NINETTE
Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine Les baïsers du zéphyr trembler sur la fontaine? Et l’ombre des tilleuls passer sur mes bras nus?
Ma sœur est une enfant, et je ne le suis plus.
La scène entière, par vers séparés, par quatrains, puis deux vers à deux vers, balance ainsi, sur un rythme identique, deux pensées qui progressent du même pas. Peut-on rêver poésie plus musicale? Ni enjambement, ni césure irrégulière, ni souci de la rime riche. Mais une recherche des sonorités, une volonté d'évoquer des images par les sons, l’art de l’harmonie légère. Il n’y a rien là qui ne soit presque impalpable (99), et l’on pense à la fois à l’harmonie classique et au conseil de Verlaine
De la musique avant toute chose, De la musique encore et toujours.
En effet, Musset, ici et désormais, recherche surtout la musique du vers. Il a découvert, en écoutant les grands musiciens de l’heure, les affinités qui unissent les deux arts musique et poésie. Il les a proclamées dans le Saule (100). La Coupe et les Lèvres, À quoi révent les jeunes filles, marquent un nouveau pas sur la même voie. Et du coup, cette poésie musicale n’a plus besoin de la rime riche. La chose n’est point pour déplaire à Alfred (101). Mais l'essentiel, c’est qu’il se sépare en cela très nettement des romantiques, et de façon décisive. Partout, dans ses poésies de l’avenir, chantera un rythme harmonieux, auquel le poète sacrifie les autres considérations. Au reste, ce culte de la musique lui tient tant à cœur, qu’il se rapproche, à l’heure où il rompt avec ses anciens amis, de ceux dont le vers est d’abord harmonie. Ainsi Lamartine. Les relations des deux poètes n'avaient jamais été intimes (102), même au temps où Alfred
(99) Les sentiments, tout en nuances, les images et les comparaisons, toutes légères, les sonorités assourdies, les mots eux-mêmes.
(00) Fille de la douleur! Harmonie! Harmonie!
(101) Qui, même lorsqu'il s’y essayait en conscience (en 1828 et 1829), éprouvait quelque peine à rimer avec richesse.
(102) Lamartine, dans ses Entretiens (1857), parlera de Musset comme d’un inconnu. Même les lettres échangées lui seront alors sorties de la mémoire.
PTE —
fréquentait à l’Arsenal. Depuis sa rupture avec le Cénacle, il s’était fermé les portes des salons où il avait chance apercevoir l’amant d'Elvire. Il semblerait donc qu'ils dussent s'ignorer plus que jamais. Au contraire, l’élan d’admiration qui, toujours, poussa Musset vers son aîné (103), l'anime plus ardemment qu’autrefois. La seule lettre que nous connaissions, de lui à Lamartine, remonte à quelques mois avant
le Spectacle
Je regrette que le hasard m’ait fait me présenter chez vous l’autre soir Je jour où vous recevez. La lettre bien précieuse que vous m'avez écrite et la bonté que vous m’avez témoignée m’enhardissent à vous aller voir ces jours-ci et à tâcher de vous trouver
dans un moment plus favorable. , C’est à la fois à votre génie et à votre cœur que je demanderai
un instant d’hospitalité.
Alfred de Musser (104).
Pourquoi notre poète s’exprime-t-il ainsi à l’heure même où il se sépare du Cénacle? C’est qu’alors il sent, mieux que jamais, la ressemblance de son idéal avec la poésie harmonisuse du Lac. Mais ces qualités, qu’il admire chez Lamartine, sont celles auxquelles les amis d’Hugo se montraient le moins sensibles. C’est assez dire que le vers du Spectacle n’était pas fait pour attirer à Musset l’indulgence des hommes du Cénacle.
La seconde livraison (195) encore bien moins. Elle ne contenait que du théâtre en prose. Et, sans doute, depuis quelques mois, les romantiques étaient devenus sur ce point moins intransigeants. Hugo ne vient-il pas d'offrir au public Lucrèce Borgia et Marie Tudor? Mais il continue à préférer le drame en vers; il y reviendra avec Ia Esmeralda, avec Ruy Blas. D'autre part, sa prose tend d’abord à la vérité et à la couleur locale. Celle de Musset se révèle bien différente : elle apparaît toute de finesse, à mi-côte entre la langue de tous les’ jours et la poésie; elle décrit d’un trait; diverse d’accent (tantôt ironique, tantôt passionnée, tantôt rêveuse), éclatante d’images un instant, puis soudain amie des demiteintes, et habile à rendre les nuances du sentiment, elle a des coquetteries qui fleurent le xvir siècle; et la voici soudain qui se coupe d’exclamations, qui se tord dans les
(103) Paul de Musset a dit, dans une lettre à Lamartine, le 9 juillet 1857, que son frère « aimait passionnément le génie et le talent dans les autres. et vous-même. monsieur, il a toujours professé pour: vous une grande admiration, une sympathie vive et sincère, et lorsqu'il vous avait serré la main au palais de l’Institut, il revenait à la maison le cœur content ».
(104 Lettre communiquée grâce à l’obligeance de M° Lardin de Musset et écrite le 10 mars 1831.
(105) Celle que Buloz imprima et qui parut en 1834.
affres de la passion (106). Tout cela sans jamais perdre sa distinction. Enfin, elle se recommande par deux qualités; d’abord elle a le génie de la conversation. Une conversation, semée de couplets sans doute; mais les personnages de Musset n’en sont pas moins les seuls qui parlent sur notre scène du xix° siècle, ou peu s’en faut. En deuxième lieu, cette prose est parfumée de poésie. Elle trouve, pour tous les sentiments, des images de plein lyrisme; elle ne recule jamais devant un symbolisme délicat. Faut-il rappeler la discussion d’Octave et de Marianne, sous la tonnelle? (107) Is sont là dans une attitude qui nous les livre; lui, assis à sa table, le verre à demi-vidé; une atmosphère de gaîté flotte autour de lui, jusqu'aux, pieds de Marianne, et sans l’envelopper toutefois. Car elle se tient au bord de la tonnelle, un peu raide, son livre d’oraisons à la main. Leur causerie se poursuit, semée de gestes que le verre de l’un et le missel de lPautre rendent plus suggestifs.
MARIANNE. — Dites-moi, cousin, est-ce du vin à quinze sous la bouteille que vous buvez?
OCTAVE. — N’en riez pas, ce sont les larmes du Christ en personne.
MARIANNE. — Cela m'étonne que vous ne buviez pas du vin à
quinze sous. Buvez-en, je vous en supplie.
Puis les sentiments profonds apparaissent —- Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes. C’est Marianne qui attaque. Son indignation l’emporte
— Ah! vos lèvres sont délicates, mais votre cœur s’enivre à bon marché.
Il faudrait citer toute l’apostrophe, et toute la réponse d’Octave. ;
— Combien de temps pensez-vous qu’il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs? J
Qui donc a raison? Musset leur prête, à chacun, des arguments de même poids, une éloquence de même qualité. L'essentiel c’est que les deux personnages aient conversé, que les deux thèses aient été exposées, — et avec quelle poésie! Cette prose a, en effet, un nombre qui fait songer au vers. Pour le comprendre, prenons les deux versions écrites par Alfred pour la première scène de On ne badine pas et mettons-les en parallèle. L’une, rimée, fut abandonnée. L'autre est celle que chacun connaît :
(106) Songez, par exemple, aux cris de Cordiani, lorsqu'il dit son bonheur à Damien. (André del Sarto, I, 1.) (107) Les Caprices de Marianne. (1, 2.)
Version rimée :