‹ Le romantisme des classiquesChapitre 27 sur 63 · Enther, chapitre II verset · texte numérisé non relu

Enther, chapitre II verset

Il y a donc là une altération assez grave delà légende. Mais vous sentez combien, par ce moyen, l'histoire idéalisée était agréable aux deux principaux spectateurs. Seulement, que devient alors l'assertion de la préface disant qu'on a fait la pièce « sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de TËcriture Sainte, ce qui serait une espèce de sacrilège » ?

Ce n'est pas tout : quelque admiration que nous ayons pour le génie du poêle, nous ne saurions admirer autant, ici encore, son caractère, ni son cœur. Lui qui avait flatté madame de Montespan toute-puissante, et ses deux sœurs, madame de Thianges et Tabbesse de Fontevrault, il n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté aussitôt qu'elle cessa d'être en faveur. Persuadé peut-être, en bon courtisan, que sa fidélité au Roi voulait qu'il fût infidèle comme lui à la favorite disgraciée, il flatta désormais avec le même soin l'ancienne gouvernante supplantant sa maîtresse. Dans le temps où, avec Boileau, il Usait au Roi des pages de l'histoire de son règne, les deux poètes s'aperçurent du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Louis Ra^ cine raconte en ces termes, d'après le récit de son père, cette révolution de palais : « Ces lectures se faisaient chez madame de Montespan. Tous deux (Racine et Boileau) avaient leur entrée chez elle aux heures que le Roi y venait jouer, et madame de Mainlenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au rapport de Boileau, plus de II. 10.

goût pour mon père que pour lui ; et madame de Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le Roi arrivait chez madame de Montespan, ils lui lisaient quelque chose de sor histoire ; ensuite le jeu commençait : et, lorsqu'il échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le Roi, sans lui répondre, regardait en souriant madame de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret *, et qui, enfin, disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie et lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture; elle leur répondit fort froidement ; « Je cr ne suis plus admise à ces mystères, ù Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le Roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent.

1. N'étant encore que madame veuve Scarron, gouvernante secrète des enfants naturels et doublement adultérins de Tun et de l'autre, elle n'avait pas droit à un autre siège. Au reste les duchesses mêmes, aux grandes réceptions chez le Roi, n'avaient que le tabouret. Et les autres dames de la Conr, lorsque la cérémonie durait trop longtemps et qu'elles ne pouvaient plus résister à la lassitude, s'asseyaient sur le papnuet» ~ sans même avoir droit à cela.

ESTHER nS

en entrant, madame de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du Roi, s'entrelenant familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture, lorsque madame de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après quelques compliments au Roi, en fit de si longs à madame de Maintenon, que, pour les interrompre, le Roi lui dit de s'asseoir, « n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on «lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-même commandé ». Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur*; elle fit ensuite réflexion qu'il était convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la lecture. Depuis ce jour, le crédit de madame de Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire. Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu que son ami, qu'il menait toujours avec lui •. » Ainsi, la même ingratitude que nous avons observée chez Racine à l'égard de Port-Royal et

1. Ce qui sans doute eût signifié, par une espèce d'épigramme en action : oc Je vois bien qu'à présent c'est moi qui tiens, comme on dit, la chandelle. » Mais l'esprit des Mortemart, se ravisant, jugea plus prudent de se contenir, de peur d'irriler le seigneur et maître qui, excédé des emportements de ladame,-déjà lui échappait.— En effet madame veuve Scarron devint bientôt madame de Maintenon, ou, comme on disait, madame de Maintenant.

2. Louis Racine, Mémoires sur la Vie de Jean Racine, son père.

envers Molière, se retrouve encore chez lui en un temps où i*on aimerait à croire que le changement de sa vie avait amélioré son cœur. Du jour où Madame de Montespan fut décidément « reléguée loin de la Cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le supplice des favorites-mères * », l'ingrat poète, qui lui devait tant, célébra sans mesure le triomphe de sa rivale. On souhaiterait du moins que l'auteur d'Esther, après avoir encensé la favorite aux jours de sa puissance, n'eût pas ainsi immolé sans nécessité aux pieds de la nouvelle idole « Faîtière Vasthi » qu'il avait tant adulée. « Mais, pour que madame de Maintenon, sous le nom d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable '. » Vous sentez si les vers que nous venons de citer paraissaient doux aux oreilles de la nouvelle favorite du moderne Assuérus. Et ceux-ci, quand le Roi disait à Esther tremblante devant lui :

Calmez, Reine, calmez la frayeur qui vous presse ; Du cœur d'Assuérus souveraine maîtresse, Éprouvez seulement son ardente amitié :

Faut-il de mes États vous donner la moitié?

Hé! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière, Devant qui tout fléchit et baise la poussière, Jette sur son esclave un regard si serein, Et m'offre sur son cœur un pouvoir souverain?

1 Lamartine, Entretiens familiers sur la littérature^ ~ XIII. 3 Ihid.

ESTHEa vTJfflVERSITY

ASSUÉRUS

Croyez-moi, chère Eslher, ce sceptre, cet empire,

fit ces proronds respects que la terreur inspire,

A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,

Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce

Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.

De l'aimable vertu doux et puissants attraits !

Tout respire en Esther l'innocence et la paix.

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres*

Dans ces vers délicieux, le Roi et sa secrète épouse, sur son fauteuil un peu en arrière, enten daient, avec quel plaisir l vous l'imaginez aisément, exprimer leurs propres sentiments, comme en un duo merveilleux. Le Roi particulièrement étai* flatté encore de bien des manières, non seulement dans le prologue et dans la pièce, mais dans les

1. Dans la tragédie de Montchrestien, intitulée Aman don» il a été fait mention ci- des sus à la note de la page 156, voie comment la même situation est rendue. Lorsque Esther sf permet de venir chez le Roi sans avoir été appelée, il froncf le sourcil; Esther, saisie d'effroi, n'a que le temps de dire à une de ses femmes :

Ha i Rachel, souliens-moi, soutiens-moi, je me pâme I

Assuérds alors, d'un air plus doux, la rassure en ces termes :

Ha I ma fille I qu*as-tu ? qu'as-tu, ma petite âme ? Je suis ton cher époux, ma belle ; ne crains pas : Tu oe dois pour ta fiute encourir le trépas.

Pour le commua, sans plus, est faite l'ordonnance : Esther, approche donc, change de contenaice.

J'étends sur toi mon sceptre : apaise, apaise-toi. Reine de mes désirs, baise un petit ton Roi.

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chœurs. Le poète qui, dès ses débuts, en sa tra*gédie d'Alexandre et dans la préface de cette pièce, avait représenté Louis XIV sous le nom de ce héros, qui en avait donné plus tard un autre portrait non moins flatteur sous le nom de Titus, dans la pièce de Bérénice, venait à présent, quoique désormais converti et confit en dévotion, mais dévot à Dieu et au Roi ensemble, offrir à Sa Majesté deux portraits nouveaux et non moins charmants, celui du tout-puissant Assuérus, et celui de cette incomparable Esther, dont Saint-Simon ne trace pas une image aussi douce, non plus que du Roi lui-môme, lorsqu'il s'indigne, en termes flamboyants et avec un prodigieux crescendo de colère, de l'asservissement de Louis XIV « à ses bâtards, et à leur gouvernante, devenue la sienne et celle de l'État 9 .

Ainsi donc la première moitié de l'événement qui fait le fond de cette pièce est une histoire de sensualité et de brutalité orientale, appropriée par Racine aux bienséances et aux conventions avouées ou secrètes de la Cour de Louis XIV, lequel est bien une sorte de sultan, lui aussi, mais de sultan chrétien ; et puis, par là-dessus, cette première partie est assaisonnée de piété, à l'usage de la Maison de Saint-Louis qui est un demi-couvent; mais au fond, sous le voile du style poétique, c'est toujours bien l'histoire d'une sultane favorite qui.

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par son habileté, en a supplanté une autre. Il est vrai que cela s'est passé avant le temps où commence l'action de la pièce. Telle est la première moitié de la fable dramatique offerte à ces enfants et à ces jeuaes filles. — La seconde ne sent pas moins son Orient : c'est, comme nous pourrions dire, un conte des Mille et une Nuits, ou, si vous voulez, des Mille et un Jours, puisque la Perse en est le lieu. Ce conte-ci, assez enfantin, avait de quoi plaire à de jeunes esprits, en même temps qu'il prêtait aussi à la poésie et aux beaux vers. Un vil esclave, qui s'est poussé et élevé peu à peu à force d'intrigues, a fini par gagner la faveur du despote et devenir son ministre. Dans ce haut rang, une seule chose l'offusque ; c'est la mine insolente d'un misérable qui, se tenant toujours à la porte du palais, ne s'incUne jamais à son passage. Ce pli de rose trouble le sommeil du ministre. Pour se venger, il obtient d'Assuérus Tordre de faire périr non seulement cet homme, un Juif, mais tous ceux de sa race que, des rives du Jourdain, on a emmenés en captivité aux bords de l'Ëuphrate. Heureusement Esther, grâce aux avis secrets fournis par cet homme mystérieux, dont elle est la nièce et comme la fille, a sauvé Assuérus de deux assassins. Le Roi veut récompenser un tel service en honorant l'homme à qui il doit la vie, et voici de quoi il s'avise.

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Ce mortel qui montra tant de zèle ponr moi Vit-il encore?

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