maintenant il se substitue à nous et insinue son opinion. Il y a, pour le romancier et le dramaturge, deux manières d'exposer les thèses morales : avec ou san« intervention personnelle. Prenons des exemples familiers à tout le monde. Voici, dans les Misérables, deux conceptions antagonistes du devoir et de la vertu, personnifiées par Jean Valjean et Javert; nous pourrions hé i'er sur leur valeur réciproque; mais l'auteur jette d'un «eul côté tout le poids de son éloquence, il divinise l'une de ces conceptions et rabaisse l'autre, il force notre verdict. Voilà, au contraire, dans le Gendre de M. Poirier,
deux façons de comprendre l'honneur, deux mondes d'idées dissemblables, le marquis de Presle et son beaupère; l'auteur s'efface, il éclaire également ses deux personnages, leurs mérites et leurs ridicules, le fort et le faible de leurs thèses : jusqu'au bout, nous balançons à nous prononcer entre eux, l'intérêt du drame naît de ce conflit d'idées. Je préfère cette seconde manière, qui me parait exiger plus d'art, qui est plus proche de la vie réelle, où la vérité n'est jamais claire, où le bien et le mal sont étroitement mêlés dans tous les camps. Tourguénef s'est tenu à cette méthode équitable dans ses premières études sociales; dans les dernières, Fumée et Terres vierges, il intervient visiblement. Un personnage de second plan, une sorte d'Olivier de Jalin, comme le Potouguine de Fumée, a mission de nous révéler la pensée de l'écrivain et de clore les débats.
Ces réserves faites, je reconnais que les sorties de Potouguine sont le plus souvent ruisselantes de verve et de bon sens. L' « Occidental » daube sur ses bêtes noires, les slavophiles, il ridiculise les travers nationaux, et surtout cette manie d'affirmer que les choses les plus communes prennent une vertu mystique en touchant le sol russe. Il trouve des traits bien spirituels pour caractériser cette infatuation; par exemple, quand il parle de la « littérature en cuir de Russie », quand il dit : « Chez nous, deux et deux font quatre, mais avec plus de hardiesse qu'ailleurs. » Après avoir vidé son carquois, le romancier noue une intrigue d'amour, il s'y montre, comme toujours, maître des secrets du cœur humain. Mais, ici encore, notre auteur a changé de manière. Jadis, il ne se plaisait qu'aux émotions virginales, la
femme ne l'intéressait que jeune fille, il peignait l'amoui loyal, marchant le front haut, même alors qu'il brave le monde. Pour la première fois, dans Pères et Fils, il avait donné un rôle de grande coquette à une jeune veuve, et avec quelles précautions ! Maintenant, dans Fumée et les Eaux printanières, il nous montre les passions cruelles, leurs tôt tures, leurs mensonges, leurs abîmes sans issue. La jeune fille est toujours là, tenue en réserve pour sauver au dénoûment le pécheur repentant; mais ce n'est qu'une pâle figure reculée sur les plans lointains.
D'aucuns préféreront peut-être ce bruit de tempêtes aux harmonies délicieuses des premiers romans; c'est affaire de goût, et je ne veux pas diminuer le mérite de Fumée, qui reste un chef-d'œuvre d'un autre genre; je constate seulement qu'à l'approche du soir, l'âme limpide du poëte a reflété de lourds nuages et des cieux troublés. A la fin des Eaux printanières, après cette merveilleuse scène de la séduction, vraie comme la vie, comme la faiblesse de l'homme et le pouvoir diabolique de la femme, il y a des pages pleines d'une telle rancœur, qu'on se sent pris de pitié pour l'écrivain qui a pu les trouver.
En 1877, Tourguénef publia dans le Messager d'Europe son dernier roman de longue haleine, Terres vierges. Si mes souvenirs sont exacts, la traduction française parut d'abord dans le journal le Temps, comme pour ta ter le terrain; puis l'original se risqua en Russie et y circula sans obstacle. Rien ne fait mieux mesurer le chemin parcouru depuis le jour où la censure s'émouvait si fort de la lettre sur Gogol. Avec l'œuvre nouvelle, le romancier se hasardait dans les cendres brûlantes, sur une
route qui conduisait autrefois jusqu'en Sibérie. L'ambition lui était venue de décrire ie monde souterrain qui commençait dès lors à inquiéter l'Empire; après avoir signalé le premier et exploré depuis vingt-cinq ans tous les courants d'idées jaillis du sol russe, l'observateur se devait de parfaire sa tâche en nous montrant l'aboutissement logique de ces courants; puisqu'ils disparaissaient sous terre, il fallait les suivre et tenter bravement la descente aux enfers. Il était piqué au jeu, d'ailleurs, par un rival qui l'avait devancé; comme on le ver; i, Terres vierges est une réponse indirecte aux Possédés, de Dostoïevsky. La tentative ne fut pas pleinement heureuse. Absent de son pays depuis quinze ans, Tourguénef était mal placé pour guetter dans ses transformations incessantes ce monde dérobé, presque inaccessible. Là où l'étude d'après nature est rarement possible, où il faut procéder par induction, on est mal venu de chercher des représentations plastiques. Notre romancier s'était flatté de fixer dans des formes sensibles les tendances encore si confuses des nihilistes; limage se perdit dans la chambre obscure et refusa de venir à la lumière du plein jour.
Voilà pourquoi Terres vierges, au moins dans la première partie, a quelque chose de gris et d'effacé qui contraste avec les reliefs puissamment modelés des œuvres antérieures. L'auteur nous introduit dans le cercledes conspirateurs à Pétersbourg. Un de ces jeunes gens s'engage en qualité de précepteur chez un riche fonctionnaire qui l'emmène en province. Niéjdauof rencontre là une jeune fille noble, traitée par les maitresde la maison en parente pauvre, aigrie par de longues hu-
milia lions; elle prend feu pour les idées encore plus que pour la personne de l'apôtre; tous deux s'enfuient un beau malin et forment une de ces unions libres où l'on vit. comme frère et sœur en travaillant au grand œuvre social. Ils « vont dans le peuple », avec leurs affiliés de province. Mais Niéjdanof n'est pas armé pour la terrible lutte, c'est un faible, un rêveur, un poëte qui passe en secret les nuits sur son cahier de vers. Déchiré de doutes et de découragements, il s'aperçoit bientôt que tout est malentendu dans son âme; il n'aime pas la cause à laquelle il se sacrifie, il ne sait pas la servir; il aime mal la femme qui s'est sacrifiée pour lui, il se sent décroître dans l'estime de cette dévouée. Las de la vie, trop fier pour reculer, assez généreux pour vouloir libérer à tout prix sa compagne avanl qu'un instant d'oubli ait fait d'elle sa maîtresse, Niéjdanof se tue; il a deviné qu'un de ses amis, mieux équilibré que lui, aime secrètement Marianne et va être aimé d'elle; il unit en mourant les mains de ces deux êtres, animés du même courage. Le roman finit par le récit d'une échauffourée avortée, qui montre l'inanité et l'enfantillage de la propagande révolutionnaire dans le peuple. Ce Niéjdanof, si invraisemblable qu'il puisse nous paraitre, est le caractère le plus vivant et le plus vrai du livre; celui-là a été pris sur nature, dans le fin fond des misères morales de la jeunesse russe.
D'autres figures de révolutionnaires flottent dans la pénombre, elles passent en chuchotant des choses inintelligibles. Les représentants des hautes classes, du monde officiel, sont traités plus durement encore que dans Fumée : ils ont toutes les suffisances, tous les ridi-
LE ROMAN RUSSE. t«9
cules et pas un mérite; de ce parti pris résultent des caricatures, un manque d'équilibre et un faux jour dans l'ensemble de l'œuvre. En revanche, les apôtres de la foi nouvelle ont une auréole de générosité et de dévouement. Entre l'égoisme de la vie courante d'une part, la foi vive et l'abnégation farouche d'autre part, le choix de l'écrivain idéaliste était forcé; la chaleur de son cœur le précipite sans précautions du côté où le désintéressement est plus visible. 11 prête à ces rudes natures, toutes d'une pièce, une délicatesse de sentiments qui les poétise ; il nous cache et se cache à lui-même les contrastes révoltants, les instincts brutaux. 11 avait eu une vision plus réelle, le jour où il avait aperçu l'énergique Bazarof, avec son profil de loup fuyant dans les bois. Je crois que Tourguénef a été égaré par sa sensibilité, en peignant les caractères des nihilistes; il a été mieux servi par sa raison en faisant justice de leurs idées, de leurs déclamations puériles, de leurs espérances aveugles.
Les meilleures pages du livre sont celles où l'auteur nous démontre par les faits l'impossibilité d'un contact entre les propagandistes et le peuple. Les raisonnements abstraits se brisent sur la dure cervelle du moujik; Niéjdanof veut prêcher dans un cabaret, les paysans le forcent à boire, il tombe ivre-mort au second verre de vodka et s'éloigne au milieu des huées; un autre, qui tente de soulever son village, est livré les mains liées à la justice par les villageois. Par moments, Tourguénef met le doigt sur le principe même de l'erreur révolutionnaire; ses nihilistes, dans un élan irréfléchi de solidarité, veulent soulever instantanément une populace ignorante jusqu'à l'échelon intellectuel où ils sont eux-
mêmes parvenus; ils oublient que le temps a seul pouvoir d'opérer ce miracle, ils se flattent de remplacer son action par des formules cabalistiques; ils se brisent les poings à cet effort impossible. Le poète voit tout cela et nous le fait très-bien comprendre; mais comme il est poète, il se laisse séduire par la beauté morale du sacrifice indépendamment de l'objet, et son indulgence redouble en raison même de la vanité prouvée du sacrifice.
C'est peut-être le lieu de toucher un point délicat que je ne veux pas éviter. Certaines revendications politiques, élevées sur la tombe de l'écrivain, ont causé un gros émoi en Russie, et le deuil national a risqué d'être troublé par d'amers ressentiments. Déjà, du vivant de Tourguénef, les feuilles de Moscou avaient mené contre lui une violente campagne, à la suite de la publication, dans un journal français, des Mémoires dun nihiliste. Ce fragment autobiographique n'est pas une œuvre d'imagination : notre romancier le tenait d'un de ses compatriotes, échappé des prisons russes. Comme il le dit dans sa lettre d'introduction, ce curieux opuscule se recommande par l'accent de vérité qui y règne, par l'absence de récrimination. On retrouva dans les Mémoires d'un nihiliste cette plainte voilée et passive, dont je parlais plus haut, cette curiosité psychologique du Russe qui étudie avec tant d'application les effets de la souffrance sur son âme, qu'il oublie d'incriminer les auteurs de cette souffrance. Il y a dans ce morceau un réalisme minutieux, une claire vue de soi-même dans la gradation du désespoir, qui rappellent certaines pages de Dostoïevsky. Mais la littérature du proscrit ne trouva
pas grâce en Russie; on en voulut à Tourguénef de sa lettre indulgente, on l'accusa de complicité avec les ennemis de l'État.
D'autre part, le parti extrême a essayé de tirer à lui cette grande ombre; on a parlé de subventions accordées par l'écrivain à une feuille malfaisante. C'est parfaitement invraisemblable. Ivan Serguiévitch avait la main facile comme le cœur et donnait indistinctement à toutes les misères; il suffisait d'être Russe pour trouver sa porte ouverte, sa bourse prête, et de bonnes paroles sur ses lèvres; mais s'il a secouru les hommes, il n'a certainement pas coopéré à leur politique. Comment auraitil trempé dans des complots sauvages et stériles, lui, l'Occidental, l'homme de la civilisation raffinée et des élégances de pensée? Ses opinions flottèrent toujours dans un libéralisme vaporeux, rapporté à vingt ans des universités d'Allemagne, plus enclin à se bercer de rêves qu'à s'employer dans la pratique. Au surplus, il suffit de lire attentivement Terres vierges pour marquer le degré de latitude où Tourguénef entendait se maintenir.
11 y a là un certain Solomine, un jeune directeur de fabrique, qui représente les idées moyennes et parle évidemment pour l'auteur. Solomine a été entrainé par les propagandistes, mais son bon sens lui fait voir le néant de leurs efforts; s'il n'a aucun goût pour les tchinovniks qui administrent la terre russe, il n'a aucune confiance dans les enfants qui la minent sourdement; il se sépare peu à peu de ces derniers, il se tire les grègues sauves de l'échauffourée finale, et va fonder dans l'Oural une usine prospère « sur certaines bases coopératives ». Ne soyons pas indiscret, ne demandons pas au bon Ivan
Serguiévitch quelles sont ces bases; le romancier voulait que son socialiste fût conséquent et intéressant jusqu'au bout, il le lance dans la coopération et le laisse s'y dépêtrer; les lecteurs russes n'en demandent pas davantage, et tout le monde est content.
Mais je parle bien au long, vraiment, de la politique d'un poète. Cet homme qui fut un naïf, au plus noble sens du mot, pour tant de choses inférieures, a bien pu l'être en politique. Ceux qui disputeraient plus longtemps sur la couleur de son drapeau risqueraient euxmêmes d'être taxés de naïveté. 11 ne faut ni s'étonner ni s'émouvoir parce que les lyres délicates sonnent faux quand la politique égare ses grosses vilaines mains sur leurs cordes; il n'y a qu'à ne pas les écouter, à garder une juste mesure entre la république de Platon, qui bannissait les poètes, et celle de 1848, qui leur offrait des présidences.
Tourguénef écrivit encore, vers cette même époque, cinq ou six nouvelles, dont une, le Roi Lear de la steppe, rappelle les meilleures pages des Récits d'un chasseur par l'intensité de l'émotion. Je ne puis m'attarder à chacun de ces matériaux : il est temps de nous retourner pour jeter un regard d'ensemble sur le monument.
Ivan Serguiévitch y a logé la société russe; il a résumé la conception qu'il s'en faisait dans quelques types gêné-
raux, toujours en scène. Considérons-les avec intérêt ; la littérature postérieure est revenue sur ces types, sans presque les modifier; il faut croire qu'ils rendent fidèlement la physionomie de cette société, du moins telle qu'elle se voit elle-même. C'est d'abord le paysan, doux, résigné, endormi, touchant dans ses souffrances comme l'enfant qui ne sait pas pourquoi il souffre; malin et rusé d'ailleurs, quand il n'est pas abruti par l'ivresse, soulevé de loin en loin par des fureurs animales. Au-dessus, les classes intelligentes et moyennes, les petits propriétaires de campagne, et parmi eux les représentants de deux générations : le vieux seigneur, bonhomme, ignorant, avec des traditions respectables et des vices grossiers, dur par longue habitude pour les serfs, servile lui-même, mais excellent dans les autres relation ? de la vie.
Tout différent est le jeune homme de cette même classe : quelquefois précipité dans le nihilisme par le vertige d'une croissance intellectuelle trop rapide; le plus souvent instruit, mélancolique, riche en idées et pauvre en actes, « se préparant toujours à travailler », tourmenté par un idéal de bien public vague et généreux; c'est le type de prédilection du roman russe; nous l'avons vu naitre chez Gogol, nous le reverrons encore plus développé chez Tolstoï. Le héros qu'aiment les jeunes filles et que leur disputent les femmes romanesques, ce n'est pas un brillant officier, un artiste, un grand seigneur magnifique, c'est presque toujours ce Hamlet bourgeois, honnête, cultivé, d'intelligence tranquille et de volonté faible, qui revient de l'étranger avec des théories scientifiques sur l'amélioration de la
terre et du sort des paysans, qui brûle d'appliquer ces théories dans « son bien »; cela, c'est le grand point; un personnage de roman qui veut conquérir des sympathies doit revenir dans « son bien » , pour y améliorer la terre et le sort des paysans. Le Russe devine que là, là seulement est l'avenir, le secret de force; mais, de son propre aveu, il ne sait comment s'y prendre.
Passons aux femmes de la même classe. Rien à dire des mères; par un parti pris curieux, qui révèle quelque plaie ancienne du cœur, toutes les mères des romans de Tourguénef, sans une exception, sont mauvaises ou grotesques. Il réserve les trésors de sa poésie aux jeunes filles. Pour lui, la pierre angulaire de la société est cette jeune fille de province, librement élevée dans un milieu modeste, foncièrement droite, aimante, point romanesque, moins intelligente que l'homme, plus décidée: chaque roman met en jeu une volonté féminine, guidant les irrésolutions des hommes. — Tel est, à grands traits, le monde dépeint par l'écrivain. Chaque fois qu'il s'y renferme, l'accent de vérité est si frappant que le lecteur s'écrie en fermant le livre : « Si ces genslà ont vécu, ils n'ont pas pu vivre autrement! » Ce cri sera toujours la meilleure sanction des œuvres d'imagination.
Il nous manque les hautes classes pour compléter le tableau. Tourguénef n'y a touché qu'incidemment, dans ses dernières œuvres, par des esquisses sommaires, toutes dans la manière noire. Son regard n'était pas tendu de ce côté et son esprit était prévenu. La jeune fille si parfaite de tout à l'heure, dès que la fortune la porte sur les sommet! sociaux, devient une femme frivole, pervertie, avec
toutes les bizarreries de l'esprit et du tempérament; l'homme qui s'élève aux dignités et touche aux affaires publiques va joindre à son irrésolution native la hâblerie et la sottise. Il y a lieu d'en appeler de ces jugements rapides et exclusifs. Pour nous faire une opinion, il faudra attendre Léon Tolstoï : celui-ci ne changera guère les types fixés par son devancier pour les basses et moyennes classes, mais il creusera dans les plus intimes replis l'âme complexe de l'homme d'État, du courtisan, de la grande dame ; il achèvera l'édifice dont Tourguénef a posé les assises et négligé le faite.
Il ne faut pas demander à notre romancier les intrigues compliquées, les aventures extraordinaires dont l'ancien roman français était si friand. Il ne montre pas la lanterne magique, il montre la vie; les faits en euxmêmes l'intéressent peu; il ne les voit qu'à travers l'âme humaine et dans leur contre-coup sur l'individu moral. Son plaisir est d'étudier des caractères et des sentiments, aussi simples que possible, pris dans la réalité quotidienne; mais, et c'est là son secret, il voit cette réalité avec une telle émotion personnelle que ses portraits ne sont jamais prosaïques, tout en restant absolument vrais. Il disait de Niéjdanof, dans Terres vierges : « C'est un romantique du réalisme. » On peut lui retourner le mot.
En vérité, je ne lui connais pas de rival pour la sûreté du goût, la tendresse, je ne sais quelle grâce tremblante également répandue sur chaque page, qui fait penser à la rosée du matin. Il eût pu s'appliquer cette phrase d'un personnage de G. Eliot, dans Adam Bede : « Les mots ^'arrivaient comme viennent les larmes, quand
notre cœur est plein et que nous ne pouvons les empêcher, «i Nul n'eut plus de sentiment et plus d'horreur du sentimentalisme : nul ne sut mieux indiquer d'un seul mot toute une situation, toute une crise du cœur. Cette retenue fait de lui un phénomène unique dans la littérature russe, toujours noyée; il avait le droit de railler les écrivains de son pays, qui, « ayant à dire que le propre de la poule est de pondre des œufs, ont besoin de vingt pages pour développer cette grande vérité et ne parviennent pas a s'en tirer. » — On devine dans la moindre production d'Ivan Serguiévitch un travail de réduction acharné, le souci de l'art tel que l'entendaient les maîtres classiques.
De pareilles qualités, rehaussées par la magie du style, par une langue toujours exacte et parfois magnifique, assurent à Tourguénef une place éminente dans la littérature contemporaine. M. Taine me permettra de citer ici une opinion qui emprunte un grand poids à l'autorité de son nom; je lui ai souvent entendu dire qu'à son estime, Tourguénef était un des artistes les plus parfaits que le monde ait possédés depuis ceux de la Grèce. La critique anglaise, qui regarde froidement et n'est pas suspecte d'exagération, lui accorde le premier rang1; je voudrais souscrire à cet arrêt, quand je relis l'enchanteur; mais je me reprends et j'hésite en pensant à ce prodigieux Tolstoï, qui enchaine mon admiration et terrasse mon jugement. Aussi bien, il faut laisser le dernier mot à l'avenir dans ces questions de préséance.
Après Terres vierges, le repos du déclin commença. Le
1 Europe hat been unanimout in according to Tourguénef the fini rank m coutemporary literature. {The Athenœum, 8 sept. 1883.)
talent restait entier, l'intelligence vigoureuse et curieuse; mais cette intelligence flottait en quelque sorte, elle semblait chercher une voie perdue, comme il arrive pour d'autres au début de la vie. 11 y avait bien des causes à ce découragement. L'écrivain russe a retiré de son long séjour parmi nous de grands avantages et quelques inconvénients. A l'origine, l'étude de nos maîtres, l'amitié et les conseils de Mérimée lui furent d'un précieux secours; il dut peut-être à ces fréquentations littéraires la discipline intellectuelle, la clarté, la précision, mérites si rares chez les prosateurs de son pays. Plus tard il s'éprit d'enthousiasme pour Flaubert; je rencontre dans les œuvres complètes d'excellentes traductions dHérodiade et de la Légende de saint Julien l'Hospi* talier. Enfin, après les pères du naturalisme, ses amitiés le rattachèrent aux successeurs du second degré; il se figurait innocemment qu'il appartenait à leur école, il écoutait leurs doctrines et faisait des efforts inquiets pour concilier ces doctrines avec son ancien idéal.
D'autre part, il se sentait de plus en plus séparé de son pays natal, de son vrai fonds d'idées. On le lui reprochait parfois en Russie, on le traitait de déserteur, de distancé. Les tendances de ces derniers romans avaient soulevé des récriminations sincères et des calomnies intéressées. Quand il revenait à Pétersbourg ou à Moscou, de loin en loin, les ovations de la jeunesse l'accueillaient; mais d'autres cercles lui témoignaient de la froideur; il voyait une partie de son public lui échapper, courir aux idoles nouvelles. Alors même qu'on le saluait respectueusement comme unaucêtre, ce Parisien d'esprit et de langue dut se dire plus d'une fois tout bas :
« On me traite en vieux bonze. « — Ah! comme on passe vile vieux bonze en littérature! Lors de sa dernière apparition en Russie, pour les fêtes de Pouchkine, les étudiants de Moscou dételèrent sa voiture; mais je me souviens qu'un jour, à Pétersbourg, en revenant de chez un haut personnage, Ivan Serguiévitch nous dit, sur un ton de plaisanterie non exempt d'amertume : « 11 m'a appelé Ivan Nikolaiévitch. » Cette inadvertance paraîtrait bien vénielle chez nous, où l'on n'est heureusement pas obligé de savoir le nom du père de chacun : dans les habitudes russes et vis-à-vis d'une célébrité nationale, l'erreur était blessante; elle faisait mesurer la crue de l'oubli.
A cette même époque, j'eus la bonne fortune de passer une soirée entre Tourguénef et Skobéler. Le jeune général parlait avec sa chaleur et son éloquence habituelles, il racontait ses longs espoirs, ses vastes pensées; le vieil écrivain l'écoutait en silence, l'enveloppant de ce regard doux et voilé qui semblait attirer à soi les formes, les couleurs; il était facile de voir que le modèle posait pour le peintre, et que celui-ci étudiait cette physionomie étrange pour la graver dans quelque livre; la mort guettait à la porte, elle n'a permis ni au héros de vivre son roman, ni au poète de l'écrire.
Nous reparlions de ces souvenirs, un jour du printemps de 1883, la dernière fois que j'eus l'honneur de voir Ivan Serguiévitch; il me disait : « Je vais le rejoindre », et l'on sentait trop qu'il disait vrai, en regardant ce corps miné par de cruelles souffrances, alangui sur le lit de repos. Toute la vie avait reflué dans la tête, superbe sous son désordre de cheveux blancs, secouée avec des fiertés de lion blessé. Ses yeux s'arrêtaient sur
un tableau de Rousseau, qu'il aimait entre tous, parce que Rousseau avait compris comme lui l'âme et la force de la terre : un chêne décimé, usé par les hivers, jetant au vent de décembre ses dernières feuilles rousses. Entre cette peinture et le noble vieillard quelle consolait, il y avait comme un lien fraternel, un entretien résigné sur les arrêts communs de la nature.
Déjà atteint par son mal rare et terrible, un cancer de la moelle épinière, Tourguénef publia encore trois nouvelles : le Chant de l'amour triomphant, brillante fantaisie dans le goût de Boccace, ciselée avec un art minutieux, comme un bijou florentin; Clara Militch, une histoire inspirée sans doute par un drame récent qui venait d'occuper Paris; l'auteur y raconte la mort volontaire d'une jeune actrice et essaye de nous faire comprendre pourquoi l'épidémie du suicide sévit sur la jeunesse russe dans d'effrayantes proportions. Dans une autre nouvelle intitulée Désespoir, l'écrivain s'efforçait de concentrer en quelques pages cette tristesse nationale qu'il avait étudiée et reproduite dans toute son œuvre; il mettait à nu le fatalisme inconscient qui gouverne certaines volontés slaves, qui donne à ces vagabonds moraux un air de famille avec les victimes du fatum antique dans Eschyle et dans Sophocle.
Ce fut une lugubre ironie du sort que la suprême production du romancier portât ce titre : Désespoir. Il avait dit son dernier mot sur cette âme russe qu'il fouillait depuis quarante ans : il se tut. Pourtant l'artiste survivait à l'homme; durant les crises finales, saturé d'opium et de morphine, il narrait à ses amis les rêves étranges qui le hantaient et regrettait de ne pas pouvoir les écrire :
« Ce serait un curieux livre », disait-il. Il en avait écrit quelques-uns dans une de ses dernières œuvres, les Poèmes en prose; courtes symphonies de paroles, rattachées tantôt à une idée, à un nom flottant dans la mémoire du vieillard, tantôt à des visions douloureuses ou fantastiques, de celles qui assiègent l'âme quand elle se débat pour fuir
Peu de jours avant de fermer les yeux, il prit encore la plume et rédigea un testament touchant, une lettre adressée à son ami Léon Tolstoï : avec cet adieu, Tourguénef expirant léguait à son rival, à eon héritier, le souci et l'honneur des lettres russes. Voici les dernières lignes de cette lettre :
« Très-cher Léon Nikolaiévitch, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps; j'étais et je suis sur mon lit de mort. Je ne puis guérir, il n'y a plus à y penser. Je vous écris expressément pour vous dire combien j'ai été heureux d'être votre contemporain, et pour vous exprimer ma dernière, instante prière. Mon ami, revenez aux travaux littéraires! Ce don vous est venu de là d'où tout nous vient. Ah! combien je serais heureux si je pouvais penser que vous écouterez ma prière!... Mon ami, grand écrivain de notre terre russe, exaucez cette prière! Répondez-moi si ce papier vous est parvenu; je vous serre une dernière fois sur mon cœur, vous et tous les vôtres... Je ne i uis pas davantage... Je suis las! » — Espérons que ce vœu sera entendu par le seul écrivain digne de ramasser la plume tombée de ces vaillantes mains. Comme un soldat frappé, Ivan Serguiévifch avait remis ses pouvoirs sur les âmes à un autre capitaine; rien ne le retenait plus, il partit pour faire ailleurs d'autres songes, plui tranquilles, plus beaux.
Ceux qu'il fit ici-bas sont laborieux et tristes. Nous les avons lous, ramassés dans quelques volumes, raccourci d'une longue, d'une puissante vie humaine. Une œuvre littéraire, c'est une vie; et de même qu'il y a dans chaque existence des jours qu'on voudrait effacer, il reste dans toute œuvre des pages qu'il eût fallu détruire. Tourguénef en a laissé échapper quelques-unes; mais l'ensemble de son legs est bon, est sain. Disons-le bien en quittant cet homme, — parce que, en dépit des doctrines contraires, cela seul importe, cela seul est l'honneur de quiconque tient une plume, — dans presque tous ses livres, un noble souffle passe, élève et réchauffe le cœur. C'est peu de chose et c'est beaucoup, ce souffle léger resté d'une ombre, qui nourrira à jamais des milliers d'âmes. Ivan Serguiévitch a disparu comme ces paysans de son pays d'Orel, qui vont semant le grain dans les labours d'automne; la plaine de blé est immense, le sillon noir fuit à l'infini; l'homme le remonte, décroit, s'évanouit dans la brume et va s'asseoir, épuisé de fatigue, là-bas derrière les versants ; s'il est trop vieux, si quelque mal le prend cet hiver, on le couchera sous son labour, on l'oubliera. Qu'importe? Disparais, pauvre homme de peine qui agitais tes bras dans le vide, sur la terre nue. La semence demeure et vit; aux soleils de l'été prochain, le blé va sortir, mûrir, rouler sur la steppe des vagues d'or, et dispenser aux multitudes le bon pain, le pain de force et de courage.