Acte V, scène vi, au vers
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ci se superpose ou s'âmalgame au romantisme de celui-là. N'oubliez pas l'analogie que je vous ai signalée entre les œuvres de la poésie dramatique du dix-septième siècle et celles de l'ar^ chitecture de la Renaissance. Ou bien, si vous voulez une autre analogie, nous dirons, en parlant comme les musiciens, que le romantisme de Racine transcrit celui d'Euripide en le transposant.
L'exposition de la pièce, dans l'un comme dans l'autre poète, est des plus belles. D'abord le décor et la mise en scène : au premier plan, la tente d'Agamemnon ; au second, le camp des Grecs endormis, les soldats couchés à terre; au dernier, la flotte ; à l'horizon, la mer et le ciel nocturne, où l'aube commence à naître. Ensuite les personnages et leur dialogue. J'ai entendu parfois quelques personnes s'amuser à déclamer emphatiquement les premiers vers de cette pièce :
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille. Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille...
J'ai demandé la permission de leur faire observer qu'il était bien facile de ridiculiser des vers, n'importe lesquels, en n'y mettant ni le ton juste ni les temps, et que c'était ainsi qu'on en avait usé jadis avec certain vers du premier monologue d'Hemani :
Oui, de ta suite, ô roi, de ta suite ; j'en mis.
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IPHIGÉNIS V6
Représentez- VOUS cependant les choses dans leur exacte réalité. Agamemnon, qui dans sa tente, à la clarté d'une lampe, a écrit une lettre sur des tablettes, puis effacé ce qu'il avait écrit, puis recommencé ^, se lève de son siège, sort de la tente, et va toucher Tépaule à son serviteur endormi. Celui-ci, s'éveillant à peine, se soulève, et doute de ses yeux, en apercevant dans le crépuscule du matin son maître, le Roi des rois, qui vient le réveiller, lui chétif. Ce n'était pas l'usage, en effet, que Louis XIV allât réveiller Bontemps et lui présenter sa perruque. Agamemnon doit donc confirmer le fait à son serviteur étonné, et lui dit, non avec emphase, mais le plus simplement du monde : Oui, c'est bien moi; tu ne te trompes pas,
Oui, c'est Agamemnon, c*e8t ton roi, qui t*é?eille.
Et, comme le témoignage des yeux peut paraître insuffisant puisqu'il est encore presque nuit, le Roi ajoute: Si tu ne me vois pas, entends-moi ;
Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
Le serviteur alors ne peut plus douter du fait, si
1. L'anachronisme de ce fait, dVcrtr^, & Tépoque homérique, où récriture était encore inconnue ou inusitée, est impatablOi non à Racine, mais à Euripide.
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14 LE ROMANTlSaiE DES CLASSIQUES
extraordinaire qu'il puisse être, et dit à son maître avec stupeur:
C'est Touft-môme, Seigneur? Quel important besoin
Vous a fait devancer l'aurore de si loin?
A peine un faible jour vous éclaire et me guide,
Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Âulide...
Y a-t-il rien de plus simple et de plus précis que ces détails? Où est Temphase? où est la pompe prétendue ? — Et, sachant quelle est la préoccupation de toute Tarmée des Grecs, le serviteur continue, avec la même précision :
A?ez-?oa8 dans les airs entendu quelque bruit ? Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit? ... Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.
En cinq vers le spectateur est instruit de tout : du temps, du lieu, du sujet de la pièce. Fut-il jamais exposition plus naturelle, plus claire, plus rapide, plus grande et plus simple? Elle sera achevée et complète avec cet autre mot qui vient un peu plus loin dans la même scène :
Si ma fille une fois met le pied dans TAulide, Elle est morte.
Agamemnon a donc réveillé de si grand matin son fidèle serviteur pour le charger d aller porter à Ciytemnestre la lettre qu'il vient d'écrire.
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IPHI6ÉN1E 15
Précédemment il avait mandé près de lui la Reine, avec leur fille Iphigénie, qui devait épouser Achille ; mais voilà que, depuis, un funeste oracle a ordonné de sacrifier Iphigénie : le Ciel, à ce prii seul, enverra dans les voiles de la flotte le vent qui la doit emporter vers Troie. C'est pourquoi, oubliant le devoir du Roi, le père épouvanté écrit à Clytemnestre de rebrousser chemin. Telle est, dans Tun et dans l'autre poète, la première scène. Hais le messager se trompe de route (dans Euripide, c'est Ménélas qui a rencontré le vieux serviteur et intercepté le message), et bientôt on voit arriver la fiUe et la mère ; première péripétie, qui fait le nœud de la pièce :
Juste ciel ! c'est ainsi qu'assurant ta vengeance Tu romps tous les ressorts de ma vaine prudMce !
Ainsi Iphigénie croit venir à Aulis pour épouser Achille, le plus illustre des héros grecs, et il se trouve qu'elle arrive pour être immolée, en présence de son père, sur l'autel de Diane, par le devin Calchas.
Comme cet incident est considérable, puisque c'est celui sur lequel pose toute la pièce, le poète grec Tentourait d'une mise en scène proportionnée, que ne permettaient point à Racine les dimensions restreintes ni les habitudes du théâtre de son temps. Au milieu des chants du chœur, les Athéniens
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voyaient arriver sur un char la reine Clytemnestre, ayant à son côté Iphigénie et dans ses bras le jeune Oreste. La peinture de sa joie maternelle formait un douloureux contraste avec la situation que le spectateur connaissait. Le poète ne craignait pas de montrer la reine de Mycène dans toute la simplicité des mœurs antiques : les soins qu'elle prenait pour faire arrêter le char et retenir les chevaux, pour faire descendre sa fille, en invitant les femmes du chœur à la recevoir dans leurs bras, puis pour réveiller son jeune enfant que le mouvement de la voiture avait endormi, tous ces détails de la vie ordinaire et familière n'effarouchaient point la Muse grecque *.
Racine n'est pas si près de la nature : il a sous les yeux la Cour de Versailles, où tout est réglé avec noblesse et majesté; obligé d'interpréter à ses contemporains les choses anciennes, et de leur \nontrer un rot, une reine, une princesse, tels qu'ils les comprennent, il ne peut se permettre ces familiarités. Iphigénie, en parlant de sa mère, ne manque jamais de dire : la Reine. En lui adressant la parole, elle dit toujours: Madame, Au moment même de marcher à l'autel où elle va être inmiolée, elle lui dit encore :
Daignez m'ouvrir vos bras pour la dernière fois, Madame.
1 . Yoir Patin, Éludes sur les Tragiques grecs ^ Euripide U I, ch. I.
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IPHI6ÉNIE 11
La scène de Tarrivée de la mère et de la fille ne laisse pas d'être fort belle aussi dans notre poète, quoique moins naïve. Et elle se termine par un dialogue d'un art profond, et d'une habileté poignante. Iphigénie, étonnée du sombre accueil do son père, lui dit:
N'éclaircirez-Tous point ce front chargé d'enouii ?
A6AHBHN0N.
Âh, ma fille 1...
IPHIGÉNIE
Seigneur, poursuivez.
AOAMEMNON.
Je ne pnis.
IPHIGÉNIE
Périsse le Troyen auteur de nos alarmes 1
AGAHEMNON.
Sa perte k ses vainqueurs coûtera bien des larmes.
Les Dieux daignent surtout prendre soin de vos jours I
AGAHEMNON.
Les Dieax depuis un temps me sont cruels et sourdi.
IPHIGÉNIE
Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice?
AGAMEHNON.
Puisié'Je auparavant fléchir leur injustice
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IPHIGÉNIE
L'offrira-^on bientôt?
AGAMBMNOn.
Plus tôt que je ne ?eux.
IPHIGÉNIE
Me «era-t-il permis de me joindre à yos vœux 1 Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille?
AGAHEMNON.
HélasI
iPHiGémi.
Vous TOUS taisez?
AGAMEHNON.
Vous y serez, ma fille.
Adieu.
Et il sort précipitamment, pour cacher les pleurs qui Fétouffent. Cela n'est-il pas bien dramatique, quoique Diderot en parle un peu à la légère à son amie mademoiselle Voland, et nomme ce dernier trait un jeu de mots ? Avec quelle habileté le poète a conduit ce dialogue! C'est la fille elle* môme qui, par ses questions, tire de la bouche du père chacune de ces paroles « dont le sens caché est si cruel pour celui qui les prononce et pour le spectateur qui les comprend ^ ». Kais combien Euri-
1. Paiin, Études sur les tragiques grecs, Euripide, t, I, ch. i.
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pide, restant plus près de la nature, est plus émouvant encore ! a Rentre, ma fille, retourné vers tes compagnes. Donne-moi ta main, donnemoi un baiser, bien doux, et bien amer 1... Que de temps tu seras séparée d'un père!... Quoil ce sein , ces joues , ces cheveux blonds 1 ... ville des Phrygiens I Hélène ! combien vous nous êtes funestes!... Finissons: je pleure en t'embrassant ; va-t'en , ma fille ! » Conmie tout cela est réel et poétique en même temps !
Ici vient, dans la pièce de Racine, une seconde péripétie, non moins dramatique que la première. Le chef de tous les Grecs, forcé de sacrifier sa fille pour obéir aux Dieux, voudrait, jusqu'au dernier moment, cacher cet horrible secret à la fille, à la mère, et surtout à Achille, à qui Iphigénie a été promise; mais voilà que le vieux serviteur Arcas, — ici il a un nom, dans Euripide il n'en a pas, — ne pouvant prendre sur lui de laisser tuer cette enfant qu'il a vu élever, leur découvre à tous le fatal secret. « Sauvez-la de son père », dit-il,
n l'attend à Tautel pour la sacrifier I
Cela forme un coup de théâtre d'autant plus grand que le poète a eu l'art de grouper tous les personnages intéressés à cette nouvelle, et qui tous, entendant cette révélation terrible, laissent échapper des exclamations diverses :
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ACHILLE
Lui?
CLTTBMNESTRB.
Sa flUe?
IPBIGÉNIE*
Mon père?
iRiPHiLE, à part.
Ciel 1 quelle nouyelle 1
Cette Ëriphile est Tlphigénie inconnue dont le nom sera révélé au dénouement.
Au moment où Arcas, emporté par l'affection et la pitié, vient de livrer le secret de son maître, celui-ci survient. Étonné du trouble de tous les visages, il devine ce qui s'est passé.
Mais que vois-je? Tout pleure, et la fille et la mèrel Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi !
IPHIOéNIE.
Mon père, Cessez de vous troubler, vous n*êtes point ttahi : • Quand vous commanderez, vous serez obéi...
Etc. Acte IV, scène iv.
Discours merveilleux, moins naïf que celui de riphigénie du poète grec, mais d'un genre de 1 beauté différent. L'Iphigénie grecque commence par supplier son père de ne pas la faire mourir.
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et essaye de le fléchir par ses caresses : a Ne me fais pas mourir -avant le temps ; il est doux de voir la lumière du jourL.. Tourne les yeux vers moi, donne-moi un baiser U. . . Elle tient dans ses bras le petit Oreste, qui ne parle pas encore, qui seulement pleure, la voyant pleurer sous son voile: « Et toi, mon frère, ah ! tu es d'un faible secours pour ceux qui t'aiment. Viens cependant, toi aussi, avec tes larmes, prier ton père de ne pas tuer ta sœur !... Vois, père, c'est en se taisant qu'il te supplie. Épargne-moi ; prends pitié de ma vie I Nous te conjurons tous deux, lui tout petit, moi déjà grande ! ... »
Je ne crois pas que jamais Tart de Témotion contagieuse et pénétrante ait été porté plus loin. Racine, ne pouvant suivre Euripide dans cette voie, a dû traiter la scène autrement : son Iphigénie est plus fière, plus fille de roi, plus attentive à ne pas démentir le sang de sa noble race, et par là certes bien émouvante aussi, mêlant d'ailleurs à sa résignation héroïque des protestations voilées, pleines de force autant que de douceur.
Diderot, un des pères du romantisme moderne dans notre tliéâtre, Diderot qui tout à l'heure était injuste par légèreté, se montre plus juste après, mais non pas avec une exactitude et une précision suffisantes : « Je le crois bien, écrit-il à mademoiselle Voland, que Racine vous fait grand plaisir !
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22 LE ROMANTISME DES GLÂSSTOnES
C'est peiPt-être le plus grand poète qui ait jamais existé. Gardez-vous bien d'attaquer le caractère dlphigénie« Sa résignation est un enthousiasme de quelques heures. Le caractère est poétique, et partant un peu plus grand que nature : si le poète l'eût introduite dans un poème épique, où cet épisode eût été de plusieurs jours, vous l'auriez vue agitée de tous les mouvements que vous exigez. Elle en éprouve bien quelques-uns, mais toujours tenirpérés par la douceur, le respect, la soumission, l'obéissance. Toutes vos objections se réduisent à ceci : Iphigénîe, et moi, sont deux. — Le caractère d'Iphigénie était facile à peindre ; celui d'Achille et celui d'Ulysse, faciles ; celui de CSytemnestre, plus facile encore ; mais celui d'Âgamemnon, dont vous ne dites rien, comment n'y avez- vous pas pensé ? Un père inmiole sa fille par ambition , et il ne faut pas qu'il soit odieux . Voyez ce que le poète a fait pour cela. Agamemnon a appelé sa fille en Âulide ; voilà la seule faute qu'il ait commise, et c'est avant que la pièce commence. 11 est agité de remords : il se lève pen* dant la nuit, il veut l'empêcher d'arriver en Aulide; il n'y réussit pas : il se désespère de son arrivée j ce sont les Dieux qui le trompent. — Par qui faiton plaider auprès de lui la cause de sa fille ? Par un amant emporté qui la gâte par ses menaces, par une mère furieuse qui veut subjuguer son époux. On abandonne, au milieu de tout cela, ce père irrité
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au plus adroit fripon de la Grèce K Cependant il est sur le point de ravir sa fille au couteau, lorsqu'Ériphile dénonce sa fuite aux Grecs et à Calchâs, qui la demandent à grands cris. — Et puis, il y a dix ans que les Grecs sont devant Troie : ii n'y a pas un chef dans Tarmée qui n'ait perdu un père, un fils, un frère, un ami, pour l'injure faite aux Âtrides. Le sang des Atrides est-il donc le seul sang précieux de la Grèce? Tout sentiment d'ambition à part, Âgamomnon ne doilril rien aux Dieux, ne doit-il rien aux Grecs ? Que de circon* stances accumulées pour pallier l'erreur d'un moment 1 Le secret de cette boite-là vous a échappé. » Je n'ai pas voulu interrompre Diderot dans cette page pleine de verve. Vous avez entrevu que mademoiselle Voland eût préféré llphigénie d'Euripide à celle de Racine; mais il ne semble pas qu'elle la connût, ni que Diderot lui-même s'en souvint en écrivant cette lettre. Au reste, chez Euripide même, Iphigénie, après le premier moment d'effroi si naturel dans une jeune fille en présence de la mort, reprend courage, essuie ses larmes, et, d'une voix affermie, annonce qu'elle est décidée à donner sa vie avec joie pour le triomphe des Grecs. Le souffle de la gloire l'enflamme. Ainsi, l'héroïne se retrouve. Aristote, un peu trop sévère, blâme
1. C'est Ulysse que Diderot qualifie ainsi, un peu librement.
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24 LE ROMÂNTISUB DBS CLASSIQUES
ce revirement S qui pourtant est naturel et beau ( rinverse de celui que Diderot imagine ). Ce caractère, dans le poète grec, est donc bien complet en ses deux aspects : d'abord la jeune fille attachée à la vie, ensuite la fille du Roi des rois, fière de se sacrifier à la gloire de son pays, consolant ellemême sa mère au moment de mourir, la suppliant de ne pas l'accompagner à Tautel du sacrifice, et de pardonner à Agamemnon. Eile sort en chantant pour elle-même et pour sa patrie l'hymne triomphal.
Cest ce que Chateaubriand semble avoir perdu de vue, lorsque voulant à toute force faire de 11phigénie de Racine un type supérieur, celui de a la fille chrétienne d, il ne trouve qu'en elle seule l'enthousiasme du martyre. De deux choses l'une : ou il n'avait pas lu jusqu'au bout, même dans la traduction du père Brumoy, la tragédie d'Euripide ; ou bien, s'il l'avait lue» il a jugé à propos, pour les besoins de sa thèse, d'escamoter ce que nous venons de rappeler, cette admirable évolution de 1 sentiments qui nous montre déjà dans l'Iphigénie grecque l'enthousiasme sublime du sacrifice, encore rehaussé par la faiblesse naturelle que la jeune fille a laissé voir d'abord.
Racine a dû mettre en lumière le second aspect seulement, pour se conformer à l'idéal de son