M DCCC XXXIII
Les Écorcheurs
Titre et vignette de Tony Johannot pour le roman du
vicomte d'Arlincourt, 2^ volume. (Renduel, 1833.)
si son jeune homme arrive vers sept heures, je kii aurai fait réserver d'avance une chaise au pied de la tribune, en sorte qu'au terme de la séance, les personnes que j'aurai excitées à me lire, auront la brochure sous les yeux et sous la main.
Si M. Renduel aime mieux suspendre la publication des livraisons suivantes, je lui propose de provoquer de suite la propagation de la première, en faisant insérer dans les journaux la note suivante :
« M. Azaïs fait, en ce moment, un Cours d'explicalion universelle à V Ecole Philosophique, dont il est président. Ce cours est suivi avec le plus vif intérêt, et la salle est loin de pouvoir contenir toutes les personnes qui désirent y assister. Pour y faire participer, autant qu'il lui est possible, celles qui ne peuvent entrer ou qui n'ont pas le loisir de s'y rendre, M. Azaïs publie chez le libraire Renduel, rue des Grands-Augustins, n° 22, une brochure de 50 pages, qui a pour titre : Idée précise de la Vérité première, et dans laquelle le professeur résume la doctrine qu'il développe devant ses auditeurs. »
Cette note, mise dans les principaux journaux, et la brochure mise en vente chez les principaux libraires, elle se répandrait ; vous savez, cher ami, l'heureux effet que l'on pourrait en attendre : elle exciterait bien des personnes à demander la publication successive des livraisons. M. Renduel, s'il recevait, en effet, un nombre encourageant de demandes, annoncerait, comme sous presse, cette publication successive, ou, s'il le préférait, la publication du cours en bloc, par volume et sans morcellement.
Ayant encore besoin de ménagements, mon cher ami, faites-moi le plaisir d'aller ce soir chez M. Renduel : on le trouve vers cinq heures; lisezlui malettre : ajoutez-y ccque vous avez vu, entendu,
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ce que vous pensez; dites-lui que, n'ayant d'ardeur personnelle que pour la propagation de mes pensées, je désire que le libraire qui y concourra, non seulement ne compromette pas ses fonds, mais fasse, à l'aide do mon œuvre, d'honorables profits.
Tout à vous, mon cher ami,
AzAïs.
Dans une lettre écrite le lundi suivant, et cette fois à Renduel, Azaïs revient encore sur ce projet de faire débiter ses brochures pendant son cours, et il le complète par l'idée niirifiquo d'en faire vendre aussi pendant le cours qui précédait le sien :
a N'oubliez pas, je vous prie, que mercredi votre jeune homme devrait être dans le vestibule de la salle avant sept heures, parce que déjà alors il passera devant lui bon nombre de personnes allant prendre place et attendant pendant le cours d'un autre professeur qui se fait à cette heure-là. » Le pauvre Aza'ïs se donnait-il assez de [mal pour débiter sa philosophie en feuillets? Rien n'y fit. Le premier fascicule, si fort tambouriné, se vendit mal et l'affaire en resta là : soixante pages au lieu de soixante livraisons.
Après la phraséologie onctueuse du phi-
losophe, la phrase cinglante et cravachante du gentilhomme. Henri deLatouche s'était fait surtout connaître par ses travaux sur André Ghénier, avant tout par les soins clairvoyants qu'il avait apportés à la publication des OEuvres inédites du poète, entreprise en 1819 par les libraires Foulon et Baudoin. Il était donc tout désigné pour surveiller aussi l'édition complète de Ghénier que Renduel publia en 1833, de concert avec Charpentier, et pour laquelle il avait obtenu du neveu du poète, Gabriel de Ghénier, plusieurs fragments inconnus et pièces inédites. Le billet suivant deLatouche à Renduel respirele dépitrageurd'un campagnard — Gautier l'appelle l'Ermite de la Valléeaux-Loups — qui a fait pour rien le voyage d'Aulnay à Paris et devra revenir le lendemain : « Il est dur devenir de la campagne pour des épreuves et de n'être pas même averti qu'on ne lesaurapas.Ilest dur d'être, de neufà dix heures, dans le magasin, à attendre le pacha, dont le domicile est toutproche et de ne trouver personne qui ose avertir Sa Hautesse qu'un simple citoyen le demande. Et l'on parle des ministres difficiles à aborder ! — Honneur aux mœurs turques !
ET l'Éditeur renduel 155
— Libraire d'avant la civilisation, le paysan fera six lieues demain pour l'amour des corrections poétiques; il attendra les paperasses quai Voltaire, numéro 15. »
Henri de Latouche, de ses vrais noms Hyacinthe-Joseph-Alexandre Thabaud de Latouche, était sensiblement plus âgé que les principaux représentants de l'école romantique à laquelle il s'était rallié en 1829 par son roman deFr«^o/e//«. Sa réputation littérairedatait du début delà Restauration ; mais, cette période étant considérée par tous les romantiques comme le triomphe absolu du classique bête, de l'antique banal, du poncif glorifié, l'écrivain était très médiocrement flatté d'entendre dire que son renom remontait si loin : le seul fait de rappeler ses travaux littéraires de cette époque lui semblait un compliment ironique, « plus sanglant mille fois qu'une franche critique » . Il était d'ailleurs d'humeur bilieuse : au moindre contretemps, à la plus petite anicroche, il entrait en colère. Et le voilà qui se fâche tout de bon dans un billet qui montrera de quel ton il traitait les choses les plus simples. Il a bien écrit dix, vingt, trente poulets de ce genre à Renduel qui
ne brillait pas non plus par la patience et lui répondait parfois aussi sèchement. Qu'on juge par là de l'agrément qu'offraient des relations suivies avec l'Ermite de la Vallée-aux-Loups !
Si c'est une gageure, je vous donne gagné; un parti pris, il a été tenu. Jusqu'à la fin, on s'est obstiné à ne point lire en première. 11 y a dans la troisième épreuve autant de. lettres fausses, de ponctuations imbéciles, de cai-actères retournés, que dans la première.
Vous même. Seigneur, je vous avais marqué d'un radical les pièces qui ont été composées sur copie imprimée, et pour lesquelles je me reposais sur vos soins. J'y viens de jeter les yeux par hasard : elles sont pleines d'infamies. Ce sont les écuries d'Augias à nettoyer. 11 n'est pas croyable qu'un impi'imeur ose mettre de telles turpitudes sous les yeux d'un auteur. Une serait pas plus impertinent de nous envoyer ses bottes à cirer. Mais vous, mon cher ami, je ne vous conçois pas de me faire passer toute une semaine à une besogne qui ne fait pas un progrès, qui s'embrouille, se mêle et se bêtifie à chaque épreuve.
Dans les pièces que vous étiez chargé de lire, on a poussé la méchanceté jusqu'à mêler des vers avec la prose et composer en petit texte ce qui devait être en cicéro (voyez la page 342), Militairement jjarlant, c'est se foutre du monde. — Je donne ma démission et ne veux plus rien voir que la préface. EnVoyez-la par la voiture et écrivez sur le paquet : A porter à Aulnay. Elle vous reviendra dans la même journée ou le lendemain matin.