‹ Le roman russeChapitre 48 sur 52 · TOUTE FOI · texte numérisé non relu

TOUTE FOI

Nous n'avions pas besoin de cet avet tardif; toute l'œuvre de l'homme le criai!, bien que le mot redoutable n'y soit pas prononcé une seule fois. Des critiques ont appelé Tourguénef le père du nihilisme, parce qu'il avait dit le nom de la maladie et en avait décrit quelques cas; autant vaudrait affirmer que le choléra est importé par le premier médecin qui en donne le diagnostic, et non par le premier cholérique atteint du fléau. Tourguénef a discerné le mal et l'a étudié objectivement; Tolstoï en a souffert depuis le premier jour, sans avoir d'abord une conscience bien nette de son état; son âme envahie crie à chaque page de ses livres l'angoisse qui pèse sur tant d'âmes de sa race. Si les livres les plus intéressants sont ceux qui traduisent fidèlement l'existence d'une fraction de l'humanité à un moment donné de 1 histoire, notre siècle n'a rien produit de plus intéressant que l'œuvre de Tolstoï. Il n'a rien produit de plus remarquable sous le rapport des qualités littéraires. Je n'hésite pas à dire toute ma pensée, à dire que cet écrivain, quand il veut bien n'être que romancier, est un maître des plus grands, de ceux qui porteront témoignage pour le siècle

Est-ce qu'on dit ces énormités d un contemporain qui li'esl même pas mort, qu'on peut voir tous les jours avec sa redingote, sa barbe, qui dine, lit le journal, reçoit de l'argent de son libraire et le place en rentes, qui fait, en un mot, toutes les choses bêtes de la vie? Comment parler de grandeur avant que la dernière pincée de cendres soit pourrie, avant que le nom se soit transfiguré dans le respect accumulé des générations? Tant pis, je le

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vois si grand qu'il m'apparait comme un mort ; je souscris volontiers à cette exclamation de Flaubert parcourant la traduction que Tourguénef venait de lui remettre, et criant de sa voix tonnante, avec des trépignements : « Mais c'est du Shakspeare, cela, c'est du Shakspeare! »

Par une singulière et fréquente contradic! ion, cet esprit troublé, flottant, qui baigne dans les brumes du nihilisme, est doué d'une lucidité et d'une pénétration sans pareilles pour l'étude scientifique des phénomènes de la vie. Il a la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'homme-, les réalités sensibles d'abord, puis le jeu des passions, les plus fugitifs mobiles des actions, les plus légers malaises de la conscience. On dirait l'esprit d'un chimiste anglais dans l'âme d'un bouddhiste hindou-, se charge qui pourra d expliquer cet étrange accouplement : celui qui y parviendra expliquera toute la Russie. Tolstoï se promène dans la société humaine avec une simplicité, un naturel, qui semblent interdits aux écrivains de notre pays; il regarde, il écoute, il grave l'image et fixe l'écho de ce qu'il a vu et entendu; c'est pour jamais, et d'une justesse qui force notre applaudissement. Non content de rassembler les traits épars de la physionomie sociale, il les décompose jusque dans leurs derniers éléments avec je ne sais quel acharnement subtil; toujours préoccupé de savoir comment ei pourquoi un acte est produit, derrière l'acte visible il poursuit la pensée initiale, il ne la lâche plus qu'il ne l'ait mise à nu, retirée du cœur avec ses racines secrètes et déliées.

Par malheur, sa curiosité ne s'arrête pas là; ces phénomènes qui lui offrent un terrain si sur quand il

les étudie isolés, il en veut connaître les rapports généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent ces rapports, aux causes inaccessibles. Alors, ce regard si clair s'obscurcit, l'intrépide explorateur perd pied, il tombe dans labimedes contradictions philosophiques; en lui, autour de lui, il ne sent que le néant et la nuit; pour combler ce néant, pour illuminer cette nuit, les personnages qu'il fait parler proposent les pauvres explications de la métaphysique; et soudain, irrités de ces sottises d'école, ils se dérobent eux-mêmes à leurs explications.

A mesure qu'il avance dans son œuvre et dans la vie, de plus en plus branlant dans le doute universel, Tolstoï prodigue sa froide ironie aux enfants de son imagination qui font effort pour croire, pour appliquer un système suivi; sous cette froideur apparente, on surprend le sanglot du cœur, affamé d'objets éternels. Enfin, las de douter, las de chercher, convaincu que tous les calculs de la raison n'aboutissent qu'à une faillite honteuse, fasciné par le mysticisme qui guettait depuis longtemps son âme inquiète, le nihiliste vient brusquement s'abattre aux pieds d'un Dieu , de quel Dieu, nous le verrons tout à l'heure. Je devrai parler en terminant ce chapitre de la phase singulière où est entrée la pensée de l'écrivain ; j'espère le faire avec toute la réserve due à un vivant, avec tout le respect dû à une conviction sincère. Je ne sais rien de plus curieux que les dépositions actuelles de M. Tolstoï sur le fond de son àmr; c'est toute la crise que traverse aujourd'hui la conscience russe, vue en raccourci, en pleine lumière, sur les hauteurs. Ce penseur est le type achevé, le grave

influent d'une multitude d intelligences; il essaye de dir« ce que ces intelligences ressentent confusément

Né en 1828, le comte Léon Nikolaïévifcha aujourd'hui cinquante-six ans. Sa vie extérieure n offre aucun aliment à l'intérêt romanesque; elle a été celle de presque tous les gentilshommes russes; à la campagne, dans la maison paternelle, puis à l'Université de Kazan, il reçut cette éducation des maîtres étrangers qui donne aux classes cultivées leur tour d'esprit cosmopolite. Entré au service militaire, il passa quelques années au Caucase, dans un régiront d'artillerie; transféré sur sa demande àSébastopol, quand éclata la guerre de Crimée, il soutint le siège mémorable; il en a retracé la physionomie dans trois récits saisissants : Sébastopol en décembre, en mai, en août Démissionnaire à la paix, le comte Tolstoï voyagea, vécut à Saint-Pétersbourg et à Moscou dans son milieu naturel; il vit la société et la Cour comme il avait vu la guerre, de cet œil attentif, implacable, qui retient la forme et le fond des choses, arrache les masques, perce les cœurs. Après quelques hivers de vie mondaine, il quitta la capitale, en partie, dit-on, pour échapper aux périls des coteries littéraires qui voulaient l'enrôler. Vers 1860, il se maria et se retira dans son bien patrimonial, près de Toula; il n'en est guère sorti depuis vingt-cinq ans. Toute l'histoire de cette vie

n'est que l'histoire d'une pensée travaillant sans relâche sur elle-même : nous la voyons naître, définir sa nature et confesser ses premières angoisses, dans l'autobiographie à peine déguisée que l'écrivain a intitulée : Enfance, adolescence, jeunesse; nous en suivons 1 évolution dans ses deux grands romans, Guerre et paix, Anna Karénine; elle aboutit enfin, comme on pouvait le prévoir, aux écrits théologiques et moraux qui absorbent depuis quelques années toute 1 activité intellectuelle du romancier

Si je ne me trompe, la première composition de l'écrivain, alors officier au Caucase, dut être la nouvelle ou plutôt le fragment de roman publié plus tard sous ce titre : les Cosaques. C'est la moins systématique de ses œuvres; c'est peut-être celle qui trahit le mieux l'originalité précoce de son esprit, le don de voir et de peindre la seule vérité. Les Cosaques marquent une date littéraire : la rupture définitive de la poétique russe avec le byronisme et le romantisme, au cœur même de la citadelle où s'étaient retranchées depuis trente ans ces puissances. L'obsession de Byron sur les romantiques était si forte, que leurs yeux prévenus voyaient l'Orient, où ils vivaient, à travers la fantaisie du poëte. Nous avons vu débuter au Caucase Pouchkine, Griboïédof, Lermontof; mais dans le Prisonnier du Caucase comme dans le Démon, la leçon apprise transfigure les paysages et les hommes, les sauvages Lesghiennes sont de touchantes héroïnes, sœurs d'Haidéeet de la fiancée d'Abydos.

Sollicité comme tant d'autres vers la moutagne d'aimant, Tolstoï, — c'est-à-dire Olcnine, le héros des Cosaques (je crois bien que c'est tout un), — part de

Moscou une belle nuit, après un souper d'adieu avec les camarades de sa jeunesse. Rongé par le mal du civilisé, « cet éternel ennui qui a passé dans le sang, qui s'est transmis de générations en générations », Olénine jette derrière lui ses pensées habituelles comme un vieux vêtement; la troïka l'emporte vers l'inconnu, il rêve l'apaisement de la vie primitive, de nouvelles sensations, de nouvelles amours. C'est encore la note byronienne; Lermontof aurait pu écrire ce prologue; mais attendez! Voici notre voyageur installé dans un des petits postes cosaques perdus en grand'gardes sur le fleuve Térek ; il a adopté l'existence de ses nouveaux amis, il partage leurs expéditions et leurs chasses; un vieux montagnard, qui rappelle d'assez près le Bas-de-Cuirde FenimoreCooper, s'est chargé de son éducation. Naturellement, Olénine s'éprend de la belle Marianne, la fille de ses hôtes. Comment Tolstoï va-t-il rajeunir cet Orient usé à force d'avoir servi? D'une façon bien simple : en lui rendant sa vraie et naturelle figure.

Aux visions lyriques de ses aînés il substitue la vue philosophique des âmes et des choses. Dès son premier contact avec les Asiatiques, l'observateur a compris combien il est puéril de prêter à ces êtres instinctifs nos raffinements de pensée et de sentiment, notre mise en scène théâtrale de la passion. L'intérêt dramatique de son roman, il le placera dans le malentendu fatal entre le cœur du civilisé et le cœur de la créature sauvage, dans l'impossibilité de fondre en une communion d'amour ces deux âmes de qualité différente. Olénine a beau vouloir simplifier ses sentiments, on ne change pas sa nature parce qu'on met un bonnet circassien, on ne redevient

pas primitif; son amour ne se sépare pas de toutes les complications intellectuelles que notre éducation littéraire prête à cette passion. — « Ce qu'il y a de terrible et de doux dans ma condition, c'est que je sens que je la comprends, Marianne, et qu'elle ne me comprendra jamais. Elle ne me comprendra pas, non qu'elle me soit inférieure, au contraire; elle ne doit pas me comprendre. Elle est heureuse; elle est comme la nature : égale, tranquille, toute en soi. » — La figure de cette petite Asiatique, mystérieuse et farouche comme une jeune louve, est dessinée avec un relief extraordinaire; j'en appelle à tous ceux qui ont pratiqué l'Orient et constaté la fausseté des types orientaux fabriqués par la littérature européenne ; ceux-là retrouveront dans les Cosaques l'évocation surprenante de cet autre monde moral.

Si Tolstoï a pu nous rendre ce monde visible, c'est qu'il nous le montre baignant dans la nature qui l'explique; la légère idylle sert de prétexte à d'exactes et magnifiques descriptions du Caucase; la steppe, la forêt, la montagne vivent comme leurs habitants; leurs grandes voix couvrent et appuient les voix humaines, comme l'orchestre dirige la partie de chant dans un chœur. Plus tard, l'écrivain, acharné à fouiller les âmes, ne retrouvera jamais au même degré ce profond sentiment de la nature, ce débordement du panthéisme qui fait dire à Olénine : « Mon bonheur, c'est d'être avec la nature, de la voir, de lui parler. »

Panthéisme et pessimisme, telles paraissent être au début les deux tendances maîtresses entre lesquelles oscille l'esprit de Tolstoï. Trois Morts, le fragment dont

j'ai donné ailleurs une traduction, nous offre le résumé de cette philosophie : le plus heureux, le meilleur, est celui qui pense le moins, qui meurt le plus simplement; à ce titre, le paysan vaut mieux que le seigneur, l'arbre vaut mieux que le paysan, et la mort d'un chêne est pour la création une plus grande tristesse que la mort dune vieille princesse. C'est le mot de Rousseau élargi : l'homme qui pense n'est pas seulement un animal dépravé, il est une plante enlaidie. Mais le panthéisme, c'est encore une tentative d'explication rationnelle du monde : le nihilisme va bientôt en faire justice. Le monstre a déjà dévoré tout l'intérieur de cette âme, sans qu'elle-même en ait bien conscience.

Il est facile de s'en convaincre en lisant les notes intimes, rédigées entre 1851 et 1857, et réunies sous ce titre : Enfance, adolescence, jeunesse. C'est le journal de l'éveil d'une intelligence à la vie; il nous livre tout le secret de la formation morale de Tolstoï. L'auteur essaye sur sa propre conscience cette analyse pénétrante, inexorable, qu'il promènera plus tard dansla société; il se fait la main sur lui-même avant de la porter sur les autres. Curieux livre, long, insignifiant parfois; Dickens est rapide à côté de l'écrivain russe; en nous racontant le plus ordinaire des voyages de la campagne à Moscou, Tolstoï compte les tours de roue, ne nous fait pas grâce d'un passant, d'un poteau kilométrique. Mais cette observation maladive, fastidieuse quand elle s'attache aux menus faits, devient un instrument merveilleux quand elle s'applique à l'âme et s'appelle psychologie. Ce sont des projections de lumière sur le for intérieur, sans aucune faiblesse pourl'amour-propre ; l'homme se voit et

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je peint laid, avec toutes ses sottes vanités, ses ingratitudes, ses méfiances d'enfant morose; nous retrouverons plus tard cet enfant dans les principaux personnages des grands romans, et sa nature n'aura pas changé. — Je veux citer deux passages qui nous montrent le nihilisme à sa source, dans un cerveau de seize ans:

« De toutes les doctrines philosophiques, celle qui me séduisait le plus était le scepticisme; pendant un temps, il me conduisit à un état voisin de la folie. Je me figurais qu'en dehors de moi il n'existait rien ni personne dans le monde, que les objets n'étaient pas des objets, mais de vaines apparences, évoquées par moi durant le moment où je leur prêtais attention, évanouies quand je cessais d'y penser... Il y avait des minutes où, sous l'influence de cette idée obsédante, j'arrivais à un tel degré d'égarement, que je me retournais brusquement et regardais derrière moi, dans l'espoir d'apercevoir le néant là où je n'étais pas. — Mon faible esprit ne pouvant pénétrer l'impénétrable, perdait l'une après l'autre, dans ce travail accablant, des certitudes auxquelles je n'eusse jamais dû toucher pour le bonheur de ma vie. De toute cette fatigue intellectuelle je ne recueillais rien, rien qu'une agilité d'esprit qui affaiblissait en moi la force de la volonté, et une habitude d'incessante analyse morale qui ôtait toute fraîcheur à mes sensations, toute netteté à mes jugements... »

Ceci pourrait être à la rigueur un cri parti d'Allemagne, de quelque disciple de Schellin^ ; Amiel ne s exprime pas autrement. Mais écoutez ce qui suit : c'est bien un Russe qui parle, et pour tous ses frères :

« Quand je me souviens de mon adolescence et de l'état

d'esprit où je me trouvais alors, je comprends très-bienles crimes les plus atroces, commis sans but, sans désir de nuire, comme cela, par curiosité, par besoin inconscient d'action. Il y a des minutes où l'avenir se présente à l'homme sous des couleurs si sombres, que lesprit craint d'arrêter son regard sur cet avenir, qu'il suspend totalement en lui-même l'exercice de la raison et s'efforce de se persuader qu'il n'y aura pas d'avenir et qu'il n'y a pas eu de passé. En de pareilles minutes, quand la pen* sée ne contrôle plus chaque impulsion de la volonté, quand les instincts matériels demeurent les uniques ressorts de la vie, — je comprends l'enfant inexpérimenté qui, sans hésitation, sans peur, avec un sourire de curiosité, allume et souffle le feu sous sa propre maison, où dorment ses frères, son père, sa mère, tous ceux qu'il aime tendrement. — Sous l'influence de cette éclipse temporaire de la pensée, — je dirais presque de cette distraction, — un jeune paysan de dix-sept ans contemple le tranchant fraîchement aiguisé d'une hache, sous le banc où dort son vieux père : soudain il brandit la hache et regarde avec une curiosité hébétée comment le sang coule sous le banc de la tête fendue. Dans ce même état, un homme trouve quelque jouissance à se pencher sur le bord d'un précipice, et à penser : Si je me jetais la tête la première? ou à appuyer sur son front un pistolet chargé et à penser : Si je pressais la détente? ou à dévisager quelque personnage considérable, entouré du respect de tous, et à penser : Si j'allais à lui et que je le prisse par le nez en lui disant : — Fh! mon bon, viens-tu? »

Pur enfantillage, dira-t-on. Oui. dans nos cerveaux

mieux gouvernés, où ces larves de cauchemar n'arrivent presque jamais à la vie de l'action, mais pas dans les cerveaux russes, où ces coups de folie se continuent fréquemment par l'acte correspondant. Tourguénef, dans son Désespéré, Dostoïevsky, en maint endroit de ses romans, nous ont déjà fait connaître la maladie nationale ; la Maison des morts nous en a montré plusieurs cas identiques à ceux que Tolstoï nous cite1; rien ne distingue plus ces écrivains si différents, quand ils se rencontrent sur ce chapitre et se complaisent à nous décrire cet accès au nom intraduisible, Yotchaïanié. Si vous consultez le dictionnaire, il vous donnera pour équivalent notre mot de désespoir; mais le dictionnaire est un pauvre changeur, qui n'a jamais la monnaie exacte, et vous rend des pièces françaises contre les pièces étrangères, sans tenir compte de l'écart des valeurs. En réalité, pour traduire ce terme, il faudrait fondre ensemble des parties de vingt autres : désespoir, fatalisme, sauvagerie, ascétisme, que sais-je encore? Un certain entrain triste et fou, l'entrain du conscrit ivre qui part en chantant, avec des larmes au fond des paupières. Votchaïanié, c'est le sentiment, unique en sa racine, qui jette toutes ces jeunes filles, selon le hasard de l'instant, au suicide, à l'ambulance, au cloitre, à la propagande, au meurtre, au désordre; c'est lui qui conduit cet étudiant tranquille, parti pour tuer, et ce bohémien de postillon qui pousse sa troïka ventre à terre, la nuit, dans les fondrières, enivré d'aller très-vite dans l'inconnu dangereux; c'était peut-être le nom qu'il fallait donner à la

1 Voir plus haut, pase 227.

maladie d'Hamlet, quand il transperçait de son épée le père de sa maîtresse, tout en débitant ses lazzi ; c'est la séduction et l'épouvante du pays de folie froide, où l'on ne veut de la vie que les extrêmes, où Ton sait tout supporter, excepté les sorts médiocres, où l'on aime mieux s'anéantir que se modérer. Pauvre Russie! c'est ton âme d'oiseau de mer, léger dans la tempête, et chez lui sur l'abime!

Le nihilisme et le pessimisme, — est-il besoin de deux mots, et l'un peut-il aller sans l'autre? — inspirent à partir de cette époque toutes les productions de Tolstoï, les petites nouvelles par lesquelles il prélude à ses romans de longue haleine. Un de ces récits est intitulé : Bonheur de famille; c'est l'étude de la dégradation de sentiments qui mène deux époux de l'amour à l'amitié. Le début est un peu long, un peu traînant; mais à la fin, la vérité, la simplicité du tableau donnent une poignante impression de mélancolie, par la seule force de la vie reflétée, sans un incident romanesque. Si l'on traduisait ce récit', le public français s'y méprendrait sans doute, il croirait reconnaître l'œuvre d'un des jeunes romanciers qui lui enseignent aujourd'hui la vue désenchantée des choses; on serait surpris d'apprendre que la reproduction simple et amère des réalités bourgeoises a été inventée en Russie il y a (rente ans. Tolstoï a appliqué les procédés du réalisme, dès ses premiers essais, avec toute l'àpreté que nous leur connaissons chez nous. Je n'aurais que l'embarras du choix pour citer; par exemple, dans Enfance, adolescence, jeunesse,

1 II a été traduit, depuis que ces lignes étaient écrites, sous ce litre : Katia.

la scène tragique de la mort de sa mère, et l'odeur du cadavre qui éloigne le fils du cercueil; ou bien cette description de la chambre des bounes, qui pourrait soutenir la comparaison avec des pages un moment achalandées dans la littérature naturaliste; il ne manque à la ressemblance qu'une petite chose, la grossièreté appuyée : sous ce rapport, Tolstoï est inférieur. Mais je devance des rapprochements qui s'imposeront à nous plus tard; je dois d'abord étudier les deux œuvres capitales de l'écrivain, celles où il a mis tous ses dons et toute sa pensée. Nous arrivons à l'heure où ce talent, dépensé jusque-là dans des ébauches et des compositions fragmentaires, va se ramasser dans un effort supérieur.

Guerre et paix, c'est le tableau de la société russe durant les grandes guerres napoléoniennes, de 1805 à 1815. — L'appellation de roman convient-elle bien à cette oeuvre compliquée? Il faudrait peut-être redemander à nos aïeux le vrai titre de ces compositions ency clopédiques : Guerre et paix est une somme, la somme des observations de l'auteur sur tout le spectacle humain. L'interminable série d'épisodes, de portraits, de réflexion- que Tolstoï nous présente se déroule autour de quelques personnages fictifs ; mais le véritable héros de l'épopée, c'est la Russie dans sa lutte désespérée contre l'étranger. Les figures réelles, Alexandre, Napo-

léon, Koutouzof, Spéransky, tiennent presque autant de place que les figures imaginées ; le fil très-simple et très-lâche de l'action romanesque sert à rattacher des chapitres d'histoire, de politique, de philosophie, empilés pèle-méle dans cette polygraphie du monde russe . Essayez de concevoir les Misérables de Victor Hugo, repris en sous-œuvre par Dickens avec son travail de termite, puis fouillés à nouveau par la plume froide et curieuse de Stendhal, vous aurez peut-être une idée de l'ordonnance générale du livre, de cette alliance unique entre le grand souffle épique et les infiniment petits de l'analyse. Je me suis laissé dire que M. Meissonier avait pensé un jour à peindre un panorama : j'ignore comment la tentative edf réussi, mais je crois bieu qu'elle m'eût fourni le meilleur terme de comparaison pour faire comprendre le double caractère de l'œuvre de Tolstoï.

Le plaisir y veut être acheté comme dans les ascensions de montagne; la route est parfois ingrate et dure, on se perd, il faut de l'effort et de la peine ; mais, lorsqu'on touche au sommet et qu'on se retourne, la récompense est magnifique, les immensités de pays se déroulent au-dessous de vous : qui n'est pas monté là-haut ne connaîtra jamais le relief exact de la province, le cours de ses fleuves et l'emplacement de ses villes. De même, l'étranger qui n'aurait pas lu Tolstoï se flatterait vainement de connaître la Russie du dix-neuvième siècle, et celui qui voudrait écrire l'histoire de ce pays aurait beau compulser toutes les archives, il ne ferait qu'une œuvre morte s'il négligeait de consulter cet inépuisable répertoire de la vie nationale.

Aussi les esprits passionnés pour l'histoire ne serontils pas sévères à ce fouillis de personnages, à cette succession d'incidents banals qui encombrent l'action. En sera-t-il de même pour ceux qui ne cherchent dans la fiction romanesque qu'un divertissement ? Ceux-là, Tolstoï va dérouter toutes leurs habitudes. Cet analyste minutieux ignore ou dédaigne la première opération de l'analyse, si naturelle au génie français ; nous voulons que le romancier choisisse, qu'il sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix. Le Russe, dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une pensée, au traia total du monde; il n'oublie jamais que tout est conditionné par tout. Imaginez le Latin et le Slave devant une lunette d'approche : le premier met l'instrument au point, c'est-à-dire qu'il raccourcit volontairement son champ de vision et voit plus petit pour voir plus net ; le second développe toute la puissance des lentilles, agrandit l'horizon, et voit trouble pour voir plus loin.

En un passage d'Anna Karénine, Tolstoï définit trèsbien le procès éternellement pendant entre ces deux natures d'esprit et l'attrait que l'une a pour l'autre. Lévine, le songeur, rencontre un de ses amis, intelligence méthodique: — « Lévine pensait que la netteté des conceptions de Katavassof découlait de la pauvreté de nature de son ami; Katavassof pensait que l'incohérence d'idées de Lévine provenait d'un manque de discipline dans l'esprit ; mais la clarté de Katavassof plaisait à Lévine, et la richesse d une pensée indisciplinée chez ce dernier était agréable à

l'autre. » — Ces lignes résument tous les reproches que les Russes font à notre génie et tous ceux que nous faisons au leur; elles expliquent le plaisir que trouvent les deux races dans leurs échanges littéraires

II est facile de prédire aux lecteurs de Guerre et paix} d'Anna Karénine, les impressions qui se succéderont en eux; j'en ai vu la progression, dans un ordre constant, chez tous ceux qui ont goûté ces livres. Au début, et pendant un temps assez long, l'esprit sera désorienté; ne sachant pas où on le mène, il éprouvera delà fatigue, tranchons le mot, de l'ennui. Peu à peu, il sera entraîné, captivé par le jeu complexe de tous ces intérêts; il se reconnaîtra parmi tous ces personnages, il trouvera des amis et se passionnera pour le secret de leurs destinées. En fermant le livre, on ressentira le vrai chagrin d'un départ, après des années d'habitude dans une famille d'adoption. C'est l'image fidèle de l'existence, c'est l'expérience du voyageur jeté dans une société nouvelle; Cène et ennui d'abord, puis curiosité, enfin longs attachements.

Voici, je crois, la différence entre le conteur classique et l'imitateur scrupuleux des procédés de la vie, <-orarae Tolstoï; un livre, c'est un salon rempli d'ini-onnus : le premier vous y introduit d'office et vous dévoile d'emblée les mille intrigues qui s'y croisent ; avec le second, vous devez vous présenter vous-même, pénétrer à force d'usage les gens marquants, les rapports et les passions de tout ce monde, vivre enfin dam cette compagnie de fiction comme vous avez vécu dans li compagnie réelle Pour juger le mérite respectif des leux méthodes, il faut s'interroger sur une des lois fou-

damentales qui régissent nos humeurs ; est-ce un grand plaisir, celui qu'on n'a pas payé d'un peu de peine? Aime-t-on mieux ce qu'on a conquis tout seul, par un effort? Souvenez-vous et répondez. — Quel que soit le sentiment de chacun sur la meilleure façon de chercher le plaisir intellectuel, je crois qu'on peut convenir d'un point : dans nos vieux sentiers littéraires, la médiocre est tolérable; un auteur qui sait son métier peut toujours amuser; sur les routes nouvelles, la demi-réussite est insupportable ; il faut assembler le drame comme Shakspeare, le roman comme Tolstoï, pour nous donner vraiment l'impression majestueuse du passage de la vie.

Guerre et paix nous la donne ; donc le procès est jugé en sa faveur, le succès a décidé. En voyant ces camps, ces so'dats, cette Cour, ces salons qui se règlent sur la Cour e, n'ont guère changé depuis un demi-siècle, en voyant les cœurs des hommes qui ne changent jamais, je les reconnais, je m'écrie à chaque page : « Comme c'est cela ! » A mesure qu'on avance, la curiosité se change en étonnement, l'étonnement en admiration, devant ce juge impassible, qui évoque à son tribunal toutes les actions humaines et fait rendre à l'âme tous ses secrets. On se sent entrainé au courant d'un fleuve tranquille, dont on ne trouve pas le fond ; c'est la vie qui passe, ballottant les cœurs des hommes, soudain mis à nu dans la vérité et la complexité de leurs mouvements.

Parmi tous les phénomènes sociaux, il en est un qui éveille plus particulièrement l'attention du romancier philosophe : c'est la guerre. Tolstoï est persécuté par ce mystère. 11 va sans cesse du conseil des généraux au bivouac des soldats, il scrute l'état moral de chacun, les

raisons du commandement, celles de l'obéissance et du sacrifice. Dès le début du livre, par un artifice habile, il nous peint la physionomie de l'armée russe ; cette armée se tasse dans le désordre d'une retraite sur le pont de Braunau ; un des personnages du roman, pris dans la presse, regarde le défilé et, comme on dirait dans le métier, passe la revue de détail, .le ne sais de comparable à ce chapitre que l'admirable évocation du Camp de Wallenstein. Quand vient la première affaire, le premier coup de canon à mitraille, le premier soldat tombé, on attend depuis longtemps cette minute solennelle, on en a l'angoisse.

Et les batailles impériales se déroulent au cours de ces volumes, Austerlitz, Friedland, Borodino. Oh ! ce ne sont pas ce que nous appelons des « tableaux de batailles». Tolstoï parle delà guerre en homme qui l'a faite, il sait qu'on ne voit jamais une bataille; souvent il suspend son récit pour prendre à partie M. Thiers et railler doucement les agréables compositions de cet artiste. Sa méthode est celle inaugurée par Stendhal dans le Waterloo de la Chartreuse de Parme; comme le jeune Fabrice del Dongo, le comte Bézouchof, égaré dans la redoute ceutrale de Borodino, cherche naïvement la bataille. Le soldat, l'officier, le général même que le romancier met en scène, ne voient jamais qu'un point du combat; mais à la façon dont quelques hommes se battent, pensent, parlent et meurent sur ce point, nous devinons tout le reste de l'action et de quel côté penche la victoire. Quand Tolstoï veut nous donner une descriplion d'ensemble, il la légitime par quelque artifice; ainsi, dans l'affaire de Schôngraben, l'aide de camp

qui porte un ordre tout le long des lignes engagées.

Après cette même affaire, les chefs de corps font leurs rapports ; ces rapports racontent, non ce qui s'est passé, mais ce qui aurait dû se passer. Pourquoi ? « Le colonel avait tant désiré exécuter ce mouvement, il regrettait tellement de n'avoir pas réussi à l'exécuter qu'il lui semblait que tout s'était réellement passé ainsi Et peut-être bien qu'en vérité cela s'était passé ainsi! Est-ce qu'on peut jamais démêler dans cette confusion ce qui a été et ce qui n'a pas été? ■» — Quelle justesse dans cette explication ironique ! J'en appelle à tous oeux qui, ayant assisté à un fait de guerre, l'ont entendu raconter par les autres acteurs.

Ne demandez pas à l'écrivain réaliste la convention classique, une armée respirant l'héroïsme à l'exemple de ses chefs, vivant pour les grandes choses qu'elle accomplit, toute tendue vers ces choses. Tolstoï s'en tient à la vérité humaine : chaque soldat faisant du sublime comme un métier, inconscient, occupé de niaiseries, et les officiers de leurs plaisirs ou de leur avancement, et les généraux de leurs ambitions, de leurs intrigues : tout ce monde accoutumé et indifférent à ce qui nous parait extraordinaire, grandiose. Néanmoins, à force de simplicité, le narrateur nous tire parfois des larmes pour ces héros qui s'ignorent, par exemple pour l'émouvante figure du capitaine Touchino, un frère du capitaine Renault de Servitude et grandeur militaires. Pour les chefs des armées russes, Tolstoï est sévère ; il fait revivre les conseils de guerre, d'après les procès-verbaux contemporains; il daube sur les stratégistes allemands et français qui entouraient Alexandre ; et son nihilisme histo-

rique se donne voluptueusement carrière en peignant ces Babels de langues et d'opinions.

Un seul homme a ses secrètes sympathies, le généralissime Koutouzof. Sait-on pourquoi? Idée bien russe! parce qu'il ne commandait pas, ne regardait pas les plans, et dormait au conseil, s'en remettant de l'événement à la fatalité. Tous ces récits militaires convergent vers cette idée, développée dans l'appendice philosophique du roman : l'action des chefs est vaine et nulle, tout dépend de l'action fortuite des petites unités ; le seul facteur décisif, c'est l'élan imprévu qui soulève, à certaines heures, cette collection d'âmes en équilibre instable, une armée. Les dispositifs de bataille? Qui en tient compte sur le terrain, devant les milliers de combinaisons possibles? Le coup d'oeil du génie? Mais le génie lui-même ne voit que de la fumée, ses informations lui arrivent et ses ordres partent toujours trop tard. Le chef qui entraine ses troupes? Il entraine dix, cinquante, cent hommes sur cent mille, dans un rayon de quelques mètres, et le reste le lendemain, dans les bulletins! Au-dessus des trois cent mille combattants qui s'égorgent dans la plaine de Borodino, il ne faut invoquer que le vent du hasard, soufflant la victoire ou la défaite. Que voilà bien le nihiliste mystique, tel que nous le retrouverons devant tous les problèmes de la vie !

Après la guerre, ce que Tolstoï étudie avec le plus de passion et de bonheur, c'est l'intrigue des hautes sphères de la société et de leur centre de gravitation, la Cour. Comme les différences de race et de pays s'effacent à mesure qu'on s'élève, ici le romancier ne crée plus seulement des types russes, il crée des types

humains, universels et éternels. Depuis Saint-Simon, nul n'a aussi curieusement démonté la mécanique de la Cour, comme eût dit l'observateur de Versailles. Presque toujours, quand les écrivains d'imagination entreprennent de peindre ces milieux fermés, nous leur refusons notre confiance; nous devinons, à mille fausses notes, qu'on a écouté aux portes, vu à travers le trou de la serrure. La supériorité de l'auteur russe, c'est qu'il est dans son élément natal, il a vu et pratiqué la Cour comme l'armée; il parle de ses pairs avec leur langage, leur éducation ; de là une information abondante et sûre, celle du comédien qui divulgue les secrets des planches. Entrez dans le saion de la vieille dame d'honneur, Anna Schérer; écoutez les papotages des émigrés, les jugements sur Bonaparte, les manœuvres des courtisans et cet « accent de tristesse respectueuse » avec lequel on prononce les noms des membres de la famille impériale ; asseyez-vous à la table de Spéransky, dans l'intérieur de l'homme d'État, « qui rit comme on rit sur la scène » ; suivez la trace du souverain dans les bals à cette aurore qui se lève sur tous les visages dès qu'il entre dans une salle ; surtout approchez-vous du lit de mort du vieux comte Bézouchof, regardez la tragédie qui se joue sous les masques de l'étiquette, la querelle des bas intérêts autour de ce mourant sans voix, l'agitation de toutes ces âmes. Ici le sinistre, comme ailleurs le sublime, emprunte une énergie sans pareille à la sincérité, à la simplicité du tableau, à la contention que le savoir-vivre impose aux physionomies et aux paroles.

11 faut lire tous les passages où Tolstoï fait agir ec parler l'empereur Napoléon, l'empereur Alexandre; ou

comprendra la place qu'il y a dans l'esprit russe pour le nihilisme, en tant que négation des grandeurs et des respects consacrés par l'assentiment commun. Le ton de l'écrivain est plein de déférence, on ne peut même dire qu'il rapetisse la majesté du pouvoir; seulement, en la montrant aux prises avec les menues exigences de la vie, il la détruit. On trouvera, disséminés dans le récit, dix ou douze petits portraits de Napoléon, achevés avec un soin minutieux ; aucune hostilité, pas un trait de caricature ; mais, par cela seul qu'on l'abstrait un moment de la légende, l'homme prodigieux s'écroule. Le plus souvent, c'est un détail d'observation physique, habilement glissé, qui semble incompatible avec le sceptre et le manteau impérial. A Tilsitt, Napoléon donne une croix de la Légion d'honneur à un grenadier russe, désigné au hasard par le colonel du régiment; l'Empereur prend cette croix, sur le coussin qu'on lui présente, « d'une petite main blanche, grassouillette ». — La veille de Borodino, il est à sa toilette; Fabvier lui rend compte des prisonniers faits dans la journée, et « un valet de chambre éponge ce corps gras et nu ». — Mais avec Napoléon, Tolstoï prend des libertés franches : le procédé est plus curieux à étudier quand il l'applique au souverain de son pays. Ici les précautions sont infinies, la convenance parfaite, et néanmoins le prestige est aussi sûrement atteint par la disproportion entre les actes habituels de l'homme et le rôle formidable qu'il joue. Je cite un exemple entre cent : Alexandre est à Moscou; il reçoit les ovations de son peuple au Kremlin, en 1812, à l'heure solennelle où l'on proclame la guerre sainte.

« Après le diner du Tsar, le maitre des cérémonies dit, en regardant à la fenêtre :

» — Le peuple espère encore contempler Votre Majesté.

■ L'Empereur se leva, achevant de manger un biscuit, et sortit sur le balcon. Le peuple se précipita vers le perron.

« — Notre ange! Notre père! Hurrah ! criait la foule. Et de nouveau les femmes et quelques hommes plus faibles pleuraient de bonheur. Un assez gros morceau du biscuit que l'Empereur tenait à la main se brisa, tomba sur la balustrade du balcon et de là sur le sol. L'homme le plus rapproché, un cochervétu d'une blouse, se jeta sur le morceau de biscuit et le ramassa. D'autres se ruèrent sur le cocher. Ce que voyant, l'Empereur se fit apporter une assiette de biscuits et se mit à les jeter du balcon sur la foule. Les yeux de Pierre se remplirent de sang, le danger d'être écrasé le surexcitait encore plus, il se précipita en avant. Il ne savait pas pourquoi, mais il fallait qu'il recueillit un des biscuits tombés de la main du Tsar... »

Dans le même ordre d'idées, rien de plus vrai que !e récit de l'audience accordée par l'empereur d'Autriche à Bolkonsky, dépéché en courrier à Brûnn, avec la nouvelle d'un succès des alliés. Quelle étude savante dans ce désenchantement graduel du jeune officier, qui voit sa bataille s'évanouir dans l'opinion des hommes ! Il l'a quittée en plein rêve, il va remuer le monde avec l'annonce de l'exploit qu'il apporte; arrivé à Brûnn, c'est >ine cascade de seaux d'eau froide sur son rêve ; l'aide de camp « si poli » du ministre de la guerre, le ministre,

le diplomate Bilibine, l'Empereur enfin, qui lui adresse quelques paroles distraites, les questions d'usage sur l'heure, le lieu de l'affaire, et le compliment banal de rigueur. Quand il sort de là, après avoir mesuré l'objet qui l'occupe aux points de vision des hommes, divers suivant leurs intérêts, le pauvre Bolkonsky cherche ce qui lui reste de sa bataille, et il la trouve bien diminuée, enfoncée dans le passé. — « André sentit que tout l'intérêt et le bonheur nés pour lui de la victoire s'effaçaient derrière lui, qu'il les avait livrés aux mains indifférentes du ministre de la guerre et de l'aide de camp « si poli » ; tout le cours de ses pensées s'était insensiblement modifié; la bataille ne lui apparaissait plus que comme un ancien, lointain souvenir. »

C'est un des phénomènes les plus finement observés par Tolstoï, cette influence variable des milieux sur l'homme ; il se plaît à plonger successivement un de ses personnages dans des atmosphères diverses, celle du régiment, de la campagne, du grand monde, et à nous montrer les mutations morales correspondantes. Quand le personnage, après avoir agi un certain temps sous l'empire de pensées ou de passions étrangères, est ressaisi, baigné par son milieu habituel, ses vues sur toutes choses changent aussitôt. Suivez le jeune Nicolas Rostof, revenant de l'armée au foyer de famille ou retournant à son escadron de hussards ; ce n'est plus le même homme, il a deux âmes de rechange; dans la voiture de poste qui le ramène à Moscou ou qui l'en éloigne, nous le voyons lentement dépouiller ou reprendre l'âme de sa profession.

Je ne veux pas multij lier les exemples de cette eu-

riosité psychologique sans cesse en éveil : j'en ai dit assez pour faire comprendre quel est le trait principal du génie de Tolstoï. Il s'amuse à démonter le pantin humain dans toutes ses parties. Un inconnu entre dans un salon; l'auteur étudie son regard, sa voix, sa démarche, il nous fait descendre dans le fond de cette àme; il décompose un coup d'œil échangé entre deux interlocuteurs, il y trouve de l'amitié, de la crainte, le sentiment de la supériorité que l'un d'eux s'attribue, toutes les nuances des rapports de ces deux hommes. Jamais attendri, ce médecin tâte à chaque minute le pouls de tous les passants qu'il rencontre, il enregistre froidement l'état de leur santé morale. 11 procède objectivement ; presque jamais il ne nous dit, en nous présentant une de ses créatures: Cet homme est un dissipateur, un joueur, un ambitieux ; mais il le fait agir aussitôt d'une façon typique qui décèle les habitudes. Ainsi le vieux comte Kostuf : on ne nous a pas dit qu'il était dissipa teur ; mais en l'entendant, après qu'il a constaté l'embarras de ses affaires, demander des roubles tout neufs à M>n intendant, nous sommes fixés sur son caractère. Ce précepte fondamental de l'art classique, l'écrivin réaliste l'a retrouvé dans son souci d'imiter la vie réelle, où nous devinons les gens à des indices semblables sans qu'on nous ait instruits de leur condition et de leurs qualités. C'est qu'il y a bien de l'art dans ce chaos appareot, bien du choix dan« cette formidable accumulation de détails. Observez comme, durant une conversation, un récit épisodique, Tolstoï a soin de nous rendre toujours présents et visibles les acteurs, en notant un de leurs gestes, un de leurs tics, eu leur coupant ia parole

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pour nous montrer la direction de leurs regards . cela Imet en scène perpétuellement.

Il y a également bien de l'esprit dans ce style sérieux, qui ne sourit jamais ; non pas l'esprit tel que nous l'entendons, la saillie et la paillette, le choc imprévu des antithèses ; mais ce que Pascal appelle l'esprit de finesse, des aperçus d'une subtilité pénétrante, des comparai sons d'une propriété unique. Je rassemble quelques traits au hasard.— Après un long séjour à la campagne, Bolkonsky rentre dans le tourbillon de Saint-Pétersbourg. — « Il ne faisait rien, ne pensait guère et n'avait pas le loisir de penser; seulement il parlait avec succès, dépensant en paroles la réserve de pensées qu'il avait eu le loisir d'accumuler à la campagne." Le prince André est présenté à Spéransky : — « Il regarda les mains du ministre; on regarde toujours involontairement les mains de l'homme qui tient le pouvoir. » — « La figure de Bilibine était sillonnée de grosses rides, qui semblaient soigneusement et profondément lavées, si bien qu'elles rappelaient l'extrémité des doigts après un bain. » — La noblesse de Moscou donne un diner au Club anglais en l'honneur de Bagration : — « Ces trois cents personnes s'assirent à la table d'après leurs grades et leur importance, les plus considérables plus près de l'hôte qu'on fêtait ; cela se fit tout naturellement, comme l'eau répandue se nivelle et devient plus profonde là où le sol est plus bas." — « Oblonsky aimait lire son journal comme il aimait fumer son cigare après diner, à cause du léger !>rouillard que cela faisait flotter dans son cerveau.»

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Dans la foule des personnages qui circulent à travers ce long récit, il y a deux figures de premier plan autour desquelles se concentre l'action, ou plutôt les actions successives du roman : le prince André Bolkonsky et le comte Pierre Bézouchof. Ces types inoubliables valent qu'on s'y arrête; Tolstoï a reflété en eux le double aspect de son âme et de l'âme russe, toutes les pensées, les contradictions qui la tourmentent. Le prince André est le gentilhomme de race supérieure, dominant de haut la vie qu'il méprise, fier, froid, sceptique, athée même, repris pourtant aux heures solennelles par l'inquiétude des grands problèmes. C'est lui qui exprime les jugements de l'auteur sur les personnages historiques de l'époque, qui perce à jour les hommes d'État et leurs intrigues. A le voir passer dans les états-majors et les salons de Pétersbourg, avec sa correction irréprochable, son éducation cosmopolite, vous le prendriez pour un Européen authentique; attendez.

André est reçu chez Spéransky. — On sait quelle fut l'inconcevable fortune de ce séminariste, sorte de Sievès qui faillit doter la Russie d'une constitution et gouverna quelque temps l'Empire au nom de la raison pure, avec des syllogismes de docteur en droit canon. — « Le trait capital de l'esprit de Spéransky, celui qui frappa le prince André, c'était sa foi absolue, inébranlable, dans

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la force et la légitimité de la raison. Il était évident que jamais le cerveau de Spéransky n'avait donné accès à cette idée, si familière au prince André, qu'on ne peut pas formuler tout ce que l'on pense; jamais ce doute ne lui était venu : « Tout ce que je pense, tout ce que je « crois, est-ce autre chose qu'une absurdité? » Et cette disposition d'esprit exceptionnelle de l'homme d'État le rendait particulièrement sympathique à André. » — Vous le reconnaissez à ce trait, le nihiliste qui se dérobe soudain et s'enfuit à perte de certitude dans son néant. La dernière remarque est juste; elle explique bien l'ascendant que prit Spéransky sur son souverain et sur son pays, et, d'une façon plus générale, l'attrait qni ramène toujours ces irrésolus au tour desprit positif de l'Occident.

Grièvement blessé à Austerlitz, André est étendu sur le champ de bataille, les yeux attachés au ciel, « ce ciel lointain, élevé, éternel ». Je ne peux citer tout le passage, qui est d'une rare beauté; mais écoutez le cri du moribond: — " Si je pouvais dire maintenant : Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je! Ou une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien, — ou bien ce Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?... Rien, il n'y a rien de certain, excepté le néant de fout ce que je conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne conçois pas! »

Pierre Bézouchof est plus humain de caractère, mais son intelligence est de qualité tout aussi mystérieuse. Ce gros homme lymphatique, distrait, facile aux rougeurs

et aux larmes, toujours prêt à se donner avec un fond d'émotion naïve pour fous les amours, de générosité inépuisable pour toutes les souffrances, c'est le bon seigneur russe, la machine nerveuse sans volonté, proie perpétuelle de tous les entrainements de conduite et d'idées; et dans cette épaisse enveloppe, encore une âme subtile, mystique, de moine hindou. Un jour, Pierre a donné sa parole d'honneur à son ami André qu'il n'irait pas à une orgie déjeunes gens; le soir venu, il hésite : « Enfin il pensa que toutes ces paroles d'honneur sont des choses conventionnelles, qui n'ont aucun sens défini, surtout si l'on se prend à songer : Peut-être que demain je mourrai, ou qu'il arrivera tel événement extraordinaire, à la suite duquel il n'y aura plus rien d'honnête ni de déshonnête. Des réflexions de ce genre, destructives de toute résolutionet de tout dessein, venaient fréquemment à l'esprit de Pierre. . . » Tolstoï s'est habilement servi de cette molle nature, préparée à toutes les impressions comme une plaque photographique, pour nous faire comprendre les grands courants d'idées qui traversèrent la Russie d'Alexandre l,r; ils emportent successivement cet adepte docile, qui subit toutes leurs variations. Dans l'esprit de Bézouchof, nous voyons se développer le mouvement libéral des premières années du règne, puis le vertige maçonnique et théosophique des dernières. C'est encore Pierre qui personnifie les sentiments du peuple russe en 1812, la révolte nationale contre l'étranger, la folie sombre qui s'empara de Moscou vaincue, et d'où sortit cet incendie à jamais inexpliqué, allumé on ne* sait par quelles mains. C'est le point culminant du livre, cette folie de Moscou : l'attitude impénétrable de Rostop-

tchine, le sacrifice de Véreschaguine à la foule, les fous et les forçats lâchés dans la cité, l'entrée des Français au Kremlin, le feu mystérieux montant dans la nuit, aperçu et commenté parles longues colonnes de fuyards qui couvrent les routes, — autant de tableaux d'une grandeur tragique, aux lignes simples, aux couleurs sobres. J'avoue tout bas que je ne vois rien de supérieur dans aucune littérature.

Le comte Pierre est resté dans la ville en flammes, il quitte son palais comme un halluciné et se mêle à la plèbe sous un habit de paysan; il va au hasard devant lui, avec le projet vague de tuer Napoléon, d'être le martyr, la victime expiatoire de son peuple. — « Deux sentiments également violents le sollicilaient invinciblement à ce dessein. Le premier était le besoin de sacrifice et de souffrance au milieu du malheur commun, besoin sous l'empire duquel il avait naguère été, à Borodiuo, se jeter au plus fort de la mêlée, et qui le poussait maintenant hors de sa maison, loin du luxe et des recherches habituelles de sa vie, qui le faisait coucher sur la dure, manger le repas grossier du portier Gérasime. Le second était ce sentiment indéfinissable, exclusivement russe, de mépris pour tout ce qui est conventionnel* artificiel, humain, pour tout ce que la majorité des hommes estime le souverain bien de ce monde. Pierre avait éprouvé pour la première fois ce sentiment étrange et enivrant le jour de sa fuite, quand il avait senti soudain que la richesse, le pouvoir, la vie, tout ce que les hommes recherchent et gardent avec tant d'efforts, tout cela ne vaut rien, ou du moins ne vaut que par la volupté a! tachée au sacrifice volontaire de ces bijns. »

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Et durant des pages et des pages, l'auteur développe c«t état de pensée que nous avons saisi dans ses premières notes de jeunesse, cet hymne du nirvana, qu'on ne chante pas autrement à Ceylan ou au Thibet. 11 faut bien le dire, Pierre Bézouchof est le frère aine de ces riches, de ces savants qui un jour « iront dans le peuple », partageront ie bon gré ses souffrances, porteront une bombe de dynamite sous leur cafetan comme Pierre porte un poignard sous le sien, mus par ce double besoin : prendre sa part des souffrances communes, jouir de l'anéantissement des autres et de soi-même.

Bézouchof, prisonnier des Français, rencontre parmi ses compagnons d'infortune un pauvre soldat, un paysan à l'âme obscure, à peine pensante, Platon Karataïef. Cet homme endure la misère de ces jours terribles avec l'humble résignation de la béte de somme, il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent, il lui adresse quelques paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague, empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout; un soir qu'il ne peut plus avancer, les serre-files le fusillent sous un pin, dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec celte même acceptation indifférente de toutes choses, comme un chien malade, disons le mot, comme une brute. — De cette rencontre date une révolution morale dans l'âme de Pierre. Ici je n'espère plus faire comprendre à mes compatriotes; je dis ce qui est. Bézouchof, le noble, le civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primaire; il a trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karataïef comme un talisman; depuis lors, il lui

suffit de penser à l'humble moujik pour se sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée, il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence mystique.

Quand Tolstoï écrivait cet épisode, il y a vingt-cinq ans, avait-il le pressentiment qu'il trouverait un jour son Karataief, qu'il traverserait la môme crise et se mettrait à la même école, pour en sortir régénéré? Nous verrons tout à l'heure comment il a prophétisé son propre cas; constatons dès maintenant qu'il se rencontre avec Dostoïevsky pour fixer, dans ce singulier chapitre, l'idéal de presque toute la littérature contemporaine en Russie. Karataief s'appellera légion; sous des noms ou des figures diverses, chacun proposera à notre admiration cette forme végétative de l'existence. Le dernier mot de la sagesse humaine, c'est la sanctification, la divinisation de la brute élémentaire, bonne d'ailleurs et vaguement fraternelle. La racine de l'idée, la voici : l'homme civilisé souffre du poids de sa raison, inutile, puisqu'elle ne réussit pas à lui expliquer le but de sa vie; donc il doit faire effort pour rejeter cette raison, pour redescendre du compliqué au simple. Sous des formes variées, celte aspiration anime toute Pœuvre de Tolstoï. 11 a réuni dans un volume des articles pédagogiques sur l'enseignement populaire; ce volume roule sur une idée : « Je veux apprendre aux enfants du peuple à penser et à écrire; c'esl moi qui devrais apprendre à leur école à écrire et a penser. Nous cherchons notre idéal devant nous, tandis qu'il est derrière nous. Le développement de l'homme n'est pis le moyen de réaliser cet idéal d'harmonie que

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nous portons en nous, c'est au contraire un obstacle à sa réalisation. Un enfant bien portant qui vient au monde satisfait pleinement cet idéal de vérité, de beauté et de bonté dont il s'éloignera ensuite chaque jour; il est plus près des créatures non pensantes, de l'animal, de la plante, de la nature, qui est le type éternel de vérité, de beauté et de bonté. »

Vous reconnaissez, n'est-ce pas? la filiation de l'idée, le vertige séculaire de l'ascétisme oriental, le culte du yogui, du fakir immobile qui contemple son nombril. Nous ne sommes pas loin de lui avec le bon Karataief, « qui se déchaussait lentement... exhalant une odeur aigre de sueur... et accroupi, les mains croisées sur ses genoux, regardait fixement Pierre ». — L'Occident n'a pas toujours été indemne de ce mal; lui aussi, dans les égarements de l'ascétisme, il a béatifié la brute et faussé la divine parabole sur les simples desprit. Mais la vraie patrie de ce renoncement contagieux, c'est l'Asie; la source mère, c'est l'Inde et ses doctrines; elles revivent, à peine modifiées, dans la frénésie qui précipite une partie de la Russie vers cette abnégation intellectuelle et morale, parfois stupide de quiétisme, parfois sublime de dévouement, comme l'évangile du Bouddha. Tout se touche.

Pour ne pas demeurer sur ces abstractions peu intelligibles, je voudrais dire un mot des femmes de Tolstoï. Elles sont proches parentes des héroïnes de Tourguénef, traitées avec moins de grâce émue, peut-être avec plus de profondeur. Deux figures se détachent de l'ensemble. D'abord Marie Bolkonsky, la sœur d'André, la fille pieuse, dévouée à adoucir la vieillesse d'un père acariâtre; apparition touchante, angélique comme une

silhouette de peintre primitif, sous le trait dur qui la dessine. Tout autre est Natacha Rostof, l'enfant vibrante et séduisante, aimée de tous, éprise de plusieurs, et qui traverse toute celte œuvre sévère, laissant derrière elle un parfum d'amour. Elle est bonne, droite, sincère, mais esclave de sa sensibilité; ne lui demandez pas la conséquence. Racine eût pu rencontrer Marie Bolkonsky; l'abbé Prévost eût préféré Natacha Rostof. Fiancée au prince André, le seul homme qu'elle aime véritablement, Natacha s'affole d'un engouement fatal pour ce mauvais sujet de Kouraguiue; désabusée à temps, elle retrouve André mourant de ses blessures et le soigne avec un morne désespoir. Il y a dans toute cette partie du livre une étude géniale, inexorable comme la vie, comme ses malheurs subits. Ici tout se réunit pour porter le roman ; l'intérêt fiévreux de l'actionet l'observation savante d'un cas du cœur. Après la mort d'André, Natacha finit par épouser le brave Pierre, qui l'aime en secret.

Les lecteurs français se récrieront d'horreur devant ces renverses de l'amour; c'est la vie, et Tolstoï sacrifie toutes les conventions au besoin de la peindre telle qu'elle est. Ne pensez pas, d'ailleurs, qu'il cherche le romanesque : les tergiversations de la jeune fille aboutissent eu dernier ressort au bonheur conjugal, aux joies solides du foyer; l'écrivain russe leur consacre de longues pages, trop longues peut-être à notre gré; il a le culte de la famille et des affections légitimes; les sentiments qui sortent de ce cadre lui paraissent des exceptions maladives, qu'il faut décrire curieusement, sans aucune sympathie. A ce titre, il analyse d'une plume expérimentée, mais avec un dégoût visible, les manèges

de la haute coquetterie dans les salons de Saint-Pétersbourg. Comme Tourguénef, Tolstoï pense médiocrement des femmes de la Cour: la conclusion de tous ses récits est, à peu de chose près, celle du grave président de Montesquieu, dans l' Esprit des lois : « Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies, parce que la distinction des rangs les appelant à la Cour, elles y vont prendre cet esprit de liberté qui est à peu près le seul qu'on y tolère. Chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions pour avancer sa fortune; et coiime leur faiblesse ne leur permet pas l'orgueil, mais la vanité, le luxe y règne toujours avec elles. - — Heureusement, on ne voit rieD de semblable dan* les républiques.

Le tenace écrivain a fait suivre son roman d'un long appendice philosophique. Il y revient, sous une forme purement doctrinale, sur les quesiions de métaphysique qui le tourmentent le plus; il développe des considérations ténébreuses sur la nécessité, le libre arbitre, sur l'origine et l'essence du pouvoir. 11 nous apprend une fois de plus qu'il est fataliste; il essaye de se rendre compte du pouvoir comme d'un rapport entre les parties du corps social, ce qui est définir la question et non la résoudre. — On n'a pas traduit cet appendice dans la version française, et on a bien fait; aucun lecteur n'eût affronté cette fatigue inutile. L'erreur de Tolstoï est de vouloir toujours insister par des raisonnements abstraits sur des idées qu'il a le don de faire vivre par l'expression plastique; il ne comprend pas que ses personnages les traduisent bien plus clairement à nos yeux par leurs actions et leurs discours que tous les raisonnements de l'auteur ne sauraient le faire.

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Anna Karénine est le testament littéraire du comte Tolstoï; il a poursuivi pendant de longues années la composition de ce roman, qui paraissait par fragments dans une revue de Moscou. La publication de l'œuvre complète ne date que de 1877 : j'ai été témoin de la curiosité soulevée en Russie par cet événement intellectuel. L'écrivain tentait de fixer dans ce livre l'image de la société contemporaine, comme il avait fait dans Guerre et paix pour la société d'autrefois. Pour deux raisons au moins, la tâche était plus difficile. D'une part, le présent ne nous appartient pas comme le passé; il nous déborde et nous illusionne, il n'a pas subi ce travail de tassement qui permet d'embrasser, à un demi-siècle de distance, toutes les grandes lignes et toutes les grandes figures d'une époque. Dans les allées d'un cimetière, on discerne du premier coup d'oeil les hautes tombes ; dans la rue, — dans la rue moderne du moins, — tous les hommes se ressemblent, ils ne sont pas classés. D'autre part, les libertés que Tolstoï avait pu prendre avec les souverains et les hommes d'État défunts, avec les idées mortes, il ne pouvait plus se les permettre avec les idées et les hommes vivants. Ce second livre sur la vie russe n'a pas l'allure d'épopée, la puissance d'étreinte et la complexité de son aîné; en revanche, il se rapproche davantage de nos préférences littéraires par l'unité du

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sujet, la continuité de l'action, le développement du caractère principal. Notre public y sera moins dépaysé, il y trouvera même deux suicides et un adultère. Que le Malin ne se réjouisse pas trop tôt ! Tolstoï s'est proposé d'écrire le livre le plus moral qui ait jamais été fait, et il a atteint son but. Le héros abstrait de ce livre, c'est le Devoir, opposé aux entraînements de la passion. L'auteur développe parallèlement le récit d'une existence jetée hors des cadres réguliers et la contre-épreuve, l'histoire d'un amour légitime, d'un foyer de famille et de travail. Jamais prédicateur n'a opposé avec plus de force la peinture de l'enfer à celle du... purgatoire. L'écrivain réaliste n'est pas de ceux qui veulent ou savent voir le paradis dans aucune des conditions humaines.

11 est impossible de faire la partie plus belle à la passion. Karénine, — l'homme d'État pris dans les entrailles de la société pétersbourgeoise, le personnage plastique et vivant entre tous, — Karénine, ce mari détourné par l'économie politique, est un candidat bien désigné au malheur de Sganarelle. Vronsky, le séducteur, se montre jusqu'au bout honnête homme, dévoué, prêt à tous les sacrifices, alors même que le lien de hasard lui pèse. Anna est une femme charmante, tendre et fidèle dans son égarement. Pour motiver sa chute, Tolstoï n'a recours ni à l'hystérie ni à la névrose. Il méprise cet étalage de courte science. Il sait bien, l'observateur sagace, que tous nos sentiments sont commandés, aussi loin que nous puissions poursuivre leurs racines, par les dispositions de notre organisme; il sait aussi que la conscience a des commandements contraires, et qu'elle c" existe, puisqu'elle parle. Il ne s'amuse pas à ce jeu pué-

ril, expliquer l'impénétrable et séparer l'indissoluble; autant que possible il évite d'employer ces deux langues bâtardes, fabriquées pour déguiser notre ignorance de la véritable, que nous appelons spiritualisme et matérialisme : vains combats de mots qui préfendent rendre raison d'une alliance à jamais occulte! Le pouvoir du romancier ne commence qu'avec les effets de l'amour; je doute qu'on l'ait poussé plus loin que Tolstoï.

Voyez la peinture des premiers troubles d'Anna, durant la nuit de voyage entre Moscou et Saint-Pétersbourg, alors qu'elle comprend l'état de son cœur. Vous aurez peine à oublier ces pages. Elle aperçoit Vronsky à la portière du wagon, elle devine qu'il la suit, elle entend l'aveu jeté dans la nuit. Le froid délicieux du poison insinue sa caresse dans chaque veine, la volonté s'abandonne, le rêve commence. Et l'écrivain, suivant sa méthode invariable, profile toutes les choses extérieures sur ce rêve, avec la couleur qu'elles reflètent en le traversant. Le roman anglais que la pauvre femme s'efforce de lire, l'ouragan de neige qui fouette les vitres, les silhouettes des voyageurs, les bruits et la course du train, tout prend une signification nouvelle et fantastique, tout est «complice du bonheur et de l'épouvante qui luttent dans cette âme. Cette succession d'images, nous la voyons par les yeux de l'héroïne, nous ne pouvons plus la voir autrement. Quand, au matin, Anna descend sur le quai de la gare où son mari l'attend, une exclamation naïve nous révèle le travail qui s'est fait en elle. — * Ah! mon Dieu, pourquoi ses oreilles sont-elles devenues si longues? » —Celui qui a trouvé ce trait sait comment on éclaire d'un seul mot une situation.

Depuis ce premier frisson jusqu'à la dernière convulsion de désespoir qui conduit la malheureuse au suicide, le romancier ne quitte plus l'intérieur de ce cœur, il en note chaque battement. Il n'a besoin d'aucune complication tragique pour amener la catastrophe. Anna a tout abandonné pour suivre son amant; elle s'est placée dans des conditions de vie si funestes, que l'impossibilité de vivre, croissant autour d'elle, suffit à expliquer sa réso lution. En regard de cette existence dévastée, l'amour de Kitty et de Lévine suit ses péripéties régulières; au début, une idylle d'une grâce exquise, puis la famille, les enfants, les joies et les soucis.

C'est le thème moral et ennuyeux des British Authors, dira-t-on. Oui et non. Le conteur britannique cache presque toujours un prédicant; on sent qu'il juge les actions humaines d'après certaines règles préconçues, au point de vue de l'Église établie et des mœurs puritaines. Chez Tolstoï, la liberté du regard est entière, je dirais presque qu'il se soucie médiocrement de la morale; il poursuit une enquête de commodo et incommoda sur la meilleure façon de construire sa maison; la leçon ressort uniquement des faits, amère et fortifiante Ah! ce n'est pas le livre des vingt ans, ce n'est pas le livre du boudoir, complaisant aux jolis mensonges; c'est un homme qui raconte à des hommes ce que l'expérience lui a enseigné. Ces volumes peuvent affronter l'épreuve qui garantit seule la durée des œuvres littéraires. On les lit, puis on vit; on refait sur l'âme et sur le monde les observations de l'écrivain, les plus fugitives comme les plus générales; on les rapporte au modèle : elles sont toujours vérifiées. Les années passent depuis la première lecture, elles accu-

mulent les concordances sur les marges du livre; telles s'ajoutent, au bas des pages d'un chef-d'œuvre classique, les gloses de plusieurs générations de commentateurs; mais ici l'annotateur pourrait dire : Confer vilam.

La manière de Tolstoï ne s'est en rien modifiée depuis Guerre et paix; c'est toujours ce savant ingénieur, intronuit dans une immense usine et la visitant lentement, avec la passion de connaître le mécanisme de chaque engin; il démonte la plus petite pièce, mesure les tensions, éprouve la justesse des balanciers, démêle les actions transmises par les pistons et les engrenages; il cherche avec désespoir le moteur central qui lui échappe, l'invisible réservoir de la force. Tandis qu'il expérimente le jeu des machines, nous, spectateurs, nous voyons sortir des métiers la résultante de tout ce travail, la délicate broderie aux dessins infinis, la vie. Tolstoï n'a varié ni ses qualités ni ses défauts ; il abuse des mêmes longueurs. Dans Guerre et paix, il y avait une chasse au chien courant qui tenait trente pages; dans Anna Karénine, nous retrouvons une chasse au marais, — quel marais! — nous y restons embourbés durant trente-trois pages.

Les parties consacrées à la peinture de la vie de famille et des occupations rurales paraîtront un peu ternes en France. Le grand malheur d'un certain réalisme, c'est qu'il faut connaître le milieu reproduit par le photographe pour apprécier le mérite de ses chefsd'œuvre, qui est dan^ l'exacte ressemblance. La description des courses de Tsarskoé-Sélo, qui a charmé tous les lecteurs russes, risque de vous laisser aussi indi fférents que léseraient les Moscovites pourla brillante description du

LE ROMAN RUSSiî. 321

grand prix de Paris dans Nana; au contraire, les portraits d'Oblonsky et du ministre Karénine garderont leur intérêt, même pour vous qui n'avez pas vu vivre les modèles, qui n'avez pas entendu chuchoter leurs noms, parce que les sentiments humains sont de tous les pays et de tous les temps.

Je quitte l'analyse de ces romans, qui ne la supportent guère; on ne peut ni arrêter le lecteur ni lui choisir un chemin dans ce labyrinthe; il faut lui laisser le plaisir de s'y perdre. Nous trouverons plus d'intérêt à serrer de près un rapprochement qui s'impose à la critique. Quelle est l'analogie réelle entre l'art de Tolstoï et l'art français de nos jours? Sous la similitude des physionomies, quelles différences radicales séparent ces deux arts?

Si l'on ne s'en tient qu'aux apparences, on retrouve chez Tolstoï, qui a devancé notre nouvelle école, beaucoup de l'esprit et des procédés de celle-ci; le nihilisme et le pessimisme comme inspiration, le naturalisme, l'impressionnisme et l'impassibilité comme moyens.

Tolstoï est naturaliste, si le mot a un sens, par son extrême naturel, par la rigueur de son investigation; il l'est même à l'excès, car il ne recule pas devant le détail bas, grossier : voyez, dans Guerre et paix, le bain des soldats dans l'étang, et la complaisance de l'auteur pour « cette masse de chair humaine, blanche, nue, grouillant dans l'eau sale... ce sous-officier tanné, poilu... ». — Le célèbre mendiant de la côte d'Yonville n'aurait rien à envier à Karataïef : « Sa plus grande souffrance, c'étaient ses pieds nus, écorchés, avec des croûtes; le froid était moins pénible; d'ailleurs, les poux qui le dévoraient ré-

chauffaient son corps... Le petit chien de Karafaïef était content; de tous côtés traiDaient des chairs d'animaux de toute espèce, depuis celles des hommes jusqu'à celles des chevaux, à divers degrés de décomposition ;et comme les soldats ne laissaient pas approcher les loups, le petit chien s'empiffrait à son aise... » — Je pourrais citer cent exemples de ce genre; il en est même que je pourrais difficilement citer.

Tolstoï est impressionniste, sa phrase essaye souvent ! de nous rendre la sensation matérielle d'un spectacle, l d'un objet, d'un bruit. L'armée passe en désordre sur le I pont de Braunau; « derrière se traînaient encore des télègues, des soldats, des fourgons, des soldats, des charrettes, des soldats, des caissons, des soldats, parfois des femmes... » — « Un sifflement déchira l'air : plus proche, plus rapide et plus bruyant, plus bruyant et plus rapide, le boulet, comme n'ayant pas achevé tout ce qu'il avait à dire, projetant ses éclats avec une force surhumaine, plongea en terre; sous la violence du coup, la terre reudit un gémissement... » — Et les trajets en chemin de fer, dans Anna Karénine, la locomotive qui entre en gare, le train qui se déroule lentement, s'arrête...

Enfin il applique rigoureusement le premier dogme de l'école, l'impassibilité du conteur. Ici le pessimisme nihiliste est très-logique avec lui-même. Persuadé de la vanité de toutes les actions humaines, le metteur en scène doit se maintenir de sang-froid, dans l'état de l'homme grave qui se réveille au milieu d'un bal à l'aurore, et considère comme des fous tous cesénergumènesqui pirouettent; ou encore de l'étranger repu qui entre dans une salle où l'on dine, et trouve grotesque le mouvement

machinal de toutes ces bouches, de ces fourchettes. Bref, l'écrivain pessimiste doit rester un juge supérieur à ses personnages, comme le président des assises vis-à-vis de ses tristes justiciables.

Tolstoï emploie tous ces procédés, il les pousse aussi loin qu'aucun de nos romanciers; comment se fait-il qu'il produise sur le lecteur une impression si différente? Pour ce qui est du naturalisme et de l'impressionnisme, tout le secret est dans une question de mesure. Ce que * d'autres recherchent, lui le rencontre et ne l'évite pas. il laisse une place à la trivialité, parce qu'elle en a une dans la vie, et qu'il veut peindre toute la vie; mais, comme il ne s'attaque pas de parti pris aux sujets dont la trivialité fait le fond, il lui donne la place, après tout très-secondaire, qu'elle tient dans tous les spectacles où se fixe notre attention; en traversant une rue, en visitant une maison, on se heurte parfois à des objets dégoûtants; l'accident est rare si l'on ne cherche pas ces objets. Tolstoï nous en montre juste ce qu'il faut pour qu'on ne le soupçonne pas d'avoir balayé d'avance la rue et la maison. De même pour l'impressionnisme; Usait que l'écrivain peut essayer de rendre certaines sensations rapides et subtiles, mais que ces essais ne doivent pas dégénérer en habitude de nervosité maladive. Surtout, — et c'estf là son honneur, — Tolstoï n'est jamais obscène ni mal4 sain. Guerre et paix est dans les mains de toutes les jeune» filles russes; Anna Karénine déroule sa donnée périlleuse comme un manuel de morale, sans une peinture libre.'

Quant à l'impassibilité, celle de Tolstoï s'impose pour des raisons plus profondes. Stendhal et Flaubert, — je ne parle que des morts, — se sont institués juges de

leurs semblables; ils me donnent toutes les créatures pour dignes de leur pitié. Au nom de quel principe supérieur? Pourquoi laisserais-je prendre à ces demi-dieux cette domination sur moi? Car enfin, je connais M. Henri Beyle; c'est un agent consulaire, qui a servi sans éclat et vit comme ses bonshommes, mange le même pain, souffre les mêmes nécessités. OU puise-t-il son droit de persiflage? 11 écrit bien : que m'importe! Cela aussi est une vanité de lettré chinois et ne lui donne aucune autorité sur mon jugement. Je connais M. Gustave Flaubert; c'est un Rouennais malade qui fait des charges d'atelier aux bourgeois; son grand talent ne prouve pas qu'il raisonne des choses plus pertinemment que vous ou moi. Si je suis pessimiste, je trouve à mon tour les prétentions littéraires de ces messieurs aussi funambulesques que les décrets du prince de Parme ou les études scientifiques de Pécuchet.

Tolstoï, lui aussi, traite de haut ses personnages, et sa froideur touche de bien près à l'ironie; mais, derrière les marionnettes qu'il fait mouvoir, ce n'est pas sa pauvre main d'homme que j'aperçois, c'est quelque chose d'occulte et de formidable, l'ombre de l'infini toujours présente; non pas un de ces dogmes arrêtés, une de ces catégories de l'idée divine sur lesquelles mon nihilisme pourrait mordre; uon, mais une interrogation muette sur l'inaccessible, un soupir lointain de la fatalité dans le néant. Alors le théâtre de Polichinelle s'élargit, il devient la scène d'Eschyle : dans les ténèbres du fond, audessus du misérable Prométhée, je vois passer la Puissance, la Force, les éternelles inconnues qui ont vraiment le droit de ricaner sur l'homme; et devmf elles, je me courbe.

Voyez, dans Anna Karénine, la mort du frère de Lévine. Je signale avec confiance ce chapitre, — l'agonie du misérable Nicolas dans une chambre d'auberge, — comme l'une des œuvres d'art les plus achevées dont une littérature puisse s'enorgueillir. Comparez-le à des épisodes analogues, traités par notre école réaliste avec un indiscutable talent. Nos romanciers réduisent l'émotion delà mort à un effroi physique ; la reine des épouvantes est petite, sale et découronnée; nous ne la reconnaissons pas. Dans le récit de Tolstoï, sa grandeur ne provient pas précisément des rites religieux, auxquels ni le mourant ni son frère qui l'observe ne semblent attacher beaucoup d'importance; non, elle provient plutôt d'un doute solennel. Chaque parole tombe du lit de l'agonisant avec je ne sais quel retentissement sourd dans l'inconnu; on nous montre le phénomène à la fois très-simple et infiniment mystérieux; notre instinct est satisfait. Si diverses que soient nos convictions et nos espérances, il est un point qui réunit tous les hommes, et l'écrivain nous blesse en l'ignorant : quelque chose d'auguste entrera derrière les quatre coquins en fracs de serge qui viendront nous emporter.

Autre raison; comment tiendrais-je pour des mages impassibles, ou simplement pour des traducteurs sincères de la réalité, ces artistes que je sens préoccupés tout le temps de leurs effets, M. Beyle qui aiguise des concetti, M. Flaubert qui essaye des périodes musicales, des rhythmes sonores de mots? Tolstoï est plus logique; il sacrifie de propos délibéré le style pour mieux s'effacer devant «on œuvre. A ses débuts, il avait souci de la forme; je rencontre des pages de style dans les Cosaques et les Trois

Morts; depuis, il a éliminé volontairement cette séduction. Ne lui demandez pas l'admirable langue de Tourguénef; la propriété et la clarté de l'expression, sinon de l'idée, voilà ses seuls mérites. Sa phrase est lâchée, fatigante à force de répétitions; les adjectifs s'accumulent sans ordre, autant qu'il est besoin pour ajouter des touches de couleur à un portrait; les incidentes se greffent les unes sur les autres pour épuiser tous les replis de la pensée de l'auteur. A notre point de vue, cette absence de style est une infériorité impardonnable; mais elle me parait la conséquence rigoureuse de la doctrine réaliste, qui prétend écarter toutes les conventions; or le style en est une, c'est de plus une chance d'erreur interposée entre l'observation exacte des faits et notre regard. Il faut bien avouer que ce dédain voulu, s'il blesse nos prédilections, ajoute à l'impression de sincérité que nous recevons. Tolstoï, suivant le mot de Pascal, « ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre; on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est Iporté à aimer celui qui nous le fait sentir ».

Je veux noter encore une différence entre le réalisme de Tolstoï et le nôtre; le sien s'applique de préférence à l'étude des âmes difficiles, de celles qui se défendent contre l'observateur par les raffinements de l'éducation et le masque des conventions sociales. Cette lutte entre le peintre et son modèle me passionne, et je ne suis pas le seul. Que vous le vouliez ou non, ce sont les sommets qui attirent d'abord notre regard dans le spectacle du monde ; si vous vous attardez dans les bas-fonds, le public ne vous suit pas, il court demander au plus médiocre

faiseur des histoires de grandeurs; soit de la grandeur morale, qui brille partout et ramène à l'étude des humbles; soit de la grandeur sociale, qui s'étale dans certaines conditions. Vous ne retenez ce public que par l'obscénité, par une prime à ses instincts les plus brutaux; nous attendons encore le roman naturaliste de mœurs populaires qui se fera lire en restant décent. Chaque matin, des journaux avisés imprimeDt pour la foule le compte rendu de fêtes qu'elle ne verra jamais; ils savent bien que sa curiosité se porte à ces récits plus volontiers qu'aux descriptions de cabarets. Comme tout ce qui vit, elle regarde en haut; placez-la entre un microscope et un télescope : les deux magiciens font voir des merveilles, et pourtant la foule n'hésitera pas, elle ira aux étoiles.

J'ai essayé de démêler les traits qui semblent faire rentrer Tolstoï dans tels ou tels des compartiments inventés par notre rhétorique; au fond, je sens bien qu'il leur échappe et qu'il m'échappe. C'est que toutes ces étiquettes sont assez factices, toutes ces querelles assez puériles. Avec notre goût de symétrie, nous forgeons des classifications bornées pour nous reconnaître dans le désordre et la liberté de l'esprit humain; nous y réussissons autant que l'astronome à inscrire tout le ciel dans les douze signes de son petit rond de papier. L'homme, dès qu'il sort des médiocres, nargue nos toises et nos compas; il combine dans des proportions toujours nouvelles les diverses recettes que nous lui offrons pour nous charmer. L'univers, avec son humanité, ses océans, ses cieux, est devant lui comme une harpe aux mille cordes, qu'on croyait toutes essayées; le passant tire un accord

du vieil instrument pour rendre son interprétation personnelle de cet univers; son caprice a marié ces cordes usées sur un mode nouveau, et de ce caprice nait une mélodie inouïe, qui nous étonne un instant, qui va grossir le vague murmure de la pensée humaine, le trésor d'idées sur lequel nous vivons.

Le comte Tolstoï aurait grand'pitié de nous s'il nous trouvait occupés à disputer sur sa littérature ; il ne veut plus être qu'un philosophe et un réformateur. Revenons donc à sa philosophie; voyons quel est l'abouiissement nécessaire du nihilisme; c'est l'avenir probable de la Russie que nous allons contempler dans le miroir d'une âme isolée.

J'ai dit que la composition d'Anna Karénine, quittée et reprise à de longs intervalles, avait occupé l'auteur durant bien des années. Les fluctuations de sa vie morale au cours de ces années se reflètent dans la vie du fils et du confident de sa pensée, Constantin Lévine. Lévine, la nouvelle incarnation du Rézouchof de Guerre et paix, est le héros de roman moderne, celui qu'aimait Tourguénef et qu'aiment les jeunes filles ; un gentilhomme de campagne, raisonnable, instruit, pas brillant, rêveur spéculatif, passionné pour la vie rurale et pour toutes les questions sociales qu'elle soulève en Russie. Lévine s'applique à ces questions, il s'efforce de réformer et d'améliorer autour de lui, il prend sa part de toutes les émotions libérales qui ont amusé le pays depuis vingt ans. Naturellement , ses chimères lui font banqueroute l'une après l'autre, et son nihilisme triomphe amèrement sur leurs ruines. Du moins, ce nihilisme n'est plus aussi douloureux, aussi irritable que celui des années

de jeunesse, celui de Pierre Bézouchof et du prince André; il laisse sommeiller les plus cruels problèmes, ceux de l'âme, à la faveur de ces diversions politico-économiques. L'existence calme et laborieuse de la campagne, les soucis et les joies de la famille ont engourdi le serpent. Les années passent, le livre marche avec la vie vers le dénoûment.

Soudain des secousses morales successives réveillent l'indifférence religieuse de Lévine; la mort de son frère, la comédie de confession qu'il a dû jouer pour se marier, la naissance de son enfant, la lecture de Schopenhauer, tout le ramène aux méditations angoissantes. — « Durant tout ce printemps, il ne fut pas lui-même et vécut d'horribles moments. Il se disait : « Tant que je ne connaîtrai pas ce que je suis et pourquoi je suis ici, la vie me sera impossible. Et comme je ne puis atteindre cette connaissance, la vie est impossible. — Dans l'infini du temps, dans l'infini de la matière, dans l'infini de l'espace, une cellule organique se forme, se soutient une minute et crève. Cette cellule, c'est moi. » — Cela lui semblait un sophisme barbare, et pourtant, c'était là le seul, le suprême résultat des efforts séculaires de la pensée humaine sur ce sujet. C'était la dernière croyance où aboutissaient toutes les recherches de cette pensée. »

Accablé par ces affres, Lévine se prend en horreur, il va désespérer de tout. Alors intervient le moujik sauveur, le moujik illuminateur. Un soir, en remuant des meules de foin, le bonhomme Fédor laisse échapper quelques aphorismes de sagesse paysanne, dans le goût de Karataief : « Il ne faut pas vivre pour soi .., il faut vivre pour Dieu... » — En écoutant cet homme, Lévine

a trouvé son chemin de Damas; il est touché de la grâce, la clarté se fait dans son esprit. « Tout le mal vient de la sottise de la raison, de la coquinerie de la raison. » — Il n'y a qu'à aimer et à croire, ce n'est pas plus difficile que cela. Et le livre s'achève sur ce dénoûment d'un long drame intellectuel, dans un rayonnement de bonheur mystique, un hymne d'allégresse où le rationalisme proclame la banqueroute de la raison. Elle ne vaut que pour les usages modestes, dans un horizon borné; c'est la lanterne d'un chiffonnier, bonne pour éclairer devant lui trois pas de ténèbres, le petit tas de débris où il cherche sa vie ; quelle folie du pauvre homme s'il dirige ce rayon ridicule vers le ciel, s'il veut scruter à la lumière de son falot les champs de nuit qui fuient des Gémeaux au Sagittaire 1

Cette consolation du quiétisme, révélée par un humble apôtre, qui est l'apothéose finale de tous les romans de Tolstoï, le ciel la lui réservait. Lui aussi allait trouver son Karataïef. — Après Anna Karénine, on attendait avec impatience une nouvelle production de l'écrivain. Les gens bien informés assuraient qu'il avait entrepris une continuation de Guerre et paix, une nouvelle chronique sur l'époque si intéressante des décem bris tes '. Le monde

' Une revue russe a publié et le journal le Temps a traduit les trois premiers chapitres de ce roman abandonne par l'auteur ; ils promettaient une œuvre digne a tous égards de ses ainées.

littéraire se réjouissait d'avance. Cependant rien ne venait, sauf quelques contes pour les enfants, un entre autres d'une grâce délicieuse . De quoi vivent les hommes. On devinait dans ces contes une âme déjà ravie aux réalités terrestres. Enfin des bruits se répandirent, désolants pour les profanes : le romancier avait brisé sa plume et définitivement renoncé à l'art ; il ne souffrait plus qu'on lui parlât de ses œuvres, vanité du siècle, il appartenait tout entier au soin de son âme, à de hautes spéculations religieuses. Le comte Tolstoï avait rencontré sur sa route Sutaief, le sectaire de Tver.

Je ne reviendrai pas ici sur la figure originale de Sutaïef, ayant publié ailleurs une étude détaillée sur ce doux idéaliste, l'un des innombrables paysans qui prêchent dans le peuple russe l'Évangile fraternel et communiste. L'enseignement et les exemples de Sutaief ont puissamment agi sur M. Tolstoï, à ce qu'il nous raconte luimême, et décidé de sa vocation. Je serais inexcusable de pénétrer dans ce domaine de la conscience si le romancier devenu théologien ne nous y conviait ; animé d'un zèle ardent pour la diffusion de la bonne nouvelle, il vient de composer plusieurs ouvrages : Ma confession, Ma religion, et un Commentaire sur l'Evangile. A la vérité, la censure ecclésiastique n'a pas autorisé la publication de ces ouvrages ; il a été fait pourtant des tirages de l'opuscule intitulé ; Ma religion, et j'en ai un sous les yeux ; surtout il en circule des centaines de copies autographiées ; on m'affirme que les étudiants des universités, les femmes, les gens du peuple même, reproduisent, répandent et s'arrachent cette prédication semipublique ; cela montre bien la faim d'aliments spirituels

qui tourmente les âmes russes. M. Tolstoï a désiré que son œuvre fût traduite et divulguée dans notre langue ; notre critique a donc tous les droits de s'en emparer. Oh! je n'en abuserai pas. Les seules parties intéressantes, pour nous qui cherchons des documents sur un état d'esprit, sont les deux premières. Encore la Confession ne m'apprend-elle rien : je la connaissais d'avance par les révélations contenues dans Enfance, adolescence, jeunesse, par les aveux si explicites de Bézouchof et surtout de Lévine. Elle est pourtant bien éloquente, cette variation nouvelle sur le vieil et navrant sanglot de l'âme humaine ! Je la résume à grands traits : — « J'ai perdu la foi de bonne heure. J'ai vécu un temps, comme tout le monde, des vanités de la vie. J'ai fait de la littérature, enseignant comme les autres ce que je ne savais pas. Puis le sphinx s'est mis à me poursuivre, toujours plus cruel : Devine-moi, ou je te dévore. La science humaine ne m'a rien expliqué : à mon éternelle question, la seule qui m'importe : « Pourquoi est-ce que je vis? » la science répondait en m'apprenant d'autres choses, dont je n'ai cure. Avec la science, il n'y avait qu'à se joindre au chœur séculaire des sages, Salomon, Socrate, Çakya- Mouni, Schopenhauer, et à répéter après eux : La vie est un mal absurde. Je voulais me tuer Enfin, j'eus l'idée de regarder vivre l'immense majorité des hommes, ceux qui ne se livrent pas comme nous, classes soi-disant supérieures, aux spéculations de la pensée, mais qui travaillent et souffrent , qui pourtant sont tranquilles et renseignés sur le but de la vie. Je compris qu'il fallait vivre comme cette multitude, rentrer dans sa foi simple. Mais ma raison ne pouvait s'accommoder de itaseigue-

ment vicié que l'Église distribue aux simples; alors je me mis à étudier de plus près cet enseignement, à faire la part de la superstition et celle de la vérité. »

Le résultat de cette étude est la doctrine exposée sous ce titre : Ma religion. Cette religion est exactement celle de Sutaief, expliquée avec l'appareil théologique et scientifique que pouvait y ajouter le savoir d'un homme cultivé. Elle n'en est pas plus claire pour cela. L'Évangile reçoit la plus large interprétation rationaliste. M. Tolstoï comprend la doctrine du Christ sur la vie comme les sadducéens, au sens de la vie collective, prolongée de générations en générations, du règne de Dieu sur cette terre par la réunion de tous les hommes dans l'assemblée des saints. Il nie que l'Évangile fasse mention d'une résurrection des corps, d'une existence individuelle de l'âme. Dans ce panthéisme inconscient, essai de conciliation entre le christianisme et le bouddhisme, la vie est considérée comme un tout indivisible, une âme du monde dont nous sommes d'éphémères parcelles. Au surplus, une seule chose importe, la morale. Cette morale est toute contenue dans les préceptes de l'Évangile : « Ne résistez pas au mal,... ne jugez pas,... ne tuez pas. ■ Donc, pas de tribunaux, pas d'armées, pas de prisons, de représailles publiques ou privées. Ni guerres ni jugements. La loi du monde est la lutte pour l'existence, la loi du Christ est le sacrifice de son existence aux autres. Le Turc, l'Allemand ne nous attaqueront pas si nous sommes chrétiens, si nous leur faisons du bien. Le bonheur, fin suprême de la morale, n'est possible que dans la communion de tous les hommes en la doctrine de Jésus-Christ, la vraie, celle de M. Tolstoï, et non celle

de l'Église, dans le retour à la vie naturelle, à la communauté, dans l'abandon des villes et de l'industrie, où la doctrine est d'une application malaisée.

A l'appui de ses dires, l'auteur retrace, dans des pages ï la Bridaine, d'une rare éloquence et d'une crudité d'images vraiment prophétique, le tableau de la vie selon le monde, depuis la naissance jusqu'à la mort ; cette vie est pire que celle des martyrs du Christ. L'Église établie n'est pas épargnée ; l'apôtre de la nouvelle foi, après avoir raconté comment il a vainement cherché le repos dans l'orthodoxie officielle, relait les violents réquisitoires de Sutaief contre celte Église, « chair morte, inutile à l'enfant nouveau-né » . Elle substitue des rites, des formalités à l'esprit de l'Évangile. Elle répand des catéchismes oùilestditqu'on peut juger, tuer pour le service de l'État, qu'on peut prendre la chose d'autrui et résister au mal. Depuis Constantin, l'Église s'est perdue en déviant de la doctrine de Dieu pour suivre la doctrine du siècle : aujourd'hui, elle est païenne. Enfin, et ceci est le point délicat, on ne doit pas tenir compte des ordres et des défenses du pouvoir temporel, tant qu'il ignore la vérité. Ici, je traduis un épisode typique.

« Dernièrement, je passais sous la porte de Borovitzky, à Moscou. Sous la voûte était assis un vieux mendiant estropié, la tête entourée d'un bandeau. Je tirai ma bourse pour lui donner quelque monnaie. Au même instant, je vis descendre du Kremlin et courir vers nous un grenadier, jeune, gaillard, et de bonne mine dans son uniforme. A la vue du soldat, le mendiant se leva, épouvanté, et s'enfuit en boitillant dans le jardin Alexandre, au bas de la colline. Le grenadier le poursuivit un

moment en lui criant des injures, parce que cet homme avait contrevenu à la défense de s'asseoir sous la porte. J'attendis le soldat, et quand il me croisa, je lui demandai s'il savait lire. « Mais oui, pourquoi? — As-tu lu l'Évangile? — Je l'ai lu. — As-tu lu le passage : « Celui « qui donnera à manger à un affamé... » Et je lui citai le texte. Il le connaissait et m'écoutait avec attention. Je vis qu'il était troublé. Deux passants s'arrêtèrent, nous écoutant. Évidemment, le grenadier était mal à l'aise, il ne pouvait accorder ces contradictions : le sentiment d'avoir mal agi, tout en accomplissant strictement son devoir. Il était troublé et cherchait une réponse. Soudain, une lueur passa dans ses yeux intelligents, il se tourna vers moi de côté et dit : « Et toi, as-tu lu le règlement militaire? » — J'avouai que je ne l'avais pas lu. — « Alors, tais-toi », reprit le grenadier, et, secouant victorieusement la tête, il s'éloigna d'un pas délibéré. »

Je crois avoir résumé fidèlement Ma religion; mais on ne connaîtrait pas la confiance superbe qui se cache dans le cœur de tout réformateur si je ne traduisais pas littéralement les lignes suivantes :

« Tout me confirmait la vérité du sens que je trouvais à la doctrine du Christ. Mais, pendant longtemps, je ne pus me faire à cette idée étrange, qu'après dix-huit siècles durant lesquels la foi chrétienne a été confessée par des milliards d'hommes, après que des milliers de gens ont consacré leur vie à l'étude de cette foi, il m'était donné de découvrir la loi du Christ comme une chose nouvelle. Mais, si étrange que ce fût, c'était ainsi. »

On devine après cela ce que peut être le Commentaire

336 LE BOMAN RUSSE.

sur l'Évangile. Dieu me garde de troubler la quiétude du converti! Heureusement je n'y réussirais pas. M. Tolstoï affirme dans un hymne de joie, avec l'accent d'une sincérité indiscutable, qu'il a enfin trouvé le repos de l'âme, la raison de vivre, le roc de la foi. Et il nous invite à l'y suivre. Je crains bien que les sceptiques endurcis d'Occident, rebelles à la grâce efficace, ne refusent d'entrer en discussion avec la nouvelle religion. Elle parait d'ailleurs se modifier chaque jour, avec la pensée fuyante de son fondateur. Elle élimine de plus en plus tout ce qui ressemble à une fhéodicée, elle ramène tous les devoirs, toutes les espérances, toute ' l'activité morale à un seul objet, la réforme du mal social par le communisme. Cette préoccupation exclusive inspire le dernier écrit de Tolstoï dont j'aie eu connaissance; il est intitulé : Que faut-il donc faire? Titre significatif, qui a servi bien des fois en Russie, depuis le fameux roman de Tchernichevsky; il dit l'angoisse de pensée persistante chez tous ces hommes, il a quelque chose de touchant dans sa naïveté.

Ce qu'il faut faire? Avant tout, quitter les villes, licencier le peuple des usines, revenir à la campagne et y travailler de ses mains, chaque homme devant avoir pour idéal de pourvoir seul à tous ses besoins. Dans la première partie de son réquisitoire, toute démonstrative, l'auteur retrace le spectacle de la misère dans une capitale, tel qu'il l'a étudié de près à Moscou. Le romancier descriptif reparait ici avec ses admirables dons, avec son trait de physionomie particulier, un regard tourné en dedans pour guetter au fond de soi-même les petites vilenies de notre nature; il observe et dénonce

«es propres faiblesses avec le plaisir que nous prenons d'habitude à relever celles d'autrui, il leur cingle au passage un coup de discipline. — « ...Je donnai trois roubles à ce malheureux et je me trouvai très -bon... je fus content qu'on me vît les donner... »

La seconde partie est consacrée à la théorie. Nous ne pouvons pas remédier à la misère pour plusieurs raisons : 1° elle est fatale dans les villes, où nous attirons les producteurs inutilisés; 2° nous leur donnons l'exemple de l'oisiveté et des dépenses superflues; 3° nous ne vivons pas selon la loi du Christ ; ce n'est pas l'aumône qui est efficace, c'est le partage fraternel. Que celui qui a deux manteaux en donne un à celui qui n'en a pas. Sutaïef fait ainsi. Le salariat est une forme aggravée de l'esclavage ; par l'effet de l'institution moderne du crédit, le salarié n'est plus seulement esclave dans le présent, il l'est jusque dans son avenir. L'aumône n'est qu'un payement partiel de la lettre de change que nous avons souscrite aux paysans, quand nous les avons amenés dans les villes pour qu'ils y travaillent à satisfaire nos fantaisies de luxe. L'auteur conclut en donnant pour remède unique le retour à la vie rurale, qui garantit à chaque travailleur le nécessaire de l'existence. Il ne voit pas que son principe emporte logiquement une conclusion plus rigoureuse, le retour à la vie animale, la recherche pénible du gite et de la proie substituée pour chaque individu à l'effort méthodique de l'industrie; et dans cette société, il y aurait encore des loups et des agneaux. — - Tolstoï n'aperçoit qu'une seule face de Dieu, la face justice; il oublie la face intelligence, le besoin de développer de la pensée, qui implique la division du travail.

Tout cela n'est point pour nous séduire. On cherchera vainement une idée originale dans la révélation que nous propose l'apôtre de Toula; on n'y trouvera que les premiers balbutiements du rationalisme pour la partie religieuse, du communisme pour la partie sociale; le vieux rêve du millénium, la tradition toujours relevée, depuis les origines du moyen âge, par les vaudois, les lollards, les anabaptistes. Heureuse Russie, où ces belles chimères sont encore neuves! Le seul étonnement de l'Occident, ce sera de retrouver ces doctrines sous la plume d'un grand écrivain, d'un incomparable observateur du cœur humain. De tous les éloquents plaidoyers du philosophe contre la « coquinerie » de la raison, nul ne nous convainc mieux que l'exemple qu'il nous montre. Et pour s'étonner, il faudrait n'avoir jamais réfléchi à la filiation nécessaire de certaines idées. Encore plus que la nature, l'esprit de l'homme a l'horreur du vide, il ne saurait se tenir longtemps en équilibre sur le néant. Dans l'âme de M. Tolstoï, et, par conséquent, dans la conscience plus confuse des lecteurs qui le suivent et le poussent, nous avons parcouru les quatre points d'une courbe fatale : panthéisme, nihilisme, pessimisme, mysticisme. Le Russe, qui fait tout rapidement, est arrivé d'un bond au dernier terme.

Le mysticisme ! On me dit que le comte Léon Nikolaiévitch, sentant bien où est le danger, se défend énergiquement contre ce mot, qu'il ne le croit pas applicable à un homme qui a placé le règne céleste sur la terre. Notre langue ne nous fournit pas d'autre expression pour son cas. L'illustre romancier voudra bien me pardonner. Je sais qu'il préférerait me voir louer son

Évangile et dénigrer ses romans; je ne le puis. Lecteur passionné de ces derniers, j'en veux d'autant plus à sa doctrine, quelle me prive de chefs-d'œuvre condamnés à l'avortement. Je ne lui ai pas marchandé les éloges, tant que ma raison a pu le suivre et le goûter; aujourd'hui qu'il se dit heureux, il n'a plus besoin d'éloges, et la critique doit lui être indifférente. Puisse-t-il, dans son quiétisme chèrement conquis, n'avoir jamais besoin qu'un ami lui dise ce que Fénelon écrivait à M"" Guyon, dans une de ses Lettres spirituelles : « Je vous plains seulement de cette plaie secrète, dont le cœur demeure comme flétri. »

Il faut du moins reconnaître en M. Tolstoï un des rares réformateurs qui conforment leur conduite à leurs préceptes. On m'assure que son action est étendue et salutaire, qu'il se fait autour de lui des miracles comme on n'en peut voir qu'en Russie, un retour aux mœurs des premiers chrétiens. Chaque jour, il reçoit des lettres d'inconnus; ce sont des traitants, des fonctionnaires prévaricateurs, — disons le vrai mot, des publicains, — qui versent entre ses mains des sommes mal acquises; ce sont des jeunes gens qui lui demandent une direction, des femmes coupables qui implorent de lui secours et conseil. Retiré à la campagne, il donne son bien, vit et 'ra vaille avec ses paysans. Il porte l'eau, fauche, laboure, fait des bottes. Il entre en colère quand on lui parle de ses romans. On me montre un portrait où il est représenté en costume de moujik, tirant l'alêne. — Artisan de chefs-d'œuvre, ce n'est pas là votre outil! A tort ou à raison, pour notre châtiment peut-être, nous avons reçu du Ciel ce mal nécessaire et superbe, la

pensée; par un décret nominatif, comme on l'a dit, certains d'entre nous sont condamnés à souffrir uniquement de ce mal, pour la consolation des autres hommes. Jeter cette croix est une révolte impie. Notre outil, c'est la plume; notre champ, l'âme humaine, qu'il faut abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on le remettait à la charrue : « Je n'ai pas affaire de semer le grain de blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles. » — Souffrez enfin que de ce Paris, où l'on vous admire, elle vous revienne encore une fois, la touchante prière de Tourguénef mourant; il y avait une religion plus haute que celle de Sutaïef dans le testament où il vous disait : — «Ce don vous est venu de là d'où tout nous vient... retournez aux travaux littéraires, grand écrivain de notre terre russe! »

Je ne prétends pas tirer des conclusions étendues de ces premières explorations dans la littérature russe; il faut attendre de les avoir complétées par l'étude d'écrivains moins marquants, mais qui ont droit à témoigner sur la condition de leur peuple. Aussi bien, quand un livre a réussi à rendre la pensée de celui qui l'a écrit, les conclusions doivent ressortir d'elles-mêmes pour le lecteur; quand il y a échoué, toutes les thèses qu'on ajoute ont peu d'intérêt et peu de prise. — Nous avons vu cette littérature croître artificiellement, longtemps emmaillottée dans des langes étrangers, débile et servile, incapable de nous renseigner sur l'intérieur de son pays, qu'elle ignorait volontairement. Nous l'avons vue reprendre des forces en touchant le sol natal, pour en tirer désormais l'objet de ses études. A partir de ce jour, elle crée et perfectionne l'instrument approprié à sa tâche, le réalisme; alors que l'Occident hésite encore à employèrent instrument, elle l'applique avec succès aux choses du monde extérieur et à celles de l'âme. Ce réalisme est souvent dépourvu de goût et de méthode, à la fois diffus et subtil; mais il reste toujours naturel et sincère; surtout il est ennobli par l'émotion morale, par linquié-

tude du divin et la sympathie pour les hommes. Nul de ces romanciers ne se propose un but purement littéraire; toute leur œuvre est commandée par un double souci, celui de la vérité et de la justice. — Double pour nous, unique pour eux; vérité, justice, le mot russe pravda a les deux acceptions, ou pour mieux dire il implique les deux idées en une seule indivisible. C'est un point de grande conséquence et bien digne de nos réflexions : car les langues trahissent les conceptions philosophiques des races.

Ils cherchent la vérité religieuse, parce que la formule qui préfend la donner chez eux ne leur suffit plus, et parce que la négation dont on se contente chez nous est antipathique à tous leurs instincts. Le malaise spirituel domine, engendre et caractérise tous les malaises sociaux et politiques de la Russie. — Quand on entre dans la cathédrale d'Isaac, à Saint-Pétersbourg, on est dans la nuit; mal éclairé par les baies supérieures, l'imposant vaisseau n'est que ténèbres. Les portes du chœur s'entr'ouvrent; un flot de lumière descend d'un grand Christ peint sur le vitrail de l'abside d'où l'église reçoit tout son jour : la figure semble seule illuminer la nuit du temple, et le regard du visiteur s'attache involontairement à cette tête. Elle n'a pas l'expression de sérénité que les peintres d'Occident ont donnée au Fils de l'homme ; maigre, hâve, ardent, avec un égarement divin dans les yeux, le Christ slave trahit je ne sais quelle angoisse humaine, je ne sais quel rêve inachevé, celui d'un dieu mécontent de sa divinité. Pour lui, tout n'est pas consommé; il n'a pas dit la parole suprême; c'est bien le dieu d'un peuple qui cherehe sa voie, et il traduit fidèlement l'inquiétude de son

peuple. — La race slave n'a pas dit encore son grand mot dans l'histoire, et le grand mot que dit une race est toujours un mot religieux. Sous la discipline apparente de son orthodoxie, elle le cherche avec une égale bonne foi à tous les degrés de la société.

Partout, au fond des forêts et des steppes, on rencontre des paysans oui pensent et parlent comme Sufaïef, l'humble sectaire dont M. Prougavine nous rapporte les conversations : — « Un soir, assis devant sa fenêtre, il regardait les champs, tout pensif, et me disait avec un sentiment inexprimable dans la voix: — Ah! si quelqu'un m'enseignait en quoi je me trompe, en quoi je m'éloigne de la vérité, je servirais cet homme jusqu'à la mort...

Vrai, je ne sais pas ce que je ne lui donnerais pas »

— Vous l'entendez, dans cette isba, le vieux cri déchirant de l'humanité. Nulle part, aujourd'hui, il ne retentit plus fréquent et plus suppliant que dans ce peuple russe, si justement appelé par un de ses grands écrivains « un vagabond moral ». Dernièrement, à Saint-Pétersbourg, deux jeunes gens convenablement mis, des commis de magasin, semblait-il, se présentaient à l'une des assemblées religieuses dites redstokistes, et, s'adressant du ton d'un mendiant de la rue qui implore du pain à l'inconnu qui parlait, ils lui disaient avec la même angoisse : « Faites-moi croire! faites-moi croire! » — Dans l'ombre, ils sont des milliers qui ont cette sainte et terrible soif, qui cherchent et s'écrient, comme Luther à la Wartbourg: « Qu'est-ce que la justice? et comment l'aurai-je?»

Justice, vérité. Dans cette poursuite de la pravda, je le répète, ils ne séparent jamais le double idéal, divin et humain. La formule qu'ils attendent doit réaliser l'un et

l'autre; comme ils ne l'ont pas trouvée, comme ils sont très-jeunes et très-naïfs, ils s'attardent aux essais de synthèse religieuse et sociale qui ont séduit notre Occident au moyen âge, à l'aurore de la Réforme. Ces doctrines revêtent chez les Slaves un caractère spécial, ou du moins plus prononcé. Certes, nulle famille humaine n'a été avantagée ni déshéritée de son patrimoine, l'idéal de vérité et de j ustice ; il est dans tous les cœurs : mais l'homme du Nord, dans les rêveries moroses de sa misère, le couve plus âprement; et, dans les couches populaires des pays slaves, moins usées par les compromis de la civilisation, il se rencontre un plus grand nombre de natures neuves, ardentes, tenaces, qui souffrent impatiemment les retards du progrès et se précipitent vers leur vision malgré tous les obstacles.

En outre, au fond de l'âme que l'Évangile lui a faite, on retrouve dans ce peuple l'influence du vieil esprit aryen; et, à la surface de cette âme, dans les classes cultivées, les leçons de Schopenhauer, les enseignements des sciences contemporaines; delà cette résurrection du bouddhisme à laquelle nous assistons en Russie : je ne puis qualifier autrement ces tendances. Nous y reconnaissons l'antique contradiction des Hindous entre une morale extrêmement élevée et le nihilisme ou la métaphysique panthéiste. Cet esprit du bouddhisme, dans ses efforts désespérés pour élargir encore la charité évangélique, a pénétré le génie russe dune tendresse éperdue pour la nature, pour ses plus humbles créatures, pour les déshérités et les souffrants; il dicte le renoncement de la raison devant la brute et inspire la commiséraiion infinie du cœur. Cette simplicité fraternelle et ce débor*

dément de tendresse donnent aux œuvres littéraires quelque chose de particulièrement touchant. Les initiateurs de ce mouvement, après avoir écrit pour leurs pairs, pour les lettrés, se penchent avec effroi et pitié sur le peuple. C'est la descente du poète aux limbes :

...L'angoscia délie genti Cbe son quaggiù, nel viso mi dipigne Quella pietà...

Gogol a regardé dans ces sourdes ténèbres, encore avec amertume et ironie; Tourguénef y a plongé du sommet de son rêve d'artiste, en contemplatif plutôt qu'en apôtre; Tolstoï, arrivé au bout de son enquête sceptique, est devenu le plus déterminé de ces apôtres de la pitié sociale ; mais, par ses origines et ses débuts, il est de ceux qui descendent de haut dans le gouffre; au-dessous de lui, nous voyons monter ceux qui en sortent, qui apportent des bas-fonds la grande plainte résignée et fraternelle, les génies grossiers et lamentables, Nékrassof, Dostoïevsky, tout le flot contemporain.

Au premier abord, on est ému et séduit par ce large courant de sympathie. Malheureusement, je me souviens et je réfléchis : je me souviens que nous eûmes, nous aussi, notre siècle de sensibilité et de paysannerie. Vingt ans avant 93, tout le monde aimait tout le monde, on retournait aux champs, on se refaisait simple, on versait des larmes sur le laboureur, en attendant qu'il versât le sang. La loi presque mathématique des oscillations historiques veut que ces effusions soient suivies de réactions terribles, que la pitié s'aigrisse et que la sensibilité se tourne en fureur. Di avortant omeni

Je ne voudrais pas terminer sur de fâcheux présages. Si la Russie doit traverser ces crises violentes qui ne sont épargnées à aucune nation, ce seront du moins pour elle des crises de jeunesse, d'où l'on sort plus robuste et plus vivant. On a souvent répété à son sujet le mot d'Hamlet, on a dit qu'il y avait quelque chose de pourri dans cet Empire; peut-être, mais, en tout cas, la pourriture s'arrête à l'écorce, le cœur de l'arbre est vigoureux et plein de sève. C'esl la conviction qu'on acquiert en pratiquant ce peuple, en lisant les écrivains qui déposent pour lui. Sous leurs maladies mentales, sous le nihilisme temporaire d'un Tolstoï et les spasmes intellectuels d'un Dostoïevsky, on sent une vitalité profonde, une âme prêtée se donner à toute parole juste qui l'enlèvera. Ils paraissent las et désabusés avant d'avoir vécu, comme ces jeunes gens qui se désespèrent en attendant l'heure d'agir, et dont le langage ne saurait nous tromper. Ils semblent parfois ignorer eux-mêmes qu'ils possèdent le triple trésor où s'alimente la vie, foi, espérance, amour; dès que vous creusez, le filon brille et résonne; c'est leur gage d'avenir et de grandeur.

Voilà ce que j'ai entrevu sous cette terre russe. — Pauvre terre pâle! ses fils diront peut-être que je l'ai peinte trop maussade, que je n'ai pas su respirer son parfum amer; ce sera injure imméritée. Nous sommes d'un monde qui se console de vieillir avec les travaux moroses de la raison, qui regarde froidement la vie pour s'en expliquer les phénomènes; mais quand, dans l'éternel va-et-vient de l'inconséquence humaine, ce souci de comprendre quitte notre âme et la rend i ses instincts premiers, nous sentons bien comme ou

peut î'aimer, cette terre, dans la sauvage nudité de sa jeunesse. Si la charrue n'y a mis que peu de rides, la main de l'homme n'y a pas effacé l'empreinte de celle du Créateur. Elle garde l'attrait des grandes tristesses, le plus puissant peut-être, parce que le plus heureux d'entre nous pleure dans le meilleur de son âme je ne sais quelle chose perdue qu'il n'a jamais connue. Terre neuve, effrénée et vague, comme les enfants faits à sa ressemblance, comme leur cœur et leur langage, elle ne raconte pas les histoires curieuses que savent dire les vieilles terres : elle a pour toute parole une plainte mélancolique, comme la douleur, la musique et la mer. — .le lui envoie ce livre, payement d'une longue hospitalité et de tout ce qu'elle m'a appris. Je n'ai pas voulu médire d'elle dans ces pages. J'espère y avoir mis en pratique la première vertu littéraire qu'elle demande i ses écrivains, la sincérité. — Puisse-t-elle y retrouver sa pensée fidèlement traduite et se reconnaître, sans trop de mécomptes, à l'image qu'elle m'a laissée dans les yeux.

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