‹ Le romantisme des classiquesChapitre 25 sur 63 · Madame de Sévigné, lettre du 31 décembre · texte numérisé non relu

Madame de Sévigné, lettre du 31 décembre

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des Dames, — a il regarda arec satisfaction les Demoiselles qui étaient rangées sur leurs bancs ; et, s*élant mis à sa place, avec madame de Maintenon, qui avait un fauteuil un peu en arrière pour être à portée de répondre à ses questions, le spectacle commença ».

Pendant la représentation, laissons parler Racine lui-même, dans quelques passages de sa préface, qui est curieuse à plus d'un titre. Eu voici le commencement :

« La célèbre maison de Saint-Cyr ayant été principalement établie pour élever dans la piété un fort grand nombre de jeunes Demoiselles rassemblées de tous les endroits du royaume, on n'y a rien oublié de tout ce qui pouvait contribuer à les rendre capables de servir Dieu dans les différents états où il lui plaira de les appeler. Mais, en leur montrant les choses essentielles et nécessaires, on ne néglige pas de leur apprendre celles qui peuvent servir à leur polir Tesprit et à leur former le jugement. On a imaginé pour cela plusieurs moyens, qui, sans les détourner de leur travail et de leurs exercices ordinaires, les instruisent en les divertissant. On leur met, pour ainsi dire, à profit leurs heures de récréation ; on leur fait faire entre elles, sur leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses, qu'on leur a composées exprès, ou qu'elles-mêmes composent sur-le-champ; on les

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fait parier sur les histoires qu'on leur a lues, ou sur les importantes vérités qu'on leur a enseignées; on leur fait réciter par cœur et déclamer les plus beauîc endroits des meilleurs poètes; et cela leur sert surtout à les défaire de quantité de mauvaises prononciations qu'elles pourraient avoir apportées de leurs provinces ; on a soin aussi de faire apprendre à chanter à celles qui ont de la voix, et on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut amuser innocemment, et qu'elles peuvent employer un jour à chanter les louanges de Dieu.

» Mais la plupart des plus excellents vers de notre langue ayant été composés sur des matières fort profanes, et nos plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles et eiFéminées, capables de faire des impressions dangereuses sur de jeunes esprits, les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de cette maison ont souhaité qu'il y eût quelque ouvrage qui, sans avoir tous ces défauts, pût produire une partie de ces bons effets. Elles me firent l'honneur de me communiquer leur dessein, et même de me demander si je ne pourrais pas faire, sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendit la chose plus vive et moins capable d'ennuyer. Je leur proposai le sujet d'Esther, qui les frappa d'abord, cette histoire leur paraissant pleine de grandes leçons d'amour de Dieu et de détache-

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i(j4 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

ment du monde au milieu du monde même. Et je crus de mon côté que je trouverais assez de facilité à traiter ce sujet, d'autant plus qu'il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Écriture Sainte, ce qui serait, à mon avis, une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées. »

Remarquez, en passant, ce détail : Dieu a été déjà nommé deux fois dans Texposé du dessein de celte institution pieuse, rien de plus naturel; mais à présent voiià Dieu lui-même qui a collaboré à cette pièce, et qui de toute éternité, en a préparé tes scènes pour Racine et pour la maison de Saint- Cyr. A peu près de même le duc de Saint-Simon, pour prouver qu'il ne manque pas à son devoir de chrétien en écrivant l'histoire, et vous savez de quelle plume il l'écrit, allègue que, le Saint-Esprit lui-même n'ayant pas dédaigné de se faire historien (pour écrire l'Histoire Sainte), il a bien le droit, lui, Saint-Simon, d'être historien, à la suite d'un tel patron.

Lisons encore quelques lignes de la très curieuse préface de l'auteur d'Esther : et J'entrepris donc la chose : et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné, j'exécuterais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier^ comme dans les anciennes tragé-

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dies grecques, le chœur et Je chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu celte partie du chœur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.

» A dire vrai, je ne pensais guère que la chose dût être aussi publique qu'elle l'a été. Mais les grandes vérités de l'Écriture, et la manière sublime dont elles y sont énoncées, pour peu qu'on les présente, même imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper; et d'ailleurs, ces jeunes Demoiselles ont déclamé et chanté cet OU' nge avec tant d»î grâce, tant de modestie, et tai\ de piété, qu'il n'a pas été possible qu'il demeurât renfermé dans le secret de leur Maison ; de sorte qu'un divertissement d'enfants est devenu le sujet de l'empressement de toute la Cour, le Roi lui-même, qui en avait été touché, n'ayant pu refuser à tout ce qu'il y a de plus grands seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir» par le plaisir qu'ils y ont pris, qu'on se peut aussi bien divertir aux choses de piété, qu'à tous les spectacles profanes.

» Au reste, quoique j'aie évité soigneusement de mêler le profane avec le sacré, j'ai cru néanmoins que je pouvais emprunter deux ou trois traits d'Hérodote, pour mieux peindre Assuérus : car j'ai suivi le sentiment de plusieurs savants interprètes de l'Écriture, qui tiennent que ce roi est le même que le fameux Darius, fils d'Hyslaspe, dont

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parle cet historien. Ea effet, ils en rapportent quantité de preuves^ dont quelques-unes me paraissent des démonstrations... * »

Est-il vrai que Racine se soit tenu si tidèlement au texte du livre d'Esther, et qu'il se soit gardé avec un tel scrupule d'en altérer « aucune des circonstances tant soit peu considérables » ? C'est ce que nous allons examiner. Mais il est évident qu'ici eacore le poète devait faire en sorte de donner à ses spectateurs une pièce qui leur convint.

1. Les critiques s'accordent aujourd'liui à reconnaître, dans Assuérus, Xerxès, dont le nom persan a été transformé ainsi en Assuérus ou Ahasvérus (cela n'est pas plus étonnant, après tout, que le nom flamand de la ville de Mechelen changé en MalineSy ni que celui de Repensburg en Baiisbonne), Xerxès n'était pas un modèle de générosité ni d'humanité: c'est lui qui avait laissé ordonner le massacre des Juifs, et dont l'histoire, en ce qui touche cet événement, est racontée d'une façon romanesque dans le livre d'Esther, lequel, de l'aveu de tous les exégètes, offre incontestablement un fond vrai. Louis XIV, s'il ne lui déplaisait pas de voir l'orgueilleuse maîtresse dont n s'était dégoûté, madame de Montespan, figurée par al'aUière Vasthi j>j n'aurait pas été très flatté de se voir comparé à Xerxès; mais, au temps où écrivait Racine, on s^imaginait, comm^ le fait voir ce passage de la préface, que TAssuérus de la Bible était Darius ; d'autres pensaient à Artaxerxès Longue-Main : deux identifications dont l'impossibilité a été démontrée depuis. Ces deux rois de Perse ayant été favorables aax JuifiB, c'est-à-dire, en style moderne, à la Foi ancienne, figure et source de la Foi nouvelle, Louis XIY pouvait tr^ bien accepter l'assimilation, et madame deMaintenon pouvait sans le blesser se faire représenter comme étant Esther, qualifiée c Reine de Perse 9, dans la liste des personnages, tandis qu'elle n*est dans la légende qu'une espèce de favorite de harem. La Cour do Suze devenait tout naturellement celle de Versailles.

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et, au premier rang de ces spectateurs, S3 trouvaient « les porsonaes illustres » auxquelles il fait allusion , c'est-à-dire le Roi et madame de Maiiitenon. Le Roi avait alors cinquante et un ans, madame de Maintenon cinquante-trois. Tous deux, depuis quelques années, commençaient à tourner à la dévotion et à songer à leur salut. Il s'agissait donc de trouver des divertissements plus ou moins pieux, pour remplacer les « spectacles profanes ». De là était né ce dessein et toute cette entreprise i'Esther, que Racine, converti vers le même temps que ses iUustres protecteurs, était merveilleusement propre à faire réussir, et réalisa en effet comme nous le voyons. Le succès de la pièce et de la représentation ne laissa rien à désirer. « Eniin, dit le Journal de Dangeau, tout réussit à merveille. »

Le Roi fut charmé, on le croit sans peine, d'un spectacle si nouveau, et d'une pièce sainte jouée par de telles actrices, et de tant d'allusions adroitement semées. Le Prologue, tout d'abord, avait trait à ses victoires récentes, et à celles du Dauphin, qui venait d'assister à la prise de Philipsbourg, de Mannheim et de Fraukenthal; ensuite le poète célébrait en termes transparents la fondation de cette Maison même de Saint-Louis .

C'est lai qui rassembla ces colombes timides Éparses en cent lieux sans secours et sans guides:

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Poar elles, à sa porte S élevant ce palais, IL leur y fit trouver Tabondance et la paix.

Puis, à la première scène de la pièce, Esther disait (le voile était-il assez transparent?) :

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion.

Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,

Sous un ciel étranger comme moi transplantées*

Dans un lieu séparé de profanes témoins,

Je mets à les former mon étude et mes soins.

Et c'est là que, fuyant Torgue 1 du diadème,

Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même,

Aux pieds de l'Étemel je viens m'humilier,

Et goûter le plaisir de me faire oublier.

On comprend bien que madame de Maintenon à son tour prît plaisir à entendre de tels vers. Toutefois, puisque nous sommes ici pour étudier sans parti pris et avec une sincérité complète, c'est le moment de voir si le sujet de cette pièce convenait aussi parfaitement à la Maison des Dames de Saint- Louis que le disait tout à Fheure Tune d'elles, madame de Caylus, et s'il était aussi conforme à TÉcriture Sainte que le prétendait Racine lui-même. On se tromperait fort si Ton prenait ses paroles au pied de la lettre. L'histoire d'Ësther, telle que la raconte la Bible, est tout à fait orientale; ce n'est,.

1. Tout près de Versailles. Ceci pour solenniser la translation de la maison de Noisy-Ie-Sec à Saint-Cjrr, qui avait été une grande joie.

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pour dire le mot, pas autre chose qu'une histoire de harem. A la fia d'un banquet de cent quatre-vingts jours, que donne Assuérus à sa Cour et aux. gouverneurs des provinces, suivi d'un autre festin de sept jours offert au peuple de Suse, ce roi de Perse, « mis en gaieté et échauffé par le vin ^ », ordonne à sa favorite Vasthi de se montrer aux regards des convives dans toute sa beauté •. Elle refuse; il la répudie, et ouvre, comme c'était Tusage, un concours de beauté, pour prendre une autre favorite. Esther se présente, au nombre des vierges choisies de toutes les provinces, à ce concours pour lequel elles devaient parfumer leur corps d'huile de myrrhe pendant six mois, d'aromates pendant six autres. Bile est admise, avec un certain nombre d'élues, dans le harem; et son tour vient, au bout de quelque temps, d'être introduite chez le Roi, qu'elle a charmé plus qu'aucune autre par sa beauté et par sa grâce.

Telle est l'histoire orientale, que Racine a singulièrement atténuée et poétisée. Il en a conservé cependant quelques traits, entre autres le concours de beauté; mais ii a su y mettre tous les voiles qu' Assuérus commandait d'ôter. Dans TÉcriture, Es-

1. Quum esset hilarioTy et^ post nimiam pofattonefn, tncoitiûi$t mero. — Esther, I, 10.

••. Postquam vinum hiberat abundanter, — Esther, Y, 6. M. Postquam vino incaluerat, — Esther, Vil, 2.

S. Esther, I, 11.

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